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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 10:31

Le collectif « Eau Publique Les Lilas » vous invite à une Rencontre-débat avec Marc Laimé, journaliste et écrivain, auteur du livre « Le Lobby de l’eau » et rédacteur du blog « Dans les eaux glacées du calcul égoïste » VENDREDI 29 MARS à 19H30, Mairie des Lilas, salle des mariages (entrée par le parking à l’arrière de la mairie).

Volonté politique de créer une régie publique de l’eau à Est Ensemble, mythe ou réalité ?

Depuis la création de la régie publique « Eau de Paris » en 2010, de nombreuses villes (Nice, Montpellier, Grenoble, Vierzon...) ont repris en main la gestion de leur eau aux dépends des multinationales. Dans quels objectifs ? baisse du prix pour les usagers, amélioration de la qualité, gestion plus respectueuse de l’environnement et arrêt des coupures intempestives qui touchent les plus démunis. 

Notre territoire « Est Ensemble », regroupe 9 villes: Les Lilas, Bagnolet, Montreuil, Romainville, Pantin, Le Pré St Gervais, Noisy le sec, Bobigny et Bondy. Celui-ci a décidé, en décembre 2017, de ne pas ré-adhérer au Syndicat des Eaux d’Ile De France (SEDIF) qui déléguait, depuis près d’un siècle, la gestion de l’eau à Veolia, une multinationale qui a beaucoup d’actionnaires à rémunérer...

L’eau est un bien commun, et non une marchandise, il faut la gérer collectivement, en toute transparence et il ne nous reste que quelques mois pour créer les conditions du passage en régie publique. Est-ce que c’est le chemin pris par la communauté d’Est-Ensemble ? Les dernières décisions du conseil communautaire nous permettent sérieusement d’en douter. 

Au conseil du territoire du 3 juillet 2018 les élus avaient voté majoritairement pour que Noisy le sec ne fasse pas bande à part en ré adhérant seul au SEDIF car nous avions obtenu un vote à mains levées et défendu la logique que la question de l’eau, en tant que bien commun vital, dépasse les intérêts d’une seule commune. Mais au dernier conseil du territoire (22 janvier 2019), une nouvelle demande de vote a eu lieu, Bobigny se joignant à Noisy le sec pour demander à ré adhérer au SEDIF (obligeant probablement Bondy, situé derrière eux, à faire de même). 

Quelques-uns de nos courageux élus ont demandé à pouvoir voter à bulletin secret, (c’est mieux quand les citoyens ignorent ce que votent leurs élus). Il a donc été décidé d’un vote à mains levées pour savoir si le vote serait à bulletin secret ou non….

Un grand BRAVO à notre maire qui s’est prononcé pour le vote à bulletin secret affaiblissant ainsi le projet de la gestion publique de l’eau puisqu’à bulletin secret la majorité a étonnamment changé de camp et a voté, à l’instar de notre maire, pour la possibilité de la ré adhésion de Noisy et Bobigny au SEDIF (et donc à Veolia).

Ces 2 communes se désolidarisant, et Bondy risquant d’être contraint de les suivre, nous ne serons plus que 6 communes à travailler sur ce projet au lieu des 9 initiales. Le passage en régie publique sera de fait rendu plus difficile pour nous puisque les conditions techniques et financières changent et se complexifient, au risque de nous être présentées un jour comme insurmontables. Mais n’est ce pas le but recherché ? 

Créé en fin d’année 2017, le collectif lilasien pour une eau publique a pour objectif d’arracher l’eau à la multinationale Veolia, et de sensibiliser citoyen.ne.s et élu.es à la démarchandisation de ce bien commun par divers actions et initiatives locales. 

PARCE QU’ENSEMBLE ON EST + FORT, REJOIGNEZ-NOUS

Contact : collectifeaupubliqueleslilas@mail.fr ; Twitter @eau_LesLilas - Facebook "Eau Publique Les Lilas" 

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22 mars 2019 5 22 /03 /mars /2019 09:14

Avec Philippe Defeyt, économiste, ancien dirigeant du parti écologiste en Belgique. Une réunion publique organisée par le groupe local Europe-Ecologie Les Verts Le Pré Saint-Gervais-Les Lilas avec EELV Seine-St Denis le vendredi 5 avril 2019 à 19h30 à la Mairie des Lilas.

© Alexis Haulot

© Alexis Haulot

Il y a ceux qui sont pour, et nous en sommes. Un « revenu de base » (montant à préciser, évidemment) pour toutes et tous, s’ajoutant aux revenus de l’emploi, sans condition, afin que chacun·e dispose d’une sécurité qui lui permette de mieux conduire sa vie – sa vie de travail en particulier - comme il ou elle l’entend.

Il y a ceux qui sont contre, avec des arguments qui méritent qu’on en débatte : entre autres, la crainte que cela favorise la paresse, que le travail perde de sa valeur, que des employeurs en profitent pour baisser les salaires. La crainte, aussi, que cela coûte très cher, que l’économie du pays n’y résiste pas.

Il y a également ceux qui font semblant d’être pour, mais préparent tout autre chose. C’est le cas avec le projet de « revenu universel d’activité » que le gouvernement a mis en chantier : une prestation réservée à des personnes en recherche d’emploi, et qu’on leur supprimerait dès qu’elles refusent deux offres, ... on voit bien l’objectif visé, et on peut le nommer : « régression sociale ».

Autant de bonnes raisons de développer ce débat. Notre invité le 5 avril, Philippe Defeyt, a quelques atouts pour cela. Économiste, il consacre une partie importante de ses travaux à cette idée, aux possibilités concrètes de la mettre en œuvre, aux enseignements des tentatives qui ont déjà eu lieu. Belge, il peut utilement nous rappeler, à quelques semaines d’élections européennes, que cette réflexion n’a pas de frontières. Ancien dirigeant du parti Écolo, il est bien placé pour apprécier les obstacles qu’un discours politique sur le revenu de base doit surmonter, les possibilités de rassembler beaucoup de citoyens autour de ce projet, mais aussi sa cohérence avec une orientation écologiste.

À toute personne intéressée, en Seine-Saint-Denis (ou ailleurs !) : vous serez les bienvenu·e·s. Rendez-vous Vendredi 5 avril, de 19h30 à 22h à la mairie des Lilas (Entrée par le parking à l’arrière de la mairie).

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21 mars 2019 4 21 /03 /mars /2019 11:56

Face à la pollution durable due au plastique, la philosophe Catherine Malabou estime, dans une tribune au « Monde », nécessaire de renouer avec une plasticité d’esprit, faire preuve de souplesse pour s’adapter à la situation et dépasser nos rigidités politiques et morales. Catherine Malabou est professeure de philosophie à l’université Kingstown (Angleterre) et à l’université de Californie à Irvine. Ses travaux portent sur la notion de plasticité dans les arts et dans la neurobiologie. Sa tribune a été publiée le 19 mars 2019 dans Le Monde. Lire aussi Nous mangeons du plastique, Bruxelles veut interdire le plastique jetable et Les océans pollués par des particules invisibles de plastique.

Seule la plasticité pourra nous sauver des plastiques

Seule, paradoxalement, la plasticité pourra nous sauver des plastiques

Nous étions plus d’un million ces jours derniers à protester dans le monde entier contre l’inaction des gouvernements face à la crise écologique. De cette crise, avec les gaz à effet de serre, le plastique est devenu à la fois le symbole et la réalité.

Qu’on le jette, qu’on le brûle, qu’on l’enfouisse, chaque fois, le plastique revient. « There is no away » [On ne peut pas s’en débarrasser], disent les écologistes américains, en réponse à l’injonction qui a longtemps été la nôtre : « Jette-le », « Throw it away ! » Jette ton assiette, ta serviette, ta fourchette ! Or cet « away » révèle aujourd’hui son illusoire extériorité. Il n’y a pas de dehors. « Away », c’est ici, et nulle part, c’est encore la Terre, qui étouffe, agonise, sous le poids des rejets qu’elle ne peut rejeter et qui forment désormais un septième continent. Au point où des animaux marins sont empêtrés dans des sacs déchirés, éventrés par l’ingestion de tubes, de bouchons, de bouteilles…

Moins de 20 % des 9 milliards de tonnes de plastiques produits jusqu’ici dans le monde ont été recyclés ou incinérés. Ce qui reste finit dans des décharges ou dans l’environnement, et mettra des milliers d’années à se décomposer. Le plastique est destructeur parce qu’indestructible.

Nouvelle génération de sacs bioplastiques

Dans les pays riches, des mesures ont été prises. Avec l’interdiction des sacs en plastique à la caisse, par exemple, une nouvelle génération de sacs dits bioplastiques a fait son apparition. Il s’en est fabriqué 2 millions de tonnes en 2017. Mais ces plastiques alternatifs ne sont pas vraiment la solution. Ils coûtent cher et restent inabordables pour les pays pauvres. De plus, comme l’affirmait au quotidien britannique Guardian Jacqueline McGlade, alors directrice scientifique du Programme des Nations unies pour l’environnement en 2016, « Ces produits sont présentés comme une alternative aux plastiques, permettant de réduire la pollution des océans, mais c’est faux. Pour cela, il faudrait qu’ils soient en contact avec une température d’au moins 50 °C, ce qui ne sera jamais le cas dans les profondeurs océaniques. »

Le terme générique « bioplastiques » peut de plus prêter à confusion car il désigne à la fois des plastiques biosourcés (fabriqués à partir de composants naturels renouvelables), et des matières plastiques biodégradables (pouvant être détruites par des micro-organismes au contact de l’air ou de l’eau). Mais certaines matières biodégradables ne sont pas biosourcées et proviennent parfois de ressources fossiles. De même, tous les plastiques biosourcés ne sont pas forcément biodégradables. Dans tous les cas, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise des énergies (Ademe) rappelle que les sacs biodégradables ne doivent en aucun cas être jetés dans la nature.

En 1957 déjà, l’écrivain et penseur Roland Barthes dénonçait dans Mythologies le caractère proliférant du plastique : « La hiérarchie des substances est abolie, écrivait-il, une seule les remplace toutes : le monde entier peut être plastifié, et la vie elle-même, puisque, paraît-il, on commence à fabriquer des aortes en plastique. » Il avait parfaitement ciblé le problème. Le plastique se distingue par sa « résistance ». Le plastique résiste. Comment lui résister ?

Poursuivant moi-même depuis longtemps une réflexion sur la provenance du terme, j’ai découvert que le plastique était le jeune rejeton d’une lignée bien plus ancienne que lui. C’est la plasticité en effet qui est la mère des plastiques et désigne la souplesse, la malléabilité, l’aptitude à la transformation et la métamorphose. Caractérisant au départ, en Grèce ancienne, le geste formateur du sculpteur en même temps que l’aptitude de la matière à être façonnée, le plassein a été vu par les poètes comme le fleuve du devenir et de la vie. Mais la plasticité est aussi durcissement, rigidification, masque de plâtre, mort.

Le plastique du XXe siècle a incarné les deux tendances. La matière dont il est le nom est infiniment malléable, mais une fois moulée, elle se rigidifie dans des formes qui ne peuvent plus s’effacer. Aujourd’hui, le plastique a perdu sa mémoire et n’incarne plus que le durcissement. Il faut donc rappeler la plasticité à la vie. Réapprendre à changer de forme. Seule, paradoxalement, la plasticité pourra nous sauver des plastiques.

Le problème est que la politique n’a pas encore atteint l’âge de la plasticité post-plastique. Plutôt que de choisir des plastiques biodégradables, les Nations unies préconisent d’améliorer la collecte et le recyclage des plastiques, et d’engager la production des plastiques dans une économie circulaire. La meilleure arme contre la pollution plastique sera donc toujours d’abord de limiter autant que possible son utilisation. Or le Sénat, en France, a repoussé à 2021 l’utilisation de certains instruments en plastique parmi les plus polluants.

Ainsi faudra-t-il attendre le 1er janvier 2021 pour que soit effective la suppression des pailles, couverts, bâtonnets mélangeurs, emballages et bouteilles en polystyrène expansé, tiges de ballons, et ce malgré tout avec un certain nombre d’exceptions – les contenants alimentaires en plastique utilisés pour les services de restauration collective des établissements scolaires par conséquent. Des ONG ont dénoncé un recul incompréhensible face à l’urgence de la crise de la pollution plastique.

Le plastique n’est peut-être au fond qu’une projection de nous-mêmes. De notre rigidité politique et morale. Mais être plastique, c’est aussi être capable de fluidifier nos fixations. L’alternative à l’absence de dehors sur cette Terre ne pourra provenir que d’une mutation du dedans en chacun de nous.

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17 mars 2019 7 17 /03 /mars /2019 14:25

Dans son dernier ouvrage, « L’âge productiviste », le philosophe Serge Audier rappelle la fascination d’une grande partie de la gauche pour le productivisme. Pourtant, depuis deux siècles, des figures plus isolées, dans le camp libertaire notamment, alertaient sur les conséquences de l’industrialisme. De quoi inspirer les militants d’aujourd’hui. Propos introduits et recueillis par Sonya Faure pour Libération le 8 février 2019.

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine, selon Serge Audier

Pourquoi face au désastre écologique annoncé, n’arrivons-nous pas à réagir à la mesure du danger ? Avec l’Age productiviste, le philosophe Serge Audier poursuit la quête titanesque qu’il avait commencée avec son livre précédent, la Société écologique et ses ennemis, paru il y a deux ans (tous deux aux éditions la Découverte). Pourquoi est-il si difficile de changer notre logiciel ? Parce que le productivisme, ce culte de la production à tout prix, est profondément ancré dans nos institutions et dans notre culture, répond Audier dans ce livre profus, érudit et passionnant. Le philosophe, maître de conférence à Paris-Sorbonne, a entrepris une vaste histoire des idées : celle de la victoire de l’industrialisme et de la consommation de masse, à tous les bouts de l’échiquier politique. Car la passion du productivisme a été portée, bien sûr, par les libéraux et les conservateurs… mais aussi par la gauche qui, du saint-simonisme au marxisme, a elle aussi été fascinée par le progrès technique et la production de masse. Selon Audier, la gauche doit faire son autocritique, seule manière de construire enfin, aujourd’hui, une alternative écologique et égalitaire. Elle pourra notamment renouer avec une tradition écologique «cachée», portée par de multiples figures de gauche - d’Elisée Reclus à Ivan Illich ou Rosa Luxembourg et tant d’autres parfaitement oubliées depuis - que le philosophe exhume tout au long de son livre. Autant de voix ensevelies par le culte du productivisme.

Face à la crise écologique, la gauche doit faire son autocritique, écrivez-vous. Pourquoi insister sur sa responsabilité ?

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine, selon Serge Audier

J’insiste aussi sur la responsabilité des néolibéraux et des néoconservateurs. Et plus que d’anthropocène, je préfère parler de «capitalocène» [thèse selon laquelle le capitalisme est le premier responsable de la destruction écologique du globe, ndlr]. Mais cela ne doit pas empêcher l’autocritique : la gauche, même anticapitaliste, porte sa part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine. Je ne le dis pas pour disqualifier ma famille politique, ni pour prôner une idéologie «ni droite ni gauche», populiste ou réactionnaire, vomissant le progrès, les Lumières et l’universalisme. Je pense au contraire que les idéaux de liberté, d’égalité, de solidarité et l’écologie doivent être associés. Une tradition cachée «pré-écologique» a d’ailleurs existé à gauche depuis Jean-Jacques Rousseau, mais aussi chez Fourrier, William Morris ou Michelet, et plus encore chez les anarchistes. Ces libertaires, ces socialistes et même ces républicains avaient compris, dès le XIXe siècle, qu’il y avait une impasse sociale, naturelle et esthétique dans l’industrialisme. Chacun à leur manière, ils ouvraient l’horizon d’une autre société qui dépasse la domination de l’homme sur l’homme (et sur la femme), mais aussi sur la nature. Cette nébuleuse est toutefois restée marginale.

Au contraire du saint-simonisme, qui aura une influence énorme.

Ce courant exaltant «l’industrialisme» avec des accents scientistes a été la matrice idéologique du productivisme de gauche, qui célèbre l’hégémonie des «producteurs» et l’accroissement productif exponentiel. Une culture d’ingénieurs, bien incarnée par l’Ecole polytechnique, marque ses destinées. Pour le comte de Saint-Simon (1760-1825) et ses disciples saint-simoniens, l’âge nouveau est celui des scientifiques et des industriels : la direction des sociétés doit revenir à cette élite, pour l’utilité de tous. Leur impératif est celui de l’exploitation technologique du globe, pour la paix et le progrès social.

Pourquoi cet aveuglement face au désastre écologique se poursuit-il, à gauche, tout au long du XXe siècle ?

L’idéologie marxiste et un certain républicanisme ont suivi les tendances industrialistes dominantes. Une thèse est pourtant aujourd’hui en vogue dans les milieux anticapitalistes : Marx serait un très grand penseur écologiste. De fait, l’auteur du Capital était informé des dégâts de l’agriculture industrielle, et la coupure entre la ville et la campagne matérialisait pour lui la rupture du métabolisme liant l’homme à la nature. Il a l’intuition du «capitalocène» : le capitalisme immole tout à la logique court-termiste du profit et de la marchandise, même la nature. Mais voir en Marx un génial écologiste, c’est exagérer son originalité à cet égard, et surtout occulter sa postérité marxiste, fort peu écologique. Un des apports clés du «socialisme scientifique» de Marx et Engels réside en effet dans l’idée que l’avènement du communisme suppose le plein développement du capitalisme et de ses contradictions. D’où l’apologie paradoxale de la bourgeoisie comme agent nécessaire de la «grande industrie» et des «forces productives».

Et la responsabilité originelle du républicanisme ?

Nourries du saint-simonisme et du positivisme d’Auguste Comte, une partie des élites républicaines - pas toutes, certes ! - croit en une progression de l’humanité par stades successifs, dont le plus élevé serait l’âge industriel. Ils lient les progrès politiques (le suffrage universel, la démocratie représentative…), aux progrès scientifiques et industriels. Il y a chez certains savants et idéologues républicains un culte scientiste de la science et des techniques, vouées à dominer la nature. Une tendance repérable aussi dans le socialisme et le progressisme américains, ou dans le «fabianisme» anglais.

Tout au long de l’histoire de la gauche, il y a pourtant eu des «brèches écologiques». Qu’entendez-vous par là ?

Des esprits fidèles aux idéaux émancipateurs ont perçu les impasses du productivisme et prôné une réorientation - et pas seulement des marginaux. Pourquoi la gauche, par exemple, a-t-elle oublié Franz Schrader (1844-1924) ? Ce géographe reconnu avertissait que l’humanité allait détruire la planète, qu’il fallait absolument préserver les forêts vierges, et que l’âge industriel, faute d’être vraiment rationnel, conduirait à la catastrophe climatique. Ce souci de la nature, on le retrouve parmi des anarchistes, souvent férus de science, mais aussi, dès le début du XXe siècle, dans les mouvements de protection de l’environnement aux Etats-Unis, en Russie ou en Suisse. Certains sont apolitiques, d’autres progressistes, mais tous travaillent à un changement de trajectoire.

Vous racontez même un fait méconnu : la Russie de Lénine aurait pu devenir un modèle d’écologie !

Sous le tsarisme, il existe déjà un fort réseau associatif de protection de la nature. Ses acteurs, parfois libéraux et progressistes, voient dans la Révolution l’opportunité d’imposer des réformes écologiques. Alors que les bolcheviks veulent nationaliser les terres, des naturalistes russes, conscients des fléaux de la propriété privée, saisissent l’occasion : ils persuadent Lénine de créer une grande politique de parcs nationaux, d’appuyer une écologie scientifique dans les universités, etc. Mais la guerre civile, l’impératif industriel et l’intériorisation des dogmes du taylorisme vont l’emporter chez Lénine et Trotski. Sans parler du totalitarisme sous Staline : l’écologie est alors écrasée par une idéologie démiurgique délirante de la toute-puissance de l’homme sur la société et la nature.

Pourquoi même les boucheries des deux guerres mondiales ne décillent pas les grands partis de gauche ?

Dans leur fascination productiviste, les mouvements de gauche laissent souvent la critique de l’industrialisme aux conservateurs, voire à l’extrême droite. L’après-guerre de 1945 est une nouvelle occasion manquée. Certes, des congrès et des alertes soulignent que l’humanité prend une voie écologiquement mortifère, mais sans grands effets. Là encore, il est d’ailleurs trop facile de juger rétrospectivement : pour beaucoup, notamment à gauche, seule la «croissance» - devenue mot fétiche - empêchera l’effondrement économique des années 30 et le retour des frustrations des masses, foyers de la barbarie totalitaire et du cataclysme de la guerre.

Un vrai tournant se produit pourtant dans les années 60 et 70. Pourquoi ?

Avec l’accélération de la croissance, les dégâts écologiques et civilisationnels ressortent aussi. L’impasse du modèle apparaît même dans les hautes sphères. En témoignent le succès du livre l’Ere de l’opulence, de l’Américain John Kenneth Galbraith, éminence grise des Démocrates, et plus encore l’écho du «Rapport Meadow» sur «les limites à la croissance» (1972) du Club de Rome. La contestation vient aussi d’en bas : les rébellions étudiantes contre la guerre du Vietnam, depuis les campus américains jusqu’à Mai 68, ne sont pas explicitement écologistes, mais leur anti-autoritarisme, leur critique du complexe militaro-industriel et de la «société de consommation» préparent le terrain. Une critique globale du système productiviste et de ses dégâts sur la nature perce alors à gauche, qui ne se résume plus aux enjeux de redistribution des fruits de la croissance.

Pourquoi la greffe n’a pas pris entre l’écologie et les grands partis de gauche français qui accèdent au pouvoir ?

La trajectoire de la gauche est tributaire du Programme commun, avec ses nationalisations et son idéologie productiviste. Le Parti communiste français a toujours été dans le déni de la crise écologique - à l’inverse du PC italien qui, dès les années 70, a entrevu une voie écosocialiste. Il a même voulu discréditer le Club de Rome, caricaturé en complot d’une élite mondialisée et européiste cherchant à noyer le peuple français dans l’austérité. Au Parti socialiste, François Mitterrand aimait le terroir plus que l’écologie et, à sa gauche, Jean-Pierre Chevènement restera le chantre d’un productivisme national. Enfin, la «deuxième gauche», qui avait parfois articulé autogestion et projet écologique, s’est essoufflée : quand elle a conquis une certaine hégémonie, elle a pris un visage bien plus technocratique et gestionnaire.

Quel que soit le pays, les gauches auraient-elles de toute façon pu contrer le néolibéralisme et son combat contre l’écologie ?

Les rapports de forces étaient très défavorables. Dans les années 70, l’essoufflement du modèle fordiste pouvait laisser espérer une alternative, mais c’est alors que les néolibéraux ont lancé une contre-offensive visant à réprimer les rébellions démocratiques et ouvrières, à discréditer les associations de consommateurs ou les militants écologiques. En 1990, alors que le mur de Berlin vient de tomber, le gratin du néolibéralisme réuni dans la Société du Mont-Pèlerin (1) infléchit la bataille : le nouveau péril, c’est aussi l’environnementalisme. Et ils avaient les forces économiques pour soutenir leur combat anti-écologique et climatosceptique. Reste un point révélateur : le rejet dévastateur de l’écologie par les néolibéraux a très longtemps échappé aux radars de la gauche. Ce qui en dit long sur son imaginaire, sur sa propre religion de la croissance et sur son incapacité à construire un possible alternatif.

(1) Groupe de réflexion fondé en Suisse en 1947 notamment par les économistes Friedrich Hayek et Milton Friedman.

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3 mars 2019 7 03 /03 /mars /2019 09:08

Avec la diffusion de l’agriculture et l’apparition des États, le Néolithique, fin de la Préhistoire, a longtemps été perçue comme le début des progrès de l’humanité. Mais, à l’heure du réchauffement climatique, se dessine un portrait plus nuancé de cette période marquée par de grands défrichements et la naissance des inégalités : l’aube de la crise écologique ? L’anthropologue américain James C. Scott relit les bouleversements du Néolithique. Il affirme que la naissance de l’Etat n’avait rien d’inéluctable, et que la vie «barbare» était bien plus enviable. Par Jean-Yves Grenier le 27 février 2019 pour Libération à propos de « Homo Domesticus » de James C. Scott (ed. La Découverte).

Homo domesticus, de James C. Scott

Nul doute : la naissance de l’agriculture au Néolithique, puis de l’État vers la fin du IVe millénaire est à l’origine de la civilisation. Dans ce livre passionnant de bout en bout, James C. Scott, anthropologue renommé de la Yale University, ne remet pas en cause ce grand récit mais l’explication qu’on lui en donne. Il propose ainsi une autre histoire du commencement des sociétés humaines, introduisant une chronologie plus complexe. Il suggère surtout une analyse de l’avènement de l’État qui va à rebours de bien des certitudes.

La transformation par l’être humain de son environnement naturel est bien antérieure au Néolithique, estime Scott, qui situe ce moment à la domestication du feu. Les premiers feux d’origine anthropique remontent au moins à 400 000 ans, soit bien avant l’apparition des êtres humains modernes du point de vue anatomique (200 000 ans). La cuisson des aliments favorisant la digestion, l’Homo sapiens a pu dès lors se contenter d’une quantité bien moindre de nourriture. Ces gains d’efficacité nutritionnelle ont comme conséquence à la fois une notable augmentation de la taille du cerveau et une concentration accrue des populations. Les établissements sédentaires apparaissent cependant bien plus tard (vers 12 000 avant notre ère) quand des populations de chasseurs-cueilleurs s’installent dans des zones humides (Mésopotamie ou la vallée du fleuve Jaune, en Chine), dont les ressources alimentaires variées et abondantes mettent fin à leur nomadisme. La sédentarité, insiste Scott, n’est donc pas liée à l’agriculture et, au début, les céréales ne sont qu’un complément alimentaire. Elles s’imposent ensuite, peu à peu, du fait de la pression démographique et de la difficulté des populations sédentaires à extraire toujours plus de ressources de leur environnement. C’est donc un choix contraint. «Les humains se sont abstenus le plus longtemps possible de faire de l’agriculture et de l’élevage les pratiques de subsistance dominantes en raison des efforts qu’ils exigeaient.»

Cette naissance de l’agriculture doit-elle être comprise comme un «processus de civilisation», s’interroge Scott ? Sa réponse est négative. Les activités exigeantes et routinières des agriculteurs sont synonymes de discipline et de soumission à un travail ordonné jusqu’alors inconnu de l’espèce humaine. La moindre variété des ressources consommées a appauvri le régime alimentaire sans lui offrir de meilleures garanties en termes de subsistance, la dépendance à l’égard du climat devenant de plus en plus forte.

Sédentarité et agriculture rendaient possible, mais pas inéluctable, la naissance de l’État. En Basse-Mésopotamie, les villages néolithiques autonomes se maintiennent pendant au moins deux millénaires. Mais l’apparition d’une longue période sèche entre 3 500 et 2 500 avant notre ère provoqua une concentration accrue et un affaiblissement des populations, condition idéale pour l’émergence de l’État. Ce dernier leur assure aide et protection en échange d’un contrôle des richesses par le biais de l’impôt. Il est frappant de constater que les premiers grands États de l’Antiquité - Mésopotamie, Egypte, vallée de l’Indus, fleuve Jaune - «sont tous des États céréaliers». La raison, selon l’auteur, est que seules les céréales peuvent servir de base à l’impôt du fait de leur divisibilité, de leur visibilité, ainsi que de la possibilité de les stocker et de les transporter. Une richesse fiscale idéale. Aucune autre plante ne possède toutes ces caractéristiques. A l’encontre de ceux qui pensent que des élites bienveillantes ont créé l’État pour être au service de la communauté, Scott affirme au contraire qu’il est «à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres» ! Contrôler et mettre au travail le plus grand nombre d’individus, voilà le premier objectif de l’État. En Basse-Mésopotamie, pendant ses deux premiers millénaires d’existence, l’État mène des guerres moins pour faire des conquêtes que pour soumettre de nouvelles populations ou empêcher les anciennes de fuir. Le recours massif à l’esclavage répond à la même exigence. Ces concentrations humaines - la ville d’Uruk, siège du premier État mésopotamien, compta peut-être jusqu’à 50 000 habitants - sont aussi la cause d’une grande fragilité, beaucoup d’États disparaissant après quelques générations. Outre le risque de révolte, les fortes densités favorisent les maladies. Beaucoup de celles qui nous sont familières (rougeole, diphtérie, etc.) sont apparues pour la première fois dans les États archaïques.

A l’inverse, insiste Scott, les populations nomades sont à la fois protégées des maladies et disposent d’une nourriture plus variée que les seules céréales. Elles «étaient souvent bien mieux nourries que les habitants des grands Etats, et leur vie était à la fois moins dure et plus longue». Ces populations nous sont cependant inconnues. L’histoire des peuples sans États est toujours écrite par les scribes des palais royaux, et pour eux, il ne s’agit que de «barbares».

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2 mars 2019 6 02 /03 /mars /2019 10:41
Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h

Le 9 mars 2019 - 11H
 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 09:02

L’industrie numérique prospère grâce à un principe presque enfantin : extraire les données personnelles et vendre aux annonceurs des prédictions sur le comportement des utilisateurs. Mais, pour que les profits croissent, le pronostic doit se changer en certitude. Pour cela, il ne suffit plus de prévoir : il s’agit désormais de modifier à grande échelle les conduites humaines. Par Shoshana Zuboff pour Le Monde Diplomatique. Lire aussi " S'approprier les technologies nouvelles, sans les subir " et Pour un service public des données.

De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance

Cette journée de juillet 2016 fut particulièrement éprouvante pour David. Il avait passé de longues heures à auditionner les témoins de litiges assurantiels dans un tribunal poussiéreux du New Jersey où, la veille, une coupure d’électricité avait eu raison du système d’air conditionné. Enfin chez lui, il s’immergea dans l’air frais comme on plonge dans l’océan. Pour la première fois depuis le matin, il respira profondément, se servit un apéritif et monta à l’étage afin de s’accorder une longue douche. La sonnette retentit au moment même où l’eau commençait à ruisseler sur ses muscles endoloris. Il enfila un tee-shirt et un short, puis dévala les escaliers. En ouvrant la porte, il se retrouva nez à nez avec deux adolescents qui agitaient leurs téléphones portables sous son nez.

— Hé ! vous avez un Pokémon dans votre jardin. Il est pour nous ! On peut aller l’attraper ?

— Un quoi ?

Ce soir-là, David fut dérangé encore quatre fois par des inconnus impatients d’accéder à son jardin et furieux de se voir congédiés. Ils poussaient des cris et scrutaient sa maison à travers l’écran de leur smartphone, à la recherche des fameuses créatures de « réalité augmentée ». Vue à travers leurs appareils, cette portion du monde laissait paraître leurs Pokémon, mais aux dépens de tout le reste. Le jeu s’était emparé de la maison et du monde alentour. Il s’agissait là d’une nouvelle invention commerciale : une déclaration d’expropriation qui transforme la réalité en une étendue d’espaces vides prêts à être exploités au profit d’autres. « Combien de temps cela va-t-il durer ?, se demandait David. De quel droit ? Qui dois-je appeler pour que cela cesse ? »

Ni lui ni les joueurs pendus à sa sonnette ne soupçonnaient qu’ils avaient été réunis ce soir-là par une logique audacieuse et sans précédent : le capitalisme de surveillance.

En 1999, Google, malgré l’éclat de son nouveau monde, avec ses pages Web consultables en un clic et ses capacités informatiques croissantes, ne disposait d’aucune stratégie pour faire fructifier l’argent de ses investisseurs prestigieux.

Les utilisateurs apportaient la matière première sous la forme de données comportementales, lesquelles étaient récoltées pour améliorer la vitesse, la précision et la pertinence des résultats afin de concevoir des produits annexes comme la traduction. Du fait de cet équilibre des pouvoirs, il eût été financièrement risqué, voire contre-productif, de rendre le moteur de recherche payant pour ses utilisateurs. La vente des résultats de recherche aurait aussi créé un précédent dangereux pour la multinationale, en assignant un prix à des informations dont son robot indexateur s’était déjà emparé sans verser de rétribution. Sans appareils du type de l’iPod d’Apple, avec ses chansons au format numérique, pas de plus-value, pas de marge, et rien à transformer en profit.

À l’époque, Google reléguait la publicité à l’arrière-plan : l’équipe d’AdWords, sa régie publicitaire, comptait... sept personnes, dont la plupart partageaient l’antipathie des fondateurs à l’égard de leur spécialité. Mais, en avril 2000, la fameuse « nouvelle économie » entre brutalement en récession, et un séisme financier secoue le jardin d’Éden de la Silicon Valley. La réponse de Google entraîne alors une mutation cruciale, qui va transformer AdWords, Google, Internet et la nature même du capitalisme de l’information en un projet de surveillance formidablement lucratif.

La logique d’accumulation qui assurera la réussite de Google apparaît clairement dans un brevet déposé en 2003 par trois de ses meilleurs informaticiens, intitulé : « Générer des informations utilisateur à des fins de publicité ciblée ». La présente invention, expliquent-ils, vise « à établir les informations de profils d’utilisateurs et à utiliser ces dernières pour la diffusion d’annonces publicitaires (1) ». En d’autres termes, Google ne se contente plus d’extraire des données comportementales afin d’améliorer les services. Il s’agit désormais de lire dans les pensées des utilisateurs afin de faire correspondre des publicités avec leurs intérêts. Lesquels seront déduits des traces collatérales de leur comportement en ligne. La collecte de nouveaux jeux de données appelés « profil utilisateur » (de l’anglais user profile information) va considérablement améliorer la précision de ces prédictions.

D’où proviennent ces informations ? Pour reprendre les mots des détenteurs du brevet, elles « pourront être déduites ». Leurs nouveaux outils permettent de créer des profils par l’intégration et l’analyse des habitudes de recherche d’un internaute, des documents qu’il demande ainsi que d’une myriade d’autres signaux de comportement en ligne, même lorsqu’il ne fournit pas directement ces renseignements. Un profil, préviennent les auteurs, « peut être créé (ou mis à jour, ou élargi) même lorsque aucune information explicite n’est donnée au système ». Ainsi manifestent-ils leur volonté de surmonter les éventuelles frictions liées aux droits de décision de l’utilisateur, ainsi que leur capacité à le faire. Les données comportementales, dont la valeur a été « épuisée » du point de vue de l’amélioration des recherches, formeront désormais la matière première essentielle — exclusivement détenue par Google — à la construction d’un marché de la publicité en ligne dynamique. Ces informations collectées en vue d’usages autres que l’amélioration des services constituent un surplus. Et c’est sur la base de cet excédent comportemental que la jeune entreprise accède aux profits « réguliers et exponentiels » nécessaires à sa survie.

L’invention de Google met au jour de nouvelles possibilités de déduire les pensées, les sentiments, les intentions et les intérêts des individus et des groupes au moyen d’une architecture d’extraction automatisée qui fonctionne comme un miroir sans tain, faisant fi de la conscience et du consentement des concernés. Cet impératif d’extraction permet de réaliser des économies d’échelle qui procurent un avantage concurrentiel unique au monde sur un marché où les pronostics sur les comportements individuels représentent une valeur qui s’achète et se vend. Mais surtout, le miroir sans tain symbolise les relations sociales de surveillance particulières fondées sur une formidable asymétrie de savoir et de pouvoir.

Soudain autant que retentissant, le succès d’AdWords entraîne une expansion significative de la logique de surveillance commerciale. En réponse à la demande croissante de clics de la part des publicitaires, Google commence par étendre le modèle au-delà de son moteur de recherche pour transformer Internet tout entier en un vaste support pour ses annonces ciblées. Selon les mots de Hal Varian, son économiste en chef, il s’agissait alors pour le géant californien d’appliquer ses nouvelles compétences en matière « d’extraction et d’analyse » aux contenus de la moindre page Internet, aux moindres gestes des utilisateurs en recourant aux techniques d’analyse sémantique et d’intelligence artificielle susceptibles d’en extraire du sens. Dès lors, Google put évaluer le contenu d’une page et la manière dont les utilisateurs interagissent avec elle. Cette « publicité par ciblage de centres d’intérêt » basée sur les méthodes brevetées par l’entreprise sera finalement baptisée AdSense. En 2004, la filiale engendrait un chiffre d’affaires quotidien de 1 million de dollars ; un chiffre multiplié par plus de vingt-cinq en 2010.

Tous les ingrédients d’un projet lucratif se trouvaient réunis : excédent d’informations comportementales, sciences des données, infrastructure matérielle, puissance de calcul, systèmes algorithmiques et plates-formes automatisées. Tous convergeaient pour engendrer une « pertinence » sans précédent et des milliards d’enchères publicitaires. Les taux de clics grimpèrent en flèche. Travailler sur AdWords et AdSense comptait désormais autant que travailler sur le moteur de recherche. Dès lors que la pertinence se mesurait au taux de clics, l’excédent de données comportementales devenait la clé de voûte d’une nouvelle forme de commerce dépendant de la surveillance en ligne à grande échelle. L’introduction en Bourse de Google en 2004 révèle au monde le succès financier de ce nouveau marché. Mme Sheryl Sandberg, ancienne cadre de Google passée chez Facebook, présidera à la transformation du réseau social en géant de la publicité. Le capitalisme de surveillance s’impose rapidement comme le modèle par défaut du capitalisme d’information sur la Toile, attirant peu à peu des concurrents de tous les secteurs.

L’économie de surveillance repose sur un principe de subordination et de hiérarchie. L’ancienne réciprocité entre les entreprises et les utilisateurs s’efface derrière le projet consistant à extraire une plus-value de nos agissements à des fins conçues par d’autres — vendre de la publicité. Nous ne sommes plus les sujets de la réalisation de la valeur. Nous ne sommes pas non plus, comme d’aucuns l’ont affirmé, le « produit » que vend Google. Nous sommes les objets dont la matière est extraite, expropriée, puis injectée dans les usines d’intelligence artificielle de Google qui fabriquent les produits prédictifs vendus aux clients réels : les entreprises qui paient pour jouer sur les nouveaux marchés comportementaux.

Sous couvert de « personnalisation »

Premier responsable de la marque Google, M. Douglas Edwards raconte une réunion tenue en 2001 avec les fondateurs autour de la question « Qu’est-ce que Google ? ». « Si nous avions une catégorie, méditait M. Larry Page, cofondateur de l’entreprise, ce serait les informations personnelles (…). Les endroits qu’on a vus. Nos communications (…). Les capteurs ne coûtent rien (…). Le stockage ne coûte rien. Les appareils photographiques ne coûtent rien. Les gens vont générer d’énormes quantités de données (…). Tout ce que vous aurez entendu, vu ou éprouvé deviendra consultable. Votre vie entière deviendra consultable (2). »

La vision de M. Page offre un fidèle reflet de l’histoire du capitalisme, qui consiste à capter des choses extérieures à la sphère commerciale pour les changer en marchandises. Dans son essai La Grande Transformation, publié en 1944, l’économiste Karl Polanyi décrit l’avènement d’une économie de marché autorégulatrice à travers l’invention de trois « marchandises fictives ». Premièrement, la vie humaine subordonnée aux dynamiques de marché et qui renaît sous la forme d’un « travail » vendu et acheté. Deuxièmement, la nature convertie en marché, qui renaît comme « propriété foncière ». Troisièmement, l’échange devenu marchand et ressuscité comme « argent ». Les détenteurs actuels du capital de surveillance ont créé une quatrième marchandise fictive, extorquée à la réalité expérimentale d’êtres humains dont les corps, les pensées et les sentiments sont aussi intacts et innocents que l’étaient les prairies et forêts dont regorgeait la nature avant son absorption par le marché. Conformément à cette logique, l’expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de « comportements ». Traduits en données, ces derniers prennent place dans l’interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s’achètent et se vendent.

Cette nouvelle forme de marché part du principe que servir les besoins réels des individus est moins lucratif, donc moins important, que vendre des prédictions de leur comportement. Google a découvert que nous avions moins de valeur que les pronostics que d’autres font de nos agissements.

Cela a tout changé.

La première vague de produits prédictifs fut portée par l’excédent de données extraites à grande échelle sur Internet afin de produire des annonces en ligne « pertinentes ». À l’étape suivante, il fut question de la qualité des prédictions. Dans la course à la certitude maximale, il apparut clairement que les meilleures prédictions devraient s’approcher le plus possible de l’observation. À l’impératif d’extraction s’ajouta une deuxième exigence économique : l’impératif de prédiction. Ce dernier se manifeste d’abord par des économies de gamme.

L’excédent de données comportementales doit être non seulement abondant, mais également varié. Obtenir cette variété impliquait d’étendre les opérations d’extraction du monde virtuel au monde réel, là où nous menons notre « vraie » vie. Les capitalistes de surveillance comprenaient que leur richesse future passait par le développement de nouvelles chaînes d’approvisionnement sur les routes, au milieu des arbres, à travers les villes. Ils tenteraient d’accéder à votre système sanguin, à votre lit, à vos conversations matinales, à vos trajets, à votre footing, à votre réfrigérateur, à votre place de parking, à votre salon.

De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance

Une seconde dimension, plus critique encore que la variété, caractérise désormais la collecte des données : l’approfondissement. Pour obtenir des prédictions comportementales très précises et donc très lucratives, il faut sonder nos particularités les plus intimes. Ces opérations d’approvisionnement visent notre personnalité, nos humeurs, nos émotions, nos mensonges et nos fragilités. Tous les niveaux de notre vie personnelle sont automatiquement captés et comprimés en un flux de données à destination des chaînes de montage qui produisent de la certitude. Accomplie sous couvert de « personnalisation », une bonne part de ce travail consiste en une extraction intrusive des aspects les plus intimes de notre quotidien.

De la bouteille de vodka « intelligente » au thermomètre rectal connecté, les produits destinés à interpréter, suivre, enregistrer et communiquer des données prolifèrent. Sleep Number, qui fournit « des lits intelligents dotés d’une technologie de suivi du sommeil », collecte également « des données biométriques et des données relatives à la manière dont vous, un enfant ou toute autre personne utilise le lit, notamment les mouvements du dormeur, ses positions, sa respiration et sa fréquence cardiaque ». Elle enregistre aussi tous les sons émis dans votre chambre…

Nos maisons sont dans la ligne de mire du capitalisme de surveillance. Des entreprises spécialisées se disputaient en 2017 un marché de 14,7 milliards de dollars pour des appareils ménagers connectés, contre 6,8 milliards l’année précédente. À ce rythme-là, le montant atteindra 101 milliards de dollars en 2021. Commercialisés depuis quelques années, des objets absurdes se tiennent à l’affût dans nos intérieurs : brosse à dents intelligente, ampoule intelligente, tasse à café intelligente, four intelligent, extracteur de jus intelligent, sans oublier les couverts intelligents censés améliorer notre digestion. D’autres semblent plus inquiétants : une caméra de surveillance à domicile avec reconnaissance faciale, un système d’alarme qui repère les vibrations inhabituelles précédant un cambriolage, des GPS d’intérieur, des capteurs qui s’adaptent à tous les objets pour analyser le mouvement et la température, sans oublier des cafards cyborgs qui détectent les sons. Même la chambre du nourrisson est repensée pour devenir une source de surplus comportemental.

Tandis que la course aux profits générés par la surveillance s’exacerbe, les capitalistes s’aperçoivent que les économies de gamme ne suffisent pas. Certes, l’excédent de données doit être abondant et varié ; mais le moyen le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. J’appelle « économies de l’action » ces processus inventés pour y parvenir : des logiciels configurés pour intervenir dans des situations réelles sur des personnes et des choses réelles. Toute l’architecture numérique de connexion et de communication est désormais mobilisée au service de ce nouvel objectif. Ces interventions visent à augmenter la certitude en influençant certaines attitudes : elles ajustent, adaptent, manipulent, enrôlent par effet de groupe, donnent un coup de pouce. Elles infléchissent nos conduites dans des directions particulières, par exemple en insérant une phrase précise dans notre fil d’actualités, en programmant l’apparition au moment opportun d’un bouton « achat » sur notre téléphone, en coupant le moteur de notre voiture si le paiement de l’assurance tarde trop, ou encore en nous orientant par GPS dans notre quête de Pokémon. « Nous apprenons à écrire la musique, explique un concepteur de logiciels. Ensuite, nous laissons la musique les faire danser. Nous pouvons mettre au point le contexte qui entoure un comportement particulier afin d’imposer un changement... Nous pouvons dire au réfrigérateur : “Verrouille-toi parce qu’il ne devrait pas manger”, ou ordonner à la télé de s’éteindre pour que vous vous couchiez plus tôt. »

Depuis que l’impératif de prédiction a déplacé les opérations d’approvisionnement dans le monde réel, les fournisseurs de biens ou de services dans des secteurs bien établis, loin de la Silicon Valley, salivent à leur tour à l’idée des profits issus de la surveillance. En particulier les assureurs automobiles, impatients de mettre en place la télématique — les systèmes de navigation et de contrôle des véhicules. Ils savent depuis longtemps que les risques d’accident sont étroitement corrélés au comportement et à la personnalité du conducteur, mais, jusqu’ici, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Un rapport des services financiers du cabinet de conseil Deloitte recommande désormais la « minimisation du risque » (un euphémisme qui, chez un assureur, désigne la nécessité de garantir les profits) à travers le suivi et la sanction de l’assuré en temps réel — une approche baptisée « assurance au comportement ». D’après le rapport de Deloitte, « les assureurs peuvent suivre le comportement de l’assuré en direct, en enregistrant les heures, les lieux et les conditions de circulation durant ses trajets, en observant s’il accélère rapidement ou s’il conduit à une vitesse élevée, voire excessive, s’il freine ou tourne brusquement, s’il met son clignotant (3) ».

À mesure que la certitude se substitue à l’incertitude, les primes d’assurance, qui auparavant reflétaient les aléas inévitables de la vie quotidienne, peuvent grimper ou chuter d’une milliseconde à l’autre, grâce à la connaissance précise de la vitesse à laquelle vous conduisez vers votre lieu de travail après une matinée particulièrement tendue passée à vous occuper d’un enfant malade, ou d’un dérapage plus ou moins contrôlé effectué sur le parking du supermarché.

Toutefois, les outils télématiques ne visent pas seulement à savoir, mais aussi à agir. L’assurance au comportement promet ainsi de réduire les risques à travers des mécanismes conçus pour modifier les conduites et accroître les gains. Cela passe par des sanctions, comme des hausses de taux d’intérêt en temps réel, des malus, des blocages de moteur, ou par des récompenses, comme des réductions, des bonus ou des bons points à utiliser pour des prestations futures.

Spireon, qui se décrit comme la « plus grande entreprise de télématique » dans son domaine, suit et surveille des véhicules et des conducteurs pour les agences de location, les assureurs et les propriétaires de parcs automobiles. Son « système de gestion des dommages collatéraux liés à la location » déclenche des alertes chez les conducteurs qui ont un retard de paiement, bloque le véhicule à distance quand le problème se prolonge au-delà d’une certaine période et le localise en vue de sa récupération.

La télématique inaugure une ère nouvelle, celle du contrôle comportemental. Aux assureurs de fixer les paramètres de conduite : ceinture de sécurité, vitesse, temps de pause, accélération ou freinage brusque, durée de conduite excessive, conduite en dehors de la zone de validité du permis, pénétration dans une zone d’accès restreint. Gavés de ces informations, des algorithmes surveillent, évaluent et classent les conducteurs, et ajustent les primes en temps réel. Comme rien ne se perd, les « traits de caractère » établis par le système sont également traduits en produits prédictifs vendus aux publicitaires, lesquels cibleront les assurés par des publicités envoyées sur leur téléphone.

Lorsqu’il ouvrit la porte ce soir-là, David ignorait que les chasseurs de Pokémon et lui-même participaient à une expérience grandeur nature d’économies de l’action. Ils en étaient les cobayes, et le laborantin en blouse blanche se nommait John Hanke.

Auparavant vice-président de Google Maps et responsable de Street View, M. Hanke a créé en 2010 sa propre rampe de lancement au sein de Google : Niantic Labs, l’entreprise à l’origine de Pokémon Go. Il caressait l’ambition de prendre possession du monde en le cartographiant. Il avait déjà fondé Keyhole, une start-up de cartographie virtuelle à partir d’images satellites financée par la Central Intelligence Agency (CIA) puis rachetée par Google, qui l’a rebaptisée Google Earth. Avec Niantic, il s’attelle à concevoir des jeux en réalité virtuelle qui permettront de traquer et de téléguider les gens sur les territoires que Street View a déjà audacieusement enregistrés sur ses cartes.

Ce jeu repose sur le principe de la « réalité augmentée » et fonctionne comme une chasse au trésor. Une fois que vous téléchargez l’application de Niantic, vous utilisez votre GPS et l’appareil photographique de votre smartphone pour trouver des créatures virtuelles appelées Pokémon. Elles apparaissent sur l’écran comme si elles se trouvaient devant vous : dans le jardin d’un homme qui ne se doute de rien, dans la rue d’une ville, dans une pizzeria, un parc, une pharmacie, etc. Il s’agit de pousser les joueurs à « sortir » et à « partir à l’aventure à pied », dans les espaces à ciel ouvert des villes, des villages et des banlieues. Disponible aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande le 6 juillet 2016, Pokémon Go est devenue en une semaine l’application la plus téléchargée et la plus lucrative aux États-Unis, atteignant vite autant d’utilisateurs actifs sur Android que Twitter.

Terrain de jeu grandeur nature

Six jours seulement après la sortie du jeu, Joseph Bernstein, reporter pour le site d’information en ligne BuzzFeed, conseillait aux utilisateurs de Pokémon Go de se pencher sur les quantités de données que l’application recueillait sur leurs téléphones. TechCrunch, un site spécialisé dans l’actualité des start-up et des nouvelles technologies, exprimait des inquiétudes similaires au sujet de la « longue liste d’autorisations requises par l’application ».

Le 13 juillet 2016, la logique de chasse aux données qui se cache derrière le jeu se précise. En plus des paiements pour des options supplémentaires du jeu, « le modèle économique de Niantic contient une seconde composante, à savoir le concept de lieux sponsorisés », a reconnu M. Hanke dans un entretien avec le Financial Times. Ce nouveau flux de revenus était prévu depuis le départ : les entreprises « paieront Niantic pour figurer parmi les sites du terrain de jeu virtuel, compte tenu du fait que cette présence favorise la fréquentation ». La facturation, expliquait-il, s’effectue sur la base d’un « coût par visite », semblable au « coût par clic » pratiqué par les annonces publicitaires du moteur de recherche Google.

L’idée frappe par sa simplicité : les revenus issus du monde réel sont censés augmenter selon la capacité de Niantic à pousser les gens vers certains sites précis, tout comme Google a appris à extraire toujours plus de données comme un moyen d’adresser des publicités en ligne à des personnes précises. Les composantes et les dynamiques du jeu, associées à la technologie de pointe de la réalité augmentée, incitent les gens à se rassembler dans des lieux du monde réel pour dépenser de l’argent bien réel dans des commerces du monde réel appartenant aux marchés de la prédiction comportementale de Niantic.

L’apogée de Pokémon Go, à l’été 2016, signait l’accomplissement du rêve porté par le capitalisme de surveillance : un laboratoire vivant de la modification comportementale qui conjuguait avec aisance échelle, gamme et action. L’astuce de Pokémon Go consistait à transformer un simple divertissement en un jeu d’un ordre très différent : celui du capitalisme de surveillance — un jeu dans le jeu. Tous ceux qui, rôdant dans les parcs et les pizzerias, ont investi la ville comme un terrain d’amusement servaient inconsciemment de pions sur ce second échiquier bien plus important. Les enthousiastes de cet autre jeu bien réel ne comptaient pas au nombre des agités qui brandissaient leurs portables devant la pelouse de David. Ce sont les véritables clients de Niantic : les entités qui paient pour jouer dans le monde réel, bercées par la promesse de revenus juteux. Dans ce second jeu permanent, on se dispute l’argent que laisse derrière lui chaque membre souriant du troupeau. « La capacité du jeu à servir de vache à lait pour les marchands et autres lieux en quête de fréquentation suscite d’intenses spéculations », s’est réjoui le Financial Times.

Il ne peut y avoir de revenus assurés si on ne s’en donne pas les moyens. Les nouveaux instruments internationaux de modification comportementale inaugurent une ère réactionnaire où le capital est autonome et les individus hétéronomes ; la possibilité même d’un épanouissement démocratique et humain exigerait le contraire. Ce sinistre paradoxe est au cœur du capitalisme de surveillance : une économie d’un nouveau genre qui nous réinvente au prisme de son propre pouvoir. Quel est ce nouveau pouvoir et comment transforme-t-il la nature humaine au nom de ses certitudes lucratives ?
Shoshana Zuboff
Professeure émérite à la Harvard Business School. Auteure de The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, Public Affairs, New York, 2019. 

(1) NDLR. Pour les références, nous renvoyons à l’ouvrage de Shoshana Zuboff.
(2) Douglas Edwards, I’m Feeling Lucky : The Confessions of Google Employee Number 59, Houghton Mifflin Harcourt, New York, 2011.
(3) Sam Friedman et Michelle Canaan, « Overcoming speed bumps on the road to telematics » (PDF), Deloitte, 21 avril 2014.

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 10:05

Mercredi 13 février à 22h passées, au Parlement de Strasbourg, les négociateurs représentant les trois institutions européennes (Parlement, Conseil et Commission) sont parvenus à un accord : la pêche électrique sera totalement interdite aux navires de pêche de l’Union européenne dans toutes les eaux qu'ils fréquentent à compter du 30 juin 2021. Par Bloom le 14 février 2019. Lire aussi BLOOM attaque l’Etat pour excès de pouvoir sur les subventions publiques à la pêche et La pêche industrielle exploite plus de la moitié de la surface des océans.

La pêche électrique sera interdite en Europe en 2021

C’est une victoire pour BLOOM et notre coalition de pêcheurs artisans et d’ONG mais qui interviendra trop tard à notre goût. Ce mercredi 13 février à 22h passées, à Strasbourg, les négociateurs représentant les trois institutions européennes (Parlement, Conseil et Commission) sont parvenus à un accord à propos de l’usage du courant électrique dans le cadre du Règlement « Mesures Techniques » : la pêche électrique sera totalement interdite aux navires de pêche de l’Union européenne dans toutes les eaux qu’ils fréquentent, y compris en dehors de l’UE, au 30 juin 2021. « En 2017, lorsque BLOOM a commencé à faire campagne au Parlement européen, tous les groupes politiques sauf un (la GUE/NGL) acceptaient le principe de la pêche électrique, les pêcheurs artisans n’avaient plus aucun espoir de la voir interdite et le débat portait même sur son extension massive en Europe » rappelle Claire Nouvian, fondatrice de BLOOM. « Le chemin parcouru est gigantesque. Nous revenons de loin. Nous avons entièrement retourné l’écosystème politique en notre faveur et la négociation ce soir n’a quasiment porté que sur la date de l’interdiction, plus personne ne remettait en cause son principe ».

D’ici là, les chalutiers déjà équipés en électricité pourront continuer à utiliser les dérogations qui leur ont été fournies à partir de 2007, c’est-à-dire dans la limite de 5% des flottes de chalutiers à perche des États membres. Aucune nouvelle dérogation ne pourra être dispensée. Par ailleurs, l’accord politique qui a été trouvé précise que la recherche scientifique doit être strictement encadrée avec un nombre limité de bateaux (à six, ce qui est bien trop) et une validation par l’organe scientifique de la Commission européenne (le Comité scientifique, technique et économique de la pêche).

« Enfin ! » s’exclame Mathieu Colléter, responsable des relations institutionnelles chez BLOOM, qui a suivi de près le dossier pêche électrique à Bruxelles. « Il nous aura fallu plus de deux ans de campagne, deux plaintes officielles à la Commission européenne, une demande d’ouverture d’enquête européenne pour fraude, une saisine de BLOOM de la médiatrice européenne, des centaines de RV avec les représentations permanentes des États membres et les parlementaires à Bruxelles pour obtenir cette interdiction totale de la pêche électrique. »

Sabine Rosset, directrice de BLOOM précise qu’une interdiction au 30 juin 2021 est le fruit d’un compromis trop généreux pour les Néerlandais. Acculés à l’interdiction, les industriels défendaient une période de transition de trois ans pour pouvoir continuer à électrocuter l’environnement marin jusqu’en 2022, tandis que BLOOM et les pêcheurs artisans réclamaient une interdiction au 31 juillet 2019. « Une période de transition de plus de deux ans à compter d’aujourd’hui, c’est bien trop long pour les pêcheurs artisans qui subissent depuis des années déjà la concurrence déloyale des navires industriels pêchant illégalement » alerte-t-elle. « D’ici là, la France doit interdire sans plus attendre la pêche électrique dans ses propres eaux pour que les navires néerlandais ne puissent plus pêcher sur nos côtes. Par ailleurs, il est indispensable que les institutions prévoient un plan d’urgence pour accompagner financièrement la pêche artisanale car elle n’a plus les moyens de résister. »

« Lorsque nous avons commencé notre campagne contre la pêche électrique, tout l’écosystème politique jouait contre nous » se rappelle Claire Nouvian, fondatrice de BLOOM. « Nous nous sommes lancés dans cette nouvelle lutte, surdimensionnée pour la petite équipe de BLOOM, car il nous paraissait moralement inacceptable de laisser faire l’électrocution de la vie marine. Mais les découvertes de nos chercheurs Laetitia Bisiaux et Frédéric Le Manach nous ont permis d’exhumer des faits d’une gravité insoupçonnée : nous avons révélé une série de décisions publiques profondément corrompues en faveur des lobbies néerlandais de la pêche industrielle. Notre combat a pris une tournure inattendue de lutte contre une fraude systémique, des abus financiers, des passe-droits et un dysfonctionnement inquiétant des institutions. Aujourd’hui, nous célébrons non seulement une victoire pour le milieu marin et les pêcheurs artisans, mais aussi une victoire des citoyens. Ce résultat rappelle qu’avec persévérance et rigueur, un petit groupe de personnes motivées et soutenues par l’opinion publique peut gagner contre un système politico-industriel radicalement hostile. »

BLOOM rend hommage à la mobilisation des pêcheurs artisans européens, des associations [1] et des citoyens qui ont milité à nos côtés ainsi qu’à certains responsables politiques ayant joué un rôle clef dans le chemin menant à la victoire, comme les eurodéputés Younous Omarjee, Yannick Jadot et Rosa d’Amato. La mobilisation de certains élus a également été déterminante, comme celle d’Isabelle Thomas, de François Ruffin, Erwan Balanant, Paul Christophe, Jean-Luc Mélenchon (et bien d’autres) en France, celle de Frédérique Ries en Belgique, d’Anja Hazekamp aux Pays-Bas et des Britanniques Richard Benyon, Zac Goldsmith, Julie Girling, John Flack et Peter Aldous.

Frédéric Le Manach conclut en rappelant : « la Commission européenne a reconnu le bienfondé de notre plainte à propos de l’illégalité de 83% des licences de pêche électrique et a annoncé vouloir ouvrir une procédure d’infraction à l’encontre des Pays-Bas, mais la décision dépend du Collège des Commissaires. Or nous avons appris dans la nuit du 12 au 13 février, une fois de plus par les journalistes néerlandais, que la décision aurait été prise de ne pas poursuivre les Pays-Bas pour leurs licences illégales. C’est de cette façon également que nous avons découvert la décision de l’Office de lutte anti-fraude [2] de ne pas ouvrir d’enquête à la suite de la plainte de BLOOM, ça commence à bien faire ! Nous demandons à Jean-Claude Juncker de s’exprimer publiquement pour nous dire si oui non le Collège des Commissaires a bloqué la demande de la Direction des pêches (DG MARE) d’entamer une procédure à l’encontre des Pays-Bas. D’autre part, les millions d’euros perçus au titre de licences illégales doivent être rendus aux contribuables européens, coûte que coûte. Nous n’en resterons pas là ».

L’accord trouvé sur l’interdiction de la pêche électrique doit encore être entériné par le Parlement européen au cours s'un vote en session plémière [3]. « C’est une étape obligatoire mais sans risque. Une fois qu’un compromis a été trouvé sur un terrain politique aussi sensible, il est quasiment impossible que le Parlement le mette en péril » précise Mathieu Colléter.

BLOOM remercie les Chefs réunis sous l’impulsion de Christopher Coutanceau, le réseau Relais & Châteaux, le réseau Euro-Toques, le Collège Culinaire de France, Intermarché et Carrefour qui ont choisi de ne plus commercialiser d’espèces provenant des Pays-Bas ainsi que l’association des Poissonniers de France.

Les grandes étapes de notre combat...

Les grandes étapes de notre combat...

CHRONOLOGIE EXPRESS

  • Pour rappel, BLOOM a révélé en octobre 2017, en portant plainte contre les Pays-Bas, que 83% des licences de pêche électrique des néerlandais étaient illégales. Le 1er février 2019, sur injonction de la Médiatrice européenne, la Commission a confirmé à BLOOM le bienfondé de notre plainte et affirmé vouloir ouvrir une procédure officielle d’infraction contre les Pays-Bas. La décision finale revient au Collège des Commissaires. Jean-Claude Juncker, interrogé par BLOOM, n’a toujours pas précisé quand cette décision serait prise.
  • En janvier 2018, BLOOM a révélé que la décision de la Commission européenne d’autoriser l’électricité, considérée jusqu’en 2006 comme une méthode de pêche destructrice, avait été délibérément prise CONTRE les avis scientifiques.
  • Le 16 janvier 2018, après un effort hors du commun des équipes de BLOOM, des pêcheurs artisans et d’une coalition d’ONG orchestrée par BLOOM, le Parlement européen vote pour une interdiction totale et définitive de la pêche électrique en Europe.
  • En juin 2018, BLOOM obtient le fichier des subventions allouées au secteur de la pêche néerlandais et révèle, en novembre que le développement, majoritairement illégal, de la pêche électrique en Europe, s’est fait à l’aide de 21,5 millions d’euros d’argent publicBLOOM a également porté plainte et demandé l’ouverture d’une enquête pour fraude à l’Office européen de lutte antif fraude (OLAF) au sujet de ces subventions indues.
  • Le 6 novembre 2018, sans réponse des institutions à propos des licences et des subventions illégales, BLOOM saisit la médiatrice européenne pour mauvaise administration et renouvelle sa plainte à l’OLAF.
  • Sommée de répondre avant le 31 janvier 2019, la Commission européenne finit par confirmer à BLOOM que nos accusations sont fondées : les licences sont illégales et la Direction des pêches de la Commission demande l’ouverture d’une procédure d’infraction à l'encontre des Pays-Bas.

     

Ensemble, remportons d'autres victoires !

L’enquête de Cash Investigation sur la pêche industrielle a mis en lumière la cause principale de la surpêche et un combat de la première heure pour BLOOM : les subventions publiques. L'argent public alimente principalement la destruction de l'océan et des pêcheurs. Assurer la survie des pêcheurs artisans et un environnement marin sain exige de changer le modèle économique du secteur de la pêche et de lutter contre les incitations économiques à détruire plutôt qu'à préserver nos richesses naturelles et nos équilibres sociaux.

Aidez-nous à gagner ce nouveau combat : coupons court aux subventions qui alimentent la surpêche !

DÉCOUVREZ NOTRE COMBAT

[1] Blue Marine Foundation; Blue Ventures; COAST; End Ecocide; Irish Wildlife Trust; Lonxanet; Notre Affaire A Tous; Open Seas; The Black Fish; Shark Project Germany; Slow Food; LIFE;NUTFA; SIFT; IJmuiden fishermen; Coalition Clean Baltic; Pan Cypriot Association of Professional Fishermen; Fishermen United; Fileyeurs Hauts-de-France; IIMRO; Leigh and Southend fishermen; Lowestoft Fish Market Alliance; Thanet fishermen / Queenbourgh fishermen; Plateforme Petite Pêche; Fischereischutzverband Schleswig-Holstein; MedReact; C-LIFE; Foreningen for Skånsomt Kystfiskeri; Climaxi.

[2] https://www.bloomassociation.org/wp-content/uploads/2019/02/4-fév-2019-BLOOM-Lettre-OLAF.pdf

[3] Ce vote doit nécessairement avoir lieu au plus tard la semaine du 15 avril, qui ouvrira la dernière session plénière du Parlement européen avant les élections.

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 11:58

Comment répondre à la fois aux aspirations des gilets jaunes et à l'impératif écologique ? Une piste : la création d'une « carte carbone » qui repose sur un quota annuel de droits d'émissions de CO2 pour chaque habitant. Tribune d’Yves Cochet, président de l'institut Momentum, ancien ministre de l'Environnement, parue le 12 février 2019 dans Libération. Lire aussi Des taxes carbone efficaces et approuvées par la population – c’est possible !

Dans une station-service d'Arnage, le 6 décembre. Photo Jean-François Monier. AFP

Dans une station-service d'Arnage, le 6 décembre. Photo Jean-François Monier. AFP

Chacun se lamente sur l’apparente contradiction entre la vigueur du mouvement des gilets jaunes et la soi-disant nécessaire hausse de la taxe sur les carburants, pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Curieusement, malgré notre attention, voire notre addiction aux chaînes d’information en continu, qui alternent le direct manifestant et le plateau de grands débatteurs par centaines d’heures, nous n’avons jamais entendu, depuis deux mois, l’énoncé d’une proposition rationnelle qui permettrait de répondre tout à la fois aux objectifs des COP climatiques et aux aspirations des gilets jaunes.

Cette proposition se nomme « carte carbone ». Elle a été envisagée au Royaume-Uni sous les gouvernements de Tony Blair et Gordon Brown, justement après un épisode très intense de protestation sociale autour d’un projet de hausse de taxe sur les carburants. Après ces « fuel protests », le gouvernement cherchait à imaginer des formes de politiques énergétiques et climatiques qui ne reposent pas sur des taxes, définitivement trop impopulaires.

La carte carbone se déplie ainsi : chaque habitant de la France reçoit un quota annuel de droits d’émissions de CO2 qui encadre toute consommation d’énergie (pétrole, gaz, charbon, électricité…). Si, par exemple, vous voulez faire le plein dans une station-service, vous payez le carburant en euros et votre carte carbone à puce est également décrémentée des droits d’émissions correspondant à la quantité de carburant que vous avez achetée. Le budget carbone de la France –c’est-à-dire la quantité nationale d’émissions de CO2 – doit diminuer régulièrement jusqu’en 2050 pour atteindre alors -75% du volume de nos émissions de 1990 (objectif des COP et engagement de la France). En conséquence, les quotas individuels annuels, strictement égaux d’une personne à l’autre, diminuent en même proportion. Ainsi, contrairement à la taxe carbone dont l’effet climatique est incertain et le rejet social patent, la carte carbone permet à coup sûr de respecter l’objectif de diminution de nos émissions de CO2 et de fonder la solidarité entre nos concitoyens. « Cap and share », disent nos amis anglais, « plafonner et partager ».

Une justice sociale garantie

Certes, tout le monde n’a pas la même consommation d’énergie. Des bourses d’échanges, régionales ou nationale, seraient mises en place pour permettre aux plus gros consommateurs d’acheter des unités supplémentaires aux plus économes, si ces derniers en ont à revendre. La justice sociale est doublement garantie avec la carte carbone. D’abord, en situation de pénurie, chacun a sa part réservée d’énergie (le quota individuel de chacun) : c’est en effet en limitant la demande des plus gros consommateurs qu’on assure une consommation minimale pour tous. Deuxièmement, au vu de la corrélation très forte entre niveaux de revenu et niveaux de consommation d’énergie, la possibilité d’acheter et de vendre des quotas bénéficie aux plus pauvres. En effet, ces derniers sont à la fois ceux qui consacrent la plus grande proportion de leur revenu à l’achat d’énergie et ceux qui en consomment le moins en quantité, d’où l’injustice sociale flagrante des politiques de taxe sur les carburants. Conséquemment, une politique énergétique qui s’appuie plus sur les quantités (quotas de carbone) que sur les prix (taxe sur les carburants) est socialement plus juste, et même plus redistributive.

Conjointement, l’intégrité environnementale est, elle aussi, doublement renforcée par la carte carbone. D’abord par le respect de la limitation du volume d’émissions de CO2 à laquelle la France s’est engagée. L’ensemble des quotas individuels distribués correspond en effet au budget carbone global du pays, et il n’est pas prévu de mécanismes ou d’échappatoire permettant d’autoriser des émissions supplémentaires. Si des transactions peuvent exister d’un consommateur à l’autre, elles se font donc en jeu à somme nulle. La carte carbone permet également d’inscrire les consommations d’énergie fossile dans le temps du délai : un temps marqué par le compte à rebours. La crise écologique globale se caractérise en effet par le risque de franchir des seuils de basculement entraînant des ruptures systémiques irréversibles. Pour les éviter, il ne s’agit pas de faire mieux, mais de faire suffisamment et dans un certain délai. La carte carbone inclut cette dimension temporelle de la crise écologique en instituant dès le départ l’idée d’un budget carbone déclinant par paliers datés, avec une perspective de descente énergétique jusqu’en 2050 (au moins). De cette manière, la contrainte matérielle de la quantité d’énergies fossiles disponibles à la combustion est directement liée à la contrainte de la temporalité de leur usage, reflétant ainsi les limites environnementales matérielles et temporelles qui s’imposent aux sociétés.

Limites écologiques

Au-delà de son intérêt écologique et social, la carte carbone correspond à notre vision du monde : il existe des limites écologiques à ne pas dépasser sous peine de précipiter l’ensemble de l’humanité vers un effondrement mettant en cause l’existence même de l’espèce humaine. Avec la carte carbone – dont on peut étendre le principe à d’autres aménités environnementales – la politique suivie garantie le respect des limites. La nécessité de réduire fortement nos consommations d’énergie oblige à reconsidérer les politiques énergétiques sous un angle nouveau : étant donné l’état de dépendance énergétique dans lequel nous nous trouvons, peut-on encore envisager de laisser les lois du marché et l’addition des arbitrages individuels des consommateurs décider de l’allocation, de la distribution, du rythme et des quantités d’énergie que nous consommons ? La carte carbone permettrait une reprise en main collective et politique de la consommation d’énergies fossiles, reprise en main légitimée par les dégradations du système-Terre qui s’installent aujourd’hui comme des situations de longue durée. Il faut désormais envisager pour l’énergie ce que nous avons choisi à plusieurs moments de notre histoire pour faire face à des pénuries et la nécessité de garantir à tous un accès minimum à des ressources essentielles mais limitées: le rationnement.

Le lecteur : « C’est le rationnement que vous proposez ! »;
Nous : « Oui, cela est écologiquement et socialement juste »;
Le lecteur : « C’est la décroissance ! »;
Nous : « Oui, équitable et solidaire »; 
Le lecteur : « C’est la fin du monde ! »; 
Nous : « Tel que nous le connaissons, oui. »

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13 février 2019 3 13 /02 /février /2019 11:38

Les scientifiques mettent en garde contre un « effondrement catastrophique des écosystèmes naturels ». La moitié des grillons, abeilles et autres coccinelles, essentiels aux écosystèmes et aux économies, décline partout dans le monde à une vitesse jamais vue. D’après l’Humanité et Le Monde.                                 Lire aussi La biodiversité française décline massivement, La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010 et « La nature face au choc climatique » : la moitié des espèces des régions les plus riches en biodiversité menacées d’extinctions.

Le nombre d’espèces de papillons a chuté de 58 % sur les terres cultivées en Angleterre entre 2000 et 2009. A. Comas/Reuters

Le nombre d’espèces de papillons a chuté de 58 % sur les terres cultivées en Angleterre entre 2000 et 2009. A. Comas/Reuters

Les rapports scientifiques se multiplient et les constats sont à chaque fois plus alarmants. En novembre 2018, une étude publiée dans la revue scientifique numérique Plos One expliquait qu’en moins de trente ans les populations d’insectes volants avaient chuté de près de 80 % en Europe. Pour en arriver à cette conclusion les chercheurs avaient analysé les données de captures d’insectes en Allemagne depuis 1989. Cette fois, et comme si cela ne suffisait pas, la revue scientifique mondiale Biological Conservation appuie franchement sur le bouton d’alerte maximale. Selon elle, c’est plus de 40 % des espèces d’insectes qui sont en déclin et un tiers menacées. Volants, pas volants, ces petits animaux invertébrés sont en voie d’extinction et pourraient être tout simplement à l’origine d’un « effondrement catastrophique des écosystèmes naturels ».

Leur taux de mortalité serait en effet huit fois plus rapide que celui des mammifères, des oiseaux ou encore des reptiles. En moins de trente ans le total d’insectes existants sur notre planète a ainsi diminué tous les ans de 2,5 %. Parmi les plus affectés, les lépidoptères (papillons), les hyménoptères (abeilles, guêpes, fourmis, frelons), présents sur tous les continents sauf en Antarctique, et les coléoptères (scarabées, coccinelles) sont en tête de liste.

Pour les scientifiques, ce déclin vertigineux serait même comparable à l’extinction massive des dinosaures : « À ce rythme, ils pourraient disparaître d’ici un siècle. C’est très rapide. Dans dix ans, il y aura un quart d’insectes de moins, dans cinquante ans, plus que la moitié, et dans cent ans, il n’y en aura plus », déclarait il y a quelques jours au Guardian Francisco Sanchez-Bayo (université de Sydney), qui, avec Kris Wyckhuys, de l’Académie des sciences agricoles à Beijing (Chine), a collecté ces données. Ce recul des insectes, qui représentent deux tiers des espèces terrestres, remonte, toujours selon les recherches, au début du siècle dernier. Mais il s’est accéléré dans les années 1950, pour atteindre des proportions plus qu’inquiétantes ces vingt dernières années.

Les libellules vont-elles disparaître ? Comme les autres insectes, elles sont menacées d'extinction. | NAVESH CHITRAKAR / REUTERS

Les libellules vont-elles disparaître ? Comme les autres insectes, elles sont menacées d'extinction. | NAVESH CHITRAKAR / REUTERS

129 millions d’hectares de forêt ont été détruits entre 1990 et 2015

Constat établi, à quoi, dès lors, peut-on attribuer cette chronique d’une mort annoncée ? Là encore, les explications sont nombreuses et totalement identifiées. À l’origine, les chercheurs mettent en avant plusieurs facteurs et plus particulièrement la perte d’habitat pour de nombreuses espèces. L’urbanisation galopante – fin 2007 on estimait à 3,3 milliards le nombre d’habitants dans les villes, contre 220 millions en 1900 – serait l’un des facteurs clés. Mais pas le seul. Ainsi la déforestation – 129 millions d’hectares de forêt ont été détruits entre 1990 et 2015 –, la conversion agricole et bien évidemment le recours aux pesticides et engrais de synthèse – plus de 4 millions de tonnes de pesticides sont utilisées chaque année dans le monde – entreraient aussi en ligne de compte. Les nouvelles classes d’insecticides introduites tels que les néonicotinoïdes auraient encore aggravé la situation : « Ils sont utilisés régulièrement. Ils persistent dans l’environnement et finalement stérilisent les sols, tuant par exemple tous les vers blancs », explique Sanchez-Bayo. La liste est donc très longue et encore loin d’être exhaustive. Virus, parasites, espèces invasives et enfin changement climatique font aussi partie du kit des causes préjudiciables. Une étude menée en Grande-Bretagne par une équipe de biologistes britanniques a démontré, il y a peu, que les vagues de chaleur avaient des répercussions négatives sur le système reproducteur des insectes mâles et donc sur leur fertilité. L’impact de ce réchauffement aurait aussi des incidences sur les générations futures d’insectes dont la durée de vie pourrait être moins longue.

L’un des impacts majeurs : la chaîne alimentaire animale

Au-delà de la catastrophe annoncée, reste enfin à connaître les conséquences de cette hécatombe. L’un des impacts majeurs, outre les effets dévastateurs pour la végétation et l’activité agricole, sera la destruction à court et moyen terme de la chaîne alimentaire animale : oiseaux, reptiles, amphibiens, lézards et poissons se nourrissent de ces bestioles. Or, conclut l’étude, « si cette source de nourriture leur est enlevée, tous ces animaux mourront de faim ». Et avec eux, l’espèce humaine ?

      Republier      Réagir     print  Environnement BiodiverAbeille butinant une fleur de coriandre, en région parisienne: la forte mortalité des abeilles suscite une grande inquiétude en France et en Europe.

Republier Réagir print Environnement BiodiverAbeille butinant une fleur de coriandre, en région parisienne: la forte mortalité des abeilles suscite une grande inquiétude en France et en Europe.

Pour les chercheurs australiens, ces pesticides tels que les néonicotinoïdes et le fipronil, introduits il y a vingt ans, sont dévastateurs. « Au total, près de la moitié des pertes de populations d’insectes sont dues à l’utilisation de ces produits, précise Francisco Sanchez-Bayo. C’est un cercle vicieux : plus nous utiliserons des pesticides pour améliorer les rendements, plus, au final, nous allons perdre en rendement par la disparition des insectes. » Le Dr Bernard Vaissière, chargé de recherche et responsable du laboratoire de pollinisation entomophile à l’INRA, apporte des précisions en répondant à ces questions.

Quel est le rôle des insectes dans l’agriculture ?

« Les insectes sont indispensables à l’agriculture par leur rôle de pollinisateurs, qui consiste à transporter le pollen nécessaire à la fécondation d’une plante à l’autre. Ce service de pollinisation est important dans quatre grands domaines : en arboriculture fruitière, dans les cultures oléagineuses et protéagineuses, dans les cultures maraîchères et pour la production de semences. Ce dernier domaine est souvent négligé, mais il est le plus important. En effet, beaucoup de légumes, comme les carottes, les oignons, les poireaux ou les choux, n’ont pas besoin de pollinisateurs pour se développer, cependant le rôle des insectes est essentiel pour produire les semences qui vont permettre leur reproduction. Au total, 84 % des espèces cultivées en Europe pour assurer notre alimentation dépendent des insectes pollinisateurs. Ces derniers sont donc indispensables à la diversité de notre alimentation. »

Quelles conséquences auraient une forte diminution, voire une disparition, des pollinisateurs ?

" La valeur économique totale de la pollinisation par les insectes est estimée aujourd’hui à 178 milliards d’euros, ce qui représente 9,5 % de la valeur de la production agricole mondiale. Si les insectes venaient à disparaître, les conséquences sur la production seraient drastiques. Les productions chuteraient et les prix de certains produits augmenteraient considérablement. La qualité des cultures alimentaires serait également touchée, car la qualité de la pollinisation a un effet direct sur celle des produits. En allant de fleur en fleur, les abeilles transportent souvent du pollen issu d’individus d’une même espèce, mais génétiquement différents, ce qui contribue aux hybridations naturelles. Lorsqu’une fleur de pommier est mal pollinisée, cela joue sur la taille, la forme, la conservation et la teneur en sucre du fruit. Les graines des cultures oléagineuses mal pollinisées ont une teneur en huile plus faible. »

Y a-t-il des « bons » et des « mauvais » insectes ?

" Il y a en effet des insectes ravageurs qui posent problème aux agriculteurs en s’attaquant aux cultures (pucerons, chenilles) et d’autres qui, en régulant leurs populations, sont très utiles. Les ravageurs se développent de manière plus importante avec le réchauffement climatique, c’est le cas de la punaise diabolique, par exemple, une nouvelle espèce invasive venue d’Asie. Ces nuisibles se développent souvent parce que les autres insectes sont en régression. Quand les espèces qui assurent la régulation des populations de ravageurs disparaissent, l’équilibre écologique est rompu. »

Comment remédier à cette disparition progressive des insectes ?

" La réduction de l’utilisation des pesticides dans tous les milieux et le rétablissement d’un minimum de biodiversité pour assurer le gîte et le couvert des insectes pollinisateurs sont essentiels. Toutes les espèces d’abeilles sont sensibles aux pesticides, contrairement aux ravageurs qui peuvent, avec le temps, développer des résistances. Il est indispensable également de maintenir des milieux variés. L’abeille domestique, par exemple, est généraliste et peut butiner beaucoup d’espèces différentes. Les abeilles sauvages sont plus spécialisées quant à leur source de pollen et leurs sites de nidification. Il faut rétablir des environnements où leurs besoins de base sont couverts, et donc réintroduire de la biodiversité dans les environnements agricoles. »

Double défi pour le milieu agricole

L’équipe de scientifiques ne voit qu’une seule solution : repenser l’agriculture. « A moins que nous ne changions nos façons de produire nos aliments, les insectes auront pris le chemin de l’extinction en quelques décennies », alertent-ils. La restauration des habitats, associée à une réduction drastique des pesticides, serait probablement le moyen le plus efficace de rétablir les populations, en particulier dans les zones d’agriculture intensive, selon le rapport.

Il est indispensable aussi d’augmenter la diversité biologique des milieux cultivés, estime Jean-Claude Streito. « La replantation de haies, la mise en place de bandes enherbées, la plantation de zones fleuries et tout ce qui diversifie les espèces végétales dans le temps et dans l’espace sera favorable au retour de la diversité des insectes », avance le chercheur de l’INRA.

Le milieu agricole fait face à un double défi : produire des denrées alimentaires pour satisfaire la demande croissante d’une population qui augmente, mais sans basculer dans une alimentation qui abuse des intrants et détruit les écosystèmes.

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