Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bienvenu.e

  • : Les Lilas Ecologie : Blog des militants et élus Europe Ecologie Les Verts des Lilas et du Pré Saint-Gervais
  • : Culture, information, réflexion de l'écologie politique par les militants et les élus Europe Ecologie Les Verts des Lilas, du Pré Saint-Gervais, d'Est Ensemble
  • Contact

Recherche

Nous contacter ...

S'abonner à la Lettre d'information ...

C'est dans la colonne de droite tout en bas...

12 février 2019 2 12 /02 /février /2019 12:31

Effet sur l’emploi dans le secteur automobile, investissements pour les Etats, impact environnemental… des interrogations se font jour alors que les constructeurs européens sont censés vendre un tiers de véhicules à zéro émission d’ici à dix ans. D'après Éric Béziat le 11 février 2018 pour Le Monde.                               Lire aussi « Une civilisation durable ne peut pas être une civilisation de la voiture », Le déclin programmé du moteur thermique et La voiture électrique à batterie qui dure longtemps, vraiment très longtemps.

Montage d'une Zoe, dans l'usine Renault de Flins, juin 2018. ROLAND MOURON /PLANIMONTEUR / RENAULT

Montage d'une Zoe, dans l'usine Renault de Flins, juin 2018. ROLAND MOURON /PLANIMONTEUR / RENAULT

Dans les salons de l’hôtel Meurice, à Paris, en ce début d’année 2019, Thomas Ulbrich, le responsable de l’électromobilité de Volkswagen (VW), déroule son plan d’action devant les pontes de Volkswagen France et une poignée de journalistes. Mâchoire carrée, carrure de sportif, l’un des dirigeants-clés de la marque allemande illustre son propos d’un coup ferme sur la table : « Je suis là pour vous convaincre. »

Il faut convaincre, en effet, que la voiture électrique s’apprête à débarquer massivement, ces trente-six prochains mois, dans les concessions automobiles, sur les écrans publicitaires et dans les rues de nos villes. Les constructeurs n’ont pas le choix, du moins sur le Vieux Continent : l’Union européenne (UE) leur a assigné des objectifs de réduction de CO2, en ligne avec l’accord de Paris sur le climat, à atteindre sous peine d’amendes qui pourraient se chiffrer en milliards d’euros.

Mathématiquement, pour parvenir à leur objectif, les constructeurs sont dans une absolue nécessité de vendre environ un tiers de véhicules à zéro émission d’ici à dix ans (on en était fin 2018 à un peu plus de 2 % des ventes en Europe). Et ce d’autant plus qu’avec la baisse des ventes de diesels, la seule solution pour réduire le CO2 est désormais électrique.

Un effort d’investissement sans précédent

Les constructeurs ont bien saisi l’urgence. Tous, à l’exception peut-être de Toyota, centré sur sa technologie hybride, annoncent un avenir peuplé de batteries et de bornes de charge. L’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, pionnier de l’électrique avec les Nissan Leaf et Renault Zoé, a programmé douze nouveaux véhicules 100 % électriques entre 2018 et 2022, utilisant des plates-formes communes spécifiques. La seule marque Renault annonce huit modèles pour relayer la vaillante Zoé, en tête des ventes électriques en France.

VW, bien que parti plus tard, a mis les bouchées doubles depuis le scandale du Dieselgate en 2015. Le groupe aux douze marques lance toutes ses forces dans la bataille : 44 milliards d’euros investis d’ici à 2023, 30 nouveaux véhicules d’ici à 2025 vendus annuellement à 2 ou 3 millions d’exemplaires. PSA, qui comme VW a pris le train de l’électrique de masse un peu tardivement, annonce une électrification de 100 % de sa gamme en 2025. Au total, selon le cabinet AlixPartners, les constructeurs automobiles investiront 225 milliards d’euros dans l’électrification au cours des huit prochaines années, contre 20 milliards les huit précédentes. Colossal !

« Ce sujet de la transition énergétique constitue la préoccupation majeure de tous les patrons de groupes automobiles que j’ai rencontrés ces dernières semaines », souligne Xavier Mosquet, chef du bureau de Detroit du Boston Consulting Group. M. Mosquet, avec Patrick Pélata, ancien dirigeant de Renault, s’est vu confier par le président Macron la rédaction d’un rapport « sur l’avenir de la mobilité et l’attractivité de la France ». Rendu public le 14 février, il devrait largement s’étendre sur les conséquences de ce défi.

Une adaptation industrielle profonde

Le premier effet de cette poussée électrique concerne l’organisation du système productif et d’après-vente. Le principal enjeu concerne la partie moteur et boîte de vitesses pour la production et la maintenance. Une étude de la banque UBS datant de 2017, comparant une VW Golf à moteur thermique et une Chevrolet Bolt 100 % électrique, montre que, dans cette dernière, 35 pièces sont en mouvement, contre 167 pour la Golf. Par ailleurs, la maintenance, du fait de la réduction des fluides et de la disparition du système d’échappement, ne doit plus se faire qu’au bout de 240 000 kilomètres pour la Chevrolet à batteries, contre… 16 000 kilomètres pour la Golf.

Pour faire face à ce changement, les stratégies des constructeurs varient. PSA et BMW sont partis sur des plates-formes techniques pouvant accueillir à la fois des véhicules thermiques et des véhicules électriques. « Nous avons fait le choix de la flexibilité industrielle, déclare Vincent Salimon, président de BMW France. Nous voulons offrir à nos clients toutes les possibilités en fonction de leurs besoins : du diesel au pur électrique en passant par l’hybride rechargeable. »

Les effets de la voiture électrique

D’autres, comme VW, avec sa base industrielle baptisée EMB, choisissent plutôt des plates-formes consacrées au véhicule à batteries. Mais, quelle que soit la solution retenue, le besoin en main-d’œuvre pour produire un véhicule est moindre. A Zwickau, en ex-Allemagne de l’Est, où VW a installé son usine électrique étalon, la productivité du travail pour fabriquer une voiture augmente de 20 % par rapport au même véhicule doté d’un moteur à explosion. Autrement dit, là où cinq personnes étaient nécessaires, il n’en faut plus que quatre.

Des inquiétudes sociales

Dans ces conditions, faut-il craindre un bain de sang en matière d’emploi ? La Commission européenne ne l’envisage pas. Dans une étude de 2017, elle conclut que l’électrification de l’automobile entraînera un léger gain de croissance (+ 0,1 point) et une faible perte d’emplois dans le secteur en 2030 : environ 16 600 postes en moins sur 3,4 millions au total dans la production manufacturière automobile européenne.

Mais tout le monde n’est pas aussi serein. Car la Commission semble oublier que la valeur du véhicule passe du moteur et des équipements à la batterie, qui va représenter 30 % à 50 % du coût total. L’institut FTI Consulting estime, dans un rapport de mai 2018, que ce déplacement entraîne une perte de 38 % du contenu à produire pour les fournisseurs et de 17 % pour les constructeurs. Dans ces conditions, on peut craindre la perte d’environ 130 000 emplois en Allemagne en dix-douze ans, sur les 800 000 que compte l’industrie automobile allemande. Soit 16 % de la main-d’œuvre du secteur.

Ce qui peut changer la donne, c’est la question de la localisation des emplois liés à la batterie – aujourd’hui essentiellement aux mains des entreprises asiatiques. FTI Consulting imagine, en plus de son scénario noir, un avenir positif et un gain de 267 000 emplois, si l’ensemble de l’industrie allemande importe 10 % des composants du véhicule électrique et non pas 50 %. Toute l’industrie appelle du coup de ses vœux la création d’une filière européenne de la batterie automobile. En attendant, BMW a incité son fournisseur chinois, CATL, à implanter son usine en Allemagne.

Les effets de la voiture électrique

Des automobilistes à convaincre

En imaginant que l’industrie automobile parvienne à résoudre toutes ces questions, il reste un petit détail à régler : les clients vont-ils suivre, et particulièrement en Europe ? Pour le moment, il est difficile de convaincre au-delà des aficionados de l’électrique.

« C’est ce qu’on appelle l’effet coupé cabriolet, explique-t-on au Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA). Au début, vous vendez tout très vite aux fans qui se jettent dessus et puis, derrière, vous ramez pour écouler les autres. » De fait, 2 % des ventes, cela ne fait pas lourd. Le véhicule reste cher à l’achat : 25 000 euros premier prix pour une Zoé, en achetant la batterie, bonus écologique de 6 000 euros déduit.

Mais les constructeurs sont optimistes. « Une étude de l’UFC-Que choisir d’octobre 2018 montre que le coût total d’une électrique neuve, en prenant en compte l’usage, est inférieur à celui d’une thermique, explique Thomas Chrétien, le directeur des véhicules électriques de Nissan pour l’ouest de l’Europe. Et si vous partez sur un véhicule d’occasion, c’est encore plus flagrant. »

En matière d’occasion tout reste à faire. L’offre est pour le moment microscopique. Or, 80 % des particuliers achètent leur voiture sur ce marché. Chez Hyundai, qui propose tous les types d’électrification, on a entrepris d’amorcer la pompe en incitant les concessionnaires à reprendre tous les véhicules électriques, y compris des marques concurrentes.

Une facture élevée pour la collectivité

Et puis il y a la question de la charge, qui, avec la question de l’autonomie, reste la grande angoisse du conducteur. La plupart des marques font désormais installer gratuitement, ou à prix coûtant, des bornes rapides de recharge privée, lors de l’achat d’un véhicule. Elles cofinancent aussi des réseaux de bornes de recharge sur la voirie. Evidemment, tout cela pèse dans leurs comptes.

Pour rassurer le futur électroconducteur, l’écosystème va devoir aussi se transformer avec l’aide de la puissance publique. « Les constructeurs innovent, investissent, prennent des risques, souligne Christian Peugeot, le président du CCFA. A L’Etat aussi de mettre en place, mieux qu’il ne le fait aujourd’hui, des conditions d’utilisation raisonnables pour les automobilistes. Cela veut dire suffisamment de bornes de recharge. Mais aussi des incitations pratiques comme des voies réservées aux voitures électriques, des places de parking gratuites… » Et toute l’industrie de renchérir : « Il va falloir que les Etats recalculent les montants mis dans l’infrastructure », dit M. Ulbrich. « Clairement, en France, cela ne va pas assez vite », ajoute M. Salimon.

Au printemps 2018, le gouvernement français s’est engagé, dans le contrat de filière automobile 2018-2022, à garantir un ratio d’une borne de recharge pour dix véhicules en circulation (soit une estimation de 100 000 bornes en France en 2022). Mais cet effort a un coût – entre 17 et 23 milliards d’euros à horizon 2025 à l’échelle européenne – que devra prendre à sa charge, au moins pour partie, la sphère publique.

Or, celle-ci risque de se retrouver dans une pince financière. Car 30 % de véhicules qui ne passent jamais à la pompe, c’est autant de recettes fiscales en moins. En France, l’automobile rapporte 40 milliards d’euros à l’Etat (qui réinjecte 13 milliards dans les infrastructures routières).

Les effets de la voiture électrique

Un bilan environnemental mitigé

Reste la question environnementale. En matière de gaz à effet de serre, les études montrent que le véhicule 100 % électrique à batterie est la meilleure option pour l’automobile. Y compris en réalisant un calcul sur l’ensemble du cycle de vie, c’est-à-dire de la mine de lithium à l’usine de recyclage. Il faut toutefois nuancer ce résultat par le mode de production de l’électricité. Selon une étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie de 2017, la quantité de CO2 émis par un véhicule électrique en France en 2030 pourra varier du simple au double selon les choix énergétiques du pays (nucléaire, charbon, éolien…).

Mais il n’y a pas que le CO2. La batterie pose problème en tant qu’objet potentiellement polluant. Une étude de 2018 de l’Agence européenne de l’environnement a calculé l’indice global de toxicité pour les humains et pour les eaux douces de plusieurs automobiles en comparant véhicules électriques et voitures thermiques. Résultat choc : la différence en défaveur du véhicule à batterie atteint + 200 %.

Les spécialistes expliquent cet écart notamment par l’extraction des métaux rares (lithium, cobalt, etc.) présents dans les batteries. Selon ces experts, une électricité à base d’énergie renouvelable et l’amélioration des techniques d’extraction pourraient faire diminuer cet impact négatif. Mieux vaudrait s’en assurer. Autant tirer aujourd’hui les leçons du Dieselgate et éviter un « Electricgate » dans vingt ou trente ans.

Partager cet article
Repost0
10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 09:20

Hommes et femmes, animaux et machines, végétaux et bactéries... La biologiste, philosophe et historienne des sciences américaine déconstruit les divisions binaires. A rebours de l’anthropocèneet du « capitalocène », elle a imaginé une nouvelle ère géologique, le « chthulucène » qui englobe toutes les entités terrestre, présentes, passées et à venir. Entretien par Catherine Vincent pour Le Monde.

Le « chthulucène » de Donna Haraway

Donna Haraway est une biologiste, philosophe et historienne des sciences, née en 1944, à Denver (Colorado). Depuid la parution de son œuvre fondatrice, « Manifeste cyborg », en 1985, qui participa à l’émergence du féminisme postmoderne, la biologiste Donna Haraway prône un engagement envers toutes les créatures (plantes, animaux, microbes, machines), afin de garantir notre avenir. Alors que l’un de ses ouvrages, Manifeste des espèces compagnes (2003, publié en français en 2010 aux Éditions de l’éclat), vient d’être réédité par Flammarion (168 p., 17 €), voilà le regard politique et théorique, mais aussi poétique, qu’elle porte sur le monde.

Les principaux personnages de votre ­« Manifeste des espèces compagnes » sont des chiens, notamment la vôtre, Cayenne Pepper, avec laquelle vous avez noué de profonds liens d’attachement. Ce livre, écrivez-vous, est « une déclaration de parenté » (« a kinship statement »). Que voulez-vous dire ?

La parenté est cette situation à travers laquelle des créatures mortelles, dans leur vie et après, construisent ou héritent de liens durables, tantôt diffus, tantôt intenses. Quand vous avez un enfant ou que vous affiliez un nouveau membre à votre parenté, eux aussi vous affilient. Chacun peut réclamer des droits sur l’autre. Même si on ne s’entend pas avec sa mère, on n’a pas vraiment le choix : il faut en prendre soin. Et imaginons qu’on décide tout de même de ne pas le faire, on le vivra au fond de son être comme un échec, une incapacité. La parenté, c’est une relation de réciprocité. J’ai un cousin, il m’a. J’ai un chien, il m’a. J’ai un territoire chanté – grâce au chant des oiseaux –, et les oiseaux m’ont aussi. Il ne s’agit pas seulement de relations avec des créatures de type Homo sapiens, ou avec les animaux avec qui on vit chez soi : la parenté s’associe à une solidarité diffuse et persistante, dans laquelle des êtres qui vivent et meurent sont en jeu les uns pour les autres.

Ce que vous venez de décrire se rapproche d’un terme qui revient souvent dans vos propos, celui de « natureculture ». Que signifie-t-il pour vous ?

Ce que les Occidentaux ont appelé « nature », d’un côté, et « culture », de l’autre, est une ­ coconstruction indissociable. La distinction ­entre ces deux entités sous-entend que la ­culture est la zone réservée à l’humain, et que la nature est celle réservée à tout ce qui ne l’est pas – l’humain pouvant disposer de ce « reste » à ­volonté pour ses propres fins. Nature et culture font partie de ces nombreuses binarités qui ont une longue histoire dans la conquête coloniale et capitaliste et qui sont radicalement hiérarchiques. Le concept de « natureculture » que je défends, au contraire, ne renvoie jamais à l’unité, ni à deux choses, mais au multiple. C’est un tissu d’embrouilles, une sorte de nœud ­tentaculaire où s’enchevêtrent les vivants, les morts et toutes les choses terrestres.

Dans le « Manifeste des espèces compagnes », vous évoquez longuement un sport canin appelé « agility », très répandu dans les pays anglo-saxons. De quoi s’agit-il ?
Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

L’agility est un jeu que pratiquent ensemble un chien et son partenaire humain. Il faut s’imaginer un terrain assez grand – une trentaine de mètres de côté – contenant un parcours d’obstacles : barrières de saut, tunnels, palissades inclinées en « A », lignes de piquets de slalom. Un juge arrange ces différents obstacles en motifs – par exemple, trois sauts, un virage à droite, un tunnel, une palissade inclinée en « A », un nouveau virage à droite, des piquets de slalom, etc. Ni l’humain ni le chien ne connaissent à l’avance le parcours. L’humain peut juste, avant la course, le sillonner pendant quelques minutes, après quoi le chien doit effectuer l’exercice « à toutes pattes », aussi rapidement que possible.

Un parcours de 15-20 obstacles dure environ vingt-cinq secondes, ce qui signifie qu’un humain et un chien bien entraînés peuvent communiquer très rapidement. Avec vos épaules, vos bras, votre voix, vos yeux, vous pouvez dire au chien : « J’aimerais que tu sautes les deux prochains obstacles, mais, après, sache qu’il y aura un virage à gauche. » Vous lui communiquez à l’avance l’obstacle à franchir, vous le devancez sur le parcours pour lui donner au moment propice les mouvements à réaliser. C’est donc un sport très réactif, très vif. Mais c’est avant tout un jeu : on s’amuse l’un avec l’autre. Si vous évoluez sans joie, vous ne serez pas bons et vous abandonnerez.

Vous et vos chiens avez beaucoup pratiqué ce sport, au point que vous vous êtes ­demandé : « Dans un monde qui est ­secoué par tant de crises écologiques et politiques, comment puis-je y attacher de l’importance ? » Quelle est votre réponse ?

Aucun être humain adulte sain d’esprit ne s’enferme dans une seule et même activité. Nous en avons tous plusieurs, et chacune de ces activités se sollicitent les unes les autres pour se transmettre mutuellement de l’énergie, du sérieux, de la robustesse, de l’enthousiasme et de la joie. Donc, soit nous maintenons vivantes, au sens plein du terme, toutes ces activités à la fois, soit nous nous rendons incapables de travailler, en adultes responsables, à la résolution de nos problèmes. Par ailleurs, il n’est pas ici question d’un chien et d’un homme en général, universels, qui existeraient partout et nulle part. Il est question d’une vieille femme, blanche et riche de Californie – « riche » au sens où j’ai bénéficié d’un poste universitaire qui m’a assuré une vie confortable – et de sa chienne. C’est donc un cas historiquement situé, celui de cette chienne et de cette personne, toutes deux ­apprenant à se sensibiliser l’une à l’autre.

Que peut apporter cet ajustement mutuel ? D’une part, il vous enseigne quelque chose sur la manière de faire attention aux choses ordinaires de la vie quotidienne et de les prendre au sérieux : vous devenez responsable de ­quelqu’un. D’autre part, pratiquer le sport d’agility permet à l’être humain d’en ­apprendre beaucoup sur la façon d’être clair, de ne pas stresser son partenaire, de ne pas le punir malencontreusement parce qu’il échappe à vos illusions. Et c’est une véritable mise à l’épreuve du mensonge. L’agility est sans doute la pratique, dans ma vie, qui m’a le plus appris à ne pas mentir, car les chiens ont une sainte horreur du mensonge et le sentent tout de suite. Autrement dit, je pense que c’est un sport qui nous apprend à nous lier aux non-humains.

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Dans les « espèces compagnes », vous ­incluez les abeilles, le riz ou la flore ­intestinale. Pour certains intellectuels, cette démarche, comme celle du philosophe antispéciste Peter Singer, démontrerait une incapacité à penser l’altérité. Que leur répondez-vous ?

Je ne suis pas du tout d’accord. Il est vrai que, moi et d’autres, nous nous efforçons corps et âme de penser les connexions entre des êtres situés dans des milieux naturels ou sociaux différents. Mais jamais il n’est question pour autant de penser l’identité entre ces êtres !

De façon régulière et soutenue, moi et d’autres alliés intellectuels, nous sommes clairement engagés non pas dans des thématiques comme « le même et l’autre », « l’humain et le non-humain », « l’un et le multiple » – ces ribambelles de couples binaires –, mais, bien au contraire, dans des manières de situer autrement la différence. A mon avis, ceux qui nous fustigent en disant que nous avons perdu la capacité de penser l’altérité ont implicitement en tête l’altérité avec ungrand A – l’identité compriseseulement du point de vue du soi qui possède un point de vue exclusif et unitaire. Je suis en désaccord radical avec cette manière d’envisager ­philosophiquement et ontologiquement la construction du monde.

En 1985, vous publiez le « Manifeste ­cyborg », un « mythe politique ironique » portant une critique sociale radicale du « genre » qui inspira le courant dit du « cyberféminisme ». Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce texte ?

Le Manifeste cyborg a été pour moi l’occasion de nouer plusieurs fils ensemble. Ce fut d’abord une tentative méthodologique pour répondre à une situation historique très ­précise, dont j’avais bénéficié. Mon cerveau de jeune fille catholique irlandaise n’aurait ­jamais reçu une éducation de première classe en technologies, en philosophie et en littérature sans la course à l’armement et la guerre froide qui ont suivi la seconde guerre mondiale aux Etats-Unis. Si l’histoire avait suivi un autre cours, je serais sans doute devenue la mère de dix enfants !

Par ailleurs, j’ai obtenu mon premier emploi universitaire à Hawaï, qui a été le centre de la doctrine du champ de bataille électronique mise en œuvre par Robert McNamara durant la guerre du Vietnam. Le Manifeste cyborg est donc une théorisation du « Command, Control, Communication and Intelligence » [ou C3I : ­ensemble de méthodes de gestion de grands systèmes complexes engagés habituellement dans des opérations délicates, notamment militaires] par une enfant de la guerre. Mais c’est, en même temps, un plaidoyer pour qu’existent l’amour des machines, l’amour des autres organismes, l’amour des uns et des autres, un entremêlement générateur pour faire naître une saine cohabitation entre vivants et non-vivants – organismes, technologies, humains, non-humains et machines.

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Enfin, il est important de rappeler que ce texte a été écrit à un certain moment de l’histoire du féminisme, où la colère vis-à-vis de la technologie militaire, aux Etats-Unis plus ­encore qu’en Europe, était très grande. Les ­féministes et beaucoup d’autres fulminaient alors contre une technologie qui se mêlait de tout – de l’eugénisme, de la stérilisation, de la ­reproduction, de la guerre… J’ai senti chez ces militantes une diabolisation de la technologie qui ne menait nulle part. Mon Manifeste cyborg était donc l’affirmation que le féminisme, dans un monde où les machines ­deviennent omniprésentes, ne peut se permettre d’être technophobe.

Alors que le réchauffement climatique ­devient une réalité tangible, les termes d’« anthropocène » et de « capitalocène » se sont imposés dans le langage courant. Dans « Staying With the Trouble. Making Kin in the Chthulucene » (Duke University Press, 2016), vous introduisez deux autres notions : le « plantationocène » et le « chthulucène ». Que désignent ces mondes ?

L’anthropocène – l’ère de l’homme – désigne l’époque de l’histoire de notre planète qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre. Cette notion est à la source d’une somme de travaux importants, et elle a eu le mérite d’attirer notre attention sur les problèmes liés aux combustions carboniques. Mais le mot « anthropos » me pose problème, car il entraîne à penser en termes d’espèce ­humaine et non en termes de « praticiens ­situés ». Or, cette modification de notre environnement n’est pas une affaire qui concerne tous les humains en général : c’est une affaire qui touche majoritairement des pratiques ayant trait au capitalisme.

Le capitalocène, dont l’histoire remonte à environ cinq siècles, est donc un terme plus précis que celui d’anthropocène pour pointer les bouleversements destructeurs générés par des humains sur les qualités homéostatiques de la planète. Mais, là encore, le problème ne se résume pas au seul capitalisme. D’où le concept de plantationocène, qu’un groupe de personnes – Anna Tsing, Nils ­Bubandt et d’autres – et moi-même avons proposé il y a quelques années.

Par ce terme, nous désignons la transformation dévastatrice de divers types de pâturages, de cultures, de forêts en plantations extractives et fermées, qui se fondent sur le travail des esclaves et sur d’autres formes de travail­ ­exploité, aliéné et généralement spatialement déplacé. Ces modèles de plantations à grande échelle ont précédé le capitalisme industriel, et ont permis sa mise en place, en accumulant du capital sur le dos d’êtres humains réduits en ­esclavage. Du XVe au XIXsiècle, les plantations de canne à sucre au Brésil, puis aux Caraïbes, furent ainsi étroitement liées au développement du mercantilisme et du colonialisme.

Mais cette période de plantations à grande échelle, qui a été cruciale dans le développement de ce que nous appelons « modernité » ou « expansion moderne », n’est pas révolue. Loin de là ! Il suffit d’observer la destruction des mangroves, la façon dont les politiques de crédits carbone favorisent la monoculture d’arbres rentables comme les palmiers à huile, l’immense exploitation d’animaux industriels destinés à l’alimentation et au textile, pour se rendre compte que le plantationocène est plus présent que jamais. Nous devons donc nous pencher sur ses spécificités.

Et le chthulucène ?

Je cherchais un nom pour désigner les forces et les pouvoirs des dynamiques en cours à l’échelle de la Terre, dont les peuples humains font partie. L’idée de ce terme, chthulucène, s’est imposée à mes oreilles…Mais celles-ci auraient dû être plus malignes ! J’ai réalisé trop tard, en effet, que j’avais induit une confusion avec le « Cthulhu » de H. P. Lovecraft, l’ancien Dieu tentaculaire misogyne et raciste que cet écrivain imagina en 1928. Résultat : les passionnés de Lovecraft se fâchent contre moi parce que je prononcerais mal le mot – « mon » Chthulu commence par « Chth », le sien par « Cth » –, alors que je l’ai délibérément orthographié autrement ! J’ai voulu faire de mon Chthulu l’une de ces créatures filandreuses, habitant les profondeurs, que l’on nomme chthoniennes. Avec le terme chthulucène, je voulais que l’oreille entende le son des terrestres, de tout ce qui est lié à la Terre, y compris l’atmosphère. Je voulais affirmer que nous sommes reliés à une myriade de temporalités et de spatialités, reliées aux divers pouvoirs passés, présents et à venir de la Terre.

« Habiter le trouble » dans le chthulucène est, selon vous, un des moyens « sérieux » de donner suite à notre histoire sur Terre et de lui offrir un avenir viable. Que voulez-vous dire ?

Le chthulucène est un endroit pour travailler, ralentir et renverser l’anthropocène, le capitalocène et le plantationocène. C’est un lieu, et donc aussi une manière de se situer avec les autres terrestres, aussi bien humains que non humains, pour se livrer à la fois aux joies et aux souffrances du temps présent. Prenez le cas de l’agriculture. Tous ces êtres humains qui travaillent dans la production alimentaire, ou qui s’y intéressent, ou encore tous ceux d’entre nous qui consommons – donc tout le monde –, peuvent, si on pense chthulucène, prendre au sérieux la chaîne des marchandises, comprendre qui en vit et qui en meurt, que ce soit en travaillant la terre, en traversant les eaux maritimes ou fluviales, ou au niveau de la distribution du produit.

Qui vit et qui meurt dans ces machineries de l’agroalimentaire ? Que faudrait-il imaginer pour qu’elles s’associent à une bonne alimentation, au niveau des créatures du sol, des ­villes et des routes commerciales ? Que serait cette bonne alimentation ? Cette question, qui embrasse toute la cascade de ce qui se fabrique et se détruit pour que nous puissions nous nourrir, peut se poser avec l’aide d’un concept comme celui de chthulucène. Je ne pense pas que ce soit possible du point de vue du capitalocène ou de l’anthropocène.

Deux ans après la publication de « Staying With the Trouble », comment voyez-vous évoluer la prise en compte de l’urgence climatique ?

Le changement climatique constitue une dimension centrale des crises multiples et enchevêtrées que nous traversons, mais elle n’est pas la seule. S’y ajoutent la question de la capacité d’absorption et d’adaptation de la planète face aux perturbations, et celle de notre propre adaptation à la vitesse de ces changements. Partout dans le monde, la sensibilité vis-à-vis de ces problèmes s’est accrue au cours ces dernières années. Aux Etats-Unis, l’intensité et la fréquence des incendies ou des ouragans, l’assèchement des sols et la destruction des habitats de nombreuses créatures ont clairement accéléré la prise de conscience. Mais peu de gens, me semble-t-il, ont une véritable compréhension des subtilités multidimensionnelles du problème. Et la crise politique étasunienne induite par Trump et ses alliés a retardé la capacité politique d’y répondre de façon adéquate.

Le ministère de l’intérieur, l’Agence de protection de l’environnement, la NASA, l’Agence d’observation océanique et atmosphérique : tout cet appareil bureaucratique est actuellement enlisé dans une terrible impasse politique vis-à-vis du changement climatique. Le fait que l’économie américaine s’acharne de plus en plus sur les combustibles fossiles, en particulier le charbon, traduit une politique environnementale désastreuse. Et cette situation n’est pas exclusivement étasunienne. Même si la Chine est un chef de file dans la technologie des énergies propres, elle reste très engagée dans l’exploitation des combustibles fossiles. Il en va de même avec la concurrence des multinationales qui se joue au cercle polaire arctique pour l’extraction robotisée du pétrole. Les forces libérales sont très puissantes au niveau mondial, et la question n’est plus tant désormais le déni du réchauffement que la dépossession du pouvoir d’action des institutions sur cette question. Le tout sans aucun égard pour les effets politiques qu’engendre cette crise climatique sur d’autres peuples, notamment ceux du Pacifique.

Imaginons-nous dans un ou deux siècles. Comment décririez-vous votre monde idéal ?

C’est un monde, tout d’abord, dans lequel ­l’effondrement des systèmes écologiques ne serait pas absolu. Dans lequel tout ce dont nous prenons soin ne se serait pas évaporé. Mon monde idéal, celui que je fictionne, ­exclut l’idée de revenir à un statu quo antique, de retourner à un passé mythique. Je ne pense pas qu’il soit possible de réparer tous les ­dégâts – la perte est irréversible – mais il existerait certains genres de restitution, des guérisons partielles, des réparations, des réinventions de nouvelles créatures robotiques, etc. Il est en même temps possible de réparer et d’inventer des alliances les uns avec les autres. Donc, mon monde intégrerait de ­manière intensive des séries multispécifiques écologiques : le genre d’agriculture qui ferait la fierté du chthulucène. Il y aurait une sorte d’engagement envers les autres créatures et organismes (les plantes, les animaux, les microbes), une invitation à nouer des liens pour renforcer mutuellement les possibilités d’avenir des uns et des autres.

Cela impliquerait donc aussi de « faire des ­parents » (making kin) sur des modes biogénétiques diversifiés, sans pour autant signer la fin de la reproduction classique. Ce monde idéal serait pro-enfants : les nouveau-nés y ­seraient vraiment valorisés, précieux et pris très sérieusement en charge de toutes sortes de façons. Je considère que nous vivons aujourd’hui dans un monde « pronataliste », mais que nous sommes en même temps dans un monde « anti-enfants ». J’aimerais que cela aille plus dans l’autre sens : beaucoup moins de natalité et beaucoup plus d’attention à la manière de prendre soin des enfants. Ce serait un monde, enfin, où les déplacements et les migrations se feraient parce que les gens le voudraient, non parce qu’ils y seraient acculés et forcés à quitter leur maison. Il n’y aurait plus cette violence migratoire que nous ­vivons actuellement. Le cosmopolitisme ­serait précieux et valorisé. J’imagine un monde qui soit en même temps profondément local et profondément cosmopolite.

Et en ce qui concerne les hommes et les femmes ?

Il y aurait des cis-mâles et des cis-femelles, bien entendu ! [Le cis-genre, terme conçu par des militants LGBT, s’emploie quand le genre ressenti d’une personne correspond à son sexe biologique, par opposition au trans-genre]. Le genre désigne une catégorie, et les catégories sont déjà beaucoup plus diverses que ce que mes parents auraient jamais pu imaginer. Le mot « genre » ne cesse de multiplier ses significations, et les humains explorent de nombreux « devenirs-genres » et « devenirs-non genres ». Je n’ai aucun doute que les cis-mâles et les cis-femelles auraient une place honorable dans ce monde idéal, mais peut-être une place minoritaire.

(Traduit par Fleur Courtois-L’Heureux.)

Partager cet article
Repost0
9 février 2019 6 09 /02 /février /2019 10:19

Plusieurs pays ont mis en œuvre avec succès une fiscalité environnementale, en faisant la transparence sur l’utilisation des recettes. D’après Simon Roger et Rémi Barroux le 6 février 2019 pour Le Monde. Lire aussi Rétablir la justice fiscale en taxant les entreprises les plus polluantes.

Des convois de la Canadian Pacific à Port Coquitlam, en Colombie-Britannique. la province canadienne applique une taxe carbone sur les énergies fossiles utilisées pour le chauffage, l’électricité et le transport. Ben Nelms / REUTERS

Des convois de la Canadian Pacific à Port Coquitlam, en Colombie-Britannique. la province canadienne applique une taxe carbone sur les énergies fossiles utilisées pour le chauffage, l’électricité et le transport. Ben Nelms / REUTERS

« Le ministre des finances de la Colombie-Britannique a conditionné 15 % de son salaire au fait que tout l’argent issu de la taxe carbone serait reversé aux habitants, soit sous forme de baisse d’autres taxes, soit sous forme d’aides à la transition écologique. » L’anecdote, relatée par Benoît Leguet, directeur de l’institut I4CE (Institute for Climate Economics), souligne la nécessaire transparence dans l’affectation du produit de la fiscalité environnementale, afin qu’elle serve bien la transition annoncée. Contrairement à ce qui se passe en France.

La province de l’Ouest canadien fait figure de pionnière. Depuis 2008, elle applique une taxe carbone sur les énergies fossiles utilisées pour le chauffage, l’électricité et le transport. Lancée à 10 dollars canadiens la tonne, cette taxe couvrant 70 % du total des émissions de la province a été réévaluée de 5 dollars par an, jusqu’à atteindre 30 dollars (20 euros) la tonne en 2012.

« Or, que s’est-il passé entre 2008 et 2012 ? La consommation d’énergies fossiles a baissé de 17 % en Colombie-Britannique alors que, pendant la même période, le reste du Canada a vu ses émissions grimper de 1 % », témoigne Tzeporah Berman, professeure de sciences de l’environnement à l’université de York (Toronto). « Durant cette même période, l’économie de la Colombie-Britannique a connu une croissance de 16 % et affiché le taux de chômage le plus bas du pays », poursuit l’enseignante, également conseillère auprès du gouvernement de Victoria.

En 2014, changement de cap : la nouvelle administration décide de geler la taxe carbone pour cinq ans. « Les émissions ont commencé à augmenter de nouveau en Colombie-britannique », relate Tzeporah Berman, qui en déduit que « si l’on veut tirer vers le bas les émissions de gaz à effet de serre, il faut continuer à tirer vers le haut le montant de la taxe carbone ».

Communication maîtrisée

L’autre clé du succès réside dans l’usage fait de ces recettes fiscales. La taxe de la province canadienne répond à un principe de « neutralité de revenu », analyse l’universitaire, l’argent collecté ayant permis d’octroyer des baisses d’impôts aux citoyens les plus modestes. « Sur trois ans, 1,8 milliard de dollars canadiens [1,2 milliard d’euros] ont été ainsi redistribués aux plus défavorisés, cela a contribué à créer une forte adhésion autour de cette mesure », dont le produit sert également à investir dans la transition écologique – véhicules électriques, rénovation thermique, etc.

Cette redistribution, ajoutée à la communication maîtrisée des autorités – elles ont mis en avant l’importance de donner un prix à la pollution, mais aussi d’accorder un coup de pouce au pouvoir d’achat – se traduit, en Colombie-Britannique, par un plébiscite qui semble hors d’atteinte en France. « Les sondages indiquent que 70 % des personnes interrogées en Colombie-Britannique aiment notre taxe », relève Mme Berman.

L’initiative a convaincu le gouvernement fédéral canadien, qui a décidé de l’étendre à tout le pays. Depuis le 1er janvier, une taxe fédérale de 20 dollars par tonne de CO2 touche les carburants et les produits pétroliers. Elle devrait atteindre progressivement 50 dollars la tonne en 2022. Dorénavant, « on ne pourra plus polluer gratuitement au Canada », a prévenu, fin 2018, le premier ministre, Justin Trudeau.

Au niveau international, les politiques de taxation du carbone s’accélèrent. En avril 2018, « 46 pays et 26 provinces, représentant 60 % du PIB mondial, avaient mis en œuvre un instrument de tarification explicite du carbone », souligne l’institut I4CE, dans une note publiée en octobre 2018. Ces instruments de tarification, taxe carbone ou système d’échange de quotas d’émissions, ont généré 32 milliards de dollars américains (soit 28 milliards d’euros) en 2017, contre 22 milliards un an plus tôt.

Affectations variables

« Cette hausse pose la question de l’usage des revenus, qui ne doivent plus être considérés comme le co-bénéfice anecdotique d’un instrument purement comportemental », explique l’institut. De fait, l’affectation du produit de ces taxes reste variable selon les pays. En Irlande, la taxe, mise en place en 2010 alors que le pays se trouvait en pleine crise économique, sert essentiellement à augmenter les revenus de l’Etat. En Suède, cette fiscalité carbone, introduite en 1991, a permis de diminuer les impôts sur le revenu et les taxes sur le travail. Elle a aussi contribué à faire chuter les émissions de CO2 de près de 25 % en vingt-cinq ans. En Suisse, les revenus de la taxe carbone, instaurée en 2008, ont servi à réduire les primes d’assurance santé.

« La France n’est pas le seul pays à avoir des difficultés pour mettre en place cette fiscalité, rappelle Benoît Leguet. Mais elle doit régler le problème de la transparence : à quoi sert cette taxe ? Où en va le produit ? Cette question a toujours été sous-estimée. »

Partager cet article
Repost0
8 février 2019 5 08 /02 /février /2019 12:53

Les températures des quatre dernières années sont les plus élevées jamais enregistrées depuis 1850. Les étendues marines absorbent 93 % de l’excédent d’énergie lié aux émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. De récents travaux alertent sur l’accélération de la fonte des calottes glaciaires de l’Antarctique et du Groenland et leurs conséquences sur la montée du niveau des mers. D’après Audrey Garric le 07 février 2019 pour Le Monde. Lire aussi  Le monde ne prend pas le « tournant climatique » nécessaire pour limiter le réchauffement sous 1,5 °C, Pour la première fois, une accélération de la montée des océans est observée, Les zones mortes se multiplient dans les océans et Quand l’océan se meurt, la planète aussi.

L’océan, puits de carbone

L’océan, puits de carbone

Les océans s’apparentent à des sentinelles du changement climatique. En 2018, ils ont établi un record de chaleur, battant le précédent maximum de 2017. Et les cinq dernières années ont été les cinq plus chaudes jamais enregistrées. Ces mesures ont été publiées dans la revue Advances in Atmospheric Sciences le 15 janvier, par une équipe de chercheurs chinois et américains.

Les chiffres donnent le tournis : en 2018, la chaleur océanique additionnelle par rapport à la moyenne de la période 19812010 s’élevait à 197 zettajoules, soit 197 000 milliards de milliards de joules. « Le taux actuel de réchauffement des océans équivaut à l’explosion de cinq bombes atomiques de la taille de celle d’Hiroshima par seconde », indique John Abraham, professeur à l’université du Minnesota (États-Unis) et l’un des auteurs de l’étude, dans une analyse publiée par le Guardian. Ce réchauffement touche la majorité des mers du globe, essentiellement le Pacifique et l’océan Austral.

« Mesurer la chaleur qui augmente dans les océans donne une estimation très précise du changement climatique à l’œuvre. Cela nous renseigne sur le déséquilibre énergétique de la Terre et comment celui-ci se creuse en réponse aux émissions de gaz à effet de serre », explique Benoît Meyssignac, chercheur (CNES) au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales à Toulouse.

Effets multiples

Car les vastes étendues salées absorbent 93 % de l’énergie attribuable au réchauffement planétaire et 25 % des émissions anthropiques de CO2. De sorte que, tant que les rejets carbonés se poursuivront, la chaleur accumulée par les océans, ce que l’on nomme le « contenu thermique de l’océan » (OHC, pour Ocean Heat Content), continuera d’augmenter. « On empile 0,6 watt par m2 dans l’océan chaque année. On battra donc toujours de nouveaux records, même si d’une année sur l’autre, ce réchauffement peut être compensé par des échanges avec l’atmosphère ou la cryosphère », poursuit Benoît Meyssignac.

Les effets de ce réchauffement sont multiples. Il y a d’abord l’élévation du niveau de la mer car l’eau plus chaude se dilate, à l’image d’un gaz, et donc occupe plus de place. En 2018, les chercheurs ont ainsi mesuré une hausse des océans de 2,95 cm par rapport à la moyenne de 19812010 – un tiers est lié à l’OHC, le reste venant des glaciers et des calottes polaires. « Cela expose les réserves d’eau douce côtières à l’intrusion d’eau salée, rend les collectivités plus exposées aux tempêtes et menace les infrastructures côtières », indique l’étude dans Advances in Atmospheric Sciences.

L’augmentation de la chaleur des océans affecte également le climat de la planète, en élevant la température et l’humidité de l’air – des conditions propices au développement de fortes pluies ainsi que des cyclones tropicaux plus intenses. Elle aggrave aussi la fonte des calottes glaciaires, réduit le niveau d’oxygène des océans et affecte les écosystèmes marins, provoquant par exemple le blanchissement puis la mort des coraux.

« Même si les émissions étaient immédiatement stoppées, les gaz à effet de serre déjà émis continueraient à réchauffer les océans pendant des milliers d’années, en raison de leur longévité dans l’atmosphère et de l’inertie du système climatique », prévient Benoît Meyssignac.

Du pôle Nord au pôle Sud, coup de chaud sur les glaces

Le glacier Renegar, dans l’Antarctique de l’Est, autrefois considéré comme relativement à l’abri, est touchée par la fonte des glaces. NICK COLLEDGE

Le glacier Renegar, dans l’Antarctique de l’Est, autrefois considéré comme relativement à l’abri, est touchée par la fonte des glaces. NICK COLLEDGE

Partout, elles craquent, grincent, se morcellent et chavirent. Les glaces fondent plus vite que jamais, tant au nord qu’au sud du globe, sous l’effet du réchauffement de l’atmosphère et des océans. Dans une série d’études scientifiques récentes, de nombreux chercheurs alertent sur la disparition accélérée des grandes étendues blanches des pôles et leurs conséquences sur l’environnement de la planète : montée du niveau des mers et multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes.

L’alarme vient d’abord du Groenland, qui enregistre un réchauffement de 3 °C depuis cent ans. La fonte des glaces y a été multipliée par quatre en dix ans, avec une moyenne de 280 milliards de tonnes de glaces perdues chaque année entre 2002 et 2016, selon une étude publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), le 22 janvier. L’ensemble de l’inlandsis est affecté, essentiellement en raison du réchauffement de l’air qui fait fondre la surface de la calotte. « Le Groenland a atteint un point de basculement », prévient Michael Bevis, l’auteur principal, professeur à l’université d’Etat de l’Ohio, aux Etats-Unis.

Mais dorénavant, c’est également l’Antarctique qui préoccupe les scientifiques. La débâcle des glaces y est six fois plus rapide qu’il y a quarante ans, selon une autre étude publiée dans la même édition des PNAS. Ces vastes travaux estiment que le continent blanc a perdu 252 milliards de tonnes de masse glaciaire par an entre 2009 et 2017, contre 40 milliards chaque année sur la période 1979-1990.

Courants sous-marins plus chauds

« Les vents d’ouest, qui tournent autour de l’Antarctique, s’intensifient avec le réchauffement du climat. Ils envoient de la chaleur le long des côtes du continent blanc, un phénomène plus rapide que le réchauffement global de l’océan », explique Eric Rignot, premier auteur de l’étude, glaciologue à l’université de Californie, à Irvine, aux Etats-Unis et chercheur au Jet Propulsion Laboratory de la NASA.

Ces courants sous-marins plus chauds grignotent la base des plateformes glaciaires flottantes de l’Antarctique, qui finissent par se détacher sous forme d’icebergs. Or, ces parties côtières font office de « bouchons » pour les glaciers qui sont en amont. Libérés de leurs contraintes, ces derniers « accélèrent », c’est-à-dire que leur écoulement augmente vers la mer. Ce n’est pas tout. La perte d’épaisseur des glaciers fait aussi reculer la ligne d’échouage, c’est-à-dire la zone de transition entre la partie où les glaces flottent et celles où elles reposent sur le socle de terre. De quoi créer une instabilité et augmenter encore la débâcle des glaces.

Le plus grand danger réside en Antarctique de l’Ouest, avec les glaciers de l’île du Pin et de Thwaites, engagés dans des retraits inexorables. « Thwaites est capable de vider la moitié de l’Antarctique de l’Ouest à lui tout seul », prévient Catherine Ritz, glaciologue à l’Institut des géosciences de l’environnement à Grenoble.

Mais selon l’étude publiée dans les PNAS, l’Antarctique de l’Est, autrefois considéré comme relativement à l’abri, est également touché, notamment la terre de Wilkes, qui contient davantage de glace que l’Antarctique de l’Ouest et la Péninsule antarctique réunis.

Débat sur l’élévation du niveau de la mer

Tout l’enjeu de ces recherches est de prévoir quelle sera la hausse du niveau des mers entraînée par l’inéluctable fonte des glaces et à quelle vitesse (en centaines, milliers ou dizaines de milliers d’années). « Nous tablons sur plusieurs mètres, à cause de l’Antarctique, dans les prochains siècles », estime Eric Rignot. En 2016, dans des travaux qui ont fait date, les chercheurs Robert DeConto et David Pollard avaient évoqué une hausse possible de 1,8 mètre d’ici à 2100 liée seulement à l’Antarctique – auxquels il faut encore ajouter la fonte du Groenland, des glaciers terrestres ou encore l’expansion thermique de l’océan sous l’effet du réchauffement.

Un glacier dans la péninsule Antarctique. MARK BRANDON

Un glacier dans la péninsule Antarctique. MARK BRANDON

Ces projections font actuellement débat au sein de la communauté scientifique. Une nouvelle étude publiée dans la revue Nature, mercredi 6 février, bat en brèche les résultats de MM. DeConto et Pollard, après avoir réanalysé leurs données.

« L’Antarctique devrait contribuer à l’élévation du niveau de la mer à hauteur de 14-15 centimètres d’ici à la fin du siècle, avance de son côté Catherine Ritz, qui a participé à cette recherche. Cela reste tout de même très inquiétant, car la fonte va se prolonger pendant plusieurs milliers d’années et la hausse des océans se comptera alors en mètres. »

D’autant qu’un tel phénomène – encore non expliqué – a déjà eu lieu par le passé : il y a 125 000 ans, lors de la dernière période interglaciaire, la Terre était plus chaude de 2 °C et le niveau de la mer culminait à entre + 6 et + 9 mètres, en raison d’une fonte partielle du Groenland, mais également, sans doute, de l’Antarctique.

Ces incertitudes résident dans une connaissance encore insuffisante des mécanismes physiques de la glaciologie ou de la climatologie, mais surtout dans le manque de données de base, en termes de topographie, de profondeur des fonds marins ou de température de l’eau. « Les satellites ne suffisent pas, il faut des mesures aéroportées et des expéditions sous-marines, jusqu’à 500 mètres de profondeur, ce qui est très difficile », explique Eric Rignot. « On essaie de développer de nouveaux modèles plus complets, qui couplent les mécanismes sur les océans, l’atmosphère, l’Antarctique et le Groenland », précise Catherine Ritz.

Intensification des événements climatiques extrêmes

C’est l’objet d’une dernière étude, elle aussi publiée mercredi 6 février dans Nature, qui se projette dans un monde à + 3 °C ou + 4 °C à la fin du siècle – la trajectoire vers laquelle nous mènent les engagements actuels des Etats – et examine les effets combinés de la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique.

Les chercheurs en dressent la longue liste : une élévation du niveau de la mer de 25 cm, la perturbation de la circulation océanique mondiale, l’augmentation des variations de température d’une année à l’autre, la multiplication et l’intensification de certains phénomènes météorologiques extrêmes – comme par exemple des tempêtes et des cyclones tropicaux plus forts dans le golfe du Mexique –, ou encore l’affaiblissement du principal système de circulation océanique dans l’Atlantique Nord.

 « Il en résultera un réchauffement de l’air en Amérique centrale, dans l’est du Canada et dans l’extrême Arctique, et, à l’inverse, un réchauffement réduit sur le nord-ouest de l’Europe », détaille Nicholas Golledge, le principal auteur de l’étude, professeur à l’université Victoria de Wellington (Nouvelle-Zélande).

Ces résultats seront incorporés au prochain rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui doit paraître en septembre sur les liens entre changement climatique, océans et glace. En 2013, le GIEC évoquait, dans son pire scénario, une élévation du niveau des mers de 98 cm d’ici à la fin du siècle, toutes causes confondues.

Partager cet article
Repost0
7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 13:25

Éléments-phares de la « révolution verte », pesticides et engrais de synthèse ont permis de relever le défi alimentaire posé par l’explosion démographique au XXe siècle. Mais le recours généralisé à ces produits provoque des dégâts majeurs sur la santé des agriculteurs comme sur l’équilibre de l’environnement. Apprendre à limiter leur usage représente l’un des impératifs de l’agriculture au XXIe siècleD'après Claude Aubert, Ingénieur agronome, spécialiste de l’agriculture et de l’alimentation biologiques, cofondateur de Terre vivante, pour le Monde diplomatique de décembre 2018. Lire aussi Glyphosate : la justice française annule une autorisation de mise sur le marché alors que les autorités sanitaires européennes ont plagié Monsanto pour l’autoriser en 2017, Le cadmium, ce " tueur " caché dans les engrais, La toxicité du Roundup connue de Monsanto depuis au moins 18 ans et La bataille de l’ammoniac.

Laure Prouvost. — Vue de l’installation « On ira loin », 2015 Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne - www.laureprouvost.com

Laure Prouvost. — Vue de l’installation « On ira loin », 2015 Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne - www.laureprouvost.com

En 1909, le chimiste allemand Fritz Haber parvient à combiner l’azote de l’air avec de l’hydrogène en effectuant la synthèse de l’ammoniac (NH3). Une réaction chimique parmi d’autres ? Pas tout à fait. Celle-ci révolutionna l’agriculture en permettant de doubler, voire de tripler, les rendements. Pour de nombreux spécialistes, l’invention des engrais azotés a permis de nourrir la population de la planète, passée au XXe siècle de un milliard et demi à plus de six milliards d’habitants. Cette découverte à première vue géniale valut à son auteur le prix Nobel de chimie en 1918 — une attribution controversée, car Haber avait aussi participé à la conception des gaz de combat employés dans les tranchées. Les travaux de ce chercheur issu d’une famille juive permirent également la mise au point du Zyklon B, funeste pesticide employé vingt ans plus tard par les nazis dans les camps d’extermination.

L’alimentation des plantes relève d’un paradoxe. Alors que l’air se compose essentiellement d’azote (78 %, contre 21 % d’oxygène), elles sont incapables d’y puiser cet élément indispensable à leur croissance. C’est principalement dans le sol qu’elles le trouvent, sous la forme de nitrate (NO3) ou d’ammoniac (NH3). Elles peuvent alors l’assimiler grâce à sa minéralisation par les bactéries, dans l’humus et dans les autres matières organiques : résidus de récolte, fumier, compost, etc. Depuis l’invention de Haber, quelques sacs d’engrais permettent d’apporter tout l’azote nécessaire aux plantes et d’améliorer le rendement. Plus besoin de charrier des tonnes de fumier ou de compost ; plus besoin de cultiver des légumineuses riches en azote...

Depuis un siècle, la production peu onéreuse d’azote réactif utilisable par les plantes a complètement bouleversé l’agriculture. Elle formait dans les années 1960 l’un des quatre piliers de la « révolution verte » : sélection de variétés à haut rendement, pesticides, irrigation et engrais chimiques. Cette révolution fut saluée unanimement comme une grande réussite. Mais, dans les pays industrialisés d’abord, puis dans ceux en développement, l’utilisation croissante des engrais azotés de synthèse a eu des effets que personne, ou presque, n’avait prévus.

Série d’effets délétères

Très vite, les agriculteurs ont compris que l’apport d’azote sur les cultures par les déjections animales (fumier, lisier) et par les légumineuses n’était plus nécessaire. Dès lors, pourquoi se compliquer la vie à élever des vaches ou des moutons et à les faire paître ? Nombre d’entre eux s’en sont donc débarrassés pour se concentrer sur les productions végétales, en particulier les céréales. Mais, comme il fallait aussi produire du lait et de la viande, dont la demande augmentait rapidement, d’autres exploitations se consacrèrent à l’élevage, les plus productives fonctionnant en stabulation, sans sortie de l’étable, et remplaçant le fourrage par des céréales ou des oléagineux.

En quelques décennies, le paysage agricole européen fut radicalement transformé. En France, dans le Centre ou l’Est, des régions céréalières sans bétail recourent à une agriculture très mécanisée, utilisant massivement les engrais azotés chimiques. En Normandie, en Bretagne, au Danemark ou en Bavière, les élevages s’industrialisent de plus en plus, avec d’énormes concentrations d’animaux. Les fermes de plus de mille vaches deviennent monnaie courante dans plusieurs pays européens, comme les porcheries produisant des dizaines de milliers de porcs par an ou les élevages de centaines de milliers de poules. Cette évolution résulte directement de l’invention de Haber, considérée à juste titre comme la plus importante de l’histoire de l’agriculture — certains disent même de l’histoire tout court.

Ce bouleversement, logique dans une vision économique à court terme, produit une série d’effets délétères, tant en matière de santé que d’environnement. En réalité, de nombreux problèmes écologiques et sanitaires que pose l’agriculture moderne émanent de la synthèse des engrais azotés, ou plutôt du mauvais usage qui en est fait.

Premier problème : la teneur des sols en matière organique baisse dans les régions de grandes cultures, faute d’apport de fertilisants organiques et de rotations incluant des cultures qui enrichissent naturellement le sol en azote et en matière organique, comme la luzerne. Des rendements élevés demeurent possibles, mais, dans certaines régions, ils tendent à plafonner, voire à baisser, en dépit du renfort d’azote de synthèse. Par ailleurs, la capacité de rétention en eau des sols et la vitesse d’infiltration de l’eau diminuent, ce qui augmente le risque d’érosion par ruissellement et d’inondations.

De surcroît, les ravageurs et les maladies se multiplient et requièrent de plus en plus de traitements pesticides. Les engrais azotés n’en sont évidemment pas la seule cause, mais ils y contribuent par la disparition des rotations longues, qui interrompent le cycle de reproduction des agents pathogènes et des insectes, et par l’augmentation de la teneur des feuilles en azote, qui favorise la multiplication de certains ravageurs, par exemple les pucerons.

Enfin, la quasi-monoculture des céréales affaiblit la biodiversité, tout comme la perturbation de l’activité biologique de la terre et les dépôts d’azote atmosphérique, qui proviennent de l’ammoniac émis par les sols et par les élevages. Et les sols deviennent de plus en plus acides.

Les excès d’azote ont de graves effets sur la santé et l’environnement, comme l’ont montré deux cents chercheurs européens dans une importante publication hélas passée presque inaperçue (1). Principaux accusés : les nitrates et l’ammoniac. Les premiers sont normalement présents dans les sols, où ils sont absorbés par les racines des plantes, auxquelles ils fournissent l’essentiel de leur azote. Mais il reste toujours, en particulier lorsque les apports d’engrais azotés sont élevés, un surplus d’azote qui est entraîné par les pluies. Il se retrouve dans les nappes phréatiques et les cours d’eau, et finalement dans l’eau du robinet. Avec deux effets principaux : un risque possible d’augmentation de certains cancers et l’eutrophisation (appauvrissement en oxygène) des cours d’eau, qui conduit à la disparition des poissons et au dépôt de dizaines de milliers de tonnes d’algues vertes sur les côtes chaque année. On trouve également des nitrates dans les aliments, avec des teneurs parfois très élevées dans certains légumes. Leur impact sur la santé fait encore l’objet de controverses, faute de données scientifiques suffisantes et convergentes.

À l’origine des particules fines

L’ammoniac est un polluant beaucoup moins connu et plus préoccupant en matière de santé et d’environnement. La quasi-totalité des émissions (679 000 tonnes en 2016 en France) provient des cultures (64 %) et de l’élevage (34,4 %) (2). Ce composé chimique reste peu de temps dans l’atmosphère : une partie se dépose sur le sol et sur la végétation ; une autre donne naissance à divers composés azotés indésirables (protoxyde d’azote, oxydes d’azote, etc.). Les oxydes d’azote se combinent avec d’autres polluants présents dans l’air pour former des particules fines (3) secondaires. Ce dernier phénomène est l’un des plus inquiétants. Les particules fines pénètrent au plus profond des alvéoles pulmonaires, provoquant cancers, maladies cardio-vasculaires et respiratoires. L’Organisation mondiale de la santé estime que l’exposition à ces particules a causé environ 4,2 millions de morts prématurées dans le monde en 2016 (4).

Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), l’agriculture et la sylviculture étaient responsables de 55 % des émissions totales de particules en suspension en 2016, et ces émissions ne baissent guère, contrairement à celles de l’industrie ou du transport (5). Si les cultures représentent la part principale d’émission primaire de l’ensemble des particules en général, l’élevage contribue surtout à la formation des particules fines. Lors des pics de pollution, en particulier au printemps, une part importante des particules fines peut être d’origine agricole, principalement à cause des émissions d’ammoniac venant des sols à la suite des apports d’engrais, et essentiellement par les déjections (fumier, purin, lisier) des animaux d’élevage.

Les scientifiques ayant contribué à l’évaluation européenne de l’azote estiment le coût environnemental des excédents d’azote pour le continent entre 70 milliards et 320 milliards d’euros par an, en raison de leur impact sur les écosystèmes, la qualité de l’air et de l’eau et, en définitive, sur la santé humaine (6). Ce coût leur semble supérieur au bénéfice économique tiré de l’utilisation des engrais azotés de synthèse. Les chercheurs considèrent les surplus d’azote comme l’un des problèmes écologiques majeurs du XXIe siècle, au même titre que le réchauffement climatique et la perte de biodiversité.

La première solution serait évidemment de réduire, voire de supprimer, les apports d’azote chimique. On pourrait le faire en modifiant les systèmes de production, notamment en introduisant davantage de légumineuses (haricots, pois, luzerne, etc.) dans les rotations, ce qui nous affranchirait de la dépendance à l’égard du soja, importé en masse. L’agriculture biologique permet de s’en passer complètement, ce qui est un argument de poids — sans doute aussi important que la non-utilisation des pesticides de synthèse (7) — en faveur de ce mode de production.

Certes, si l’on interdisait brutalement à tous les agriculteurs l’utilisation de l’azote chimique, ce serait une catastrophe, car la conversion à la bio ne peut être que progressive et exige pour de nombreuses exploitations une remise en question totale de leur système de production. La plupart des spécialistes notaient jusqu’à présent que la généralisation d’une agriculture sans azote de synthèse conduirait à une chute importante des rendements. Mais une récente méta-analyse a conclu que, au niveau mondial, le différentiel moyen de rendement entre la bio et le conventionnel n’était que de 19 % (8). Il tombe même à 8 ou 9 % lorsque les techniques bio incluent des rotations de cultures variées. Une autre méta-analyse montre que les cultures associées ou intercalaires — plusieurs espèces cultivées dans le même champ et en même temps — permettent en moyenne une augmentation de la production de 30 % (9). Nourrir tous les habitants de la planète sans azote de synthèse paraît donc possible, mais suppose un changement radical de modèle agricole.

L’autre partie de la solution, la moins difficile à mettre en œuvre à court terme, est de réduire la taille des élevages industriels et la consommation de viande. L’élevage représente les trois quarts de la production d’ammoniac. Les animaux en stabulation expédient dans l’atmosphère quatre fois plus d’ammoniac que ceux élevés au pâturage, à condition que ce dernier ne soit pas trop intensif. Des mesures techniques permettent certes de diminuer les émissions d’ammoniac (couverture des fosses à lisier, enfouissement du lisier, utilisation d’ammonitrate plutôt que d’urée, etc.), mais elles sont souvent coûteuses et, pour certaines, d’une efficacité relative. Si l’on réduisait fortement, voire supprimait, les apports d’azote de synthèse, il faudrait revenir à l’association de la culture et de l’élevage, ce qui réduirait la part des élevages hors sol. Par ailleurs, les engrais chimiques permettent aujourd’hui de produire à un prix relativement bas des aliments pour le bétail, et de satisfaire ainsi la demande mondiale croissante de viande et de produits laitiers. En Europe, cette demande s’oriente à la baisse ; il s’agirait d’accompagner cette évolution en mangeant moins de viande, et de meilleure qualité.

Une nouvelle « révolution verte », corrigeant les conséquences néfastes de la première, est à portée de main : il faudrait pour cela apporter progressivement moins d’engrais azotés dans les cultures et opter pour d’autres méthodes d’élevage — à l’herbe, moins concentrées et moins intensives. Mais, pour y parvenir, deux choses semblent encore manquer cruellement : l’information du consommateur et la volonté politique.

(1) Mark A. Sutton et al. (sous la dir. de), The European Nitrogen Assessment : Sources, Effects and Policy Perspectives, Cambridge University Press, 2011.

(2) Rapport d’émission Secten (Secteurs économiques et énergie), Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique, Paris, 2017 (mise à jour du 10 juillet 2018), www.citepa.org

(3) Nom donné aux particules en suspension dans l’air de diamètre inférieur à 2,5 micromètres (ou PM2,5).

(4) « Qualité de l’air ambiant et santé », Organisation mondiale de la santé, Genève, 2 mai 2018, www.who.int/fr

(5) Rapport d’émission Secten, op. cit.

(6) « Nitrogen in Europe : Current problems and future solutions », Initiative internationale sur l’azote, Fondation européenne de la science, Strasbourg, 2011.

(7) Lire Claire Lecoeuvre, « Pourquoi manger bio ? », Le Monde diplomatique, mars 2018.

(8) Lauren C. Ponisio et al., « Diversification practices reduce organic to conventional yield gap », Proceedings of the Royal Society B, vol. 282, no 1799, Londres, 22 janvier 2015.

(9) Marc-Olivier Martin-Guay et al., « The new Green Revolution : Sustainable intensification of agriculture by intercropping », Science of the Total Environment, vol. 615, Amsterdam, 15 février 2018.

Partager cet article
Repost0
6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 09:28

Alors que les énergies renouvelables sont présentées sur le Vieux Continent comme une source d’avenir et d’emploi, un accord signé entre quatre pays européens et le roi Mohammed VI pourrait mettre à mal cette perspective. Par Éric Serres le mercredi 30 Janvier 2019 pour l'Humanité. Lire aussi Climat : à Bruxelles, la France lâche les renouvelables, « Donner aux citoyens et aux territoires le pouvoir d’agir » contre le réchauffement climatique et Un coup de pouce Vert pour les Electrons solaires !

Noor, dans la province de Ouarzazate, va devenir la centrale solaire thermodynamique la plus importante de la planète. Chine nouvelle/Sipa

Noor, dans la province de Ouarzazate, va devenir la centrale solaire thermodynamique la plus importante de la planète. Chine nouvelle/Sipa

On annonçait les énergies renouvelables créatrices d’emploi en France. Et c’est le cas : « 100 000 personnes travaillent à ce jour dans ce secteur », se félicite Cyril Carabot, du Syndicat des énergies renouvelables (SER). On en prévoit 900 000 d’ici à 2050, selon les calculs de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. Pourtant, dans ce tableau aux lignes presque parfaites se cachent déjà quelques points de rupture qui froissent le regard. Ainsi – et c’est passé inaperçu ou presque –, le mercredi 19 décembre 2018, à Bruxelles, l’Allemagne, l’Espagne, la France, le Portugal et le Maroc se sont engagés pour l’intégration des marchés libres d’électricité de source renouvelable entre les entreprises. En clair, il s’agit de lever les barrières réglementaires et physiques afin de faciliter le commerce transfrontalier entre producteurs d’électricité renouvelable – plus particulièrement le Maroc – et les entreprises consommatrices de cette électricité en Europe. Cette initiative, qui a été saluée par le SER comme « un renforcement des interconnexions entre pays et non une concurrence accrue », en inquiète d’autres. L’idée n’est pas nouvelle : « Il y a une dizaine d’années, les Allemands avaient déjà imaginé un immense projet de panneaux solaires dans le désert nord-africain afin d’alimenter l’Europe en énergies propres », avoue Cyril Carabot. Jugée trop néocolonialiste, l’idée avait été abandonnée.

Alors, que penser de cet accord ? Pour Aurélien Bernier, auteur du livre les Voleurs d’énergie, cela fleure bon le cheval de Troie dans lequel se cacherait le futur grand marché européen de l’énergie, la fin des services publics de l’énergie, mais aussi celle des tarifs régulés. Pour lui, « cela commence par un marché réservé aux entreprises et, demain, le consommateur lambda y sera intégré avec tous les risques que cela comporte ». Derrière ce premier coup de boutoir, l’essayiste dénonce les principes mêmes du libéralisme, qui met en œuvre son « postulat : aller chercher la matière première là où elle est la moins chère à produire. Ce qui a été valable pour le pétrole peut l’être aussi pour les énergies renouvelables. ­Finalement, cette libre circulation des énergies aura un effet pervers et sera le frein à la création d’emploi dans ce secteur », avance-t-il. Et de confirmer : « L’énergie produite chez nous à un certain coût pourra l’être au Maroc à un moindre coût. Il y a du soleil toute l’année, le vent souffle régulièrement en été sur les côtes et la main-d’œuvre n’est pas chère. Pourquoi dès lors investir en France ? »

« Le royaume va produire le kilowattheure le moins cher au monde à partir de l’éolien »

De fait, le Maroc est en train de se positionner comme un exportateur plus que potentiel vers l’Europe « et beaucoup moins vers le reste de l’Afrique », précise encore Aurélien Bernier. Le royaume peut déjà compter sur une interconnexion avec l’Espagne qui, signe des temps, sera bientôt renforcée. Dans l’hebdomadaire le Point Afrique, on peut ainsi lire que « le Maroc est bien parti pour atteindre, voire dépasser, l’objectif de produire 42 % d’énergie renouvelable en 2020 et 52 % à l’horizon 2030 ». En moins de dix ans, en ouvrant son marché de l’énergie au secteur privé, ce pays s’est imposé comme un champion africain des énergies renouvelables. Le royaume chérifien a ainsi réussi à connecter la plus grande centrale solaire au monde et plusieurs nouveaux parcs éoliens au réseau électrique. Le complexe solaire Noor (province de Ouarzazate) va devenir la plus grande centrale solaire thermodynamique de la planète. À l’issue du projet, le complexe fournira non seulement de l’énergie à plus d’un million de ménages marocains, mais pourra aussi l’exporter vers l’Europe. Et, comme si cela ne suffisait pas, « notre pays s’apprête à produire le kilowattheure le moins cher au monde à partir de l’éolien », s’est réjoui récemment Abderrahim El Hafidi, secrétaire général du ministère de l’Énergie, des Mines et du Développement durable.

De quoi intéresser l’Europe et plus particulièrement la France, qui affiche un retard dans son développement des ENR sans vraiment vouloir accélérer le processus. Selon l’agence de presse Euractiv, le Conseil d’État, en abrogeant en décembre 2017 un décret donnant aux préfets régionaux la responsabilité d’accorder les permis environnementaux nécessaires à la construction de champs d’éoliennes, a mis un sérieux de coup de frein au développement de celles-ci dans notre pays. « Plus personne ne peut plus en effet les délivrer à ce jour. La question de l’autorité ­compétente pour les permis est en suspens depuis plus d’un an. Aucun nouveau projet ne peut se développer », déplore Giles ­Dickson, PDG de l’association d’entreprises WindEurope. Le ministère de la Transition écologique et solidaire n’arrive d’ailleurs même plus à le cacher. Le nombre de projets d’éoliennes autorisés a chuté de 22 % entre 2017 et 2018. « En 2018, 103 parcs éoliens ont été autorisés pour une puissance installée cumulée de 1 510 MW », indique le cabinet du ministère à l’Écologie. La situation est encore plus problématique pour l’éolien en mer.

En France, pas un seul projet de parcs éoliens en mer n’a vu le jour

Depuis que la France s’est engagée en 2012 à construire le premier parc expérimental du pays au large des côtes bretonnes, pas un seul projet n’a vu le jour. Vendredi dernier, le gouvernement, en donnant la feuille de route de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie portant sur les périodes 2019-2023 et 2024-2028, a laissé entrevoir ce que serait l’avenir. Certes, et conformément à la loi de transition énergétique de 2015, il est indiqué qu’il y aurait 40 % d’énergies renouvelables dans la production d’électricité en 2030, mais, dans le même temps, a été repoussée de dix ans l’échéance des 50 % de nucléaire dans le mix énergétique. Une manière à peine déguisée de décourager les volontés vertes sur notre territoire.

Les perspectives de production d'énergies solaire et éolienne au Maroc en 2020

Les perspectives de production d'énergies solaire et éolienne au Maroc en 2020

Le royaume chérifien veut faire du Sahara occidental sa poule aux œufs verts

Occupé par les armées marocaines depuis 1975, ce territoire pourrait devenir l’eldorado des voleurs de production énergétique propre. Le roi Mohammed VI du ­Maroc, en demandant récemment de réviser à la hausse les ambitions initialement projetées en matière d’énergies renouvelables afin de dépasser l’objectif actuel de 52 % du mix électrique à l’horizon 2030, a omis de dire que, pour partie (voir la carte), cette hausse se ferait sans doute par l’implantation de nombreuses centrales au Sahara occidental, pourtant considéré par l’ONU comme la dernière question coloniale restante en Afrique. Selon WSRW, ONG qui travaille pour la reconnaissance des droits du peuple sahraoui, c’est la goutte d’eau de trop : « Une part croissante des programmes d’énergies renouvelables, dont se vante le Maroc, n’est pas implantée au Maroc, mais au ­Sahara occidental, territoire qu’il occupe illégalement et brutalement depuis 1975. » À ce rythme et dès 2020, plus d’un quart de toute la production d’énergie verte du Maroc sera situé dans ce territoire.

L’Europe encourage le Maroc à accélérer le pas

Dans son rapport, WSRW explique encore que le Maroc projette de construire des centrales à énergie renouvelable au Sahara occidental pour plus de 1 000 MW (mégawatts), et ce, au grand dam des Sahraouis totalement exclus de tous ces processus. À ce jour, la production d’énergie solaire et éolienne au Sahara occidental ne constitue que 7 % de la production énergétique totale du Maroc, mais, d’ici à 2020, cette part pourrait atteindre les 26,4 %. Face à cela, l’Europe ne pipe mot et encourage même le Maroc à accélérer le pas. Dans l’après-midi du 16 janvier 2019, le Parlement européen a approuvé l’application au Sahara occidental d’un nouvel accord commercial entre l’UE et le Maroc. Une manière de s’asseoir sur la décision, en 2016, de la Cour de justice de l’Union européenne, qui avait décidé que la conclusion de ce type d’accord avec le Sahara occidental constituait une violation du droit de l’UE sans le consentement du peuple de ce territoire. Une façon de permettre aux énergéticiens européens, déjà très présents au Maroc, de participer à la curée. Ainsi retrouve-t-on impliqués dans divers projets de production d’énergies vertes dans le royaume chérifien l’allemand Siemens Wind Power, l’italien Enel Green Power ou encore les français Engie et EDF– qui, en décembre dernier, a d’ailleurs remporté un appel d’offres pour une centrale solaire de 825 mégawatts dans le centre du Maroc.

Partager cet article
Repost0
5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 15:22

Des élus de tous bords dénoncent le démarrage des travaux de la ligne ferroviaire alors que le gouvernement a ouvert une « grande concertation » face aux oppositions – même méthode que pour le Grand Débat ? Une cinquantaine de manifestants empêchent l’accès des engins au chantier, qu’ils estiment préparatoire à la future ligne du Charles-de-Gaulle Express.  D’après Marion d’Allard et Hendrik Delaire pour l’Humanité et Le Parisien.

En contrebas des plaines agricoles qui traversent Mitry-Mory (Seine-et-Marne), des engins de chantier s’affairent déjà.

En contrebas des plaines agricoles qui traversent Mitry-Mory (Seine-et-Marne), des engins de chantier s’affairent déjà.

La vidéo a été postée lundi dernier sur les réseaux sociaux. En surplomb des plaines agricoles qui traversent Mitry-Mory, Charlotte Blandiot-Faride, maire PCF de cette commune de Seine-et-Marne y dénonce « un véritable scandale ». En contrebas, des engins de chantier s’affairent. Les travaux du Charles-de-Gaulle Express viennent de commencer. Pourtant, quinze jours auparavant, Élisabeth Borne, la ministre des Transports, a ouvert « une grande concertation » pour savoir si cette liaison ferroviaire censée relier par un trajet direct l’aéroport de Roissy et la gare parisienne de l’Est, « devait se faire ». Une concertation arrachée malgré l’hostilité des opposants, qui dénoncent un projet coûteux – 2,1 milliards d’euros, dont 1,7 milliard d’euros de prêt public – réalisé au détriment de l’amélioration des transports du quotidien.

Charlotte Blandiot-Faride ne décolère pas : « Pendant une semaine, les engins ont emprunté un chemin pavé sur lequel le concessionnaire s’était engagé à ne pas circuler. Nous avons bloqué l’accès à ce chantier le long de la ligne à grande vitesse avec une cinquantaine de personnes, dont plusieurs gilets jaunes qui nous ont contactés pour se joindre à nous ». « Depuis vendredi, il n’y a plus aucun engin de chantier le long de la LGV. Hier matin nous avons bloqué l’accès au site pour nous assurer qu’aucun engin ne revienne sur les lieux. Nous reconduisons cette opération ce mardi matin ».

Mitry-Mory, lundi matin. La maire Charlotte Blandiot-Faride (PCF) figurait parmi la cinquantaine de personnes qui ont bloqué ce matin l’accès au chantier, qu’elles estiment préparatoire au futur CDG Express. Municipalité de Mitry-Mory.

Mitry-Mory, lundi matin. La maire Charlotte Blandiot-Faride (PCF) figurait parmi la cinquantaine de personnes qui ont bloqué ce matin l’accès au chantier, qu’elles estiment préparatoire au futur CDG Express. Municipalité de Mitry-Mory.

« Nous sommes signataires d’un appel de plus de 100 élus de tous bords qui exigent que la priorité soit mise sur les transports du quotidien. Aujourd’hui, les camions arrivent et c’est intolérable. Ce chantier doit cesser », lance l’élue avant d’interpeller directement les pouvoirs publics en demandant à la ministre des Transports et au préfet de région de suspendre ces travaux : « Madame la ministre, Monsieur le préfet de région (Michel Cadot, en charge de mener la concertation – NDLR), vous m’entendez ? C’est un véritable scandale et votre concertation, de l’enfumage ! »

Du côté de SNCF Réseau et de la préfecture de région on assure que ces travaux ne signifient pas le lancement du chantier du CDG Express. « Ce sont des travaux préliminaires de déplacement de réseaux publics. Ils n’ont pas d’impact sur le service de transports et n’engagent pas les travaux principaux du CDG Express. Ils consistent à renforcer des chemins d’exploitation et sont réalisés sur des parcelles situées en dehors des emprises de propriété de la municipalité de Mitry-Mory », explique la préfecture de région, qui assure que le chantier ne débutera avant le terme de la concertation. « Le préfet de la région remettra dans le courant de la semaine son rapport sur la mission de concertation qui lui a été confiée. Cette mission doit déterminer, les conditions de réalisation du projet CDG Express permettant de garantir la neutralité de ce projet sur les transports du quotidien ».

Le ministère de la Transition écologique et solidaire, lui, temporise. « Il s’agit de travaux préparatoires en cours depuis des mois et qui naturellement se poursuivent. Mais ce n’est pas le chantier en lui-même, qui ne sera lancé qu’après la signature du contrat de concession », tente-t-on de justifier.

Mais l’argument n’apaise pas la colère. Car si le calendrier initial des travaux fixait bien le début du chantier en janvier sur les parcelles privées et au 1er février sur les parcelles publiques de la commune, « le ministère a entre-temps décidé de réentendre tout le monde. Le préfet de région n’a pas encore rendu ses conclusions. C’est bien la preuve que cette pseudo-concertation n’en est pas une », poursuit la maire de Mitry-Mory.

La question de la priorité aux transports du quotidien prend de l’ampleur

Au nombre des arguments portés, les opposants au projet de cette ligne à grande vitesse en concession privée dénoncent les dégradations à prévoir sur le RER B déjà surchargé, avec 900 000 voyageurs par jour. « Le CDG Express empruntera les voies qui régulent quotidiennement le trafic de nombreux trains, notamment du RER B », note l’association Non au Charles-de-Gaulle Express, qui craint « plus de retards sur le RER B et les autres lignes connexes, voire un blocage complet de la circulation ». En parallèle, l’association présidée par Didier Le Reste, conseiller (PCF) de Paris, juge inutile un projet d’une telle envergure alors même que « la modernisation du réseau existant » prévoit d’ores et déjà « la réalisation de la ligne 17 du métro, reliant le nord de Paris à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle ».

De Valérie Pécresse à Anne Hidalgo, la question de la priorité aux transports du quotidien prend de l’ampleur. Jusqu’alors plutôt discrètes sur le sujet, la présidente LR de la région Île-de-France et la maire PS de Paris ont ainsi demandé au gouvernement des gages concernant le RER B. Mais Élisabeth Borne, elle, persiste et signe. Tout juste la ministre des Transports a-t-elle estimé en ce qui concerne les travaux qu’il faudrait « s’assurer qu’on ne va pas imposer des conditions intenables et dégradées aux usagers du RER B, et c’est tout ça qui donnera le calendrier ». Les opposants, de leur côté, continuent de demander l’abandon du projet.

Partager cet article
Repost0
5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 09:03

Le gouvernement revoit à la baisse son soutien à la filière du biogaz. L’opposition locale aux méthaniseurs grandit. Produire du gaz renouvelable à partir de l’agriculture offre une nouvelle source de revenus pour les éleveurs ; mais le développement des méthaniseurs présente une vraie menace de pollution des sols et d’émission de gaz à très grand effet de serre, bouscule le marché des déchets, intensifie la concurrence entre les cultures, pousse à la concentration des exploitations… sous la pression du syndicat agricole dominant (FNSEA). D’après Stéphane Mandard, Nabil Wakim, Simon Auffret et Julie Lallouêt-Geffroy pour Le Monde et Reporterre. Lire aussi La hausse rapide du méthane alarme les climatologues et Romainville n'aura pas d'usine de méthanisation.

Le méthaniseur de Gramat (Lot), installation classée à risque pour l’environnement, est autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets par an. DOCUMENT LE MONDE

Le méthaniseur de Gramat (Lot), installation classée à risque pour l’environnement, est autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets par an. DOCUMENT LE MONDE

En présentant, le 25 janvier, la feuille de route énergétique de la France, le gouvernement a douché leurs espoirs, en revoyant à la baisse les objectifs de développement du « gaz vert », issu de déchets agricoles ou ménagers. Selon le do­cument de synthèse de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), le biogaz devrait fournir 7 % de la consommation de gaz en France en 2030. La loi de transition écologique de 2015 fixait 10 % à cette date, et la filière gazière espérait même atteindre 30 %.

Pourquoi renoncer à de tels objectifs ? Principalement pour des raisons de coût : le gouvernement ne veut pas d’un soutien public trop important au développement de ce secteur. L’exécutif fixe donc des objectifs en forte croissance – le biogaz représente moins de 1 % de la consommation de gaz en France en 2018 –, mais contrarie les espoirs des industriels en matière de subventions.

Trajectoire « strictement impossible à tenir »

Deux appels d’offres seront certes lancés chaque année, mais le prix d’achat proposé par l’Etat sera très inférieur à celui proposé aujourd’hui. Les entreprises du secteur expliquent depuis plusieurs mois que le développement du gaz renouvelable en France a encore besoin d’un soutien public pour franchir un cap, et in fine faire baisser les prix.

Les associations professionnelles du gaz dénoncent des mesures qui risquent de « condamner l’avenir de cette ­filière sans tenir compte de ses avantages ». Tandis que les syndicats agricoles FNSEA et Jeunes Agriculteurs déplorent une trajectoire « strictement impossible à tenir », qui ne laisse « aucune chance aux projets agricoles et territoriaux de se développer durablement ».

« Il faudrait aller encore plus vite pour atteindre les objectifs de la programmation pluriannuelle pour l’énergie, estime de son côté Marc Cheverry, le directeur en charge de l’économie circulaire et de la gestion des déchets à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Nous avons la possibilité de le faire. Le plus gros frein n’est pas technique, mais la question de l’acceptabilité. »

Ce recul des pouvoirs publics ­intervient en effet au moment où le développement de la méthanisation rencontre des oppositions sur le terrain. Une mobilisation plus faible que contre l’éolien, mais qui prend de l’importance.

Risques de pollutions à tous les stades

Lundi 28 janvier, le cabinet du ministre de la transition écologique et solidaire a reçu pour la première fois des collectifs d’opposants. Créé à l’été 2018, le Collectif national vigilance méthanisation est constitué d’une trentaine d’associations locales. Fondé en décembre, le Collectif scientifique national sur la méthanisation rassemble, lui, une vingtaine de chercheurs de toutes disciplines.

Les deux collectifs s’inquiètent d’un développement mal maîtrisé de la méthanisation et de risques de pollutions à tous les stades du processus : contrôle de la qualité des déchets, possibles rejets de gaz à effet de serre, conditions de stockage et d’épandage du digestat, la matière résiduelle de la méthanisation.

Cette rencontre témoigne de la montée en puissance progressive de ces oppositions, alors que les projets se multiplient : plus de 600 projets de méthaniseurs, de toute taille, sont en cours de développement, selon le bilan annuel de la société de transport de gaz GRT Gaz, avec un objectif de 1 000 installations agricoles en 2020.

Dans le Grand Est, les craintes se concentrent sur le développement d’un modèle proche de celui de l’Allemagne, critiqué pour détourner une agriculture consacrée à l’alimentation vers la production d’énergie.

L’association Eaux et Rivières de Bretagne a déposé un recours devant le Conseil d’Etat pour contester l’assouplissement de la réglementation décidée par le gouvernement. « Le principe de la méthanisation est vertueux, note Estelle Le Guern, chargée de mission agriculture de l’association. Mais tout dépend de sa mise en œuvre, et celle choisie ne nous convient pas, notamment par le manque de contrôle des installations. »

Au-delà de ces difficultés de mise en œuvre, c’est le modèle économique de la méthanisation qui risque d’avoir raison des ambitions de la filière. Sans soutien financier de l’Etat, le « gaz renouvelable » est très coûteux à produire et commercialisé à des tarifs largement supérieurs à ceux du gaz naturel.

Le nombre d’accidents de ces usines à gaz est en pleine explosion

Explosions, incendies, fuites, débordements, arrachements, éclatements, percements… les accidents se multiplient sur les sites de méthanisation. Ils sont « en hausse de 82 % en 2017 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes », selon une note de mai 2018 du Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels (Barpi), rattaché au ministère de la transition écologique et solidaire. Ces accidents ont été recensés dans tous les secteurs contribuant à la méthanisation : agriculture, industrie, traitement des déchets et assainissement de l’eau. « Les exploitants doivent donc redoubler de vigilance lors de la conception, de la réception du matériel ainsi que lors des essais préalables de mise en service », alerte le Barpi. Une attention particulière doit être portée aux installations agricoles, « souvent exploitées avec moins de moyens et une culture de sécurité moins développée que les méthaniseurs industriels de grande taille » et à la formation des intérimaires et sous-traitants qui interviennent sur ces sites.

 

Stockage du digestat dans cette cuve avant épandage.

Stockage du digestat dans cette cuve avant épandage.

L’épandage de digestats polluants

Son voisin avait eu la délicatesse de le prévenir : « Ne soyez pas surpris si des ouvriers débarquent en scaphandre pour épandre dans mon champ. » Alors, au départ, il ne s’est pas préoccupé de la forte odeur. Jusqu’à ce que ses abeilles meurent par milliers. Il les a photographiées, filmées, pesées : 2 kilos de cadavres. « La ruche la plus populeuse a été quasiment intégralement décimée », confie cet apiculteur, qui préfère garder l’anonymat par peur des représailles. Dans ce coin tranquille du Lot, au cœur du parc naturel des Causses du Quercy, tout le monde se connaît. Et peu se risquent à émettre publiquement des doutes sur le nouvel « or vert » de la région, la méthanisation, et son corollaire, le digestat.

A Gramat, 3 500 habitants, un imposant méthaniseur tourne à plein régime depuis un an. Il produit du méthane, transformé en électricité et en chaleur, à partir de la dégradation de divers déchets agro-industriels. Lisiers de canards issus de la grosse coopérative agricole voisine La Quercynoise (5 000 agriculteurs et collaborateurs). Mais aussi des restes d’abattoirs. Mais encore des graisses alimentaires, des rebuts de fabrication de plats préparés…

D’une capacité initiale de 38 tonnes d’intrants, le « digesteur » de Gramat, installation classée à risque pour l’environnement, est aujourd’hui autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets par an. Le digestat est le résidu du processus de méthanisation. En 2018, le méthaniseur de Gramat a recraché près de 44 000 tonnes de digestat brut liquide. Cette sorte de boue est ensuite épandue sur les parcelles des agriculteurs de la coopérative. 2 000 hectares ont été aspergés en 2018 et 4 500 hectares sont, à terme, concernés.

« Vers de terre décomposés »

Détenue à 66 % par Fonroche (premier constructeur de méthaniseurs) et La Quercynoise, Bioquercy, la société qui exploite l’unité de Gramat, présente son digestat, particulièrement riche en azote, comme « un fertilisant vert, peu odorant, en substitution aux engrais chimiques ». « Peu odorant » ? Autour de Gramat, les Lotois sont régulièrement incommodés par des relents nauséabonds. Au point de susciter parfois de violents maux de tête. Le député Aurélien Pradié (LR) a fini, fin décembre 2018, par interpeller le gouvernement sur ces « pollutions olfactives ».

« Fertilisant vert » ? Quelques jours après avoir constaté l’hécatombe dans ses ruches, l’apiculteur promène ses chiens dans le pré épandu : « A chaque pas, il y avait des vers de terre décomposés, tout blancs, à la surface. » Comme avec les abeilles, il a filmé et pris des clichés. Il demande à son voisin un échantillon de digestat afin de le faire analyser. En vain. « Le lendemain, j’ai reçu trois coups de fil pour me dire : “Commencez pas à raconter que vos abeilles sont mortes à cause du digestat !” »

Liliane Réveillac, médecin-radiologue, ancienne secrétaire générale de la branche lotoise de l’association France Nature Environnement, est membre très actif du tout jeune et très critique Collectif scientifique national sur la méthanisation, reçu lundi 28 janvier au cabinet du ministre de la transition écologique. S. MANDARD / LE MONDE

Liliane Réveillac, médecin-radiologue, ancienne secrétaire générale de la branche lotoise de l’association France Nature Environnement, est membre très actif du tout jeune et très critique Collectif scientifique national sur la méthanisation, reçu lundi 28 janvier au cabinet du ministre de la transition écologique. S. MANDARD / LE MONDE

Le fameux digestat, Liliane Réveillac et Jean-Louis Lasserre ont pu en récupérer après des fuites accidentelles sur plusieurs sites de stockage. Cette médecin radiologue, ancienne secrétaire générale de la branche lotoise de l’association France nature environnement, et cet ingénieur chercheur à la retraite du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives sont des membres actifs du tout jeune et très critique Collectif scientifique national sur la méthanisation, reçu, lundi 28 janvier, au cabinet du ministre de la transition écologique.

Ils ont fait analyser le digestat par des laboratoires indépendants. Les résultats ont confirmé leurs craintes : des métaux lourds en pagaille, dont certains potentiellement cancérogènes, comme le cadmium ou l’antimoine, ainsi que plusieurs siloxanes, un composé du silicium, dont le D4, un perturbateur endocrinien et reprotoxique.

Sur son site Internet, Bioquercy publie désormais un tableau d’analyses de son digestat. Pas de traces de siloxanes, mais du plomb, du chrome, du mercure, du cuivre, du nickel, du zinc. A chaque fois en quantité « conforme » à la réglementation, précise l’industriel. « L’innocuité de notre digestat est incontestée et incontestable, insiste Fabien Haas, le directeur de l’activité biogaz chez Fonroche. On a un apiculteur qui épand du digestat et il n’a strictement aucun souci. »

« Catastrophe écologique »

L’ingénieur écologue reconnaît seulement le problème d’odeur, « un sujet très sérieux, sur lequel nous travaillons ». Le préfet du Lot, Jérôme Filippini, a pris la plume, le 10 janvier, dans l’hebdomadaire local La Vie quercynoise, pour rappeler la « vigilance constante » des services de l’Etat.

Liliane Réveillac et Jean-Louis Lasserre ne chôment pas non plus. Ils ont confié des prélèvements de terres épandues au laboratoire d’analyse microbiologique des spécialistes du sol Lydia et Claude Bourguignon. Ils observent une forte chute, après épandage de digestat, de la population de collemboles – des insectes qui constituent un bon indicateur de l’état biologique d’un sol. Ces résultats vont « à l’encontre de l’affirmation que ces digestats sont hygiénisés », relèvent les chercheurs.

Une note de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), que Le Monde s’est procurée, arrive à la même conclusion. En janvier 2018, l’Anses a refusé l’homologation d’un digestat produit par un autre méthaniseur du groupe Fonroche, à Villeneuve-sur-Lot, après avoir mis en évidence une contamination bactériologique.

« Nous ne sommes pas contre la méthanisation, mais contre l’épandage du digestat brut liquide, alors qu’une autre option, le compostage, certes plus onéreux, existait, expliquent Liliane Réveillac et Jean-Louis Lasserre. C’est une catastrophe écologique pour les sols karstiques [calcaires] très fissurés de notre région. Il s’infiltre facilement et va polluer les eaux souterraines et contaminer nos captages d’eau potable, déjà régulièrement souillés par les effluents de l’agriculture intensive. »

Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter. La Confédération paysanne a déposé un recours devant le tribunal administratif de Toulouse contre un méthaniseur qu’elle juge « surdimensionné ». Et, selon nos informations, une enquête préliminaire a été ouverte à la suite de la plainte d’une habitante du village d’Alvignac après la fuite d’une poche de stockage de digestat sur sa propriété et dont elle craint qu’il termine sa course dans le réseau souterrain du très touristique gouffre de Padirac.

Plusieurs préhistoriens et paléontologues ont écrit au gouvernement (et dans une tribune au Monde) pour alerter sur les risques que font courir les épandages de digestats sur les innombrables sites archéologiques des causses du Lot : grotte ornée des Merveilles, grotte de Pradayrol, ou encore le site mésolithique du Cuzoul de Gramat. Sébastien du Fayet est propriétaire de la grotte de Foissac. Depuis des années, il constate les ravages (mousses blanches, taches noires, odeurs…) des épandages de lisier et s’attend au pire avec le digestat, plus liquide : « Tout ce qui est épandu, on le retrouve sous terre. »

A l’entrée du village de Labathude, 600 mètres d’altitude, un écriteau prévient : « Non au méthaniseur sur cette zone humide. » Avec cette mention : « Non à la dictature. » Quatre unités de méthanisation pouvant traiter jusqu’à 68 000 tonnes de déchets doivent s’installer, ici, dans le Ségala. « Le Ségala, c’est l’autoroute de l’eau. Si on déverse du digestat ici, il se retrouvera inévitablement dans la Dordogne et le Lot. »

Alain Krettly et Jean Ayrolles, qui ont installé le panneau au bout de leurs terrains, en sont convaincus. Sur une banderole, ils ont aussi écrit une équation : « Méthanisation du Ségala. 30 pour et 220 contre = autorisation préfectorale ? Stop au mépris », en référence au résultat de la consultation publique.

La méthanisation risque d’accélérer la concentration des fermes

Le digestat, la substance produite une fois le méthane extrait, peut contenir des pathogènes et permettre à des micro-organismes de devenir plus résistants. Et le digestat est épandu sur les champs comme engrais ! Au contact de l’air, le digestat libère également des molécules qui vont se transformer en gaz à effet de serre, mais aussi des polluants responsables de la pollution de l’air.

Les difficultés de ce mode de production d’énergie se révèlent dans l’air et le sol, mais aussi dans le paysage agricole. Stéphane Bodiguel, comme François Trubert, et une petite centaine d’éleveurs bretons, ont décidé de se lancer dans la méthanisation. « Entre un prix du lait non garanti qui, depuis un moment, est passé en dessous du prix de revient et un prix du gaz stable et garanti, il n’y a pas photo », dit Stéphane Bodiguel.

« L’équivalent de trois départements seront consacrés à 100 % aux cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.) pour alimenter les méthaniseurs »

Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à choisir la méthanisation au détriment de l’élevage. Aux vues des faibles revenus des éleveurs, des problèmes de surendettement, de la surcharge de travail, le choix est bien compréhensible. Mais, si on sort de l’échelle individuelle pour se placer à l’échelle régionale et nationale, les conséquences actuelles et à venir du développement de la méthanisation font froid dans le dos.

Le méthaniseur, aussi appelé digesteur, se nourrit de plusieurs tonnes de substrat par jour. Le substrat se compose généralement d’une bonne part de déjections animales, suivies de cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.), de déchets de l’agroalimentaire, de déchets verts (coupes de pelouse, de bords de route) et, parfois, de boues de station d’épuration. C’est le savant mélange de ces ingrédients qui permet de produire un maximum de méthane à réinjecter dans le réseau, mais aussi un digestat qui servira d’engrais.

La cuve déverse chaque jour 16 tonnes de substrat à l’intérieur du dôme.

La cuve déverse chaque jour 16 tonnes de substrat à l’intérieur du dôme.

Il y a encore quelques années, l’agro-industrie payait pour se débarrasser de ses déchets. « Ça allait jusqu’à 90 euros la tonne, rappelle François Trubert, éleveur et producteur de gaz près de Rennes, maintenant, elle les vend jusqu’à 20 euros la tonne. » Dans l’équation économique, ça a de quoi changer la donne et renverser une rentabilité auparavant garantie. « Moi, je refuse d’acheter des déchets, je trouve que ce n’est pas normal. »

Stéphane Bodiguel, éleveur et producteur de gaz, fait lui le choix inverse : « Il n’y a presque rien qui vient de ma ferme. J’achète du fumier à mes voisins, des déchets céréaliers, des résidus d’huile de colza et de tournesol, du marc de pomme et de citron. » Ses dépenses pour acheter des déchets explosent, mais sa production de méthane lui permet de rester bénéficiaire.

Pierre Aurousseau est un agronome à la retraite, membre du Collectif scientifique national pour une méthanisation raisonnée (CSNM). Selon lui, si on continue dans cette voie, les méthaniseurs vont se multiplier et de nombreuses terres seront consacrées à la production de cultures destinées au digesteur. « Avec le CSNM, nous avons fait le calcul à partir des projections de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Si les objectifs gouvernementaux sont atteints, l’équivalent de trois départements seront consacrés à 100 % aux cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.) pour alimenter les méthaniseurs. Et lorsque nous n’aurons plus assez de place pour les élevages, nous importerons des effluents à l’étranger. C’est ce qu’a fait l’Allemagne en achetant des effluents en Pologne. On marche sur la tête ! » Pierre Aurousseau cite à l’appui de ses propos un documentaire d’Arte diffusé en 2013. Et évoque le risque de concurrence entre les cultures pour nourrir les animaux et celles pour nourrir le digesteur.

« Notre interprétation est que cet élevage a été créé pour alimenter le digesteur en premier lieu » 

Pour Jean-Marc Thomas, porte-parole de la Confédération paysanne de Bretagne, « la méthanisation ne répond absolument pas aux besoins des agriculteurs. Le besoin premier est une juste rémunération. Le choix politique est d’aller vers la méthanisation pour trouver un complément de revenus pour ceux capables d’investir, et pas de prendre le problème à la racine : des prix trop faibles, non rémunérateurs ».

Et le choix est vite vu. Certains lâchent l’élevage au profit de la méthanisation. Une production plus rémunératrice avec un prix plancher garanti sur vingt ans, il y a de quoi être tenté. Surtout que la méthanisation ouvre de nouveaux débouchés : une partie du méthane extrait est convertie en électricité pour être réinjectée dans le réseau. Une autre, sous forme de chaleur, chauffe l’exploitation et la maison mais peut aussi créer de nouveaux débouchés prometteurs, tels qu’un atelier de séchage ou une production de spiruline, comme chez Stéphane Bodiguel. Cette microalgue réputée pour ses qualités nutritionnelles a le vent en poupe. En discutant autour d’un café et d’un chocolat à la spiruline, Stéphane se montre franc : « On n’avait pas la passion du lait et des bêtes. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse et me passionne, c’est la méthanisation et la spiruline. Je vis avec mon temps. » Cette diversification heureuse de son exploitation pose tout de même question. Si tous les éleveurs font le même choix, que restera-t-il ?

Le méthaniseur, reconnaissable à son dôme, rejette dans cette cuve le digestat, qui sera ensuite épandu dans les champs comme engrais.

Le méthaniseur, reconnaissable à son dôme, rejette dans cette cuve le digestat, qui sera ensuite épandu dans les champs comme engrais.

Une interrogation renforcée par certains projets de méthanisation qui font de l’élevage d’abord un fournisseur d’effluents. Ainsi, un méthaniseur d’une puissance de 1,2 MW a été inauguré en juin 2018 à Montauban-de-Bretagne, à 35 km de Rennes. Cette installation est alimentée par les effluents d’une quinzaine d’exploitations avoisinantes. Ce qui a mis la puce à l’oreille d’Eaux et rivières de Bretagne est que, une fois le projet monté, une demande d’autorisation pour la création d’un élevage de 144.000 poulets a été déposée et acceptée. L’alimentation du digesteur fait entièrement partie du modèle économique de l’exploitation. « Notre interprétation est que cet élevage a été créé pour alimenter le digesteur en premier lieu », explique Marie-Pascale Deleume, membre du groupe méthanisation de l’association. Un sentiment renforcé par l’absence de plan d’épandage pour l’exploitation et le méthaniseur. En effet, toute exploitation doit avoir un plan d’épandage : des terres pour épandre ses effluents à des périodes et selon des quantités définies par la réglementation. Mais rien dans le cas présent. Étonnée, l’association a interpellé les autorités, qui ont expliqué que le digestat produit par le méthaniseur serait épandu sur les terres d’agriculteurs voisins. « On voit donc, reprend Marie-Pascale Deleume, que ce méthaniseur n’est pas destiné à améliorer les systèmes des exploitations, mais à produire du gaz. Puis on s’arrange pour le digestat. »

Cette inversion des logiques avait déjà été dénoncée dans le cas emblématique de la ferme-usine des Milles Vaches. Grâce aux subventions et au prix garanti pour le rachat du gaz, la méthanisation était devenue l’activité principale, à partir des effluents des bovins, et la production de lait, une activité secondaire.

Et Pierre Aurousseau, agronome retraité va même plus loin : « Avec une méthanisation rentable, il sera possible de tirer les prix de vente des porcs et du lait vers le bas. Ce qui va accélérer la disparition des fermes les plus fragiles et accroître la concentration des autres. » Si une exploitation tire son chiffre d’affaire de la méthanisation, à quoi bon se battre pour des prix élevés sur la partie élevage de l’activité ? À l’inverse, pourquoi pas tirer ces prix vers le bas et prendre de nouvelles parts de marché ? Sauf qu’à ce jeu, ceux qui vivent de l’élevage ne pourront pas s’aligner sur des prix tirés à la baisse, des prix déjà en-dessous du prix de revient. Ils seront poussés, par la force des choses, à mettre la clef sous la porte. De quoi libérer des terres, intéressantes à racheter pour agrandir des exploitations existantes.

La méthanisation devrait s’adapter aux moyens et à la taille de la ferme, et pas le contraire

Malgré les nombreuses limites soulignées tout du long de cette enquête, les acteurs les plus critiques se montrent également, pour certains, optimistes. Il en va ainsi de Daniel Chateigner, chercheur physicien à l’École nationale supérieure (ENS) d’ingénieurs de Caen et membre du CSNM, avec Pierre Aurousseau. « Plus je fouille cette question de la méthanisation et plus je me dis qu’il faut en profiter mais seulement si on utilise de vrais déchets. » Mais, pour le moment, les études sur les conséquences environnementales et sanitaires manquent.

François Trubert, éleveur ayant investi dans la méthanisation, fait à sa façon figure de modèle. « S’il n’y avait pas eu la méthanisation, dit-il, la ferme n’existerait plus aujourd’hui, à cause de la surcharge de travail et du prix du lait. Aujourd’hui, j’ai davantage de revenus, j’ai embauché, j’ai acheté un robot de traite et j’ai trois week-ends par mois. Et puis, surtout, ma ferme est beaucoup plus autonome. Je n’achète presque plus d’engrais, la rotation des cultures est bien rodée : ma ferme est une économie circulaire. »

Comme Bruno Mahé, de l’agence locale de l’énergie des Ardennes, l’expliquait à Reporterre en 2014 : « La méthanisation doit s’adapter aux moyens et à la taille de la ferme, et pas le contraire. » Des inquiétudes palpables pas plus tard que fin décembre 2018, lorsque la Confédération paysanne a envahi un site dans la Sarthe où doit s’implanter un méthaniseur. Le syndicat dénonce « les dérives de la méthanisation et d’un modèle industriel qui accaparent des terres, gaspillent des productions qui ne servent plus qu’à alimenter des méthaniseurs et non à nourrir des animaux ». Avant de prêcher pour « une méthanisation qui s’inscrive dans un projet qui rémunère les paysan-ne-s, leur permette de vivre de leur métier, et ce sans avoir besoin d’accaparer des terres. Face à la course en avant des pouvoirs publics, nous demandons que les aides publiques consacrées à la méthanisation soient plafonnées et dégressives ».

Partager cet article
Repost0
4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 16:13
Voilà notre invitation aux voeux EELV Seine Saint-Denis, à Saint-Denis, le dimanche 10 février, de 12h30 à 16h. Nous y accueillerons nos candidat.e.s à l'élection européenne, dont Marie Toussaint, présidente de Notre affaire à tous qui a lancé "L'affaire du siècle !" mais aussi Jean-Claude Oliva, directeur de la Coordination Eau IdF, avec laquelle notre collectif Eau publique Les Lilas mène un combat pour une régie publique...
EELV Seine-Saint-Denis vous invite...

C'est dimanche 10 février 2019, de 12h30 à 16h, à l'Auberge municipale, 2 avenue du Colonel Fabien, à Saint-Denis. Accès ligne 13, M° Basilique ou Université, ou T5, T1, T8. A bientôt j'espère !

Partager cet article
Repost0
1 février 2019 5 01 /02 /février /2019 09:09

L’anthropologue de la nature Philippe Descola explique les raisons de notre aveuglement face à l’urgence écologique, et appelle à repenser notre rapport à la nature. Propos recueillis par Nicolas Truong le 30 janvier 2019 pour Le Monde. Lire aussi Les citoyens ressentent l’urgence climatique et sanitaire et maintiennent la pression sur les gouvernements et Le monde ne prend pas le « tournant climatique » nécessaire pour limiter le réchauffement sous 1,5 °C.

Philippe Descola, Collège de France.

Philippe Descola, Collège de France.

Anthropologue, spécialiste des Jivaros Achuar, en Amazonie équatorienne (Les Lances du crépuscule, Plon, 1993), Philippe Descola est professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature. Disciple de Claude Lévi-Strauss et successeur de Françoise Héritier, médaille d’or du CNRS (en 2012) pour l’ensemble de ses travaux, Philippe Descola développe une anthropologie comparative des rapports entre humains et non-humains qui a révolutionné à la fois le paysage des sciences humaines et la réflexion sur les enjeux écologiques de notre temps (Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005). Dans un entretien avec le journal Le Monde, Philippe Descola analyse la façon dont nous pouvons faire face à la catastrophe écologique.

Depuis que l’information circule en temps réel, nous avons davantage l’impression de vivre dans le même monde et au même instant. Partageons-nous tous le même présent ?

Les systèmes de communication actuels nous donnent cette illusion de simultanéité. La circulation des images et des objets nous fait croire que l’on partage un système de valeurs devenu universel. Or la seule chose qui l’est, c’est le triomphe progressif du marché. En dehors du désir de se procurer des biens sur un marché et d’avoir les ressources pour le faire, chacun des présents varie. Les modes de vie, les aspirations, les valeurs continuent à différer profondément. Notre présent, c’est-à-dire notre capacité à nous projeter dans l’avenir en faisant référence à un passé, diffère selon les lieux et les communautés. Le seul présent collectif, c’est celui de l’état de la planète, mais même celui-là n’a pas la même force, la même pertinence et la même urgence pour tout le monde.

L’idée d’un présent partagé serait donc illusoire ?

Oui. Les présents des communautés autour du monde ne coïncident qu’artificieusement. Le présent d’un Amérindien expulsé de ses terres par une plantation de palmiers à huile ne rencontre le mien que lorsque je vérifie la composition d’un aliment que j’achète. Ce sont des coïncidences de tête d’épingle. On s’imagine partager le même monde, mais nos présents sont fondés sur des prémisses et des agendas différents. Toutefois, aujourd’hui, tous les humains sont confrontés à la question de l’état du système Terre et donc de notre futur commun. Nous devons tous faire face au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité, à la pollution, à l’appauvrissement des sols arables. Bref, à la détérioration des conditions d’habitabilité de la terre ; mais là encore, il y a des différences.

L’anthropocène, qui désigne l’âge où les activités humaines modifient l’équilibre de la planète, est-il adéquat pour décrire notre présent ?

Les responsabilités ne sont pas identiques. Le terme « anthropocène » a le mérite de souligner que les humains sont devenus une force naturelle, mettant ainsi à bas le dualisme entre la nature et la culture. Mais, il est inexact parce que ce n’est pas l’anthropos, l’homme en général, qui est responsable de cela. Ce sont certains humains, dans une trajectoire historique particulière, qui ont accouché d’un système singulier d’usage des ressources et d’enquête sur la nature. Et les effets ne sont pas les mêmes pour tous : les populations qui vivent dans des écosystèmes fragiles sont les premières à en souffrir. Celles qui habitent les latitudes les plus septentrionales, dans les régions d’altitude, dans les zones submersibles, où le réchauffement climatique commence déjà à avoir des effets perceptibles.

On assiste à une prise de conscience collective de cette condition planétaire, et en même temps on voit surgir des mouvements populistes autoritaires qui s’opposent totalement à cette sensibilité écologique. Pour quelles raisons ?

C’est un problème de temporalité. C’est comme des trains qui circulent à des vitesses différentes. Comme on croise des trains qui roulent plus lentement, on a l’impression qu’ils sont à l’arrêt, mais c’est une illusion. Il faut du temps pour que les trains avancent à la même vitesse. Cette différence vient de la difficulté à se projeter dans un futur lointain. L’on sait maintenant que l’objectif de limiter le réchauffement à 2 degrés à la fin du siècle est absurde. Les spécialistes du climat envisagent désormais un réchauffement global de l’ordre de 4 degrés. Ce qui suppose que des régions entières de la planète vont devenir inhabitables. Les pays riches s’en sortiront, bien sûr, on construira des digues aux Etats-Unis pour éviter la submersion de New York ou Miami. Mais dans une grande partie du monde, ces solutions sont inadéquates. La fonte des glaciers qui alimentent les grands fleuves d’Asie va avoir des conséquences dramatiques pour des centaines de millions de personnes. Ces présents ne sont pas simultanés. Et face à ce constat, il existe tout un éventail de positions : les « sachants », notamment les scientifiques, ont une idée assez claire de ce qui va se passer ; une partie de la population est plus ou moins sensible à cette idée, qui reste très abstraite ; sans oublier ceux qui pour des raisons politiques de très court terme choisissent de nier le réchauffement, et enfin les populations qui sont en première ligne mais ne comprennent pas toujours ce qu’il se passe.

Quelles causes assignent-elles par exemple ?

Dans les Andes, on voit les montagnes comme des entités spirituelles qui se vengent lorsqu’on les agresse, par des glissements de terrain, le tarissement des sources ou des pluies torrentielles : le circuit des eaux est bouleversé. Or les populations locales pensent que c’est parce qu’on n’exécute plus les rituels, qu’on ne respecte plus les montagnes. C’est paradoxal, on a de plus en plus de chamanerie pour les touristes et de moins en moins de chamanes qui s’occupent des dérèglements climatiques.

Notre présent, c’est celui dans lequel cohabitent à la fois la popularité de l’ancien ministre de l’écologie français Nicolas Hulot et, au Brésil, l’élection de Jair Bolsonaro…

Absolument, et le cas du Brésil est exemplaire parce qu’il y a des régions du pays qui étaient en grande partie boisées au XIXe siècle et qui sont maintenant des déserts. On connaît les effets de la déforestation, étudiés par des agronomes, des historiens… Et on a la gorge serrée de voir que ça continue malgré tout.

Comment expliquez-vous que cette prise de conscience du désastre écologique ne mobilise pas davantage ?

Il faut expérimenter dans sa chair les conséquences de ce que l’on a fait. La France de la fin du XIXe siècle était très déboisée. Quand on regarde des cartes postales de certaines régions du Midi, il n’y avait plus que des cailloux. Le reboisement du mont Aigoual pour empêcher l’envasement du port de Bordeaux, par exemple, a porté ses fruits. Il y a eu à ce moment-là une réaction très vive parce que les conséquences étaient perceptibles. La différence, c’est que là, nous faisons face à des conséquences à beaucoup plus long terme. L’idée que, dans soixante-dix ou quatre-vingts ans, il fera 5 ou 6 degrés de plus dans certaines régions de la planète qui deviendront inhabitables est beaucoup plus difficile à imaginer.

Cette prise de conscience ne peut passer que par l’expérience ?

Oui, celle de la catastrophe. Mais est-elle réversible ou pas ? Les exemples historiques sont plutôt inquiétants : dans Les Somnambules, de Christopher Clark [Flammarion, 2015], sur les origines de la guerre de 1914-1918, on découvre a posteriori cet enchaînement de bévues, de bêtises. Ce n’est qu’après qu’on s’est rendu compte des conditions dans lesquelles l’inimaginable s’est déclenché, sur le moment personne ne pensait que ça allait devenir cette monstrueuse boucherie.

Estimez-vous que nous sommes somnambules ?

Oui, certains moins que d’autres. Les mesures économiques qu’on peut envisager (un marché du carbone, le fait de rapatrier les externalités écologiques) sont utiles, mais au fond, c’est le système général qui est fou. La croissance devenue une divinité, la consommation comme seule valeur, la production de richesses infinie… Le modèle est complètement épuisé mais on continue à y vivre.

Qu’est-ce qui, dans les initiatives présentes, nous laisse penser que l’on pourrait éviter la catastrophe ?

Je ne sais si on pourra l’éviter. Ce sont moins des individus qui sont en cause que le système général du capitalisme. Ce que j’ai appelé le naturalisme se cristallise à la fin du XVIIIe siècle avec le développement de la machine à vapeur et du capitalisme industriel. Tout à coup, on a la possibilité, grâce aux transports maritimes notamment, de faire circuler de grandes quantités de marchandises partout sur la planète, d’obtenir des sources d’énergie qui permettent de produire massivement des biens industrialisés que l’on peut vendre très loin. C’est un dispositif fondé sur l’exploitation effrénée de la nature, sur l’idée que les humains, certains d’entre eux, ont des droits « naturels » sur les ressources et les biens communs : énergies fossiles, terre, air, eau… Ce phénomène de privatisation s’est mis en place avec le mouvement des enclosures à la fin du Moyen Age et n’a cessé de croître. Pour le stopper, il faut une révolution mentale : les humains n’ont pas de droits sur la nature, c’est la nature qui a des droits sur eux. Aussi bizarre qu’elle paraisse, c’est une conception commune et que les anthropologues connaissent bien. Dans les Andes, par exemple, les populations autochtones se voient comme membres de collectifs formés d’humains et de non-humains ; aussi, quand un élément du collectif, une montagne ou une source, est agressé, la totalité des membres doit le défendre.

Est-ce qu’il existe des leviers qui vont dans le sens de cette révolution mentale, intellectuelle ? Des points d’appui, des laboratoires de vie commune qui explorent des fonctionnements dans lequel le respect de nature serait inclus ?

Oui, des expériences comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, par exemple. C’est un laboratoire social où la vie commune n’est pas fondée sur les principes du consumérisme capitaliste. Il y a des exemples assez nombreux en Europe et dans le monde. Autre signe intéressant : la personnalité juridique concédée au fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande. On a donné des droits non pas à la nature, qui est une abstraction, mais à un milieu de vie. Si l’on veut dépasser l’individu maître et possesseur de la nature, il faut transformer des milieux de vie en sujets de droit. Ce n’est pas absurde, ça s’est fait dans le droit romain, lorsque des dieux étaient propriétaires de terres dont les temples avaient la charge. Les juristes diront : « Oui, mais les humains sont responsables parce qu’ils ont des droits et des devoirs, et un fleuve n’a pas de devoirs. » Sans doute, mais le fait que les humains tirent leur légitimité juridique du fait qu’ils habitent les rives de ce fleuve, qu’ils contribuent à son bien-être et que, de ce fait, ils contribuent au leur, est une transformation profonde de la philosophie classique du droit de propriété. Ces petites transformations nous orientent vers l’idée d’un monde formé de communautés locales, beaucoup plus indépendantes et pourtant interconnectées.

Le grand défi de ce siècle, c’est d’imaginer des institutions rendant possible la vie commune entre des collectifs territorialisés relativement autonomes mais qui respectent tous des devoirs vis-à-vis du système Terre. Nos instruments internationaux ne permettent pas cela, ce sont des systèmes entièrement interétatiques. Un gigantesque travail conceptuel et philosophique reste à accomplir, analogue à celui réalisé par les philosophes du XVIIIe siècle et les penseurs socialistes du XIXsiècle. Face à une situation très dégradée et injuste, de nouvelles formes politiques sont à inventer.

Partager cet article
Repost0

L'écologie aux Lilas et au Pré ...

Pour une restauration scolaire de qualité, durable, équitable, accessible aux Lilas

Les zadistes de Gonesse ont-ils raison de s’opposer à une gare en plein champ ?

Une nouvelle ZAD près de chez vous

Pour le projet CARMA contre la reprise des travaux de la gare "Triangle de Gonesse"

Les Lilas écologie - en campagne pour gagner

Les Lilas Ecologie en campagne

Le gouvernement abandonne Europacity, pas l’artificialisation des terres agricoles

Il faut stopper EuropaCity - marche citoyenne de Gonesse à Matignon 4 et 5 octobre

Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte

Les promoteurs, les arbres et la cité - lettre ouverte à BNP Paribas

Toxic Tour de Pantin à Romainville dimanche 16 juin 2019

Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050

Merci aux 1779 Lilasiennes et Lilasiens qui ont voté " Pour le climat, tout doit changer ! "

Pollution de l’air dans les écoles et crèches franciliennes

Volonté politique de créer une régie publique de l’eau à Est Ensemble, mythe ou réalité ?

À la base … un revenu ?

Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h

La forêt de Romainville, un enjeu écologique et politique

La Forêt passe à l'attaque !

Plâtre et béton sur la Corniche

Agir ensemble pour les Coquelicots le 7 décembre

Marche pour le climat, Défendons la forêt de la Corniche des Forts

Destruction des océans, sur-pêche, pêche électrique... avec Bloom mardi 20 novembre

À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale

Marches pour le climat et la biodiversité 13 et 14 octobre

Les amis des coquelicots étaient bienvenus...

Amis des coquelicots, agissons ensemble vendredi 5 octobre à 18H30

La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes

Mobilisation citoyenne à la marche pour le climat samedi 8 septembre à Paris

Un coup de pouce Vert pour les Électrons solaires ! 

Le collectif Eau publique des Lilas invite au dialogue le 21 mars

Entre le nucléaire et la bougie, il y a l’intelligence - du 10 au 18 mars aux Lilas

En Ile de France, les énergies renouvelables citoyennes ont le vent en poupe...

Le Syctom a organisé une concertation réservée aux sachants – et après ?

Une enquête publique sur le PLU des Lilas… qui change la donne !

Une victoire pour l'eau publique en Île-de-France

L’eau publique, c’est maintenant !

L’Ouest de la Seine Saint-Denis se mobilise pour la création d’un service public de l’eau

Romainville : le Syctom lance une concertation préalable pour la modernisation du centre de transfert et de tri des déchets

Que sont ces CSR - Combustibles Solides de Récupération - qu’on veut brûler à Romainville ?

Ces parents qui mijotent une cantine publique

De nouvelles préconisations nutritionnelles... Pas d'usine, on cuisine !

À Romainville contre l’incinération

Une victoire de l'engagement citoyen aux cantines rebelles du 10 novembre

Derniers échos de la révision du PLU des Lilas

Les Sans Radio retrouvent les ondes

Europacity : le débat public se conclut sur des positions inconciliables

Le parc (George-Valbon La Courneuve) debout !

Grand Paris : non à la logique financière

Pour une gestion publique, démocratique et écologique de l'eau

Le revenu de base ? Débat mardi 14 juin 20h

C'était la Grande Parade Métèque 2016...

La nature : une solution au changement climatique en Île-de-France

Participer à la Grande Parade Métèque samedi 28 mai 2016

PLU des lilas: enfin un diagnostic et état initial de l'environnement ... à compléter

Avec la loi « Travail », où irait-on ? Débattons-en mercredi 30 mars

Réduire la place de la voiture des actes pas des paroles

La COP 21 aux Lilas

La nature est un champ de bataille

Alternatiba et le Ruban pour le climat des Lilas à la République

Un compost de quartier aux Lilas

Devoir d'asile : de l'Etat jusqu'aux Lilas

Un ruban pour le climat aux Lilas

Six propositions vertes pour une révision du PLU véritablement utile

La Grande Parade Métèque samedi 30 mai

Fête de la transition énergetique et citoyenne le 9 mai aux Lilas