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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 09:29

Pour le directeur général du WWF France Pascal Canfin, notre modèle d’agro-industrie est en faillite. Un nouveau monde agricole existe déjà, il ne demande qu’à se déployer. Ce sera l’une des tâches du prochain président de la République. Publié le 3 mars 2017 dans Le Monde. Lire aussi : « Refonder un nouveau pacte agricole et alimentaire ».                                Et aussi Réduire les pesticides n’altère pas les rendements,                     Pour l’agriculture de demain, protégeons les sols européens,                   Pour un autre monde agricole et                                                                 L'agroécologie n'est pas que pour les bobos !

« L’agroécologie, l’agriculture autonome et économe ou encore la permaculture font partie des modèles qui permettront aux agriculteurs de sortir de leur dépendance aux intrants, qui les ruinent ». ZOLTAN VOROS/FLICKR/CC BY 2.0

« L’agroécologie, l’agriculture autonome et économe ou encore la permaculture font partie des modèles qui permettront aux agriculteurs de sortir de leur dépendance aux intrants, qui les ruinent ». ZOLTAN VOROS/FLICKR/CC BY 2.0

Notre agriculture est en faillite. Faillite économique : le secteur a perdu, entre 2000 et 2013, 30 % de ses emplois, exploitants et salariés ; hors subventions publiques de la Politique agricole commune (PAC), le revenu moyen des agriculteurs est de… 0 euro par an. Autrement dit, une fois avoir payé toutes ses charges et vendu ses produits, un agriculteur français dispose en moyenne d’un solde de revenu nul pour vivre, avant subventions publiques. L’agriculture industrielle est devenue un cauchemar économique pour ceux qui doivent en vivre.

Faillite humaine et sanitaire : l’utilisation intensive de pesticides explique la multiplication de certaines maladies chez les agriculteurs. L’État et la Mutualité sociale agricole reconnaissent déjà, par exemple, le lien entre la maladie de Parkinson et l’utilisation des pesticides. Et il y a fort à parier, malgré les tentatives d’étouffement depuis plusieurs années, que nous n’en sommes qu’au début d’une longue série.

Faillite environnementale : 400 millions d’oiseaux des champs ont disparu des campagnes européennes ces trente dernières années, certains sols français sont considérés par les scientifiques comme tout simplement morts. Et le dérèglement climatique en cours ne fera qu’aggraver l’inadaptation profonde de l’agriculture industrielle, fortement consommatrice d’eau, à nos territoires. Combien de temps les contribuables accepteront-ils de financer la monoculture du maïs, culture très intensive en eau en été, dans le Sud-Ouest ; alors que le climat de Montpellier et de Perpignan sera celui d’Alger dans la deuxième moitié du siècle ?

Changer de modèle

Pour tous ceux qui regardent les faits, cette triple faillite saute aux yeux. Les premières victimes sont bien sûr les agriculteurs eux-mêmes, incompris, appauvris, dépendants de leur banque, de leur coopérative, de la grande distribution, de Syngenta ou de Monsanto. Il est temps de changer de modèle et de refonder un nouveau pacte agricole et alimentaire.

Ce nouveau pacte doit être lancé dès l’arrivée à l’Elysée du futur président de la République. Le lobby de l’agriculture industrielle avait réussi, en 2007, à faire en sorte que la dynamique du Grenelle de l’environnement ne concerne que peu l’agriculture. Résultat, dix ans plus tard, la consommation de pesticides a augmenté de 25 % par rapport à 2009, alors qu’elle devait baisser de 50 % entre 2008 et 2018 ! La faillite du modèle industriel, défendu par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) notamment, est évidente.

Cette fois, le président de la République ne devra pas céder. Ce nouveau pacte agricole réunira les agriculteurs, bien sûr, dans leur diversité, mais aussi les consommateurs, les acteurs économiques comme l’industrie agroalimentaire, la grande distribution ou les banques, les élus locaux, les associations de protection de l’environnement, les professionnels de santé, etc. Car notre alimentation, nos paysages ou l’avenir de nos emplois agricoles sont un élément clé de notre contrat social, en France sans doute encore plus qu’ailleurs.

Les solutions sont là

Sur le terrain, les solutions sont là : les surfaces converties en agriculture biologique ont augmenté de 16 % en 2016. La demande dans les territoires est telle que l’Etat et les régions sont dépassés : les agriculteurs qui se convertissent en bio reçoivent leurs aides avec un retard de deux à trois ans. Les circuits courts se multiplient et permettent aux agriculteurs de regagner de la valeur ajoutée. Une étude de la Fédération nationale des centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (FNCIVAM) montre que nourrir des vaches à l’herbe, et non au maïs ensilage et au soja OGM, permet de dégager 42 % de valeur ajoutée supplémentaire.

L’agroécologie, l’agriculture autonome et économe ou encore la permaculture font partie des modèles qui permettront aux agriculteurs de sortir de leur dépendance aux intrants, qui les ruinent. Des agriculteurs ont diversifié leurs sources de revenus en devenant également producteurs d’énergies renouvelables. Les toits solaires sur les exploitations, comme la transformation des déchets agricoles en biogaz, sont autant de solutions qui doivent être encouragées à grande échelle par les pouvoirs publics.

On le voit, le nouveau monde agricole ne demande qu’à se déployer. Mais pour cela, il faut sortir de la cogestion entre le ministère de l’agriculture et la FNSEA, qui a conduit nos agriculteurs à la faillite. La future réforme de la PAC, qui sera à l’agenda du président de la République quelques semaines après son élection, devra être conduite en tandem par les ministères de l’agriculture et de l’environnement. La PAC reverse 10 milliards d’euros par an dans les exploitations agricoles, avec de moins en moins d’exigences environnementales. Le nouveau pacte agricole passé avec le monde agricole ne devra pas être piloté seulement par le ministre de l’agriculture, mais aussi par les ministres en charge de l’environnement, de la santé et de l’alimentation, car c’est bien de notre nourriture dont nous parlons !

Du « toujours plus » au « mieux »

Sortir notre agriculture de la faillite passera par des solutions innovantes et multiples et demandera du temps. Mais les réponses tiennent dans une philosophie unique : passer du « toujours plus » au « mieux », de la quantité à la qualité, de la malbouffe et du gaspillage alimentaire à une alimentation équilibrée, de qualité, qui donne du plaisir à celui qui la mange comme à celui qui la produit.

Quelle souffrance pour un agriculteur de ne pas vouloir manger les produits qu’il cultive ! Quelle souffrance de voir des millions de canards abattus dans le Sud-Ouest à cause d’une concentration industrielle qui a détruit les pare-feu que la nature avait créés, comme la diversité génétique ! Quelle souffrance pour les salariés des abattoirs de voir de leur dignité d’humain bafouée en même temps que celle de l’animal maltraité !

L’avenir de notre agriculture, c’est de retrouver des valeurs de bon sens pour recréer de la valeur économique, environnementale et sociétale. Refonder le contrat entre les agriculteurs et la société sera une des tâches majeures du prochain président de la République.

Pascal Canfin (directeur général du WWF France)

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