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11 janvier 2019 5 11 /01 /janvier /2019 09:09

Le Commissariat général au développement durable et l’Observatoire de la biodiversité dressent un tableau inquiétant de l’état des écosystèmes sur notre territoire. Plus d’un quart des espèces sont menacées de disparition dans l’Hexagone et les territoires ultramarins. D’après Marie-Noëlle Bertrand et Pierre Le Hir le 10 janvier pour l’Humanité et Le Monde. Lire aussi L'Europe doit choisir entre les abeilles et l’agrochimie..., La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010, Des citoyens financent des réserves de vie sauvage depuis 30 ans, « La nature face au choc climatique » : la moitié des espèces des régions les plus riches en biodiversité menacées d’extinctions...

Le vison d’Europe (Mustela lutreola) figure sur la « Liste rouge nationale des espèces menacées de l’UICN France et du MNHN ». JULIEN STEINMETZ

Le vison d’Europe (Mustela lutreola) figure sur la « Liste rouge nationale des espèces menacées de l’UICN France et du MNHN ». JULIEN STEINMETZ

En octobre, le rapport « Planète vivante » du WWF sonnait l’alerte quant à la dégradation de nos écosystèmes à l’échelle mondiale. L’Observatoire national de la biodiversité (ONB) et le Commissariat général au développement durable (CGDD) la déclenchent, cette fois, à l’échelle de la France.

Récemment publiée, l’édition 2018 des chiffres clé de la biodiversité dresse un tableau inquiétant de l’érosion du vivant sur notre territoire : au 1er avril dernier, 26 % des 5 073 espèces faisant l’objet d’un suivi depuis quelques années restaient fortement menacées… voire éteintes.

En termes de population, 22 % des oiseaux communs spécialistes (vivant uniquement dans un biotope donné) ont disparu de métropole entre 1989 et 2017. « Avec une baisse de 3 %, les espèces animales des habitats forestiers affichent une certaine stabilité, contrairement aux espèces inféodées aux milieux bâtis et agricoles, dont les populations ont respectivement diminué de 30 % et 33 % sur la période », détaille la synthèse. Les chauves-souris ne se portent guère mieux, alors que l’on estime que leurs effectifs ont chuté en dix ans, avec toutefois de fortes disparités entre les espèces. Ainsi, les effectifs de la noctule commune ont-ils chuté de 51 % sur cette période, tandis que ceux de la pipistrelle pygmée augmentaient de 15 %.

La noctule commune de la famille des chauves-souris a perdu 51 % de sa population entre 1989 et 2017. Juniors/Biosphoto

La noctule commune de la famille des chauves-souris a perdu 51 % de sa population entre 1989 et 2017. Juniors/Biosphoto

Le morcellement des territoires dégrade les habitats

Plus globalement, le risque que des espèces ne disparaissent complètement s’avère nettement plus élevé dans les outre-mer, qui abritent l’essentiel de la biodiversité nationale, qu’en métropole. Mais partout le problème majeur demeure celui de la dégradation des habitats où elles vivent. Tout comme l’étude de l’ONG, cette nouvelle synthèse pointe en premier lieu la responsabilité des activités humaines qui les rongent.

« L’artificialisation des sols et l’agriculture intensive figurent parmi les premières causes de perte de biodiversité en fragmentant et en détruisant les habitats naturels », explique le rapport. En fragmentant le territoire, la première détruit des milieux naturels et favorise le morcellement et le cloisonnement des milieux. Le constat n’est pas neuf. Pourtant, les espaces artificialisés (bâtiments, routes, parkings, décharges ou chantiers) continuent de progresser en France, plus vite, même, que la population ne croit (respectivement + 1,4 % par an en moyenne entre 2006 et 2015, contre + 0,5 %). Les espaces artificialisés couvraient, en 2015, 5,16 millions d’hectares – soit l’équivalent de 800 mètres carrés par habitant. Tous les dix ans, la France continue ainsi de perdre une surface naturelle équivalente à celle d’un département comme la Drôme ou le Loir-et-Cher.

Autre indicateur : sur la période 2007-2012, seuls 22 % des habitats naturels d’intérêt communautaire – des milieux tels que prairies, marais, falaises, dunes ou chênaies dont une directive européenne exige le maintien et l’amélioration – étaient dans un état de conservation jugé favorable. Les surfaces toujours en herbe, ou prairies permanentes, qui sont riches en insectes, en faune vivant sur le sol et en flore, ont rétréci de près de 8 % entre 2000 et 2010.

Le lynx boréal  (nom latin: Lynxil) espèce qui figure sur « Liste rouge nationale des espèces menacées de l’UICN France et du MNHN ». ROLAND CLERC

Le lynx boréal (nom latin: Lynxil) espèce qui figure sur « Liste rouge nationale des espèces menacées de l’UICN France et du MNHN ». ROLAND CLERC

L’utilisation de pesticides n’a de cesse d’augmenter

L’agriculture intensive se voit pareillement épinglée, singulièrement pour son usage de pesticides. En dépit des plans Écophyto successifs qui, depuis 2008, prévoient sa diminution, celui-ci n’a cessé d’augmenter – la vente de produits phytosanitaires a augmenté de 12 % en 2014-2016, par rapport à la période de référence 2009-2011, rappelle la synthèse. « Intoxication des organismes, effets sur leur reproduction ou leur comportement, réduction de l’offre de nourriture… Ils peuvent être à l’origine de déséquilibres des écosystèmes, en affectant par exemple les populations d’abeilles et autres pollinisateurs, et plus généralement les insectes, les vers de terre, les rongeurs, les oiseaux, les poissons… », soulignent encore l’ONB et le CGDD.

La France, pourtant, aurait le devoir d’endiguer ce rapide déclin. « Disposant du deuxième domaine maritime au monde et d’une palette géographique et bioclimatique de territoires extrêmement variée, (elle) héberge 10 % de la biodiversité mondiale », rappelle encore la synthèse. Parmi les espèces qu’elle abrite, beaucoup – près de 19 500 – lui sont endémiques. En d’autres termes, elles n’existent nulle part ailleurs sur la planète, et les laisser disparaître reviendrait à les rayer définitivement de la carte du monde.

Péril plus élevé dans les outre-mer

Et, si l’on cherche une lueur d’espoir, on retiendra que, chaque jour, deux espèces nouvelles sont découvertes par les naturalistes, des insectes pour un peu plus de la moitié d’entre eux, et dans les régions ultramarines neuf fois sur dix.

Mais la France figure aussi parmi les dix pays hébergeant le plus grand nombre d’espèces menacées au niveau mondial. Le péril est plus élevé dans les outre-mer (40 % des espèces en danger d’extinction) qu’en métropole (22 %), mais, y compris dans l’Hexagone, le risque s’est accru de 15 %, entre les années 2008-2009 et 2015-2017, pour les quatre groupes majeurs des mammifères, des oiseaux nicheurs, des reptiles et des amphibiens.

Les listes rouges des espèces menacées publiées périodiquement par l’Union internationale pour la conservation de la nature et le Muséum national d’histoire naturelle montrent ainsi qu’un tiers des espèces de mammifères, terrestres ou marins, est aujourd’hui menacé ou quasi menacé d’extinction en France métropolitaine, contre un quart en 2009. C’est le cas du putois d’Europe, du desman des Pyrénées (mammifère semi-aquatique), de la crocidure leucode (musaraigne), ou du phoque veau marin.

La Tortue verte (nom latin Chelonia mydasil), est sur la « Liste rouge nationale des espèces menacées de l’UICN France et du MNHN ». STEPHAN CICCIONE KELONIA

La Tortue verte (nom latin Chelonia mydasil), est sur la « Liste rouge nationale des espèces menacées de l’UICN France et du MNHN ». STEPHAN CICCIONE KELONIA

La situation n’est pas meilleure pour les oiseaux nicheurs, dont un tiers également se trouvent aujourd’hui en sursis, contre un quart en 2008. Parmi eux, l’outarde canepetière, le milan royal, l’alouette des champs ou la macreuse brune. Au cours des deux dernières décennies, les populations d’oiseaux des milieux agricoles ont chuté de 33 % et celles des milieux bâtis de 30 %, les espèces des milieux forestiers résistant mieux (– 3 %).

Espèces exotiques envahissantes

L’état écologique des eaux de surface (rivières, plans d’eau, lagunes, estuaires…) est en revanche en légère amélioration : 44,2 % étaient considérées en 2015 comme en bon ou très bon état, soit un gain de 0,8 % par rapport à 2010. Mais le résultat reste loin du niveau de 64 % fixé, pour 2015, par la directive-cadre européenne sur l’eau, l’objectif étant d’approcher 90 % d’ici à 2021.

A la détérioration des habitats s’ajoute la pollution, en particulier chimique. Les ventes de pesticides à usage agricole continuent d’augmenter (de 12 % sur la période 2014-2016 par rapport à 2009-2011). Toutefois, la contamination des cours d’eau par les nitrates et les produits phosphatés est en nette diminution, de respectivement 11 % et 50 % sur les deux dernières décennies.

Les espèces exotiques envahissantes, enfin, sont l’une des menaces les plus directes pour la flore et la faune autochtones. Or, soixante des cent espèces les plus invasives au monde ont été identifiées en 2018 dans les outre-mer, parmi lesquelles la liane papillon à La Réunion, l’iguane vert en Martinique et en Guadeloupe, ou le rat noir sur plusieurs îles.

Pour ne pas désespérer de l’espèce humaine, on relèvera que les citoyens sont de plus en plus nombreux à s’impliquer dans les sciences participatives liées à la biodiversité : plus de 50 000 d’entre eux ont participé, en 2017, à un programme de collecte de données, un chiffre multiplié par 2,5 en six ans. A l’opposé, l’effort financier national en faveur de la biodiversité (gestion des milieux, réduction des pressions et travaux scientifiques), après avoir progressé de 75 % entre 2000 et 2013, pour atteindre 2,1 milliards d’euros, a ensuite légèrement régressé.

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 11:04

Pour la primatologue Jane Goodall, préserver notre avenir suppose de surmonter trois problèmes majeurs : la pauvreté, le consumérisme et le taux de croissance de la démographie humaine. Propos recueillis par Catherine Vincent publiés le 05 janvier 2019 dans Le Monde. Lire aussi sur Jane Goodall Nous sommes ce que nous mangeons, et aussi Baptiste Morizot, un philosophe « sur la piste animale » et L’idée de progrès a du plomb dans l’aile.

Jane Goodall

Jane Goodall

A 84 ans, la primatologue britan­nique Jane Goodall ne cesse de parcourir le monde en faveur de l’environnement. En s’installant en 1960 en Tanzanie pour y étudier les mœurs des chimpanzés, en décidant de vivre seule avec eux dans leur milieu naturel pour mieux les observer, elle a bouleversé le regard que nous portions sur les grands singes – et, plus profondément, sur les rapports entre l’homme et l’animal. Afin de protéger les chimpanzés sauvages, gérer des réserves naturelles et créer des refuges en Afrique, elle fonde en 1977 l’Institut Jane Goodall. Convaincu que la conservation de la biodiversité ne peut se faire sans tenir compte des besoins et de la responsabilisation des populations locales, l’Institut, depuis lors, développe partout dans le monde des programmes d’éducation au développement durable, notamment à destination des jeunes.

Marches pour le climat, appel à la justice climatique et à la désobéissance civile : sentez-vous monter la mobilisation face à l’urgence écologique ?

C’est venu progressivement. En 2014, j’avais participé à la marche pour le climat que l’ancien vice-président américain Al Gore avait ­organisée à New York. Les organisateurs espéraient 80 000 participants : ils étaient 400 000, et des marches similaires eurent lieu le même jour dans plusieurs autres grandes villes. ­Depuis, la mobilisation n’a cessé de croître. Chez les jeunes, surtout. Les générations plus âgées peuvent être découragées par la tâche, avoir le sentiment qu’il n’y a plus rien à faire, et, par là même, devenir indifférents face à l’urgence écologique.

Mais les jeunes sont plus résilients, et ils savent que c’est leur avenir qui est en jeu. Rappelez-vous cette jeune Suédoise de 15 ans, Greta Thunberg, qui est montée à la tribune de la COP24, à Katowice (Pologne), le 14 décembre. « Vous êtes arrivé à court d’excuses et nous sommes à court de temps », a-t-elle dit, avant d’appeler les écoliers du monde entier à une grève « scolaire ». Tel est l’état d’esprit de la jeunesse aujourd’hui, et cela ne va pas s’arrêter.

En 1960, à l’âge de 26 ans, vous décidez ­d’aller vivre en Tanzanie, dans ce qui est aujourd’hui le parc national de Gombe, pour y étudier les mœurs des chimpanzés. Que vous ont appris ces grands singes ?

L’humilité. Ils m’ont fait prendre conscience qu’il n’y avait qu’une différence de degré entre nous et eux. Quand je suis revenue à Cambridge en 1962, les chercheurs avec lesquels je travaillais me disaient qu’il y avait une différence de nature entre les hommes et les chimpanzés. Je ne pouvais pas parler de leur personnalité, de leurs émotions, je n’avais pas le droit de leur donner de noms – seulement des numéros. Depuis cette époque, l’étude des grands singes a montré que nous partagions avec eux un grand nombre de comportements, les pires comme les meilleurs. L’éthologie est devenue une science de plus en plus complexe, et les univers mentaux des animaux sont apparus dans toute leur diversité.

Au point d’estomper la frontière qui nous sépare du reste du règne animal ?

Cette frontière est devenue floue. Nous savons aujourd’hui que les primates sont non seulement intelligents et sensibles, mais aussi qu’ils sont doués de conscience, ont des personnalités et ressentent des émotions. Et tous les animaux qui ont été étudiés – éléphants, dauphins, rats, chiens, cochons, oiseaux (notamment corbeaux et perroquets), pieuvres et même insectes – ont fait preuve d’intelligence à des degrés variables. Tous sont capables de ressentir la douleur. Ces connaissances se propagent petit à petit auprès du grand public, et nous enseignent ce que les non-scientifiques savent depuis toujours : nous faisons bien partie intégrante du règne animal et n’en sommes pas distincts.

L’accélération du réchauffement climatique nous oblige à repenser nos modes de vie. Dans un monde mené par le profit et la croissance économique, de quels leviers dispose-t-on pour accélérer ce ­changement de mentalité ?

Nous traversons une période noire à l’échelle de la planète. Le constat est connu : nos activités industrielles et notre consommation inconsciente des énergies fossiles augmentent les gaz à effet de serre qui enveloppent notre planète, entraînant des changements clima­tiques partout dans le monde. Les tempêtes se font plus fréquentes et plus violentes, les inondations sont de plus en plus graves, les sécheresses empirent.

Pourquoi, alors, ne travaillons-nous pas plus à résoudre ces problèmes essentiels ? En partie par manque d’éducation – mais les médias traitent de plus en plus ce genre de sujets, et les gens sont de plus en plus nombreux à saisir la gravité de la situation. L’autre raison, c’est que beaucoup d’entre eux se sentent impuissants, et tombent alors dans l’apathie. C’est pour cela que je voyage trois cents jours par an. Pour faire prendre conscience à ceux que je rencontre du pouvoir et de la responsabilité individuelle de chacun. Chacun d’entre nous peut effectuer des changements positifs. Et collectivement, tous nos actes individuels peuvent aider à changer le monde.

Quelles sont les priorités auxquelles ­s’attaquer ?

Si nous tenons à notre avenir, il y a trois problèmes majeurs en apparence insolubles que nous devons absolument surmonter. Le premier est la pauvreté. Si vous êtes très pauvre et vivez dans une région rurale, vous êtes forcé de détruire votre environnement – vous devez cultiver davantage de nourriture, ou fabriquer du charbon à vendre. Si vous vivez dans une zone urbaine, vous achetez les vêtements et les denrées les moins chères possibles car vous ne pouvez pas faire autrement. Vous n’avez pas le privilège de vous demander si le produit que vous achetez est bon marché parce que sa fabrication a détruit l’environnement, ou s’il est le fruit de cruauté envers les animaux, du travail forcé d’enfants ou d’ateliers clandestins.

Deuxième problème – et le plus difficile à résoudre : nous devons lutter contre le mode de vie consumériste de tous ceux qui ne sont pas les plus pauvres. Nous avons à notre disposition bien plus de choses que ce dont on a besoin, et la plupart des gens gaspillent une quantité incroyable de nourriture quand d’autres meurent de faim. Enfin, il est impératif de réduire le taux de croissance démographique. Il est tout à fait absurde de penser qu’il peut y avoir une croissance économique illimitée dans un monde aux ressources naturelles limitées. Même le pape François – l’un de mes héros – nous dit que ce n’est pas parce que nous avons la capacité de nous reproduire comme des lapins que nous sommes obligés de le faire !

Réduire les inégalités et contrôler la démographie, cela suffira-t-il à mieux partager la planète avec le reste des êtres vivants ?

Je crois qu’il nous faut aussi rétablir le lien spirituel avec le monde naturel qui a façonné la vie des peuples autochtones du monde entier. Nous avons une fenêtre de temps qui ne cesse de se réduire, durant laquelle, si nous nous réunissons tous, nous pouvons commencer à réparer certains des torts que nous avons infligés à la Terre. Et je vois plusieurs raisons d’espérer.

D’abord, la détermination des jeunes à changer les choses lorsque nous sommes capables de les écouter et de leur donner les moyens d’agir. Ensuite, les capacités du cerveau humain : chacun d’entre nous peut les mettre à contribution pour alléger son empreinte écologique, et nous pouvons grâce aux réseaux sociaux partager nos idées avec des personnes du monde entier. Rassemblons nos voix pour nous opposer aux gaz et pétrole de schiste, pour exiger un monde sans déchets plastiques et réclamer des régimes végans et végétariens généralisés ! Enfin, une autre raison de ne pas perdre espoir est la résilience de la nature. Si les humains s’en soucient, les environnements et les habitats que nous avons détruits peuvent à nouveau héberger la vie – il y a de nombreux exemples de cela. Les espèces au bord de l’extinction peuvent profiter d’une deuxième chance.

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9 janvier 2019 3 09 /01 /janvier /2019 12:30

Pour répondre aux revendications des « gilets jaunes » sur le pouvoir d’achat, le plus simple serait de verser la prime d’activité et le RSA à tous ceux qui y ont droit, plaide l’économiste Jean-Eric Hyafil dans une tribune publiée le 8 janvier dans Le Monde. Lire aussi   13 départements prêts à expérimenter le revenu de base et Revenu garanti, l’invité-surprise.

François Bard. – « Cours ! », 2018 © ADAGP, Paris, 2019 - Galerie Olivier Waltman, Paris, Londres, Miami

François Bard. – « Cours ! », 2018 © ADAGP, Paris, 2019 - Galerie Olivier Waltman, Paris, Londres, Miami

Le mouvement des « gilets jaunes » est d’abord une mobilisation des travailleurs pour le pouvoir d’achat. Le coût de la vie augmente en grande partie du fait de la hausse des cours mondiaux du pétrole, mais aussi de la nécessaire progression de la taxe carbone afin d’inciter entreprises et ménages à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

L’augmentation du coût de la vie liée à cette fiscalité écologique peut être compensée par des mesures redistributives en faveur des familles pauvres et des travailleurs à bas salaire, par la revalorisation du revenu de solidarité active (RSA) et par une extension de la prime d’activité (à laquelle le gouvernement a déjà décidé de donner un coup de pouce), afin que celle-ci puisse bénéficier aux travailleurs gagnant jusqu’à 1 700 euros de salaire mensuel net.

L’efficacité d’une revalorisation de ces prestations est toutefois limitée par l’importance de leur non-recours. Près d’un tiers des individus éligibles au RSA socle (selon la Caisse d’allocations familiales) et 27 % des travailleurs ayant droit à la prime d’activité (selon le ministère de la santé et des solidarités) ne sollicitent pas ces allocations auxquelles ils ont pourtant droit, soit par méconnaissance des dispositifs, soit en raison de la lourdeur des démarches administratives et du stigmate associé à une demande d’aide sociale. Le non-recours empêche donc non seulement de lutter contre la pauvreté – laborieuse ou non –, mais aussi de compenser efficacement les effets antiredistributifs de l’augmentation nécessaire de la fiscalité écologique.

Il semble donc indispensable de remplacer le RSA et la prime d’activité par une allocation unique, dégressive avec le revenu, et dont le versement serait automatisé : les ayants droit n’auraient plus aucune démarche à effectuer pour toucher cette allocation, puisque la coordination des services fiscaux et sociaux permettra facilement d’identifier les individus éligibles à la prestation et de la leur verser automatiquement. Pour plus de simplification, cette allocation unique pourrait éventuellement absorber les aides au logement.

Prestation unique automatique

Le 31 janvier, l’Assemblée nationale devra se prononcer sur une proposition de loi d’expérimentation d’un revenu de base dégressif avec le revenu. Il s’agirait pour les départements candidats à cette expérimentation de tester la mise en œuvre d’une prestation unique versée de façon automatique afin d’y intégrer les ayants droit qui n’y recourent pas. Ce projet de loi fait suite à un rapport du Sénat sur le sujet (« Le revenu de base en France : de l’utopie à l’expérimentation », Daniel Percheron, 13 octobre 2016).

L’objectif de ce revenu de base n’est pas seulement de renforcer le soutien au revenu des travailleurs à salaire bas ou médian. Il est aussi de renforcer l’accompagnement social des individus en insertion professionnelle et sociale. En effet, l’automatisation du versement du revenu de base permettra de supprimer les tâches d’instruction de dossier et de contrôle des allocataires pour les travailleurs sociaux. Ceux-ci pourront alors se concentrer sur leurs tâches d’accompagnement social.

Ce revenu de base est automatique, mais il n’est pas le revenu universel – versé sans condition de ressource – que défendent certains, puisqu’il est dégressif – il n’est donc plus versé au-delà d’un certain seuil de revenu. Un véritable revenu universel ne pourrait être expérimenté sans une réforme fiscale en profondeur, ce qui semble difficilement applicable.

Pour autant, ce revenu de base constituerait un progrès indéniable pour permettre une garantie de revenu réellement efficace tant aux personnes sans revenu qu’aux travailleurs à salaire faible à médian. C’est aussi le seul outil qui puisse compenser efficacement les effets antiredistributifs de la nécessaire augmentation de la fiscalité écologique. Sans revenu de base, la fiscalité écologique, indispensable à la lutte contre le réchauffement climatique, restera dans l’impasse puisqu’elle ne pourra provoquer que désastre social et blocage politique.

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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 14:45

Un recours a été déposé devant le tribunal administratif de Montreuil par les opposants à un projet de base de loisirs dans la forêt de la Corniche des forts. D’après Rémi Barroux avec les photos de notre camarade Julien Daniel le 6 janvier 2019 pour Le Monde. Cf.  La Forêt passe à l'attaque ! et Plâtre et béton sur la Corniche.

Chantier en forêt de la Corniche des forts, le 10 octobre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Chantier en forêt de la Corniche des forts, le 10 octobre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Dans la forêt qui descend en pente, parfois abrupte, de la cité Gagarine, sur les hauteurs de Romainville (Seine-Saint-Denis) vers le quartier du Bas Pays, la marche se fait parfois délicate. La terre gorgée d’eau est boueuse et les feuilles mortes forment un tapis glissant, encombré de ronces qui retiennent les pas. Là, les arbres entremêlent leurs branchages, encombrés de clématites, des lianes envahissantes, un décor sauvage à peine imaginable en plein cœur d’une banlieue urbanisée. Certains troncs sont décorés de pièces de tissus colorés, vestiges de plusieurs marches militantes, dont la dernière le 8 décembre 2018 à l’occasion de la mobilisation pour le climat, organisées par ceux qui s’opposent à un projet de base de loisirs.

Ecopâturage, poney club et espace pour l’escalade

Déjà, la trouée est immense : 655 arbres, pour beaucoup des érables sycomores et des robiniers, doivent être abattus pour permettre l’aménagement de ce qui a été rebaptisé, par la présidente de la région (LR), Valérie Pécresse, « promenade écologique ». Soit une passerelle de 120 mètres d’« observation de la biodiversité », trois kilomètres de promenade qui permettront aux visiteurs de découvrir la zone, une aire d’écopâturage pour des moutons chargés de brouter la renouée du Japon (une espèce invasive d’herbe pouvant atteindre trois mètres de haut), un poney club ou encore un espace pour l’escalade.

Au total, sur les 28 hectares de cette friche verte, 8 sont prévus pour cet espace – dont seulement la moitié sera ouverte au public. Ce sont ainsi 4,3 ha qui seront déboisés et débroussaillés, précise la région.

Vue de la forêt de Romainville le 23 décembre 2018: La cité Gargarine et la tour de télévision de Romainville sont maintenant bien visibles. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Vue de la forêt de Romainville le 23 décembre 2018: La cité Gargarine et la tour de télévision de Romainville sont maintenant bien visibles. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Ouverture prévue à la mi-2020 pour ce projet au sein de la forêt de la Corniche des forts, qui remonte au début des années 2000. Il a été relancé en 2012 et a connu plusieurs versions, réduisant à chaque fois l’emprise de la zone, pour des raisons de complexité technique (dépollution, sécurisation du lieu), et donc financières. Le coût de la dernière mouture du projet est évalué à 15 millions d’euros, indique Patrick Karam, vice-président de la région Ile-de-France, chargé de la jeunesse, des sports, des loisirs et de la vie associative.

« Zone à risque d’effondrement »

Le 5 novembre 2018, la maire (ex-PC) de Romainville, Corinne Valls, a signé l’arrêté municipal pour la « demande de permis d’aménager » de ce terrain qui est sur son territoire, déposée par le conseil régional d’Ile-de-France. Sans surprise, la ville autorise le projet qui, selon elle, « permettra de sécuriser une zone à risque d’effondrement et d’ouvrir au public un nouvel espace de loisirs et d’observation de la nature en ville ».

L’évocation d’une « zone à risque d’effondrement » rappelle que cette forêt a poussé sur ce qui était l’une des plus grandes carrières de gypse de la région, la base du plâtre de Paris, renommé, et abondamment utilisé au XVIIIe siècle. Les exploitations souterraines de gypse en proche banlieue ont été abandonnées dans les années 1970-1980. Le sous-sol est miné par les galeries des anciennes carrières, et contient de nombreuses pollutions liées à cette production et peut-être, redoutent les opposants, aux activités chimiques d’une usine de Roussel-Uclaf, devenu Sanofi, fermée en 2013.

« Par endroits, le sol s’est écroulé en formant des entonnoirs de plusieurs mètres de profondeur, ce qu’on appelle des fontis », explique Sylvain Piron, historien, directeur d’études à l’EHESS, l’une des figures de l’opposition au projet.

Au cours de la promenade matinale de ce mercredi 2 janvier, dans cet espace interdit aux visites et cerné d’une grande palissade installée fin novembre pour empêcher les militants de s’opposer au travail des bulldozers, Sylvain Piron s’émeut de la disparition d’un joli baguenaudier, un arbuste qu’il affectionnait particulièrement.

Les opposants avaient deux mois pour engager un recours contre l’arrêté municipal. L’avocat Sébastien Le Briéro l’a déposé au tribunal administratif de Montreuil, le jeudi 3 janvier, pour le compte de la fédération Environnement 93, demandant l’annulation du permis d’aménager. Le recours évoque les « insuffisances substantielles de l’évaluation environnementale et des études d’impact ».

« On est dans le minimum de la concertation avec le public, avec quelques réunions d’information et une consultation sur Internet du 18 juin au 25 juillet, avec une évaluation environnementale qui remonte à 2010 et une déclaration d’utilité publique de 2003 », dénonce aussi Sébastien Le Briéro.

A l’issue d’un pique-nique organisé par les militants écologistes et les opposants au projet, une chaîne humaine est organisée devant la forêt, début « officiel » de la mobilisation, le 2 septembre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

A l’issue d’un pique-nique organisé par les militants écologistes et les opposants au projet, une chaîne humaine est organisée devant la forêt, début « officiel » de la mobilisation, le 2 septembre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Le recours évoque notamment le problème des infiltrations d’eau, des ruissellements pouvant entraîner des dispersions des pollutions, se référant à l’avis de l’Inspection générale des carrières qui, le 23 mars 2018, énonçait la nécessité pour le maître d’ouvrage de réaliser une « étude d’impact de l’infiltration potentielle d’eau sur les masses de gypse ».

Espèces protégées

Soutenus par des élus, comme la députée (La France insoumise) de Seine-Saint-Denis Sabine Rubin, le conseiller régional (groupe Alternative écologiste et sociale) Pierre Serne, ou encore la chanteuse Catherine Ringer, les opposants évoquent la richesse de la biodiversité, appelant à la « prise en compte de l’urgence écologique ». De nombreuses espèces protégées sont hébergées dans ces bois, tels le hérisson d’Europe, le lézard des murailles, l’orvet fragile, les choucas des tours, le pic-vert, l’épervier d’Europe, des pipistrelles…

Pour Marine Linglart, écologue, directrice du cabinet Urban-éco, chargé des études réglementaires pour les maîtres d’ouvrage, « cette friche est un espace à faible valeur écologique mais à gros potentiel ». « Ce projet est intéressant car il devrait préserver la partie boisée, la laisser mûrir pour devenir un écosystème plus riche qu’il ne l’est maintenant », indique-t-elle.

Pour la région, une opposition « politique »

Et le vice-président du conseil régional Patrick Karam d’évoquer « la sanctuarisation de 20 hectares de bois, fermés au public, de nouvelles plantations : 123 arbres, 7 137 jeunes plants d’arbres et d’arbustes et plus de 32 000 unités de plantes vivaces et grimpantes ». « Nous avons renoncé à construire une base de loisirs, pour pousser un projet écologique pour les habitants », dit l’élu, qui a confié au Monde être « prêt à rediscuter avec les associations de l’aménagement de l’espace ». Il mentionne une opposition d’abord politique contre la majorité du conseil régional, et aussi contre la maire de Romainville, accusée de vouloir développer des projets immobiliers luxueux, à proximité de la forêt.

Le 29 septembre 2018, Valérie Pécresse (en blanc, à droite) se rend sur le site pour défendre le projet d’aménagement comme étant une « promenade écologique » .  L’entrée dans la forêt est désormais interdite sous peine d’amende. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Le 29 septembre 2018, Valérie Pécresse (en blanc, à droite) se rend sur le site pour défendre le projet d’aménagement comme étant une « promenade écologique » . L’entrée dans la forêt est désormais interdite sous peine d’amende. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

« La partie déboisement est certes quasi terminée, mais le terrassement ne l’est pas. Il faut empêcher les travaux pour éviter que la pollution ne soit accentuée par ces travaux », insiste Hélène Zannier, la présidente des Amis de la forêt de la corniche des Forts. Lundi 7 janvier, les travaux devraient reprendre et les militants comptent bien être au rendez-vous.

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7 janvier 2019 1 07 /01 /janvier /2019 14:35

Selon la philosophe Isabelle Stengers, la croissance s’est imposée comme condition de tout progrès possible, or nous ne pouvons plus penser celle-ci comme avant. Propos recueillis par Catherine Vincent publié le 5 janvier 2019 par Le Monde. Lire aussi Jouir des biens communs sans posséder et Judith Rochfeld : « La raréfaction des ressources naturelles a obligé à les envisager comme des biens communs ».

Isabelle Stengers

Isabelle Stengers

Isabelle Stengers est philo­sophe, professeure à l’Université libre de Bruxelles. Elle est l'auteure de nombreux livres sur l'histoire et la philosophie des sciences, dont Sciences et pouvoir (1997, 2002), et a reçu le grand prix de philosophie de l'Académie française en 1993. Dans son dernier ouvrage, Civiliser la modernité ? Whitehead et les ruminations du sens commun (Les Presses du réel, 2017), elle nous incite à questionner les manières d’activer les savoirs des citoyens, et à expérimenter d’autres manières d’exister.

Dans notre époque marquée par l’urgence climatique, votre dernier ouvrage invite à prolonger l’héritage d’Alfred North Whitehead (1861-1947). En quoi la pensée de ce philosophe et mathématicien britannique intéresse-t-elle l’écologie ?

Whitehead a décrit ce qu’est la défaite du « sens commun » face à l’argumentation d’autorité, qui se cache elle-même sous l’argumentation de rationalité des sciences. Réinventer le sens commun est nécessaire pour des problèmes d’intérêt commun, et pour la manière dont on traite ces problèmes. Quand rien ne peut être retenu d’autre que ce que la science a prouvé, la dynamique de ce qui fait sens est enrayée. Whitehead pense le monde comme un tissage de processus interdépendants dont nous sommes partie ­intégrante. C’est cette interdépendance que l’écologie souligne lorsqu’elle montre les conséquences de nos choix et nos actions. Il est d’autant plus essentiel de s’en souvenir que c’est sur une terre appauvrie, empoisonnée, au climat profondément perturbé que nos descendants auront à vivre : il leur faudra donc participer à la fabrique de mondes.

Face à la menace climatique, que devient ce principe fondamental de la modernité qu’est l’idée du progrès ?

Elle a du plomb dans l’aile, et cela ne date pas d’hier. Durant les grandes grèves de 1995, je me souviens avoir lu un sondage selon lequel la majorité des Français ne pensaient pas que la vie de leurs enfants serait meilleure que la leur. Je me suis dit alors que l’idée de progrès perdait de son emprise. Cela peut être inquiétant : quand une idée qui a mobilisé pendant plus de deux siècles vient à lâcher, beaucoup de choses peuvent se passer – y compris la phobie actuelle de l’immigration, qui est un des symptômes de cette rupture. Il va nous falloir réapprendre à poser les questions que le ­progrès a permis d’économiser. La croissance s’est imposée comme condition de tout progrès possible, or nous ne pouvons plus penser celle-ci comme avant. Face au progrès qui dit « nous pouvons », le sens commun, de plus en plus, répond « pour qui, et pour faire quoi ? ». Cela peut être une chance pour inventer d’autres manières d’être au monde.

Cela nous permettra-t-il d’affronter les inconnues de la catas­trophe écologique qui vient ?

Dans Les Trois Ecologies [Galilée, 1989], Félix Guattari écrivait que nous étions les héritiers d’une triple catastrophe écologique : au niveau de l’environnement ; au niveau de la capacité sociale à produire du sens ; au niveau des mentalités individuelles. Les trois niveaux communiquent, et génèrent ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui : un désarroi profond, mais pas d’issue. On continue d’attendre de ceux qui nous gouvernent qu’ils nous guident vers une solution, tout en étant sceptiques quant à l’idée qu’ils en sont capables – ou même qu’ils en ont la moindre volonté. Comme s’il n’y avait plus personne à la barre, et que l’impuissance ­prévalait. Sauf chez certains, que l’on pourrait qualifier d’activistes.

Ces activistes ne sont pas des militants classiques, unis et mobilisés autour d’une cause, mais plutôt des groupes de personnes capables d’intervenir dans des situations qui leur semblent importer aujourd’hui. Cela peut aller des initiatives locales pour lutter ­contre le réchauffement climatique aux tentatives de démocratie directe mises en œuvre dans certaines villes, en passant par la ZAD de Notre-Dame-des-Landes [Loire-Atlantique]. Toutes ces expériences participent à la résurgence des communs – c’est-à-dire la mise en commun d’une terre, d’un lieu ou d’une pratique qui avait été privatisée depuis si longtemps que tout s’y oppose. Cette lutte politique ouvre une inconnue de plus. Mais on a besoin d’inconnues, car le connu est désespérant.

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5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 11:34

Le collectif inter-associatif et citoyen pour la forêt de Romainville lance la bataille juridique contre la Région Ile de France et la Mairie de Romainville sur le permis d’aménager qui prévoit la destruction d’un tiers de la forêt. Collectif Les Amis de la Corniche des forts, avec Environnement 93 et la Coordination Eau Île-de-France, le 4 janvier 2018. Lire aussi  Plâtre et béton sur la Corniche.

photo : © Julien DANIEL - http://www.juliendaniel.com

photo : © Julien DANIEL - http://www.juliendaniel.com

Soutenez-nous en contribuant au financement de ces actions juridiques pour mettre un terme à l’œuvre de saccage écologique que développent la Région Ile-de-France et la Mairie de Romainville : https://www.helloasso.com/associations/coordination-eau-ile-de-france/collectes/la-foret-passe-a-l-attaque.

Compte tenu du défrichement de plusieurs centaines d’arbres de la forêt de Romainville et de l’impact sur la biodiversité, sur le cycle de l’eau et sur le climat urbain, l’association Environnement 93 (fédération des associations du 93) et la Coordination Eau Ile-de-France engagent un recours sur le permis d’aménager de la base de loisirs de la Corniche des Forts.

Dans le contexte de réchauffement climatique, de pollution de l’air et du sol et d’érosion de la biodiversité ; les associations, collectifs et citoyens qui demandaient une concertation et une réorientation du projet d’Ile de loisirs pour limiter l’impact de cet aménagement sur cet écosystème unique à seulement 2 km de Paris, n’ont pas été pris en compte par la Direction des Sports de la Région, malgré la forte mobilisation et une pétition qui rassemble aujourd’hui plus de 28 000 signatures.

Cette forêt de 27 hectares s’insère au cœur d’un ensemble de parcs de 64 hectares dont plusieurs espaces peuvent déjà accueillir les activités de loisirs, ceci afin de limiter l’abattage d’arbres supplémentaires et l’artificialisation du sol de la forêt, tout en préservant son identité et le patrimoine minier qu’elle abrite.

Cette démarche vise aussi à obtenir la protection des 20 hectares de forêt restants et leur entretien sur le long terme afin de préserver les espèces animales, végétales et leur habitat.

De nombreuses actions ont été menées afin de défendre la forêt depuis l’été. La marche pour le climat au départ de la forêt a réunie le 8 décembre 2018 plus de 300 personnes, malgré le froid et la pluie. Nous sommes déterminé-e-s à poursuivre les actions pour mettre fin à ce projet absurde mené par une poignée d’élu-e-s totalement déconnectés des enjeux environnementaux et sociaux actuels, particulièrement dans cette zone de la banlieue de Paris qui connaît une accélération de son urbanisation pourtant déjà particulièrement dense.

Pour mettre un coup d’arrêt à cette destruction de la forêt tous les soutiens comptent ! Aidez-nous financièrement ainsi qu’en diffusant cet appel à soutien partout où vous le pourrez afin de nous donner les moyens de passer à l’attaque pour défendre la forêt !
https://www.helloasso.com/associations/coordination-eau-ile-de-france/collectes/la-foret-passe-a-l-attaque. Le montant de la collecte est public et transparent, l'utilisation de cet argent le sera aussi, nous nous engageons à publier l'ensemble des dépenses financées par la collecte.

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4 janvier 2019 5 04 /01 /janvier /2019 11:23

Lancé en septembre 2018, l’Appel des coquelicots pour l’interdiction de tous les pesticides de synthèse se déploie sous la forme d’une pétition et d’une mobilisation chaque premier vendredi du mois. Les auteurs de cette tribune expliquent le choix de cette fleur sauvage comme emblème du combat pour « inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice ». Par François de Beaulieu, écrivain, et Fabrice Nicolino, journaliste, tous les deux à l’origine du mouvement Nous voulons des coquelicots, le 3 janvier 2019 pour Reporterre. Lire aussi Les cartes de la consommation française de pesticides et les Glyph’Awards de Générations Futures.                                                                                                            Écolo souhaite à ses lectrices et lecteurs une année humainement et climatiquement douce. Comme chaque premier vendredi du mois, retrouvons-nous vendredi 4 janvier à 18h30 devant nos mairies !

« Les Coquelicots près de Vétheuil », de Claude Monet, peint vers 1879

« Les Coquelicots près de Vétheuil », de Claude Monet, peint vers 1879

On vous a fait le coup cent fois, et rien ne dit que ce soit la bonne. Mais nous le croyons, nous qui avons lancé le mouvement des coquelicots le 12 septembre 2018. Nous croyons tout simplement que nous allons gagner. Qu’en octobre 2020 — nous comptons bien tenir jusque là —, cinq millions d’entre nous auront rejoint notre Appel ! Cinq millions ! Que dit notre Appel ? Quelque chose de simple, mais en même temps de décisif : nous voulons des coquelicots, et parce que nous voulons des coquelicots, très fort, nous exigeons l’interdiction de tous les pesticides de synthèse.

Qu’est-ce donc qu’un coquelicot ? Le mot a fait des cabrioles dans la langue française passant de coquelicoq à coquelicoz (au pluriel), s’autorisant la variante coquerico. En réalité, c’est simple : notre fleur magnifique tire son nom d’une ressemblance avec la crête d’un coq, au moins par sa couleur. Citation du grand agronome Oliver de Serres, mort en 1619 : « Quoquelicoq est espece de pavot ; il croist en terre grasse et bien labourée, estant en fleur un peu devant la maturité des bleds [blés], parmi lesquels se mesle il. » Nous ne sommes pas les premiers amoureux.

Notre avis : le coquelicot est increvable

Mais bien sûr, outre qu’il est somptueux, le coquelicot est un combattant de la biodiversité. Demandez leur avis aux abeilles, décimées par les pesticides ! Elles ne fondent pas sur les coquelicots pour le nectar, qu’ils ne produisent pas, mais pour leur pollen. Bien que les études demeurent rares, le coquelicot joue un grand rôle pour le maintien de nombreux ruchers, pendant la disette printanière qui succède au fleurissement du colza. Au reste, c’est un prêté pour un rendu, car le coquelicot ne peut pas s’autoféconder, et dépend en bonne part des circonvolutions des abeilles pour se reproduire. Elles ne le voient pas en rouge, comme nous, mais en bleu, dans un rayonnement ultraviolet. Comme on les envie, hein ?

Au fait, combien de graines ? Une fleur peut produire 20.000 graines à elle seule, qui ne pèseraient dans l’affreuse balance du marchand, que deux grammes. Soit 0,0001 gramme l’unité. Une plume, moins qu’une plume.

Puis, patiemment planquées sous trois grains de terre, elles attendent le moment favorable. Combien de temps gardent-elles leur pouvoir de germination ? Chez les semeurs de tous horizons, la discussion n’en finira jamais : certains comptent en années, d’autres en décennies. Et les plus audacieux, en siècles. Notre avis : le coquelicot est increvable. Et même celui qui se moquerait de sa beauté de reine devra bien reconnaître qu’il est divin sur le pain ou les salades, souverain pour qui veut faire une vraie sieste réparatrice. Disons-le : c’est un grand ami.

« Il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice »

Il y a moins drôle. Le 2 mai 1915, le médecin-major canadien John McCrae doit enterrer son ami Alexis Helmer, tout juste âgé de 22 ans, qui vient de mourir sur le front belge de la Première Guerre mondiale. Le lendemain, il écrit en hommage ces mots puissants :

Dans les champs des Flandres, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l’autre,
Marquent notre place ; dans le ciel
Les alouettes chantent encore courageusement
À peine audibles entre les canons qui tonnent (…). »

C’est horrible, mais en ce premier printemps du massacre, les terres bouleversées par les obus ramènent à la surface des graines de coquelicots qui couvrent les champs de la mort de milliards de fleurs rouges, qui deviendront, en Angleterre et au Canada, le symbole du souvenir. Depuis 1920, les poppies — nos coquelicots — sont arborés tous les 11 novembre par des millions d’humains recueillis.

Une installation artistique de coquelicots de céramique à la tour de Londres, en 2014, pour célébrer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale.

Une installation artistique de coquelicots de céramique à la tour de Londres, en 2014, pour célébrer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale.

On n’est pas obligé de se prosterner. Ni d’accepter qu’un tel symbole puisse représenter tant de corps déchiquetés. Notre grand ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, par exemple, note que le coquelicot « se moque des frontières », ajoutant qu’il y a « de par le vaste monde, beaucoup d’êtres qui, en mai, le découvrent avec bonheur et qu’il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice ».

Comment ne pas exulter avec lui ? On connaît au moins neuf tableaux de Monet avec des coquelicots, peints entre 1873 et 1891. Preuve que qui plantait alors son chevalet en Île-de-France au printemps avait les yeux éblouis par les quatre pétales écarlates. On les voit aussi chez le Van Gogh d’Auvers-sur-Oise, comme dans cette merveille peinte en juin 1890 sous un inimitable ciel bleu et jaune. Ou chez Courbet, Klimt, Sérusier, Renoir. Le coquelicot, ensorcelante beauté du monde.

Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix 

L’historienne Arlette Farge est pour nous une amie depuis qu’elle a décrit sa « fragile audace », notant : « Grâce aux graines qui s’échappent du fruit, il se ressème seul où bon lui semble, tel un fugitif. Cela ne fait que renforcer mon désir de l’approcher, sans le cueillir bien sûr tant j’aurais crainte qu’il ne s’étiole ou se chiffonne. Jamais, on le sait, on ne pourra en faire des bouquets à mettre dans des vases, comme on le fait des roses ou des pivoines. Quelque chose me dit que c’est un peu de sa fierté d’être ainsi, et me plaît son refus d’être en quelque sorte apprivoisé. »

Oh oui ! Le coquelicot est cette fleur anarchiste qui reparaît sans cesse là où les méchants de l’histoire, comme ces damnés pesticides, croyaient l’avoir éradiqué. Pour nous, et pour vous tous, nous l’espérons, vouloir des coquelicots, en ce début d’année, est l’espoir puissant que nous pouvons inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice. Ensemble, tant de choses seraient possibles, qui paraissent aujourd’hui démesurées. Nous allons vaincre la rapacité, le profit, la laideur, l’incommensurable sottise de ceux qui ne font pas de vraie différence entre une fleur sauvage et son artefact en plastique imputrescible. Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix. Nous allons vaincre, amis lecteurs de Reporterre, si vous vous décidez à sortir du rituel et du virtuel des pétitions sur internet.

Si nous vous invitons à signer massivement notre Appel, c’est que, justement, il ne s’agit pas d’une pétition. Mais d’un véritable Appel à l’action. Vous en saurez plus vendredi 4 janvier à 18 h 30, devant les centaines de mairies de France où tous les Coquelicots se réuniront pour le quatrième mois consécutif. N’écoutez pas les rieurs : relevant enfin la tête, nous allons faire l’Histoire.

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27 décembre 2018 4 27 /12 /décembre /2018 12:39

Le philosophe qui mène des enquêtes de terrain sur les loups et les grizzlis plaide pour de nouvelles « alliances » entre les hommes et les animaux. En pistant les prédateurs, le philosophe a réappris à faire attention à toutes formes de vie. Il critique l’existentialisme en ce qu’il a fait de l’être humain le seul sujet dans un monde vide de sens, rempli d’objets, et déconstruit le mythe occidental d’un homme au-dessus de la chaîne alimentaire, en dehors de la communauté animale. Propos recueillis en décembre 2018 par Coralie Schaub et Catherine Mary pour Le Monde et Libération. Lire aussi Manger pour régner et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Baptiste Morizot, maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, consacre ses travaux à la relation des êtres humains avec les autres êtres vivants, en particulier les animaux. Avec une particularité : il se rend autant que possible sur le terrain, en « philosophe pisteur ».  Dans son livre Les Diplomates. ­Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject, 2016), il propose des ­pistes pour pacifier la relation entre l’humain et le loup. Dans Sur la piste animale (Actes Sud), il raconte comment, en suivant les traces laissées par les ours du Yellowstone, les loups provençaux, les panthères des neiges du Kirghizistan ou même les lombrics de nos composts d’appartement, il part à la recherche d’une « qualité d’attention » aux autres que nous avons perdue. Il mêle au récit de ses expériences de pistage une réflexion philosophique sur la modernité.

Pourquoi la question de notre rapport à l’animal intéresse-t-elle le philosophe que vous êtes ?

J’ai été formé par les arts et la littérature et je me suis ensuite orienté vers la philosophie de la biologie. J’ai très vite eu le sentiment que la « Nature », telle qu’elle était définie dans les sciences modernes, n’avait pas la richesse de ­signification que l’on peut trouver sous la plume d’écrivains néanmoins très férus de ­savoirs scientifiques, tels Aldo Leopold [au ­début du XXe siècle] ou Richard Powers aujourd’hui - cf. « L’Arbre-monde » de Richard Powers. Les sciences modernes ont véhiculé l’idée d’une nature homogène, régie par des lois mathématiques froides et abstraites, ce qui ne rend pas compte de la richesse du monde vivant, de l’intelligence qui l’habite, et de ses myriades de communications.

Dans quelle mesure questionnez-vous l’objectivité scientifique ?

Les sciences naturelles sont tenues de se plier à un langage qui objective leur sujet, ce qui produit un effet de violence : l’objectivation tend à tout transformer en matière inerte ­régie par des causes mécaniques. La conception opposée, c’est celle du poète qui interprète les signes de manière sensible, selon sa subjectivité. J’essaie, dans mon travail, de ­métisser les deux approches en distinguant, dans la démarche scientifique, ce qui est toxique de ce qui est émancipateur. Il ne s’agit pas d’être en rupture avec les sciences mais de les subvertir de l’intérieur. Je m’appuie sur des enquêtes rigoureuses, tout en faisant confiance à ce qu’il y a de prodigieux dans le vivant.

Votre réflexion philosophique s’appuie sur le pistage. De quoi s’agit-il ?

Nous avons l’habitude de ne voir la nature que de notre point de vue alors qu’elle est habitée par d’autres vivants. Leur présence et leur ­manière d’occuper les lieux peuvent être décelées par leurs traces. On peut, en se plaçant du point de vue de l’animal, décrypter sa manière de vivre et de communiquer. C’est ce que permet le pistage, qui consiste à être attentif aux signes, au réseau d’influences qui structurent le monde vivant. En étudiant les empreintes et les marquages, on peut tenter de décrypter la logique propre de l’animal et sa manière ­d’habiter le territoire, tissé à tous les autres. Les rochers où nous plaçons les balises de nos sentiers sont ainsi volontiers utilisés par certains animaux pour y placer des excréments qui servent, eux aussi, de marquages afin de communiquer avec les autres vivants.

J’essaie aussi de comprendre comment un paysage dialogue de manière particulière avec le corps de chaque espèce : un rocher va être vécu comme un perchoir par un vautour, comme un lieu de marquage par une panthère des neiges. Dans le pistage, on se ­demande très vite : « Si j’avais ce corps-là, où irais-je, comment passerais-je, qu’aurais-je envie de faire ? » A mon sens, l’animalité est une grande question. L’énigme d’être un humain est plus claire et plus vivante au contact des formes de vie animales qui sont des énigmes devant nous. Et l’énigme politique par excellence de vivre en commun dans un monde d’altérités y trouve d’autres implications, et d’autres ressources. C’est cela qu’on rencontre « sur la piste animale ».

Vous avez également pisté le loup dans le Haut-Var. Qu’avez-vous appris ?

J’ai beaucoup pisté le loup autour du plateau de Canjuers (Haut-Var), qui abrite depuis 1970 une base militaire. Ce qui est intéressant, avec le loup, c’est sa territorialité très marquée : il laisse des signes destinés aux autres vivants aux croisements des chemins, aux gués, aux cols. Cette manière de revendiquer la souveraineté sur son territoire défie notre mainmise sur l’espace : il nous force à nous rapporter autrement à la nature.

A partir de cette ­expérience du pistage du loup, l’idée a germé qu’il existait une troisième voie possible entre les anti-loups et les pro-loups, celle du diplomate. Il s’agit d’imaginer un personnage qui ne défende pas un camp, qui ne soit pas pour l’un et contre l’autre, mais qui travaille au service de la relation, et qui s’emploie à comprendre finement les points de vue divergents pour proposer des modus vivendi sur un même territoire. Comment, par exemple, penser des moyens de protection des troupeaux du point de vue du loup ? Ce sont des questions sur lesquelles je travaille désormais avec des éthologues sur le terrain.

Vous étendez cette réflexion aux autres animaux parce que l’humain, dites-vous, a une responsabilité envers eux. Qu’entendez-vous par là ?

Le personnage de diplomate qui m’intéresse particulièrement, c’est la figure historique du « truchement ». Dans l’histoire des relations entre les Français du Canada et les peuples amérindiens, les truchements étaient de jeunes Français qui passaient l’hiver avec les tribus algonquines. Ils apprenaient leurs usages et leur langue afin de mettre en place une relation mutuellement bénéfique avec eux – ce qui a tragiquement échoué. Comme le truchement, le diplomate est une personne qui vient de quelque part, mais qui essaie de voir le monde à travers les yeux des autres, en l’occurrence ici les vivants, les animaux sauvages : il apprend comment ils vivent et communiquent pour mieux cohabiter avec eux.

Il n’est donc pas dans une position surplombante mais parmi eux : il n’a pas de pouvoir coercitif et ne décide pas unilatéralement de ce qui se passe. L’humain, du fait des capacités cognitives qu’il a acquises au cours de son évolution, est à mon sens en mesure de jouer ce rôle de diplomate auprès des autres êtres vivants avec qui nous partageons la Terre. La diplomatie envers les vivants, c’est la théorie et la pratique des égards ajustés à leur intime altérité, pour créer de nouvelles alliances avec eux. Et c’est, je crois, d’une absolue nécessité dans la situation de crise qui est la nôtre.

L’idée est-elle de tenter de se mettre à la place de nos congénères non humains pour arriver à nous remettre à notre véritable place ?

Cette question me fascine. Je n’arrive pas à trouver ce que veut dire « véritable place », philosophiquement. Disons plutôt une place plus juste, plus pertinente. Mais une chose est claire : aujourd’hui, nos relations aux autres êtres vivants sont toxiques, pour eux et pour nous. On peut relire l’histoire de la modernité, et de ce qu’elle appelle le « progrès », comme la recherche de techniques permettant de ne pas avoir à faire attention aux autres formes de vie, à ne pas être attentionné à leur égard. D’un point de vue, cela a apporté un grand confort. Mais dépassé un certain seuil, cela devient inconfortable et même invivable. Invivable au niveau existentiel, car cela donne l’image d’un monde mort, muet, désenchanté, asphyxiant à terme. Et invivable à un niveau plus concret : en induisant changement climatique et crise de la biodiversité, cela rend le monde inhabitable pour les humains dans les décennies à venir. La question est donc de réapprendre à faire attention, à brancher sa sensibilité sur la multiplicité des formes de vie qui habitent un milieu, qui le constituent mais de manière discrète, les pollinisateurs, la faune des sols, les forêts… Le pistage permet d’élargir la gamme des êtres qui méritent notre attention.

Vouloir aller au contact des animaux sauvages est parfois perçu comme un signe de misanthropie…

Pour moi, cela n’a pas de sens. Je ne suis pas du tout misanthrope, j’aime beaucoup les humains, ce sont les animaux les plus intéressants qui soient. Au contraire, la sensibilité, la disponibilité aux autres êtres vivants produisent des effets émancipateurs sur les relations humaines. Cela nous rend, je l’espère, « mieux humains », parce que c’est une manière d’oublier son ego. Et pas sous des formes sacrificielles, mais plutôt comme on oublie son parapluie. Simplement parce que les autres sont bien plus intéressants.

Le pistage a-t-il joué un rôle dans l’évolution de l’intelligence humaine ?

C’est l’hypothèse de l’anthropologue Louis Liebenberg. Pendant deux millions d’années, l’humain a dû enquêter pour trouver sa nourriture, suivre des traces pendant des heures, décrypter des pistes, savoir qui était l’animal, où il allait, ce qu’il faisait. Ces capacités de décryptage, de raisonnement ont été valorisées par l’évolution de telle manière qu’elles se sont sédimentées en nous. Et aujourd’hui, elles sont disponibles pour que nous en fassions tout autre chose : toutes les enquêtes possibles, par exemple dans les sciences et les arts.

Sommes-nous devenus « sapiens » parce que nous n’avons pas d’odorat développé, ce qui nous a obligés, pour trouver des proies invisibles, à pister, donc à raisonner, à déduire ?

Ce raisonnement va très vite, mais il est assez juste. Primates frugivores devenus omnivores à tendance carnivore, nous avons été obligés pour pister de compenser notre absence d’odorat en développant des capacités cognitives d’un autre degré que celles de nos cousins primates. Dépourvus de nez, il nous a fallu éveiller l’œil qui voit l’invisible, l’œil de l’esprit.

Vous dites que le pistage nous permet de rentrer chez nous, sur Terre : on cherche une vie extraterrestre en oubliant qu’il y a des milliers de formes de vie à nos pieds…

Et intelligentes, complexes, riches. Des lichens aux pieuvres, en passant par les abeilles et les arbres, les formes de vie qu’on côtoie sont prodigieusement inventives. Evidemment, elles ne résolvent pas d’équations et n’écrivent pas A la recherche du temps perdu, mais il y a d’autres manières d’être intelligent. L’un des grands enjeux du XXIe siècle sera de formuler ces intelligences, de les reconnaître dans leur altérité sans projeter sur elles ce que nous sommes. Cela change la physionomie du monde. Alors que toute l’attention des modernes allait vers l’univers lointain, pour y chercher une forme de vie intelligente, au point de dévaluer la Terre en la réduisant à un stock de ressources à disposition, celle-ci redevient l’objet de toute notre attention.

Rentrer chez soi, c’est une manière de dire qu’il y a des pratiques qui repeuplent les milieux dans lesquels on vit, même les plus quotidiens, de formes de vie énigmatiques, fascinantes et parfois embêtantes. Il y a des cohabitations difficiles, comme avec le loup. Mais du fait même que le monde redevient peuplé, riche en signes, en communication, la vie devient bien plus intéressante que le monde mort dont nous avons hérité des existentialistes. J’ai été formé à la philosophie de Sartre et de Camus, qui ont été des grands penseurs de l’émancipation. Mais avec leur doctrine de l’humain comme seule liberté dans un monde de choses vides de sens, ils constituent paradoxalement des alliés objectifs de la crise écologique et de l’extractivisme, parce qu’ils ont contribué à élaborer une vision du monde dans lequel nous croyons être les seuls sujets, dans un cosmos absurde d’objets tout prêts à devenir ressources, privant les vivants de leur richesse de significations.

Le pistage des animaux sauvages nous a constitués, et pourtant nous ne le pratiquons plus depuis que nous sommes sédentarisés. N’est-ce pas cela qui nous a coupés de la nature ? 

La sédentarisation, et plus probablement l’urbanisation, nous a fait perdre l’art du pistage au sens philosophiquement enrichi, la sensibilité et la disponibilité aux signes des autres formes de vie, l’art de les lire. On ne sait plus lire, on n’y voit rien. Et il suffit de commencer à réapprendre à voir, et même commencer à estimer qu’il y a quelque chose à voir et à comprendre, pour que tout le paysage se recompose. 

Par contre, ce qui me gêne dans cette histoire de « perte », c’est qu’il y a comme un primitivisme nostalgique là-dedans, avec lequel je suis en désaccord. Je ne pense pas que c’était mieux avant, en aucune manière, ni qu’il faille revenir à des formes de vie antérieures. Il faut inventer. Même si les pisteurs amérindiens ont des capacités à lire et décrypter des signes très supérieures aux nôtres, je crois aussi beaucoup à la force des sciences, des idées contemporaines, qu’on trouve dans la recherche, les arts. Par exemple, la capacité à comprendre que les acacias sont capables de faire monter le tanin dans leurs feuilles quand ils se sentent agressés par des herbivores et ensuite de projeter des éthanols invisibles de telle manière que cela prévienne leurs congénères, vous ne pouvez pas l’inventer, il vous faut de la science de pointe pour le trouver.

Cette science attentive au vivant est un dispositif de libération à l’égard des sciences traditionnelles. Elles héritent d’une tradition d’objectivation et de réductionnisme à l’égard du vivant, mais en même temps, c’est aussi les sciences qui peuvent nous en libérer le plus efficacement, car quand elles font bien leur travail, elles subvertissant cet héritage: elles passent leur temps à montrer que le vivant est infiniment plus riche et prodigieux que ce qu’on croyait. Ces biologies subversives font aujourd’hui un grand travail de réanimation.

Vous expliquez qu’on a fini par croire qu’on est hors de la nature parce qu’on a éliminé tous les superprédateurs pour qu’ils ne nous mangent pas, pour occulter le fait que nous sommes aussi de la viande, un tabou que l’humanité occidentale s’est fabriqué…

La philosophe écoféministe Val Plumwood nous a permis de faire de belles avancées sur ce sujet. Elle propose de regarder nos pratiques d’inhumation. La pierre tombale, le cercueil capitonné et l’enterrement six pieds sous terre, juste en dessous de là où se trouve la faune du sol, entendent limiter les risques d’être mangé. D’empêcher un phénomène naturel dans d’autres cultures : restituer la dépouille, l’offrir aux autres êtres de la forêt, les vautours dans l’Est tibétain ou les grands carnassiers dans certains chamanismes sibériens.

Les humains issus de notre tradition culturelle ont essayé de rendre réel le mythe selon lequel ils étaient en dehors de la nature en étant les seuls êtres vivants qui ont le droit de manger tous les autres mais n’acceptent d’être mangés par personne. Etre le mangeur non mangeable. Ecologiquement, c’est une bizarrerie, tous les mangeurs sont mangés, même les grands prédateurs sont restitués, quand ils meurent, aux charognards, aux bactéries, à toute la faune qu’on appelle les « décomposeurs ». Nous nous sommes bricolé un mythe dans lequel nous sommes seuls et inaccessibles au sommet de la pyramide alimentaire.

Sommet de la pyramide, et aussi bout de chaîne. Vous dites qu’il y a quelque chose de métaphysique dans les lombricomposteurs. Car donner nos restes aux vers de terre suppose d’accepter que nous ne soyons plus le point de captation dernier et exclusif de la matière vivante qui monte jusqu’à nous...

Les lombricomposteurs ne sont pas aussi impressionnants que les panthères, mais ils nous permettent de nouer des relations d’alliance avec des formes de vie sauvage. Il faut comprendre leurs mœurs, comment ils vivent. Vous êtes obligé de savoir que les lombrics respirent par la peau, sinon vous leur donnez des liquides huileux et vous les asphyxiez, donc cela vous force à voir le monde par leurs yeux. C’est essentiel, «se mettre dans la peau de», pour «pouvoir respirer avec».

Et au-delà de cela, on nourrit aussi les vers de terre avec des ongles ou des cheveux, il y a là quelque chose d’un peu répugnant. Car l’idée d’être consommés par d’autres a été rendue répugnante par la métaphysique occidentale. Faire circuler notre propre matière organique, nos cheveux, nos ongles, jusqu’au lombricomposteur qui va la transformer en engrais pour nourrir toute la biodiversité d’un potager, c’est repasser à une conception du monde dans laquelle on accepte d’être membre avec d’autres de la communauté de la Terre.

Capacité d’attention va de pair avec capacité d’émerveillement, non ?

Absolument. S’émerveiller d’un lombric qui ne respire que par la peau... Même si je n’utilise jamais le mot, c’est un affect qui me travaille. Mon travail de philosophe et d’écrivain provient de ma fascination et de mon émerveillement pour l’énigme d’être vivant, en tant qu’humain, en tant qu’animal, que végétal. L’énigme d’être un humain, qui est toujours intacte, est plus vivable et plus claire quand on la compare avec d’autres formes de vie, quand on regarde les autres animaux, qu’on apprend qui nous sommes en les regardant. Quand on comprend qu’un arbre peut être stressé, et qu’il y a quelque chose de profondément parent avec notre stress et quelque chose d’absolument différent.

Comment faire, concrètement, pour réapprendre à pister, au sens large ? Nous sommes tout le temps sur Internet, dans le virtuel.

Au lieu d’opposer une sorte de réalité authentique du contact avec la nature et Internet, je pense que le pistage dont on a besoin aujourd’hui passe par Internet. Regardez ces permaculteurs qui passent la nuit sur la Toile, sur des blogs d’amateurs experts, à apprendre à décrypter les relations entre leurs poireaux, leurs fraises et les limaces, et qui le lendemain sont les mains dans la terre pour appliquer les savoirs acquis, se poser de nouvelles questions…

C’est Internet qui nous apprend que les lombrics respirent par la peau, permet aux apiculteurs amateurs d’apprendre ce qu’est une abeille… Il faut pister la nuit sur le Web, et aller suivre ce qu’on a compris le jour sur le terrain. On peut réapprendre le dehors sur Internet, notamment grâce aux blogs, aux encyclopédies libres. Lorsque les savoirs scientifiques et pratiques étaient cloisonnés dans des bibliothèques ou dans des métiers, nous ne disposions pas de cette circulation horizontale du savoir, qui est une sorte d’amplificateur de sensibilité aux énigmes du vivant qu’on n’a jamais connue dans l’histoire de l’humanité.

Pour vous donc, il n’est pas trop tard pour se réensauvager, retrouver cette empathie pour les autres ? N’est-on pas trop nombreux pour aller voir les ours ou les panthères ?

Les grands prédateurs, ce sont des symboles et des ambassadeurs puissants. Mais l’essentiel, c’est la sensibilité au vivant au sens large, et sous ses formes les plus discrètes, les moins nobles, la faune des sols, les pollinisateurs…

Le fait qu’on ait tant de mal à accepter le retour du loup ou des ours, n’est-ce pas symbolique, aussi, de notre (in)capacité à accepter l’altérité ?

Bien sûr que c’en est un symbole, un symptôme. Souvent, on me demande si je ne suis pas un peu optimiste, et je ne comprends même pas la question. Je me sens spinoziste, je dimentionne les problèmes que je me pose à l’échelle où je peux les résoudre. Je cherche à savoir ce qu’on peut faire maintenant. Je ne sais pas si ce sera suffisant à l’échelle cosmique, s’il est trop tard, si on va s’en sortir ou pas. Ce n’est pas mon problème, il y a tellement de raisons de se sentir impuissant qu’il me semble important de les minimiser. Les passions tristes nous rendent impuissants et les passions joyeuses décuplent notre puissance. La capacité politique à déplacer le seuil de l’intolérable et à nous amener à nous engager aussi volontairement contre les pesticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » que contre la peine de mort, cela ne passe pas par de la déploration, mais par de l’amour.

Comment sensibiliser au mieux à la question écologique : faut-il faire peur ou montrer que la nature est magnifique ? Sensibiliser par la beauté, via des émissions comme Ushuaïa Nature, cela ne suffit pas...

Ushuaïa, c’est faire perdurer la conception moderne de la nature selon laquelle c’est un bel espace là-bas dehors. Cela n’amènera jamais personne à se mobiliser avec la même véhémence que pour les droits sociaux. Donc il faut arriver à rendre visible la nature comme le territoire qui nous porte - une idée de Bruno Latour. Arriver à montrer que les vivants sont des cohabitants de la terre dont on dépend dans toutes les dimensions de notre existence. Ce n’est pas là-bas dehors, mais sous nos pieds. Pas une carte postale ni l’arrière-plan d’un selfie, mais un lieu de géopolitique complexe, multi-espèces, où il faut comprendre et composer les relations mutualistes, c’est-à-dire potentiellement bénéfiques pour le plus grand nombre.

Ne perdons pas trop de temps à nous demander si c’est déjà cuit, si on ferait mieux d’aller siroter des mojitos, parce que de toute façon il n’y a rien d’autre à faire. Je crois vraiment à la capacité des humains à ouvrir leur gamme de sensibilité, à élargir politiquement la gamme de ce à quoi ils font attention, à apprendre un nouveau sens de la justice à l’égard de formes de vie qui actuellement sont complètement en-dehors… Les puissances sont là. Est-ce qu’elles seront à la hauteur de la crise, je ne sais pas. Mais imaginez les premières suffragettes qui ont commencé à militer : elles ont bien fait de ne pas se dire « il est trop tard, de toute façon les hommes sont trop bêtes, ils ne vont jamais comprendre...» Soyons des suffragettes !

 

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21 décembre 2018 5 21 /12 /décembre /2018 14:32

... "En même temps" n'est pas possible ! C’est au Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et de l’alimentation animale, ou Scopaff (pour Standing Committee on Plants, Animals, Food and Feed), inconnu du public, que revient de choisir les nouvelles règles d’autorisation des pesticides. D'après https://ec.europa.eu/food/committees/paff et  Stéphane Foucart le 20 décembre pour Le Monde. Lire aussi Les cartes de la consommation française de pesticides et les Glyph’Awards de Générations Futures, L’Europe interdit trois pesticides néonicotinoïdes dangereux pour les abeilles, Les insecticides néonicotinoïdes sont inutiles et facilement remplaçables et Ce que les abeilles murmurent à l’oreille des humains.

Une ruche produisant du miel de fleurs. PAUL J. RICHARDS / AFP

Une ruche produisant du miel de fleurs. PAUL J. RICHARDS / AFP

Entre les abeilles et les insectes pollinisateurs d’une part, et l’industrie agrochimique de l’autre, il faut choisir. C’est en substance le choix cornélien – et très politique – auquel est confronté un comité technique bruxellois inconnu du public et ignoré des médias, dénommé Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et de l’alimentation animale, ou Scopaff (pour Standing Committee on Plants, Animals, Food and Feed).

Celui-ci est chargé de décider d’une mesure-clé pour l’avenir du secteur apicole européen, de la biodiversité, mais aussi pour l’industrie agrochimique : la refonte des protocoles d’évaluation des risques des pesticides sur les abeilles et les pollinisateurs. Une refonte redoutée par les fabricants de pesticides. De fait, plus pointus que ceux aujourd’hui en vigueur, les nouveaux tests pourraient entraver la réautorisation de la plupart des molécules en circulation, selon des données industrielles. Et pourraient aussi barrer la route à la plupart des nouvelles.

« Les positions de chaque Etat lors des discussions ne sont même pas rendues publiques », Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis

Mais, depuis plus de cinq ans, les discussions entre les Etats membres et la Commission piétinent derrière les portes closes du comité d’experts. L’association de défense de la biodiversité Pollinis a donc saisi le médiateur européen, pour connaître les raisons d’un tel retard. Les services du médiateur ont estimé, mardi 18 décembre, la plainte de l’ONG recevable.

L’association française conteste le refus de la Commission européenne de lui fournir une série de documents détaillant les débats entre Etats membres autour de l’adoption de ces nouveaux tests réglementaires. « Les décisions qui sont prises lors de ces comités techniques ne sont pas motivées et les positions de chaque Etat lors des discussions ne sont même pas rendues publiques, explique Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis. L’opacité d’un tel système est simplement antidémocratique. C’est un rêve de lobbyiste. »

Des lacunes profondes

La proposition de refonte des tests d’homologation – ou « ligne directrice » – a été émise en juillet 2013 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Cette dernière avait expertisé, une année plus tôt, les tests réglementaires en vigueur, destinés à évaluer les risques des pesticides sur les abeilles avant leur autorisation. Le rapport technique rendu par l’agence européenne soulignait alors des lacunes profondes : ni test de toxicité chronique à de faibles doses sur les butineuses ou les larves, ni test des synergies entre molécules, ou entre pathogènes naturels et molécules, ne sont par exemple requis avant autorisation.

D’autres béances étaient relevées, comme la non-prise en compte de toutes les voies possibles d’exposition des insectes, etc. Quant aux tests en plein champ, censés mimer au mieux la situation réelle, le rapport de l’EFSA indiquait cruellement que les tests en vigueur évaluent les effets, sur une colonie, d’une surface traitée de 2 500 m2 à un hectare, c’est-à-dire 0,01 % à 0,05 % de la surface visitée par une abeille autour de sa ruche. L’exposition d’une butineuse étant ainsi jusqu’à 10 000 fois inférieure à son exposition potentielle en situation réelle…

Ces dernières années, des enquêtes journalistiques ou des rapports d’ONG ont montré que ces tests réglementaires utilisés par les pouvoirs publics ont été rédigés au sein de forums informels marqués par les conflits d’intérêts, et souvent directement par des salariés de l’industrie agrochimique.

Les molécules introduites dans les années 1990 – en particulier les célèbres insecticides néonicotinoïdes – ont ainsi pu passer sans mal les tests d’homologation. Ils sont les principaux suspects dans l’érosion des pollinisateurs, sauvages et domestiques. De fait, le laxisme des tests réglementaires se mesure aujourd’hui, d’une part au déclin de l’apiculture avec une perte annuelle moyenne de 30 % des colonies d’abeilles, selon l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), et d’autre part à l’effondrement rapide de l’ensemble de l’entomofaune.

Une étude publiée en octobre 2017 dans la revue PLoS One indique en effet que la quantité d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016, dans une soixantaine de zones rurales d’Allemagne, représentatives de la plupart des paysages d’Europe occidentale dominés par les activités humaines. Avec, parmi les principaux suspects, les « nouvelles technologies de protection des plantes », selon les chercheurs.

Réactions « disparates et diverses »

Ces résultats, qui alarment les scientifiques, n’impressionnent guère le Scopaff. De fait, les réactions des Etats membres aux lignes directrices proposées par l’EFSA sont « disparates et diverses », dit-on à la Commission. « Peu d’Etats membres sont d’accord pour leur mise en œuvre immédiate, ajoute-t-on à Bruxelles. Certains suggèrent une mise en œuvre partielle avec révision ultérieure, et un nombre substantiel en demande une révision complète avant toute application. »

Ce statu quo ulcère le monde apicole. « Refuser l’application de ce document revient à occulter dans l’évaluation des pesticides tout un pan des connaissances scientifiques en matière d’impact de ces produits sur les pollinisateurs et c’est scandaleux, déclare Gilles Lanio, président de l’UNAF. Certains Etats comme l’Italie, l’Espagne ou la Pologne, qui font mine de s’alarmer du déclin des abeilles, font le choix politique de privilégier les pesticides au détriment des pollinisateurs. »

« Ce qu’il convient alors de faire ne relève pas d’une question technique, mais d’un débat de société et d’un choix politique », Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis

Selon nos informations, la France compterait au nombre des Etats membres favorables à l’application des nouveaux tests. Mais M. Laarman met en garde contre de possibles jeux de dupes. « Si la France ou d’autres Etats sont favorables à cette refonte du système, dit-il, qu’ils prennent position publiquement et qu’ils fassent campagne ! » Car la position française est ambiguë : des insecticides de nouvelle génération, à base de sulfoxaflor – une molécule commercialisée par Corteva (ex-Dow Agrosciences) –, ont ainsi été autorisés en 2017, en France, par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur la foi de tests obsolètes. L’autorisation avait été immédiatement attaquée par l’UNAF en justice, avec succès.

« Ces lignes directrices de l’EFSA montrent que si l’on élabore des tests qui cherchent à détecter correctement les effets des pesticides sur les pollinisateurs et l’environnement, alors presque aucun produit actuellement sur le marché ne pourrait être autorisé : on ne peut plus nous dire que les pesticides n’ont aucun impact négatif, ajoute M. Laarman. Ce qu’il convient alors de faire ne relève pas d’une question technique, mais d’un débat de société et d’un choix politique. »

Dans une analyse d’impact menée par les industriels et publiée en juillet sur un échantillon de quelques dizaines de molécules, « 79 % des usages de tous les herbicides, 75 % des usages de fongicides et tous les usages de 92 % des insecticides » ne franchissent pas les tests de toxicité chronique prévus par les lignes directrices de l’EFSA. « La question du document-guide [de l’EFSA] n’est pas nouvelle, et nos inquiétudes à son sujet sont connues, commente-t-on sobrement à l’Association européenne pour la protection des plantes (ECPA), le lobby du secteur. Plus importante que notre opinion est celle des Etats membres, dont un certain nombre ont également des inquiétudes significatives sur ce document et son application. »

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18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 11:41

Après le maire de Grande-Synthe (Nord) qui attaque les pouvoirs publics pour « inaction » en matière de réduction des gaz à effet de serre, quatre associations écologistes déposent mardi 18 décembre un recours contre l’Etat, auquel il a deux mois pour répondre, sous peine de poursuites judiciaires. Elles réclament la réparation des préjudices moral et écologique subis, et la mise en œuvre des mesures permettant d’atteindre les objectifs fixés. D'après Le Parisien et Le Monde le 18 décembre 2018. Lire aussi Un maire attaque l’Etat pour inaction climatique pour la première fois en France, Les Pays-Bas sommés par la justice de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre pour protéger leurs citoyens et Des citoyens attaquent en justice l’Europe pour son échec à les protéger contre le réchauffement climatique.                                                                                              Signez la pétition de soutien sur https://laffairedusiecle.net/.

Magali enseigne sur l’île de Saint-Martin et a vécu sans toit pendant une longue période après le passage du cyclone Irma en 2017. Du fait de sécheresses à répétition, Maurice, lui, voit années après années ses champs de lavande dépérir dans la Drôme. Quant à Jean-François, mytiliculteur sur l’île d’Oléron, il constate avec dépit que sa production de moules est de plus en plus affectée par la dégradation de leur milieu naturel. Magali, Maurice et Jean-François ont décidé de s’associer au recours en justice annoncé ce mardi par quatre associations écologistes contre l’Etat français pour « inaction face au changement climatique ».

Le président de la République Emmanuel Macron, le premier ministre Edouard Philippe et une dizaine de membres de son gouvernement ont reçu, lundi 17 décembre, un courriel d’une quarantaine de pages qui devrait retenir toute leur attention. Cette « demande préalable indemnitaire », que Le Monde a pu consulter, émane des associations environnementales Fondation pour la nature et l’homme (FNH), Greenpeace France, Notre Affaire à Tous et Oxfam France. Elle est l’étape préalable obligatoire à l’enclenchement d’un recours devant le tribunal administratif de Paris visant à faire sanctionner l’Etat français pour « carence fautive ».

Fontes des glaciers, élévation du niveau de la mer, perte de la biodiversité, dégradation de la qualité de l’air, exposition de la population à des phénomènes météorologiques extrêmes et à des pathologies allergiques et respiratoires nouvelles ou aggravées… Ainsi qu’elles devaient l’annoncer lors d’une conférence de presse, mardi 18 décembre, les quatre ONG reprochent aux pouvoirs publics de n’avoir pas déployé de mesures « concrètes et effectives » pour lutter contre le changement climatique et ses effets, alors que la Constitution comme la Convention européenne des droits de l’homme leur imposent notamment de veiller à la protection de l’environnement, de la santé et de la sécurité humaine.

« La justice pour seul levier »

« Selon un rapport du World Resources Institute publié en octobre, seuls seize Etats sur 197 – dont aucun membre de l’Union européenne [UE] – sont sur la bonne trajectoire pour tenir les engagements de l’accord de Paris qui entrera en vigueur en 2020, note Marie Toussaint, présidente de Notre Affaire à Tous. Les moyens d’actions traditionnels pour peser sur l’exécutif et le législatif semblent épuisés ; il nous reste la justice pour seul levier. »

Pour épingler l’Etat français, les associations requérantes s’appuient sur le rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) du 8 octobre qui souligne que les températures moyennes devraient atteindre le seuil critique de 1,5 °C entre 2030 et 2052, si le réchauffement climatique continue au rythme actuel et si les Etats ne prennent pas des mesures « rapides » et « sans précédent ».

« Malgré de nombreuses annonces, expliquent-elles dans leur recours, la France ne respecte quasiment aucun des objectifs et engagements qu’elle s’est elle-même fixés à minima et se contente de repousser l’effort sur les années à venir. » Pour exemple, alors qu’elle dit viser la neutralité en gaz à effet de serre d’ici à 2050, ses émissions globales sont reparties à la hausse dépassant les plafonds annuels d’émissions fixés par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) pour 2016 et 2017, ce qui augure d’un dépassement du budget carbone fixé pour la période 2015-1018. Révisée et publiée début décembre, la SNBC en a pris acte et a relevé les budgets carbones jusqu’en 2023…

Multiplication des recours

Les ONG rappellent donc les leviers d’actions dont dispose la France pour remédier à ces carences : investissements publics, arbitrages budgétaires, fiscalité, adoption de réglementations et normes contraignantes ou incitatives dans des secteurs comme les transports, les bâtiments ou l’agriculture… Elles sollicitent la réparation des préjudices moral et écologique subis, et la mise en œuvre immédiate de toutes les mesures permettant d’atteindre les objectifs fixés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de développement des énergies renouvelables et d’augmentation de l’efficacité énergétique.

« L’Etat français accuse un tel retard qu’il lui sera difficile de nous adresser une réponse satisfaisante dans le délai imparti de deux mois, déclare Marie Toussaint. Notre recours devrait donc arriver devant le tribunal administratif de Paris au printemps 2019. » Les ONG auront alors à démontrer un « lien de causalité » entre des carences fautives de l’Etat et l’aggravation continue du changement climatique. Elles appellent au soutien de leur action par le biais d’une pétition accessible sur le site www.laffairedusiècle.net.

Les citoyens multiplient les recours dans le monde afin de faire reconnaître leurs droits face au changement climatique. En mars 2017, un rapport publié par le Programme des Nations unies pour l’environnement en a recensé 894, dont 667 aux Etats-Unis.

Le 9 octobre, l’association Urgenda qui avait porté plainte au nom de 886 citoyens contre l’Etat néerlandais a obtenu une victoire judiciaire sans précédent. Confirmant un jugement de première instance de 2015 selon lequel l’Etat agissait « illégalement et en violation du devoir de diligence », la Cour d’appel de La Haye a ordonné au gouvernement néerlandais de réduire, d’ici à la fin de l’année 2020, les émissions de CO2 néerlandaises d’au moins 25 % par rapport à leur niveau de 1990, afin de protéger la vie des populations néerlandaise et du reste du monde.

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