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15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 12:58

Mercredi 13 novembre, des associations ont présenté un projet de « pacte carbone » permettant, selon elles, de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre sans pénaliser les plus pauvres. D’après Marie-Noëlle Bertrand pour l’Humanité et Victor Chaix pour Reporterre le vendredi 15 novembre 2019. Lire aussi Le CESE demande au gouvernement une nouvelle trajectoire de la contribution climat énergie, Premier rapport du Haut Conseil pour le climat : la France parle beaucoup mais agit peu et Des taxes carbone efficaces et approuvées par la population – c’est possible !

Une taxe carbone « juste » pour concilier justice fiscale et écologie est possible

Une autre taxe carbone est-elle possible ? À l’origine de la colère populaire qui a explosée en novembre 2018, la question a été déléguée par le gouvernement à la Convention citoyenne pour le climat lancée début octobre. Celle-ci devrait rendre ses conclusions début 2020. Sans attendre cette échéance, le Réseau Action Climat (RAC), qui rassemble une vingtaine de grandes ONG françaises, a travaillé à une proposition et l’a soumise à plusieurs acteurs du mouvement des gilets jaunes. Clé de voûte de leur revendication : la redistribution d’une partie des recettes générées par la taxe vers les ménages les plus vulnérables, afin de garantir une équité dont elle est aujourd’hui dépourvue. Instaurée en 2014, la contribution climat énergie, dite taxe carbone, visait à réduire la consommation d’essence et de gasoil des ménages en créant un « signal prix » rédhibitoire qui augmenterait progressivement, mais vite. De 7 euros par tonne de CO2 en 2014, cette taxe est passée à 44,60 euros la tonne en 2018, équivalant à 7,5 centimes d’euros par litre d’essence. La hausse aurait dû se poursuivre en 2019… Les gilets jaunes y ont mis le holà, dénonçant un mécanisme qui, au final, contribue à creuser les inégalités entre riches et pauvres, urbains et ruraux, bénéficiaires et exclus des transports en commun.

« Le gel par le gouvernement de la hausse de la taxe carbone n’a ni permis de créer plus de justice fiscale, ni de repenser la redistribution en faisant de la taxe carbone un outil plus juste au service des pauvres », selon le rapport qu’a publié à cette occasion Réseau Action Climat.

Une taxe carbone juste est-elle possible ?

En effet, les 10% les plus pauvres consacrent 2,6 fois plus d’argent de leur budget que les 10% les plus riches dans la taxe carbone. À cela s’ajoutent d’autres injustices, comme le fait qu’il est plus facile pour les ménages les plus aisés de se convertir à des moyens moins énergivores de se déplacer ou de se chauffer, tandis que les 10 % des ménages qui gagnent le plus émettent trois fois plus de gaz à effet de serre que les 10 % les plus pauvres, « ce qui n’illustre pas le principe du pollueur payeur », selon Quentin Parrinello, responsable de plaidoyer justice fiscale et inégalités à Oxfam France, qui poursuit : « Alors que cette année enregistre de nouvelles inégalités, il n’est pas possible de ne pas prendre cette réalité en compte ».

Une taxe carbone « juste » pour concilier justice fiscale et écologie est possible

Pas plus qu’il n’est possible d’ignorer la réalité du changement climatique auquel contribuent les émissions de gaz à effet de serre du trafic routier. « On nous présente ce sujet comme une impasse », relève Daphné Chamard-Teirlinck, du Secours Catholique Caritas France. Faux, répondent les organisations, qui rappellent que tout est question de choix politique.

Redistribution des recettes

Le RAC avance celui de redistribuer une part des recettes générées par la taxe carbone – 8 milliards d’euros à ce jour – aux ménages les plus vulnérables sous formes de chèques ou de crédit d’impôt. Afin d’évaluer les effets d’une telle redistribution, le RAC met en ligne un calculateur permettant d’intégrer différents paramètres tels que la composition du foyer, son type de chauffage et de transport, ou encore le pourcentage de la taxe carbone redistribué.

Une taxe carbone « juste » pour concilier justice fiscale et écologie est possible

Cas d’école : une redistribution de 50 % des recettes de la taxe carbone – soit 4 milliards d’euros – entre les 50 % des ménages les plus pauvres. Dans ce scénario, une famille de trois personnes, vivant à l’année avec 22 000 euros et parcourant 15 000 kilomètres en véhicule diesel, se verrait ponctionner 252 euros par an au titre de la taxe carbone. Elle percevrait, en retour, 402 euros au titre de la redistribution. Suffisant pour assurer l’équité ? « À la seule condition d’y adjoindre d’autres mesures », tempère Priscillia Ludosky, figure des gilets jaunes. Singulièrement la suppression des exemptions de taxes accordées aux entreprises les plus polluantes.

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 09:05

Une étude prouvant la toxicité pour l’homme de ces pesticides massivement utilisés sur les cultures a été publiée jeudi. Pour Pierre Rustin, l’un des auteurs, l’agence de sécurité sanitaire aurait déjà dû les interdire. Propos recueillis par Coralie Schaub pour Libération et CNRS le 7 novembre 2019. Lire aussi L’Anses n’a pas pris la mesure du drame des SDHI, Les SDHI, ces pesticides qui alarment les scientifiques et Fongicides SDHi : vers un nouveau scandale sanitaire ?

Un agriculteur répand des pesticides sur un champ de pommes de terre, à Godewaersvelde (Nord), en 2012. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Un agriculteur répand des pesticides sur un champ de pommes de terre, à Godewaersvelde (Nord), en 2012. PHILIPPE HUGUEN / AFP

C’est désormais gravé dans le marbre d’une prestigieuse revue scientifique : les fongicides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) sont bel et bien toxiques pour les cellules humaines. Cela n’a rien d’anecdotique, car cette classe de pesticides destinée à lutter contre les champignons et moisissures, autorisée en Europe depuis la fin des années 2000, est massivement utilisée sur les cultures (blé, avoine, orge, seigle, tournesol, colza, pommiers, amandiers, cerisiers, vigne, asperges, carottes, pommes de terre, fraisiers, laitue…) et donc omniprésente dans les assiettes et boissons. Dans une étude publiée jeudi dans PLOS One, les médecins et chercheurs qui avaient lancé l’alerte en avril 2018 dans Libération sur les risques potentiels pour l’homme et l’environnement persistent et signent. Oui, les SDHI, qui bloquent la respiration des cellules des champignons (en inhibant l’activité de l’enzyme SDH, la succinate déshydrogénase), bloquent aussi celle des cellules du ver de terre, de l’abeille ou de l’être humain. Or chez ce dernier, un dysfonctionnement de la SDH est associé à de graves pathologies. Entretien avec l’un des auteurs, Pierre Rustin, directeur de recherche au CNRS.

Qu’apporte l’étude ?

Elle démontre clairement la toxicité des SDHI pour les cellules humaines. Or, cette toxicité cellulaire est le critère permettant d’établir si une molécule doit être considérée comme toxique ou non. Et si c’est le cas, les autorités sanitaires doivent en théorie prendre des mesures pour l’interdire. Nous montrons aussi que les cellules de patients atteints d’Alzheimer ou de maladies mitochondriales [liées à un trouble de la chaîne respiratoire des mitochondries, des structures intracellulaires responsables de la production énergétique des cellules, ndlr] sont hyper sensibles aux SDHI, donc que cette catégorie de la population est encore plus à risques. Enfin, les SDHI de dernière génération, qui viennent d’arriver sur le marché, ne bloquent pas que l’enzyme SDH mais aussi d’autres éléments dans les mitochondries, ce qui les rend d’autant plus dangereux et toxiques. Au fil de nos découvertes, depuis un an, nous avons transmis ces données en temps réel à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Qui aurait déjà dû réagir.

Qui fabrique ces fongicides et pour quel usage ?

Bayer, BASF, Syngenta, etc : toutes les grandes firmes agrochimiques en produisent et se sont positionnées sur ce marché, qui a l’air d’être intéressant financièrement. Onze molécules sont autorisées en France, à partir desquelles sont fabriqués 152 produits qui contiennent des SDHI. Ils sont utilisés sur toutes les cultures ou presque. On n’a pas besoin d’en mettre d’énormes quantités, car elles sont très résistantes et très toxiques. Les huit SDHI utilisés en France que nous avons testés inhibent tous la SDH, et cela chez les quatre espèces étudiées, bien qu’avec une efficacité variable. L’effet des SDHI n’est pas spécifique à la cible prétendue, il va au-delà, il est général. D’ailleurs, les fabricants le savent, puisqu’ils vendent une partie de ces fongicides pour tuer les nématodes, ces vers blancs qui infestent les terrains de football ou de golf. Cette absence de spécificité est théoriquement une raison de retirer une autorisation de mise sur le marché. L’Anses aurait dû le prendre en compte immédiatement.

Vous montrez aussi que les conditions des tests réglementaires actuels de toxicité sont inadaptées…

Oui. Le glucose présent dans les milieux de culture cellulaire masque totalement un effet délétère très important des SDHI : ils induisent un stress oxydatif dans les cellules humaines, menant à leur mort… Avec ce type de fongicides, on provoque probablement une catastrophe écologique et sanitaire, car ils tuent tout, pas seulement les champignons.

Quelles pathologies cause un dysfonctionnement de la SDH chez l’homme ?

L’altération des mitochondries entraîne une kyrielle de maladies : cardiomyopathies, myopathies, encéphalopathies (maladies du cerveau), maladies oculaires, maladies chez les enfants, Parkinson, Alzheimer… Elles peuvent apparaître à tout âge, affecter tous les organes, s’exprimer différemment d’un individu à l’autre et leur évolution est très imprévisible. Leur délai d’expression peut être de dix, vingt ou trente ans. On ne va donc pas mourir tout de suite si on absorbe des SDHI, mais on risque de développer la maladie de Parkinson cinq, dix ou quinze ans après. Affirmer qu’il n’y a pas de danger est insupportable. On prend un risque monstrueux, le principe de précaution doit s’appliquer. On ne peut se permettre d’attendre la catastrophe comme l’Anses semble le faire !

Vous en voulez beaucoup à l’Anses, qui a ignoré vos premières alertes fin 2017 et se veut rassurante ?

Elle ment par omission. Par exemple, je ne peux pas croire que l’Anses n’ait pas su que dès 1976 des scientifiques ont décrit les SDHI comme étant hyper toxiques pour les mammifères. Quand on met une molécule toxique en circulation, on vérifie ce qui se passe chez l’homme, c’est la base. Une autre chose absolument scandaleuse : ces pesticides sont utilisés de façon préventive. On traite des champs entiers à haute dose, sans savoir si c’est utile ou pas. Personne n’aurait l’idée de traiter son enfant tous les jours avec des antibiotiques ! L’Anses couvre complètement ce type d’usages, c’est incroyable.

Sommes-nous en présence d’un nouveau scandale, type glyphosate ?

Absolument. Mais ici, la situation est beaucoup plus claire et évidente. S’il y a une discussion autour du mécanisme d’action du glyphosate, ce n’est pas le cas pour les SDHI, pour lesquels il n’y a aucune ambiguïté. Si j’étais responsable d’une agence sanitaire et qu’on me livrait les informations que nous publions, j’interdirais les SDHI dans la journée. Chaque jour compte.

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Les fongicides SDHI sont toxiques pour les cellules humaines

http://www.cnrs.fr/fr/les-fongicides-sdhi-sont-toxiques-pour-les-cellules-humaines.

Les mitochondries sont des organelles présentes dans les cellules eucaryotes. Elles contiennent des chaînes respiratoires, cruciales pour la survie des organismes. Sans les mitochondries, impossible d’extraire, en présence d’oxygène, l’énergie contenue dans les aliments pour permettre le fonctionnement des cellules. Chez l’être humain, un disfonctionnement d’une enzyme clé de la chaîne respiratoire, la succinate déshydrogénase (SDH), est associé à de graves pathologies. De nombreux traitements fongicides employés dans les parcelles agricoles ou sur les terrains de sport, agissent en bloquant l’activité de la SDH de champignons parasites, et de ce fait empêchent leur développement. Ces composés, inhibiteurs de la SDH, sont appelés SDHI. Des scientifiques français* viennent de mettre en évidence que huit molécules fongicides SDHI commercialisées en France ne se contentent pas d’inhiber l’activité de la SDH des champignons, mais sont aussi capables de bloquer celle du ver de terre, de l’abeille et de cellules humaines, dans des proportions variables. En effet, l’équipe de recherche dirigée par Pierre Rustin, directeur de recherche émérite du CNRS, a montré que les SDH de 22 espèces différentes étaient très similaires, en particulier dans les zones ciblées par les SDHI. Enfin, les chercheurs et chercheuses ont montré que les conditions des tests réglementaires actuels de toxicité masquent un effet très important des SDHI sur des cellules humaines : les fongicides induisent un stress oxydatif dans ces cellules, menant à leur mort. Cette étude est publiée dans la revue PLOS ONE le 7 novembre 2019.

A et D : cellule humaines (fibroblastes) témoins cultivés pendant dix jours en présence (A) ou en l'absence (D) de glucose, la glutamine étant l'unique source de carbone dans cette dernière condition. B et E : cellules cultivées présence de bixafen 1 µM. Sur l’image E, en absence de glucose, on remarque la présence de nombreuses taches blanches qui indiquent la présence de cellules mortes. C : malgré la présence de bixafen 20 µM, aucun signe de souffrance cellulaire n’a été observé en présence de glucose. F : l’absence de glucose a entraîné une mort cellulaire massive, avec une concentration de bixafen aussi faible que 5 µM.Sur chaque figure, la barre noire représente une échelle de 200 µm.© Benit et al./PLOS ONE/CNRS Photothèque

Bibliographie

Evolutionarily conserved susceptibility of the mitochondrial respiratory chain to SDHI pesticides and its consequence on the impact of SDHIs on human cultured cells. Paule Bénit, Agathe Kahn, Dominique Chrétien, Sylvie Bortoli, Laurence Huc, Manuel Schiff, Anne-Paule Gimenez-Roqueplo, Judith Favier, Pierre Gressens, Malgorzata Rak et Pierre Rustin. PLOS ONE, le 7 novembre 2019. DOI : 10.1371/journal.pone.0224132

* Ont participé à cette étude des scientifiques du CNRS, de l’Inserm, de l’Inra, de l’Université de Paris, de Université Toulouse III - Paul Sabatier et de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris.

 

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8 novembre 2019 5 08 /11 /novembre /2019 15:12

Au grand dam des élus locaux et des associations inquiets pour l’emploi, Emmanuel Macron a annoncé jeudi l’abandon de la construction du site géant de loisirs et de commerces, mais pas de l’urbanisation de cette zone agricole du Val-d’Oise. D’après Le Monde et Libération le 8 novembre 2019. Lire aussi Il faut stopper EuropaCity - marche citoyenne de Gonesse à Matignon 4 et 5 octobre, Comment peut-on promouvoir l'urbanisme d'Europacity dans le contexte de crise climatique actuel ? et Les opposants à EuropaCity occupent le triangle de Gonesse et continuent à bloquer les travaux de la future gare.

Installation de la ZAD de Gonesse, le 7 septembre.  Photo Corentin Fohlen. Divergence

Installation de la ZAD de Gonesse, le 7 septembre.  Photo Corentin Fohlen. Divergence

Le gouvernement a annoncé, jeudi 7 novembre, à l’occasion du troisième Conseil de défense écologique, l’abandon pur et simple du projet de mégacomplexe de loisirs et de commerces censé ouvrir en 2027 à Gonesse, dans le Val-d’Oise, à 15 kilomètres au nord de Paris. Vivement contesté depuis des années par un front de plus en plus large d’opposants, ce projet était devenu malgré lui un symbole de l’artificialisation des terres agricoles au profit de grands projets inutiles.

Comme l’arrêt du projet minier Montagne d’or en Guyane au printemps, cette décision spectaculaire se veut le reflet de la priorité à l’environnement revendiquée par le chef de l’Etat, Emmanuel Macron. « Nous avons eu du mal à arrimer la promesse écologique de l’acte II du quinquennat par des décisions concrètes ; cette fois, nous avons une masse critique qui nous permet d’afficher la couleur verte », reconnaît-on à l’Elysée.

Le site d’EuropaCity était envisagé dans le « triangle de Gonesse », au nord de Paris. INFOGRAPHIE « LE MONDE »

Le site d’EuropaCity était envisagé dans le « triangle de Gonesse », au nord de Paris. INFOGRAPHIE « LE MONDE »

Porté par la filiale d’immobilier commercial du groupe Auchan, Ceetrus, et le conglomérat chinois Wanda, EuropaCity promettait d’attirer 30 millions de visiteurs par an dans ses allées paysagées, en mixant un colossal cocktail de parcs de loisirs, d’équipements culturels, d’hôtels et de commerces, au prix d’un investissement de plus de 3 milliards d’euros et de l’artificialisation de 80 hectares de cultures céréalières.

« C’est un projet d’une autre époque, fondé sur une consommation de masse d’objets et de loisirs, explique-t-on à l’Elysée. Ce n’est vraiment pas vers ce modèle que s’oriente le gouvernement : nous souhaitons éviter autant que possible ce genre d’équipements, qui concentrent l’activité à l’écart des villes, dévitalisent les centres historiques et créent d’importants besoins de transports. » Pour l’exécutif, « il ne s’agit pas de dire qu’on ne peut plus jamais consommer de terres agricoles, mais il faut que ce soit pour un projet soutenable, d’un intérêt majeur. Or EuropaCity est un projet daté, même s’il a évolué positivement. »

« Abandon des banlieues » ou défaite des élus locaux ?

Les promoteurs, qui travaillent sur ce projet depuis dix ans et y ont déjà consacré « plusieurs dizaines de millions d’euros », l’avaient fortement amendé depuis deux ans pour répondre aux critiques. Le design initial du « starchitecte » danois Bjarke Ingels, qui réunissait l’ensemble du programme dans un bloc fermé semblable à une gigantesque soucoupe volante, a laissé la place à un plan plus ouvert, plus urbain, aux architectures variées. Surtout, le 4 octobre, la société Alliages & Territoires, créée par Ceetrus et Wanda pour porter le projet, avait annoncé une série de mesures « vertes » : compensation intégrale des terres artificialisées, neutralité carbone, abandon de la piste de ski "indoor", réduction draconienne de la place réservée aux commerces…

Dans un entretien aux Echos, le 24 octobre, le président de Ceetrus, Vianney Mulliez, appelait le gouvernement à « faire preuve de courage politique ». « S’il devait renoncer, cela poserait une nouvelle fois la question de la parole de l’Etat, notamment vis-à-vis des grands investisseurs internationaux », prévenait-il. « Ceetrus n’a pas trop à se plaindre : ils ont obtenu la gare du Nord », balaye un familier du dossier, en référence au vaste chantier de rénovation et d’agrandissement de la gare parisienne, remporté par la foncière d’Auchan et mené malgré l’opposition de la Ville de Paris.

Ces dernières semaines, l’exécutif hésitait entre deux pistes : un arrêt immédiat, privilégié par Elisabeth Borne, ou un sursis de quelques mois

La ministre de la transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, avait été chargée par l’Elysée et Matignon, au mois de septembre, de consulter l’ensemble des acteurs du dossier EuropaCity – promoteurs, aménageurs, élus, opposants… – pour remettre un avis sur les suites à lui donner. Ces dernières semaines, l’exécutif hésitait entre deux pistes : un arrêt immédiat, privilégié par Mme Borne, ou un sursis de quelques mois, qui aurait permis d’avancer dans la recherche d’alternatives et de laisser passer les municipales de mars 2020 sans courroucer les élus locaux.

Car l’abandon d’EuropaCity promet de provoquer l’ire des collectivités du Val-d’Oise. Dans cette partie déshéritée du département, qui se vit comme le parent pauvre du Grand Paris, le complexe et sa promesse de 10 000 emplois directs étaient attendus comme des sauveurs. « L’arrêt du projet signifierait un abandon des banlieues, alors que la fracture territoriale s’élargit », estimait le maire (PS) de Gonesse, Jean-Pierre Blazy, le 4 octobre, au cours d’une conférence de presse des élus locaux pour défendre le projet.

Rappelant que c’est l’Etat qui avait aiguillé EuropaCity vers ce territoire à la suite des émeutes de la ville voisine de Villiers-le-Bel en 2007, la présidente (LR) du département, Marie-Christine Cavecchi, avait averti que, sans perspective de développement économique, « ces populations seraient à nouveau face à un mur, sans espoir ». Appelant chacun « à ses responsabilités », l’élue prévenait que « s’il arrivait malheur à EuropaCity, “gilets jaunes” et “bonnets rouges” auront été de la gnognotte au regard de la révolte des Val-d’Oisiens ».

« Mensonge d’Etat »

Pour les rassurer, le gouvernement a décidé de confier une mission sur le développement économique de ce territoire à Francis Rol-Tanguy, un haut fonctionnaire familier des questions d’aménagement. « Il va travailler en concertation avec les élus pour définir des alternatives qui correspondent plus aux orientations du gouvernement, vers un projet plus mixte, mêlant bureaux, industries, voire agroalimentaire », indique l’Elysée.

A ce stade, pas question, donc, de renoncer à aménager ces terres agricoles du Triangle de Gonesse situées entre les aéroports de Roissy et du Bourget, dont l’urbanisation est programmée depuis près de trente ans par l’Etat et la région Ile-de-France. Une zone d’aménagement concerté (ZAC) de près de 300 hectares a été créée, dont EuropaCity était jusqu’à présent la locomotive. « Urbaniser le Triangle sans EuropaCity, c’est un mensonge d’Etat que je dénonce par avance », insistait le sénateur (LR) du Val-d’Oise, Arnaud Bazin, le 4 octobre.

L’ensemble de la ZAC replonge en tout cas dans une grande incertitude, alors même que doivent débuter cet automne, en pleins champs, les travaux d’une gare de la future ligne 17 du Grand Paris Express censée desservir ce pôle d’activité à venir. « L’objectif n’est pas de remettre en cause la ligne 17 », assure l’Elysée, même si les visiteurs d’EuropaCity pesaient pour près de moitié dans l’équilibre déjà fragile de cette liaison souterraine.

Par ce choix, le gouvernement prend le risque de fâcher à la fois les partisans d’EuropaCity et les adversaires écologistes du projet, qui rejettent en réalité toute urbanisation du Triangle de Gonesse et défendent un ambitieux programme alternatif de cultures maraîchères périurbaines. Des opposants qui étendent désormais leur combat au chantier de la future gare. Avec une première victoire : saisi par plusieurs associations écologistes, le rapporteur public du tribunal administratif de Montreuil (Seine-Saint-Denis) a demandé, mercredi 6 novembre, la suspension pour dix mois de l’autorisation environnementale de la ligne 17. Derrière l’abandon d’EuropaCity se dissimule le risque d’un effet domino.

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 11:53

Agnès Sinaï, journaliste spécialisée en environnement, fait partie des tenants de la théorie de la collapsologie. Celle-ci prédit un effondrement brutal de la société industrielle et envisage les solutions que pourra déployer la population pour y faire face. Ainsi, Agnès Sinaï invite élus et collectivités à infléchir leurs politiques publiques afin de bâtir un modèle plus résilient. Entretien de Laura Fernandez Rodriguez et Romain Gaspar publié le 15 octobre 2019 par La Gazette des communes. Lire aussi Pour éviter la catastrophe, il faut la considérer comme certaine, selon Pablo Servigne, Effondrement et justice sociale, Il faut immédiatement mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle et Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050.

Agnès Sinaï, par V. Vincenzo / La Gazette

Agnès Sinaï, par V. Vincenzo / La Gazette

Se définir collapsologue (néologisme issu du latin « collapsus », « s’écrouler », et du suffixe « logos », « discours ») et prédire un effondrement de la société industrielle n’est pas commun. C’est pourtant ce qu’a fait la journaliste spécialisée en environnement Agnès Sinaï, qui dit avoir eu « un déclic de conscience » en 2007 lorsqu’elle a réalisé « que l’humanité et les sociétés industrielles étaient un facteur de transformation accélérée de la terre ». Pour celle qui a initié dès 2010 un cours sur les politiques de décroissance à Sciences-po, il faut arrêter « de réfléchir en silo et essayer de penser l’interdépendance des phénomènes, afin d’avoir une vision d’ensemble ». En 2011, pour structurer le mouvement connu aujourd’hui sous le nom de collapsologie, elle fonde l’Institut Momentum, think tank qui s’intéresse aux issues de la société industrielle et aux transitions nécessaires pour amortir le choc social de la fin du pétrole.

Agnès Sinaï dérange certains scientifiques. Elle répond aux critiques : « Les membres sont bénévoles. Nous ne sommes pas un bureau d’études financé par les grandes entreprises et nous ne voulons pas l’être. » Elle a récemment réalisé, avec l’ex-député écologiste Yves Cochet et l’ingénieur Benoît Thévard, une étude sur le devenir de l'Île-de-France en 2050 parue sur ce blog, pour le think tank de la SNCF Forum vies mobiles. Ils ont imaginé à quoi ressemblerait la plus riche région de France à la suite d’un effondrement environnemental de grande ampleur. Il ne s’agissait pas de dérouler un scénario chaotique où la violence aurait pris le dessus, mais de dessiner une région rendue plus agréable à vivre, et qui aurait mis fin à un clivage délétère entre villes et campagnes. Agnès Sinaï plaide pour une cohérence réelle entre l’utilisation des fonds publics et des objectifs de résilience territoriale. En prévision de l’effondrement, elle invite élus et collectivités à infléchir leurs politiques publiques afin de bâtir un modèle plus résilient.

Comment les élus perçoivent-ils la collapsologie ?

Pour les élus, il est délicat de s’avouer collapsologues car ils doivent proposer aux citoyens une forme de sécurité qui est en contradiction avec notre constat d’un effondrement à venir. La collapsologie n’est pourtant ni pessimiste ni démobilisatrice. Elle prône une inflexion radicale des politiques publiques qui n’est pas facile à vivre pour un élu qui n’a pas toutes les clés. S’avouer collapsologue, c’est risquer de passer pour un fou, car la dominante du moment n’est pas celle-là. Mais, pour les élus, l’importance est à davantage de résilience des territoires face aux tensions climatiques, énergétiques, agricoles et économiques qui s’annoncent. Comment créer une sécurité face à ces risques ? Catastrophe climatique, crise financière, panne énergétique, électrique ou d’acheminement dans la mondialisation… L’élu local ne peut pas ne pas y penser.

Les citoyens sont souvent en avance sur leurs élus. Ils ouvrent la voie car les élus sont en retard sur ces questions. Les maires sont pourtant en première ligne, mais il faudrait les titiller davantage sur le sujet ! Les initiatives émergent encore trop souvent à la discrétion de la sensibilité des édiles, comme ce qu’a tenté Damien Carême (ex-maire EELV) à Grande-Synthe (Nord). L’approche du municipalisme portée par Murray Bookchin (militant et essayiste écologiste libertaire américain, ndlr) me semble une piste intéressante, pour repenser une démocratie locale plus forte. Il faut, en tout cas, réhabiliter la noblesse du commun, du communal, de la commune. On pourrait imaginer des assemblées plus variées, pourquoi pas par tirage au sort pour les citoyens, où les métiers, les associations, et les ressources naturelles seraient représentés, par le biais d’écologues venant nous parler de l’eau, de la terre, de l’air. Les conseils municipaux manquent encore de diversité et de parité.

A quels signaux faibles les collectivités doivent-elles se montrer attentives ?

Avec les prévisions du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), dont l’un des scénarios prévoit une hausse de 7 °C de la température d’ici 2100, les élus ne peuvent que mettre ces thèmes à leur agenda. Il faut observer les signaux faibles tels que les alertes climatiques, les sécheresses, le risque de crise alimentaire… L’hyperdépendance des territoires vis-à-vis de flux mondialisés, y compris énergétiques ou alimentaires, est vraiment à prendre au sérieux. Sur l’énergie par exemple, on vit dans l’illusion que tout fonctionne mais il faut imaginer que cela puisse ne plus être le cas parce que le système est très centralisé autour de quelques centrales nucléaires. Imaginons qu’il n’y ait plus d’eau autour d’elles pour les refroidir, ou qu’elles arrivent à terme dans dix ans. On est beaucoup trop dépendant de cet évangile des macrosystèmes techniques. Les citoyens ont besoin de reconquérir une certaine forme de souveraineté sur leur vie quotidienne. Il faut lutter contre leur impuissance face à ces réseaux mondialisés qui arrivent jusqu’au cœur des territoires.

Comment la notion de résilience peut-elle se développer sur nos territoires ?

Il y a énormément d’initiatives de la part des collectivités qui prennent ces questions au sérieux. Je ne jetterai pas la pierre aux élus locaux. Santé, transport, habitat, gestion des ressources… Les collectivités locales ont les leviers. Les grandes villes du monde s’organisent déjà à travers le C40 (le Cities Climate Leadership Group, une organisation qui rassemble 81 des plus grandes villes de 49 pays), qui vise à lutter contre le dérèglement climatique. D’ailleurs, dans la gouvernance mondiale et les COP, les collectivités demeurent dans un principe de réalité par rapport aux délégués, négociateurs et professionnels, qui gardent un langage technocratique.

En France aussi, certains élus sont en pointe. La ville de Paris a nommé un haut responsable de la résilience, rémunéré par la Fondation Rockefeller. A Avignon s’organise une mobilité douce avec le tramway dans les quartiers populaires. A Grande-Synthe, un revenu écologique est en test. Mais les forces conservatrices dominent encore. Notre planche de salut ne peut passer que par des éléments concrets des collectivités sur les transports en commun, la densification ou l’étalement urbain

En Ile-de-France, quels sont les grands risques que vous identifiez, et comment les dépasser ?

Nous avons réalisé un scénario à l’horizon 2050 selon trois hypothèses : l’effondrement du système a eu lieu, les territoires ont dû trouver une nouvelle forme d’autonomie (énergie, alimentation, mobilité) et une décroissance démographique en a résulté. Nous avons identifié trois grands risques, ayant la même cause : des réseaux contrôlés par très peu d’acteurs. Ainsi, le réseau énergétique et pétrolier qui alimente l’Ile-de-France dépend d’un pipeline arrivant du Havre. S’il ne fonctionne plus, il n’y a plus de carburant, or 96 % de la mobilité francilienne dépend des produits pétroliers. Autre point de vulnérabilité : l’agriculture. Le point d’entrée, Rungis, est dépendant des camions, des autoroutes. Et quasiment toute l’agriculture est exportée. On peut aussi s’interroger sur l’eau potable, même si un réel effort est mené par Eau de Paris.

Nous proposons de mobiliser 1,5 million d’actifs dans les 40 prochaines années pour participer à des travaux agricoles, avec une dimension coopérative de polymétiers, et où les habitants vivraient à 8 kilomètres maximum de leur travail. Nous passerions de 2,5 tonnes équivalent – pétrole par habitant par an à 1 tonne, soit le niveau de vie du début des années 60, ce qui n’est pas un sacrifice énorme, mais correspondrait à l’arrêt de l’utilisation massive de l’auto, à une dédensification et à une détertiarisation du système. On se déplacerait moins, on redéploierait les activités et la démographie en vidant Paris d’une part de ses habitants, ce qui repeuplerait des régions périphériques en déshérence. La ruralité retrouverait une plus juste considération.

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Biorégion, l’Ile-de-France après l’effondrement en 2050

L’institut Momentum a réalisé pour le Forum Vies Mobiles, un think tank de la SNCF, une étude de plus de 240 pages disséquant à quoi pourrait ressembler cette région après un effondrement. Les trois hypothèses testées étaient les suivantes : la prise de conscience a trop tardé et l’effondrement du système actuel a eu lieu, les territoires ont dû trouver une nouvelle forme d’autonomie en termes d’approvisionnement énergétique, de production alimentaire et de modes de déplacement, et une décroissance démographique d’envergure en a résulté. Trop dépendante à un réseau mondialisé et pas assez résiliente pour faire face aux crises, la région doit alors changer radicalement de visage, pour se réorganiser en plusieurs biorégions, plus autosuffisantes et résilientes.

Rapport sur l'Île-de-France après l'effondrement

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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 17:14

Ils assument utiliser des huiles essentielles pour guérir leur bétail, alors que c’est souvent illégal. Ce « manifeste des éleveurs hors-la-loi » est un acte fort pour ouvrir le débat. Par Émilie Torgemen pour Le Parisien le 15 octobre 2019.  Lire aussi Progression record du bio dans l’agriculture française, Cantines scolaires : deux fois trop de viande dans les assiettes et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Hercé (Mayenne), ce mardi. Eric et Patricia Guihery, éleveurs de vaches, utilisent des huiles essentielles «pour les bobos du quotidien». LP/François Lepage

Hercé (Mayenne), ce mardi. Eric et Patricia Guihery, éleveurs de vaches, utilisent des huiles essentielles «pour les bobos du quotidien». LP/François Lepage

 « Les antibiotiques ne marchent plus, on va tranquillement mais sûrement dans le mur », commence Eric Guihery, qui soigne ses 70 vaches laitières avec des plantes même si c'est illégal. Avec 1051 autres agriculteurs, dont beaucoup estampillés bio comme lui, cet éleveur de Mayenne a signé de son nom un manifeste des éleveurs hors-la-loi (lire ci-dessous).

En fait, tout médicament pour les animaux comme pour les humains doit subir une batterie de tests pour obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM). Or, très peu d'huiles essentielles ont passé cette épreuve parce que les tests coûtent cher et qu'ils sont plus complexes pour ces plantes qui combinent plusieurs molécules que pour des médicaments chimiques.

Les éleveurs esquivent en inscrivant dans leur « cahier d'élevage », qui est ensuite mis à disposition de toute inspection, « usage aromatique » ou « complément alimentaire ».

« Réglementation hypocrite »

Pour le vétérinaire Michel Bouy du cabinet Antikor dans la Drôme qui prescrit aussi phytothérapie et aromathérapie, « la réglementation est paradoxale et hypocrite, le même flacon sera interdit s'il y est inscrit traitement et autorisé si l'on indique parfum ». Le praticien est lui-même passé devant la chambre de discipline de l'ordre des vétérinaires.

Pour bichonner poules, brebis ou vaches, l'usage des médecines « alternatives » n'est pas une pratique marginale. Selon l'Institut technique de l'agriculture biologique (Itab), en bio ils sont 70 à 80 % à utiliser ces thérapies sous le manteau. Dans l'élevage conventionnel, la demande est grandissante.

« Soigner ses bêtes avec des plantes, c'est entrer en résistance », grogne Eric Guihery qui, cette fois, veut sortir du bois. Sur son exploitation, il utilise des huiles essentielles en continu pour les bobos du quotidien. « De l'extrait de géranium sur les inflammations des pis ; de l'hélichryse italienne contre les saignements. Évidemment en cas de maladies sévères, on passe aux antibiotiques », précise son épouse Patricia, soucieuse de ne pas passer pour une extrémiste.

« Naturel ne veut pas dire anodin »

L'Etat a déjà lancé deux plans Ecoantibio pour réduire la consommation antibiotique dans les élevages (2012-2017) puis (2017-2021). Le cahier des charges européen pour l'élevage bio préconise de favoriser les « produits phytothérapeutiques, homéopathiques » plutôt que les médicaments chimiques.

« On ne peut pas, d'une part, réclamer qu'on lutte contre l'antibio résistance vétérinaire et, d'autre part, nous interdire des remèdes qui ont fait leurs preuves pendant des générations », s'agace Eric Darley, éleveur de la Drôme qui accompagne, lui, ses brebis avec des plantes. « C'est un savoir issu de la tradition, des remèdes de bona fama, du latin de bonne réputation, et non de bonnes femmes comme c'est souvent traduit », insiste-t-il.

Dans l'administration, on met en garde contre les visions trop simplistes. « Ce n'est pas parce qu'un produit est naturel qu'il est anodin, met en garde Jean-Pierre Orand, le directeur de l'Agence nationale du médicament vétérinaire (ANMV). L'huile essentielle de basilic, par exemple, est un génotoxique reconnu (NDLR : produits qui peuvent affecter l'ADN et être à l'origine de déficiences et ou des cancers transmis aux descendants). »

La demande est « notée »

Avant d'autoriser ces traitements alternatifs, il faut notamment établir des « limites maximale de résidus », soit vérifier que des molécules potentiellement dangereuses ne restent pas dans la viande ou le lait qui seront ensuite consommés par des humains.

« Mais pour certaines plantes comme le pissenlit et l'ail qui rentrent de toute façon dans l'appareil digestif des animaux qui broutent, les contrôles sont absurdes », pointe le vétérinaire Michel Bouy. Il propose une liste de 323 plantes peu préoccupantes, car l'usage par des générations de ses remèdes a déjà fait la preuve de leur innocuité.

« Nous avons noté la demande de nombreux agriculteurs mais nous n'avons pas encore trouvé la méthodologie idéale », glisse le directeur de l'agence du médicament vétérinaire.

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Le manifeste des 1052 éleveurs et éleveuses hors-la-loi

Nous, éleveurs bovins, caprins, ovins, porcins, équins, de volailles, apiculteurs ; Que nous soyons en agriculture biologique ou en conventionnel, en montagne ou en plaine, nous utilisons des plantes pour prévenir les maladies et pour les soins à nos animaux. Nous privilégions l’usage des plantes, plutôt que des antibiotiques ou tout autre produit chimique de synthèse.

Et nous sommes dans l’illégalité !

En valorisant un savoir-faire traditionnel basé sur la nature, en protégeant ainsi nos animaux et nos concitoyens de l’antibiorésistance, en préservant l’eau de contaminations par des médicaments chimiques de synthèse, nous sommes hors-la-loi. L’usage généralisé des antibiotiques pose aujourd’hui un problème de santé publique. Chaque année, en France, plus de 150 000 patients développent une infection liée à une bactérie multi-résistante, et plus de 12 500 personnes en meurent.

Face à cette urgence, il est incohérent que l’usage des plantes en élevage se voie imposer un tel carcan réglementaire. En effet, aujourd’hui, pour pouvoir utiliser des plantes en élevage, elles doivent disposer d’une autorisation de mise sur le marché (AMM), comme les médicaments, et être prescrites par un vétérinaire. Or, très peu de médicaments à base de plantes disposent de cette AMM, procédure lourde et inadaptée. Au mieux, nous avons le droit d’utiliser des préparations sur prescription d’un vétérinaire, lorsque aucun autre médicament n’est disponible !

Impossible donc, pour nous, d’utiliser des orties, du romarin, du pissenlit, de la lavande… pour les soins à nos troupeaux. La loi nous contraint à leur préférer des produits antibiotiques, anti-inflammatoires ou anti-parasitaires issus de la chimie de synthèse !

Parce que nous voulons continuer à nous former.

Parce que nous voulons expérimenter, échanger et débattre librement sur ces pratiques avec nos collègues.

Parce que nous ne voulons plus être hors-la-loi !

L’Etat doit en urgence définir un cadre réglementaire spécifique pour pouvoir utiliser les plantes en élevage et mettre un terme à cette situation.

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11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 09:29

On se croyait en start-up nation. On se retrouve à Tchernobyl. Qu’en un instant tout le glamour de pacotille de la Station F et des écrans tactiles s’écroule pour faire revenir d’un coup des images d’URSS n’aura pas été le moindre des paradoxes de l’explosion Lubrizol. Par Frédéric Lordon le 7 octobre 2019 sur son blog du « Diplo ».

Albert Goodwin. — « Apocalypse », 1903

Albert Goodwin. — « Apocalypse », 1903

On se croyait en start-up nation. On se retrouve à Tchernobyl. Qu’en un instant tout le glamour de pacotille de la Station F et des écrans tactiles s’écroule pour faire revenir d’un coup des images d’URSS n’aura pas été le moindre des paradoxes de l’explosion Lubrizol. Il faut pourtant s’y rendre : des pompiers envoyés en toute méconnaissance de ce qui les attendait, avec pour tout équipement « spécial » de pauvres masques de bricolage pareils à ceux des manifestants, à piétiner des heures dans la sauce qui troue les bottes et leur promet des pieds comme des choux-fleurs — et tout ceci, parfaite ironie, alors que la série Chernobyl venait de remporter un succès de visionnage bien fait pour consolider la commisération réservée aux régimes soviétiques et le sentiment de supériorité capitaliste (au prix tout de même de devoir oublier que Tchernobyl était en sandwich entre Three Miles Island et Fukushima).

Mais plus encore que les bottes et les masques, il y a le mensonge, le mensonge énorme, le mensonge partout, sans doute le propre des institutions en général, mais la marque de fabrique de ce gouvernement qui, en tous domaines, l’aura porté à des sommets inouïs. Jusqu’au stade de la rodomontade obscène : si elle avait été rouennaise, nous assure Sibeth Ndiaye, « elle serait restée ». On croirait entendre un secrétaire régional du PCUS d’Ukraine juste avant de fourrer d’urgence sa famille dans un autocar — mais les images de CRS en masque à gaz pendant que le préfet assurait de la parfaite normalité de la situation avaient déjà tout dit.

Sibeth Ndiaye n’a pas eu à « rester » puisqu’elle n’était pas là. Mais il n’est pas trop tard pour un acte de bravoure rationnelle, et il est encore temps d’y aller ! On peut même l’aider : un « Pot commun » devrait rassembler sans difficulté de quoi lui offrir une semaine dans un Formule 1 des environs, avec vue sur le sinistre et cadeau de bienvenue, une bouteille de Château Lapompe, directement tirée au robinet, un peu grise sans doute mais assûrement goûteuse, en tout cas certifiée potable par toutes les autorités.

Mais tous les mensonges n’y pourront rien : l’événement synthétise toute une politique et en dresse l’incrimination. Car voilà ce qu’il en coûte aussi — entendre : au-delà des destructions sociales et humaines — de faire le choix de tout accorder à « l’entreprise ». Un article d’Actu Environnement, accablant à proportion de sa froide sobriété, détaille les silencieux démantèlements réglementaires qui ont conduit à l’accident, et dont on voit comme en transparence la philosophie à la graisse de phoque qui les a animés : agilité, libération des énergies, attractivité du territoire, simplification administrative, accueil des investisseurs, accueil de Warren (1), accueil des bidons, rangez ça là comme vous voulez. Quand, sous le présupposé que tout ce que fait « l’entreprise » est bon pour tous, on laisse « l’entreprise » faire ce qu’elle veut, alors, en effet, « l’entreprise » … fait ce qu’elle veut. Mais avec un mot gentil tout de même, pour le Vivre Ensemble, puisque la directrice de Lubrizol s’est dite « réellement embarrassée » — on ne fait pas plus concerné.

Nous apprenons donc l’existence de décrets, publiés en juin 2018, avec pour effet d’assouplir les critères de soumission à l’évaluation environnementale, et d’une loi Essoc d’août 2018 qui retire ces évaluations à l’autorité environnementale indépendante pour la remettre au préfet. Nous apprenons aussi qu’« Essoc » veut dire « État au service d’une société de confiance ». Sans doute faut-il habiter suffisamment loin de Rouen pour regagner la possibilité d’en rire.

Comme à la balançoire, l’abaissement des normes d’un côté est fait pour remonter de l’autre dans les classements internationaux « d’attractivité » du type Doing business (Banque mondiale). Alors tout devient permis : on décide qu’une partie de ce qui était classé « Seveso » redevient « Belle des champs », et que l’autre ne mérite pas qu’on en fasse une marmite. Ces tolérances-là tombent rarement dans l’oreille d’un sourd. Lubrizol connaissait la musique. Le détail des augmentations de capacité obtenues en douce (avec la bénédiction du préfet) pour entasser de nouvelles saletés est vertigineux. Et comme rien ne doit être fait pour froisser « l’entreprise », qui s’y entend pour menacer tous les quatre matins de partir sous d’autres cieux si on la contrarie, on regarde d’un œil bienveillant les manquements répétés, et le cas échéant on donne une gentille tape sur les doigts — 4000 euros d’amende pour le dernier, on imagine le tonnerre de rire à Omaha, siège de Berkshire Hathaway.

La prise d’otages dans la société présente n’est pas celle qu’on croit — celle dont les médias jouissent si fort de se faire une obsession : la grève (des cheminots, des éboueurs, de qui on veut, tous des preneurs d’otages de toute façon). La vraie prise d’otages, c’est celle du capital, celle qui dit « ce sera l’emploi avec les bidons, ou rien du tout » — et qui, pour finir, empile les bidons mais détruit les emplois !

Quand le macronisme accorde tout à « l’entreprise » au motif qu’« elle crée l’emploi », il ajoute au contresens économique une licence sans frais : un droit élargi à « ce qu’on veut », piétiner les salariés (France Télécom, Free, Lidl, La Poste), piétiner l’environnement, piétiner la morale, piétiner la société. Et voilà peut-être le sens général du macronisme, tel qu’il se trouve fatalement incriminé par l’événement Lubrizol : l’autorisation générale — pour le capital. Doublé, très logiquement, par la répression générale — pour tous ceux qui ne l’entendent pas ainsi.

De la même manière que les grotesques incantations du « Vivre ensemble » sont le plus sûr indicateur d’une société où l’oligarchie fait sécession, le mâchonnage de la « responsabilité de l’entreprise » est celui d’un capital à qui tous les degrés de l’irresponsabilité ont été ouverts. Il n’y a que les amateurs de bondieuseries sécularisées pour croire que la vertu sauvera le monde, c’est-à-dire auto-régulera les salaires patronaux, auto-disciplinera la finance, et auto-nettoiera les petites salissures de l’industrie. Sauf imbécillité complète caparaçonnée d’idéologie, nul ne peut croire que ceux à qui on donne toutes les autorisations n’iront pas au bout de toutes les autorisations. D’ailleurs ils y vont.

Nous savons donc maintenant de connaissance certaine que le capitalisme, assisté de tous ses fondés de pouvoir gouvernementaux, détruira jusqu’au dernier mètre carré de forêt, assèchera jusqu’à la dernière goutte de pétrole, polluera jusqu’au dernier étang, et suicidera jusqu’au dernier salarié suicidable (il faudra bien en garder quelques-uns) pour extraire le profit jusqu’au dernier euro. Il s’agirait maintenant de faire quelque chose de ce savoir.

Günther Anders & Hannah Arendt

Günther Anders & Hannah Arendt

Oui ou non

Il y a plus de trente ans, un philosophe allemand, Günther Anders, avait pris ses résolutions. Premier mari d’Hannah Arendt, il s’était intéressé simultanément, comme elle au procès Eichmann, et pour son propre compte à l’événement Hiroshima, c’est-à-dire à l’entrée de l’humanité dans l’âge nucléaire. La conjonction n’avait rien de fortuit puisqu’il y allait à ses yeux dans l’un et l’autre cas de l’intégrité de l’humanité.

Du procès de Nuremberg à celui de Jérusalem, on sait assez qu’il a été question de crime contre l’humanité. Avec Hiroshima, c’est de la possibilité que l’humanité entière soit anéantie qu’il s’agit. Par un conflit nucléaire bien sûr, mais pas seulement. Sous le rapport de cet anéantissement, Anders ne fait aucune différence entre le nucléaire militaire et le nucléaire civil. C’est peu dire que Tchernobyl et Fukushima donnent raison à ses anticipations. Un accident nucléaire qui passerait « le cran d’après » chiffrerait ses conséquences en pans entiers d’humanité.

On dira que, sauf grossière exagération, Lubrizol ne joue pas dans la même catégorie. Lubrizol non, mais tous les Lubrizols mis ensemble oui. Et par « les Lubrizols », en fait, il ne faut pas entendre seulement les malfaiteurs qui entassent n’importe comment des bidons toxiques en sachant qu’ils n’auront qu’à payer de leur sentiment « d’embarras », mais l’ensemble des entreprises qui concourent hardiment, mais quotidiennement, et surtout légalement !, au massacre de la planète et des hommes — soit : le capitalisme.

Voilà ce que nous apprennent les temps présents, spécialement, mais pas seulement, leurs accidents les plus spectaculaires : que le capitalisme tout entier entre de droit dans l’angoisse rationnelle d’Anders, qu’en réalité « le nucléaire » n’en est que la métonymie, qu’une puissance a surgi, qui porte le potentiel, non : la certitude, de détruire l’humanité entière, et que cette puissance, c’est le capitalisme.

Pendant ce temps les bardes médiatiquement consacrés de « l’alerte climatique » continuent à freiner des quatre fers pour ne pas avoir à nommer le danger. Surtout ne pas dire « capitalisme » puisqu’un simple enchaînement logique nécessiterait alors de dire « anti-capitaliste ». Dire… n’importe quoi d’autre : « les hommes », ou tiens « l’homme », voilà c’est « l’homme », c’est la faute de « l’homme », l’« anthropocène », merveilleux l’anthropocène, on peut continuer à faire des tribunes dans Le Monde et des pétitions de célébrités — qu’on pourrait se brosser pour enrôler dans des horreurs « anti-capitalistes ».

L’inconséquence est partout. Deux fois de suite, Le Monde sort ce qu’il a de plus gros comme titraille (même le 11-Septembre est enfoncé) sur « le changement climatique bientôt il sera trop tard » pour replâtrer sa statue de grande conscience, pendant qu’il continue par ailleurs de soutenir de toutes ses fibres le monde même qui engendre ce qu’il dénonce en corps 80.

Anders, lui, vomit l’inconséquence. Alors ce philosophe reconnu, couvert de prix, jette son capital symbolique à la rivière, ou plutôt dans la bataille, et enchaîne logiquement ses idées. Il écrit un livre dont le titre est frappant : La violence, oui ou non. Ce qui retient l’attention dans ce titre, c’est l’absence de point d’interrogation. Il ne s’agit pas comme le ferait n’importe quel ventre mou installé de s’offrir un petit frisson mais bien dans les formes de la dissertation Sciences-Po : partie 1, la violence, parfois on peut comprendre ; partie 2, mais il y quand même du contre ; conclusion, vraiment beaucoup de contre, à éviter pour rester des démocrates.

Anders n’est pas un barde, il n’est pas faux-cul au Monde, il ne sort pas de Sciences-Po. Il est logique. Si des hommes ont monté une machine qui à coup sûr détruira l’humanité, il faut détruire la machine et, si nécessaire, ses hommes, avant qu’ils ne nous détruisent. C’est ce qu’il dit. Carrément. Oui ou non, en lieu et place de Oui ou non ?, signifie non qu’« il y a du pour et du contre » mais qu’il y a deux camps, et qu’il va falloir choisir. Il y a ceux qui laisseront faire la destruction de l’humanité par inconséquence, c’est-à-dire refus des moyens, et il y aura les autres. On a beau se croire pas feignant en matière d’anticapitalisme, on en reste un peu la chique coupée.

Anders n’est pas près d’être repris par les bardes. Quel sentiment d’effroi ne leur inspirerait pas la manière, pourtant implacable, dont Nuremberg et Hiroshima se sont accrochés dans son esprit — et dont serait venu s’accrocher en toute logique l’idée de l’écocide capitaliste. L’idée de l’écocide c’est-à-dire de l’anthropocide. Car dans tous les cas il s’agit de penser l’idée de crime contre l’humanité, ni plus ni moins, quoique en ajoutant une forme étendue, et inattendue, à la notion que l’après-guerre nous a fait acquérir.

Par crime contre l’humanité, nous avons d’abord désigné l’extermination d’un peuple à raison de ce qu’il est. D’un peuple, c’est-à-dire d’une fraction de l’humanité, mais en y voyant une réalisation de l’humanité générique. Mais, suggère Anders, comment la possibilité qu’une machine de création humaine détruise l’humanité elle-même, non pas générique et partielle, mais numérique et entière, comment cette possibilité ne tomberait-elle pas a fortiori sous la notion de crime contre l’humanité ? On ne voit pas trop ce qui pourrait venir se mettre en travers de l’argument, d’une évidence difficilement résistible. Cependant, allez faire dire à un barde que le capitalisme est criminel contre l’humanité. Alors que c’est bien ça, maintenant, qu’il faut dire. Et qu’il faut en tirer les conséquences. Oui ou non.

Post-scriptum. Tchernobyl, capitalisme ?

Le macronien, s’il s’en trouve un seul pour lire ce texte, n’a pas eu à aller au bout pour croire tenir son triomphe – dont il pense même avoir trouvé les armes dès la première ligne. Et Tchernobyl précisément ? C’est le capitalisme ?

La réponse à cette dernière question est moins simplement négative que ne l’imagine ce lecteur. Il y a longtemps, tout un courant du marxisme critique avait soutenu la thèse que l’URSS était moins l’antonyme du capitalisme qu’elle n’en était une variante spéciale, inattendue sans doute, mais une variante quand même. Son argument tenait que la planification centrale et un régime de propriété intégralement étatique des moyens de production n’avaient pas altéré les rapports sociaux fondamentaux par lesquels se définit le capitalisme : le rapport monétaire-marchand, le rapport salarial, la visée de l’accumulation, même si elle est ici séparée du mobile du profit.

Avec l’accumulation, en fait, on tient le point commun pertinent : « socialisme » et capitalisme sont l’un et l’autre des productivismes. Et c’est comme productivismes que ni l’un ni l’autre ne possèdent quelque point d’arrêt interne, quelque force de rappel. Les productivismes sont voués à l’accumulation, et l’accumulation est par construction un processus indéfini, sans terme assignable, qui ne sait que croître sans limite. L’objection d’un épuisement de la planète n’entre pas dans sa logique interne. C’est pourquoi en matière de désastre écologique, les « socialismes », également, se seront posés un peu là. Deux productivismes donc, mais chacun modulés par leurs tares respectives : pour le dire rapidement, l’incurie des organisations hiérarchiques quasi-militaires dans un cas, l’aveuglement de la quête sans frein du profit dans l’autre.

Et dans les deux cas, un accrochage avec les logiques d’État. Accrochage intime dans le cas soviétique, puisque l’État a absorbé toutes les entités productives, plus subtil dans le second, mais non moins réel, puisque l’État est comme le bras institutionnel des entités privées du capital à qui il aménage les conditions d’opération (réglementaires, légales) les plus décontractées. De là que le mensonge d’État, de l’État comme gardien général de l’ordre social, socialiste ou capitaliste, soit également présent à Tchernobyl comme à Lubrizol.

En réalité il y a deux manières simples de couper court à cette discussion. 1) L’histoire a tranché et, de ces deux productivismes saccageurs, il ne reste qu’un à combattre : le capitalisme. 2) Il n’y a que dans la tête de Laurent Joffrin ou de Nicolas Demorand, on veut dire de tous ceux qui tiennent éditos et micros, que sortir du capitalisme ne peut pas avoir d’autre sens que reconstruire une URSS.

 

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10 octobre 2019 4 10 /10 /octobre /2019 09:09

Les incendies hors normes sont désormais une réalité planétaire, et la protection de nos forêts exige de retrouver un rapport de bonne intelligence avec la nature, plaide la philosophe Joëlle Zask. Propos recueillis par Luc Cédelle le 07 octobre 2019 pour Le Monde. Lire aussi Philippe Descola : « En Amazonie, c’est d’abord le milieu de vie des Amérindiens qui est détruit », Des catastrophes cumulées entraînées par le dérèglement climatique, selon Nature Climate Change, La disparition des surfaces boisées mondiales a bondi de 51 % en 2016 et Le changement climatique a doublé les feux de forêt aux États-Unis.

« Mégafeu » près de Big Bend, dans le nord de la Californie, en novembre 2018. JOSH EDELSON / AFP

« Mégafeu » près de Big Bend, dans le nord de la Californie, en novembre 2018. JOSH EDELSON / AFP

Philosophe, maîtresse de conférences à l’université de Provence Aix-Marseille-I, spécialiste de philosophie politique et du pragmatisme, Joëlle Zask vient de publier Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique (Premier Parallèle, 208 pages, 17 euros). Elle est intervenue de façon très intéressante aux Journées d'été 2019 d'Europe Ecologie Les Verts.

En quoi les gigantesques incendies, comme celui observé en Amazonie, constituent-ils une nouveauté ?

Cela apparaît comme une nouveauté dans l’opinion, mais pas dans les faits, car des feux de cette amplitude existent depuis une vingtaine d’années. Longtemps, ce phénomène est passé relativement inaperçu. Des chercheurs américains, témoins des feux à répétition en Californie, ont contribué à une prise de conscience. Jerry Williams, ancien responsable du United States Forest Service, le service américain des forêts, a inventé le terme « megafires », que je reprends à mon compte en parlant de « mégafeux ».

Par leur intensité, leurs conséquences, leur durée et leurs dimensions, ces feux hors normes, de plus en plus incontrôlables, sont à la fois un effet et une cause du réchauffement climatique. Ils ravagent l’Amazonie, bien sûr, mais sévissent aussi en Sibérie, dans toute l’Indonésie, en Afrique, en Australie, en Europe du Nord, y compris près du cercle polaire…

La focalisation récente sur la seule forêt amazonienne occulte le fait qu’ils existent sur tous les continents. De ce point de vue, il reste un écart entre la réalité et sa perception par l’opinion publique. Même l’incendie baptisé « Camp Fire » qui, en Californie, a duré du 8 novembre au 3 décembre 2018 et a détruit la ville de Paradise, faisant 85 victimes, a été perçu de manière relativement biaisée. La fuite éperdue des habitants et le caractère héroïque du combat contre les flammes ont transformé l’événement en une série à suspense, occultant sa dimension écologique.

De plus, l’idée que ces incendies, tout en étant terrifiants, sont « naturels », voire bons pour la régénération de la forêt, perdure dans l’esprit d’une partie des citoyens. Elle tend à sous-estimer cette nouvelle réalité des « mégafeux », que je traite, pour ma part, comme une alerte et un « accélérateur d’opinion » en faveur d’une action pour la sauvegarde de nos conditions d’existence.

Le lien entre la crise climatique et la multiplication des « mégafeux » qui, en outre, concourent à l’aggraver, est aujourd’hui totalement établi. Le réchauffement accroît mécaniquement le stress hydrique de la plupart des forêts, excessivement inflammables du fait qu’elles sont défrichées, fragilisées par des monocultures ou des nuisibles, et encombrées de matières sèches. Par exemple, dans la Drôme, les forêts de buis sont dévastées par la pyrale du buis, et personne ne ramasse le bois mort. D’autres causes viennent encore s’y ajouter, en particulier l’amenuisement du pastoralisme et des activités forestières en général. Moins il y a de gens dans les forêts pour s’en occuper et, en quelque sorte, les cultiver, plus elles sont encombrées et plus elles brûlent.

Vous n’êtes pas spécialiste du climat, de la forêt et des techniques anti-incendie. N’est-ce pas un handicap pour aborder un tel sujet ?

Je ne prétends pas faire œuvre de scientifique. Mais ne pas être enfermée dans une spécialité, ce qui est le propre de la philosophie, constitue aussi un avantage, car cela permet d’analyser un phénomène à partir d’un plus large spectre d’informations. Dans mon cas, le déclencheur a été le désarroi ressenti devant les ravages d’un feu sur un territoire qui m’est familier. Par ailleurs, étudier les mégafeux implique de rompre avec la compartimentation du savoir, qui correspond toujours à un découpage préalable, voire idéologique, de la réalité et fait obstacle à la prise de conscience de nouveaux phénomènes.

J’ai recouru à des sources d’information extrêmement diversifiées – géographes, anthropologues, climatologues, biochimistes, écologues… –, sans oublier les pompiers et les forestiers et le dialogue avec des victimes des incendies, ce que la plupart des spécialistes n’ont pas la possibilité ou le temps de faire. Ce type de travail est nécessaire et n’a rien d’accessoire ni de superficiel.

Vous estimez que les politiques actuelles de lutte contre les incendies contribuent paradoxalement à la multiplication des « mégafeux ». Comment l’expliquez-vous ?

Les politiques aujourd’hui dominantes en ce domaine, à la fois techniquement, financièrement et idéologiquement, peuvent avoir des effets contre-productifs, comme en médecine, lorsqu’on ne soigne que les symptômes. C’est un obstacle à des actions préventives, plus longues, laborieuses, axées sur les nécessaires changements d’attitude dans les rapports entre l’homme et la nature.

Il nous faut développer une médecine holistique de la forêt, qui était peut-être celle de nos ancêtres mais que nous devons recréer dans les conditions actuelles. Or l’interdiction légale et dogmatique de tout feu dès la première étincelle, qui a tendu à devenir la norme dans tous les pays développés, ne va pas dans ce sens. Sous prétexte de sécurité, elle aboutit à prohiber des pratiques traditionnelles, comme celles des brûlages dirigés. Ces pratiques font partie d’une culture du feu et d’une culture de la forêt – les deux formant un binôme inséparable – que nous devons retrouver. Elles sont un élément d’un rapport plus général de bonne intelligence avec la nature plutôt que de confrontation.

Le mélange actuel de la peur des feux et de la foi naïve dans la puissance des solutions techniques témoigne de la persistance du paradigme de la domination de la nature, pourtant massivement discrédité par les faits.

Vous mettez aussi en cause l’existence et le développement de « forêts industrielles ». Il y aurait donc de mauvaises forêts ?

Il faut en effet distinguer les forêts anciennes, dans lesquelles la présence humaine n’a pas été dévastatrice, et les forêts industrielles, issues de plantations, qui sont en fait des « usines à bois ». Celles-ci fragilisent à la fois les sols et les essences végétales, ce qui contribue à créer, dans le contexte du réchauffement, un terrain favorable aux « mégafeux ». Il y a des exemples anciens, comme la forêt des Landes : on pourrait la voir comme une donnée naturelle, elle est en fait l’archétype d’une forêt industrielle, créée sous Napoléon III.

Par leur présence comme par leur absence, les êtres humains sont parties prenantes de la forêt. En Suède, qui a connu, en 2018, de terribles feux, les forêts, qui couvrent environ 70 % du territoire, sont en fait des « déserts boisés », composés à 83 % de conifères destinés aux industries du papier et du bois. Ces plantations sont désastreuses pour la biodiversité, à l’exemple des rennes de Laponie, menacés car ils ne trouvent plus les lichens dont ils se nourrissent.

Outre la crise climatique en général, le développement des forêts industrielles résulte de l’enfermement capitaliste dans une logique d’accumulation. J’entends là aussi bien celle du secteur privé que les différentes formes de capitalisme d’Etat que nous avons connues. Sur le fond, il n’y a pas de vraie différence entre les deux, plutôt une compétition. Le « capitalocène » est ici en cause. Ce système productiviste, et les structures psychiques d’avidité qui l’inspirent, ne recherche ni les équilibres écologiques ni la frugalité ni le respect mutuel qu’exigent les relations entre les êtres humains et la nature.

Vous prônez le retour à une « culture du feu » et, plus généralement, à une culture d’entretien des paysages, caractérisée notamment par des pratiques ancestrales, comme les brûlages dirigés. N’est-il pas déjà trop tard pour revenir à ces traditions ?

Dans une certaine mesure, oui, au sens où, aujourd’hui, des brûlages dirigés peuvent être risqués étant donné les nouvelles conditions climatiques. Trop tard aussi du fait que beaucoup de ces savoir-faire ont disparu.

Il existe néanmoins de nombreuses tentatives pour se reconnecter avec les savoirs de la forêt, comme en Australie, où l’on tente de recréer une collaboration avec les Aborigènes, qui ont développé une connaissance extrêmement fine des brûlages dirigés, qu’ils utilisent non seulement pour leur subsistance mais aussi pour régénérer et entretenir la biodiversité. En Amazonie, les peuples autochtones pratiquent aussi ces feux qui concourent à entretenir la biodiversité, en introduisant certaines plantes et en luttant contre d’autres espèces invasives. En Corse, cette culture du feu n’a pas disparu et – malheureusement, malgré de nombreux contre-exemples – elle est mise à contribution pour entretenir les abords des maisons et des villages.

Mais l’entretien de la nature ou de la forêt par le recours aux brûlages n’est qu’une technique parmi d’autres. On peut aussi réintroduire le pastoralisme, habiter intelligemment la forêt en évitant ce qu’on appelle le mitage, c’est-à-dire la dispersion des maisons dans les bois, maîtriser l’invasion touristique…

Ce patrimoine diversifié n’est pas perdu, mais les « mégafeux » sont les signaux d’avertissement d’une situation que nous ne pouvons plus laisser se développer. Un rapport de 2010 de la mission interministérielle sur le changement climatique a affirmé qu’« à l’échéance 2050, c’est près de la moitié de la surface des landes et forêts métropolitaines qui pourrait être concernée par un niveau élevé de l’aléa feux de forêt ». Ce ne sont donc pas des problèmes « amazoniens », lointains, mais des risques qui nous concernent directement.

Que pensez-vous de l’initiative du philosophe Baptiste Morizot, qui, dans une récente tribune, a proposé l’acquisition collective de certaines portions de territoire pour permettre leur « réensauvagement » ?

Cela dépend de ce qu’on met derrière ce mot. La sacralisation de la nature « sauvage » est propice au développement du feu, car elle ne mène pas, justement, à forger cette forme de vie qui consisterait à prendre soin de notre environnement. C’est différent s’il s’agit d’une intervention active pour rééquilibrer un écosystème. Il serait dommage d’introduire une opposition binaire entre une nature dominée et une nature préservée.

Ce qui est à préserver n’est pas la nature en tant que telle mais une certaine manière de s’y comporter, qu’il faut bien distinguer d’une philosophie dont l’idéal serait une nature sans hommes. Les territoires vierges de toute intervention humaine n’existent plus aujourd’hui. Le bush australien, la forêt amazonienne abritent des centaines de milliers d’individus. L’humanité a un impact énorme sur les équilibres naturels.

Les travaux de Stephen Pyne sur l’histoire des feux anthropiques, de l’anthropologue Clifford Geertz sur la forêt cultivée indonésienne ou, plus récemment, ceux de Philippe Descola montrent que, depuis 1,6 million d’années, Homo erectus met le feu partout où il va et façonne ainsi les paysages. Il faut bien faire la distinction entre la Terre, entité physique indépendante de nous, et la terre des hommes, qu’on appelle « adama » dans la Bible, celle qui définit nos conditions d’existence, dont nous avons maintenant la conscience aiguë. C’est cette terre-là qui nous importe.

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 09:31

En plein été, une installation stratégique de la plus grande station d’épuration des eaux usées d’Europe est totalement détruite par le feu à trente kilomètres de la capitale. Il faudra entre trois et cinq ans pour la reconstruire, au prix, dans l’intervalle, d’une pollution gravissime de la Seine. Ce site n’a cessé d’enregistrer des sinistres de plus en plus graves depuis plusieurs années. Sa gestion est entachée par des dévoiements sans précédent en matière de marchés publics. Un désastre absolu, qui ne suscite qu’une inquiétante indifférence. Par Marc Laimé le 27 septembre 2019 pour son blog du « Diplo ». Lire aussi La corruption du marché des eaux usées remonte à la surface en Île-de-France et Dans les Alpes, la neige artificielle menace l’eau potable.

Photo © I. Michel / Sdis78

Photo © I. Michel / Sdis78

Le 3 juillet dernier, un incendie spectaculaire se déclenche sur le site classé « Seveso seuil haut », c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de la toxicité des produits qu’il abrite, au sein de l’usine « Seine Aval » (SAV) du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP) implantée dans la plaine d’Achères, dans les Yvelines (1).

S’étendant sur 600 hectares, la gigantesque station d’épuration, à l’intérieur de laquelle on ne se déplace qu’en voiture ou en camion, est lovée dans une boucle de la Seine, à cheval sur les villes de Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte et Achères. Elle traite 60 % des eaux usées de 9 millions de Franciliens, ce qui fait d’elle la plus grande station d’épuration d’Europe.

C’est un bâtiment de 6 000 m2 servant à la « clarifloculation » des eaux usées (procédé d’élimination des particules en suspension, notamment des phosphates (2)), abritant plusieurs cuves de chlorure ferrique, substance toxique et hautement corrosive, qui a pris feu. L’unité se situe au début de la filière de traitement des eaux usées, et abrite une myriade de colonnes en plastique, dans lesquelles circule le chlorure ferrique. Un énorme panache de fumée noire se dégage aussitôt, visible à plusieurs kilomètres à la ronde.

En l’espace de quelques mois, c’est le quatrième incident grave, incendie ou explosion, sur ce même site.

À 19 heures le sinistre n’était toujours pas maîtrisé par les sapeurs-pompiers du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) 78, qui avaient dépêché sur place plusieurs dizaines de véhicules et au moins 70 soldats du feu. À 18 heures 45, d’autres camions et d’autres sapeurs-pompiers continuaient d’arriver sur le site. « Nous avons dû procéder à une alimentation en Seine avec un bateau pompe. Nous avons également utilisé des motos pompes remorquables dans les rétentions des eaux usées », expliquait le lieutenant-colonel Christophe Betinelli, commandant des opérations de secours.

Ce que l’honorable lieutenant-colonel ne pouvait évidemment pas déplorer publiquement, c’est que les conduites alimentant les poteaux d’incendie — sur lesquels les pompiers branchent leurs lances — passaient… sous le bâtiment qui a brûlé. Les poteaux étaient donc inutilisables. « Inconcevable », confiera un pompier présent sur place. Il faudra attendre quatre jours pour que le sinistre soit totalement maîtrisé, après la venue de la gigantesque échelle déjà utilisée pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

Dès le lendemain matin, le syndicat FO du SIAAP dénonçait une situation « catastrophique » : « La situation à SAV s’est fortement dégradée depuis plus de deux ans. Vendredi dernier, nous avons adressé à l’inspection du travail sept alertes de dangers graves et imminents (dont le SIAAP n’a toujours pas tenu compte malgré ses obligations en la matière), pour des fuites de gaz ou des départs d’incendie. Hier avec l’incendie de la clarifloculation, les herbes hautes et sèches ont pris feu, lequel a failli atteindre la zone Biogaz. »

Premier bilan

Deux jours après l’accident, lors d’une réunion d’information organisée à Saint-Germain-en Laye, le SIAAP confirmait aux élus présents l’existence d’une pollution liée au déversement dans la Seine d’eaux usées qui n’étaient plus que « partiellement » traitées. Au lendemain de l’incendie, d’impressionnantes photos et vidéos d’amoncellement de poissons morts avaient été diffusées par les médias, ou mises en lignes par des associations locales et de nombreux particuliers, notamment des pêcheurs et des bateliers stationnés à Conflans-Sainte-Honorine.

Le samedi 6 juillet en fin d’après-midi, un bateau affrété par le SIAAP était arrimé au quai de l’île Peygrand, face au barrage d’Andrésy (Yvelines). À son bord, deux bennes contenant trois tonnes de poissons morts, mélangés à des algues et détritus divers. Une mortalité due au manque d’oxygénation de l’eau, conséquence de la présence anormale de matières organiques, et donc de carbone. Le syndicat affirmait compter sur la mise en service d’unités de biofiltration pour faire remonter le taux d’oxygénation du fleuve.

Parallèlement, le volume d’eaux traitées sur le site était réduit, passant de 15 m3 par seconde à 8 m3, la compensation étant assurée par deux des cinq autres usines du SIAAP, celles de Colombes (Hauts-de-Seine) et de Triel-sur-Seine. S’engageant sur un horizon de quelques semaines pour obtenir un traitement des phosphates quasi équivalent la situation d’avant l’incendie, le syndicat reconnaissait dans la foulée qu’il faudrait plusieurs années pour reconstruire l’unité de clarifloculation !

Ce même soir à 18 heures, Mme Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à l’écologie, annonçait la convocation des responsables du SIAAP. Quelques heures avant cette audition, un communiqué diffusé par l’association Robin des Bois suscitait de nouvelles inquiétudes : alors que la Seine était en période d’étiage, les égouts de l’Ouest parisien venaient de recevoir de lourdes charges de poussières de plomb consécutives à l’incendie de Notre-Dame de Paris.

L’association révélait surtout que l’incendie du 3 juillet était le onzième accident sur le site de SAV depuis le 10 avril 2017… Et que l’usine avait fait l’objet de quatre mises en demeure du préfet des Yvelines en 2018 pour non conformité à la réglementation, notamment pour le manque de contrôle des tuyauteries et soudures du site.

Le Siaap n’en ayant tenu aucun compte, une astreinte pécuniaire — une amende pour chaque jour de retard dans l’exécution des travaux — avait été prononcée par le préfet des Yvelines fin janvier.

Nouvelle hécatombe de poissons

Dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juillet, de violents orages provoquaient une nouvelle pollution de la Seine du côté de Sartrouville, Conflans-Sainte-Honorine et Andrésy.

« Nous avons géré au mieux l’assainissement, mais nos capacités actuelles de traitement ne permettent pas d’excéder un débit de 17 m3 par seconde. Or, on a atteint 38 m3 par seconde », expliquait le directeur de SAV. En dépit du stockage dans son réseau et du soutien d’autres usines de traitement en aval, l’usine s’était contentée d’une simple « décantation ».

© Odile Tambou

© Odile Tambou

Dans toute la région parisienne, les gigantesques émissaires du SIAAP reçoivent en effet par temps de pluie, outre des eaux usées, des quantités énormes d’eaux « pluviales », fortement polluées après avoir ruisselé sur les chaussées. Comme Achères traite en temps normal jusqu’à 60 % des flux de l’agglomération, le scénario catastrophe se reproduira mécaniquement aussi longtemps que l’unité de « clarifloculation » n’aura pas été reconstruite, ce qui demandera trois à cinq ans et devrait coûter une centaine de millions d’euros. Avec pour conséquence de graves pollutions de la Seine, qui placeront la France en position délicate vis-à-vis de l’Union européenne, puisque plusieurs directives nous contraignent depuis le début des années 1990 à reconquérir une bonne qualité des eaux, sanctions financières à l’appui si l’objectif n’est pas atteint.

Fin juillet on recensait déjà un minimum de 10 tonnes de poissons morts.

Un mystère persistant

La préfecture des Yvelines organisait une nouvelle réunion le 5 septembre. On y apprendra que c’est seulement ce même jour, soit deux mois après l’incendie, qu’une mission d’experts avait pu accéder au site pour tenter de comprendre l’origine du sinistre !

Explication : « Le point de départ du feu était inaccessible pour des raisons de sécurité. (…) Les experts avaient besoin de rentrer dans la clarifloculation (…). La difficulté était double. D’abord parce qu’on avait des eaux d’extinction qui avaient servi à arrêter le feu qui se trouvaient au fond du bâtiment mélangées à du chlorure ferrique, et il était nécessaire de prendre un certain nombre de précautions, pour vider ces eaux, sans avoir un impact fort sur le milieu et la Seine. »

Avant juillet, le site traitait chaque jour 2,3 millions de m3 d’eaux usées. Une capacité tombée à 1,45 million de m3 après l’incendie. « Nous allons atteindre 1,7 millions de m3 à la fin de l’année, avant de parvenir à 2 millions au printemps 2020 », assurait le directeur de SAV. Côté calendrier, 2019 allait être consacré au nettoyage et au diagnostic complet des travaux à mener ; 2020 aux passations de marché, avant que le chantier ne démarre en 2021 pour s’achever à la fin 2022. À l’avenir, le chlorure ferrique sera stocké à l’extérieur de l’unité et non plus au centre comme c’était le cas, tandis que « la charpente et la toiture seront repensées », précisait le syndicat.

Arnaud Péricard, maire de Saint-Germain-en-Laye, indiquait qu’il tenait à la disposition des élus « tous les courriers qu’il a écrit depuis deux ans. Je ne veux pas être alarmiste inutilement, mais je ne suis pas optimiste sur la situation. Je me suis d’ailleurs permis d’appeler Mme le maire de Paris pour le lui dire. Elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Je rappelle que la ville de Paris a une part prépondérante dans ce conseil d’administration. »

Comme lors des deux précédentes réunions tenues en juillet, seuls des représentants de l’État, des élus et quelques rares représentants associatifs triés sur le volet avaient été conviés à y assister. De public, de riverains, point ! Du coup, alors que le site est classé « Seveso seuil haut » depuis 2009, l’annonce, seulement relayée par l’édition locale du Parisien et la Gazette des Yvelines — seuls médias à avoir suivi l’affaire —, de la mise en œuvre bien tardive d’un Plan particulier d’intervention (PPI), ou la refonte d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) n’avait aucune chance de rassurer des riverains excédés.

Rencontrés le 23 septembre, des résidents de Conflans-Sainte-Honorine qui préparent une liste citoyenne pour les prochaines élections municipales ne décoléraient pas : « On se moque de nous, depuis le début, nous n’avons aucune information sérieuse. Y a-t-il des risques sanitaires si l’on remet en service les anciens bassins de décantation qui vont nous empuantir des kilomètres à la ronde ? Qu’est-ce qui nous garantit que de nouveaux accidents ne vont pas survenir ? » Difficile de leur donner tort. Le SIAAP, qui verrouille sa communication d’une main de fer, à fait imprimer à des milliers d’exemplaires des tracts distribués dans les mairies qui répètent en des termes lénifiants que tout est déjà rentré dans l’ordre, ce que bien évidemment personne ne croit.

On notera par ailleurs que pas un(e) seul(e) des élu(e)s PS, PCF et EELV, qui représentent la Ville de Paris, la Seine Saint Denis, le Val de Marne et les Hauts de Seine au Conseil d’administration du SIAAP ne s’est exprimé sur ce désastre depuis le 3 juillet dernier...

Une nouvelle alerte syndicale

M. Stevan Kanban, responsable FO du SIAAP, avait exposé la veille, lors d’un CHSCT exceptionnel tenu à Seine Aval, l’exaspération de son syndicat :  «  (…) Le 26 août, alors que la détection incendie était en panne dans toutes les installations critiques du service 2, le SIAAP maintient la production sans aucun agent sur place, se contentant d’organiser des rondes toutes les heures pendant la nuit.

Le 31 août un départ d’incendie au service 2 de l’Unité de production des eaux (UPEI), sur des compresseurs de l’unité de nitrification n’a pas été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée par le SIAAP.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, un autre départ de feu au service 2 de l’UPEI n’a pas non plus été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée. »

Pour le responsable syndical, « depuis la nouvelle mandature, le SIAAP a accentué la censure contre les représentants du personnel aux CHSCT. Aussi bien au CHSCT central qu’à celui de SAV, les déclarations liminaires sont purement et simplement évacuées des procès-verbaux de séance et les prises de position lors des points à l’ordre du jour sont le plus souvent déformées ou non retranscrites. De l’habillage en somme. La politique de l’administration est limpide, c’est la préparation de l’outil de travail et de l’organisation à une gestion privée de nos installations : le refus systématique d’intégrer les éléments de sécurité définis par la réglementation relative aux administrations est un aveu s’il en faut. L’abandon par le directeur général lui-même de la présidence du CHSCT abonde dans ce sens. »

Le 16 septembre Mme Emmanuelle Wargon recevait à nouveau les représentants du SIAAP afin, notamment, d’évoquer l’audit de sécurité que l’entreprise doit réaliser. « Le marché sera lancé en octobre et le rapport devrait être remis à la fin du premier trimestre 2020 », précisait M. Yann Bourbon, le directeur du site de Saint-Germain-en-Laye. Une échéance jugée lointaine par plusieurs élus et associations du secteur.

Or l’omerta continue, plus que jamais. Alors que les conclusions des différentes enquêtes en cours ne sont pas connues, M. Jacques Olivier, directeur général du SIAAP, déclare le 25 septembre aux Echos : « La cause exacte de l’incendie n’est pas encore identifiée, mais trois pistes se dégagent : un problème au niveau des moteurs électriques des systèmes de ventilation, d’un éclairage halogène provisoire, ou d’un chemin de câble à proximité des cuves », avant de préciser : « Cette unité a été construite dans les années 1990 avec des standards de sécurité qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui. »

Encore un peu ça va être la faute à pas de chance, ou à un travailleur détaché polonais...

La Seine polluée pour des années

Dans l’immédiat, pour pallier les problèmes de pollutions récurrentes, le syndicat prévoit d’augmenter à nouveau progressivement la capacité de traitement de la station. Notamment en remettant en service au printemps 2020 de gigantesques bassins de décantation à l’air libre, l’unité « Achères 4 », fermée lors de la mise en service de l’unité de clarifloculation. Or ces bassins à l’air libre dégageaient quand ils étaient en service des odeurs pestilentielles des kilomètres à la ronde…

« À partir d’un moment les pouvoirs publics doivent arbitrer entre des solutions moins bonnes ou pires. Si on n’installe pas cette décantation primaire, on est sûrs de ne pas passer l’été prochain », justifiait le préfet des Yvelines M. Jean-Jacques Brot, pointant la nécessité d’informer « loyalement » les populations riveraines de la station d’épuration.

Comment en est-on arrivé là ?

Dès le XIXème siècle, Achères accueillait les eaux usées non traitées de Paris, qui seront épandues dans sa plaine pour le maraîchage. Construite en 1940, la station d’épuration, longtemps réputée être la plus grande du monde avec celle de Chicago, connaîtra des agrandissements incessants à partir des années 1970, qui s’accéléreront à l’orée des années 2000 avec l’entrée en vigueur de directives européennes de plus en plus contraignantes.

Compte tenu de l’ampleur des investissements à mobiliser, avec le couperet de la transcription en droit français de la directive « Eaux résiduaires urbaines » (DERU), qui date de 1991, et a imposé à la France comme à tous les États membres de nouvelles obligations de résultat en terme de qualité de traitement des eaux usées, des bonnes fées vont se pencher sur le berceau du syndicat.

M. Michel Rocard, maire de Conflans-Sainte-Honorine de 1977 à 1994, et son directeur de cabinet M. Jean-Paul Huchon, qui lui succédera à la mairie de 1994 à 2001, avant d’occuper de 1998 à 2015 la présidence de la région Île-de-France, se démènent avec succès pour porter sur les fonts baptismaux une convention cadre entre le SIAAP, l’agence de l’eau Seine-Normandie et la région Ile-de-France, qui va permettre au syndicat de bénéficier de financements supplémentaires, ce qui va contribuer à lui conférer un statut d’exception. Avec ses 1 700 agents et son budget annuel d’1,2 milliard d’euros, c’est le premier donneur d’ordre européen dans le domaine de l’environnement.

De gigantesques marché publics se profilent. Près d’un milliard d’euros en différentes tranches pour la seule station d’Achères, ce qui a déjà suscité nombre d’interrogations….

L’unité de clarifloculation qui a entièrement été détruite le 3 juillet dernier est une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), dont le fonctionnement doit être étroitement contrôlé par les services de l’État, notamment la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE). Les graves incidents enregistrés depuis des années, comme les différentes enquêtes en cours depuis le 3 juillet — un audit technique interne, une procédure judiciaire ouverte dès le lendemain, ainsi qu’une enquête de la DRIEE, et une expertise confiée au Centre national de protection et de prévention (CNPP) —, ne suffiront pas à faire oublier un contrôle jusqu’alors des plus laxistes.

Pour sa défense, le SIAAP, dont les dirigeants étaient à nouveau convoqués par Mme Emmanuelle Wargon le 16 septembre, invoque les difficultés provoquées par la coexistence sur un même site d’installations datant des années 1970 avec des équipements ultra-modernes… Dont acte.

Liaisons dangereuses

Dans deux vidéos promotionnelles de la société Schneider Electric, le directeur général du SIAAP, le directeur adjoint à la direction technique et le chef de service équipement/ingénierie n’hésitent pas à vanter les mérites du matériel de télégestion installé par l’entreprise, notamment à l’usine de Seine Aval.

On peut s’interroger sur le respect du devoir de réserve des fonctionnaires territoriaux concernés, puisque ce sont ces mêmes responsables qui ont imposé au fil du temps l’adoption puis le renouvellement de ces matériels, au risque de flirter allègrement avec l’encadrement réglementaire des marchés publics.

Car il y a un problème. Le système de contrôle-commande (SCC) de l’usine Seine-Aval est exclusivement du matériel Schneider-FOXBORO. Ce système a été vendu avec l’assurance que chaque nouvelle version serait interopérable avec la précédente. C’est-à-dire que lors du lancement d’une nouvelle version logicielle, les anciennes versions présentes sur l’usine doivent pouvoir dialoguer avec la nouvelle, et que les éléments des anciens ateliers de l’usine doivent pouvoir apparaître sur les écrans du nouveau système.

Ce n’est pas le cas !

Les versions proposées par Schneider au cours du temps ne sont que très imparfaitement compatibles entre elles. Un peu comme avec Windows : il n’est pas possible de faire tourner un jeu développé sous Windows XP avec un PC Windows 7, et encore moins avec Windows 10 ! On se retrouve donc à Achères avec un système de gestion automatisé spécifique pour le prétraitement, un autre pour la clarifloculation (l’unité qui a brûlé), et la nitrification-dénitrification, et un troisième système pour la dernière nouvelle tranche, la file biologique.

Ce qui oblige les opérateurs à jongler avec plusieurs PC et une multitude d’écrans dans la salle de commande du poste de commandement central. Chaque système ayant ses caractéristiques particulières, il n’est pas toujours facile de se rappeler qu’une action sur une pompe dans un système peut ne pas donner les mêmes résultats sur le même type de pompe via un autre système. En termes de gestion industrielle du process et de la sécurité, et pour un site classé « Seveso 2 seuil haut », on peut faire mieux…

Ajoutez à cela une réorganisation des équipes de personnel de l’usine qui passe très mal, et a déjà été à l’origine de plusieurs grèves, un management de plus en plus coercitif aux pratiques féodales, voire népotiques, que ne cessent de dénoncer les syndicats, et l’occurrence d’accidents industriels à répétition s’éclaire d’un tout autre jour. Car ces dysfonctionnements innombrables s’inscrivent dans un contexte délétère.

République bananière

Un mois avant l’explosion, en juin 2019, la chambre régionale des comptes d’Île-de-France (CRC) dressait un tableau accablant de la « gouvernance » du SIAAP, qui s’est affranchi de toute contrainte depuis des lustres (3) :  « Les statuts actuels ont été adoptés en mars 2000 et ne correspondent pas à la base légale de la compétence, installée par la Loi sur l’eau de 2006 (…) ; le règlement intérieur du Conseil d’administration ne comprend pas de dispositions relatives au fonctionnement du bureau, hormis sa convocation (…) ; le Président (du CA) était un élu de Paris (RPR), de 1984 à 2001, puis un vice-président du Conseil général du Val-de-Marne (PCF) de 2001 à 2015, et depuis lors un élu (PCF) du Conseil départemental de la Seine Saint Denis (…) ; 5 commissions thématiques ont été créées par le CA. Les documents transmis n’ont pas permis de constater si elles s’étaient réunies, ni d’évaluer leurs travaux (…) ; la commission de la Coopération décentralisée (dotée d’un budget annuel de 2 millions d’euros), a compté jusqu’à 18 administrateurs entre 2011 et 2014. Aucune procédure ni règle écrite ne régit son fonctionnement (…) ; l’absence de règle précise de désignation des administrateurs a conduit en 2015 à une crise institutionnelle de longue durée (…) ; un quart des usagers du SIAAP, soit 2,3 millions d’usagers, sont situés hors de sa zone statutaire (et) ne bénéficient d’aucune représentation au sein des organes de décision du syndicat (…) ; des indemnités ont été versées aux élus sans base légale (…). Leur coût total s’élève à 928 826 euros pour l’ensemble de la période de 2010 à 2015. »

Alors que la CRC et le préfet de région préconisent, dans la perspective de la réforme du Grand Paris, de transformer le SIAAP en syndicat mixte et de revoir profondément sa gouvernance, la ville de Paris, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis répondent à la CRC et au préfet qu’ils n’en voient pas la nécessité.

Soupçons de corruption à grande échelle

L’attribution par le SIAAP de gigantesques marchés publics aux multinationales françaises de l’eau, à leurs filiales d’ingénierie, à des bureaux d’étude spécialisés et à des géants du BTP défraie la chronique judiciaire depuis le début des années 2000.

«  (…) Trois entreprises engrangent régulièrement des marchés : OTV, une filiale du groupe Veolia, Degrémont (une filiale de Suez), et Stereau, du groupe Saur (le numéro 3 du secteur de l’eau). En 2009, Degrémont a décroché un premier marché sur l’usine d’Achères (Yvelines) ; OTV, associée à Degrémont, en a obtenu un deuxième dans la même usine en 2010 ; OTV et Stereau l’ont emporté dans un troisième en 2016, ils avaient déjà décroché celui de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) en 2015, et la modernisation de l’usine de Valenton (Val-de-Marne) qui a été attribuée à Veolia en 2017… Des marchés colossaux, entre 300 et 700 millions d’euros chacun  (4).  »

Alors que ces dossiers sont toujours en cours d’instruction au parquet national financier (PNF), plusieurs décisions de justice récentes viennent de confirmer l’existence d’irrégularités qui ont déjà entraîné l’annulation du marché de rénovation de l’usine de Clichy-la-Garenne (5).

(1) Voir la fiche de l’usine (PDF).

(2) Voir cette fiche explicative (PDF).

(3) « SIAAP, exercice 2010 et suivants ». Rapport d’observations définitives et sa réponse. Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France. Observations délibérées le 28 novembre 2018, juin 2019.

(4) Franck Johannès, « Révélations sur des soupçons de corruption sur le marché de l’eau parisien », Le Monde, 13 mars 2018.

(5) Emmanuelle Serrano, « Et si l’italien Passavant Impianti était en passe de gagner une seconde manche contre le SIAAP ? », La Lettre A, 9 septembre 2019.

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 09:09

 « Le nucléaire ne répond à aucun besoin technique ou opérationnel que ses concurrents sobres en carbone ne puissent satisfaire mieux, moins cher et plus rapidement ». Voilà la conclusion sans appel dressée par l’édition 2019 du World Nuclear Industry Status Report (WNISR). Plus coûteuse que les énergies renouvelables, la construction d’un nouveau réacteur dure en moyenne 10 ans : trop long pour sauver le climat ! Par Bernard Deboyser le 2 octobre 2019 pour Révolution énergétique. Lire aussi Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte, Comment l’Europe profite à bas prix du soleil marocain et Les financements verts cachent un mouvement mondial de libéralisation des marchés de l’énergie.

Trop cher et trop lent, le nucléaire ne sauvera pas le climat

Aujourd’hui la production d’électricité par les installations solaires et les parcs éoliens concurrence efficacement les centrales nucléaires existantes, y compris en termes de coûts, et leur capacité de production augmente plus rapidement que celles de toutes les autres filières, peut-on lire dans les 323 pages de l’édition 2019 du World Nuclear Industry Status. Cette étude indépendante menée par 8 experts interdisciplinaires de 6 pays, dont 4 professeurs d’université, a été coordonnée par Mycle Schneider, un consultant français spécialisé dans les domaines de l’énergie et de la politique nucléaire. Entre 1998 et 2010, il a conseillé le ministère de l’Environnement allemand, le cabinet du ministre français de l’Environnement et celui du ministre belge de l’Énergie et du Développement Durable.

Il y a aujourd’hui 417 réacteurs nucléaires dans le monde. Bien que leur nombre ait légèrement augmenté au cours des dernières années, il est significativement inférieur au pic de 438 enregistré en 2002.

Mais les réacteurs entrés récemment en service étant plus puissants, la capacité nucléaire installée sur la planète n’a jamais été aussi élevée qu’aujourd’hui : 370 GWe, une puissance légèrement supérieure au maximum précédent de 367 en 2006.
Toutefois la construction de nouvelles centrales s’essouffle visiblement. Alors qu’en 2010 (l’année précédant Fukushima), 15 chantiers étaient lancés, il n’y en a eu que 5 en 2018 et, jusqu’à aujourd’hui, un seul en 2019.
Actuellement 46 réacteurs sont en construction dans le monde, mais ils étaient 68 en 2013 et 234 en 1979. Même en Chine
, pays qui investit le plus dans le nucléaire, aucun nouveau projet n’a vu le jour depuis 2016.
Conséquence de tout cela : l’âge moyen du parc mondial de réacteurs nucléaires dépasse maintenant pour la première fois les 30 ans.

Trop cher et trop lent, le nucléaire ne sauvera pas le climat

Heurs et malheur de l’EPR français

Problème : les chantiers de construction de nouveaux réacteurs sont de plus en plus long, 10 ans en moyenne selon le WNISR, et leur coût s’envole. L’exemple du seul réacteur actuellement en construction en France, celui de l’EPR de Flamanville [1] est significatif. Commencé en 2007, le chantier n’est toujours pas terminé, 12 ans plus tard. De retards en déboires nombreux et divers, sa mise en service prévue au départ en 2012, est actuellement programmée à fin 2022, soit après 10 ans de retard, au moins. Son coût, établi initialement à 3 milliards d’euros a déjà plus que triplé, la dernière estimation étant de 10,5 milliards. Mais le prix pour EDF pourrait s’élever au final à 15 milliards selon certains experts.

Un autre EPR de fabrication française se construit à Olkiluoto, en Finlande, et cela ne se passe pas beaucoup mieux. Débuté en septembre 2005 pour une mise en service initialement prévue à mi-2009, les travaux, s’éternisent aussi. Aujourd’hui, l’exploitant TVO estime ne pas pouvoir disposer de l’installation avant mi-2020. Vous comptez bien : plus de 10 ans de retard également. Côté coût, le montant forfaitaire de 3 milliards d’euros initialement convenu par contrat a explosé lui aussi suite aux indemnités de retard exigées par TVO. Le constructeur, Areva, étant une entreprise détenue majoritairement par l’État et par le Commissariat à l’énergie atomique (un établissement public), une grande partie des surcoûts liés à ces retards sera donc à la charge du contribuable français.

Enfin, EDF a prévenu récemment que son énorme chantier de construction de deux réacteurs EPR à Hinkley Point en Angleterre devrait coûter 3,3 milliards d’euros plus cher que prévu, alors qu’en 2017 le groupe français avait déjà annoncé s’attendre à un surcoût de 1,7 milliard d’euros. Quant au retard, évalué en 2017 à 15 mois pour le premier réacteur et 9 mois pour le second, Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, avoue aujourd’hui qu’il « s’est accentué ». « Il ne faut pas se voiler la face, la filière nucléaire française vit des moments difficiles parce que les problèmes dans la réalisation des chantiers s’accentuent » a-t-il encore admis ce 24 septembre.

> Des dérapages en termes de coût et de durée jugés inacceptables par Bruno Le Maire, ministre de l’Économie. « Le nucléaire ne doit pas être un État dans l’État » s’est-il exclamé lors d’une récente intervention sur RTL. Révélant avoir demandé un audit « totalement indépendant », il a prévenu que les conclusions du rapport pourront avoir des conséquences « à tous les étages », y compris chez EDF.

L’électricité verte se développe 25 fois plus vite que le nucléaire

Pendant ce temps, les nouvelles installations solaires et éoliennes accroissent leurs capacités de production plus rapidement que tout autre type d’énergie. Au cours de la dernière décennie, les coûts actualisés d’une unité de production électrique ont baissé de 88% pour le solaire et de 69% pour l’éolien, alors qu’ils ont augmenté, en moyenne de 23% pour le nucléaire, révèle le rapport du WNISR. Ces dernières années, la poussée des coûts de sécurité dans le nucléaire a contribué à creuser l’écart. Par MWh produit sur la durée de vie d’une installation, le coût total (construction + exploitation) du solaire photovoltaïque varie entre 33 et 40 €/MWh et celui de l’éolien entre 26 et 51 €. Pour le nucléaire, la fourchette est de 102 à 172 € soit, en moyenne, 3 à 4 fois plus cher que les renouvelables. Désormais, dans de nombreuses régions de la planète, le coût de celles-ci passe même sous celui du charbon et du gaz naturel, affirme le rapport.

Les investissements reflètent cette évolution. Aux États-Unis, la capacité de production d’énergie verte augmentera de 45 GW au cours des trois prochaines années, tandis que le nucléaire et le charbon perdront 24 GW. En 2018, la Chine qui reste le constructeur nucléaire le plus actif au monde, a investi 91 milliards de dollars dans les énergies renouvelables, mais seulement 6,5 milliards dans l’atome. Pékin, a étoffé son parc nucléaire de près de 40 réacteurs au cours de la dernière décennie, mais sa production nucléaire est inférieure d’un tiers à sa production éolienne. Bien que plusieurs nouvelles centrales soient en construction, aucun nouveau projet n’a vu le jour dans l’empire du milieu depuis 2016.

En conséquence, depuis 2000, les capacités de production d’électricité verte se développent 25 fois plus vite que le nucléaire. Sur cette période, elles se sont accrues de 547 gigawatts pour l’éolien et de 487 GW pour le solaire contre seulement 41 GW pour le nucléaire.

Les capacités de production d’électricité verte se développent 25 fois plus vite que le nucléaire

Les capacités de production d’électricité verte se développent 25 fois plus vite que le nucléaire

Rien qu’en 2018 un record de 165 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables ont été connectées au réseau électrique mondial, pour seulement 9 gigawatts de puissance nucléaire supplémentaire. En termes de quantité d’électricité générée, celle de l’éolien s’est accru de 29% en 2018, du solaire de 13%, et celle du nucléaire de … 2.4%. En comparaison de la situation au début de la décennie, les renouvelables (hydroélectricité non comprise) génèrent un supplément mondial annuel de 1.900 TWh (térawattsheures), dépassant le charbon et le gaz, alors que le nucléaire produit moins malgré l’augmentation de la puissance installée. La faute à la vétusté grandissante du parc de centrales dont les pannes sont plus fréquentes et les périodes d’entretien ou de rénovation plus longues. En Belgique, par exemple, le taux de disponibilité du parc nucléaire n’a pas dépassé les 50 % en 2018 et pendant toute une période, un seul réacteur sur les 7 était opérationnel.

L’énergie nucléaire s’avère la plus chère et la plus lente

Tous ces chiffres sont extraits de l’édition 2019 du World Nuclear Industry Status Report dont son coordinateur, Mycle Schneider, a déclaré lors de la présentation du rapport aux médias il y a quelques jours à Budapest : « Il n’y a aucun doute : le taux de renouvellement des centrales nucléaires est trop lent pour garantir la survie de la technologie. Le monde assiste à l’agonie lente de l’industrie de l’atome ». Pour le climat, le prolongement de la durée de vie des vieux réacteurs en service n’est pas une option non plus, estime-t-il. Leurs coûts opérationnels excèdent celui des installations de production d’énergie renouvelable dont intermittence peut être compensée par des solutions de stockage ou de production pilotables comme l’hydraulique, la géothermie ou les centrales à biomasse. Et dont les coûts baissent eux aussi, constamment.
Le constat de Mycle Schneider est sans appel : « Vous ne pouvez dépenser un dollar, un euro, un yuan ou un rouble qu’une seule fois. L’urgence climatique est telle que les investissements doivent être consacrés aux solutions énergétiques les plus efficaces, les plus économiques et les plus rapides ». La durée moyenne de construction des réacteurs à l’échelle mondiale est d’un peu moins de dix ans, rappelle Schneider. Un délai trop long qui a des conséquences majeures en termes de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, dans la mesure où il implique une prolongation de la durée de vie des centrales thermiques. « L’énergie nucléaire s’avère la plus chère et la plus lente », conclut-il. « Elle ne pourra pas sauver le climat ».

L’Ademe aussi condamne le nucléaire pour raison économique

Les conclusions du WNISR confortent celles d’une autre étude révélée fin 2018 en France par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Souhaitant éclairer le gouvernement au moment où s’ouvrait la consultation sur la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), cet institut scientifique publique établit dans son étude que « le développement d’une filière EPR ne serait pas compétitif pour le système électrique français d’un point de vue économique ». Selon le rapport de l’Ademe intitulé « Vers un mix électrique 100% renouvelable en 2050 », la construction d’un seul réacteur supplémentaire de nouvelle génération en 2030 nécessiterait 4 à 6 milliards d’euros de soutien public en raison de ses coûts trop élevés. En revanche, atteindre 95% d’électricité renouvelable en 2060 est soutenable pour le réseau et permettrait de réduire les coûts de l’électricité pour le contribuable.

Bernard Deboyser est ingénieur polytechnicien et consultant en énergie et mobilité durable. Passionné par les énergies renouvelables depuis plus de 30 ans il développe des projets éoliens et photovoltaïques dans le cadre d'une coopérative citoyenne dont il est un des fondateurs et l'administrateur-délégué www.hesbenergie.be

Lire Le rapport du WNISR et L’étude de l’Ademe      

[1] EPR : European Pressurized water Reactor ou Réacteur Européen à eau Pressurisée. Conçu par Framatome (une filiale d’EDF) et Siemens, ce réacteur de 3e génération (la technologie la plus récente de réacteurs nucléaires) est censé offrir une puissance et une sûreté améliorées.

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7 octobre 2019 1 07 /10 /octobre /2019 11:50

La « convention citoyenne sur le climat » s’est ouverte vendredi à Paris afin de proposer des mesures destinées à lutter contre le réchauffement climatique. Les ONG dénoncent une mise en scène de la part de l’État. D’après Eric Serres pour l’Humanité, Coralie Schaub pour Libération, et Gaspard d’Allens pour Reporterre du 4 au 7 septembre 2019.

Le 4 octobre à Paris. Le premier ministre Édouard Philippe a prononcé le discours d’ouverture de la « convention citoyenne sur le climat» devant 150 personnes tirées aux sort parmi 250 000 numéros de téléphone. Raphael Lafargue/POOL/REA

Le 4 octobre à Paris. Le premier ministre Édouard Philippe a prononcé le discours d’ouverture de la « convention citoyenne sur le climat» devant 150 personnes tirées aux sort parmi 250 000 numéros de téléphone. Raphael Lafargue/POOL/REA

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », dénonçait il y a dix-sept ans, Jacques Chirac en ouverture du sommet de la Terre. Aujourd’hui, la maison brûle toujours et le gouvernement français tente par tous les moyens de détourner les regards, faute de réel programme pour le climat. Certes, il vient d’innover, en mettant en place une « convention citoyenne sur le climat ». Un gage de démocratie plus participative, diront certains. Mais d’autres y voient déjà un énième enfumage, et notamment certaines ONG. Le récent incendie de l’usine Lubrizol à Rouen et les approximations de l’État face à la situation ont en effet mis le feu aux poudres quant à leurs inquiétudes. Car en ouvrant les travaux des 150 citoyens tirés au sort pour proposer des mesures de lutte contre le changement climatique, le Premier ministre a garanti que celles-ci seraient soumises à l’examen du Parlement ou au référendum, mais indiqué qu'il ne pouvait pas promettre que toutes seraient appliquées.

Un prétexte à l’inaction ?

Pour les organisateurs de la convention citoyenne pour le climat, la démocratie participative est d’abord un moyen de gagner du temps face à l’inertie du modèle actuel. Même si les propositions seront rendues d’ici quatre mois, fin janvier 2020, soit près d’un an après le lancement du « grand débat national », « la délibération au sein d’une assemblée citoyenne permet de dépasser les clivages et les blocages inhérents au système représentatif afin de créer des mesures plus justes et plus radicales », estime Thierry Pech, le coprésident du comité de gouvernance lors d’un point presse au CESE. Selon Cyril Dion, « le gouvernement, soumis à des enjeux électoralistes et de court terme, ne peut pas prendre les décisions nécessaires s’il veut se faire réélire ou plaire a tout le monde. Les citoyens, eux, le peuvent. Ils n’ont pas ces contraintes ».

Une position que partage Sophie Guillain, directrice générale de Res publica, une entreprise chargée de l’animation de la convention. « Les expériences délibératives montrent — un peu comme dans les jurys d’assises — que les gens viennent pour se mettre au service de l’intérêt général avec l’intention de faire de leur mieux, dit-elle. La délibération permet une évolution des positions contrairement à la démocratie représentative, où l’on hystérise des points de vue en les mettant en scène. »

Plusieurs associations écologistes restent néanmoins sceptiques. Greenpeace voit dans cet outil, « une manière de faire diversion » et une forme de procrastination : « Par cette manœuvre, le gouvernement se dédouane de ses responsabilités et repousse le moment d’agir, alors que les solutions sont connues depuis longtemps et que des textes importants pour le climat, comme la loi d’orientation des mobilités ou la loi Climat-Énergie, sont déjà en cours d’examen », écrit l’ONG dans un communiqué.

Une instrumentalisation de la part du gouvernement ?

Un gouvernement qui frappe et mutile les manifestants est-il réellement capable de laisser les citoyens décider à sa place ? Il est permis d’en douter, comme le montre l’exemple des États généraux de l’alimentation  (lire aussi L’Agriculture au glyphosate reste en Travert de la gorge des consommateurs et Sans répondre à la crise sanitaire, la loi Alimentation permet à l’industrie agroalimentaire d’augmenter ses prix) ou la récente consultation sur les pesticides. « L’enfumage écologique du gouvernement a depuis quelques mois la finesse d’un nuage de gaz lacrymos, note Maxime Chedin, il vise d’ailleurs le même effet de dispersion. »

La convention pourrait être une manière de faire peser sur les citoyens le poids d’une relance de la taxe carbone, qui obtiendrait, de ce fait, une onction démocratique. On retrouve cet enjeu dans les discours médiatiques de plusieurs ministres. Le 22 septembre, Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, déclarait au micro d’Europe 1 que « la Convention citoyenne se penchera sur la question de la taxe carbone. On a échoué à l’expliquer et à convaincre dans la période précédente. C’est pour cela que nous avons arrêté son augmentation en 2019 et en 2020. Si on veut reprendre, il faut commencer par un débat citoyen ».

Mercredi 11 septembre, à la sortie du Conseil des ministres, Sibeth Ndaye, porte-parole du gouvernement, assurait que les ministres ne devraient pas être entendus par la convention. Pourtant Élisabeth Borne et Édouard Philippe sont déjà annoncés lors du premier week-end, ces 5 et 6 octobre. On retrouve aussi au sein du comité gouvernance de la convention Léo Cohen, l’ancien conseiller spécial de François de Rugy au ministère de la Transition écologique et solidaire.

Interrogé lors d’un point presse, Thierry Pech affirme cependant ne « recevoir, pour l’instant, aucune pression de la part du gouvernement et bénéficier d’une paix royale ». Trois garants, dont Cyril Dion, ont été nommés pour respecter l’indépendance de la convention.

Une mise sous tutelle des citoyens ?

Le rôle du comité de gouvernance au sein de la convention citoyenne est critiqué. Ce groupe composé d’une douzaine de membres — climatologue, experts de la démocratie participative, acteurs du champ économique et social — doit assurer le pilotage des travaux de la convention. Il définit l’ordre du jour, les méthodes de travail, le rythme des ateliers et sélectionne une liste d’experts et de grand témoins. Un rôle important qui interroge.

Car, « la démocratie délibérative, c’est la possibilité de déterminer par soi-même de façon autonome ce dont on veut parler et ce qui importe ou non », précise Maxime Chedin. « Dans cette convention, on traite les citoyens comme des mineurs, des écoliers que l’on va former grâce à des experts soi-disant neutres », dit-il. Pour le philosophe, les citoyens n’ont aucune souveraineté. « Ils sont enfermés dans un cadre imposé, avec un objectif défini sans eux. » Comment pourront-ils alors reprendre la main ?

Le philosophe appelle à un débordement de la structure. À un acte de désobéissance civile. « Les citoyens pourraient faire le Serment du palais d’Iéna », en référence à celui du Jeu de paume, quand les députés du tiers état, en juin 1789, s’étaient déclarés en assemblée souveraine. « Le serment pourrait être de ne pas se quitter avant d’avoir établi une fiscalité mettant fin aux scandaleuses inégalités qui sont la première source des désastres écologiques », pense Maxime Chedin.

De leur côté, les membres du comité de gouvernance assurent n’avoir qu’un « rôle méthodologique » et qu’il reviendra aux citoyens de la convention de choisir le chemin qu’ils veulent tracer. Néanmoins, quand Reporterre leur demande s’il sera possible d’aborder des cas d’étude précis, comme l’abandon de l’urbanisation des terres fertiles du triangle de Gonesse ou la fin de certains grands projets inutiles, ils en doutent. Leurs réponses restent prudentes. « Peut-être, mais ce n’est pas prévu », « J’aimerais bien, mais on n’y avait pas pensé », « ça risque d’être compliqué, on a peu de temps ». Pareil pour l’impôt de solidarité sur la fortune : Sophie Guillain, directrice de Res publica, ne voit pas le lien. « Pourquoi l’ISF ? Vous pensez que l’ISF peut faire baisser les émissions de CO2 ? On aura sûrement plus de débat autour de la taxe carbone », répond-elle à Reporterre.

« J’espère que ça servira à quelque chose »

Quoi qu’il en soit, ils étaient 150 citoyens – tirés au sort parmi 250 000 numéros de téléphone –, à franchir vendredi dernier les portes des locaux du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Six week-ends de travaux au sein de la convention climat et une mission : « Proposer au gouvernement des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici à 2030 par rapport à 1990… le tout dans un esprit de justice sociale », dixit le premier ministre, Édouard Philippe. Y a plus qu’à…

« Je suis très satisfaite, j’espère pouvoir faire entendre ma voix, j’ai de fortes convictions environnementales », expliquait ainsi Muriel, intermittente du spectacle. « J’espère que ça servira à quelque chose », racontait Alexia, une étudiante originaire de Guadeloupe. « Je vais poster mes impressions des travaux sur les réseaux sociaux, pour tenir au courant ma génération », continuait-elle. D’autres moins enthousiastes s’interrogeaient déjà sur les thématiques proposées. « J’attends qu’on nous explique. On nous dit 40 % de moins de gaz à effet de serre en 2030. Pourquoi 40 % ? Pourquoi pas 30 ? »

Des explications, ils en auront. Les participants pourront en effet s’appuyer dans leurs démarches sur l’expertise de scientifiques, d’économistes ou encore de chercheurs en sciences sociales ou politiques qui apporteront leurs connaissances sur les grandes thématiques qui devraient être abordées. À savoir : se déplacer, consommer, se nourrir, se loger, produire et travailler. Au terme de ces week-ends, les résultats seront soumis « sans filtre, soit au vote du Parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe », a promis le président de la République Emmanuel Macron. « Ne doutez pas que nous serons à vos côtés pour les faire respecter », a confirmé en préambule Thierry Pech, coprésident du comité de gouvernance de la convention et directeur de la fondation Terra Nova.

Un grand groupe industriel parmi les 12 membres de la gouvernance

Jusque-là, et pour une première en France, rien à redire. Pourtant, c’est souvent dans les détails que se cache le diable. C’est ainsi qu’un premier lièvre a été levé. Madame Catherine Tissot-Colle, membre du Cese, mais surtout porte-parole de la Fédération des minerais, minéraux industriels et métaux non ferreux, a été nominée pour faire partie avec 12 membres de la gouvernance de la convention citoyenne. Outre ce rôle de porte-parole, elle travaille également pour le groupe français Eramet, l’un des leaders de l’exploitation du nickel, du lithium et du manganèse. Premier élément de malaise !

De fait, cette convention est loin d’inspirer confiance aux ONG environnementalistes, qui voient aussi dans la démarche une manière pour l’État de ne pas assumer ses responsabilités. « Le lancement de cette convention ne doit pas faire oublier l’inaction continuelle du gouvernement », dénonce Greenpeace, qui demande aux participants de « s’affranchir des limites imposées par le gouvernement ». Autre subterfuge, et non des moindres, que soulèvent les ONG : la possibilité de faire peser sur les citoyens l’idée d’une relance de la taxe carbone, qui avait entraîné le début du mouvement des gilets jaunes. En septembre, Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, le laissait déjà entendre : « La convention citoyenne se penchera sur la question de la taxe carbone. On a échoué à l’expliquer… Si on veut reprendre, il faut commencer par un débat citoyen. » À mi-mot : je refile passe la patate chaude.

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