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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 13:52

Les milieux vierges ont reculé de 3 millions de kilomètres carrés, soit 10 %, en vingt ans

par Clémentine Thiberge pour Le Monde le 9 septembre 2016

Trois millions de kilomètres carrés, c’est la superficie de l’Inde. C’est aussi la surface de nature sauvage que notre planète a perdue depuis le début des années 1990, selon une étude australienne parue jeudi 8 septembre dans la revue Current Biology.

Pour établir ce résultat, les auteurs, James Watson et James Allan, se sont basés sur des cartes représentant l’empreinte humaine mondiale, c’est-à-dire l’ensemble des zones modifiées par l’homme. En comparant les données actuelles à celles du début des années 1990, ils sont arrivés à un constat alarmant : en vingt ans, 10 % des espaces sauvages – libres de toute perturbation humaine – ont disparu de la Terre.

Répartis en majorité en Amérique du Nord, dans le nord de l’Asie, en Afrique du Nord et sur le continent australien, ils ne couvrent aujourd’hui que 30,1 millions de km2 – soit moins d’un quart de la surface terrestre. « La perte du caractère sauvage de la planète en seulement deux décennies est stupéfiante », alerte James Watson, professeur de conservation de la biodiversité à l’université du Queensland.

Or, les milieux sauvages sont indispensables à la biodiversité mais aussi à l’absorption du carbone atmosphérique, à la régulation du climat à l’échelle locale ou encore à la vie de certaines populations humaines. « Leur valeur écologique est indéniable, confirme James Watson. Avec l’être humain qui altère une grande partie des processus naturels, ces zones servent aussi d’observatoires naturels pour étudier les impacts écologiques du changement climatique. »

« Risque d’extinction »

Dimanche 4 septembre, la mise à jour de la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a également montré que les zones sauvages de la Terre sont des refuges pour de nombreuses espèces en péril comme les zèbres des plaines, les éléphants d’Afrique ou encore les lions. « L’habitat d’un tiers des espèces mammifères terrestres se chevauche avec des milieux sauvages, indique James Watson. La perte de ces zones augmente donc le risque d’extinction des espèces déjà menacées. »

Toutes les régions du monde ne sont pas égales face au déclin de ces milieux. En Amazonie et en Afrique centrale, la situation vire à la catastrophe. Avec des pertes respectives de 30 % et 14 %, la dégradation des territoires sauvages s’y est accélérée significativement ces deux dernières décennies. « L’exploitation forestière et l’agriculture sont plus importantes dans ces zones, explique James Watson. Et la mise en place des espaces protégés prend du temps. »

Certes, les chercheurs australiens ont réussi à observer une augmentation des zones de protection dans le monde – leur surface a presque doublé depuis le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Mais, malgré cette progression, les efforts ne suffisent pas à pallier les pertes : en vingt ans, 2,5 millions de km2 ont été déclarés zones protégées pendant que 3,3 millions de km2 disparaissaient. « Aujourd’hui, les milieux sauvages se dégradent à une vitesse supérieure à celle de leur protection, prévient James Allan. Si on continue à ce rythme, il ne restera aucune parcelle de nature vierge d’ici à la fin du siècle. »

La situation est irréversible. « Ces milieux ne peuvent pas retourner à l’état sauvage s’ils ont été occupés par l’homme, insiste James Watson. Une fois érodés, les processus écologiques qui maintiennent ces écosystèmes ne reviennent jamais à leur état initial. »

Pour Harold Levrel, professeur d’économie écologique à AgroParisTech, qui n’a pas participé à l’étude, ce phénomène, « bien qu’intolérable, n’est pas complètement surprenant » dans un contexte de croissance démographique. « Il faut savoir qu’en vingt ans, à l’échelle mondiale, le nombre d’êtres humains a augmenté de 30 %, explique-t-il. Et dans certaines régions d’Afrique ou d’Amérique du Sud, on arrive à 60 %. La pression sur les écosystèmes est donc proportionnelle. »

Autre menace qui pèse sur ces régions, la fragmentation des espaces est de plus en plus importante. Ce phénomène est notable car, sous le seuil de 10 000 km2, les aires de nature sauvage ne peuvent plus être considérées comme « milieu naturel significatif ».

« Gestion plus globale »

Certes, la majorité (82,3 %) des espaces sauvages sont composés de grandes étendues. Mais sur quatorze biomes – ou écorégions – présents dans le monde, trois d’entre eux n’ont aujourd’hui plus une surface suffisamment grande pour être inclus dans les milieux sauvages. Localisées principalement sous les tropiques (mangroves, bois de conifères ou forêts sèches d’arbres à feuilles caduques), « ces écozones n’ont quasiment plus d’opportunités de protection et sont vouées à la disparition », selon James Allan.

Pour des régions comme la forêt amazonienne, il est encore temps, selon les chercheurs. Mais, alors que les efforts de conservation sont généralement efficaces dans les zones protégées, « à ce jour, les espaces préservés dans le monde ne sont pas suffisants pour protéger efficacement les milieux, et ceux qui existent ne sont pas forcément bien gérés, déplore James Watson. Il est nécessaire d’arriver à une gestion plus globale de ces régions. »

Selon le scientifique, peu de règles régissent la perte d’écosystèmes à grande échelle. La difficulté réside souvent dans la taille des espaces qui dépassent les frontières des pays. « Aujourd’hui, les mesures se concentrent sur l’extinction des espèces et la gestion des systèmes déjà dégradés – qui sont bien sûr aussi des problèmes majeurs –, mais on suppose que les milieux sauvages vont bien. Cette étude prouve le contraire », continue le chercheur.

Au moment où se tient le Congrès mondial de la nature, à Hawaï, aux Etats-Unis, les auteurs insistent sur la nécessité d’aboutir à des accords internationaux qui reconnaissent l’importance des milieux sauvages et leur vulnérabilité. Pour eux, il y a urgence : « Si nous ne réagissons pas rapidement, tout aura disparu, ce qui serait une catastrophe pour la conservation, pour le climat, et pour certaines des communautés humaines les plus vulnérables de la planète. »

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