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4 janvier 2019 5 04 /01 /janvier /2019 11:23

Lancé en septembre 2018, l’Appel des coquelicots pour l’interdiction de tous les pesticides de synthèse se déploie sous la forme d’une pétition et d’une mobilisation chaque premier vendredi du mois. Les auteurs de cette tribune expliquent le choix de cette fleur sauvage comme emblème du combat pour « inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice ». Par François de Beaulieu, écrivain, et Fabrice Nicolino, journaliste, tous les deux à l’origine du mouvement Nous voulons des coquelicots, le 3 janvier 2019 pour Reporterre. Lire aussi Les cartes de la consommation française de pesticides et les Glyph’Awards de Générations Futures.                                                                                                            Écolo souhaite à ses lectrices et lecteurs une année humainement et climatiquement douce. Comme chaque premier vendredi du mois, retrouvons-nous vendredi 4 janvier à 18h30 devant nos mairies !

« Les Coquelicots près de Vétheuil », de Claude Monet, peint vers 1879

« Les Coquelicots près de Vétheuil », de Claude Monet, peint vers 1879

On vous a fait le coup cent fois, et rien ne dit que ce soit la bonne. Mais nous le croyons, nous qui avons lancé le mouvement des coquelicots le 12 septembre 2018. Nous croyons tout simplement que nous allons gagner. Qu’en octobre 2020 — nous comptons bien tenir jusque là —, cinq millions d’entre nous auront rejoint notre Appel ! Cinq millions ! Que dit notre Appel ? Quelque chose de simple, mais en même temps de décisif : nous voulons des coquelicots, et parce que nous voulons des coquelicots, très fort, nous exigeons l’interdiction de tous les pesticides de synthèse.

Qu’est-ce donc qu’un coquelicot ? Le mot a fait des cabrioles dans la langue française passant de coquelicoq à coquelicoz (au pluriel), s’autorisant la variante coquerico. En réalité, c’est simple : notre fleur magnifique tire son nom d’une ressemblance avec la crête d’un coq, au moins par sa couleur. Citation du grand agronome Oliver de Serres, mort en 1619 : « Quoquelicoq est espece de pavot ; il croist en terre grasse et bien labourée, estant en fleur un peu devant la maturité des bleds [blés], parmi lesquels se mesle il. » Nous ne sommes pas les premiers amoureux.

Notre avis : le coquelicot est increvable

Mais bien sûr, outre qu’il est somptueux, le coquelicot est un combattant de la biodiversité. Demandez leur avis aux abeilles, décimées par les pesticides ! Elles ne fondent pas sur les coquelicots pour le nectar, qu’ils ne produisent pas, mais pour leur pollen. Bien que les études demeurent rares, le coquelicot joue un grand rôle pour le maintien de nombreux ruchers, pendant la disette printanière qui succède au fleurissement du colza. Au reste, c’est un prêté pour un rendu, car le coquelicot ne peut pas s’autoféconder, et dépend en bonne part des circonvolutions des abeilles pour se reproduire. Elles ne le voient pas en rouge, comme nous, mais en bleu, dans un rayonnement ultraviolet. Comme on les envie, hein ?

Au fait, combien de graines ? Une fleur peut produire 20.000 graines à elle seule, qui ne pèseraient dans l’affreuse balance du marchand, que deux grammes. Soit 0,0001 gramme l’unité. Une plume, moins qu’une plume.

Puis, patiemment planquées sous trois grains de terre, elles attendent le moment favorable. Combien de temps gardent-elles leur pouvoir de germination ? Chez les semeurs de tous horizons, la discussion n’en finira jamais : certains comptent en années, d’autres en décennies. Et les plus audacieux, en siècles. Notre avis : le coquelicot est increvable. Et même celui qui se moquerait de sa beauté de reine devra bien reconnaître qu’il est divin sur le pain ou les salades, souverain pour qui veut faire une vraie sieste réparatrice. Disons-le : c’est un grand ami.

« Il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice »

Il y a moins drôle. Le 2 mai 1915, le médecin-major canadien John McCrae doit enterrer son ami Alexis Helmer, tout juste âgé de 22 ans, qui vient de mourir sur le front belge de la Première Guerre mondiale. Le lendemain, il écrit en hommage ces mots puissants :

Dans les champs des Flandres, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l’autre,
Marquent notre place ; dans le ciel
Les alouettes chantent encore courageusement
À peine audibles entre les canons qui tonnent (…). »

C’est horrible, mais en ce premier printemps du massacre, les terres bouleversées par les obus ramènent à la surface des graines de coquelicots qui couvrent les champs de la mort de milliards de fleurs rouges, qui deviendront, en Angleterre et au Canada, le symbole du souvenir. Depuis 1920, les poppies — nos coquelicots — sont arborés tous les 11 novembre par des millions d’humains recueillis.

Une installation artistique de coquelicots de céramique à la tour de Londres, en 2014, pour célébrer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale.

Une installation artistique de coquelicots de céramique à la tour de Londres, en 2014, pour célébrer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale.

On n’est pas obligé de se prosterner. Ni d’accepter qu’un tel symbole puisse représenter tant de corps déchiquetés. Notre grand ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, par exemple, note que le coquelicot « se moque des frontières », ajoutant qu’il y a « de par le vaste monde, beaucoup d’êtres qui, en mai, le découvrent avec bonheur et qu’il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice ».

Comment ne pas exulter avec lui ? On connaît au moins neuf tableaux de Monet avec des coquelicots, peints entre 1873 et 1891. Preuve que qui plantait alors son chevalet en Île-de-France au printemps avait les yeux éblouis par les quatre pétales écarlates. On les voit aussi chez le Van Gogh d’Auvers-sur-Oise, comme dans cette merveille peinte en juin 1890 sous un inimitable ciel bleu et jaune. Ou chez Courbet, Klimt, Sérusier, Renoir. Le coquelicot, ensorcelante beauté du monde.

Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix 

L’historienne Arlette Farge est pour nous une amie depuis qu’elle a décrit sa « fragile audace », notant : « Grâce aux graines qui s’échappent du fruit, il se ressème seul où bon lui semble, tel un fugitif. Cela ne fait que renforcer mon désir de l’approcher, sans le cueillir bien sûr tant j’aurais crainte qu’il ne s’étiole ou se chiffonne. Jamais, on le sait, on ne pourra en faire des bouquets à mettre dans des vases, comme on le fait des roses ou des pivoines. Quelque chose me dit que c’est un peu de sa fierté d’être ainsi, et me plaît son refus d’être en quelque sorte apprivoisé. »

Oh oui ! Le coquelicot est cette fleur anarchiste qui reparaît sans cesse là où les méchants de l’histoire, comme ces damnés pesticides, croyaient l’avoir éradiqué. Pour nous, et pour vous tous, nous l’espérons, vouloir des coquelicots, en ce début d’année, est l’espoir puissant que nous pouvons inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice. Ensemble, tant de choses seraient possibles, qui paraissent aujourd’hui démesurées. Nous allons vaincre la rapacité, le profit, la laideur, l’incommensurable sottise de ceux qui ne font pas de vraie différence entre une fleur sauvage et son artefact en plastique imputrescible. Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix. Nous allons vaincre, amis lecteurs de Reporterre, si vous vous décidez à sortir du rituel et du virtuel des pétitions sur internet.

Si nous vous invitons à signer massivement notre Appel, c’est que, justement, il ne s’agit pas d’une pétition. Mais d’un véritable Appel à l’action. Vous en saurez plus vendredi 4 janvier à 18 h 30, devant les centaines de mairies de France où tous les Coquelicots se réuniront pour le quatrième mois consécutif. N’écoutez pas les rieurs : relevant enfin la tête, nous allons faire l’Histoire.

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