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20 octobre 2017 5 20 /10 /octobre /2017 09:24

Alors que débute la deuxième phase des Etats généraux de l’alimentation, l’UFC-Que choisir dénonce la responsabilité de l’agriculture intensive, qui répand massivement des pesticides. Par Martine Valo le 17 octobre 2017 pour Le Monde. Lire aussi L’eau publique, c’est maintenant ! et Public-privé : La guerre de l’eau.

Épandage de pesticides à Bailleul, en 2015. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Épandage de pesticides à Bailleul, en 2015. PHILIPPE HUGUEN / AFP

La qualité de l’eau continue de se dégrader en France et les responsables sont connus. Alors que débute la deuxième phase des États généraux de l’alimentation, censée promouvoir des produits sains et des pratiques durables, l’UFC-Que choisir lance mardi 17 octobre une campagne d’alerte intitulée « S. Eau S. ». Dans sa ligne de mire : l’agriculture intensive.

L’association de consommateurs dénonce la contamination persistante des écosystèmes par les pesticides essentiellement d’origine agricole. Ces substances chimiques sont désormais massivement présentes dans la moitié des rivières françaises et dans un tiers des nappes phréatiques. Et pas seulement sous forme de traces. Sur 53 % des points de mesure de la qualité des eaux de surface, la norme de qualité nécessaire pour l’eau potable (0,1 microgramme/litre) est dépassée. C’est aussi le cas dans 31 % des nappes souterraines, qui demandent pourtant bien plus de temps avant d’être touchées.

« Nous voulons lancer plus qu’un coup de gueule, une mobilisation citoyenne, prévient Alain Bazot, président de l’UFC-Que choisir. Nos réseaux sont très remontés : malgré les promesses, rien ne bouge dans la politique agricole qui est privilégiée par les pouvoirs publics, au contraire. La qualité de l’eau se dégrade et, si le public ne s’en rend pas vraiment compte, c’est que celle qui lui est servie au robinet reste acceptable, mais au prix de coûts toujours plus importants. »

Le constat est aussi décourageant sur le front des nitrates, qui résultent, eux, des épandages d’engrais azotés – organiques comme le lisier ou bien chimiques. Sur 15 % du territoire, leurs taux dépassent 25 mg/l, c’est-à-dire le niveau au-delà duquel il devient difficile de rendre l’eau potable. Le pire se cache cependant dans les sous-sols : la valeur guide européenne y est dépassée dans 43 % du territoire.

« Le pire dans les sous-sols »

Ces chiffres officiels proviennent du portail d’information sur l’eau du ministère de la transition écologique ou des agences de l’eau. Mais ils sont rarement mis en avant, tant ils illustrent sans ambages la dégradation continue de la qualité de l’eau en France, malgré les promesses des gouvernements successifs. Les uns après les autres, ces derniers se sont engagés à diminuer de moitié l’usage des pesticides dans le pays d’ici à 2018 dans un premier temps, puis d’ici à 2025 dans la deuxième version du plan Ecophyto. Or, souligne l’association de consommateurs, en moyenne triennale, l’utilisation des pesticides a encore progressé de 18 % en cinq ans.

Dans ces conditions, les traitements pour produire de l’eau potable coûtent de plus en plus cher. Tout cela est d’autant plus gênant que la répartition de la charge demeure, elle, très inégalitaire, et bien éloignée du principe pollueur-payeur. En 2005, lorsque l’UFC-Que choisir avait mené une première campagne d’information sur la qualité de la ressource, les consommateurs versaient aux agences de l’eau 89 % de la redevance pollution ; ils en versent 88 % dix ans plus tard, les industriels 5 % au lieu de 10 % précédemment, et les agriculteurs 7 %, et non plus 1 %. Encore a-t-il fallu les remontrances de la Cour des comptes, qui s’étonnait, par exemple, qu’en 2013 les usagers du bassin Seine-Normandie acquittaient 92 % de la facture.

Les grandes masses des prélèvements suivent la même logique. Les foyers, qui à eux tous utilisent 24 % de l’eau fournie, en paient 70 % ; les agriculteurs, qui en consomment le double, contribuent pour 4 % ; et les industriels (hors du secteur de l’énergie qui prélève beaucoup d’eau mais relâche l’essentiel) utilisent 6 % de l’eau, contribuant à 18 % du financement total.

« Nous réclamons la transparence »

Autre difficulté, la sécheresse, qui bat des records cette année dans le sud-est de la France et qui, avec des étiages au plus bas, fait grimper les taux de pesticides. Les habituelles pluies de septembre manquent à l’appel. En moyenne de ces six derniers mois, les Alpes-Maritimes, les Alpes-de-Haute-Provence, l’Ardèche, l’Aude, les Bouches-du-Rhône, le Gard, l’Hérault, le Var et le Vaucluse ont enregistré des déficits historiques. Selon Météo France, le Languedoc-Roussillon n’avait pas connu pareille situation depuis soixante ans ; la Corse souffre d’un déficit pluviométrique de 61 %, Provence-Alpes-Côte d’Azur de 44 %. L’été, plus de la moitié des départements français sont désormais contraints de prendre des mesures de restriction d’eau une année sur deux.

« Nous réclamons la transparence, nous voulons que le public sache que l’argent des agences de l’eau sert à traiter les dégâts causés aux écosystèmes par l’agriculture industrielle, pas au préventif qui consisterait à changer de modèle », assure Alain Bazot. Pis encore, le gouvernement s’apprête à ponctionner 15 % du budget des six agences d’eau – soit 360 millions d’euros – pour financer d’autres dossiers que celui de l’eau.

En août, les ministres de l’agriculture et de la transition écologique et solidaire ont présenté des pistes de réflexion pour résoudre au moins les problèmes de pénurie d’eau. En premier lieu, ils envisagent d’inciter le public à fermer davantage le robinet par souci d’économie. Ils suggèrent de réutiliser les eaux usées et encouragent les agriculteurs à stocker l’eau en hiver pour irriguer en été. Les écologistes y voient une forme de fuite en avant. Des projets de gigantesques bassines fleurissent sur l’ensemble du territoire… financés par les agences de l’eau.

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 09:33

Avec le « Grand Paris » et les JO, l’agglomération parisienne s’apprête à connaître une vague de grands projets urbains, portés par des élus et des multinationales. D’un côté, plusieurs de ces projets répondent à des préoccupations sociales indéniables. De l’autre, ils entraîneront une nouvelle hausse de l’immobilier et contribueront à bétonner davantage la région. Qu’en est-il des prétentions de leurs promoteurs à l’excellence environnementale ? Pouvait-on faire autrement et dessiner un « Grand Paris » plus proche des habitants ? Second volet de notre enquête. Par Olivier Petitjean le 17 octobre 2017 pour Bastamag. Cet article est le second volet de cette enquête sur le Grand Paris, après Avec le « Grand Paris » et les JO, une vague de béton s’apprête à submerger l’Île-de-France. Sur ce blog, lire aussi Vertigineuse partie de Monopoly sur le triangle de Gonesse, Grand Paris : non à la logique financière et à sa création Les écologistes participent à la création de la Métropole du Grand Paris.

Climat, qualité de vie, inégalités : vers un « Grand Paris » des alternatives ?

Nouvelles lignes de métro automatique, tours, centres commerciaux, équipements sportifs : avec les Jeux olympiques et le « Grand Paris », une déferlante de projets urbains est sur le point de métamorphoser la région parisienne. Avec l’objectif, selon ses promoteurs, de « créer un choc économique et urbain » [1]. Un « choc » qui risque de causer de graves dommages sociaux et environnementaux, malgré l’utilité de certains projets de transport ou de nouvelles offres de logements. A-t-on fait ce qu’il fallait pour en atténuer les effets dommageables ?

La préoccupation climatique, et plus généralement environnementale, ne pouvait certes pas être absente des réalisations même les plus pharaoniques liées au Grand Paris. Le comité d’organisation de Paris 2024 promet que ses JO seront « les plus verts de l’histoire ». EuropaCity, le projet de centre de loisirs et de commerce géant d’Auchan au nord de Paris, dans le Triangle de Gonesse, multiplie les affichages en matière environnementale, avec l’engagement d’installer des zones de maraîchage bio en lisière du site, afin de compenser ses émissions de gaz à effet de serre.

Pour les détracteurs de ces projets, cependant, de telles promesses servent surtout à éviter de poser une question fondamentale : n’aurait-il pas été préférable, du point de vue de l’environnement et du climat, que ces réalisations ne se fassent pas ? « On baisse peut-être de 55 % les émissions de gaz à effet de serre [des JO de Paris par rapport à ceux de Londres, ndlr], mais avait-on seulement besoin d’en créer ? Par nature, les Jeux Olympiques créent des nuisances, c’est donc l’opportunité même de les organiser qu’il faut critiquer », fait valoir David Belliard, président du groupe écologiste du Conseil de Paris, interrogé récemment par Basta !.

Exigences environnementales a minima

Les nouveaux buildings érigés dans la capitale devront, eux-aussi, respecter « toutes les performances énergétiques et écologiques en vigueur », assure l’adjoint à l’urbanisme de la Ville de Paris, Jean-Louis Missika. Il omet cependant de préciser que ce type de réalisation très énergivore vise avant tout des objectifs de prestige pour les élus et, pour les promoteurs, de rentabilisation maximale du foncier. Ces nouvelles tours abriteront plutôt des sièges de multinationales – comme Natixis ou Total – que des logements sociaux...

Les normes actuelles applicables aux bâtiments sont effectivement plus strictes que par le passé, en termes d’isolation par exemple. Elles ne suffisent cependant pas à rendre « écologique » un projet immobilier qui ne l’est pas au départ. Emmanuel Macron a d’ailleurs annoncé une réduction générale du niveau des exigences sociales et environnementales du logement, afin d’être « pragmatique » et de « libérer » la construction.

Des éco-quartiers pas vraiment écolos ni sociaux

Les groupes de BTP ne multiplient-ils pas les « écoquartiers », avec agriculture urbaine et toits végétalisés de rigueur ? « Aujourd’hui, beaucoup d’écoquartiers, comme les Docks de Saint-Ouen, ne proposent que du logement classique, avec un habillage environnemental et une hausse substantielle des loyers à la clé, estime Ivan Fouquet, du cabinet d’architectes Fair. Quand on examine la manière dont fonctionnent les certifications environnementales dans le bâtiment, comme BBC [bâtiment basse consommation, ndlr] ou HQE [haute qualité environnementale, ndlr], il n’est pas très difficile pour un promoteur de les respecter. On se contente d’appliquer les recettes existantes, sans aller de l’avant. Tout est fait pour en rester à un niveau de base et ne pas aller vers des projets qui soient réellement différents. »

Et qu’en est-il de l’appel à projets « Inventons la métropole du Grand Paris » ? Les critères environnementaux et climatiques y figurent bien, mais derrière « l’innovation » et « les ambitions urbaines ». Malgré une mention des « grands défis environnementaux » de la métropole, la plupart des projets en train d’être examinés par le jury ne vont guère au-delà des marqueurs à la mode : un peu d’agriculture urbaine ici, un peu de végétalisation là, un soupçon de « partage » et une dose de « smart ». Sans oublier une structure de l’économie sociale et solidaire dans le consortium portant le projet.

Pas de voix au chapitre pour des projets alternatifs

Étonnant ? Pas lorsque l’on constate que les promoteurs et les investisseurs ne varient pas : Vinci, Linkcity (Bouygues), Compagnie de Phalsbourg, Cogedim, Kaufman & Broad… Plusieurs des sites proposés, comme à Gonesse ou sur le Plateau de Saclay, sont des terres encore non construites, destinées à un bétonnage au moins partiel. Le projet alternatif porté par le groupement Carma sur le Triangle de Gonesse, auquel contribuent les architectes de fair, n’a pas été retenu parmi les finalistes : il ne proposait que de l’agriculture. Quand l’« innovation environnementale » passe avant la préservation de l’environnement et le maintien de productions locales…

Un autre critère brille par son absence dans cet appel à projets : celui de l’utilité sociale. C’est pourtant l’un des arguments majeurs des défenseurs du Grand Paris face aux critiques des écologistes. La création du Grand Paris Express – un ensemble de nouvelles lignes de métro – permettra en théorie de développer l’offre de transports en commun dans l’agglomération, d’améliorer les dessertes de banlieue à banlieue, et donc d’y réduire l’usage de la voiture et de faciliter la vie des habitants d’Île-de-France.

Une utilité sociale controversée

Pourtant, si certaines des futures lignes du Grand Paris Express auront une utilité indéniable si l’on en croit les prévisions de fréquentation, ce n’est pas le cas de toutes. La ligne 17, qui relie Saint-Denis et Roissy, en desservant EuropaCity, doublera la desserte du RER et sera exposée à la concurrence du CDG Express (au départ de Gare de l’Est). Résultat : quand l’actuelle ligne RER B transporte chaque jour 900 000 passagers entre la banlieue nord et la capitale, la ligne 17 ne fera voyager que 75 000 personnes pour un coût de 1,8 milliard d’euros [2]. Une partie des tronçons de ligne 18, à l’ouest, sont aussi sujets à caution pour des raisons similaires.

D’autres modalités de transport auraient pourtant pu être étudiées pour desservir ces territoires. Le choix de creuser d’immenses tunnels à grande profondeur – jusqu’à 55 mètres sous terre – est en partie responsable de l’explosion programmée des coûts. Cela aura également pour conséquence d’augmenter considérablement les émissions de gaz à effet de serre liées aux chantiers. Les architectes invités par Nicolas Sarkozy envisageaient initialement un métro aérien, ce qui avait aussi l’avantage d’assurer aux passagers une qualité de l’air bien meilleure que dans les transports souterrains. D’autres privilégieraient la rénovation des lignes existantes et la création d’infrastructures plus légères de type tram-train. Sans parler des besoins d’investissements pour rénover et améliorer les lignes RER existantes.

Résultat : entre les pollutions générées par ces chantiers et leurs apports en matière environnemental une fois mis en service le Grand Paris Express, les bénéfices ne sont pas si évidents. « Au vu de l’immensité du chantier à venir, 40 années d’utilisation des nouvelles installations pourraient être nécessaires pour compenser tout le CO2 qui aura été émis pour la construction des sites », estime une étude du cabinet Carbone 4 citée par Mediapart.

Répondre aux besoins des habitants ou des multinationales ?

La création de la future piscine olympique de Saint-Denis est souvent citée par les défenseurs de Paris 2024 comme un exemple des infrastructures « utiles » réalisées grâce aux jeux. De nombreuses voix soulignent qu’il aurait été possible, pour le même budget, de réaliser une dizaine de piscines plus proches des besoins des habitants. Son emplacement est aussi contesté : la piscine sera construite sur une partie d’un site appartenant à Engie, sponsor officiel des JO, qui bénéficiera ainsi d’une passerelle d’accès directe depuis la gare RER du Stade de France grâce à la piscine. La ville d’Aubervilliers, qui avait proposé un site alternatif, n’a pas caché sa déception.

Plusieurs réalisations du Grand Paris répondent à des besoins réels des habitants de l’agglomération. Il est cependant difficile d’échapper à l’impression qu’elles seront réalisées seulement parce qu’elles sont surtout sources de profits pour les multinationales. Que ce soit en matière de transport en commun ou de logement, les gros projets sont préférés aux aménagements plus légers et à la rénovation de l’existant. Comme s’il suffisait de créer une nouvelle offre, sans agir sur les autres paramètres, pour résoudre les problèmes réels de la métropole parisienne. « Sortir des limites du périphérique et penser le Grand Paris comme tel, c’était un vrai besoin, résume Ivan Fouquet. Faire plus de métros résoudra-t-il tous les problèmes ? Une des solutions serait plutôt la ville des courtes distances. »

D’autres visions pour le Grand Paris ?

Des projets se distinguent, comme le futur écoquartier fluvial de l’Ile-Saint-Denis. Celui-ci, conçu indépendamment de Paris 2024, a été rattaché a posteriori au village olympique, lequel s’étendra aussi sur une partie des communes de Saint-Denis et de Saint-Ouen. Construit sur le site d’anciens entrepôts du Printemps et des Galeries Lafayette, ce quartier sans voiture devrait accorder une large place aux plans d’eau, au végétal et au réaménagement les berges de la Seine pour la promenade, filtrer les eaux pluviales et gérer les risques d’inondation [3].

« Nous avons été sollicités par le comité de candidature, qui a été séduit par notre projet d’écoquartier, dont la première tranche était en cours de construction et dans lequel ils ont vu un atout vis-à-vis du Comité international olympique, explique Michel Bourgain, ancien maire (EELV) de la commune. Nous en avons débattu au sein de la municipalité et avec la société civile. Même si les Jeux olympiques, avec le passif accumulé, n’étaient pas forcément notre tasse de thé, nous avons raisonné de manière pragmatique, dans le contexte d’un rapport de forces défavorable à une petite commune comme la nôtre, et essayé de voir ce qui pouvait en ressortir de bon. » La petite ville de 7000 habitants réussit à obtenir plusieurs infrastructures, comme des murs anti-bruits autour de l’autoroute A1 ou l’enfouissement des lignes à haute tension. « Nous avons même réussi à imposer le principe de la neutralité carbone de l’ensemble du village olympique et celui de la réversibilité des aménagements pour les JO, car notre but est bien d’en faire, au final, un quartier de vie. »

Quand le Grand Paris bétonne, Paris réfléchit à « débitumiser »

Hasard du calendrier : la ville de Paris présentait elle aussi, fin septembre, sa « stratégie de résilience », fruit de deux ans d’élaboration [4]. Objectif : mettre la capitale et sa population en position de répondre aux crises majeures – inondations, hausse des températures, attentats... – mais aussi aux difficultés quotidiennes de la métropole. Contrairement aux critères choisis par les aménageurs du Grand Paris, l’accent est mis sur les inégalités et les solidarités concrètes entre les habitants. « Indépendamment des crises, il s’agit aussi de remettre du lien entre les gens, de renforcer la cohésion sociale, expliquait Célia Blauel, adjointe à la maire de Paris en charge de l’eau et du climat, à nos confrères du Monde. Une ville soudée et solidaire est une ville plus résiliente. »

Autre paradoxe : alors que le Grand Paris bétonne, Paris cherche à enlever le bitume. Une « débitumisation » des cours d’écoles – plus de 600 000 m2 dans la capitale – et une collaboration avec les agriculteurs franciliens pour protéger la qualité de l’eau voire alimenter les cantines scolaires de la ville sont envisagées [5]

Cette « stratégie de résilience » envisage également des projets plus ambitieux, comme la transformation du boulevard périphérique en avenue urbaine « verte » ou la création, à l’image de Rotterdam, de grands espaces verts publics pouvant se transformer en cas de fortes pluies ou d’inondations en bassins de rétention d’eau [6]. Ces velléités, déjà fortement combattues par tous ceux qui s’opposent à la réduction de la place de la voiture à Paris, réussiront-elles à faire contrepoids au rouleau compresseur urbanistique du Grand Paris et des Jeux olympiques ? L’exemple de l’extension du palais des sports de Bercy Paris Arena, sous prétexte de Jeux olympiques, aux dépens du parc de Bercy, illustre à petite échelle la contradiction entre deux visions très différentes de l’avenir de la capitale.

Vers un nouveau festival de « greenwashing »

Les grandes entreprises cherchent désormais à s’approprier le discours de la « participation », de « l’humain », de la « résilience » et de « l’innovation sociale ». Au moment même où Paris annonce sa stratégie de résilience, l’Institut Veolia et la Fabrique de la cité, un think tank créé par Vinci, organisent une semaine de débats sur le même thème. La « stratégie » parisienne elle-même, élaborée avec le soutien de la fondation Rockefeller et citant Veolia et Engie parmi ses partenaires [7], n’est pas sans entériner un certain mélange entre intérêts publics, philanthropiques et privés. Si cette approche semble désormais la règle en matière d’action officielle contre le changement climatique, elle n’est pas sans créer des risques de détournement ou de confusion.

L’organisation des JO et les chantiers du Grand Paris promettent en effet un nouveau festival de « greenwashing » (lire nos articles sur la COP21 ici et ). Suez, BNP Paribas, Air France, La Poste, Engie, Orange, Accor, LVMH, JC Decaux… les listes des sponsors officiels des deux événements se recouvrent largement. Autant d’entreprises qui auront à cœur de faire la démonstration de leurs « excellence environnementale », en profitant de multiples opportunités de marketing et de relations publiques.

Les JO, une opportunité ?

Il risque d’être bien difficile de faire la part entre les opérations de pur marketing, les projets intéressants mais limités, les opérations dites vertes légitimant une appropriation privée de l’espace urbain, et les véritables projets innovants. Comment ne pas laisser de réelles opportunités écologiques et sociales être dénaturées ? Sans l’échéance symbolique des JO et la perspective d’organiser certaines épreuves sur la Seine et ses canaux, la municipalité parisienne bénéficierait-elle de la même dynamique pour y améliorer la qualité de l’eau, ce dont bénéficieront in fine les Parisiens ?

De même pour le projet d’écoquartier fluvial de L’Ile-Saint-Denis, qui peinait à obtenir les financements nécessaires pour réaliser tous ses objectifs. Pour l’ancien maire Michel Bourgain, le fait d’avoir préservé la gouvernance préexistante du projet et que la commune obtienne un siège au conseil d’administration de l’entité chargée de livrer les équipements des JO – présidée par Anne Hidalgo – constituent une garantie que l’écoquartier ne sera pas dénaturé par rapport à ses ambitions initiales.

L’ancien maire estime même que son intégration dans le village olympique a contribué à tirer vers le haut les ambitions écologiques du comité d’organisation, y compris pour les parties du village situées à Saint-Denis et Saint-Ouen. Véronique Dubarry, élue écologiste au conseil municipal, est moins optimiste. L’envergure nationale, voire internationale, que prendra le projet de village olympique risque, selon elle, de nuire au respect des conditions posées par la commune. D’autant que des interrogations financières subsistent. S’inscrire dans une dynamique de méga-projet urbain, comme les JO ou le Grand Paris, avec tous les risques que cela implique, serait-il désormais le seul moyen pour les communes de sortir du carcan de l’austérité et de se donner les moyens de leurs ambitions écologiques et sociales ?

S’appuyer sur ces alternatives qui viennent des habitants

Toute option alternative se confronte au profil très technocratique des personnages clés du Grand Paris. Thierry Lajoie, président de Grand Paris Aménagement, a navigué dans tous les cabinets socialistes depuis les années 1980. Le président de la Société du Grand Paris. Philippe Yvin, est un proche de Claude Bartolone, l’ancien président socialiste de l’Assemblée nationale. Quant à David Lebon, directeur du développement d’Alliages et Territoires, la filiale d’Auchan en charge d’EuropaCity, il est un ancien de la gauche socialiste et du cabinet d’Arnaud Montebourg...

Pour certains élus de gauche, le Grand Paris a été conçu avec des ambitions sociales louables – celles de rééquilibrer l’agglomération entre les zones riches – Hauts-de-Seine et Yvelines – et les autres. Leur conviction que, pour y parvenir, il faut travailler avec les multinationales plutôt qu’avec les citoyens demeure profondément ancrée. La ville de Paris est l’héritière de ces contradictions : comment concilier son ambition d’être pionnière sur l’enjeu climatique et la qualité de vie de ses habitants, et celle de bien figurer dans la « compétition mondiale » des grandes métropoles, telle que l’imaginent les élites politiques et économiques ?

Tiraillées entre des impératifs peu compatibles, les politiques urbaines de l’agglomération parisienne peuvent-elles déboucher sur un nouvel équilibre ? Pour les architectes du cabinet Fair, une démarche plus audacieuse et moins technocratique aurait été possible, en partant de la multitude d’alternatives concrètes portées par des associations, des coopératives ou des groupes de citoyens en Ile-de-France. « Les organisateurs des Jeux de 2024 devraient s’inspirer des centaines d’initiatives collaboratives, les multiples expériences de vie associative, d’actions bénévoles qui fourmillent déjà sur le territoire francilien », estiment-ils dans un billet de blog. Basta ! a déjà recensé plus d’une centaine d’initiatives de ce type en région parisienne (voir notre carte des alternatives).

Le Grand Paris des alternatives

Le Grand Paris des alternatives

Les exemples ne manquent pas : des ateliers R’Urban, ces mini-cités d’agriculture urbaine vouées à la résilience (lire ici) à des des projets où paysagistes travaillent avec des enfants des cités pour embellir leur quartier, en passant par des supermarchés collaboratifs comme La Louve (lire ici). Amplifier ces initiatives et leur donner une portée régionale nous emmènerait aux antipodes du Grand Paris tel qu’il se dessine pour l’instant.

Olivier Petitjean

Notes

[1] Formule utilisée par Philippe Yvin, président de la Société du Grand Paris, citée dans un article du Monde.

[2] Lire à ce sujet l’article récent de Mediapart.

[3] Voir le site officiel du projet.

[4] Voir ici et .

[5] Lire notre enquête. Un projet est à l’étude pour la fourniture des cantines du XIe arrondissement par des exploitations agricoles « sans pesticides » de la région, sur le modèle de ce qui se fait depuis des années à Munich.

[6] Les Néerlandais ont même transformé leur expertise en matière d’urbanisme « résilient » en opportunité commerciale. Voir cet article récent du New York Times.

[7] Le document a été élaboré dans le cadre du réseau « 100 villes résilientes », initié par la fondation Rockefeller, héritière d’une partie de la fortune de la Standard Oil mais pionnière du désinvestissement des énergies fossiles. La fondation a ainsi financé un poste de « haut responsable à la résilience » au sein de la municipalité parisienne, et contribué à l’élaboration de la stratégie, y compris en offrant l’expertise de ses entreprises partenaires. Partenaires parmi lesquels on retrouve à nouveau Veolia, ainsi que des géants du béton comme Cemex, mais aussi de nouveaux acteurs plus inquiétants comme Microsoft et surtout Palantir, l’entreprise spécialisée dans la surveillance, de Peter Thiel, proche de Donald Trump, qui a multiplié les marchés avec le gouvernement états-unien (lire notre article).

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18 octobre 2017 3 18 /10 /octobre /2017 09:12

Les États membres se divisent sur le partage de l’effort nécessaire pour réduire leurs gaz à effet de serre. Par Simon Roger le 16 octobre 2017 pour Le Monde. Lire aussi Climat : à Bruxelles, la France lâche les renouvelables  et Les reculs sur le projet de loi Hulot prouvent que notre maison brûle et que nous votons ailleurs.

Camions en route pour l’Italie, à Chamonix, le 14 avril. JEAN-PIERRE CLATOT / AFP

Camions en route pour l’Italie, à Chamonix, le 14 avril. JEAN-PIERRE CLATOT / AFP

L’Union européenne le répète à chaque rendez-vous international, elle entend assumer un rôle moteur dans la lutte contre le réchauffement climatique. Elle ne devrait pas changer de discours pendant le sommet préparatoire de la COP23 (ou « pré-COP »), du 16 au 18 octobre aux Fidji, l’État qui présidera la prochaine conférence sur le climat, en novembre à Bonn (Allemagne). Pourtant, l’ambition brandie par l’UE se heurte à une réalité bien plus nuancée et disparate.

Troisième plus gros émetteur mondial de gaz à effet de serre derrière la Chine et les États-Unis, l’Europe des Vingt-Huit s’est engagée à réduire ses rejets de 40 % à l’horizon 2030 par rapport à leur niveau de 1990. Pour y parvenir, elle s’appuie notamment sur son « marché ETS » (pour Emissions Trading Scheme), un système d’échange de quotas d’émissions de CO2 consistant à fixer un plafond annuel d’émissions aux activités industrielles : les entreprises qui franchissent le seuil peuvent acheter des quotas supplémentaires à celles qui ne l’ont pas atteint.

Dans les secteurs des transports, de l’agriculture, du bâtiment et de la gestion des déchets – soumis à un objectif de réduction des émissions de 30 % d’ici à 2030 par rapport à 2005 –, un mécanisme de partage de l’effort s’applique. Il consiste à contraindre les États membres les plus riches à des baisses drastiques et à demander aux pays au PIB plus faible de moindres efforts. L’enjeu est de taille puisque ces secteurs représentent 60 % des rejets de l’UE.

Fractures

Mais ces deux principaux instruments sont aujourd’hui mis à mal. La réforme du marché ETS, entreprise à l’été 2015, est bloquée notamment par les pays charbonniers, Pologne en tête, hostile à une revalorisation du prix de la tonne de CO2. Varsovie cherche même à financer la construction de nouvelles centrales à charbon. Une sixième session de concertation entre le Conseil, le Parlement et la Commission européenne devrait intervenir d’ici à la COP23 pour tenter de sortir de l’impasse.

Les négociations sur la répartition de l’effort, à l’ordre du jour du dernier conseil des ministres européens de l’environnement, le 13 octobre à Luxembourg, ont été un bon révélateur des fractures de l’UE sur la question climatique. Le compromis adopté à cette occasion autorise les pays n’ayant pas atteint leurs objectifs de réduction en 2030 à piocher dans une cagnotte de crédits carbone fixée à 115 millions de tonnes de CO2. Ce mécanisme de flexibilité est « une échappatoire pour ne pas faire les efforts nécessaires vers la trajectoire dictée par l’accord de Paris » qui vise à contenir la hausse globale des températures bien en-dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, juge Neil Makaroff, responsable des politiques européennes au Réseau Action Climat (RAC).

À Luxembourg, les ministres européens ont également fait le deuil d’une proposition de l’Allemagne destinée à calculer l’effort de réduction non pas à partir des niveaux de 2017-2018 mais en fonction des objectifs de 2020, plus ambitieux. La requête a reçu un accueil glacial parmi les pays retardataires ou parmi ceux, comme l’Espagne ou l’Italie, dont l’économie dépend fortement de l’agriculture et des transports.

« Mauvais signal »

Le soutien des ministres suédois et néerlandais, entre autres, n’a pas suffi à faire pencher la balance dans le sens souhaité par l’Allemagne. La Suède dispose depuis le 15 juin d’un outil législatif complet avec sa « loi climat ». Calée sur un objectif de neutralité carbone d’ici à 2045, elle impose au gouvernement de mettre en œuvre un plan d’action tous les quatre ans.

Au Pays-Bas, le nouvel exécutif semble porter une attention particulière à la question du climat. Il a annoncé le 10 octobre qu’il fermerait la totalité des centrales à charbon d’ici à 2030 et qu’il réduirait ses gaz à effet de serre de 49 % à cette même échéance (et non de 36 % comme le lui demande l’UE). Deux jours plus tard, c’est Londres qui rendait publique sa « stratégie pour une croissance verte ». Cette feuille de route, attendue depuis plusieurs mois, vise une baisse d’émissions de 57 % d’ici à 2032 (au-delà des 37 % prévus par l’UE).

Sur cette scène européenne en mouvement, la France brouille les pistes. Dans les débats sur la répartition de l’effort, elle est longtemps restée silencieuse, puis s’est finalement rangée derrière la majorité. « Le pays qui se revendique comme le champion de l’accord de Paris envoie un mauvais signal », réagit Caroline Westblom, de l’ONG CAN Europe.

« Face à un compromis que certains pourraient considérer comme insuffisant, nous allons faire la preuve que l’ambition, c’est la solution », assure pourtant Nicolas Hulot, qui assistait le 13 octobre à son premier conseil environnement. Le ministre de la transition écologique et solidaire espère que les discussions sur la répartition de l’effort, qui vont à présent s’engager avec le Parlement européen, aboutiront d’ici à la COP23. « L’Union européenne avance vers la COP en rognant sur ses ambitions, estime Neil Makaroff, du RAC. En termes de crédibilité et de leadership, elle est loin du compte. »

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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 13:33

L'ASN a annoncé lundi avoir observé un état « dégradé » de tuyaux de circulation d'eau dans 29 réacteurs, causé par la corrosion. En cas de séisme, le système de pompage pourrait ne pas fonctionner. Par Erwan Benezet le 17 octobre 2017 pour Le Parisien. Lire aussi Risque terroriste : des failles dans la sécurité des centrales nucléairesAnomalies en série dans les centrales nucléaires et Le talon d’Achille du nucléaire français.

La centrale de Nogent-sur-Seine (Aube) fait partie des sites affectés par la corrosion. LP/Aurélie Ladet

La centrale de Nogent-sur-Seine (Aube) fait partie des sites affectés par la corrosion. LP/Aurélie Ladet

Des problèmes de tuyauteries dans une maison, ça passe encore. C'est pénible mais pas forcément grave. Quand, en revanche, cela concerne une centrale nucléaire, c'est plus inquiétant. L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) vient d'annoncer avoir observé un état « dégradé » de tuyaux de circulation d'eau dans 29 réacteurs, sur les 58 réacteurs que compte le parc nucléaire français. La moitié donc, répartie sur 11 des 19 centrales.

Aucun incident n'est survenu pour le moment, mais le problème a quand même été jugé suffisamment grave pour que le gendarme du nucléaire choisisse de le classer au niveau 2 de l'échelle Ines (échelle internationale des événements nucléaires), qui en compte 7. Une décision rare qui n'avait pas été prise depuis cinq ans. Cet indicateur a été créé après l'accident de Tchernobyl en 1986, afin d'aider les populations à pouvoir immédiatement évaluer la dangerosité d'un accident nucléaire, à la manière dont l'échelle de Richter informe sur la puissance des tremblements de terre.

Nucléaire : des réacteurs menacés par la rouille

À certains endroits, les tuyaux sont tellement rouillés que l'épaisseur de leurs parois a diminué. « Suffisamment pour qu'en cas de séisme le risque que ces tuyaux ne puissent pas résister aux secousses soit réel », alerte Rémy Catteau, directeur chargé des équipements sous pression nucléaires à l'ASN. Or ces tuyaux transportent l'eau puisée dans une rivière ou dans la mer pour refroidir des composants essentiels qui maintiennent les réacteurs à température. « En cas de rupture de cet approvisionnement d'eau froide, des réservoirs d'eau permettent de refroidir temporairement les réacteurs, reprend l'expert. Mais si le problème dure, on peut redouter, au stade ultime, la fusion du combustible, ce qui constitue un accident nucléaire grave. » 

Lors de l'accident de Fukushima au Japon en 2011, c'est la rupture de l'un de ces circuits de refroidissement et l'incapacité pour les diesels de secours, noyés par le tsunami, de fournir l'énergie électrique nécessaire pour activer des arrivées d'eau additionnelles, qui avaient conduit à la fusion du combustible du réacteur numéro 4. Et finalement à son explosion.

EDF se veut rassurant

Comment en est-on arrivé là ? « Ces dégradations sont la conséquence de la corrosion qui a pu se développer en l'absence d'une maintenance préventive adaptée », pointe du doigt l'ASN. « EDF doit absolument renforcer l'efficacité de sa maintenance, renchérit Frédérique Ménage, directeur de l'expertise de sûreté à l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). D'autant que les centrales vieillissent, certains réacteurs s'approchent de la quarantaine, ce qui était a priori la limite de leur durée de vie. Nous courons le risque de rencontrer ce genre de problème de plus en plus souvent. »

EDF l'avait signalé la semaine dernière. Contactée, l'entreprise considère que cela n'a « aucune conséquence réelle pour la sécurité des salariés, ni pour l'environnement ». « Le vieillissement de certains matériaux est un phénomène naturel, connu, étudié et pris en compte par l'exploitant dès la conception des centrales, nous explique-t-on au siège. Les contrôles et les opérations de maintenance permettent précisément de remplacer les équipements qui le nécessitent. » Ces travaux devraient a priori pouvoir se faire sans interrompre l'activité des réacteurs.

Aussi un problème de diesel de secours

Avant l'eau, l'Autorité de sûreté du nucléaire (ASN) avait déjà pointé, au mois de juin, un risque de rupture d'approvisionnement, mais en électricité cette fois-ci. Les 20 réacteurs de 1 300 MW des centrales de Paluel et Penly (Seine-Maritime), Flamanville (Manche) et Golfech (Tarn-et-Garonne), étaient concernés. Le problème ? Les diesels de secours n'étaient pas suffisamment bien fixés en cas de séisme. Or ces générateurs électriques tiennent un rôle essentiel dans la sûreté nucléaire. Ce sont eux qui fournissent l'électricité au réacteur en cas de coupure avec le réseau. Des inspections complémentaires viennent d'identifier des problèmes similaires dans deux autres centrales dotées de réacteurs de première génération (900 MW) : Bugey (Ain) et Fessenheim (Haut-Rhin).

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 09:06

Alors que les surfaces agricoles diminuent chaque année, le ministre de la Transition écologique souhaite l'instauration d'une taxe frappant les constructeurs qui investissent des espaces naturels. Dossier par Frédéric Mouchon le 11 octobre 2017 pour Le Parisien.

A la campagne ou en région parisienne (ici en Seine-et-Marne), les terres agricoles sont de plus en plus grignotées par les constructions. LP/Hugues Tailliez

A la campagne ou en région parisienne (ici en Seine-et-Marne), les terres agricoles sont de plus en plus grignotées par les constructions. LP/Hugues Tailliez

Lire aussi Pascal Canfin : « Refonder un nouveau pacte agricole et alimentaire », Les documents d'urbanisme continuent à planifier la destruction des espaces naturels, « L’alliance de l’agronomie et de l’écologie peut réconcilier les Français avec leur agriculture », Les députés débattent de nouveau de l’accaparement des terres agricoles, Manifeste pour la sauvegarde des terres agricoles et Pour l’agriculture de demain, protégeons les sols européens.

En France, chaque mois, l'urbanisation consomme une surface équivalente à 6 400 terrains de football. Des centres commerciaux, des bureaux, des logements... Pour le ministre de l'Écologie, trop, c'est trop. Dénonçant une «frénésie souvent injustifiée», Nicolas Hulot vient, selon nos informations, de proposer au Premier ministre de taxer les bétonneurs qui construisent sur des espaces naturels (lire ci-dessous). Le fruit de cette taxe servira à financer la protection de la biodiversité. Les Français semblent lui donner raison. D'après un sondage IFOP dévoilé mardi par le WWF France, 78 % se disent favorables à un moratoire sur l'artificialisation des terres agricoles dès 2020.

Pour protéger les terres agricoles, Hulot veut taxer les bétonneurs

« Toutes ces atteintes détruisent de vastes terres fertiles et réduisent la capacité des sols à absorber l'eau des phénomènes météorologiques extrêmes, augmentant ainsi les risques et les conséquences des inondations », souligne l'association écologiste. Sur le terrain, les militants antibéton s'organisent. À Cellieu (Loire), au milieu des vergers, une centaine de personnes ont inauguré dimanche une tour de veille contre l'autoroute A 45, érigée sur le terrain d'un paysan dont l'activité est menacée par cette construction. Le collectif de paysans mobilisés contre ce projet n'entend pas « laisser les promoteurs [...] prendre possession des terres cultivées... ».

La métropole du Grand Paris dans le viseur

La colère ne gronde pas seulement dans les campagnes. En région parisienne, plusieurs collectifs d'habitants s'élèvent contre la bétonnisation de la banlieue. Réunis au sein de la coordination de préservation des espaces verts et publics d'Ile-de-France, ils dénoncent la « spéculation immobilière en cours » dans le cadre des aménagements du Grand Paris. « Sous couvert de faire une super région parisienne comme Londres ou Rotterdam, on a ouvert les vannes aux promoteurs, accuse Pascal Mage, président de l'association Murs à pêches, à Montreuil. Dans notre ville, par exemple, on prévoit d'aménager des logements sur un site classé d'intérêt national qui constitue un patrimoine unique en Seine-Saint-Denis. » Et les militants de citer aussi l'exemple de Paris, où « le parc de Bercy risque d'être amputé au profit d'une infrastructure dédiée aux JO ». Elus et promoteurs, eux, s'abritent derrière le schéma directeur de la région Ile-de-France qui autorise la « densification des constructions dans les tissus urbains existants, notamment en exploitant des friches et des enclaves urbaines ». Ce document officiel incite même les élus de la région à « favoriser le développement des grandes opérations en zones urbaines ».

Il dénonce la «folie des grandeurs»

Nicolas Hulot - LP/Arnaud Dumontier

Nicolas Hulot - LP/Arnaud Dumontier

Prélever une taxe auprès des « bétonneurs » proportionnelle aux surfaces naturelles accaparées par leur projet. Cette idée vient d'être soufflée par Nicolas Hulot (photo) à Matignon. « J'étudie une nouvelle source de financement qui permettrait de lutter contre l'artificialisation des sols et de financer la préservation de la biodiversité, nous explique le ministre de l'Ecologie. C'est une réflexion que j'ai proposée au Premier ministre, qui m'a invité à y travailler. » Hulot souhaite « freiner les choses » en « mettant fin à cette frénésie souvent injustifiée ». Il estime que les surfaces naturelles « jouent un rôle important dans l'équilibre climatique, la préservation de la biodiversité et notre souveraineté alimentaire ».

« La France détient le record du monde des ronds-points, il y a les ZAC, les ZUP et j'en passe, soupire-t-il. Il faut sortir de la folie des grandeurs, ce mimétisme qui mène à la construction de gigantesques centres commerciaux. » Et pour conclure, il insiste : « C'est un des signaux que je veux donner. Car lorsqu'on prend à la nature, il faut lui rendre ailleurs. »

«On a bousillé le paysage»

À gauche, un opposant à Europacity, un grand projet de centre de loisirs dans le Val-d'Oise. À droite, Pierre Creuzet, fondateur d'une association de défense des centres villes. LP/F. Naizot/F. Hubin

À gauche, un opposant à Europacity, un grand projet de centre de loisirs dans le Val-d'Oise. À droite, Pierre Creuzet, fondateur d'une association de défense des centres villes. LP/F. Naizot/F. Hubin

Pour Pierre Creuzet, fondateur de l’association d’élus Centre-ville en mouvement, qui travaille sur les cœurs de ville, stopper l'étalement urbain est une nécessité

Faut-il comme le clame Nicolas Hulot « sortir de cette folie des grandeurs qui mène à la construction de gigantesques centres commerciaux » ?

Pierre Creuzet. Il faut stopper l'étalement urbain, car la France perd tous les sept ans l'équivalent de la surface d'un département au profit de l'urbanisation. Et donc au détriment des terres agricoles. Avec le développement des intercommunalités, toutes les communautés d'agglomération réclament leur Ikea. Or, une seule grande enseigne d'ameublement de ce type, c'est 150 magasins tout autour. L'an dernier, 22 % de surfaces supplémentaires ont été accordées à la grande distribution. Regardez ce que sont devenues les entrées de ville : c'est un désastre écologique.

Faut-il taxer davantage les projets d'urbanisation ?

Taxer la grande distribution, dont les propriétaires font partie des familles les plus riches de France, ne changera rien. Au pire, ils se rattraperont sur les prix et c'est le consommateur qui paiera. La seule solution est d'instaurer un moratoire d'un an pendant lequel on gèlerait tous les projets de la grande distribution prévus en périphérie des villes afin de réfléchir à ce que l'on veut faire du territoire français. Pendant quinze ans, sous des gouvernements de droite comme de gauche, on a laissé faire n'importe quoi et on a bousillé le paysage.

Que préconisez-vous ?

Que les centres villes, qui sont créateurs de lien social et de convivialité, soient classés en 2018 grande cause nationale. Plus d'un millier de cœurs de ville sont devenus moribonds à cause de la concurrence de ces mastodontes qui ouvrent en périphérie. Et puis il faut respecter nos campagnes en créant une loi où il serait impossible de construire dans et autour des agglomérations sans arborer un minimum. Cela ne veut pas dire tout interdire, mais qu'au moins les monstres commerciaux soient cachés sous une couverture végétale.

Dans la Val-d'Oise, Europacity fait cauchemarder habitants et écolos

50 000 m2 de surface culturelle, 150 000 m2 de surface de loisirs, des bars, une salle de concerts, des restaurants... le complexe de loisirs Europacity, prévu en 2024 dans le triangle de Gonesse (Val-d'Oise), se rêve en rival de Disneyland ou du Parc Astérix. Mais ces ambitions font cauchemarder certains habitants et militants écolos.

L’enquête publique ayant conclu cet été que ce complexe n'était pas très écolo-compatible, les promoteurs du projet, porté notamment par Auchan, ont proposé une nouvelle mouture, plus aérée et végétalisée. Mais les opposants dénoncent le gigantisme de cette opération qui implique de sacrifier plusieurs dizaines d'hectares de terres agricoles. « Une dent creuse enclavée entre deux autoroutes, une nationale et deux aéroports », balaye le directeur du développement d'Europacity, David Lebon. Les promoteurs mettent en avant la création de 10 000 emplois et affirment que ce «nouveau quartier de loisirs du Grand Paris» renforcera l'attractivité touristique de la France.

Dimanche, une centaine d'opposants au projet ont manifesté dans Paris en affichant des banderoles où l'on pouvait lire : « Des radis, pas des Caddies », « Des légumes, pas du bitume ».

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13 octobre 2017 5 13 /10 /octobre /2017 09:04

Mercredi 11 octobre, le président de la République a pris la parole pour faire le bilan de la première partie des États généraux de l’alimentation. Tant sur la forme que sur le fond, le monde écolo et paysan reste dubitatif. Certains pourraient se retirer des discussions. D’après Marie Astier le 11 octobre 2017 pour Reporterre, avec ajouts d’autres sources, suivi de Macron dégaine ses ordonnances.

États Généraux de l'Agro-industrie ? Le Ministre de l’agriculture Stéphane Travers doit choisir son assiette

États Généraux de l'Agro-industrie ? Le Ministre de l’agriculture Stéphane Travers doit choisir son assiette

Lire sur ce sujet L’UFC-Que choisir dénonce les « marges exorbitantes » de la grande distribution sur les fruits et légumes bio et Le marché bio s’envole, les paysans bio craignent de perdre leur âme, et aussi sur l'alimentation Pacte pour une agriculture et une alimentation d’intérêt général, sur la mobilisation locale De nouvelles préconisations nutritionnelles... Pas d'usine, on cuisine !, sur la sécurité alimentaire Nous mangeons trop de produits ultra-transformé et Sécurité alimentaire : l’agence européenne minée par les conflits d’intérêts.

Que sont les États généraux de l’alimentation ?

Un grand débat sur l’alimentation en France vise à rassembler autour d’une même table « l’ensemble des parties prenantes : producteurs, industries agroalimentaires, distributeurs, consommateurs, restauration collective, élus, partenaires sociaux, acteurs de l’économie sociale, solidaire et de la santé, organisations non gouvernementales, associations (...), banques, assurances... », d’après Matignon. Les discussions ont été réparties entre 7 ateliers, certains rassemblant jusqu’à 60 participants de tous bords. Deux thèmes pour deux « chantiers » successifs ont été retenus : « la création et la répartition de la valeur » pour le premier chantier qui s’achève, « une Alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous » pour le deuxième qui se clora en décembre.

« Comment éviter un échec des États généraux de l’alimentation ? »

C’est la question, posée par les 50 organisations de la plateforme « pour une transition agricole et alimentaire ». Elles prennent la parole alors que mercredi 11 octobre, à 16 h au marché de Rungis, se tient la scène finale de l’Acte 1 des États généraux de l’alimentation : le président de la République établit un premier bilan des discussions entamées depuis fin août.

Une intervention permettant de savoir ce que le gouvernement retient comme pistes de réponses au sujet premier chantier : « la création et la répartition de la valeur ». Au cœur du sujet, le revenu des agriculteurs, et les relations commerciales tout au long de la chaîne depuis le producteur jusqu’au consommateur.

« Le diagnostic de départ, qui est que la rémunération des paysans n’est pas suffisante, nous paraissait plutôt juste, relate Nicolas Girod, paysan et secrétaire national de la Confédération paysanne. Il semblait même partagé par tout le monde. Mais au fur et à mesure, les discussions ont glissé vers moins de prise en compte des problématiques paysannes et plus de prise en compte de celles des industriels », regrette-t-il.

Une impression qui résume celle de beaucoup d’autres membres de la plateforme pour une transition agricole et alimentaire, qui s’inquiètent de la direction que prennent ces États généraux « tant dans leur format que sur le fond des sujets », ont-ils expliqué mardi 10 octobre. Parmi les membres de ce rassemblement, des syndicats paysans comme la Confédération Paysanne ou la FNAB (fédération nationale de l’agriculture biologique), des ONG de solidarité comme Action contre la faim ou le CCFD Terre solidaire, des associations environnementales comme Générations futures (pesticides), France Nature Environnement ou le RAC (Réseau action climat), des mouvements agricoles de terrain tels que le Miramap (union des Amap), etc.

« On se demande où est la cohérence » 

« Nous avons fait le bilan entre nous, et nous avons dégagé plusieurs constats communs », explique Cyrielle Denarthig, chargée des questions agricoles au Réseau action climat (RAC).

Sur la forme d’abord, « on se demande où est la cohérence, poursuit-elle. On organise des États généraux pour discuter et pendant ce temps-là, une quantité de décisions politiques sont prises sur les questions agricoles et alimentaires : les aides au maintien de l’agriculture biologique sont supprimées, le CETA [traité de libre-échange avec le Canada] entre provisoirement en vigueur et le gouvernement n’est pas clair sur la question du glyphosate. » Une contradiction fortement ressentie à la FNAB, la Fédération nationale de l’agriculture biologique : « Nous on considérait que la bio répondait aux objectifs des États généraux de l’alimentation : créer des revenus pour les paysans, de la valeur, et une alimentation de qualité. Mais il n’y a pas d’ambition », regrette la présidente du syndicat Stéphanie Pageot.

États Généraux de l’Alimentation : et les citoyens dans tout ça ?

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La finalité de cette lourde organisation reste aussi incertaine : cela va-t-il aboutir à une loi ? Quelques mesures par-ci par-là ? Et surtout, comment le gouvernement tranchera-t-il en fin de course entre des propositions et visions de l’avenir de l’agriculture forcément contradictoires ?

Quant au cadre des discussions, l’industrie alimentaire et la grande distribution étaient largement représentées à la présidence des ateliers des états généraux de l’alimentation, au détriment des écologistes et des paysans bio ou petits. Mais il était encore difficile de juger l’impact de ces présidences sur la tenue des débats. Finalement, les retours des participants sont très divers en fonction des ateliers. « Dans certains ateliers, les débats étaient vraiment intéressants et les intervenants pouvaient parler librement », note Nicolas Girod. « Il était laborieux de se faire entendre, voire même d’être pris au sérieux », a de son côté observé Cyrielle Denarthig dans un autre atelier. « Quand on souhaitait prendre de la hauteur, la présidente d’atelier nous coupait la parole pour dire qu’il fallait des mesures concrètes et positives. Donc des mesures bordées, ciblées, qui ne froissent personne. »

« Surtout, le plus difficile n’était pas tant de se faire entendre que de voir nos propositions reprises dans les conclusions des ateliers », poursuit-elle. Car ce sont les synthèses de chaque atelier, comprenant des propositions « concrètes » et faisant consensus, qui ont été demandées et remises au gouvernement. « Dans notre atelier, elles avaient été rédigées par la présidence et comprenaient des propositions, notamment sur les agrocarburants, qui faisaient dissensus », dénonce encore Cyrielle Denarthig.

Des « frustrations » que la coprésidente de cet atelier 3 sur la « bioéconomie » et « l’économie circulaire » attribue à une mauvaise compréhension des objectifs. Karen Serres est présidente du réseau de développement rural Trame et membre du bureau national de la FNSEA. « On avait à cœur de laisser beaucoup de temps pour les débats, mais le cadre était contraint, rappelle-t-elle. Il s’agissait de trouver des propositions concrètes permettant de créer plus de valeur. Les idées prônant des interdictions, des contraintes supplémentaires, ou les postures politiques ne rentraient pas dans le cadre. »

« Tout a été laissé au bon vouloir des présidents de séance » relève Jean-David Abel, de France Nature Environnement (FNE). « Le comble est que la synthèse des débats a été rédigée par les salariés de Trame, et non par les représentants des ministères. » continue-t-il. « Imaginez qu’on l’ait confiée à des salariés de la FNE ! Tout le monde aurait hurlé ! »

« La consigne est de ne pas trancher entre les modèles »

Un désaccord sur le cadre, qui révèle en fait un dissensus de fond. Par exemple sur les questions d’innovation. Stéphanie Pageot, agricultrice et présidente de la FNAB (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), s’en est rendu compte dès la deuxième réunion de l’atelier 14, sur les investissements dans l’avenir dans l’agriculture. « Je suis tombée des nues, raconte-t-elle. On a commencé à nous proposer des semences issues des nouvelles biotechnologies, que l’on considère comme des OGM. On nous propose une gestion « décomplexée » de l’eau, qui consistait, en gros, à prendre tout pour l’agriculture et rien pour les autres... »

Des désaccords peu surprenants, finalement, vu les visions opposées qui s’affrontent dans le monde agricole. Mais c’est le refus d’arbitrer qui frustre le plus les associations. « Il faut dire qu’il y a des modèles qui ne se valent pas, qu’il y a des systèmes en échec du point de vue économique et de la santé, mais ce n’est pas le cas », insiste Stéphanie Pageot. « On a le sentiment que la consigne est qu’il ne faut pas trancher entre les modèles, il n’y a pas de place pour des politiques structurantes qui pourraient entraîner un changement profond de l’agriculture », estime Cyrielle Denarthig.

Dans ce cadre-là, certains se posent la question de continuer à participer à la deuxième partie de ces États généraux de l’alimentation. C’est le cas de la Confédération paysanne : « Cela demande de gros moyens militants et salariés. Il faut qu’on sente que des lignes bougent », indique Nicolas Girod. La FNAB est sur la même position.

Tout va dépendre des annonces d’Emmanuel Macron. « Le choix d’aller à Rungis pour faire son discours n’est pas très rassurant : c’est un lieu où l’on échange de gros volumes à prix tirés... » note Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération Paysanne. « Après, paraît-il que le faire dans une ferme était logistiquement trop compliqué. Je comprends aussi. »

De son côté l’Élysée a donné quelques pistes hier. Le Président souhaiterait un « changement de philosophie » dans les négociations commerciales entre producteurs, transformateurs et distributeurs. Pour cela, les agriculteurs seraient encouragés à se structurer en filières afin de renverser le rapport de force. Une augmentation des prix pour le consommateur est aussi assumée, avec l’espoir que cette valeur supplémentaire se répartira tout au long de la chaîne, et en particulier jusqu’au producteur.

Laurent Pinatel n’est pas encore convaincu par ce qu’il a pu percevoir des intentions présidentielles : « En gros, Emmanuel Macron nous a fait comprendre qu’on était assez grands pour s’entendre entre producteurs, transformateurs et distributeurs. Mais nous, on considère que si on ne contraint pas industriels, cela ne fonctionnera pas. Il y a 450.000 agriculteurs et seulement 4 centrales d’achat pour la distribution. Avec des relations aussi déséquilibrées, on ne peut pas s’en remettre à bonne volonté de chacun... »

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Rémunération des agriculteurs : Macron dégaine ses ordonnances

Aux États généraux de l’alimentation mercredi, le chef de l’État a annoncé une loi pour mi-2018 visant à imposer un meilleur partage aux industriels et distributeurs. D’après Philippe Brochen le 11 octobre 2017 pour Libération, avec ajouts d'autres sources.

Emmanuel Macron, aux États généraux de l’alimentation à Rungis, mercredi. Photo Albert Facelly

Emmanuel Macron, aux États généraux de l’alimentation à Rungis, mercredi. Photo Albert Facelly

Stopper la guerre des prix dans les produits alimentaires, destructrice de valeur pour tous, mais surtout pour les agriculteurs en amont de la chaîne. Et, ce faisant, stopper la paupérisation de toute une profession en lui redonnant des marges grâce à un nouveau mode de calcul de la rémunération… Telle est l’intention affichée par Emmanuel Macron, qui répète depuis son arrivée à l’Élysée que «les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur travail et l’alimentation est un enjeu prioritaire pour la France».

Mercredi, à mi-parcours des états généraux de l’alimentation, à Rungis (Val-de-Marne), le Président a donc annoncé qu’il allait légiférer par ordonnances début 2018 pour rééquilibrer les contrats entre agriculteurs et distributeurs, afin que les premiers soient mieux rémunérés. «Nous modifierons la loi pour inverser la formation du prix qui partira du coût de production», a déclaré le chef de l’État. Cela tombe bien, c’était l’objectif de la première phase des états généraux de l’alimentation, lancés le 20 juillet, réunissant producteurs, industriels transformateurs, distributeurs, consommateurs, ONG, élus…

«Dérive»

Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), sécurité sociale et caisse de retraite des agriculteurs, le revenu moyen mensuel de ces derniers était compris entre 1 083 et 1 250 euros en 2016… C’est peu dire que les annonces d’Emmanuel Macron étaient très attendues par la profession agricole, qui revendique depuis des années une répartition plus équitable de la valeur ajoutée. «On va voir si Macron a du courage et prend de la hauteur», avait prévenu la veille Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne. Devant quelque 600 invités, réunis mercredi après-midi au marché de Rungis, le président de la République n’est donc pas venu les mains vides.

«Il faut un changement complet de paradigme, mettre un terme à cette dérive et revisiter les équilibres actuels», a-t-il d’abord affirmé, en appelant à la «responsabilité collective indispensable». Car «il n’est pas possible qu’un tiers des agriculteurs gagnent moins de 300 euros par mois». «L’objectif de ces États généraux est de redonner le juste prix aux agriculteurs», a renchéri Stéphane Travert, le ministre de l’Agriculture. Pour y parvenir, Macron souhaite une «contractualisation rénovée, sur une base de trois à cinq ans, entre les différents acteurs pour donner de la visibilité aux producteurs». Objectif : que les agriculteurs élaborent avec leurs partenaires un contrat tenant compte de leurs coûts réels de production. Le chef de l’État a promis qu’une loi sera votée dès le premier semestre 2018 : «L’État prendra ses responsabilités avec des contrôles effectifs et des sanctions appliquées», a-t-il martelé. Avant de s’en prendre aux entreprises qui ne publient pas leurs chiffres : «La coopération commerciale doit être plus transparente.»

«Il est question de créer une charte qui servira de fil conducteur avant d’arriver à la promulgation d’une loi», se félicite Bernard Lannes, président national de la Coordination rurale, deuxième syndicat de la profession. Son but : faire en sorte qu’en dessous du seuil du coût de production de l’agriculteur, le transformateur et l’industriel ne puissent pas acheter la matière première. Une décision qui va dans le sens de la demande de Laurent Pinatel, celle d’«une loi qui réoriente l’agriculture et permette de sanctionner, une loi qui impose aux industriels un prix de base». Macron a demandé que les négociations commerciales qui débuteront en novembre et s’achèveront fin février entre industriels-transformateurs et distributeurs «reflètent cette philosophie, sans attendre la loi». «D’ici à la fin de l’année, je vous demande de conclure des plans de filières pour retrouver le juste prix», a-t-il lancé.

«Label rouge»

Autre demande présidentielle : le regroupement des agriculteurs en organisations de producteurs. «Il faut que vous preniez vos responsabilités, a-t-il dit à leur adresse. Les aides de l’État seront conditionnées à la taille de ces organisations.» Pour lutter contre les prix «abusivement bas» pratiqués par des distributeurs, il faut, selon Macron, «éviter les effets de rente, rehausser le prix de revente à perte des produits alimentaires», mais aussi «encadrer les promotions». Enfin, le Président s’en est pris aux «choix absurdes en matière de qualité alimentaire qui ont été protégés jusqu’ici et ne correspondent plus à nos goûts et nos besoins. Il y a des modèles productifs dans lesquels il n’y a pas d’avenir. Il faut que cela cesse, a-t-il insisté. Il faut valoriser les indications géographiques, le label rouge, le bio, favoriser le bien-être animal, moderniser les abattoirs, renforcer l’étiquetage sur l’origine des produits transformés.»

De bonnes paroles assorties quand même de quelques gages : «L’État est prêt à s’engager financièrement pour accompagner ces mutations, filière par filière, a-t-il conclu. Mais chacun va devoir faire des efforts, faire différemment et accepter de donner un peu à l’autre.» Encore faut-il que tous les acteurs de la filière jouent le jeu. À commencer par les gros industriels et les distributeurs, dans le collimateur présidentiel.

Et Nicolas Hulot ?

Les États généraux de l’agriculture c’était son idée !

Après un long discours présidentiel, Nicolas Hulot s’est dit « tout à fait rassuré ». « Cela fait longtemps que les agriculteurs n’ont pas entendu de tels mots venant d’un président de la République », estime-t-il. Évoquant la nécessité de se doter d’un « modèle agricole qui réponde aux objectifs de santé et d’environnement », l’agroécologie, le bien-être animal ou encore les « choix absurdes » faits sur les modes de production, Emmanuel Macron a sans doute répondu aux attentes de son ministre. « Le discours fixe une orientation, réagit M. Hulot. Avec la perspective d’une loi sur ces questions, je suis sûr maintenant qu’il y a l’atterrissage politique que j’attendais. »

Preuve encore de la prise en compte des attentes de l’ancien militant écologiste, le ministre de l’agriculture a insisté sur l’évolution nécessaire du modèle en introduisant le premier bilan des EGA. « L’agriculture se trouve désormais au cœur d’une mutation majeure, celle de la transition écologique et durable », a déclaré M. Travert, mercredi, à Rungis. La conclusion des États généraux, en décembre, et le dossier de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes auront valeur de test pour Nicolas Hulot. Le ministre évaluera alors son utilité au sein du gouvernement.

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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 12:48

La loi Hulot sur les hydrocarbures votée par l'Assemblée Nationale le 10 octobre devait permettre de tenir les engagements pris lors de la COP21. Par Maxime Combes, économiste, membre d’Attac France, auteur de "Sortons de l'âge des fossiles!", et Nicolas Haeringer, chargé de campagne pour 350.org, auteur de "Zéro Fossile" . Lire aussi « Aux députés français d’aller plus loin que la loi Hulot dans la lutte contre le réchauffement » et Hydrocarbures : le gouvernement a plié devant les intérêts miniers.

Vue aérienne du gisement de Lacq, dans les Pyrénées Atlantiques UIG via Getty Images

Vue aérienne du gisement de Lacq, dans les Pyrénées Atlantiques UIG via Getty Images

"J'ai été élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas de Paris", affirmait Donald Trump au mois de juin pour justifier sa décision de sortir de l'Accord de Paris. En citant la ville qui fut la capitale mondiale du charbon et de l'acier, et est désormais un emblème de la "révolution" des gaz de schiste aux États-Unis, Trump envoyait un message clair : entre le climat et les intérêts de l'industrie fossile, il avait choisi.

Un choix qui a le mérite de montrer, par un effet de miroir, l'horizon d'une politique climatique ambitieuse: suivre le chemin inverse de celui choisi par Trump. Autrement dit: assumer de prendre des décisions qui vont directement à l'encontre de l'industrie fossile.

La loi Hulot sur les hydrocarbures, qui doit-être votée par l'Assemblée nationale ce mardi 10 octobre, devait jouer ce rôle. Celui d'un symbole, d'un signal envoyé au reste de la communauté internationale: tenir les engagements pris lors de la COP21 (maintenir le réchauffement au plus près des 1,5°C) implique de redonner aux États le pouvoir de dire 'Non'. Non aux projets de l'industrie fossile, non à notre dépendance aux hydrocarbures, non aux lobbies industriels désireux de prolonger leur rente aussi longtemps que possible, quel qu'en soit le coût climatique et social.

Nous avions rendu compte, en amont de la COP21, du refus de la communauté internationale d'envisager, si ce n'est une interdiction, a minima des restrictions à l'exploitation des énergies fossiles. Nous nous attendions donc à ce que l'industrie fossile réagisse et à ce que les forces conservatrices déploient toute leur énergie pour maintenir l'existant –c'est-à-dire la possibilité de forer toujours plus loin et plus profond. En ouverture du débat parlementaire, Nicolas Hulot exhortait les députés à se montrer courageux, en soulignant la dimension libératrice de l'interdiction d'explorer et d'exploiter des gisements d'hydrocarbures: son texte de loi devait nous permettre de "retrouver notre liberté -liberté de renoncer à notre addiction aux hydrocarbures".

Grâce à une mobilisation rapide (plusieurs milliers de messages envoyés aux député.e.s siégeant dans les commissions "Affaires économiques" et "Développement durable" de l'Assemblée nationale) et à un gros travail de plaidoyer de 350.org, des Amis de la Terre, d'Attac France et des collectifs en lutte contre l'exploration et l'exploitation des hydrocarbures de schiste et de couche, le texte de loi était arrivé renforcé devant l'ensemble des député.e.s.

Las, au gré d'amendements d'un gouvernement et de députés plus enclins à écouter les tenants de l'immobilisme que ceux qui, depuis des années, se mobilisent pour "mettre fin aux énergies fossiles", le projet de loi a été affaibli. Ainsi, par exemple, la fin annoncée de l'exploitation des énergies fossiles en 2040 est désormais assortie de trop nombreuses exceptions: pour le gisement de Lacq qui, toute proportion gardée, est à la France pour le gaz ce que Pittsbugh est aux États-Unis pour le charbon, pollutions locales comprises. Exception, également, pour les concessions déjà délivrées dont le terme va au-delà de 2040. Exception, toujours, pour les concessions qui ne permettraient pas aux industriels de rentrer dans leurs frais à temps. Au nom d'une conception datée de la "liberté d'entreprendre" le gouvernement a préféré protéger les droits des industriels, plutôt que commencer à résoudre le défi de ce début de 21e siècle: faire en sorte que le droit des affaires, notamment le droit minier et la liberté d'entreprendre, soient enfin soumis à l'impératif climatique.

Les reculs sur le projet de loi Hulot prouvent que notre maison brûle et que nous votons ailleurs

Nicolas Hulot n'a en effet cessé d'expliquer que le gouvernement craignait une censure des mesures contenues dans les amendements allant dans le sens d'un renforcement du texte, pour mieux justifier leur rejet. Il met ainsi en évidence le fait que notre droit (notamment le code minier et son emblématique "droit de suite") n'est pas adapté à notre époque et au défi que représente la lutte contre le réchauffement climatique. Il prouve également que l'État avance plus lentement que les juges, qui ont déjà largement intégré le fait que le droit de l'environnement devait primer sur les intérêts des industriels. Il montre enfin que l'État a une vision étriquée du droit et de son évolution: le droit n'est pas qu'une force conservatrice. Il change, s'adapte, se transforme -par le travail législatif et, parfois, dans des rapports de force, par des conflits d'interprétation. Bref: le droit n'est pas une entité figée, mais un cadre mouvant, dont l'appropriation sociale n'est pas la moindre des dynamiques transformatrices.

Les reculs du gouvernement sur le projet de loi Hulot nous montre que l'État n'a toujours pas pris la mesure de l'état d'urgence climatique dans lequel nous sommes. Il ne s'agit pas du renoncement d'un homme (Nicolas Hulot) qu'il faudrait vouer aux gémonies, mais du symptôme d'un mal plus profond. Nous continuons à faire de la politique et à voter des lois comme si le réchauffement climatique était une menace abstraite, distante. Comme s'il suffisait d'un peu de communication et de quelques modifications à la marge de cette fabuleuse machine à réchauffer la planète qu'est notre système économique.

Comme Nicolas Hulot le faisait (presque) dire à Jacques Chirac, dans le discours que le premier avait écrit pour le second, "notre maison brûle et nous votons ailleurs".

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 09:01

Le réchauffement climatique entraîne le dégel de ce permafrost, libérant des gaz à effet de serre qui accélèrent le phénomène. Par Simon Roger, envoyé spécial Ile de Samoïlov, Tiksi, Iakoutsk (Russie), le 10 octobre 2017 pour Le Monde.

Depuis 1998, des chercheurs allemands se relaient chaque année dans le delta de la Léna pour étudier les sols gelés. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Depuis 1998, des chercheurs allemands se relaient chaque année dans le delta de la Léna pour étudier les sols gelés. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Naviguer entre les 1 500 îles disséminées dans le delta de la Léna requiert une concentration sans faille, un œil fixé sur le radar du bateau pour éviter les bancs de sable, un autre à l’affût des amers côtiers qui ponctuent cette immensité de terre et d’eau. Avant de se jeter dans la mer de Laptev, au nord de la Sibérie, le fleuve est si large que ses rives dessinent un trait flou sur la ligne d’horizon.

L’île de Samoïlov est reconnaissable à la cabane en bois, construite près du rivage, où cohabitent quelques scientifiques et les gardes de la réserve naturelle qui couvre l’embouchure du fleuve et les contreforts des monts Karaoulakh. Or une lente et irréversible érosion menace de livrer le petit édifice aux flots de la Léna. À terme, c’est l’île elle-même qui pourrait disparaître. Les fortes crues qui suivent la fonte des glaces, au printemps, fragilisent les côtes de Samoïlov.

Mais l’îlot de 5 km2 pâtit surtout de la dégradation du permafrost sous l’effet du réchauffement climatique. Appelés aussi pergélisol, ces sols dont la couche supérieure dégèle en saison chaude conservent en profondeur une température en dessous de zéro degré pendant au moins deux ans consécutifs.

« L’écosystème de Samoïlov fait face à une potentielle extinction », conclut prudemment un article de la revue Biogeosciences consacré à l’étude du site. Pour l’Allemande Julia Boike, qui a coordonné l’étude, et ses collègues de l’Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine (AWI), pas question de se résoudre à cette perspective.

Chaque année, d’avril à septembre, les chercheurs de l’AWI et leurs partenaires russes de l’Institut de recherche sur l’Arctique et l’Antarctique de Saint-Pétersbourg et de l’Institut Melnikov du permafrost de Iakoutsk se relaient sur Samoïlov afin d’y étudier l’altération des sols sédimentaires, les transformations du paysage et les interactions entre réchauffement du climat et dégel du permafrost.

En mission en septembre sur Kouroungnakh, l’île voisine de Samoïlov, un groupe de scientifiques allemands examinent la dégradation d’un type de permafrost très riche en glace. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

En mission en septembre sur Kouroungnakh, l’île voisine de Samoïlov, un groupe de scientifiques allemands examinent la dégradation d’un type de permafrost très riche en glace. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Deux tiers de la superficie russe

L’île, équipée d’une station de recherche moderne financée par l’Institut Trofimouk du pétrole, de géologie et de géophysique de Novossibirsk, est un poste d’observation privilégié : le pergélisol occupe 95 % du territoire sibérien et les deux tiers de la superficie russe. A plus large échelle, les sols gelés couvrent le quart de l’hémisphère Nord, principalement en Alaska, au Canada, au Groenland, en Russie et en Chine.

L’Europe occidentale se distingue par un permafrost de type alpin, présent dans plusieurs massifs montagneux. D’une composition et d’une géodynamique différentes de celles de son cousin des hautes latitudes, il est sensible, comme lui, aux variations climatiques. Le 23 août, un glissement de terrain provoqué par le dégel du pergélisol a emporté huit randonneurs près du village suisse de Bondo.

« Le permafrost sibérien est à certains endroits très ancien, pouvant remonter au pléistocène [– 2,6 millions d’années à – 11 000 ans], avance Julia Boike. Il est très froid, à une température de – 9 °C environ, et il est très profond. On en a trouvé à près de 1 500 mètres de profondeur dans le nord de la Iakoutie. »

Depuis 1998, des chercheurs allemands se relaient chaque année dans le delta de la Léna pour étudier les sols gelés. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Depuis 1998, des chercheurs allemands se relaient chaque année dans le delta de la Léna pour étudier les sols gelés. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

« À Samoïlov, il a pour autre caractéristique d’être relativement stable et très riche en matières organiques avec la présence de tourbières », ajoute l’enseignante-chercheuse avant d’enfiler d’épaisses bottes en plastique, indispensables pour progresser dans la toundra spongieuse qui domine à la surface de Samoïlov. Les jeunes doctorants qui l’accompagnent, ce matin de septembre, embarquent avec elle pour Kouroungnakh. L’île voisine présente d’imposants complexes de glace et un relief modelé par les thermokarsts, ces affaissements de terrains anciennement gelés.

Les vallées arpentées six heures durant par les chercheurs de l’AWI ruissellent d’eau. « Nous voulons comprendre si l’eau qui irrigue le terrain provient des précipitations saisonnières ou si elle résulte des blocs de glace qui fondent avec la dégradation des sols », explique la géomorphologue Anne Morgenstern, sac à dos rempli d’échantillons d’eau prélevés tout au long du trajet et carnet de notes à portée de main.

Une sorte d’immense congélateur

Le réchauffement du permafrost, en Sibérie comme dans les autres régions où les scientifiques ont déployé leurs instruments de mesures, est avéré. Grâce aux capteurs disposés dans plusieurs puits, forés parfois jusqu’à 100 mètres de profondeur, l’équipe germano-russe de l’expédition Léna a enregistré une augmentation de température de 1,5 à 2 °C depuis 2006.

« On assiste à une réelle tendance au réchauffement dans le sol et à une hausse des températures atmosphériques hivernales, confirme Julia Boike. Si le gradient thermique change, c’est toute la balance des flux d’énergie, d’eau, de gaz à effet de serre qui s’en trouve modifiée. » Un constat préoccupant alors que l’Arctique contribue à la régulation de toute la machine climatique terrestre.

« Le permafrost est un immense congélateur, schématise Torsten Sachs, du Centre de recherche allemand pour les géosciences (GFZ), qui entame sa huitième mission sur l’île. Si vous laissez la porte du congélateur ouverte, votre pizza dégèle, votre crème glacée fond et les microbes se nourrissent de ces éléments organiques ! » À défaut de denrées consommables, le pergélisol libère des matières organiques qui, soumises à l’activité microbienne, produisent du CO2 en présence d’oxygène ou du méthane en milieu anaérobique, à l’instar des tourbières de Samoïloov.

Ces deux gaz à effet de serre (GES) participent à l’élévation de la température qui entretient la destruction du permafrost et le largage de GES. La communauté de la recherche périglaciaire, qui nomme le phénomène « rétroaction liée au carbone du pergélisol », estime que les sols gelés stockeraient 1 500 gigatonnes de carbone, le double de la quantité de carbone dans l’atmosphère.

Sur une des îles du delta de la Léna, ce forage, qui descend à 100 mètres de profondeur, permet d’étudier l’évolution des températures des sols gelés. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Sur une des îles du delta de la Léna, ce forage, qui descend à 100 mètres de profondeur, permet d’étudier l’évolution des températures des sols gelés. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Réchauffement supplémentaire

Dans quelle proportion de dioxyde de carbone et de méthane le carbone relâché par les sols en dégel se fait-il ? Sachant que le méthane crée 25 fois plus d’effet de serre sur un siècle que le CO2. « C’est l’un des grands débats à venir », confesse Gerhard Krinner, chercheur CNRS à l’Institut des géosciences de l’environnement de Grenoble.

L’inquiétude est d’autant plus forte que les modèles pris en compte dans les scénarios de réchauffement du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) n’intégraient pas, jusqu’à présent, ce mécanisme de rétroaction du pergélisol. « Le réchauffement supplémentaire attribuable au dégel du permafrost est de l’ordre de 10 % », avance Gerhard Krinner. Les émissions du permafrost pourraient ainsi faire grimper le thermomètre de 0,3 °C d’ici 2100.

Dans le laboratoire de la station de recherche, maintenue à une température constante grâce à la centrale thermique alimentée par trois gros générateurs au bruit assourdissant, les chercheurs scrutent les courbes de ces gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère. Les pics de méthane se répètent en été, mais l’analyse des données reste un exercice délicat dans ces hautes latitudes. La première période de mesure (2002-2012) s’est faite sans les équipements automatisés dont dispose la base moderne, opérationnelle depuis 2013.

Trois ans plus tôt, lors d’une visite à Samoïlov, le président russe Vladimir Poutine avait estimé que la coopération germano-russe sur le permafrost méritait des infrastructures plus performantes. Jusque-là, les chercheurs de l’AWI – dont la première mission sur l’île remonte à 1998 – devaient se contenter du strict minimum et se trouvaient contraints de dormir sous des tentes de toile, de se chauffer à partir du bois flotté charrié par la Léna et d’utiliser la cabane des gardes de la réserve comme quartier général.

Le bâtiment principal de la base de recherche russe, sur l’île de Samoïlov, en septembre. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Le bâtiment principal de la base de recherche russe, sur l’île de Samoïlov, en septembre. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

À quel rythme ?

L’hivernage était alors inenvisageable. « On ne pouvait tout simplement pas enregistrer de données en hiver, témoigne Torsten Sachs. Il aurait fallu alimenter le générateur extérieur de l’époque tous les trois jours, parfois par – 40 °C, en pleine nuit polaire. » Les autres limites à l’interprétation des données collectées sont plus classiques. Dix ans constituent une période d’étude trop courte pour dégager une tendance de l’évolution des flux gazeux sur le long terme. Il faudrait aussi multiplier les points d’observation, une gageure en Sibérie, dont la superficie équivaut à plus de vingt fois la France.

À bonne distance de la nouvelle station, peinte aux couleurs du drapeau russe, l’équipe de l’AWI achève l’installation d’un « igloo » qui accueillera en 2018 le matériel informatique et électrique de la nouvelle tour météorologique. Le cocon de fibre de verre devrait offrir des conditions d’enregistrement stables, à l’abri des rafales du vent ou des tempêtes de neige qui sévissent pendant l’hiver sibérien. Comme les autres édifices bâtis sur l’île, l’igloo a un socle sur pilotis afin d’absorber les mouvements du terrain. En un an seulement, le terrain s’est affaissé de 10 cm autour des piliers de la première tour météo.

À distance de la nouvelle station de recherche russe, opérationnelle depuis 2013, un igloo en fibre de verre est installé pour protéger les équipements des conditions extrêmes des hautes latitudes. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

À distance de la nouvelle station de recherche russe, opérationnelle depuis 2013, un igloo en fibre de verre est installé pour protéger les équipements des conditions extrêmes des hautes latitudes. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

« Qu’il existe une interaction entre réchauffement du climat et dégel du permafrost, cela ne fait plus aucun doute », affirme Peter Schreiber entre deux séances d’assemblage des panneaux de l’igloo. « La question, désormais, est d’évaluer à quel rythme le permafrost va continuer de se désagréger et comment la nature va réagir à ce processus », considère l’ingénieur chargé de la station météo.

La nature reste la grande ordonnatrice face aux bouleversements que subit la Sibérie arctique, estime Fédor Selvakhov. Le chef de la station de recherche veut bien admettre certains changements dans l’environnement qui l’entoure : « Il y a vingt ans, par exemple, il n’y avait pas un seul arbre dans la région, juste la végétation rase de la toundra. En me déplaçant dans le delta l’année dernière, j’ai vu des arbres de 2 mètres de haut. »

Mais ce Iakoute né au bord de la Viliouï, un affluent de la Léna, ne croit pas aux causes anthropiques du changement climatique. « C’est le cycle de la nature. Il faisait chaud ici il y a deux cents ans, puis il a fait plus froid, et on assiste aujourd’hui à une nouvelle période chaude », soutient-il, à son bureau décoré de fossiles découverts dans les environs.

Défenses de mammouth

Quant au pergélisol, « il se réchauffe peut-être, mais pas vite ». « Lorsque l’on extrait du sol une défense de mammouth, on se rend compte que l’autre extrémité, celle encore prise dans la terre, est toujours gelée. C’est bien le signe que le permafrost demeure très froid », argumente le responsable. Conséquence inattendue du dégel des sols du Grand Nord, la chasse aux ossements fossilisés prospère en Sibérie.

Günter Stoof, alias « Molo », comprend la mentalité de ses amis russes. « C’est la nature qui décide, pas l’homme », soutient le technicien de l’AWI qui a séjourné le plus de temps sur Samoïlov. À 65 ans, il jure que cette saison sera la dernière d’une carrière riche de 48 expéditions en Arctique et en Antarctique. Originaire d’Allemagne de l’Est, il a été le plus jeune membre de l’expédition soviétique de près de deux ans (1975-1977) chargée de construire une base en Antarctique. Il a ensuite multiplié les séjours, seul ou en équipe, dans les régions polaires.

Günter Stoof, spécialiste des régions polaires, est celui qui a séjourné le plus longtemps sur la station sibérienne. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Günter Stoof, spécialiste des régions polaires, est celui qui a séjourné le plus longtemps sur la station sibérienne. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Au gré du parcours de Molo, une autre histoire s’esquisse, celle de la coopération entre la RDA et l’URSS pendant la guerre froide. Après la chute du mur de Berlin, un comité scientifique avait été chargé de réfléchir au fonctionnement de la recherche de l’Allemagne réunifiée. Il avait recommandé de maintenir cette expertise polaire et de la structurer autour de l’unité de recherche de l’AWI basée à Postdam. « On y a retrouvé des spécialistes comme Molo ou Christine Siegert, qui avaient vingt ans d’expérience sur le permafrost par leur travail en commun avec les Russes », retrace Anne Morgenstern.

L’étude des sols gelés s’est propagée en Russie dès le début du XXsiècle, accompagnant les choix stratégiques de Moscou. La politique d’extension vers les territoires de l’Est et du Nord, riches en hydrocarbures et en ressources minières, ne pouvait se faire sans la construction du Transsibérien. Mais pour mener à bien ce projet titanesque, il fallait d’abord développer une science de l’ingénierie sur le permafrost, omniprésent dans ces régions.

Un Institut du permafrost est créé à Moscou à la fin des années 1930, il est déplacé à Iakoutsk en 1960. La grande ville de l’Est sibérien repose intégralement sur des sols gelés. Deux galeries souterraines (à 4 et 12 m de profondeur), creusées sous les fondations de l’institut, offrent un accès « direct » au pergélisol. Les strates sableuses des parois témoignent de l’histoire géologique de la ville, construite sur une terrasse alluviale de la Léna.

À 12 mètres de profondeur, une galerie a été creusée sous l’Institut Melnakov, à Iakoutsk, pour observer in situ le permafrost. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

À 12 mètres de profondeur, une galerie a été creusée sous l’Institut Melnakov, à Iakoutsk, pour observer in situ le permafrost. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR LE MONDE

Anthrax et vastes cratères

De lourdes portes maintiennent la température des galeries sous zéro degré. « Le dégel du permafrost constitue un danger pour la planète, mais à l’échelle de la Iakoutie, pour le moment, il reste assez stable », relativise Mikhaïl Grigoriev, l’un des deux vice-présidents de l’institut, avant d’ajouter : « Dans d’autres régions, en revanche, les effets du dégel sont plus visibles, notamment à Iamal. »

Après un été 2016 anormalement chaud, la péninsule de l’ouest de la Sibérie a subi une épidémie d’anthrax – pour la première fois en Russie depuis 1941, selon l’Institut d’épidémiologie de Moscou – provoquée par le dégel du permafrost dans lequel la bactérie était conservée. Le territoire de la Iamalo-Nénétsie a fait également la « une » des médias russes après la découverte de vastes cratères. Ils résulteraient là encore du réchauffement du permafrost. « La région est riche en gaz. En dégelant, les sols libèrent des bulles gazeuses qui expliquent ces explosions », analyse M. Grigoriev.

Aucun phénomène de ce type n’a été, pour l’instant, observé à Samoïlov, ni même en Alaska ou dans le Nord canadien. Un réseau mondial, le Global Terrestrial Network for Permafrost (GTN-P), agrège aujourd’hui les informations de plus de 250 sites. Il a pour double objectif de « mutualiser les connaissances mais aussi valider les nouveaux modèles climatiques », résume Hugues Lantuit, chercheur à l’AWI, l’institution référente du réseau.

Un nouveau pan de recherche se développe par ailleurs sur le permafrost alpin. La prochaine Conférence européenne du permafrost, en juin 2018, à Chamonix, devrait permettre un état des lieux de ces travaux, bien avancés en Suisse mais encore embryonnaires en France.

L’érosion côtière et ses impacts économico-sociaux deviennent un autre sujet de préoccupation, le tiers des côtes du monde entier étant situé dans des zones de pergélisol. En mer de Laptev ou en mer de Beaufort (en Amérique du Nord), l’érosion du littoral atteint à certains endroits plus de huit mètres par an et conduit des communautés villageoises à planifier leur relocalisation. À Samoïlov, la cabane en bois construite près du rivage tient toujours debout. Mais pour combien de temps ?

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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 12:13

Durant dix-huit mois, Greenpeace a fait travailler des experts internationaux sur la protection de notre parc nucléaire face au risque terroriste. Les conclusions sont inquiétantes. Par Erwan Benezet le 10 octobre 2017 pour Le Parisien. Lire aussi Anomalies en série dans les centrales nucléaires, Le talon d’Achille du nucléaire français et Nucléaire : les entrailles du démantèlement.

Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube). LP/Aurélie Ladet

Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube). LP/Aurélie Ladet

Ils sont sept. Sept experts des questions nucléaires et du terrorisme, mandatés par l'ONG de défense de l'environnement Greenpeace pour échafauder les pires scénarios d'attaques sur nos 19 centrales nucléaires. Objectif : identifier les failles de sécurité, et alerter les pouvoirs publics et EDF, l'exploitant de notre parc nucléaire, sur le danger que cela représente.

Sauf que les conclusions du rapport sont tellement alarmistes que les experts et Greenpeace, pourtant rompus aux hypothèses les plus inquiétantes, ont décidé de ne rendre publique ce mardi matin qu'une version « light », expurgée des informations les plus sensibles. « Il s'agit d'alerter l'opinion et les pouvoirs publics, justifie Yannick Rousselet, chargé de campagne auprès de Greenpeace. Pas de donner des idées à des personnes mal intentionnées. » Au final, seules sept copies du rapport sont remises ce matin par Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace France, à différents hauts fonctionnaires en charge des questions de défense et de sécurité au sein des institutions (ASN, IRSN et Cossen) et du gouvernement. « Le Parisien » - « Aujourd'hui en France » est le seul média à avoir pu consulter l'intégralité du rapport.

«Un déficit historique de la protection de nos installations»

Que nous apprend-il ? « Que nous connaissons un déficit historique de la protection de nos installations, et notamment des piscines de refroidissement, s'alarme Yves Marignac, l'un des contributeurs du rapport. À l'époque du lancement du programme nucléaire français, l'attention a été portée uniquement sur le risque d'emballement du coeur du réacteur. L'évolution du risque terroriste en quarante ans change tout. » Et le rapport de pointer du doigt le fait qu'aucune instance coordonnée n'existe sur la sécurité nucléaire. « Contrairement à d'autres pays, l'Autorité de sûreté nucléaire (NDLR : ASN) ne s'occupe que des questions de sécurité », reconnaît Pierre-Franck Chevet, son président.

Risque terroriste : des failles dans la sécurité des centrales nucléaires

Sollicités, ni le ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot, ni le haut fonctionnaire de défense et de sécurité rattaché à l'Environnement, Christophe Quintin, n'ont souhaité répondre à nos questions. L'opérateur EDF a, en revanche, bien voulu détailler les mesures de sécurité existant autour de nos centrales. Des mesures très insuffisantes, selon Greenpeace, et qui devraient impérativement être renforcées.

Les experts du rapport ont sorti leur calculette. Le renforcement des 58 piscines coûterait entre 1,6 et 2,26 Mds€ par piscine de réacteur. Celui des quatre piscines principales de La Hague, entre 11,6 et 22,6 Mds€. Et celui des 58 réacteurs (hors piscines), entre 2,7 et 3,8 Mds€ par réacteur. Au total, ce sont donc entre 140 et 222 Mds€ qu'il faudrait débourser pour mener à bien ce gigantesque chantier. Soit entre trois et cinq fois ce qu'EDF a prévu de dépenser pour prolonger la durée de vie des centrales... Mais ne pas le faire pourrait nous coûter encore bien plus cher. 

Comment ont travaillé les experts auteurs du rapport ?

Il leur aura fallu dix-huit mois de travail pour venir à bout de la montagne de documents et d'informations accumulés, et imaginer le pire pour éviter qu'il ne survienne. Parmi ces sept experts, il y a trois Français, une Allemande, deux Britanniques et un Américain. Ils sont ingénieurs, chercheurs ou encore docteurs en physique nucléaire. Certains ont travaillé pour le CEA (Commissariat à l'énergie atomique). D'autres collaborent encore régulièrement avec l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), un institut public directement rattaché aux ministres chargés de la Défense, de l'Energie, de l'Industrie, de la Recherche et de la Santé.

EDF écarté

Comment ont-ils procédé ? « Il s'agissait d'abord de réunir des personnalités reconnues, y compris par les autorités, explique Yannick Rousselet, le chargé de campagne de Greenpeace. Mais il fallait également une vision internationale, afin que chacun puisse en plus apporter l'expérience de son propre pays. »

Tous connaissent les installations nucléaires françaises par cœur, pour les avoir visitées de nombreuses fois. Ils ont également puisé dans leurs travaux antérieurs, qu'ils ont compilés, agrégés et réactualisés, afin de coller au plus près au contexte d'aujourd'hui. Le résultat est détaillé à l'extrême : types d'armes, stratégies d'attaque, terrains utilisés (par voie aérienne, terrestre ou maritime) ou engins (avions, hélicoptères, drones...), rien n'est laissé au hasard. D'où la décision prise avec Greenpeace de ne rendre publique qu'une petite partie de leur rapport. « EDF en revanche n'a pas été mis dans la boucle afin de pouvoir travailler en toute indépendance », précise l'un des contributeurs du rapport.

Zoom sur deux cas sensibles

L'usine de la Hague (Manche) est le plus grand centre de retraitement de de déchets nucléaires au monde.  PhotoPQR/«L'Est Républicain»/Alexandre Marchi

L'usine de la Hague (Manche) est le plus grand centre de retraitement de de déchets nucléaires au monde. PhotoPQR/«L'Est Républicain»/Alexandre Marchi

Le cas de la Hague interpelle. Situé à 25 km à l'ouest de Cherbourg (Manche), le site de la Hague représente le plus grand centre de retraitement de déchets nucléaires au monde. « Comment un site aussi sensible peut-il faire l'objet d'aussi peu de protection ? » s'interrogent les sept experts. En effet, il n'y a pas de dispositif de sécurité particulier pour cette installation unique au monde. « On y trouve autant de combustible usé entreposé dans les quatre piscines qu'il y a de combustible chargé ou en refroidissement dans les 58 réacteurs d'EDF », est-il détaillé dans le rapport. Soit 9 955 t à la Hague, contre 9 823 t dans l'ensemble des réacteurs de l'Hexagone, selon les derniers chiffres de l'Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) en 2013. Soit encore l'équivalent de 116 cœurs de réacteurs, usés mais toujours hautement radioactifs.

Centrale nucléaire de Gravelines (Nord). LP/Olivier Corsan

Centrale nucléaire de Gravelines (Nord). LP/Olivier Corsan

Les piscines, talon d'Achille du parc français. La France dispose de 62 piscines de refroidissement : une par réacteur (58), et 4 à La Hague. « Contrairement aux huit réacteurs encore en fonctionnement en Allemagne, les piscines françaises sont toutes situées en dehors du bâtiment réacteur, bien moins protégées », explique Oda Becker, la contributrice allemande du rapport. « Si leur fond est renforcé avec du béton armé et un revêtement étanche en acier, les structures qui les recouvrent tiennent davantage du hangar agricole que de l'édifice nucléaire », renchérit Yannick Rousselet, chargé de campagne de Greenpeace.

Ces piscines sont remplies d'eau, jusqu'à sept mètres au-dessus du combustible. À la fois pour « refroidir » ce dernier et protéger le personnel contre la radioactivité. « Si ce bâtiment est endommagé par une attaque, peut-on lire dans le rapport, la diminution du niveau de l'eau entraîne en quelques heures de graves rejets radioactifs. Et à terme, la fonte de toute la piscine. » « A Fukushima, si les piscines avaient elles aussi été touchées, renchérit Yves Marignac, coauteur du rapport, ce sont alors les 14 millions d'habitants de la ville de Tokyo, pourtant située à 260 km, qui auraient dû être évacués. »

Sécurité des installations nucléaires : les mesures à prendre en priorité

Quelles mesures pour assurer l'intégrité de nos centrales nucléaires, alors qu'un rapport de Greenpeace pointe un « déficit historique de la sécurité de nos installations » ?

Face aux fragilités de nos centrales, les auteurs du rapport préconisent un certain nombre de mesures. À commencer par la plus concrète d'entre elles : améliorer la protection physique des installations par leur « bunkérisation ». Pour les piscines de refroidissement, tout d'abord. Deux solutions : il faudrait soit les déplacer dans le bâtiment réacteur, mieux protégé ; soit construire autour d'elles une vraie structure protectrice de type « coque avion », à l'instar de ce qui a été fait sur l'EPR, le réacteur nouvelle génération, actuellement en construction à Flamanville dans la Manche.«»

Mais d'autres éléments ne doivent pas être oubliés. Les stations de pompage, par exemple, sont aujourd'hui mises de côté, estiment les auteurs du rapport. Leur rôle est pourtant essentiel puisqu'elles puisent dans une rivière ou la mer l'eau qui permet de refroidir le combustible, dans le cœur du réacteur ou dans les piscines. On se souvient d'invasions de méduses, de moules ou d'algues bouchant l'entrée de canalisations, comme à Gravelines (Nord). La logique est la suivante : si ces édifices sont vulnérables aux intempéries, ils peuvent aussi l'être en cas d'intentions malveillantes. « Il a fallu la grande tempête de 1999, se souvient Yannick Rousselet, chargé de campagne auprès de Greenpeace, quand la centrale du Blayais (Gironde) s'est retrouvée sous les eaux, pour prendre des mesures anti-inondation comme la construction et le rehaussement de murets. »

Dix ans plus tard, la catastrophe de Fukushima poussera l'Europe à effectuer des « stress tests » sur l'ensemble de ses centrales pour vérifier leur capacité de résistance à un accident nucléaire. Des travaux post-Fukushima ont été effectués un peu partout. Le rapport commandé par Greenpeace conclut qu'il faut aujourd'hui, face au risque terroriste, suivre la même démarche.

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 10:47

Le comité norvégien a récompensé la Coalition internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN, qui regroupe près de 500 ONG) pour avoir été à l’initiative du traité d’interdiction de l’arme atomique, qu’aucun pays de l’OTAN ou membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU n’a voté. Par Marc Semo le 7 octobre 2017 pour Le Monde.  Lire aussi Désarmement nucléaire : Une chance historique et Nucléaire et démocratie dans « Le meilleur des mondes ».

Les dirigeants de l’ICAN Beatrice Fihn, Daniel Hogsta et Grethe Ostern au siège de leur coalition à Genève le 6 octobre. MARTIAL TREZZINI/ AP

Les dirigeants de l’ICAN Beatrice Fihn, Daniel Hogsta et Grethe Ostern au siège de leur coalition à Genève le 6 octobre. MARTIAL TREZZINI/ AP

Très symboliquement, le traité d’interdiction totale des armes nucléaires a été ouvert à la ratification, le 20 septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) à New York, au lendemain des propos incendiaires du président américain, Donald Trump, menaçant d’« anéantir la Corée du Nord ».

Approuvé en juillet par 122 États membres de l’ONU sur 192, ce texte est le résultat d’une longue bataille commencée en 2007 par l’International Campaign to Abolish Nuclear Weapons (ICAN), une coalition de près de 500 organisations non gouvernementales agissant dans 95 pays et saluée, vendredi 6 octobre, par le prix Nobel de la paix.

« Nous vivons dans un monde où le risque d’une utilisation des armes nucléaires est plus grand qu’il ne l’a jamais été depuis longtemps », a expliqué Berit Reiss-Andersen, présidente du comité Nobel norvégien, justifiant le choix du jury. L’objectif est d’encourager les efforts pour un désarmement nucléaire alors que s’exacerbent les tensions en Asie du Nord-Est, avec la fuite en avant de Pyongyang défiant Washington, comme au Moyen-Orient, alors que le président américain menace de remettre en cause l’accord mettant sous contrôle pour dix ans le programme nucléaire de Téhéran.

« L’élection du président Trump a mis beaucoup de gens très mal à l’aise à l’idée qu’il puisse, à lui seul, autoriser l’utilisation des armes nucléaires », a précisé Beatrice Fihn, la directrice de l’ICAN, qui a appelé « les nations à interdire dès maintenant » l’arme atomique.

Le traité entrera en vigueur quand il aura été ratifié par cinquante États. Il ne s’appliquera qu’à ceux qui l’auront signé et ratifié. Ce texte de dix pages vise à une mise hors-la-loi internationale des armes nucléaires, comme le sont déjà les armes biologiques depuis 1972 et les armes chimiques depuis 1993.

Équilibre de la terreur

Fondé sur un argumentaire autant éthique que politique et relevant que l’arme atomique aurait « des conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire », il interdit « en toutes circonstances de développer, tester, produire, acquérir, posséder ou stocker des armes nucléaires ». En outre, la menace de l’utilisation de l’arme nucléaire comme fondement de la dissuasion est aussi interdite.

Le combat de l’ICAN avait été relayé par un certain nombre de pays comme l’Autriche, le Brésil, le Mexique, l’Afrique du Sud et l’Irlande. Le traité a été rédigé et adopté en un an. Un délai très court qui s’explique par le fait que les cinq puissances nucléaires membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et les quatre autres (Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord) ont boycotté les travaux.

« Il n’y a rien que je souhaite plus pour ma famille qu’un monde sans arme nucléaire, mais nous devons être réalistes : qui peut croire que la Corée du Nord accepterait une interdiction des armes nucléaires ? », lançait l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, aux côtés des représentants de la France et du Royaume-Uni, au moment où commençait le dernier round des négociations. « Tout l’enjeu est de savoir si le désarmement nucléaire doit être immédiat en se fondant sur une base morale ou s’il s’agit d’un processus progressif et négocié qui tient compte des impératifs de la sécurité internationale », résumait alors un diplomate français.

Aucun des pays de l’OTAN n’a voté le traité. Le Japon, seul pays victime d’un bombardement nucléaire, non plus, comme les autres pays bénéficiant du parapluie nucléaire américain. « Ce traité risque d’avoir autant d’effet sur l’interdiction réelle des armes nucléaires qu’en a eu sur la guerre le pacte Briand-Kellogg [signé en 1928], qui visait à l’interdire », ironise Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

Ce Nobel relève de l’incantatoire. Le désarmement nucléaire ne se décrète pas. L’équilibre de la terreur fondé sur le nucléaire a permis tout au long de la guerre froide d’éviter l’affrontement. Selon la célèbre phrase de Raymond Aron, « la dissuasion contient l’extrême violence » dans les deux sens du terme – inclure et limiter.

Un missile d’entraînement «Minuteman 3» sur la base aérienne de Minot (Dakota du Nord), où est assurée la maintenance des quelque 150 missiles à tête nucléaire sur le territoire américain. CHARLIE RIEDEL/ AP

Un missile d’entraînement «Minuteman 3» sur la base aérienne de Minot (Dakota du Nord), où est assurée la maintenance des quelque 150 missiles à tête nucléaire sur le territoire américain. CHARLIE RIEDEL/ AP

Mobiliser les opinions publiques

Dans le monde chaotique d’après la chute du mur de Berlin, la donne a changé mais l’arme atomique reste un élément stratégique clé. Les puissances nucléaires craignent que ce traité n’affaiblisse encore un peu plus le traité de non-prolifération (TNP), qui, malgré toutes ses limites, a réussi à limiter la course à l’arme atomique.

Ce texte stipule en outre dans son article 6 que ses signataires s’engagent « à poursuivre de bonne foi des négociations » pour arrêter la course aux armements nucléaires et arriver à terme « à un traité de désarmement général et complet ». Mais sur ce point, les choses n’ont jamais réellement avancé. C’est la raison de la création de l’ICAN en 2007 à Vienne, en marge d’une conférence internationale du TNP.

Dès le début, la stratégie du mouvement a consisté à mobiliser les opinions publiques dans un maximum de pays afin d’isoler les puissances nucléaires. Elle est semblable à celle qui mena aux conventions interdisant les mines antipersonnel (1997) et les armes à sous-munitions (2008), que des pays comme les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde n’ont jamais signées. Mais à défaut d’être hors-la-loi, l’emploi de telles armes devient toujours plus honteux.

« L’établissement d’une nouvelle norme juridique internationale forte permet de stigmatiser les armes nucléaires et cela fera monter toujours plus la pression sur les Etats qui en sont détenteurs », explique Jean-Marie Collin, vice-président des Initiatives pour le désarmement nucléaire, qui mène la bataille en France.

Ce mouvement international bénéficie du soutien de nombreuses personnalités, des figures morales dont l’ancien Prix Nobel de la paix (1984) et archevêque sud-africain Desmond Tutu, mais aussi d’anciens chefs d’État ou de gouvernement, comme le Russe Mikhaïl Gorbatchev, ou d’anciens ministres des affaires étrangères, comme l’Américain Henry Kissinger.

L’ICAN est financée par des donateurs privés et par des contributions de l’Union européenne ou d’États, dont la Norvège, la Suisse, l’Allemagne et le Vatican. Le budget annuel de l’organisation avoisine le million de dollars. La copieuse dotation du Nobel de la paix (9 millions de couronnes suédoises, soit 940 000 euros) donnera encore plus de moyens au mouvement pour tenter de concrétiser son rêve d’un monde sans arme nucléaire.

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