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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

21 mars 2019 4 21 /03 /mars /2019 11:56

Face à la pollution durable due au plastique, la philosophe Catherine Malabou estime, dans une tribune au « Monde », nécessaire de renouer avec une plasticité d’esprit, faire preuve de souplesse pour s’adapter à la situation et dépasser nos rigidités politiques et morales. Catherine Malabou est professeure de philosophie à l’université Kingstown (Angleterre) et à l’université de Californie à Irvine. Ses travaux portent sur la notion de plasticité dans les arts et dans la neurobiologie. Sa tribune a été publiée le 19 mars 2019 dans Le Monde. Lire aussi Nous mangeons du plastique, Bruxelles veut interdire le plastique jetable et Les océans pollués par des particules invisibles de plastique.

Seule la plasticité pourra nous sauver des plastiques

Seule, paradoxalement, la plasticité pourra nous sauver des plastiques

Nous étions plus d’un million ces jours derniers à protester dans le monde entier contre l’inaction des gouvernements face à la crise écologique. De cette crise, avec les gaz à effet de serre, le plastique est devenu à la fois le symbole et la réalité.

Qu’on le jette, qu’on le brûle, qu’on l’enfouisse, chaque fois, le plastique revient. « There is no away » [On ne peut pas s’en débarrasser], disent les écologistes américains, en réponse à l’injonction qui a longtemps été la nôtre : « Jette-le », « Throw it away ! » Jette ton assiette, ta serviette, ta fourchette ! Or cet « away » révèle aujourd’hui son illusoire extériorité. Il n’y a pas de dehors. « Away », c’est ici, et nulle part, c’est encore la Terre, qui étouffe, agonise, sous le poids des rejets qu’elle ne peut rejeter et qui forment désormais un septième continent. Au point où des animaux marins sont empêtrés dans des sacs déchirés, éventrés par l’ingestion de tubes, de bouchons, de bouteilles…

Moins de 20 % des 9 milliards de tonnes de plastiques produits jusqu’ici dans le monde ont été recyclés ou incinérés. Ce qui reste finit dans des décharges ou dans l’environnement, et mettra des milliers d’années à se décomposer. Le plastique est destructeur parce qu’indestructible.

Nouvelle génération de sacs bioplastiques

Dans les pays riches, des mesures ont été prises. Avec l’interdiction des sacs en plastique à la caisse, par exemple, une nouvelle génération de sacs dits bioplastiques a fait son apparition. Il s’en est fabriqué 2 millions de tonnes en 2017. Mais ces plastiques alternatifs ne sont pas vraiment la solution. Ils coûtent cher et restent inabordables pour les pays pauvres. De plus, comme l’affirmait au quotidien britannique Guardian Jacqueline McGlade, alors directrice scientifique du Programme des Nations unies pour l’environnement en 2016, « Ces produits sont présentés comme une alternative aux plastiques, permettant de réduire la pollution des océans, mais c’est faux. Pour cela, il faudrait qu’ils soient en contact avec une température d’au moins 50 °C, ce qui ne sera jamais le cas dans les profondeurs océaniques. »

Le terme générique « bioplastiques » peut de plus prêter à confusion car il désigne à la fois des plastiques biosourcés (fabriqués à partir de composants naturels renouvelables), et des matières plastiques biodégradables (pouvant être détruites par des micro-organismes au contact de l’air ou de l’eau). Mais certaines matières biodégradables ne sont pas biosourcées et proviennent parfois de ressources fossiles. De même, tous les plastiques biosourcés ne sont pas forcément biodégradables. Dans tous les cas, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise des énergies (Ademe) rappelle que les sacs biodégradables ne doivent en aucun cas être jetés dans la nature.

En 1957 déjà, l’écrivain et penseur Roland Barthes dénonçait dans Mythologies le caractère proliférant du plastique : « La hiérarchie des substances est abolie, écrivait-il, une seule les remplace toutes : le monde entier peut être plastifié, et la vie elle-même, puisque, paraît-il, on commence à fabriquer des aortes en plastique. » Il avait parfaitement ciblé le problème. Le plastique se distingue par sa « résistance ». Le plastique résiste. Comment lui résister ?

Poursuivant moi-même depuis longtemps une réflexion sur la provenance du terme, j’ai découvert que le plastique était le jeune rejeton d’une lignée bien plus ancienne que lui. C’est la plasticité en effet qui est la mère des plastiques et désigne la souplesse, la malléabilité, l’aptitude à la transformation et la métamorphose. Caractérisant au départ, en Grèce ancienne, le geste formateur du sculpteur en même temps que l’aptitude de la matière à être façonnée, le plassein a été vu par les poètes comme le fleuve du devenir et de la vie. Mais la plasticité est aussi durcissement, rigidification, masque de plâtre, mort.

Le plastique du XXe siècle a incarné les deux tendances. La matière dont il est le nom est infiniment malléable, mais une fois moulée, elle se rigidifie dans des formes qui ne peuvent plus s’effacer. Aujourd’hui, le plastique a perdu sa mémoire et n’incarne plus que le durcissement. Il faut donc rappeler la plasticité à la vie. Réapprendre à changer de forme. Seule, paradoxalement, la plasticité pourra nous sauver des plastiques.

Le problème est que la politique n’a pas encore atteint l’âge de la plasticité post-plastique. Plutôt que de choisir des plastiques biodégradables, les Nations unies préconisent d’améliorer la collecte et le recyclage des plastiques, et d’engager la production des plastiques dans une économie circulaire. La meilleure arme contre la pollution plastique sera donc toujours d’abord de limiter autant que possible son utilisation. Or le Sénat, en France, a repoussé à 2021 l’utilisation de certains instruments en plastique parmi les plus polluants.

Ainsi faudra-t-il attendre le 1er janvier 2021 pour que soit effective la suppression des pailles, couverts, bâtonnets mélangeurs, emballages et bouteilles en polystyrène expansé, tiges de ballons, et ce malgré tout avec un certain nombre d’exceptions – les contenants alimentaires en plastique utilisés pour les services de restauration collective des établissements scolaires par conséquent. Des ONG ont dénoncé un recul incompréhensible face à l’urgence de la crise de la pollution plastique.

Le plastique n’est peut-être au fond qu’une projection de nous-mêmes. De notre rigidité politique et morale. Mais être plastique, c’est aussi être capable de fluidifier nos fixations. L’alternative à l’absence de dehors sur cette Terre ne pourra provenir que d’une mutation du dedans en chacun de nous.

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17 mars 2019 7 17 /03 /mars /2019 14:25

Dans son dernier ouvrage, « L’âge productiviste », le philosophe Serge Audier rappelle la fascination d’une grande partie de la gauche pour le productivisme. Pourtant, depuis deux siècles, des figures plus isolées, dans le camp libertaire notamment, alertaient sur les conséquences de l’industrialisme. De quoi inspirer les militants d’aujourd’hui. Propos introduits et recueillis par Sonya Faure pour Libération le 8 février 2019.

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine, selon Serge Audier

Pourquoi face au désastre écologique annoncé, n’arrivons-nous pas à réagir à la mesure du danger ? Avec l’Age productiviste, le philosophe Serge Audier poursuit la quête titanesque qu’il avait commencée avec son livre précédent, la Société écologique et ses ennemis, paru il y a deux ans (tous deux aux éditions la Découverte). Pourquoi est-il si difficile de changer notre logiciel ? Parce que le productivisme, ce culte de la production à tout prix, est profondément ancré dans nos institutions et dans notre culture, répond Audier dans ce livre profus, érudit et passionnant. Le philosophe, maître de conférence à Paris-Sorbonne, a entrepris une vaste histoire des idées : celle de la victoire de l’industrialisme et de la consommation de masse, à tous les bouts de l’échiquier politique. Car la passion du productivisme a été portée, bien sûr, par les libéraux et les conservateurs… mais aussi par la gauche qui, du saint-simonisme au marxisme, a elle aussi été fascinée par le progrès technique et la production de masse. Selon Audier, la gauche doit faire son autocritique, seule manière de construire enfin, aujourd’hui, une alternative écologique et égalitaire. Elle pourra notamment renouer avec une tradition écologique «cachée», portée par de multiples figures de gauche - d’Elisée Reclus à Ivan Illich ou Rosa Luxembourg et tant d’autres parfaitement oubliées depuis - que le philosophe exhume tout au long de son livre. Autant de voix ensevelies par le culte du productivisme.

Face à la crise écologique, la gauche doit faire son autocritique, écrivez-vous. Pourquoi insister sur sa responsabilité ?

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine, selon Serge Audier

J’insiste aussi sur la responsabilité des néolibéraux et des néoconservateurs. Et plus que d’anthropocène, je préfère parler de «capitalocène» [thèse selon laquelle le capitalisme est le premier responsable de la destruction écologique du globe, ndlr]. Mais cela ne doit pas empêcher l’autocritique : la gauche, même anticapitaliste, porte sa part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine. Je ne le dis pas pour disqualifier ma famille politique, ni pour prôner une idéologie «ni droite ni gauche», populiste ou réactionnaire, vomissant le progrès, les Lumières et l’universalisme. Je pense au contraire que les idéaux de liberté, d’égalité, de solidarité et l’écologie doivent être associés. Une tradition cachée «pré-écologique» a d’ailleurs existé à gauche depuis Jean-Jacques Rousseau, mais aussi chez Fourrier, William Morris ou Michelet, et plus encore chez les anarchistes. Ces libertaires, ces socialistes et même ces républicains avaient compris, dès le XIXe siècle, qu’il y avait une impasse sociale, naturelle et esthétique dans l’industrialisme. Chacun à leur manière, ils ouvraient l’horizon d’une autre société qui dépasse la domination de l’homme sur l’homme (et sur la femme), mais aussi sur la nature. Cette nébuleuse est toutefois restée marginale.

Au contraire du saint-simonisme, qui aura une influence énorme.

Ce courant exaltant «l’industrialisme» avec des accents scientistes a été la matrice idéologique du productivisme de gauche, qui célèbre l’hégémonie des «producteurs» et l’accroissement productif exponentiel. Une culture d’ingénieurs, bien incarnée par l’Ecole polytechnique, marque ses destinées. Pour le comte de Saint-Simon (1760-1825) et ses disciples saint-simoniens, l’âge nouveau est celui des scientifiques et des industriels : la direction des sociétés doit revenir à cette élite, pour l’utilité de tous. Leur impératif est celui de l’exploitation technologique du globe, pour la paix et le progrès social.

Pourquoi cet aveuglement face au désastre écologique se poursuit-il, à gauche, tout au long du XXe siècle ?

L’idéologie marxiste et un certain républicanisme ont suivi les tendances industrialistes dominantes. Une thèse est pourtant aujourd’hui en vogue dans les milieux anticapitalistes : Marx serait un très grand penseur écologiste. De fait, l’auteur du Capital était informé des dégâts de l’agriculture industrielle, et la coupure entre la ville et la campagne matérialisait pour lui la rupture du métabolisme liant l’homme à la nature. Il a l’intuition du «capitalocène» : le capitalisme immole tout à la logique court-termiste du profit et de la marchandise, même la nature. Mais voir en Marx un génial écologiste, c’est exagérer son originalité à cet égard, et surtout occulter sa postérité marxiste, fort peu écologique. Un des apports clés du «socialisme scientifique» de Marx et Engels réside en effet dans l’idée que l’avènement du communisme suppose le plein développement du capitalisme et de ses contradictions. D’où l’apologie paradoxale de la bourgeoisie comme agent nécessaire de la «grande industrie» et des «forces productives».

Et la responsabilité originelle du républicanisme ?

Nourries du saint-simonisme et du positivisme d’Auguste Comte, une partie des élites républicaines - pas toutes, certes ! - croit en une progression de l’humanité par stades successifs, dont le plus élevé serait l’âge industriel. Ils lient les progrès politiques (le suffrage universel, la démocratie représentative…), aux progrès scientifiques et industriels. Il y a chez certains savants et idéologues républicains un culte scientiste de la science et des techniques, vouées à dominer la nature. Une tendance repérable aussi dans le socialisme et le progressisme américains, ou dans le «fabianisme» anglais.

Tout au long de l’histoire de la gauche, il y a pourtant eu des «brèches écologiques». Qu’entendez-vous par là ?

Des esprits fidèles aux idéaux émancipateurs ont perçu les impasses du productivisme et prôné une réorientation - et pas seulement des marginaux. Pourquoi la gauche, par exemple, a-t-elle oublié Franz Schrader (1844-1924) ? Ce géographe reconnu avertissait que l’humanité allait détruire la planète, qu’il fallait absolument préserver les forêts vierges, et que l’âge industriel, faute d’être vraiment rationnel, conduirait à la catastrophe climatique. Ce souci de la nature, on le retrouve parmi des anarchistes, souvent férus de science, mais aussi, dès le début du XXe siècle, dans les mouvements de protection de l’environnement aux Etats-Unis, en Russie ou en Suisse. Certains sont apolitiques, d’autres progressistes, mais tous travaillent à un changement de trajectoire.

Vous racontez même un fait méconnu : la Russie de Lénine aurait pu devenir un modèle d’écologie !

Sous le tsarisme, il existe déjà un fort réseau associatif de protection de la nature. Ses acteurs, parfois libéraux et progressistes, voient dans la Révolution l’opportunité d’imposer des réformes écologiques. Alors que les bolcheviks veulent nationaliser les terres, des naturalistes russes, conscients des fléaux de la propriété privée, saisissent l’occasion : ils persuadent Lénine de créer une grande politique de parcs nationaux, d’appuyer une écologie scientifique dans les universités, etc. Mais la guerre civile, l’impératif industriel et l’intériorisation des dogmes du taylorisme vont l’emporter chez Lénine et Trotski. Sans parler du totalitarisme sous Staline : l’écologie est alors écrasée par une idéologie démiurgique délirante de la toute-puissance de l’homme sur la société et la nature.

Pourquoi même les boucheries des deux guerres mondiales ne décillent pas les grands partis de gauche ?

Dans leur fascination productiviste, les mouvements de gauche laissent souvent la critique de l’industrialisme aux conservateurs, voire à l’extrême droite. L’après-guerre de 1945 est une nouvelle occasion manquée. Certes, des congrès et des alertes soulignent que l’humanité prend une voie écologiquement mortifère, mais sans grands effets. Là encore, il est d’ailleurs trop facile de juger rétrospectivement : pour beaucoup, notamment à gauche, seule la «croissance» - devenue mot fétiche - empêchera l’effondrement économique des années 30 et le retour des frustrations des masses, foyers de la barbarie totalitaire et du cataclysme de la guerre.

Un vrai tournant se produit pourtant dans les années 60 et 70. Pourquoi ?

Avec l’accélération de la croissance, les dégâts écologiques et civilisationnels ressortent aussi. L’impasse du modèle apparaît même dans les hautes sphères. En témoignent le succès du livre l’Ere de l’opulence, de l’Américain John Kenneth Galbraith, éminence grise des Démocrates, et plus encore l’écho du «Rapport Meadow» sur «les limites à la croissance» (1972) du Club de Rome. La contestation vient aussi d’en bas : les rébellions étudiantes contre la guerre du Vietnam, depuis les campus américains jusqu’à Mai 68, ne sont pas explicitement écologistes, mais leur anti-autoritarisme, leur critique du complexe militaro-industriel et de la «société de consommation» préparent le terrain. Une critique globale du système productiviste et de ses dégâts sur la nature perce alors à gauche, qui ne se résume plus aux enjeux de redistribution des fruits de la croissance.

Pourquoi la greffe n’a pas pris entre l’écologie et les grands partis de gauche français qui accèdent au pouvoir ?

La trajectoire de la gauche est tributaire du Programme commun, avec ses nationalisations et son idéologie productiviste. Le Parti communiste français a toujours été dans le déni de la crise écologique - à l’inverse du PC italien qui, dès les années 70, a entrevu une voie écosocialiste. Il a même voulu discréditer le Club de Rome, caricaturé en complot d’une élite mondialisée et européiste cherchant à noyer le peuple français dans l’austérité. Au Parti socialiste, François Mitterrand aimait le terroir plus que l’écologie et, à sa gauche, Jean-Pierre Chevènement restera le chantre d’un productivisme national. Enfin, la «deuxième gauche», qui avait parfois articulé autogestion et projet écologique, s’est essoufflée : quand elle a conquis une certaine hégémonie, elle a pris un visage bien plus technocratique et gestionnaire.

Quel que soit le pays, les gauches auraient-elles de toute façon pu contrer le néolibéralisme et son combat contre l’écologie ?

Les rapports de forces étaient très défavorables. Dans les années 70, l’essoufflement du modèle fordiste pouvait laisser espérer une alternative, mais c’est alors que les néolibéraux ont lancé une contre-offensive visant à réprimer les rébellions démocratiques et ouvrières, à discréditer les associations de consommateurs ou les militants écologiques. En 1990, alors que le mur de Berlin vient de tomber, le gratin du néolibéralisme réuni dans la Société du Mont-Pèlerin (1) infléchit la bataille : le nouveau péril, c’est aussi l’environnementalisme. Et ils avaient les forces économiques pour soutenir leur combat anti-écologique et climatosceptique. Reste un point révélateur : le rejet dévastateur de l’écologie par les néolibéraux a très longtemps échappé aux radars de la gauche. Ce qui en dit long sur son imaginaire, sur sa propre religion de la croissance et sur son incapacité à construire un possible alternatif.

(1) Groupe de réflexion fondé en Suisse en 1947 notamment par les économistes Friedrich Hayek et Milton Friedman.

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3 mars 2019 7 03 /03 /mars /2019 09:08

Avec la diffusion de l’agriculture et l’apparition des États, le Néolithique, fin de la Préhistoire, a longtemps été perçue comme le début des progrès de l’humanité. Mais, à l’heure du réchauffement climatique, se dessine un portrait plus nuancé de cette période marquée par de grands défrichements et la naissance des inégalités : l’aube de la crise écologique ? L’anthropologue américain James C. Scott relit les bouleversements du Néolithique. Il affirme que la naissance de l’Etat n’avait rien d’inéluctable, et que la vie «barbare» était bien plus enviable. Par Jean-Yves Grenier le 27 février 2019 pour Libération à propos de « Homo Domesticus » de James C. Scott (ed. La Découverte).

Homo domesticus, de James C. Scott

Nul doute : la naissance de l’agriculture au Néolithique, puis de l’État vers la fin du IVe millénaire est à l’origine de la civilisation. Dans ce livre passionnant de bout en bout, James C. Scott, anthropologue renommé de la Yale University, ne remet pas en cause ce grand récit mais l’explication qu’on lui en donne. Il propose ainsi une autre histoire du commencement des sociétés humaines, introduisant une chronologie plus complexe. Il suggère surtout une analyse de l’avènement de l’État qui va à rebours de bien des certitudes.

La transformation par l’être humain de son environnement naturel est bien antérieure au Néolithique, estime Scott, qui situe ce moment à la domestication du feu. Les premiers feux d’origine anthropique remontent au moins à 400 000 ans, soit bien avant l’apparition des êtres humains modernes du point de vue anatomique (200 000 ans). La cuisson des aliments favorisant la digestion, l’Homo sapiens a pu dès lors se contenter d’une quantité bien moindre de nourriture. Ces gains d’efficacité nutritionnelle ont comme conséquence à la fois une notable augmentation de la taille du cerveau et une concentration accrue des populations. Les établissements sédentaires apparaissent cependant bien plus tard (vers 12 000 avant notre ère) quand des populations de chasseurs-cueilleurs s’installent dans des zones humides (Mésopotamie ou la vallée du fleuve Jaune, en Chine), dont les ressources alimentaires variées et abondantes mettent fin à leur nomadisme. La sédentarité, insiste Scott, n’est donc pas liée à l’agriculture et, au début, les céréales ne sont qu’un complément alimentaire. Elles s’imposent ensuite, peu à peu, du fait de la pression démographique et de la difficulté des populations sédentaires à extraire toujours plus de ressources de leur environnement. C’est donc un choix contraint. «Les humains se sont abstenus le plus longtemps possible de faire de l’agriculture et de l’élevage les pratiques de subsistance dominantes en raison des efforts qu’ils exigeaient.»

Cette naissance de l’agriculture doit-elle être comprise comme un «processus de civilisation», s’interroge Scott ? Sa réponse est négative. Les activités exigeantes et routinières des agriculteurs sont synonymes de discipline et de soumission à un travail ordonné jusqu’alors inconnu de l’espèce humaine. La moindre variété des ressources consommées a appauvri le régime alimentaire sans lui offrir de meilleures garanties en termes de subsistance, la dépendance à l’égard du climat devenant de plus en plus forte.

Sédentarité et agriculture rendaient possible, mais pas inéluctable, la naissance de l’État. En Basse-Mésopotamie, les villages néolithiques autonomes se maintiennent pendant au moins deux millénaires. Mais l’apparition d’une longue période sèche entre 3 500 et 2 500 avant notre ère provoqua une concentration accrue et un affaiblissement des populations, condition idéale pour l’émergence de l’État. Ce dernier leur assure aide et protection en échange d’un contrôle des richesses par le biais de l’impôt. Il est frappant de constater que les premiers grands États de l’Antiquité - Mésopotamie, Egypte, vallée de l’Indus, fleuve Jaune - «sont tous des États céréaliers». La raison, selon l’auteur, est que seules les céréales peuvent servir de base à l’impôt du fait de leur divisibilité, de leur visibilité, ainsi que de la possibilité de les stocker et de les transporter. Une richesse fiscale idéale. Aucune autre plante ne possède toutes ces caractéristiques. A l’encontre de ceux qui pensent que des élites bienveillantes ont créé l’État pour être au service de la communauté, Scott affirme au contraire qu’il est «à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres» ! Contrôler et mettre au travail le plus grand nombre d’individus, voilà le premier objectif de l’État. En Basse-Mésopotamie, pendant ses deux premiers millénaires d’existence, l’État mène des guerres moins pour faire des conquêtes que pour soumettre de nouvelles populations ou empêcher les anciennes de fuir. Le recours massif à l’esclavage répond à la même exigence. Ces concentrations humaines - la ville d’Uruk, siège du premier État mésopotamien, compta peut-être jusqu’à 50 000 habitants - sont aussi la cause d’une grande fragilité, beaucoup d’États disparaissant après quelques générations. Outre le risque de révolte, les fortes densités favorisent les maladies. Beaucoup de celles qui nous sont familières (rougeole, diphtérie, etc.) sont apparues pour la première fois dans les États archaïques.

A l’inverse, insiste Scott, les populations nomades sont à la fois protégées des maladies et disposent d’une nourriture plus variée que les seules céréales. Elles «étaient souvent bien mieux nourries que les habitants des grands Etats, et leur vie était à la fois moins dure et plus longue». Ces populations nous sont cependant inconnues. L’histoire des peuples sans États est toujours écrite par les scribes des palais royaux, et pour eux, il ne s’agit que de «barbares».

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2 mars 2019 6 02 /03 /mars /2019 10:41
Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h

Le 9 mars 2019 - 11H
 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 09:02

L’industrie numérique prospère grâce à un principe presque enfantin : extraire les données personnelles et vendre aux annonceurs des prédictions sur le comportement des utilisateurs. Mais, pour que les profits croissent, le pronostic doit se changer en certitude. Pour cela, il ne suffit plus de prévoir : il s’agit désormais de modifier à grande échelle les conduites humaines. Par Shoshana Zuboff pour Le Monde Diplomatique. Lire aussi " S'approprier les technologies nouvelles, sans les subir " et Pour un service public des données.

De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance

Cette journée de juillet 2016 fut particulièrement éprouvante pour David. Il avait passé de longues heures à auditionner les témoins de litiges assurantiels dans un tribunal poussiéreux du New Jersey où, la veille, une coupure d’électricité avait eu raison du système d’air conditionné. Enfin chez lui, il s’immergea dans l’air frais comme on plonge dans l’océan. Pour la première fois depuis le matin, il respira profondément, se servit un apéritif et monta à l’étage afin de s’accorder une longue douche. La sonnette retentit au moment même où l’eau commençait à ruisseler sur ses muscles endoloris. Il enfila un tee-shirt et un short, puis dévala les escaliers. En ouvrant la porte, il se retrouva nez à nez avec deux adolescents qui agitaient leurs téléphones portables sous son nez.

— Hé ! vous avez un Pokémon dans votre jardin. Il est pour nous ! On peut aller l’attraper ?

— Un quoi ?

Ce soir-là, David fut dérangé encore quatre fois par des inconnus impatients d’accéder à son jardin et furieux de se voir congédiés. Ils poussaient des cris et scrutaient sa maison à travers l’écran de leur smartphone, à la recherche des fameuses créatures de « réalité augmentée ». Vue à travers leurs appareils, cette portion du monde laissait paraître leurs Pokémon, mais aux dépens de tout le reste. Le jeu s’était emparé de la maison et du monde alentour. Il s’agissait là d’une nouvelle invention commerciale : une déclaration d’expropriation qui transforme la réalité en une étendue d’espaces vides prêts à être exploités au profit d’autres. « Combien de temps cela va-t-il durer ?, se demandait David. De quel droit ? Qui dois-je appeler pour que cela cesse ? »

Ni lui ni les joueurs pendus à sa sonnette ne soupçonnaient qu’ils avaient été réunis ce soir-là par une logique audacieuse et sans précédent : le capitalisme de surveillance.

En 1999, Google, malgré l’éclat de son nouveau monde, avec ses pages Web consultables en un clic et ses capacités informatiques croissantes, ne disposait d’aucune stratégie pour faire fructifier l’argent de ses investisseurs prestigieux.

Les utilisateurs apportaient la matière première sous la forme de données comportementales, lesquelles étaient récoltées pour améliorer la vitesse, la précision et la pertinence des résultats afin de concevoir des produits annexes comme la traduction. Du fait de cet équilibre des pouvoirs, il eût été financièrement risqué, voire contre-productif, de rendre le moteur de recherche payant pour ses utilisateurs. La vente des résultats de recherche aurait aussi créé un précédent dangereux pour la multinationale, en assignant un prix à des informations dont son robot indexateur s’était déjà emparé sans verser de rétribution. Sans appareils du type de l’iPod d’Apple, avec ses chansons au format numérique, pas de plus-value, pas de marge, et rien à transformer en profit.

À l’époque, Google reléguait la publicité à l’arrière-plan : l’équipe d’AdWords, sa régie publicitaire, comptait... sept personnes, dont la plupart partageaient l’antipathie des fondateurs à l’égard de leur spécialité. Mais, en avril 2000, la fameuse « nouvelle économie » entre brutalement en récession, et un séisme financier secoue le jardin d’Éden de la Silicon Valley. La réponse de Google entraîne alors une mutation cruciale, qui va transformer AdWords, Google, Internet et la nature même du capitalisme de l’information en un projet de surveillance formidablement lucratif.

La logique d’accumulation qui assurera la réussite de Google apparaît clairement dans un brevet déposé en 2003 par trois de ses meilleurs informaticiens, intitulé : « Générer des informations utilisateur à des fins de publicité ciblée ». La présente invention, expliquent-ils, vise « à établir les informations de profils d’utilisateurs et à utiliser ces dernières pour la diffusion d’annonces publicitaires (1) ». En d’autres termes, Google ne se contente plus d’extraire des données comportementales afin d’améliorer les services. Il s’agit désormais de lire dans les pensées des utilisateurs afin de faire correspondre des publicités avec leurs intérêts. Lesquels seront déduits des traces collatérales de leur comportement en ligne. La collecte de nouveaux jeux de données appelés « profil utilisateur » (de l’anglais user profile information) va considérablement améliorer la précision de ces prédictions.

D’où proviennent ces informations ? Pour reprendre les mots des détenteurs du brevet, elles « pourront être déduites ». Leurs nouveaux outils permettent de créer des profils par l’intégration et l’analyse des habitudes de recherche d’un internaute, des documents qu’il demande ainsi que d’une myriade d’autres signaux de comportement en ligne, même lorsqu’il ne fournit pas directement ces renseignements. Un profil, préviennent les auteurs, « peut être créé (ou mis à jour, ou élargi) même lorsque aucune information explicite n’est donnée au système ». Ainsi manifestent-ils leur volonté de surmonter les éventuelles frictions liées aux droits de décision de l’utilisateur, ainsi que leur capacité à le faire. Les données comportementales, dont la valeur a été « épuisée » du point de vue de l’amélioration des recherches, formeront désormais la matière première essentielle — exclusivement détenue par Google — à la construction d’un marché de la publicité en ligne dynamique. Ces informations collectées en vue d’usages autres que l’amélioration des services constituent un surplus. Et c’est sur la base de cet excédent comportemental que la jeune entreprise accède aux profits « réguliers et exponentiels » nécessaires à sa survie.

L’invention de Google met au jour de nouvelles possibilités de déduire les pensées, les sentiments, les intentions et les intérêts des individus et des groupes au moyen d’une architecture d’extraction automatisée qui fonctionne comme un miroir sans tain, faisant fi de la conscience et du consentement des concernés. Cet impératif d’extraction permet de réaliser des économies d’échelle qui procurent un avantage concurrentiel unique au monde sur un marché où les pronostics sur les comportements individuels représentent une valeur qui s’achète et se vend. Mais surtout, le miroir sans tain symbolise les relations sociales de surveillance particulières fondées sur une formidable asymétrie de savoir et de pouvoir.

Soudain autant que retentissant, le succès d’AdWords entraîne une expansion significative de la logique de surveillance commerciale. En réponse à la demande croissante de clics de la part des publicitaires, Google commence par étendre le modèle au-delà de son moteur de recherche pour transformer Internet tout entier en un vaste support pour ses annonces ciblées. Selon les mots de Hal Varian, son économiste en chef, il s’agissait alors pour le géant californien d’appliquer ses nouvelles compétences en matière « d’extraction et d’analyse » aux contenus de la moindre page Internet, aux moindres gestes des utilisateurs en recourant aux techniques d’analyse sémantique et d’intelligence artificielle susceptibles d’en extraire du sens. Dès lors, Google put évaluer le contenu d’une page et la manière dont les utilisateurs interagissent avec elle. Cette « publicité par ciblage de centres d’intérêt » basée sur les méthodes brevetées par l’entreprise sera finalement baptisée AdSense. En 2004, la filiale engendrait un chiffre d’affaires quotidien de 1 million de dollars ; un chiffre multiplié par plus de vingt-cinq en 2010.

Tous les ingrédients d’un projet lucratif se trouvaient réunis : excédent d’informations comportementales, sciences des données, infrastructure matérielle, puissance de calcul, systèmes algorithmiques et plates-formes automatisées. Tous convergeaient pour engendrer une « pertinence » sans précédent et des milliards d’enchères publicitaires. Les taux de clics grimpèrent en flèche. Travailler sur AdWords et AdSense comptait désormais autant que travailler sur le moteur de recherche. Dès lors que la pertinence se mesurait au taux de clics, l’excédent de données comportementales devenait la clé de voûte d’une nouvelle forme de commerce dépendant de la surveillance en ligne à grande échelle. L’introduction en Bourse de Google en 2004 révèle au monde le succès financier de ce nouveau marché. Mme Sheryl Sandberg, ancienne cadre de Google passée chez Facebook, présidera à la transformation du réseau social en géant de la publicité. Le capitalisme de surveillance s’impose rapidement comme le modèle par défaut du capitalisme d’information sur la Toile, attirant peu à peu des concurrents de tous les secteurs.

L’économie de surveillance repose sur un principe de subordination et de hiérarchie. L’ancienne réciprocité entre les entreprises et les utilisateurs s’efface derrière le projet consistant à extraire une plus-value de nos agissements à des fins conçues par d’autres — vendre de la publicité. Nous ne sommes plus les sujets de la réalisation de la valeur. Nous ne sommes pas non plus, comme d’aucuns l’ont affirmé, le « produit » que vend Google. Nous sommes les objets dont la matière est extraite, expropriée, puis injectée dans les usines d’intelligence artificielle de Google qui fabriquent les produits prédictifs vendus aux clients réels : les entreprises qui paient pour jouer sur les nouveaux marchés comportementaux.

Sous couvert de « personnalisation »

Premier responsable de la marque Google, M. Douglas Edwards raconte une réunion tenue en 2001 avec les fondateurs autour de la question « Qu’est-ce que Google ? ». « Si nous avions une catégorie, méditait M. Larry Page, cofondateur de l’entreprise, ce serait les informations personnelles (…). Les endroits qu’on a vus. Nos communications (…). Les capteurs ne coûtent rien (…). Le stockage ne coûte rien. Les appareils photographiques ne coûtent rien. Les gens vont générer d’énormes quantités de données (…). Tout ce que vous aurez entendu, vu ou éprouvé deviendra consultable. Votre vie entière deviendra consultable (2). »

La vision de M. Page offre un fidèle reflet de l’histoire du capitalisme, qui consiste à capter des choses extérieures à la sphère commerciale pour les changer en marchandises. Dans son essai La Grande Transformation, publié en 1944, l’économiste Karl Polanyi décrit l’avènement d’une économie de marché autorégulatrice à travers l’invention de trois « marchandises fictives ». Premièrement, la vie humaine subordonnée aux dynamiques de marché et qui renaît sous la forme d’un « travail » vendu et acheté. Deuxièmement, la nature convertie en marché, qui renaît comme « propriété foncière ». Troisièmement, l’échange devenu marchand et ressuscité comme « argent ». Les détenteurs actuels du capital de surveillance ont créé une quatrième marchandise fictive, extorquée à la réalité expérimentale d’êtres humains dont les corps, les pensées et les sentiments sont aussi intacts et innocents que l’étaient les prairies et forêts dont regorgeait la nature avant son absorption par le marché. Conformément à cette logique, l’expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de « comportements ». Traduits en données, ces derniers prennent place dans l’interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s’achètent et se vendent.

Cette nouvelle forme de marché part du principe que servir les besoins réels des individus est moins lucratif, donc moins important, que vendre des prédictions de leur comportement. Google a découvert que nous avions moins de valeur que les pronostics que d’autres font de nos agissements.

Cela a tout changé.

La première vague de produits prédictifs fut portée par l’excédent de données extraites à grande échelle sur Internet afin de produire des annonces en ligne « pertinentes ». À l’étape suivante, il fut question de la qualité des prédictions. Dans la course à la certitude maximale, il apparut clairement que les meilleures prédictions devraient s’approcher le plus possible de l’observation. À l’impératif d’extraction s’ajouta une deuxième exigence économique : l’impératif de prédiction. Ce dernier se manifeste d’abord par des économies de gamme.

L’excédent de données comportementales doit être non seulement abondant, mais également varié. Obtenir cette variété impliquait d’étendre les opérations d’extraction du monde virtuel au monde réel, là où nous menons notre « vraie » vie. Les capitalistes de surveillance comprenaient que leur richesse future passait par le développement de nouvelles chaînes d’approvisionnement sur les routes, au milieu des arbres, à travers les villes. Ils tenteraient d’accéder à votre système sanguin, à votre lit, à vos conversations matinales, à vos trajets, à votre footing, à votre réfrigérateur, à votre place de parking, à votre salon.

De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance

Une seconde dimension, plus critique encore que la variété, caractérise désormais la collecte des données : l’approfondissement. Pour obtenir des prédictions comportementales très précises et donc très lucratives, il faut sonder nos particularités les plus intimes. Ces opérations d’approvisionnement visent notre personnalité, nos humeurs, nos émotions, nos mensonges et nos fragilités. Tous les niveaux de notre vie personnelle sont automatiquement captés et comprimés en un flux de données à destination des chaînes de montage qui produisent de la certitude. Accomplie sous couvert de « personnalisation », une bonne part de ce travail consiste en une extraction intrusive des aspects les plus intimes de notre quotidien.

De la bouteille de vodka « intelligente » au thermomètre rectal connecté, les produits destinés à interpréter, suivre, enregistrer et communiquer des données prolifèrent. Sleep Number, qui fournit « des lits intelligents dotés d’une technologie de suivi du sommeil », collecte également « des données biométriques et des données relatives à la manière dont vous, un enfant ou toute autre personne utilise le lit, notamment les mouvements du dormeur, ses positions, sa respiration et sa fréquence cardiaque ». Elle enregistre aussi tous les sons émis dans votre chambre…

Nos maisons sont dans la ligne de mire du capitalisme de surveillance. Des entreprises spécialisées se disputaient en 2017 un marché de 14,7 milliards de dollars pour des appareils ménagers connectés, contre 6,8 milliards l’année précédente. À ce rythme-là, le montant atteindra 101 milliards de dollars en 2021. Commercialisés depuis quelques années, des objets absurdes se tiennent à l’affût dans nos intérieurs : brosse à dents intelligente, ampoule intelligente, tasse à café intelligente, four intelligent, extracteur de jus intelligent, sans oublier les couverts intelligents censés améliorer notre digestion. D’autres semblent plus inquiétants : une caméra de surveillance à domicile avec reconnaissance faciale, un système d’alarme qui repère les vibrations inhabituelles précédant un cambriolage, des GPS d’intérieur, des capteurs qui s’adaptent à tous les objets pour analyser le mouvement et la température, sans oublier des cafards cyborgs qui détectent les sons. Même la chambre du nourrisson est repensée pour devenir une source de surplus comportemental.

Tandis que la course aux profits générés par la surveillance s’exacerbe, les capitalistes s’aperçoivent que les économies de gamme ne suffisent pas. Certes, l’excédent de données doit être abondant et varié ; mais le moyen le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. J’appelle « économies de l’action » ces processus inventés pour y parvenir : des logiciels configurés pour intervenir dans des situations réelles sur des personnes et des choses réelles. Toute l’architecture numérique de connexion et de communication est désormais mobilisée au service de ce nouvel objectif. Ces interventions visent à augmenter la certitude en influençant certaines attitudes : elles ajustent, adaptent, manipulent, enrôlent par effet de groupe, donnent un coup de pouce. Elles infléchissent nos conduites dans des directions particulières, par exemple en insérant une phrase précise dans notre fil d’actualités, en programmant l’apparition au moment opportun d’un bouton « achat » sur notre téléphone, en coupant le moteur de notre voiture si le paiement de l’assurance tarde trop, ou encore en nous orientant par GPS dans notre quête de Pokémon. « Nous apprenons à écrire la musique, explique un concepteur de logiciels. Ensuite, nous laissons la musique les faire danser. Nous pouvons mettre au point le contexte qui entoure un comportement particulier afin d’imposer un changement... Nous pouvons dire au réfrigérateur : “Verrouille-toi parce qu’il ne devrait pas manger”, ou ordonner à la télé de s’éteindre pour que vous vous couchiez plus tôt. »

Depuis que l’impératif de prédiction a déplacé les opérations d’approvisionnement dans le monde réel, les fournisseurs de biens ou de services dans des secteurs bien établis, loin de la Silicon Valley, salivent à leur tour à l’idée des profits issus de la surveillance. En particulier les assureurs automobiles, impatients de mettre en place la télématique — les systèmes de navigation et de contrôle des véhicules. Ils savent depuis longtemps que les risques d’accident sont étroitement corrélés au comportement et à la personnalité du conducteur, mais, jusqu’ici, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Un rapport des services financiers du cabinet de conseil Deloitte recommande désormais la « minimisation du risque » (un euphémisme qui, chez un assureur, désigne la nécessité de garantir les profits) à travers le suivi et la sanction de l’assuré en temps réel — une approche baptisée « assurance au comportement ». D’après le rapport de Deloitte, « les assureurs peuvent suivre le comportement de l’assuré en direct, en enregistrant les heures, les lieux et les conditions de circulation durant ses trajets, en observant s’il accélère rapidement ou s’il conduit à une vitesse élevée, voire excessive, s’il freine ou tourne brusquement, s’il met son clignotant (3) ».

À mesure que la certitude se substitue à l’incertitude, les primes d’assurance, qui auparavant reflétaient les aléas inévitables de la vie quotidienne, peuvent grimper ou chuter d’une milliseconde à l’autre, grâce à la connaissance précise de la vitesse à laquelle vous conduisez vers votre lieu de travail après une matinée particulièrement tendue passée à vous occuper d’un enfant malade, ou d’un dérapage plus ou moins contrôlé effectué sur le parking du supermarché.

Toutefois, les outils télématiques ne visent pas seulement à savoir, mais aussi à agir. L’assurance au comportement promet ainsi de réduire les risques à travers des mécanismes conçus pour modifier les conduites et accroître les gains. Cela passe par des sanctions, comme des hausses de taux d’intérêt en temps réel, des malus, des blocages de moteur, ou par des récompenses, comme des réductions, des bonus ou des bons points à utiliser pour des prestations futures.

Spireon, qui se décrit comme la « plus grande entreprise de télématique » dans son domaine, suit et surveille des véhicules et des conducteurs pour les agences de location, les assureurs et les propriétaires de parcs automobiles. Son « système de gestion des dommages collatéraux liés à la location » déclenche des alertes chez les conducteurs qui ont un retard de paiement, bloque le véhicule à distance quand le problème se prolonge au-delà d’une certaine période et le localise en vue de sa récupération.

La télématique inaugure une ère nouvelle, celle du contrôle comportemental. Aux assureurs de fixer les paramètres de conduite : ceinture de sécurité, vitesse, temps de pause, accélération ou freinage brusque, durée de conduite excessive, conduite en dehors de la zone de validité du permis, pénétration dans une zone d’accès restreint. Gavés de ces informations, des algorithmes surveillent, évaluent et classent les conducteurs, et ajustent les primes en temps réel. Comme rien ne se perd, les « traits de caractère » établis par le système sont également traduits en produits prédictifs vendus aux publicitaires, lesquels cibleront les assurés par des publicités envoyées sur leur téléphone.

Lorsqu’il ouvrit la porte ce soir-là, David ignorait que les chasseurs de Pokémon et lui-même participaient à une expérience grandeur nature d’économies de l’action. Ils en étaient les cobayes, et le laborantin en blouse blanche se nommait John Hanke.

Auparavant vice-président de Google Maps et responsable de Street View, M. Hanke a créé en 2010 sa propre rampe de lancement au sein de Google : Niantic Labs, l’entreprise à l’origine de Pokémon Go. Il caressait l’ambition de prendre possession du monde en le cartographiant. Il avait déjà fondé Keyhole, une start-up de cartographie virtuelle à partir d’images satellites financée par la Central Intelligence Agency (CIA) puis rachetée par Google, qui l’a rebaptisée Google Earth. Avec Niantic, il s’attelle à concevoir des jeux en réalité virtuelle qui permettront de traquer et de téléguider les gens sur les territoires que Street View a déjà audacieusement enregistrés sur ses cartes.

Ce jeu repose sur le principe de la « réalité augmentée » et fonctionne comme une chasse au trésor. Une fois que vous téléchargez l’application de Niantic, vous utilisez votre GPS et l’appareil photographique de votre smartphone pour trouver des créatures virtuelles appelées Pokémon. Elles apparaissent sur l’écran comme si elles se trouvaient devant vous : dans le jardin d’un homme qui ne se doute de rien, dans la rue d’une ville, dans une pizzeria, un parc, une pharmacie, etc. Il s’agit de pousser les joueurs à « sortir » et à « partir à l’aventure à pied », dans les espaces à ciel ouvert des villes, des villages et des banlieues. Disponible aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande le 6 juillet 2016, Pokémon Go est devenue en une semaine l’application la plus téléchargée et la plus lucrative aux États-Unis, atteignant vite autant d’utilisateurs actifs sur Android que Twitter.

Terrain de jeu grandeur nature

Six jours seulement après la sortie du jeu, Joseph Bernstein, reporter pour le site d’information en ligne BuzzFeed, conseillait aux utilisateurs de Pokémon Go de se pencher sur les quantités de données que l’application recueillait sur leurs téléphones. TechCrunch, un site spécialisé dans l’actualité des start-up et des nouvelles technologies, exprimait des inquiétudes similaires au sujet de la « longue liste d’autorisations requises par l’application ».

Le 13 juillet 2016, la logique de chasse aux données qui se cache derrière le jeu se précise. En plus des paiements pour des options supplémentaires du jeu, « le modèle économique de Niantic contient une seconde composante, à savoir le concept de lieux sponsorisés », a reconnu M. Hanke dans un entretien avec le Financial Times. Ce nouveau flux de revenus était prévu depuis le départ : les entreprises « paieront Niantic pour figurer parmi les sites du terrain de jeu virtuel, compte tenu du fait que cette présence favorise la fréquentation ». La facturation, expliquait-il, s’effectue sur la base d’un « coût par visite », semblable au « coût par clic » pratiqué par les annonces publicitaires du moteur de recherche Google.

L’idée frappe par sa simplicité : les revenus issus du monde réel sont censés augmenter selon la capacité de Niantic à pousser les gens vers certains sites précis, tout comme Google a appris à extraire toujours plus de données comme un moyen d’adresser des publicités en ligne à des personnes précises. Les composantes et les dynamiques du jeu, associées à la technologie de pointe de la réalité augmentée, incitent les gens à se rassembler dans des lieux du monde réel pour dépenser de l’argent bien réel dans des commerces du monde réel appartenant aux marchés de la prédiction comportementale de Niantic.

L’apogée de Pokémon Go, à l’été 2016, signait l’accomplissement du rêve porté par le capitalisme de surveillance : un laboratoire vivant de la modification comportementale qui conjuguait avec aisance échelle, gamme et action. L’astuce de Pokémon Go consistait à transformer un simple divertissement en un jeu d’un ordre très différent : celui du capitalisme de surveillance — un jeu dans le jeu. Tous ceux qui, rôdant dans les parcs et les pizzerias, ont investi la ville comme un terrain d’amusement servaient inconsciemment de pions sur ce second échiquier bien plus important. Les enthousiastes de cet autre jeu bien réel ne comptaient pas au nombre des agités qui brandissaient leurs portables devant la pelouse de David. Ce sont les véritables clients de Niantic : les entités qui paient pour jouer dans le monde réel, bercées par la promesse de revenus juteux. Dans ce second jeu permanent, on se dispute l’argent que laisse derrière lui chaque membre souriant du troupeau. « La capacité du jeu à servir de vache à lait pour les marchands et autres lieux en quête de fréquentation suscite d’intenses spéculations », s’est réjoui le Financial Times.

Il ne peut y avoir de revenus assurés si on ne s’en donne pas les moyens. Les nouveaux instruments internationaux de modification comportementale inaugurent une ère réactionnaire où le capital est autonome et les individus hétéronomes ; la possibilité même d’un épanouissement démocratique et humain exigerait le contraire. Ce sinistre paradoxe est au cœur du capitalisme de surveillance : une économie d’un nouveau genre qui nous réinvente au prisme de son propre pouvoir. Quel est ce nouveau pouvoir et comment transforme-t-il la nature humaine au nom de ses certitudes lucratives ?
Shoshana Zuboff
Professeure émérite à la Harvard Business School. Auteure de The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, Public Affairs, New York, 2019. 

(1) NDLR. Pour les références, nous renvoyons à l’ouvrage de Shoshana Zuboff.
(2) Douglas Edwards, I’m Feeling Lucky : The Confessions of Google Employee Number 59, Houghton Mifflin Harcourt, New York, 2011.
(3) Sam Friedman et Michelle Canaan, « Overcoming speed bumps on the road to telematics » (PDF), Deloitte, 21 avril 2014.

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 10:05

Mercredi 13 février à 22h passées, au Parlement de Strasbourg, les négociateurs représentant les trois institutions européennes (Parlement, Conseil et Commission) sont parvenus à un accord : la pêche électrique sera totalement interdite aux navires de pêche de l’Union européenne dans toutes les eaux qu'ils fréquentent à compter du 30 juin 2021. Par Bloom le 14 février 2019. Lire aussi BLOOM attaque l’Etat pour excès de pouvoir sur les subventions publiques à la pêche et La pêche industrielle exploite plus de la moitié de la surface des océans.

La pêche électrique sera interdite en Europe en 2021

C’est une victoire pour BLOOM et notre coalition de pêcheurs artisans et d’ONG mais qui interviendra trop tard à notre goût. Ce mercredi 13 février à 22h passées, à Strasbourg, les négociateurs représentant les trois institutions européennes (Parlement, Conseil et Commission) sont parvenus à un accord à propos de l’usage du courant électrique dans le cadre du Règlement « Mesures Techniques » : la pêche électrique sera totalement interdite aux navires de pêche de l’Union européenne dans toutes les eaux qu’ils fréquentent, y compris en dehors de l’UE, au 30 juin 2021. « En 2017, lorsque BLOOM a commencé à faire campagne au Parlement européen, tous les groupes politiques sauf un (la GUE/NGL) acceptaient le principe de la pêche électrique, les pêcheurs artisans n’avaient plus aucun espoir de la voir interdite et le débat portait même sur son extension massive en Europe » rappelle Claire Nouvian, fondatrice de BLOOM. « Le chemin parcouru est gigantesque. Nous revenons de loin. Nous avons entièrement retourné l’écosystème politique en notre faveur et la négociation ce soir n’a quasiment porté que sur la date de l’interdiction, plus personne ne remettait en cause son principe ».

D’ici là, les chalutiers déjà équipés en électricité pourront continuer à utiliser les dérogations qui leur ont été fournies à partir de 2007, c’est-à-dire dans la limite de 5% des flottes de chalutiers à perche des États membres. Aucune nouvelle dérogation ne pourra être dispensée. Par ailleurs, l’accord politique qui a été trouvé précise que la recherche scientifique doit être strictement encadrée avec un nombre limité de bateaux (à six, ce qui est bien trop) et une validation par l’organe scientifique de la Commission européenne (le Comité scientifique, technique et économique de la pêche).

« Enfin ! » s’exclame Mathieu Colléter, responsable des relations institutionnelles chez BLOOM, qui a suivi de près le dossier pêche électrique à Bruxelles. « Il nous aura fallu plus de deux ans de campagne, deux plaintes officielles à la Commission européenne, une demande d’ouverture d’enquête européenne pour fraude, une saisine de BLOOM de la médiatrice européenne, des centaines de RV avec les représentations permanentes des États membres et les parlementaires à Bruxelles pour obtenir cette interdiction totale de la pêche électrique. »

Sabine Rosset, directrice de BLOOM précise qu’une interdiction au 30 juin 2021 est le fruit d’un compromis trop généreux pour les Néerlandais. Acculés à l’interdiction, les industriels défendaient une période de transition de trois ans pour pouvoir continuer à électrocuter l’environnement marin jusqu’en 2022, tandis que BLOOM et les pêcheurs artisans réclamaient une interdiction au 31 juillet 2019. « Une période de transition de plus de deux ans à compter d’aujourd’hui, c’est bien trop long pour les pêcheurs artisans qui subissent depuis des années déjà la concurrence déloyale des navires industriels pêchant illégalement » alerte-t-elle. « D’ici là, la France doit interdire sans plus attendre la pêche électrique dans ses propres eaux pour que les navires néerlandais ne puissent plus pêcher sur nos côtes. Par ailleurs, il est indispensable que les institutions prévoient un plan d’urgence pour accompagner financièrement la pêche artisanale car elle n’a plus les moyens de résister. »

« Lorsque nous avons commencé notre campagne contre la pêche électrique, tout l’écosystème politique jouait contre nous » se rappelle Claire Nouvian, fondatrice de BLOOM. « Nous nous sommes lancés dans cette nouvelle lutte, surdimensionnée pour la petite équipe de BLOOM, car il nous paraissait moralement inacceptable de laisser faire l’électrocution de la vie marine. Mais les découvertes de nos chercheurs Laetitia Bisiaux et Frédéric Le Manach nous ont permis d’exhumer des faits d’une gravité insoupçonnée : nous avons révélé une série de décisions publiques profondément corrompues en faveur des lobbies néerlandais de la pêche industrielle. Notre combat a pris une tournure inattendue de lutte contre une fraude systémique, des abus financiers, des passe-droits et un dysfonctionnement inquiétant des institutions. Aujourd’hui, nous célébrons non seulement une victoire pour le milieu marin et les pêcheurs artisans, mais aussi une victoire des citoyens. Ce résultat rappelle qu’avec persévérance et rigueur, un petit groupe de personnes motivées et soutenues par l’opinion publique peut gagner contre un système politico-industriel radicalement hostile. »

BLOOM rend hommage à la mobilisation des pêcheurs artisans européens, des associations [1] et des citoyens qui ont milité à nos côtés ainsi qu’à certains responsables politiques ayant joué un rôle clef dans le chemin menant à la victoire, comme les eurodéputés Younous Omarjee, Yannick Jadot et Rosa d’Amato. La mobilisation de certains élus a également été déterminante, comme celle d’Isabelle Thomas, de François Ruffin, Erwan Balanant, Paul Christophe, Jean-Luc Mélenchon (et bien d’autres) en France, celle de Frédérique Ries en Belgique, d’Anja Hazekamp aux Pays-Bas et des Britanniques Richard Benyon, Zac Goldsmith, Julie Girling, John Flack et Peter Aldous.

Frédéric Le Manach conclut en rappelant : « la Commission européenne a reconnu le bienfondé de notre plainte à propos de l’illégalité de 83% des licences de pêche électrique et a annoncé vouloir ouvrir une procédure d’infraction à l’encontre des Pays-Bas, mais la décision dépend du Collège des Commissaires. Or nous avons appris dans la nuit du 12 au 13 février, une fois de plus par les journalistes néerlandais, que la décision aurait été prise de ne pas poursuivre les Pays-Bas pour leurs licences illégales. C’est de cette façon également que nous avons découvert la décision de l’Office de lutte anti-fraude [2] de ne pas ouvrir d’enquête à la suite de la plainte de BLOOM, ça commence à bien faire ! Nous demandons à Jean-Claude Juncker de s’exprimer publiquement pour nous dire si oui non le Collège des Commissaires a bloqué la demande de la Direction des pêches (DG MARE) d’entamer une procédure à l’encontre des Pays-Bas. D’autre part, les millions d’euros perçus au titre de licences illégales doivent être rendus aux contribuables européens, coûte que coûte. Nous n’en resterons pas là ».

L’accord trouvé sur l’interdiction de la pêche électrique doit encore être entériné par le Parlement européen au cours s'un vote en session plémière [3]. « C’est une étape obligatoire mais sans risque. Une fois qu’un compromis a été trouvé sur un terrain politique aussi sensible, il est quasiment impossible que le Parlement le mette en péril » précise Mathieu Colléter.

BLOOM remercie les Chefs réunis sous l’impulsion de Christopher Coutanceau, le réseau Relais & Châteaux, le réseau Euro-Toques, le Collège Culinaire de France, Intermarché et Carrefour qui ont choisi de ne plus commercialiser d’espèces provenant des Pays-Bas ainsi que l’association des Poissonniers de France.

Les grandes étapes de notre combat...

Les grandes étapes de notre combat...

CHRONOLOGIE EXPRESS

  • Pour rappel, BLOOM a révélé en octobre 2017, en portant plainte contre les Pays-Bas, que 83% des licences de pêche électrique des néerlandais étaient illégales. Le 1er février 2019, sur injonction de la Médiatrice européenne, la Commission a confirmé à BLOOM le bienfondé de notre plainte et affirmé vouloir ouvrir une procédure officielle d’infraction contre les Pays-Bas. La décision finale revient au Collège des Commissaires. Jean-Claude Juncker, interrogé par BLOOM, n’a toujours pas précisé quand cette décision serait prise.
  • En janvier 2018, BLOOM a révélé que la décision de la Commission européenne d’autoriser l’électricité, considérée jusqu’en 2006 comme une méthode de pêche destructrice, avait été délibérément prise CONTRE les avis scientifiques.
  • Le 16 janvier 2018, après un effort hors du commun des équipes de BLOOM, des pêcheurs artisans et d’une coalition d’ONG orchestrée par BLOOM, le Parlement européen vote pour une interdiction totale et définitive de la pêche électrique en Europe.
  • En juin 2018, BLOOM obtient le fichier des subventions allouées au secteur de la pêche néerlandais et révèle, en novembre que le développement, majoritairement illégal, de la pêche électrique en Europe, s’est fait à l’aide de 21,5 millions d’euros d’argent publicBLOOM a également porté plainte et demandé l’ouverture d’une enquête pour fraude à l’Office européen de lutte antif fraude (OLAF) au sujet de ces subventions indues.
  • Le 6 novembre 2018, sans réponse des institutions à propos des licences et des subventions illégales, BLOOM saisit la médiatrice européenne pour mauvaise administration et renouvelle sa plainte à l’OLAF.
  • Sommée de répondre avant le 31 janvier 2019, la Commission européenne finit par confirmer à BLOOM que nos accusations sont fondées : les licences sont illégales et la Direction des pêches de la Commission demande l’ouverture d’une procédure d’infraction à l'encontre des Pays-Bas.

     

Ensemble, remportons d'autres victoires !

L’enquête de Cash Investigation sur la pêche industrielle a mis en lumière la cause principale de la surpêche et un combat de la première heure pour BLOOM : les subventions publiques. L'argent public alimente principalement la destruction de l'océan et des pêcheurs. Assurer la survie des pêcheurs artisans et un environnement marin sain exige de changer le modèle économique du secteur de la pêche et de lutter contre les incitations économiques à détruire plutôt qu'à préserver nos richesses naturelles et nos équilibres sociaux.

Aidez-nous à gagner ce nouveau combat : coupons court aux subventions qui alimentent la surpêche !

DÉCOUVREZ NOTRE COMBAT

[1] Blue Marine Foundation; Blue Ventures; COAST; End Ecocide; Irish Wildlife Trust; Lonxanet; Notre Affaire A Tous; Open Seas; The Black Fish; Shark Project Germany; Slow Food; LIFE;NUTFA; SIFT; IJmuiden fishermen; Coalition Clean Baltic; Pan Cypriot Association of Professional Fishermen; Fishermen United; Fileyeurs Hauts-de-France; IIMRO; Leigh and Southend fishermen; Lowestoft Fish Market Alliance; Thanet fishermen / Queenbourgh fishermen; Plateforme Petite Pêche; Fischereischutzverband Schleswig-Holstein; MedReact; C-LIFE; Foreningen for Skånsomt Kystfiskeri; Climaxi.

[2] https://www.bloomassociation.org/wp-content/uploads/2019/02/4-fév-2019-BLOOM-Lettre-OLAF.pdf

[3] Ce vote doit nécessairement avoir lieu au plus tard la semaine du 15 avril, qui ouvrira la dernière session plénière du Parlement européen avant les élections.

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 11:58

Comment répondre à la fois aux aspirations des gilets jaunes et à l'impératif écologique ? Une piste : la création d'une « carte carbone » qui repose sur un quota annuel de droits d'émissions de CO2 pour chaque habitant. Tribune d’Yves Cochet, président de l'institut Momentum, ancien ministre de l'Environnement, parue le 12 février 2019 dans Libération. Lire aussi Des taxes carbone efficaces et approuvées par la population – c’est possible !

Dans une station-service d'Arnage, le 6 décembre. Photo Jean-François Monier. AFP

Dans une station-service d'Arnage, le 6 décembre. Photo Jean-François Monier. AFP

Chacun se lamente sur l’apparente contradiction entre la vigueur du mouvement des gilets jaunes et la soi-disant nécessaire hausse de la taxe sur les carburants, pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Curieusement, malgré notre attention, voire notre addiction aux chaînes d’information en continu, qui alternent le direct manifestant et le plateau de grands débatteurs par centaines d’heures, nous n’avons jamais entendu, depuis deux mois, l’énoncé d’une proposition rationnelle qui permettrait de répondre tout à la fois aux objectifs des COP climatiques et aux aspirations des gilets jaunes.

Cette proposition se nomme « carte carbone ». Elle a été envisagée au Royaume-Uni sous les gouvernements de Tony Blair et Gordon Brown, justement après un épisode très intense de protestation sociale autour d’un projet de hausse de taxe sur les carburants. Après ces « fuel protests », le gouvernement cherchait à imaginer des formes de politiques énergétiques et climatiques qui ne reposent pas sur des taxes, définitivement trop impopulaires.

La carte carbone se déplie ainsi : chaque habitant de la France reçoit un quota annuel de droits d’émissions de CO2 qui encadre toute consommation d’énergie (pétrole, gaz, charbon, électricité…). Si, par exemple, vous voulez faire le plein dans une station-service, vous payez le carburant en euros et votre carte carbone à puce est également décrémentée des droits d’émissions correspondant à la quantité de carburant que vous avez achetée. Le budget carbone de la France –c’est-à-dire la quantité nationale d’émissions de CO2 – doit diminuer régulièrement jusqu’en 2050 pour atteindre alors -75% du volume de nos émissions de 1990 (objectif des COP et engagement de la France). En conséquence, les quotas individuels annuels, strictement égaux d’une personne à l’autre, diminuent en même proportion. Ainsi, contrairement à la taxe carbone dont l’effet climatique est incertain et le rejet social patent, la carte carbone permet à coup sûr de respecter l’objectif de diminution de nos émissions de CO2 et de fonder la solidarité entre nos concitoyens. « Cap and share », disent nos amis anglais, « plafonner et partager ».

Une justice sociale garantie

Certes, tout le monde n’a pas la même consommation d’énergie. Des bourses d’échanges, régionales ou nationale, seraient mises en place pour permettre aux plus gros consommateurs d’acheter des unités supplémentaires aux plus économes, si ces derniers en ont à revendre. La justice sociale est doublement garantie avec la carte carbone. D’abord, en situation de pénurie, chacun a sa part réservée d’énergie (le quota individuel de chacun) : c’est en effet en limitant la demande des plus gros consommateurs qu’on assure une consommation minimale pour tous. Deuxièmement, au vu de la corrélation très forte entre niveaux de revenu et niveaux de consommation d’énergie, la possibilité d’acheter et de vendre des quotas bénéficie aux plus pauvres. En effet, ces derniers sont à la fois ceux qui consacrent la plus grande proportion de leur revenu à l’achat d’énergie et ceux qui en consomment le moins en quantité, d’où l’injustice sociale flagrante des politiques de taxe sur les carburants. Conséquemment, une politique énergétique qui s’appuie plus sur les quantités (quotas de carbone) que sur les prix (taxe sur les carburants) est socialement plus juste, et même plus redistributive.

Conjointement, l’intégrité environnementale est, elle aussi, doublement renforcée par la carte carbone. D’abord par le respect de la limitation du volume d’émissions de CO2 à laquelle la France s’est engagée. L’ensemble des quotas individuels distribués correspond en effet au budget carbone global du pays, et il n’est pas prévu de mécanismes ou d’échappatoire permettant d’autoriser des émissions supplémentaires. Si des transactions peuvent exister d’un consommateur à l’autre, elles se font donc en jeu à somme nulle. La carte carbone permet également d’inscrire les consommations d’énergie fossile dans le temps du délai : un temps marqué par le compte à rebours. La crise écologique globale se caractérise en effet par le risque de franchir des seuils de basculement entraînant des ruptures systémiques irréversibles. Pour les éviter, il ne s’agit pas de faire mieux, mais de faire suffisamment et dans un certain délai. La carte carbone inclut cette dimension temporelle de la crise écologique en instituant dès le départ l’idée d’un budget carbone déclinant par paliers datés, avec une perspective de descente énergétique jusqu’en 2050 (au moins). De cette manière, la contrainte matérielle de la quantité d’énergies fossiles disponibles à la combustion est directement liée à la contrainte de la temporalité de leur usage, reflétant ainsi les limites environnementales matérielles et temporelles qui s’imposent aux sociétés.

Limites écologiques

Au-delà de son intérêt écologique et social, la carte carbone correspond à notre vision du monde : il existe des limites écologiques à ne pas dépasser sous peine de précipiter l’ensemble de l’humanité vers un effondrement mettant en cause l’existence même de l’espèce humaine. Avec la carte carbone – dont on peut étendre le principe à d’autres aménités environnementales – la politique suivie garantie le respect des limites. La nécessité de réduire fortement nos consommations d’énergie oblige à reconsidérer les politiques énergétiques sous un angle nouveau : étant donné l’état de dépendance énergétique dans lequel nous nous trouvons, peut-on encore envisager de laisser les lois du marché et l’addition des arbitrages individuels des consommateurs décider de l’allocation, de la distribution, du rythme et des quantités d’énergie que nous consommons ? La carte carbone permettrait une reprise en main collective et politique de la consommation d’énergies fossiles, reprise en main légitimée par les dégradations du système-Terre qui s’installent aujourd’hui comme des situations de longue durée. Il faut désormais envisager pour l’énergie ce que nous avons choisi à plusieurs moments de notre histoire pour faire face à des pénuries et la nécessité de garantir à tous un accès minimum à des ressources essentielles mais limitées: le rationnement.

Le lecteur : « C’est le rationnement que vous proposez ! »;
Nous : « Oui, cela est écologiquement et socialement juste »;
Le lecteur : « C’est la décroissance ! »;
Nous : « Oui, équitable et solidaire »; 
Le lecteur : « C’est la fin du monde ! »; 
Nous : « Tel que nous le connaissons, oui. »

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13 février 2019 3 13 /02 /février /2019 11:38

Les scientifiques mettent en garde contre un « effondrement catastrophique des écosystèmes naturels ». La moitié des grillons, abeilles et autres coccinelles, essentiels aux écosystèmes et aux économies, décline partout dans le monde à une vitesse jamais vue. D’après l’Humanité et Le Monde.                                 Lire aussi La biodiversité française décline massivement, La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010 et « La nature face au choc climatique » : la moitié des espèces des régions les plus riches en biodiversité menacées d’extinctions.

Le nombre d’espèces de papillons a chuté de 58 % sur les terres cultivées en Angleterre entre 2000 et 2009. A. Comas/Reuters

Le nombre d’espèces de papillons a chuté de 58 % sur les terres cultivées en Angleterre entre 2000 et 2009. A. Comas/Reuters

Les rapports scientifiques se multiplient et les constats sont à chaque fois plus alarmants. En novembre 2018, une étude publiée dans la revue scientifique numérique Plos One expliquait qu’en moins de trente ans les populations d’insectes volants avaient chuté de près de 80 % en Europe. Pour en arriver à cette conclusion les chercheurs avaient analysé les données de captures d’insectes en Allemagne depuis 1989. Cette fois, et comme si cela ne suffisait pas, la revue scientifique mondiale Biological Conservation appuie franchement sur le bouton d’alerte maximale. Selon elle, c’est plus de 40 % des espèces d’insectes qui sont en déclin et un tiers menacées. Volants, pas volants, ces petits animaux invertébrés sont en voie d’extinction et pourraient être tout simplement à l’origine d’un « effondrement catastrophique des écosystèmes naturels ».

Leur taux de mortalité serait en effet huit fois plus rapide que celui des mammifères, des oiseaux ou encore des reptiles. En moins de trente ans le total d’insectes existants sur notre planète a ainsi diminué tous les ans de 2,5 %. Parmi les plus affectés, les lépidoptères (papillons), les hyménoptères (abeilles, guêpes, fourmis, frelons), présents sur tous les continents sauf en Antarctique, et les coléoptères (scarabées, coccinelles) sont en tête de liste.

Pour les scientifiques, ce déclin vertigineux serait même comparable à l’extinction massive des dinosaures : « À ce rythme, ils pourraient disparaître d’ici un siècle. C’est très rapide. Dans dix ans, il y aura un quart d’insectes de moins, dans cinquante ans, plus que la moitié, et dans cent ans, il n’y en aura plus », déclarait il y a quelques jours au Guardian Francisco Sanchez-Bayo (université de Sydney), qui, avec Kris Wyckhuys, de l’Académie des sciences agricoles à Beijing (Chine), a collecté ces données. Ce recul des insectes, qui représentent deux tiers des espèces terrestres, remonte, toujours selon les recherches, au début du siècle dernier. Mais il s’est accéléré dans les années 1950, pour atteindre des proportions plus qu’inquiétantes ces vingt dernières années.

Les libellules vont-elles disparaître ? Comme les autres insectes, elles sont menacées d'extinction. | NAVESH CHITRAKAR / REUTERS

Les libellules vont-elles disparaître ? Comme les autres insectes, elles sont menacées d'extinction. | NAVESH CHITRAKAR / REUTERS

129 millions d’hectares de forêt ont été détruits entre 1990 et 2015

Constat établi, à quoi, dès lors, peut-on attribuer cette chronique d’une mort annoncée ? Là encore, les explications sont nombreuses et totalement identifiées. À l’origine, les chercheurs mettent en avant plusieurs facteurs et plus particulièrement la perte d’habitat pour de nombreuses espèces. L’urbanisation galopante – fin 2007 on estimait à 3,3 milliards le nombre d’habitants dans les villes, contre 220 millions en 1900 – serait l’un des facteurs clés. Mais pas le seul. Ainsi la déforestation – 129 millions d’hectares de forêt ont été détruits entre 1990 et 2015 –, la conversion agricole et bien évidemment le recours aux pesticides et engrais de synthèse – plus de 4 millions de tonnes de pesticides sont utilisées chaque année dans le monde – entreraient aussi en ligne de compte. Les nouvelles classes d’insecticides introduites tels que les néonicotinoïdes auraient encore aggravé la situation : « Ils sont utilisés régulièrement. Ils persistent dans l’environnement et finalement stérilisent les sols, tuant par exemple tous les vers blancs », explique Sanchez-Bayo. La liste est donc très longue et encore loin d’être exhaustive. Virus, parasites, espèces invasives et enfin changement climatique font aussi partie du kit des causes préjudiciables. Une étude menée en Grande-Bretagne par une équipe de biologistes britanniques a démontré, il y a peu, que les vagues de chaleur avaient des répercussions négatives sur le système reproducteur des insectes mâles et donc sur leur fertilité. L’impact de ce réchauffement aurait aussi des incidences sur les générations futures d’insectes dont la durée de vie pourrait être moins longue.

L’un des impacts majeurs : la chaîne alimentaire animale

Au-delà de la catastrophe annoncée, reste enfin à connaître les conséquences de cette hécatombe. L’un des impacts majeurs, outre les effets dévastateurs pour la végétation et l’activité agricole, sera la destruction à court et moyen terme de la chaîne alimentaire animale : oiseaux, reptiles, amphibiens, lézards et poissons se nourrissent de ces bestioles. Or, conclut l’étude, « si cette source de nourriture leur est enlevée, tous ces animaux mourront de faim ». Et avec eux, l’espèce humaine ?

      Republier      Réagir     print  Environnement BiodiverAbeille butinant une fleur de coriandre, en région parisienne: la forte mortalité des abeilles suscite une grande inquiétude en France et en Europe.

Republier Réagir print Environnement BiodiverAbeille butinant une fleur de coriandre, en région parisienne: la forte mortalité des abeilles suscite une grande inquiétude en France et en Europe.

Pour les chercheurs australiens, ces pesticides tels que les néonicotinoïdes et le fipronil, introduits il y a vingt ans, sont dévastateurs. « Au total, près de la moitié des pertes de populations d’insectes sont dues à l’utilisation de ces produits, précise Francisco Sanchez-Bayo. C’est un cercle vicieux : plus nous utiliserons des pesticides pour améliorer les rendements, plus, au final, nous allons perdre en rendement par la disparition des insectes. » Le Dr Bernard Vaissière, chargé de recherche et responsable du laboratoire de pollinisation entomophile à l’INRA, apporte des précisions en répondant à ces questions.

Quel est le rôle des insectes dans l’agriculture ?

« Les insectes sont indispensables à l’agriculture par leur rôle de pollinisateurs, qui consiste à transporter le pollen nécessaire à la fécondation d’une plante à l’autre. Ce service de pollinisation est important dans quatre grands domaines : en arboriculture fruitière, dans les cultures oléagineuses et protéagineuses, dans les cultures maraîchères et pour la production de semences. Ce dernier domaine est souvent négligé, mais il est le plus important. En effet, beaucoup de légumes, comme les carottes, les oignons, les poireaux ou les choux, n’ont pas besoin de pollinisateurs pour se développer, cependant le rôle des insectes est essentiel pour produire les semences qui vont permettre leur reproduction. Au total, 84 % des espèces cultivées en Europe pour assurer notre alimentation dépendent des insectes pollinisateurs. Ces derniers sont donc indispensables à la diversité de notre alimentation. »

Quelles conséquences auraient une forte diminution, voire une disparition, des pollinisateurs ?

" La valeur économique totale de la pollinisation par les insectes est estimée aujourd’hui à 178 milliards d’euros, ce qui représente 9,5 % de la valeur de la production agricole mondiale. Si les insectes venaient à disparaître, les conséquences sur la production seraient drastiques. Les productions chuteraient et les prix de certains produits augmenteraient considérablement. La qualité des cultures alimentaires serait également touchée, car la qualité de la pollinisation a un effet direct sur celle des produits. En allant de fleur en fleur, les abeilles transportent souvent du pollen issu d’individus d’une même espèce, mais génétiquement différents, ce qui contribue aux hybridations naturelles. Lorsqu’une fleur de pommier est mal pollinisée, cela joue sur la taille, la forme, la conservation et la teneur en sucre du fruit. Les graines des cultures oléagineuses mal pollinisées ont une teneur en huile plus faible. »

Y a-t-il des « bons » et des « mauvais » insectes ?

" Il y a en effet des insectes ravageurs qui posent problème aux agriculteurs en s’attaquant aux cultures (pucerons, chenilles) et d’autres qui, en régulant leurs populations, sont très utiles. Les ravageurs se développent de manière plus importante avec le réchauffement climatique, c’est le cas de la punaise diabolique, par exemple, une nouvelle espèce invasive venue d’Asie. Ces nuisibles se développent souvent parce que les autres insectes sont en régression. Quand les espèces qui assurent la régulation des populations de ravageurs disparaissent, l’équilibre écologique est rompu. »

Comment remédier à cette disparition progressive des insectes ?

" La réduction de l’utilisation des pesticides dans tous les milieux et le rétablissement d’un minimum de biodiversité pour assurer le gîte et le couvert des insectes pollinisateurs sont essentiels. Toutes les espèces d’abeilles sont sensibles aux pesticides, contrairement aux ravageurs qui peuvent, avec le temps, développer des résistances. Il est indispensable également de maintenir des milieux variés. L’abeille domestique, par exemple, est généraliste et peut butiner beaucoup d’espèces différentes. Les abeilles sauvages sont plus spécialisées quant à leur source de pollen et leurs sites de nidification. Il faut rétablir des environnements où leurs besoins de base sont couverts, et donc réintroduire de la biodiversité dans les environnements agricoles. »

Double défi pour le milieu agricole

L’équipe de scientifiques ne voit qu’une seule solution : repenser l’agriculture. « A moins que nous ne changions nos façons de produire nos aliments, les insectes auront pris le chemin de l’extinction en quelques décennies », alertent-ils. La restauration des habitats, associée à une réduction drastique des pesticides, serait probablement le moyen le plus efficace de rétablir les populations, en particulier dans les zones d’agriculture intensive, selon le rapport.

Il est indispensable aussi d’augmenter la diversité biologique des milieux cultivés, estime Jean-Claude Streito. « La replantation de haies, la mise en place de bandes enherbées, la plantation de zones fleuries et tout ce qui diversifie les espèces végétales dans le temps et dans l’espace sera favorable au retour de la diversité des insectes », avance le chercheur de l’INRA.

Le milieu agricole fait face à un double défi : produire des denrées alimentaires pour satisfaire la demande croissante d’une population qui augmente, mais sans basculer dans une alimentation qui abuse des intrants et détruit les écosystèmes.

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12 février 2019 2 12 /02 /février /2019 12:31

Effet sur l’emploi dans le secteur automobile, investissements pour les Etats, impact environnemental… des interrogations se font jour alors que les constructeurs européens sont censés vendre un tiers de véhicules à zéro émission d’ici à dix ans. D'après Éric Béziat le 11 février 2018 pour Le Monde.                               Lire aussi « Une civilisation durable ne peut pas être une civilisation de la voiture », Le déclin programmé du moteur thermique et La voiture électrique à batterie qui dure longtemps, vraiment très longtemps.

Montage d'une Zoe, dans l'usine Renault de Flins, juin 2018. ROLAND MOURON /PLANIMONTEUR / RENAULT

Montage d'une Zoe, dans l'usine Renault de Flins, juin 2018. ROLAND MOURON /PLANIMONTEUR / RENAULT

Dans les salons de l’hôtel Meurice, à Paris, en ce début d’année 2019, Thomas Ulbrich, le responsable de l’électromobilité de Volkswagen (VW), déroule son plan d’action devant les pontes de Volkswagen France et une poignée de journalistes. Mâchoire carrée, carrure de sportif, l’un des dirigeants-clés de la marque allemande illustre son propos d’un coup ferme sur la table : « Je suis là pour vous convaincre. »

Il faut convaincre, en effet, que la voiture électrique s’apprête à débarquer massivement, ces trente-six prochains mois, dans les concessions automobiles, sur les écrans publicitaires et dans les rues de nos villes. Les constructeurs n’ont pas le choix, du moins sur le Vieux Continent : l’Union européenne (UE) leur a assigné des objectifs de réduction de CO2, en ligne avec l’accord de Paris sur le climat, à atteindre sous peine d’amendes qui pourraient se chiffrer en milliards d’euros.

Mathématiquement, pour parvenir à leur objectif, les constructeurs sont dans une absolue nécessité de vendre environ un tiers de véhicules à zéro émission d’ici à dix ans (on en était fin 2018 à un peu plus de 2 % des ventes en Europe). Et ce d’autant plus qu’avec la baisse des ventes de diesels, la seule solution pour réduire le CO2 est désormais électrique.

Un effort d’investissement sans précédent

Les constructeurs ont bien saisi l’urgence. Tous, à l’exception peut-être de Toyota, centré sur sa technologie hybride, annoncent un avenir peuplé de batteries et de bornes de charge. L’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, pionnier de l’électrique avec les Nissan Leaf et Renault Zoé, a programmé douze nouveaux véhicules 100 % électriques entre 2018 et 2022, utilisant des plates-formes communes spécifiques. La seule marque Renault annonce huit modèles pour relayer la vaillante Zoé, en tête des ventes électriques en France.

VW, bien que parti plus tard, a mis les bouchées doubles depuis le scandale du Dieselgate en 2015. Le groupe aux douze marques lance toutes ses forces dans la bataille : 44 milliards d’euros investis d’ici à 2023, 30 nouveaux véhicules d’ici à 2025 vendus annuellement à 2 ou 3 millions d’exemplaires. PSA, qui comme VW a pris le train de l’électrique de masse un peu tardivement, annonce une électrification de 100 % de sa gamme en 2025. Au total, selon le cabinet AlixPartners, les constructeurs automobiles investiront 225 milliards d’euros dans l’électrification au cours des huit prochaines années, contre 20 milliards les huit précédentes. Colossal !

« Ce sujet de la transition énergétique constitue la préoccupation majeure de tous les patrons de groupes automobiles que j’ai rencontrés ces dernières semaines », souligne Xavier Mosquet, chef du bureau de Detroit du Boston Consulting Group. M. Mosquet, avec Patrick Pélata, ancien dirigeant de Renault, s’est vu confier par le président Macron la rédaction d’un rapport « sur l’avenir de la mobilité et l’attractivité de la France ». Rendu public le 14 février, il devrait largement s’étendre sur les conséquences de ce défi.

Une adaptation industrielle profonde

Le premier effet de cette poussée électrique concerne l’organisation du système productif et d’après-vente. Le principal enjeu concerne la partie moteur et boîte de vitesses pour la production et la maintenance. Une étude de la banque UBS datant de 2017, comparant une VW Golf à moteur thermique et une Chevrolet Bolt 100 % électrique, montre que, dans cette dernière, 35 pièces sont en mouvement, contre 167 pour la Golf. Par ailleurs, la maintenance, du fait de la réduction des fluides et de la disparition du système d’échappement, ne doit plus se faire qu’au bout de 240 000 kilomètres pour la Chevrolet à batteries, contre… 16 000 kilomètres pour la Golf.

Pour faire face à ce changement, les stratégies des constructeurs varient. PSA et BMW sont partis sur des plates-formes techniques pouvant accueillir à la fois des véhicules thermiques et des véhicules électriques. « Nous avons fait le choix de la flexibilité industrielle, déclare Vincent Salimon, président de BMW France. Nous voulons offrir à nos clients toutes les possibilités en fonction de leurs besoins : du diesel au pur électrique en passant par l’hybride rechargeable. »

Les effets de la voiture électrique

D’autres, comme VW, avec sa base industrielle baptisée EMB, choisissent plutôt des plates-formes consacrées au véhicule à batteries. Mais, quelle que soit la solution retenue, le besoin en main-d’œuvre pour produire un véhicule est moindre. A Zwickau, en ex-Allemagne de l’Est, où VW a installé son usine électrique étalon, la productivité du travail pour fabriquer une voiture augmente de 20 % par rapport au même véhicule doté d’un moteur à explosion. Autrement dit, là où cinq personnes étaient nécessaires, il n’en faut plus que quatre.

Des inquiétudes sociales

Dans ces conditions, faut-il craindre un bain de sang en matière d’emploi ? La Commission européenne ne l’envisage pas. Dans une étude de 2017, elle conclut que l’électrification de l’automobile entraînera un léger gain de croissance (+ 0,1 point) et une faible perte d’emplois dans le secteur en 2030 : environ 16 600 postes en moins sur 3,4 millions au total dans la production manufacturière automobile européenne.

Mais tout le monde n’est pas aussi serein. Car la Commission semble oublier que la valeur du véhicule passe du moteur et des équipements à la batterie, qui va représenter 30 % à 50 % du coût total. L’institut FTI Consulting estime, dans un rapport de mai 2018, que ce déplacement entraîne une perte de 38 % du contenu à produire pour les fournisseurs et de 17 % pour les constructeurs. Dans ces conditions, on peut craindre la perte d’environ 130 000 emplois en Allemagne en dix-douze ans, sur les 800 000 que compte l’industrie automobile allemande. Soit 16 % de la main-d’œuvre du secteur.

Ce qui peut changer la donne, c’est la question de la localisation des emplois liés à la batterie – aujourd’hui essentiellement aux mains des entreprises asiatiques. FTI Consulting imagine, en plus de son scénario noir, un avenir positif et un gain de 267 000 emplois, si l’ensemble de l’industrie allemande importe 10 % des composants du véhicule électrique et non pas 50 %. Toute l’industrie appelle du coup de ses vœux la création d’une filière européenne de la batterie automobile. En attendant, BMW a incité son fournisseur chinois, CATL, à implanter son usine en Allemagne.

Les effets de la voiture électrique

Des automobilistes à convaincre

En imaginant que l’industrie automobile parvienne à résoudre toutes ces questions, il reste un petit détail à régler : les clients vont-ils suivre, et particulièrement en Europe ? Pour le moment, il est difficile de convaincre au-delà des aficionados de l’électrique.

« C’est ce qu’on appelle l’effet coupé cabriolet, explique-t-on au Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA). Au début, vous vendez tout très vite aux fans qui se jettent dessus et puis, derrière, vous ramez pour écouler les autres. » De fait, 2 % des ventes, cela ne fait pas lourd. Le véhicule reste cher à l’achat : 25 000 euros premier prix pour une Zoé, en achetant la batterie, bonus écologique de 6 000 euros déduit.

Mais les constructeurs sont optimistes. « Une étude de l’UFC-Que choisir d’octobre 2018 montre que le coût total d’une électrique neuve, en prenant en compte l’usage, est inférieur à celui d’une thermique, explique Thomas Chrétien, le directeur des véhicules électriques de Nissan pour l’ouest de l’Europe. Et si vous partez sur un véhicule d’occasion, c’est encore plus flagrant. »

En matière d’occasion tout reste à faire. L’offre est pour le moment microscopique. Or, 80 % des particuliers achètent leur voiture sur ce marché. Chez Hyundai, qui propose tous les types d’électrification, on a entrepris d’amorcer la pompe en incitant les concessionnaires à reprendre tous les véhicules électriques, y compris des marques concurrentes.

Une facture élevée pour la collectivité

Et puis il y a la question de la charge, qui, avec la question de l’autonomie, reste la grande angoisse du conducteur. La plupart des marques font désormais installer gratuitement, ou à prix coûtant, des bornes rapides de recharge privée, lors de l’achat d’un véhicule. Elles cofinancent aussi des réseaux de bornes de recharge sur la voirie. Evidemment, tout cela pèse dans leurs comptes.

Pour rassurer le futur électroconducteur, l’écosystème va devoir aussi se transformer avec l’aide de la puissance publique. « Les constructeurs innovent, investissent, prennent des risques, souligne Christian Peugeot, le président du CCFA. A L’Etat aussi de mettre en place, mieux qu’il ne le fait aujourd’hui, des conditions d’utilisation raisonnables pour les automobilistes. Cela veut dire suffisamment de bornes de recharge. Mais aussi des incitations pratiques comme des voies réservées aux voitures électriques, des places de parking gratuites… » Et toute l’industrie de renchérir : « Il va falloir que les Etats recalculent les montants mis dans l’infrastructure », dit M. Ulbrich. « Clairement, en France, cela ne va pas assez vite », ajoute M. Salimon.

Au printemps 2018, le gouvernement français s’est engagé, dans le contrat de filière automobile 2018-2022, à garantir un ratio d’une borne de recharge pour dix véhicules en circulation (soit une estimation de 100 000 bornes en France en 2022). Mais cet effort a un coût – entre 17 et 23 milliards d’euros à horizon 2025 à l’échelle européenne – que devra prendre à sa charge, au moins pour partie, la sphère publique.

Or, celle-ci risque de se retrouver dans une pince financière. Car 30 % de véhicules qui ne passent jamais à la pompe, c’est autant de recettes fiscales en moins. En France, l’automobile rapporte 40 milliards d’euros à l’Etat (qui réinjecte 13 milliards dans les infrastructures routières).

Les effets de la voiture électrique

Un bilan environnemental mitigé

Reste la question environnementale. En matière de gaz à effet de serre, les études montrent que le véhicule 100 % électrique à batterie est la meilleure option pour l’automobile. Y compris en réalisant un calcul sur l’ensemble du cycle de vie, c’est-à-dire de la mine de lithium à l’usine de recyclage. Il faut toutefois nuancer ce résultat par le mode de production de l’électricité. Selon une étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie de 2017, la quantité de CO2 émis par un véhicule électrique en France en 2030 pourra varier du simple au double selon les choix énergétiques du pays (nucléaire, charbon, éolien…).

Mais il n’y a pas que le CO2. La batterie pose problème en tant qu’objet potentiellement polluant. Une étude de 2018 de l’Agence européenne de l’environnement a calculé l’indice global de toxicité pour les humains et pour les eaux douces de plusieurs automobiles en comparant véhicules électriques et voitures thermiques. Résultat choc : la différence en défaveur du véhicule à batterie atteint + 200 %.

Les spécialistes expliquent cet écart notamment par l’extraction des métaux rares (lithium, cobalt, etc.) présents dans les batteries. Selon ces experts, une électricité à base d’énergie renouvelable et l’amélioration des techniques d’extraction pourraient faire diminuer cet impact négatif. Mieux vaudrait s’en assurer. Autant tirer aujourd’hui les leçons du Dieselgate et éviter un « Electricgate » dans vingt ou trente ans.

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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 09:20

Hommes et femmes, animaux et machines, végétaux et bactéries... La biologiste, philosophe et historienne des sciences américaine déconstruit les divisions binaires. A rebours de l’anthropocèneet du « capitalocène », elle a imaginé une nouvelle ère géologique, le « chthulucène » qui englobe toutes les entités terrestre, présentes, passées et à venir. Entretien par Catherine Vincent pour Le Monde.

Le « chthulucène » de Donna Haraway

Donna Haraway est une biologiste, philosophe et historienne des sciences, née en 1944, à Denver (Colorado). Depuid la parution de son œuvre fondatrice, « Manifeste cyborg », en 1985, qui participa à l’émergence du féminisme postmoderne, la biologiste Donna Haraway prône un engagement envers toutes les créatures (plantes, animaux, microbes, machines), afin de garantir notre avenir. Alors que l’un de ses ouvrages, Manifeste des espèces compagnes (2003, publié en français en 2010 aux Éditions de l’éclat), vient d’être réédité par Flammarion (168 p., 17 €), voilà le regard politique et théorique, mais aussi poétique, qu’elle porte sur le monde.

Les principaux personnages de votre ­« Manifeste des espèces compagnes » sont des chiens, notamment la vôtre, Cayenne Pepper, avec laquelle vous avez noué de profonds liens d’attachement. Ce livre, écrivez-vous, est « une déclaration de parenté » (« a kinship statement »). Que voulez-vous dire ?

La parenté est cette situation à travers laquelle des créatures mortelles, dans leur vie et après, construisent ou héritent de liens durables, tantôt diffus, tantôt intenses. Quand vous avez un enfant ou que vous affiliez un nouveau membre à votre parenté, eux aussi vous affilient. Chacun peut réclamer des droits sur l’autre. Même si on ne s’entend pas avec sa mère, on n’a pas vraiment le choix : il faut en prendre soin. Et imaginons qu’on décide tout de même de ne pas le faire, on le vivra au fond de son être comme un échec, une incapacité. La parenté, c’est une relation de réciprocité. J’ai un cousin, il m’a. J’ai un chien, il m’a. J’ai un territoire chanté – grâce au chant des oiseaux –, et les oiseaux m’ont aussi. Il ne s’agit pas seulement de relations avec des créatures de type Homo sapiens, ou avec les animaux avec qui on vit chez soi : la parenté s’associe à une solidarité diffuse et persistante, dans laquelle des êtres qui vivent et meurent sont en jeu les uns pour les autres.

Ce que vous venez de décrire se rapproche d’un terme qui revient souvent dans vos propos, celui de « natureculture ». Que signifie-t-il pour vous ?

Ce que les Occidentaux ont appelé « nature », d’un côté, et « culture », de l’autre, est une ­ coconstruction indissociable. La distinction ­entre ces deux entités sous-entend que la ­culture est la zone réservée à l’humain, et que la nature est celle réservée à tout ce qui ne l’est pas – l’humain pouvant disposer de ce « reste » à ­volonté pour ses propres fins. Nature et culture font partie de ces nombreuses binarités qui ont une longue histoire dans la conquête coloniale et capitaliste et qui sont radicalement hiérarchiques. Le concept de « natureculture » que je défends, au contraire, ne renvoie jamais à l’unité, ni à deux choses, mais au multiple. C’est un tissu d’embrouilles, une sorte de nœud ­tentaculaire où s’enchevêtrent les vivants, les morts et toutes les choses terrestres.

Dans le « Manifeste des espèces compagnes », vous évoquez longuement un sport canin appelé « agility », très répandu dans les pays anglo-saxons. De quoi s’agit-il ?

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

L’agility est un jeu que pratiquent ensemble un chien et son partenaire humain. Il faut s’imaginer un terrain assez grand – une trentaine de mètres de côté – contenant un parcours d’obstacles : barrières de saut, tunnels, palissades inclinées en « A », lignes de piquets de slalom. Un juge arrange ces différents obstacles en motifs – par exemple, trois sauts, un virage à droite, un tunnel, une palissade inclinée en « A », un nouveau virage à droite, des piquets de slalom, etc. Ni l’humain ni le chien ne connaissent à l’avance le parcours. L’humain peut juste, avant la course, le sillonner pendant quelques minutes, après quoi le chien doit effectuer l’exercice « à toutes pattes », aussi rapidement que possible.

Un parcours de 15-20 obstacles dure environ vingt-cinq secondes, ce qui signifie qu’un humain et un chien bien entraînés peuvent communiquer très rapidement. Avec vos épaules, vos bras, votre voix, vos yeux, vous pouvez dire au chien : « J’aimerais que tu sautes les deux prochains obstacles, mais, après, sache qu’il y aura un virage à gauche. » Vous lui communiquez à l’avance l’obstacle à franchir, vous le devancez sur le parcours pour lui donner au moment propice les mouvements à réaliser. C’est donc un sport très réactif, très vif. Mais c’est avant tout un jeu : on s’amuse l’un avec l’autre. Si vous évoluez sans joie, vous ne serez pas bons et vous abandonnerez.

Vous et vos chiens avez beaucoup pratiqué ce sport, au point que vous vous êtes ­demandé : « Dans un monde qui est ­secoué par tant de crises écologiques et politiques, comment puis-je y attacher de l’importance ? » Quelle est votre réponse ?

Aucun être humain adulte sain d’esprit ne s’enferme dans une seule et même activité. Nous en avons tous plusieurs, et chacune de ces activités se sollicitent les unes les autres pour se transmettre mutuellement de l’énergie, du sérieux, de la robustesse, de l’enthousiasme et de la joie. Donc, soit nous maintenons vivantes, au sens plein du terme, toutes ces activités à la fois, soit nous nous rendons incapables de travailler, en adultes responsables, à la résolution de nos problèmes. Par ailleurs, il n’est pas ici question d’un chien et d’un homme en général, universels, qui existeraient partout et nulle part. Il est question d’une vieille femme, blanche et riche de Californie – « riche » au sens où j’ai bénéficié d’un poste universitaire qui m’a assuré une vie confortable – et de sa chienne. C’est donc un cas historiquement situé, celui de cette chienne et de cette personne, toutes deux ­apprenant à se sensibiliser l’une à l’autre.

Que peut apporter cet ajustement mutuel ? D’une part, il vous enseigne quelque chose sur la manière de faire attention aux choses ordinaires de la vie quotidienne et de les prendre au sérieux : vous devenez responsable de ­quelqu’un. D’autre part, pratiquer le sport d’agility permet à l’être humain d’en ­apprendre beaucoup sur la façon d’être clair, de ne pas stresser son partenaire, de ne pas le punir malencontreusement parce qu’il échappe à vos illusions. Et c’est une véritable mise à l’épreuve du mensonge. L’agility est sans doute la pratique, dans ma vie, qui m’a le plus appris à ne pas mentir, car les chiens ont une sainte horreur du mensonge et le sentent tout de suite. Autrement dit, je pense que c’est un sport qui nous apprend à nous lier aux non-humains.

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

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Dans les « espèces compagnes », vous ­incluez les abeilles, le riz ou la flore ­intestinale. Pour certains intellectuels, cette démarche, comme celle du philosophe antispéciste Peter Singer, démontrerait une incapacité à penser l’altérité. Que leur répondez-vous ?

Je ne suis pas du tout d’accord. Il est vrai que, moi et d’autres, nous nous efforçons corps et âme de penser les connexions entre des êtres situés dans des milieux naturels ou sociaux différents. Mais jamais il n’est question pour autant de penser l’identité entre ces êtres !

De façon régulière et soutenue, moi et d’autres alliés intellectuels, nous sommes clairement engagés non pas dans des thématiques comme « le même et l’autre », « l’humain et le non-humain », « l’un et le multiple » – ces ribambelles de couples binaires –, mais, bien au contraire, dans des manières de situer autrement la différence. A mon avis, ceux qui nous fustigent en disant que nous avons perdu la capacité de penser l’altérité ont implicitement en tête l’altérité avec ungrand A – l’identité compriseseulement du point de vue du soi qui possède un point de vue exclusif et unitaire. Je suis en désaccord radical avec cette manière d’envisager ­philosophiquement et ontologiquement la construction du monde.

En 1985, vous publiez le « Manifeste ­cyborg », un « mythe politique ironique » portant une critique sociale radicale du « genre » qui inspira le courant dit du « cyberféminisme ». Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce texte ?

Le Manifeste cyborg a été pour moi l’occasion de nouer plusieurs fils ensemble. Ce fut d’abord une tentative méthodologique pour répondre à une situation historique très ­précise, dont j’avais bénéficié. Mon cerveau de jeune fille catholique irlandaise n’aurait ­jamais reçu une éducation de première classe en technologies, en philosophie et en littérature sans la course à l’armement et la guerre froide qui ont suivi la seconde guerre mondiale aux Etats-Unis. Si l’histoire avait suivi un autre cours, je serais sans doute devenue la mère de dix enfants !

Par ailleurs, j’ai obtenu mon premier emploi universitaire à Hawaï, qui a été le centre de la doctrine du champ de bataille électronique mise en œuvre par Robert McNamara durant la guerre du Vietnam. Le Manifeste cyborg est donc une théorisation du « Command, Control, Communication and Intelligence » [ou C3I : ­ensemble de méthodes de gestion de grands systèmes complexes engagés habituellement dans des opérations délicates, notamment militaires] par une enfant de la guerre. Mais c’est, en même temps, un plaidoyer pour qu’existent l’amour des machines, l’amour des autres organismes, l’amour des uns et des autres, un entremêlement générateur pour faire naître une saine cohabitation entre vivants et non-vivants – organismes, technologies, humains, non-humains et machines.

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

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Enfin, il est important de rappeler que ce texte a été écrit à un certain moment de l’histoire du féminisme, où la colère vis-à-vis de la technologie militaire, aux Etats-Unis plus ­encore qu’en Europe, était très grande. Les ­féministes et beaucoup d’autres fulminaient alors contre une technologie qui se mêlait de tout – de l’eugénisme, de la stérilisation, de la ­reproduction, de la guerre… J’ai senti chez ces militantes une diabolisation de la technologie qui ne menait nulle part. Mon Manifeste cyborg était donc l’affirmation que le féminisme, dans un monde où les machines ­deviennent omniprésentes, ne peut se permettre d’être technophobe.

Alors que le réchauffement climatique ­devient une réalité tangible, les termes d’« anthropocène » et de « capitalocène » se sont imposés dans le langage courant. Dans « Staying With the Trouble. Making Kin in the Chthulucene » (Duke University Press, 2016), vous introduisez deux autres notions : le « plantationocène » et le « chthulucène ». Que désignent ces mondes ?

L’anthropocène – l’ère de l’homme – désigne l’époque de l’histoire de notre planète qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre. Cette notion est à la source d’une somme de travaux importants, et elle a eu le mérite d’attirer notre attention sur les problèmes liés aux combustions carboniques. Mais le mot « anthropos » me pose problème, car il entraîne à penser en termes d’espèce ­humaine et non en termes de « praticiens ­situés ». Or, cette modification de notre environnement n’est pas une affaire qui concerne tous les humains en général : c’est une affaire qui touche majoritairement des pratiques ayant trait au capitalisme.

Le capitalocène, dont l’histoire remonte à environ cinq siècles, est donc un terme plus précis que celui d’anthropocène pour pointer les bouleversements destructeurs générés par des humains sur les qualités homéostatiques de la planète. Mais, là encore, le problème ne se résume pas au seul capitalisme. D’où le concept de plantationocène, qu’un groupe de personnes – Anna Tsing, Nils ­Bubandt et d’autres – et moi-même avons proposé il y a quelques années.

Par ce terme, nous désignons la transformation dévastatrice de divers types de pâturages, de cultures, de forêts en plantations extractives et fermées, qui se fondent sur le travail des esclaves et sur d’autres formes de travail­ ­exploité, aliéné et généralement spatialement déplacé. Ces modèles de plantations à grande échelle ont précédé le capitalisme industriel, et ont permis sa mise en place, en accumulant du capital sur le dos d’êtres humains réduits en ­esclavage. Du XVe au XIXsiècle, les plantations de canne à sucre au Brésil, puis aux Caraïbes, furent ainsi étroitement liées au développement du mercantilisme et du colonialisme.

Mais cette période de plantations à grande échelle, qui a été cruciale dans le développement de ce que nous appelons « modernité » ou « expansion moderne », n’est pas révolue. Loin de là ! Il suffit d’observer la destruction des mangroves, la façon dont les politiques de crédits carbone favorisent la monoculture d’arbres rentables comme les palmiers à huile, l’immense exploitation d’animaux industriels destinés à l’alimentation et au textile, pour se rendre compte que le plantationocène est plus présent que jamais. Nous devons donc nous pencher sur ses spécificités.

Et le chthulucène ?

Je cherchais un nom pour désigner les forces et les pouvoirs des dynamiques en cours à l’échelle de la Terre, dont les peuples humains font partie. L’idée de ce terme, chthulucène, s’est imposée à mes oreilles…Mais celles-ci auraient dû être plus malignes ! J’ai réalisé trop tard, en effet, que j’avais induit une confusion avec le « Cthulhu » de H. P. Lovecraft, l’ancien Dieu tentaculaire misogyne et raciste que cet écrivain imagina en 1928. Résultat : les passionnés de Lovecraft se fâchent contre moi parce que je prononcerais mal le mot – « mon » Chthulu commence par « Chth », le sien par « Cth » –, alors que je l’ai délibérément orthographié autrement ! J’ai voulu faire de mon Chthulu l’une de ces créatures filandreuses, habitant les profondeurs, que l’on nomme chthoniennes. Avec le terme chthulucène, je voulais que l’oreille entende le son des terrestres, de tout ce qui est lié à la Terre, y compris l’atmosphère. Je voulais affirmer que nous sommes reliés à une myriade de temporalités et de spatialités, reliées aux divers pouvoirs passés, présents et à venir de la Terre.

« Habiter le trouble » dans le chthulucène est, selon vous, un des moyens « sérieux » de donner suite à notre histoire sur Terre et de lui offrir un avenir viable. Que voulez-vous dire ?

Le chthulucène est un endroit pour travailler, ralentir et renverser l’anthropocène, le capitalocène et le plantationocène. C’est un lieu, et donc aussi une manière de se situer avec les autres terrestres, aussi bien humains que non humains, pour se livrer à la fois aux joies et aux souffrances du temps présent. Prenez le cas de l’agriculture. Tous ces êtres humains qui travaillent dans la production alimentaire, ou qui s’y intéressent, ou encore tous ceux d’entre nous qui consommons – donc tout le monde –, peuvent, si on pense chthulucène, prendre au sérieux la chaîne des marchandises, comprendre qui en vit et qui en meurt, que ce soit en travaillant la terre, en traversant les eaux maritimes ou fluviales, ou au niveau de la distribution du produit.

Qui vit et qui meurt dans ces machineries de l’agroalimentaire ? Que faudrait-il imaginer pour qu’elles s’associent à une bonne alimentation, au niveau des créatures du sol, des ­villes et des routes commerciales ? Que serait cette bonne alimentation ? Cette question, qui embrasse toute la cascade de ce qui se fabrique et se détruit pour que nous puissions nous nourrir, peut se poser avec l’aide d’un concept comme celui de chthulucène. Je ne pense pas que ce soit possible du point de vue du capitalocène ou de l’anthropocène.

Deux ans après la publication de « Staying With the Trouble », comment voyez-vous évoluer la prise en compte de l’urgence climatique ?

Le changement climatique constitue une dimension centrale des crises multiples et enchevêtrées que nous traversons, mais elle n’est pas la seule. S’y ajoutent la question de la capacité d’absorption et d’adaptation de la planète face aux perturbations, et celle de notre propre adaptation à la vitesse de ces changements. Partout dans le monde, la sensibilité vis-à-vis de ces problèmes s’est accrue au cours ces dernières années. Aux Etats-Unis, l’intensité et la fréquence des incendies ou des ouragans, l’assèchement des sols et la destruction des habitats de nombreuses créatures ont clairement accéléré la prise de conscience. Mais peu de gens, me semble-t-il, ont une véritable compréhension des subtilités multidimensionnelles du problème. Et la crise politique étasunienne induite par Trump et ses alliés a retardé la capacité politique d’y répondre de façon adéquate.

Le ministère de l’intérieur, l’Agence de protection de l’environnement, la NASA, l’Agence d’observation océanique et atmosphérique : tout cet appareil bureaucratique est actuellement enlisé dans une terrible impasse politique vis-à-vis du changement climatique. Le fait que l’économie américaine s’acharne de plus en plus sur les combustibles fossiles, en particulier le charbon, traduit une politique environnementale désastreuse. Et cette situation n’est pas exclusivement étasunienne. Même si la Chine est un chef de file dans la technologie des énergies propres, elle reste très engagée dans l’exploitation des combustibles fossiles. Il en va de même avec la concurrence des multinationales qui se joue au cercle polaire arctique pour l’extraction robotisée du pétrole. Les forces libérales sont très puissantes au niveau mondial, et la question n’est plus tant désormais le déni du réchauffement que la dépossession du pouvoir d’action des institutions sur cette question. Le tout sans aucun égard pour les effets politiques qu’engendre cette crise climatique sur d’autres peuples, notamment ceux du Pacifique.

Imaginons-nous dans un ou deux siècles. Comment décririez-vous votre monde idéal ?

C’est un monde, tout d’abord, dans lequel ­l’effondrement des systèmes écologiques ne serait pas absolu. Dans lequel tout ce dont nous prenons soin ne se serait pas évaporé. Mon monde idéal, celui que je fictionne, ­exclut l’idée de revenir à un statu quo antique, de retourner à un passé mythique. Je ne pense pas qu’il soit possible de réparer tous les ­dégâts – la perte est irréversible – mais il existerait certains genres de restitution, des guérisons partielles, des réparations, des réinventions de nouvelles créatures robotiques, etc. Il est en même temps possible de réparer et d’inventer des alliances les uns avec les autres. Donc, mon monde intégrerait de ­manière intensive des séries multispécifiques écologiques : le genre d’agriculture qui ferait la fierté du chthulucène. Il y aurait une sorte d’engagement envers les autres créatures et organismes (les plantes, les animaux, les microbes), une invitation à nouer des liens pour renforcer mutuellement les possibilités d’avenir des uns et des autres.

Cela impliquerait donc aussi de « faire des ­parents » (making kin) sur des modes biogénétiques diversifiés, sans pour autant signer la fin de la reproduction classique. Ce monde idéal serait pro-enfants : les nouveau-nés y ­seraient vraiment valorisés, précieux et pris très sérieusement en charge de toutes sortes de façons. Je considère que nous vivons aujourd’hui dans un monde « pronataliste », mais que nous sommes en même temps dans un monde « anti-enfants ». J’aimerais que cela aille plus dans l’autre sens : beaucoup moins de natalité et beaucoup plus d’attention à la manière de prendre soin des enfants. Ce serait un monde, enfin, où les déplacements et les migrations se feraient parce que les gens le voudraient, non parce qu’ils y seraient acculés et forcés à quitter leur maison. Il n’y aurait plus cette violence migratoire que nous ­vivons actuellement. Le cosmopolitisme ­serait précieux et valorisé. J’imagine un monde qui soit en même temps profondément local et profondément cosmopolite.

Et en ce qui concerne les hommes et les femmes ?

Il y aurait des cis-mâles et des cis-femelles, bien entendu ! [Le cis-genre, terme conçu par des militants LGBT, s’emploie quand le genre ressenti d’une personne correspond à son sexe biologique, par opposition au trans-genre]. Le genre désigne une catégorie, et les catégories sont déjà beaucoup plus diverses que ce que mes parents auraient jamais pu imaginer. Le mot « genre » ne cesse de multiplier ses significations, et les humains explorent de nombreux « devenirs-genres » et « devenirs-non genres ». Je n’ai aucun doute que les cis-mâles et les cis-femelles auraient une place honorable dans ce monde idéal, mais peut-être une place minoritaire.

(Traduit par Fleur Courtois-L’Heureux.)

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