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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 09:07

Les essais nucléaires français en Algérie et Polynésie française restent une tache sombre de l’histoire de France. Il existe un autre récit atomique bien moins connu : celui des expérimentations en métropole, près de chez nous, en Seine Saint-Denis ! Pollutions, suspicions de cancers, secrets d’Etat : enquête sur les antichambres de la bombe. Par Emilie Jehanno le mardi 21 février 2017 pour Les Inrocks.

Le Fort de Vaujours (© Christophe Nedelec)

Le Fort de Vaujours (© Christophe Nedelec)

Un graffiti hommage à Moebius recouvre l’ancien laboratoire. La végétation grignote ce vestige, témoin tenace de l’histoire du nucléaire militaire. Cette friche industrielle, c’est le fort de Vaujours, construit au XIXe siècle pour défendre Paris. Les bâtiments vétustes, éventrés par les ferrailleurs, dessinent le cimetière d’une ville miniature, dotée de terrains de foot et de tennis. C’est ici que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) a conçu Gerboise Bleue, la première bombe atomique française déclenchée dans le Sahara algérien, en février 1960. Qui se souvient aujourd’hui que les recherches permettant sa création se sont déroulées à 15 kilomètres de Paris ?

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle a une ambition : doter la France de l’arme nucléaire. Pour la mettre en œuvre, le CEA investira notamment Vaujours, à cheval entre la Seine­-et­-Marne et la Seine-Saint-­Denis, et Moronvilliers dans la Marne. Surnommé en interne “l’antichambre du Pacifique”, Moronvilliers accueillera les pré-­tests des essais nucléaires en Polynésie française. Si la France se targue d’appartenir au club fermé des nations possédant l’arme atomique, le coût humain de l’obtention de “cette force de dissuasion” reste une question en suspens. Soixante ans après les premiers essais nucléaires, populations locales, militaires et sous-traitants ont toujours des difficultés à obtenir réparation (1). En métropole, les expérimentations ont-elles eu, elles aussi, des conséquences sanitaires ? Le ministère de la Défense a­-t-­il pris le risque de mettre en danger riverains, salariés et sous-traitants du CEA pour développer la dissuasion nucléaire française ?

Au téléphone, sa voix tremble de colère. Anne*, la cinquantaine, témoigne pour la première fois et n’a aucun doute : sa famille est victime des essais menés par le CEA. “On a laissé tomber nos vies au profit des avancées nucléaires”, estime-t-elle. En 2006, les médecins diagnostiquent à sa mère un cancer de la thyroïde. Quelques années plus tard, c’est au tour d’Anne. Son père contracte lui aussi un gros nodule à la thyroïde. Trois atteintes, aucun antécédent familial. “Ce n’est pas génétique. C’est un cancer très rare. Dans notre cas, il y a seulement un facteur commun”. Pendant près de vingt ans, ils ont vécu dans la commune de Courtry, située à un kilomètre des 50 hectares du fort. Les dirigeants du CEA entretenaient le silence, assure Anne. “Ils avaient un discours bien rodé, n’expliquaient rien. Pour eux, les explosions qu’on entendait venaient de la carrière, située à côté.” Mais pour Anne, cela pourrait être les essais de détonique menés au fort. Sans réaction nucléaire, ils consistent à faire exploser des engins comportant des matières chimiques et parfois radioactives, représentatives des constituants de la bombe, comme l’uranium appauvri. Et dans certains cas du béryllium, un élément très toxique.

Quand Anne passe le bac, les médecins diagnostiquent une tumeur au cerveau à l’une de ses voisines, âgée de 19 ans. “On pourrait recueillir beaucoup de témoignages mais les victimes n’osent pas parler”, estime Anne. Une part de déni, selon elle. Peut-être aussi la peur de mordre la main qui nourrit. Le CEA pourvoyait une bonne part de l’emploi des communes autour de ses sites d’expérimentation. En 2012, le Commissariat comptait 16 000 salariés pour un budget de 4,7 milliards d’euros, presque deux fois celui de la culture. Malgré tout, Anne voudrait réunir des témoignages pour déposer une plainte commune contre le CEA. Un parcours du combattant. En 2001, Jean Claude Antiga, un ancien sous-traitant du fort atteint d’un cancer de la thyroïde, l’avait attaqué en vain, faute de preuve concrète liant son activité et sa maladie.

En 2014, Grégory Jurado, conseiller municipal Front de Gauche de Courtry, met la main sur un document troublant : entre 2004 et 2007, à Courtry, 52 % des décès chez les hommes et 49 % chez les femmes sont dus à une tumeur. Des chiffres très au­ dessus de la moyenne francilienne. Les associations croient détenir une pièce décisive. C’est la douche froide : l’Agence régionale de santé (ARS) refuse de donner suite à leur demande d’étude épidémiologique. Dans un courrier, Claude Evin, alors directeur régional, leur oppose trois arguments : en 2002, une étude conduite auprès des 2 473 personnes ayant travaillé à Vaujours a conclu que le site ne présentait pas de risque sanitaire « supplémentaire » pour les riverains ; les chiffres extraits par Grégory Jurado feraient l’objet d’une « interprétation erronée » ; enfin, selon l’ARS, aucune donnée scientifique ne permettrait d’établir un lien entre radioactivité du site et cancer de la thyroïde. Contactée, l’ARS fait valoir que les arguments soutenus par Claude Evin sont toujours d’actualité.

Planté au milieu des plaines de Champagne, le site de Moronvillliers est rattaché à Pontfaverger, village de 1 700 habitants entouré de céréales et de vignes. Damien Girard y a été élu maire en 2014. Cet ancien président d’une association de protection de l’environnement porte depuis plus de dix ans la mobilisation autour du site d’expérimentations, fermé en 2013. Certains de ses proches, aujourd’hui décédés, travaillaient à Moronvilliers ou à Vaujours. Comme son beau-père, mort d’un cancer des poumons en 1998. “Il fumait beaucoup, je ne m’étais pas trop posé de questions”, justifie Damien Girard. C’est la perte d’un ami, Alain*, atteint d’un cancer aux poumons puis au cerveau, qui l’a convaincu d’initier ce combat. Avant de mourir, Alain se confie au maire : il est persuadé que Vaujours l’a contaminé un jour bien précis.

Embauché pour dépolluer le site, Alain démontait alors sans protection un bâtiment. Rien n’indiquait dans le protocole qu’il était contaminé, nous raconte Damin Girard. Lorsque le supérieur d’Alain s’aperçoit qu’il travaille sans protection, il lui passe un savon et l’oblige à prendre trois semaines de repos non déclarées. Alain meurt en 2004, à l’âge de 34 ans, d’un cancer. Comme son père avant lui. Ce dernier a travaillé sur le site de Moronvilliers. Il était chargé de vérifier le niveau de radioactivité de la zone de tir après une explosion. Un jour, le père d’Alain tombe dans un trou. Ses supérieurs l’enverrons se faire décontaminer dans le sud de la France. “Leurs cancers n’a jamais été reconnu comme une maladie professionnelle”, précise le maire de Pontfaverger.

Un autre cas, celui de Philippe*, le beau-frère de Damien Girard, illustre l’opacité du fonctionnement interne du CEA. Philippe décède à 56 ans de problèmes pulmonaires après avoir travaillé pendant plus de 20 ans au centre de Moronvilliers. Sur un enregistrement conservé par le maire, il raconte avoir nettoyé “en civil” les dalles de tir, sans toucher aux éléments irradiés. En 2002, lorsque la loi Kouchner autorise l’accès aux dossiers médicaux, Damien Girard réclame celui de son beau-frère et tombe des nues. À plusieurs reprises, des traces de béryllium, au-dessus du seuil réglementaire, ont été détectées dans son nez. Jamais le CEA n’a informé son beau-frère de ces résultats.

Comment le Commissariat justifie-t-il d’avoir gardé ces informations à sa discrétion ? En expliquant que ce seuil n’implique pas nécessairement une contamination. Pourtant, inhalé, le béryllium est extrêmement toxique, même à faible dose : il induit des atteintes pulmonaires et des lésions hépatiques et rénales. Lorsque Damien Girard montre le dossier à un ancien directeur, ce dernier est entré dans une colère noire, raconte le maire : “Bande d’enfoirés, je leur avais dit de ne pas travailler avec ça. L’uranium, c’est de la rigolade, le béryllium, ça, c’est de la merde !”. Interrogé sur le cas de Philippe et sur l’utilisation de béryllium, le CEA botte en touche en expliquant que le tabac et le ciment en contiennent également.

Pour dénoncer ce qu’il estime être un scandale d’État, Damien Girard voudrait mobiliser davantage. Dans la commune marnaise, les habitants, frileux, rechignent à parler. “Pendant 55 ans, nous avons eu le CEA chez nous, beaucoup de familles y ont travaillé, ont gagné de l’argent grâce à eux. Ils contrôlaient très bien l’information”, relate le maire. Et d’évoquer des rumeurs qui couraient à l’époque : les lignes téléphoniques des sous-traitants auraient été piratées pour vérifier que rien ne filtrait au sujet des essais. “C’était motus et bouche cousue, on ne savait rien et on ne posait pas de questions”, évoque un autre témoin de l’époque qui préfère garder l’anonymat. Parfois, au fil des conversations, quelques langues se délient et les souvenirs affleurent, comme ces problèmes de thyroïde ou cette vague de cancers chez les agriculteurs d’une commune voisine. “Ils tombaient comme des mouches à une période”, se souvient une infirmière. Mais, sans étude sanitaire, impossible de lier activités du CEA et cancers.

Le CEA se défend de toute opacité. Pourtant, des éléments sèment le doute. En avril 2016, une première réunion se tient dans le but de créer une commission d’informations à Moronvilliers. Deux versions du compte-rendu circulent : celle du CEA et celle de Bruno Chareyron, représentant la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (Criirad), disponible en ligne. Invité à la réunion par le maire Damien Girard, Bruno Chareyron révèle dans sa version des informations absentes du compte rendu non public du CEA, que nous avons pu consulter : il resterait, à ce jour, 2,7 tonnes d’uranium sur le site ; les tirs y ont été effectués à l’air libre et dans une centaine de puits creusés dans la craie à une profondeur de 20 à 25 mètres. Dans son rapport, le CEA confirme seulement l’utilisation d’uranium appauvri, de béryllium et de tritium. D’après la Criirad, de l’uranium de retraitement issu de déchets nucléaires aurait également été manipulé, pouvant contenir des traces de plutonium. L’association demande à ce qu’une évaluation d’impact sur le milieu aquatique, l’atmosphère et la chaîne alimentaire soit réalisée.

À Moronvilliers, le Commissariat indique que les bâtiments seront déconstruits et les sols, nettoyés. Mais le maire doute des procédures de décontamination, prenant l’exemple de Vaujours. Il ne veut pas que le site se transforme en “poubelle nucléaire”. Lorsque le fort de Vaujours a fermé en 1997, le CEA a mené des opérations de dépollutions et confirmé, à coup de campagnes de mesures, qu’il n’y avait pas d’anomalie. Pourtant, là encore, les versions se contredisent.

Dans le château d’eau qui abrite son association, Jacques Kalkotourian s’empare d’un document du CEA, tamponné “diffusion restreinte”, obtenu grâce à des contacts internes. Ce document présente les étapes de la dépollution de l’ancienne zone de brûlage, en 2002. Armés de petites pelles, les démineurs déterrent les morceaux d’uranium et les mettent en sacs. Les big bag seront amenés à… Moronvilliers avant d’être transférés sur des sites de stockage de déchets radioactifs. “À chaque pelletée, ils vérifiaient le niveau de pollution. Sur cette parcelle, plus ils avançaient, plus ils trouvaient des choses. Ils ont fini par s’arrêter car la pollution était trop importante”, se remémore Jacques Kalkotourian. “Ce site est particulièrement difficile à dépolluer”, estime Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire et chef du laboratoire de la Criirad. “Il faudrait mettre en place des moyens très lourds pour y parvenir.”

Est-ce à dire que le CEA n’est pas allé jusque-là ? En 2001 et 2002, la Commission concède qu’une contamination résiduelle à l’uranium subsiste. Et précise que l’analyse n’a pu être faite qu’en surface. Des fragments d’uranium peuvent subsister dans les sols et certaines tuyauteries enterrées. De son côté, la Criirad estime que la radiotoxicité de l’uranium appauvri est minimisée. En cas d’inhalation, il présente des risques sanitaires tels les cancers du poumon, des reins et des os. Mais le CEA est formel : les riverains ne coureraient aucun risque.

En 2005, le fort de Vaujours est placé sous servitudes d’utilité publique : seules des activités industrielles peuvent s’y implanter. Et déjà, la friche suscite des convoitises. Son sous-sol est composée de gypse, une roche utilisée dans la fabrication du plâtre par Placoplatre, une filiale de Saint-Gobain. En 2010, l’entreprise rachète une partie de l’ancien centre. Elle prévoit de le transformer en carrière à ciel ouvert d’ici 2020. Si le projet est encore au stade d’étude, la démolition de certains bâtiments, qui a repris en janvier, inquiète les riverains : des poussières contaminées nuisibles à la santé peuvent-­elles s’en échapper ? Joint par téléphone, le responsable développement carrière de Placoplatre assure que toutes les mesures sont prises pour protéger la population.

Dès 2011, le projet de réhabilitation de la friche est contrarié. Convaincu de la persistance des pollutions, Christophe Nédelec, du collectif Sauvons la Dhuis, entre illégalement sur le fort, de nuit, avec une autre militante. Armés d’un compteur geiger amateur, ils cherchent des traces de pollutions et, au bout de deux heures, en trouvent. Dans une casemate de tir, leur geiger s’affole : un point chaud censé être décontaminé sonne 30 fois au -dessus de la norme. La mobilisation repart. Les expertises s’enchaînent aussi : une nouvelle fois, rien n’est trouvé. “On m’a traité de menteur, on m’a accusé de tous les noms pendant trois ans”, raconte Christophe Nédelec, amer.

En février 2014, une visite est menée sous contrôle d’huissier : Placoplatre veut clore la polémique. Cette fois, la Criirad est présente à la demande des associations. Le compteur de la Commission sonne et détecte de la radioactivité. De la poussière et des micro­fragments radioactifs tombent au sol. Branle-bas de combat politique : Michel Billout, sénateur communiste de Seine-et­-Marne, et Aline Archimbaud, sénatrice écologiste de Seine-Saint-Denis, s’emparent du dossier. Ils font appel à la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, qui instaure une nouvelle commission de suivi de site en juin 2014.

Les réunions s’enchaînent, des associations s’estiment méprisées. Les maires de Coubron et Courtry, Ludovic Toro (UDI) et Xavier Vanderbise (LR), claquent la porte deux ans plus tard. Sans grand effet. En novembre, le préfet de Seine-et-Marne retire au maire de Courtry sa prérogative en matière d’urbanisme, le délestant du peu de pouvoir qu’il avait sur ce dossier. Le gypse est considéré comme une ressource “d’intérêt général”. Seul champ d’action restant : les subventions à la Criirad. Pour la première fois, en novembre, la Commission assiste à une réunion. Elle dénonce l’insuffisance des mesures prises pour mesurer la qualité de l’air pendant le chantier. Dans ce dossier, aussi bien politique, sanitaire, qu’économique se mène une féroce bataille d’informations et de maîtrise des savoirs. En 2015, trois associations environnementales ont porté plainte pour mise en danger de la personne. L’enquête est en cours.

Au cours d’une conversation sibylline, un ancien ­agent du Commissariat, habilité au secret défense, prévient : “Le CEA ne vous donnera pas ses billes, soit il les a perdues, soit il les a brûlées. […] Aucun gouvernement ne répondra car ils sont tous mouillés dans cette affaire, à droite comme à gauche.” Sollicité, le ministère de la Défense a renvoyé vers le CEA, le ministère de la Santé vers l’ARS. Le ministère de l’Environnement n’a pas donné suite à nos questions.

(1) Un vote historique, début février, devrait changer la donne : les parlementaires ont supprimé la notion de risque négligeable, qui a constitué jusque-là un frein à l’indemnisation des victimes en Polynésie française. Le “risque négligeable” permettait d’introduire une dose de doutes sur le lien fait entre la maladie radio-induite et les essais nucléaires. (A lire sur cette question : les témoignages édifiants rassemblés dans le livre Les Irradiés de la République, GRIP Editions.)

* Les prénoms ont été modifiés.

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