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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 12:45

Pour mieux prendre conscience des enjeux climatiques, Olivier Remaud, philosophe et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), nous invite à voir dans les icebergs et les glaciers des êtres vivants, comme le font ceux qui les étudient ou vivent auprès d’eux. Entretien autour de son livre Penser comme un iceberg (Actes Sud). Lire aussi Reconnaissance des écocides : pas de faux-semblants, Philosophie politique de la nuit« Reconnaissons la nature comme sujet de droit » et Un fleuve reconnu comme une entité vivante en Nouvelle-Zélande.

 

Olivier Remaud

Olivier Remaud

Les glaciers de hautes montagnes sont immobiles. La toundra arctique se fige sous un épais tapis de neige. La banquise du Grand Sud est silencieuse. Les icebergs dérivent, éternels solitaires. Tout est glacé. Rien ne vit. Et pourtant, Olivier Remaud nous invite à Penser comme un iceberg (Actes Sud, octobre 2020). Dans ses travaux, il s’intéresse aux usages du monde sous un double aspect : les fables sociales et les formes de vie. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Solitude volontaire (Albin Michel, 2017) et Errances (Paulsen, 2019). Dans ce livre, le philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) montre à quel point la vie inonde ces êtres de glace. Il nous invite à y voir des «arches de vie» et à considérer tout ce qui nous relie à eux, car c’est le meilleur moyen de changer notre rapport au monde pour lutter contre le réchauffement climatique.

En quoi les glaciers et les icebergs peuvent-ils être considérés comme des êtres vivants ?

D’abord parce que les icebergs sont des écosystèmes mobiles, de véritables arches de vie. Sur leurs flancs s’accroche une multitude de micro-algues attirées par les sels nutritifs de l’eau. Ces minuscules organismes sont des éléments primordiaux pour la vie des autres êtres vivants dans les milieux polaires. La glace fait partie de l’existence quotidienne des populations autochtones des latitudes boréales ainsi que des habitants de hauts massifs montagneux partout sur la planète. Les glaciers sont des partenaires sociaux, les sujets de rituels collectifs et d’attentions multiples. On les consulte, on leur parle, on ne veut pas les offenser. On s’assure qu’ils contribuent en retour à la bonne organisation des groupes humains. Autrement dit, ce sont des personnages à part entière dans des histoires communes. Il n’y a là aucune superstition : les sociétés réfléchissent souvent sur elles-mêmes en sollicitant des auxiliaires non humains. Enfin, on déclare en glaciologie qu’un glacier n’est plus que de la «glace morte» lorsqu’il a perdu sa masse au point d’être revenu à l’état de névé, simple amas de neige. On suppose qu’il est né, qu’il a grandi, puis décliné, et qu’il était auparavant bien vivant.

 L'île de l'Eléphant située au nord-ouest de l’Antarctique, dans les îles Shetland du sud, en décembre 2019. Photo Camille Seaman

L'île de l'Eléphant située au nord-ouest de l’Antarctique, dans les îles Shetland du sud, en décembre 2019. Photo Camille Seaman

Cette idée de vie vient aussi du mot utilisé pour décrire la naissance des icebergs : « le vélage ».

Même si l’origine de cet usage est difficile à tracer, le terme de vêlage (calving en anglais) est attesté dans le milieu des baleiniers dès le début du XIXe siècle. Il instruit une équivalence singulière entre, d’une part, un glacier et une vache ou une baleine qui mettent bas, et d’autre part, un iceberg et un veau ou un baleineau qui naissent. La communauté scientifique l’a enregistré dans ses lexiques spécialisés, et il est passé dans le langage courant. On peut y voir une licence poétique, mais il témoigne plutôt de ce que j’appelle un «animisme spontané». Le vêlage met en scène une vie nouvelle. Ce mot vient troubler le discours qui oppose une nature inanimée à la culture. Il nous invite à dépasser la grande division occidentale entre les choses et les personnes. C’est pourquoi j’ai traqué le vocabulaire de la vie et les expériences qui lui correspondent dans les savoirs collectifs et jusque dans les rangs des sciences.

Diriez-vous qu'aujourd'hui, les scientifiques et les riverains de glaciers ont la même conception de ces zones de glaces ?

Par delà les approches différentes, je pense que tout le monde partage une même gamme de sentiments. Face à des entités de glace, parfois si massives, chacun éprouve une réelle empathie. J’en veux pour preuve l’émotion qui étreint toute personne qui voit un iceberg en plein océan ou un glacier suspendu en montagne pour la première fois. On ne se demande pas s’il faut prêter une âme à des assemblages de cristaux arrondis tassés les uns sur les autres. On reconnaît une forme de vie comme étant déjà présente en eux et précédant le regard. Il y aurait un dialogue intéressant à inaugurer sur la base de telles expériences. On se rendrait compte que nos façons «naturalistes» de percevoir et de penser ne sont peut-être pas si dénuées d’animisme et que celui-ci ne contredit pas forcément le raisonnement scientifique.

Ce lien avec l'iceberg est-il un défi lancé au regard occidental, qui sépare nature et culture, humain et non-humain ?

De nos jours, beaucoup estiment encore que les zones de glace sont désertiques et «désolées». La solitude de l’iceberg est l’un des mythes indissociables du dualisme nature-culture qui vide la nature de la plupart de ses êtres vivants. Dans cette veine, les récits de nombreux voyageurs polaires développent un imaginaire romantique. L’iceberg évolue dans les solitudes océaniques, comme une cathédrale posée sur l’eau. Miroir de nos désespoirs, c’est un fragment sublime qui reflète autant la grandeur de l’œuvre divine que la misère de la condition humaine. Certains ont vite deviné que les icebergs ne se bornent pas à illustrer une esthétique du sublime. Mais ils ne plongeaient pas sous la surface de la mer, et les mots leur manquaient pour les décrire autrement. Il nous est possible maintenant de découvrir la vie là où elle se déploie, grâce à des équipements élaborés. Il n’y a plus aucune raison de se représenter l’iceberg comme un tombeau.

«Les glaciers sont des partenaires sociaux... »

En quoi cette reconnaissance de la vie dans la glace nous conduit-elle à « penser comme un iceberg », pour reprendre le titre de votre livre ?

Le titre est un clin d’œil à la formule de l’écologue Aldo Leopold : «Penser comme une montagne.» Il s’agissait pour lui de convaincre ses contemporains que la montagne a besoin du loup afin de réguler l’éventuel surplus de cerfs et d’éviter que les arbres ne soient complètement défoliés. Chaque être compte dans l’équilibre général d’un écosystème donné. Penser comme un iceberg exige d’abolir les miroirs, de considérer notre planète telle qu’elle est, jusque dans ses régions extrêmes, et non telle que nous voudrions qu’elle soit pour nous uniquement, inerte et à notre disposition. Sans quoi nous peinerons toujours à prendre la vraie mesure des interactions entre les êtres vivants humains et non humains. Une biodiversité existe dans les glaces. Elle suit ses rythmes propres et les populations autochtones s’insèrent depuis des siècles dans ces milieux.

Penser comme un iceberg ou comme un glacier, est-ce aussi percevoir les signes, les couleurs et les sons par lesquels ils « communiquent » ?

La communauté scientifique scrute les comportements des glaciers et des icebergs. Elle établit leur état de santé, mesure les évolutions de leur masse et enregistre leur «voix». En outre, la glace a la mémoire longue et elle est bavarde. Les échantillons prélevés par carottage nous parlent du climat passé. Ils confirment que nos histoires humaines sont liées à l’histoire naturelle de la Terre. Pas de doute, les entités de glace sont d’une manière générale très expressives : leurs couleurs changent au fil des saisons et des époques. Elles se déplacent, respirent et font continuellement leur gymnastique. Elles ont une personnalité, une biographie. Qui vit à leur côté apprend à déchiffrer ces signes. Cette cohabitation lui permet d’appréhender le dérèglement climatique immédiatement, avec tous ses sens.

C'est ce que nous ne percevons pas toujours : de plus en plus de touristes partent en croisière pour admirer les vêlages, sans voir qu'ils sont un  signe du changement climatique.

Il est normal que le «front» d’un glacier côtier se casse et libère dans l’océan des morceaux de lui-même. Sa masse obéit à une loi mécanique de fracturation. Elle réagit également à l’action corrosive de l’eau de mer salée. Assister à la naissance d’un iceberg est une expérience visuelle et sonore chaque fois unique, puissante et inoubliable. Le tourisme polaire est pourtant celui de la «dernière chance». Si le phénomène de vêlage n’est pas inquiétant en lui-même, c’est sa multiplication qui l’est. Les calottes glaciaires se rétractent, les glaciers s’amenuisent, le nombre d’icebergs augmente, ce qui veut dire que le réchauffement climatique s’accélère. Le cycle global de l’eau s’en trouve modifié, et avec lui toutes les chaînes vitales.

Rappelons par ailleurs que les algues de la banquise fournissent une grande part de l’oxygène mondial. A chaque fonte nouvelle, les êtres vivants sur la planète respirent un peu moins bien. Or la glace qui disparaît ne reforme plus de glaciers. Les couches récentes n’ont pas le temps de tasser les couches anciennes. Le géophysicien Marco Tedesco parle de «cannibalisme de la fonte». Il explique que la fonte se nourrit d’elle-même et que le mécanisme, une fois enclenché, est irréversible. Les vieilles glaces se raréfient dans le Grand Nord et au-delà. La dynamique positive est grippée. Les neiges éternelles le sont de moins.

Beaucoup de personnes éprouvent aujourd’hui une émotion particulière devant des glaciers qui, ayant réduit de moitié ou plus encore, laissent la place à des étendues de rocailles nues. Le philosophe Glenn Albrecht a forgé un terme pour qualifier ce genre de sentiment : nous sommes saisis par la « solastalgie », par une détresse écologique.

Cette  solastalgie vaut-elle aussi pour ceux, comme nous, qui vivent loin des glaciers et des iceberg, et ne sont pas les témoins directs de cette disparition ?

Avoir conscience que les écosystèmes se dégradent sous nos yeux est éprouvant. Celles et ceux qui y vivent ont même l’impression que leur corps est amputé. Mais quand on n’habite ni dans des régions boréales ni dans des massifs montagneux, peut-on en effet éprouver cette solastalgie avec la même intensité ? Les mondes de glace semblent parfois si éloignés, si autres, si hostiles. Il nous manque un sentiment cosmopolitique qui nous rapprocherait d’eux et de leur vie sauvage. La solastalgie est une émotion qui ignore les frontières. Si nous l’éprouvions vraiment à l’égard des glaciers, des icebergs, et aussi de la banquise, nous franchirions une étape. Il faudrait alors nous employer à la dépasser le plus rapidement possible. Car si nous y parvenions, ce serait le signe que nous avons converti une anxiété en initiative et que nous avons commencé à agir très concrètement. Pour toutes ces raisons, l’avenir de la planète se joue dans les glaces.

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