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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 09:03
Pour le projet CARMA contre la reprise des travaux de la gare "Triangle de Gonesse"

Terres de Gonesse : Où en est-on ?

Vendredi 18 décembre, la cour administrative d’appel de Versailles a rétabli le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de Gonesse, rendant possible l’urbanisation de 280 hectares du Triangle agricole. Cinq jours plus tard, la Société du Grand Paris (SGP) annonçait une reprise du chantier de la gare du Grand Paris Express dès le mois de février, ignorant ainsi les préconisations de la Convention citoyenne pour le climat, les actions juridiques en cours, et sans attendre les décisions du gouvernement suite au travail de Francis Rol‑Tanguy, rapporteur du gouvernement, sur l'avenir du Triangle.

Le danger pour la terre est imminent !

Sur ce territoire a été signé, en décembre 2015, l' "accord de Paris" sur les changements climatiques. Or, que veut faire la SGP, en contradiction totale avec les recommandations de la Convention citoyenne pour le climat, qui demandent l'arrêt de l'étalement urbain ? Elle cherche à passer en force, pour construire une gare située en champ pour la ligne 17 Nord ! Pourtant, de nombreuses communes d'Ile-de-France sont aujourd’hui à la recherche de terres fertiles, de fermes et de maraîchers pour s’alimenter et pour respecter la loi : dès 2022, les communes devront être approvisionnées à 50% en produits bio ou sous label de qualité (loi EGalim du 30 octobre 2018). Le projet CARMA qui permet d'assurer la vocation agricole du triangle, est prêt à démarrer.

À l'heure où les citoyen·nes plébiscitent les aliments produits localement et sans produits chimiques, à l'heure où les crises sanitaires et les canicules à répétition exigent de développer l'autonomie alimentaire et de protéger les sols, CARMA donnera un avenir aux terres du Triangle et enclenchera, au sein du Pays de France, des dynamiques pour l'emploi et pour la santé alimentaire de tous.tes. De leur côté, la SGP et certains élus du conseil départemental du Val d'Oise s'obstinent à proposer des projets incohérents, vides de toute substance, dans le seul but de démarrer la construction d'une gare coûteuse et inutile et d'urbaniser le Triangle. Réagir face à ce déni de bon sens est indispensable. Ni la saison ni la situation sanitaire ne doivent nous empêcher de nous  mobiliser.

Rendez-vous dimanche 17 janvier pour empêcher ce coup de force et pour défendre les terres nourricières du Pays de France, notre patrimoine commun !

Chemin de la Justice, GONESSE.
RER B ou D, arrêt Parc des Expositions ou Villiers-le-Bel Gonesse Arnouville, puis bus 20, arrêt Fontaine Cypierre.
En cas de besoin, appelez au 06 76 90 11 62.

Dans un article du JDD paru le 20 décembre 2020, quelques jours avant la tournée du Père Noël, Madame Cavecchi, présidente du conseil départemental du Val d’Oise a fait part de ses propositions pour bétonner le Triangle de Gonesse : « À la place d'EuropaCity, la présidente du 95 réclame "un véritable projet d'envergure métropolitaine". Autour de la gare de Gonesse (110 hectares), elle plaide pour un nouveau quartier accueillant "un conservatoire national de la presse, un centre de conservation pour la BNF et une cité des médias, ainsi qu'une annexe de la Philharmonie de Paris pour jeune public, un nouveau Creps (centre de ressources, d'expertise et de performance sportive) et une cité scolaire internationale doublée d'une école de la gastronomie et de l'hôtellerie." Pour la partie sud du Triangle (170 hectares), elle espère un pôle d'industrie agroalimentaire "autour des circuits courts". »

Un nouveau quartier accueillant : Madame Cavecchi ignore qu’en raison du plan d’exposition aux bruits des deux aéroports, il ne peut y avoir sur le Triangle de Gonesse construction de logement. Un quartier sans habitants n’est pas un quartier. Toutes celles et ceux qui sont venus aux Fêtes des Terres de Gonesse ou aux ZADimanches savent que le Triangle est accueillant pour le projet CARMA et ses visiteurs, pas pour un quartier de ville. 

Une annexe de la Philharmonie de Paris pour jeune public : les directeurs d’EuropaCity avaient eux aussi rêvé d’accueillir des annexes de musées nationaux : un "Centre Culturel" pour enfants dédié au numérique et la gastronomie s'inspirant (un petit peu) de la Galerie des Enfants du Muséum National d'Histoire Naturelle et les réserves du musée national d'Art moderne du Centre Pompidou. Madame Cavecchi reste dans le monde d’avant."

La réalité aujourd’hui est la construction d’entrepôts de logistique dans toutes les zones d’activités en cours de réalisation dans le Val d’Oise. Le Triangle de Gonesse après EuropaCity, mérite mieux que des entrepôts : un projet agricole et alimentaire d’envergure régionale, vivement CARMA !

Extrait de l'entretien avec Emmanuel Macron diffusé le 4 décembre en direct par le média Brut :

« Moi j’ai pas pris des lois pour dans dix ans. On est en train de fermer toutes les centrales à charbon, on a arrêté des projets que tout le monde laissait traîner, Notre-Dame-des-Landes, la Montagne d’or, EuropaCity (…). Donc moi je n’ai pas de leçon à recevoir »

Contrairement à l'affirmation du Président de la République, le projet Montagne d'Or n'est pas définitivement arrêté puisque le 24 décembre 2020 le tribunal administratif de Guyane a ordonné à l’État de prolonger les concessions minières de la Compagnie Montagne d'or. Début 2021 l'affirmation d’Emmanuel Macron relative à EuropaCity et au Triangle de Gonesse sera-t-elle aussi démentie par un saccage des terres agricoles ordonné par la Société du Grand Paris contrôlée par l’État

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 12:55

Faut-il donner un prix à la nature et coter en bourse les catastrophes climatiques ? Alors que la dernière Convention sur la Diversité Biologique CBD-COP 14 a été un échec, la France a organisé le 11 janvier 2021 son 4e One Planet Summit sur la biodiversité, afin de promouvoir des « solutions fondées sur la nature » pour protéger les espèces. Derrière cette expression apparaissent des techniques de financiarisation de la nature dénoncées par Razmig Keucheyan. Elles menacent les droits des peuples autochtones, s’inquiètent des ONG et des chercheurs. D’après Jade Lindgaard le 11 janvier 2021 pour Mediapart. Lire aussi La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010, La nature est un champ de batailleQuand la finance se branche sur la nature et Catastrophes climatiques cotées en Bourse.

Le One Planet Summit rentabilise la biodiversité sans protéger la nature

Faut-il donner un prix à la nature pour la protéger ? La question sous-tendra les tables rondes et annonces qui doivent ponctuer le One Planet Summit, un événement organisé lundi 11 janvier par l’Élysée autour de la protection de la biodiversité. États, institutions internationales (Banque mondiale, Banque centrale européenne) et secteur privé y sont invités, en partie à distance du fait de l’épidémie de Covid-19.

Près d’un million d’espèces animales et végétales sont menacées dans le monde par les pollutions, les dérèglements climatiques, l’agriculture intensive et l’artificialisation des sols, ainsi que l’a démontré un rapport de l’IPBES en 2019. Plusieurs rencontres internationales de haut niveau sont prévues en 2021 pour tenter d’enrayer la catastrophe en cours : le Congrès mondial de la nature à Marseille en septembre, la COP15 Biodiversité à Kunming en Chine, que certain·e·s voient comme un équivalent de la COP21 sur le climat en 2015. Les One Planet Summits sont des sommets informels et multipartites lancés par Emmanuel Macron en 2017 pour encourager la finance climat.

L’édition 2021, consacrée à la biodiversité, entend soutenir, plus largement, la finance verte. Doit se tenir un « forum de l’investissement pour la Grande Muraille verte », un projet de plantation sur 8 000 kilomètres à travers le Sahara et les pays du Sahel pour lutter contre l’impact des dérèglements climatiques, qui ne parvient toujours pas à se déployer quinze ans après son lancement. Également annoncée, la création d’une coalition pour une mer Méditerranée exemplaire.

Et, surtout, l’engagement par les États membres de la Coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples (lancée par la France, le Costa Rica et la Grande-Bretagne, elle réunit aujourd’hui 50 membres) de classer 30 % de leur territoire terrestre et maritime en espace protégé, d’ici à 2030. Cette proposition est au cœur des négociations en cours pour un futur cadre mondial de protection de la biodiversité, qui pourraient déboucher sur un accord historique lors de la COP15 en Chine, à la fin de l’année. Pour Paris, l’effort sera bien mince, car environ 29,5 % de son territoire est considéré comme faisant déjà l’objet d’une protection, notamment via le maillage des parcs régionaux et nationaux.

Enfin, une « Coalition pour la convergence des financements en faveur du climat et la biodiversité » doit se fixer l’objectif de consacrer 30 % de la finance climat publique à des programmes visant des « solutions basées sur la nature ». Paris s’engage à le faire d’ici à 2022, à hauteur d’environ 1,5 milliard d’euros.

Des « solutions basées sur la nature » : l’expression embrasse un large spectre de situations. Mais, dans le contexte onusien, elle est inséparable de la notion de services écosystémiques, autrement dit de l’idée de rendre payant l’usage des ressources que la nature fournit aux humains. C’est ce que défendait dès 2009 l’économiste indien Pavan Sukhdev, l’un des théoriciens de l’économie verte, dans un rapport pour le PNUE.

Puisque aucun lac ni aucune prairie ne dispose de compte en banque, cette approche se traduit par la création d’outils financiers cherchant à rentabiliser les investissements à dimension écologique. Et ouvre de fait la voie à des formes de marchandisation de la nature, puisque c’est au nom de sa valeur économique que la biodiversité devient l’objet de politiques de préservation. « Les solutions basées sur la nature promeuvent la financiarisation de la nature au sens où, plutôt que d’arrêter de détruire la biodiversité, on finance des compensations à la déforestation ou à la pollution d’une rivière, par exemple, analyse Frédéric Hache, directeur de l’Observatoire de la finance verte, une ONG basée à Bruxelles. Cette approche revient à considérer la nature comme un capital à protéger et faire prospérer. C’est une approche néolibérale de la biodiversité, par opposition à une politique contraignante d’interdiction de la déforestation ou des pesticides. »

Jointe par Mediapart, Monique Barbut, envoyée spéciale du président de la République pour la biodiversité, explique que « la France n’est pas opposée au principe de paiement des services écosystémiques de la nature mais considère que ce concept doit être utilisé avec prudence. Il n’est pas question de marchandiser la nature ou de réduire la biodiversité à une fonction de source ou de support à la croissance économique qui relève d’une vision utilitariste ne recouvrant pas l’ensemble de ce qui motive sa préservation. La biodiversité qualifiée de remarquable est identifiée comme telle pour sa valeur intrinsèque plutôt que pour sa seule valeur d’usage économique ». Elle cite le verdissement de la PAC – pourtant bien limité – en exemple de cette démarche.

Malgré cette prudence d’expression, la France contribue déjà à des initiatives de ce type. Par le biais de l’Agence française de développement (AFD), la France « soutient des partenariats entre les États, le secteur privé et les organisations de la société civile, aux niveaux local et international, pour structurer le paiement pour services rendus par la conservation d’un écosystème, tels que la protection de la qualité des ressources en eau potable par le maintien ou la reconstitution d’un couvert végétal, la protection contre les inondations, l’érosion, l’envasement ou l’ensablement de retenues d’eau, d’infrastructures, de zones urbaines, de zones agricoles », poursuit Monique Barbut, cheville ouvrière du One Planet Summit.

Le concept de « solutions basées sur la nature » a été utilisé dès 2009 dans le cadre des négociations climat de l’ONU. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui regroupe des gouvernements et des ONG, l’a introduit dans son programme depuis plusieurs années. Elle considère que les « compensations de biodiversité » (« offset » en anglais) peuvent produire des résultats positifs. Mais à un moment où ni les États ni le secteur privé ne réduisent suffisamment leurs émissions de gaz à effet de serre pour empêcher les dérèglements climatiques, planter des forêts ou reconstituer des zones humides au nom de la compensation est une manière de s’autoriser à continuer à émettre du CO2. C’est une absurdité écologique et une diversion des contraintes qu’il faudrait adopter.

Pour l’UICN, dans « le retour sur investissement, l’efficacité de l’intervention et la distribution équitable des bénéfices et des coûts sont déterminantes dans le succès d’une solution basée sur la nature », comme le remarque une note de l’Observatoire de la finance verte. Ce vocabulaire économique, cette philosophie de la financiarisation de la nature se retrouvent dans le message vidéo posté par Emmanuel Macron sur des réseaux sociaux : « Si rien n’est fait, un million d’espèces animales et végétales s’éteindront dans les décennies à venir. Perdre cette biodiversité, c’est perdre un capital irremplaçable. »

Sur le site du One Planet Summit, on peut lire que « la biodiversité est notre assurance-vie ». Parmi les acteurs cités sur le site Web du sommet du 11 janvier, on trouve le Natural Capital Lab, un fonds fiduciaire créé en 2018 à New York, hébergé par la Banque interaméricaine de développement (BID), qui veut « faire du capital naturel un nouvel actif pour les investisseurs ». Il entend notamment « pallier le manque de structures pour les entrepreneurs du capital naturel ».

« Une opération colossale d’accaparement de terres »

De son côté, Monique Barbut assure que les solutions basées sur la nature sont « des réponses au défi du changement climatique, et plus largement à ceux de l’agenda du développement durable, à travers la préservation et la restauration des écosystèmes (naturels ou non) ». Elle cite en exemple : « Planter des arbres pour fixer du carbone, planter des mangroves plutôt que des digues en béton pour lutter contre l’érosion côtière », ainsi que l’agroécologie.

Elle écarte l’hypothèse de la création de marchés financiers de compensation dans les 30 % de finance climat publique annoncés par la France : « Ces deux sujets sont disjoints. L’annonce sur la place des solutions fondées sur la nature dans la finance climat concerne les flux de financement publics mobilisés par les pays développés dans le cadre de leurs engagements au titre de l’accord de Paris. » 

Pour Frédéric Hache, « un nombre croissant de gens ayant réalisé que la compensation était un échec, le terme “compensation” a aujourd’hui quasiment disparu des propositions de loi et articles dans les médias, pour être remplacé par des termes comme “solutions fondées sur la nature”, “solutions climatiques naturelles” ». La compensation se trouve aussi dans la stratégie biodiversité européenne, qui fixe un objectif de « pas de perte nette » de biodiversité, la netteté étant entre destruction et compensation. Le terme équivalent en langage onusien est « neutralité en matière de dégradation des terres ». Les marchés de compensation biodiversité sont promus depuis dix ans par la Commission européenne, la Banque mondiale, l’OCDE, l’ONU, ainsi que par certains gouvernements. Ils n’existent pas encore en Europe ni au niveau international.

L’une des principales propositions en discussion lors du sommet biodiversité du 11 janvier sera l’objectif de protéger 30 % de la surface terrestre (contre 15 % environ aujourd’hui). Il sera au cœur de la convention de l’ONU sur la biodiversité, fin 2021. Il inquiète des chercheurs et des ONG, en raison de l’accaparement de terres massif qu’il risque de provoquer. « Il est estimé que 50 % des terres mondiales sont occupées par des communautés locales et indigènes, mais que celles-ci ne possèdent légalement que 10 % des terres, les droits de propriété n’étant pas formalisés dans un grand nombre d’endroits, explique Frédéric Hache. Dans la course à trouver des terres bon marché pour des projets de restauration, le risque est grand de voir ces communautés expulsées de leurs terres. »

Pour Stephen Corry, de l’ONG Survival International, « l’objectif de transformer 30 % de la planète en “zone protégée” est, en réalité, une opération colossale d’accaparement de terres, aussi massive qu’à l’époque de la colonisation européenne. Cela va causer beaucoup de souffrance et de mort. Cela n’a rien à voir avec le dérèglement du climat, la protection de la biodiversité ou la lutte contre les pandémies – en réalité, cela risque plutôt d’aggraver ces problèmes. C’est une affaire d’argent, de contrôle des terres et des ressources, et une attaque contre la diversité humaine. C’est une dépossession planifiée de centaines de millions de personnes qui risque d’éradiquer la diversité humaine et l’autosuffisance – qui sont pourtant indispensables pour ralentir le changement climatique et protéger la biodiversité ».

Selon Survival International, les mesures de protection de la nature dans le bassin du Congo et en Asie du Sud sont de plus en plus militarisées. Selon des chercheurs, si la moitié de la surface du globe était placée en zone protégée, un milliard de personnes pourraient être affectées. Certains projets de restauration ont déjà donné lieu à des accaparements de terres, expulsions de communautés indigènes et violations des droits de l’homme, selon l’ONG World Rainforest Movement, qui a étudié les effets catastrophiques d’une compensation conduite par le groupe minier Rio Tinto à Madagascar.

Pour Monique Barbut, envoyée spéciale de l’Élysée pour la biodiversité, « l’objectif de protection de 30 % n’est pas simplement un nouvel objectif quantitatif, c’est une opportunité de repenser la conservation et ses pratiques. La France défend une approche des aires protégées qui s’appuie sur un aménagement responsable et participatif des territoires. Les droits des communautés ne sont pas incompatibles avec la protection de la biodiversité. Les communautés locales sont considérées comme des partenaires essentiels par la Coalition de la haute ambition pour la nature, sans lesquels la mise en œuvre effective de la cible de protection ne pourrait se faire ». Des groupes représentant des peuples autochtones et des communautés locales ont reçu des propositions de la part des États promouvant l’objectif de 30 % en 2030. Une réunion ministérielle de cette coalition doit clore le sommet lundi, en fin d’après-midi.

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4 janvier 2021 1 04 /01 /janvier /2021 14:26

Michaël Fœssel est professeur de philosophie à l’École polytechnique et membre du comité de rédaction de la revue Esprit. Il a récemment publié Récidive, 1938. En introduction, voici le portrait de ce penseur de la démocratie sensible. Spécialiste de l’œuvre d’Emmanuel Kant, il explique dans l’entretien qui suit pourquoi l’intime est une question politique et devient, dans une société démocratique, « un objet de revendications »D'après Nicolas Truong pour Le Monde. Lire aussi Nous avons compris notre existence comme un destin, puis comme une conquête, il va falloir trouver autre chose  et pour écouter Michaël Foessel, État d'urgence : plus c'est long, moins c'est bon .

Michaël Fœssel - Ed Alcock / MYOP.

Michaël Fœssel - Ed Alcock / MYOP.

Michaël Fœssel, penseur de la démocratie sensible

Peut-être faudrait-il passer une nuit avec lui pour éprouver sa philosophie. Car Michaël Fœssel aime cette vie nocturne qui lui permet de « vivre sans témoin » (La Nuit, Autrement, 2018). Ainsi ressemble-t-il à « la chouette de Minerve [qui] ne prend son vol qu’à la tombée de la nuit », comme l’écrit Hegel dans Principes de la philosophie du droit, paru en 1821. C’est en tout cas dans ses déambulations nocturnes qu’il s’attache à « devenir hibou ». Comme au Berghain, gigantesque club de techno berlinois installé dans une ancienne centrale électrique désaffectée de l’ère communiste, caverne antiplatonicienne dans laquelle « se dévoile un certain rapport à la vérité ».

Une inclinaison qui lui vient sans doute de l’enfance, puisque « la nuit légitime toutes sortes de candeurs : celle de l’enfant réel ou celles de celui que l’on tente de redevenir ». La sienne fut « questionnante ».

Né en 1974 à Mulhouse, ce « gamin sensible » qui a grandi auprès de parents professeurs dans le secondaire hérite d’une « immense curiosité » pour les choses de la vie. Au point qu’il découvre, à l’âge de 16 ans, La Symbolique du mal, de Paul Ricœur, ouvrage notamment consacré à l’herméneutique du péché. Car son adolescence est marquée par « une crise mystique ». Une empreinte spirituelle qui teinte une grande partie de son œuvre, notamment La Privation de l’intime (Seuil, 2008) dans lequel il relève que « le mot “intime” fait son entrée dans le vocabulaire philosophique avec saint Augustin, qui déclare dans Les Confessions que Dieu est “plus intérieur que ce que j’ai de plus intime” ».

Foi et politique

Après la fin du monde (Seuil, 2012) et Le Temps de la consolation (Seuil, 2015) portent la marque de la philosophie chrétienne : « Je ne parviens pas à penser sans les catégories héritées du christianisme, sans que cela engage nécessairement la croyance en Dieu », assure-t-il. Sans compter que « la foi est une expérience sensible ».

Spécialiste de Kant, auquel il a notamment consacré sa thèse (Kant et l’équivoque du monde, CNRS, 2008), Michaël Fœssel est aussi un philosophe politique, ancré à gauche, critique à l’égard de « la banalité sécuritaire » (Etat de vigilance, Le Bord de l’eau, 2010, réédité chez Points Seuil en 2016) et des risques de basculement dans un régime autoritaire (Récidive. 1938, PUF, 2019).

Une pensée politique qui dessine les contours d’une « démocratie sensible », comme en témoigne « Le mythe de l’impuissance démocratique », dossier qu’il a coordonné pour la revue Esprit (n° 468, octobre 2020) à laquelle il collabore depuis 1998. Un concept qui est « une manière de rendre à la liberté et à l’égalité une dimension d’expériences concrètes, pas seulement de principes rationnels ». Une façon de pratiquer la philosophie comme « une tentative pour reconquérir une puissance d’interrogation et de contestation inscrite dans le sensible ». Et qui permet de comprendre pourquoi Michaël Fœssel s’attelle aujourd’hui à l’écriture d’un livre destiné à montrer qu’« il y a un sens politique à retrouver son regard d’enfance ».

Entretien

Dans quelle mesure la gestion sécuritaire de la crise sanitaire conduit-elle à ce que vous avez appelé la « privation de l’intime » ?

Si l’intime désigne ce que l’on désire cacher, ou du moins soustraire au jugement de la société, il est clair qu’une maladie contagieuse le fragilise. L’« ennemi invisible » affecte des corps bien visibles qui deviennent facilement suspects. Les applications destinées à tracer chacun de nos mouvements, l’obligation de s’enregistrer dans les restaurants ou la recherche administrative des cas contacts entraînent un effacement de la sphère intime.

On a prétendu que le confinement était une occasion de retrouver des expériences intimes en mettant entre parenthèses certaines contraintes sociales. Cela revient à confondre l’intime et le privé. L’impératif de « rester chez soi » relève d’un recentrage sur la sphère privée (familiale ou individuelle) supposée plus sûre que les interactions sociales, ce qui est loin d’être toujours le cas. A la différence du privé, l’intime est une notion relationnelle : les liens intimes se nouent à l’abri des regards, mais ce sont tout de même des liens.

De ce point de vue, l’interdiction qui a été faite d’accompagner des proches au seuil de la mort, malgré ses justifications sanitaires, a quelque chose de scandaleux. On ne peut pas sacrifier à la vie ce qui humanise la vie. Il n’y a d’ailleurs pas grand sens à dire que nous devons « vivre avec le virus ». C’est avec des gens que nous vivons. L’intime est la part de l’existence sur laquelle ni l’Etat, ni la société, ni même la médecine ne devraient avoir autorité.

Dans quelle mesure l’intime est-il politique ?

L’intime est politique par le seul fait qu’il n’est jamais donné, mais toujours conquis. Au siècle des Lumières, l’invention de l’espace public est contemporaine de la popularisation du journal intime, un moyen pour les femmes d’exprimer leurs sentiments à l’abri du regard de leurs maris et de leurs confesseurs. Pour conquérir le droit d’être un peu moins jugés, il a fallu que les femmes, les couples non mariés, les homosexuels, etc., exposent dans l’espace public leurs formes de vie. De ce point de vue, il n’y a pas d’opposition entre la politique et l’intime.

Dans une société démocratique, l’intime devient un objet de revendications parce que l’espace domestique est aussi un lieu d’injustices et de violences. Il est dès lors inévitable, et même souhaitable, que ce qui était jusque-là considéré comme relevant de la sphère « privée » devienne visible. C’est bien ce que montre le phénomène #metoo : une politisation de fait des relations entre les sexes, en tant qu’elles demeurent profondément inégalitaires. Cela n’implique pas l’exhibition de soi, ni l’immixtion de l’Etat dans chaque détail de la vie amoureuse ou sexuelle des individus. Cela montre en revanche que la démocratie repose sur ce que Claude Lefort appelait la « légitimité du débat sur le légitime et l’illégitime ».

Il n’y a pas de raison que ce débat ne porte que sur des thèmes institutionnels, économiques ou identitaires jugés nobles sous prétexte qu’ils sont traditionnels. On se rend d’ailleurs facilement compte que ce qui relève du « sociétal » (où l’on cantonne souvent l’intime) engage des questions sociales. La précarité matérielle s’accompagne le plus souvent d’une réduction de l’espace intime. On perd une dimension de sa vie lorsque l’on est contraint en permanence de chercher les moyens de la gagner.

Alors que les réseaux sociaux mettent en scène notre extimité, pourquoi plaidez-vous pour un « partage de l’intime » ?

Le désir de partager ses expériences intimes est naturel : les humains sont en quête de légitimation dans toutes les sphères de leur expérience. Nous discutons de nos amours, faisons le récit de nos fantasmes ou parlons de nos corps parce que nous sommes des êtres de langage soucieux de confronter nos expériences. Le problème est de savoir avec qui ce partage s’effectue, et selon quelles modalités. Fondés sur le désir de montrer qui l’on est et ce que l’on vit, les réseaux sociaux donnent l’illusion que ce partage peut-être universel. Ils suggèrent qu’une expérience est réelle à condition d’être partagée par le plus grand nombre.

Il me semble que les connexions rendues possibles par Internet exploitent un doute éminemment contemporain sur l’intime. Pour être sûrs qu’une expérience amoureuse ou sexuelle a véritablement eu lieu et qu’elle a du sens, nous sommes invités à la confier à nos followers qui la transformeront en objet discursif. Il en va de même de ces œuvres d’art que nous prenons en photo sur nos téléphones portables et envoyons sur le Web avant même de les regarder.

Cela relève moins de l’exhibitionnisme que d’une incertitude sur la signification de ce que nous vivons. Les « pouces bleus », les « like » ou le nombre d’« amis » sur Facebook répondent à cette incertitude, mais d’une manière qui s’avère le plus souvent illusoire. Une expérience intime se réalise en effet dans le sensible. Elle suppose une proximité des corps et des paroles que les instruments numériques ne peuvent que mimer.

Récidive. 1938, de Michaël Fœssel (PUF, 2019)

Récidive. 1938, de Michaël Fœssel (PUF, 2019)

Dans « Récidive », ouvrage dans lequel vous montrez des analogies entre les renoncements politiques, éthiques et sociaux de l’année 1938 et ceux de notre temps, vous parlez d’une « défaite des sentiments ». Pour quelles raisons l’érosion de certains affects menace-t-elle la démocratie ?

En lisant la presse et la littérature françaises de 1938, j’ai été frappé par la concomitance entre la montée en puissance des discours autoritaires et la promotion de l’insensibilité au rang de vertu politique. C’est une année où, bien au-delà des cercles antisémites traditionnels, on parle des réfugiés juifs venus d’Allemagne avec une hostilité déguisée en froideur comptable.

C’est aussi l’année où Sartre écrit L’Enfance d’un chef, une nouvelle où il décrit comment un adolescent devient fasciste en se rendant insensible au monde et en fondant son caractère sur le mépris des juifs et du Front populaire. C’est en 1938, enfin, que Bernanos écrit, dans Les Grands Cimetières sous la lune : « L’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible. » L’abandon des principes démocratiques suppose une sorte de glaciation des subjectivités : un mélange de dureté et de sensiblerie caractéristique des périodes où la peur devient la passion sociale dominante.

La situation actuelle est bien sûr différente historiquement de ce qu’elle était à la fin des années 1930. En revanche, l’alliance entre une raison gestionnaire désincarnée et des passions tristes a resurgi de manière spectaculaire depuis que l’Europe s’est à nouveau installée dans un régime de crise permanente.

Or, la démocratie ne repose pas seulement sur des procédures réglées par le droit. Elle suppose aussi une capacité d’empathie qui est mise à rude épreuve dès lors que l’autre en général – l’étranger, le pauvre et désormais même l’autre corps susceptible de porter le virus – est vu comme une menace. A l’inverse, une démocratie vivante est une démocratie sensible où le fait de devoir vivre les uns avec les autres est perçu autrement que comme une contrainte.

Après les attentats de 2015, les terrasses et les cafés étaient considérés comme des îlots de résistance, ou plutôt comme des lieux de l’affirmation d’une liberté et d’une manière de vivre. Aujourd’hui, ils représentent ce qui nous menace…

L’idée énoncée après les attentats, selon laquelle le désir d’aller au café constitue un acte de résistance, me semble aussi exagérée que celle, développée aujourd’hui, selon laquelle ce désir relève du comble de l’incivilité. On peut néanmoins se souvenir qu’en 2015 les terroristes ont intentionnellement visé des lieux de plaisir qu’ils assimilaient à la décadence des sociétés démocratiques. Rétrospectivement, cela donne un goût amer aux discours actuels qui incriminent l’inconscience des Français, particulièrement des jeunes, accusés de sacrifier les règles sanitaires à leur hédonisme.

Ces discours manquent de base empirique : on devrait plutôt reconnaître que la plupart des citoyens se plient à des contraintes qui auraient été inimaginables il y a moins d’un an. Surtout, les postures hygiénistes consonnent un peu trop avec des tendances autoritaires qui précédaient la pandémie.

La fête est-elle finie ?

Pour en revenir à l’avant-guerre, Marc Bloch note, dans L’Etrange Défaite, que l’un des manquements de la République française de la fin des années 1930 est de ne pas avoir su offrir de fêtes à ses citoyens. Il compare l’abattement qui a suivi le Front populaire aux fêtes organisées dans le même temps par les Etats fascistes. Non pas, évidemment, que Bloch regrette que les démocraties n’aient pas organisé l’équivalent des congrès nazis de Nuremberg. Tout au contraire, il aurait souhaité des fêtes destinées à renforcer le goût pour la liberté et l’égalité, au plus loin du culte du chef qui réunissait alors les foules allemandes.

Par cette remarque inattendue dans une analyse consacrée à la défaite militaire la plus dramatique qu’ait essuyée la France dans son histoire, Bloch exprime à merveille l’importance du sensible dans l’adhésion à la démocratie.

Une fête authentique est une expérience de l’égalité heureuse où les hiérarchies sociales sont mises en suspens. A la différence des fêtes d’Etat organisées dans les pays autoritaires, elles n’ont pas un centre (le chef) vers lequel convergent les regards de spectateurs réduits à la passivité. Elles rappellent de manière concrète que les rôles sociaux ne sont pas fixés pour toujours, et que la séparation entre la scène et la salle n’est pas intangible.

Le couvre-feu abolit une partie de la vie nocturne. Pourquoi, d’un point de vue sanitaire ou sécuritaire, les nuits sont-elles autant surveillées ?

Il faut reconnaître que la nuit n’est pas un espace propice au respect scrupuleux de la distanciation physique. Non seulement en raison des comportements excentriques qu’elle favorise, mais aussi du fait de l’obscurité relative qui y règne. La morale de la vigilance et de la précaution qui prime lors de la présence d’une maladie contagieuse suppose un usage performant de la vue. Là encore, on ne sort pas du sensible et de ses liens avec la politique. Pour pouvoir calculer les risques, il faut y voir clair. C’est précisément ce que la nuit rend plus difficile.

Je n’ai aucune compétence pour juger de la pertinence du couvre-feu du point de vue sanitaire. Mais cette mesure, qui n’est rien d’autre qu’un confinement appliqué au temps nocturne, relève aussi de la défiance traditionnelle des autorités à l’égard de la nuit. Pour s’exercer efficacement, le pouvoir doit voir les corps, il cherche même à prévoir leurs comportements. Comme la nuit est le lieu de l’imprévisible, elle constitue un défi à l’ordre.

Bien avant la pandémie, la multiplication des caméras de vidéosurveillance, la lumière blanche des néons et les restrictions administratives en matière de vie nocturne trahissaient le désir de domestiquer la nuit, de la rendre aussi transparente que le jour. La crise sanitaire est survenue dans un contexte déjà dominé par le sécuritaire, donc hostile au crépuscule.

Passé cette épreuve où le clair-obscur apparaît comme une menace, on peut espérer que le désir de nuit, c’est-à-dire celui de ne pas être reconnu, retrouvera ses droits. La nuit, nous sommes moins regardés, donc aussi moins regardants. Cette tolérance du regard est liée à la démocratie comme valorisation sensible des libertés.

La nuit est belle dans « La Maman et la Putain », de Jean Eustache.

La nuit est belle dans « La Maman et la Putain », de Jean Eustache.

Pourquoi les gens sont-ils beaux la nuit, comme le dit un personnage du film « La Maman et la Putain », de Jean Eustache ?

Alexandre (Jean-Pierre Léaud), qui prononce cette phrase, est un personnage qui tente de justifier son goût pour la nuit alors même qu’il provoque sa séparation d’avec sa compagne qui, elle, a choisi de vivre le jour. Ce n’est pas que les gens sont objectivement plus beaux la nuit, c’est que le beau devient ici une dimension du regard, davantage qu’un attribut des corps. En plein jour, c’est par comparaison que l’on déclare quelqu’un « beau » (mais aussi élégant, doué, intéressant, compétitif, etc.).

Dans un système économique concurrentiel, le critère du jugement est la performance. La nuit, les comparaisons sont plus difficiles du fait de l’obscurité. Au point que l’on a dû inventer un personnage spécifiquement assigné à cette tâche : le physionomiste, qui, à la porte d’un bar ou d’un club, décide qui a le droit d’entrer et qui doit rester sur le seuil. Dire, comme Alexandre, que les gens sont beaux la nuit, c’est dire que le clair-obscur rend indulgent à l’égard d’excentricités qui seraient mal vues en pleine lumière.

Que va-t-on chercher dans la nuit, sinon un suspens de la logique de la comparaison ? Cela ne vaut pas seulement de la nuit festive, mais aussi de la nuit contemplative du promeneur. Le nocturne n’abolit pas la vision, il permet de voir et de percevoir autrement et avec davantage de bienveillance. Là encore, la politique n’est pas loin. Une tradition héritée du droit romain veut que les témoignages nocturnes sont irrecevables par un juge. Du fait de l’obscurité, on ne peut donner un crédit entier à ce que le témoin prétend avoir vu. En conséquence, le juge passe l’éponge sur les accusations. La nuit le rend lui-même plus indulgent.

Comment peut-on retrouver le sens de la fête, de la nuit et de la démocratie après l’épreuve vécue par un pays coincé entre la pandémie et les attentats, le sanitaire et le sécuritaire ? Que nous est-il permis d’espérer en 2021 ?

Il faut peut-être partir de ce que la crise sanitaire a révélé, en provoquant parfois de l’exaspération : une extension considérable du domaine du pouvoir d’Etat. Il sera plus difficile de dire que nous vivons dans un monde postpolitique, uniquement régulé par l’économie et peuplé d’individus consommateurs, maintenant que nous avons tous fait l’expérience que les gouvernements et les administrations peuvent du jour au lendemain décider du droit des citoyens à franchir leur porte. Un libéral se scandaliserait de cette incursion de l’Etat dans l’intime.

On a beaucoup stigmatisé l’infantilisation dont faisaient l’objet les Français, souvent à juste titre. Mais puisque nous sommes à la période des vœux, on peut risquer un pari plus optimiste. Ceux qui aiment la fête, mais aussi ceux qui ont un goût pour les promenades impromptues, les rencontres à visage découvert, les voyages à plus d’un kilomètre de leur domicile, les activités sportives, les cultes religieux, etc. pourront se dire que leurs désirs sont liés à l’état de l’hôpital et à la pratique des gouvernants.

Ces dernières années, l’attachement aux libertés a souvent été présenté comme un luxe de privilégiés, inconscients des enjeux sécuritaires. On s’aperçoit en général de leur valeur existentielle au moment où l’on en est privé. La situation actuelle nous apprend que la politique n’est pas un vain mot et que dans une démocratie tout se tient : les mesures en matière de santé publique, les libertés civiles et les expériences les plus ordinaires.

Je ne pense pas que l’on puisse attendre quoi que ce soit de bon d’une épidémie. Mais il est permis d’espérer que les mesures qui ont été prises pour lutter contre elle seront l’occasion d’un regain d’intérêt pour la politique. Le fait que le pouvoir se soit invité dans les vies intimes peut susciter un désir de participer collectivement à son exercice, sans lequel il n’y a pas de démocratie.

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 09:17

Alors que la crise sanitaire a démontré la fragilité de notre modèle agricole, un collectif de personnalités engagées pour une transition écologique et solidaire plaide pour un nouveau pacte entre villes et campagne et invite à repenser notre relation à la terre. Tribune parue le 29 décembre 2020 dans Le Monde. Lire aussi Antispécisme, écologie, comment en finir avec ce Carnage ? , Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle et Bilan des États Généraux de l’Alimentation, 2 ans après, la loi EGAlim définitivement à l’abandon.

Des milliers de peintures rouges, vieilles de 12 500 ans, en Amazonie colombienne, découvertes en 2019. CHANEL4 / WILD BLUE MEDIA

Des milliers de peintures rouges, vieilles de 12 500 ans, en Amazonie colombienne, découvertes en 2019. CHANEL4 / WILD BLUE MEDIA

Le Covid-19 aura eu au moins un mérite : révéler au plus grand nombre la vulnérabilité de notre système et rendre manifeste l’urgence de proposer de nouveaux modèles de production et de vivre-ensemble, plus résilients, porteurs de sens, créateurs de richesses et de solidarités. Face aux crises écologiques, économiques et sociales s’impose une évidence : la nécessité de (re)toucher terre. Un retour à la terre que nous entendons au sens large, c’est-à-dire repenser les relations ville-campagne, reconnecter notre société hors-sol au vivant et redonner une place centrale à l’agriculture et aux paysans.

Le modèle urbain consumériste arrive en bout de course. Cette impasse invite à changer de regard sur la ruralité. Loin des congestions automobiles et du stress, agriculteurs, entrepreneurs, associations, artistes et collectivités inventent chaque jour d’autres façons de produire, de travailler, d’habiter. Ils refont battre le cœur des villages, mettent de la poésie dans nos vies, permettent la résilience alimentaire et économique, mettent les gens en relation et ouvrent à de nouvelles solidarités.

Ce foisonnement d’expériences offre une occasion pour les campagnes de jouer un rôle politique fort dans la construction du monde de demain et invite à penser de nouveaux équilibres territoriaux. Oui, les campagnes qualifient les villes aujourd’hui ! Nous plaidons pour un nouveau pacte ville-campagne qui favoriserait les complémentarités et les mises en cohérence plutôt que l’irresponsable « laisser-faire » libéral.

Miser sur l’intelligence collective

Les nouveaux modes de travail et les technologies rendent aujourd’hui possible un exode urbain. Le confinement loin des villes aura permis à de nombreux citadins de l’expérimenter temporairement, et pour certains de sauter le pas définitivement. Mais pour que ce phénomène soit une véritable opportunité, il doit faire l’objet de « politiques d’accueil ». Et inversement, les projets des néoruraux doivent s’inscrire dans le respect des spécificités et des besoins locaux. Seul un projet politique qui s’inscrit dans des processus de rencontres entre les différents acteurs fera sens, et permettra à chacun de s’approprier le territoire et de travailler ensemble.

La diversité et le lien sont les seules réponses à la complexité. Les crises actuelles ont pris racine dans un mal invisible : celui de l’uniformisation des êtres et des territoires. Face à l’ineptie d’un monde cloisonné, nous devons concentrer nos efforts sur le lien à l’autre : entre citadins et ruraux, entre les mondes agricoles, économiques, politiques et artistiques. La résilience ne peut se créer qu’en misant sur nos complémentarités. L’innovation naît de l’intelligence collective.

Or, nous avons un challenge de taille : (ré)inventer les activités de demain avec pour seul viatique le souci du vivant. Notre système est arrivé au bout de l’absurde, celui d’un monde déconnecté de la complexité de la vie, dirigé par une économie hors-sol, où s’expérimente chaque jour de façon plus aiguë la perte de sens de nos métiers.

Sortir du « je consomme, donc je suis »

A l’heure de l’épuisement des ressources, comment décemment poursuivre un modèle basé sur une croissance infinie ? Si la fonction de l’économie est de gérer la rareté, comment expliquer que celle-ci n’intègre pas la fonte du capital environnemental et refuse de payer le « coût nature » de l’industrialisation de ses process ?

C’est là notre perte, une dette qu’aucune ligne de production ne pourra compenser et que les générations futures n’auront de cesse d’éponger. Car non, le monde d’après ne pourra pas être celui de la croissance verte. Il y a urgence à reconnecter notre économie et nos comptabilités aux réalités de cette nature au bord de l’épuisement.

Pour forger cette nouvelle économie, il est une loi qu’on ne criera jamais assez fort : moins de biens, plus de liens ! Nous devons sortir de la religion du « je consomme, donc je suis », pour proposer un changement de paradigme : une société de l’être, de la nature, de la simplicité heureuse d’être connecté au vivant, humain et non humain. De ce point de vue, les agriculteurs ont un rôle majeur à jouer dans le monde à venir, concernant la transmission de leurs savoirs mais aussi la résilience de nos modèles. Il convient de reconnaître leur valeur fondamentale.

Redonner sa place à l’agriculture locale

Si la France est vulnérable, elle l’est en particulier au niveau de son autosuffisance alimentaire. Nous assistons à une baisse du nombre d’agriculteurs alors que nous n’en avons jamais autant eu besoin. Au sortir de la seconde guerre mondiale, plus d’un tiers des personnes en âge de travailler étaient dans l’agriculture. Aujourd’hui, cela ne concerne plus que 2,5 % des actifs.

Mais nos concitoyens doivent prendre conscience que, s’ils ont majoritairement des métiers tertiaires, c’est parce qu’ils leur ont délégué la production de vivres. La France conserve des ressources, mais la production n’est aujourd’hui organisée que dans une logique industrielle d’exportation. Il est temps pour notre pays de questionner son modèle et de refaire de la question agricole et de l’autosuffisance alimentaire des priorités absolues.

Pour redonner au secteur dit « primaire » sa place première, plusieurs défis attendent notre pays : repenser les stratégies alimentaires et agricoles en renforçant la résilience locale, la justice environnementale et la justesse économique, et favoriser le développement d’une nouvelle génération d’agriculteurs, plus « paysans » qu’exploitants agricoles.

Ce nouveau contrat écologique et social, cette reconnexion à la terre, ces nouvelles relations ville-campagne, l’autonomie des territoires et leurs capacités à offrir aux populations des lieux de vie désirables doivent s’inscrire dans un projet politique qui doit s’affranchir de toute logique partisane. Nous l’appelons de nos vœux, il en va de notre survie.

Premiers signataires : Emmanuelle Coratti, présidente de l’association Back to Earth ; Claire Desmares-Poirrier, paysanne, activiste de la ruralité positive ; Damien Deville, géographe et anthropologue, membre de l’Archipel des Alizées ; Jean-Yves Pineau, directeur de l’association Les Localos.

Et aussi Eric Andrieu, député européen ; Ninon Bardet, ingénieur culturel ; Marie-France Barrier, réalisatrice et fondatrice de Des enfants et des arbres ; Beaujolais vert votre avenir, réseau de communes ; Philippe Bertrand, journaliste à France Inter ; Yann Bouffin, maire de Callen (Landes) ; Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement, président de l’Institut Momentum ; Guillaume Dherissard, directeur général de Fermes de Figeac ; Sylvain Dumas et Raphaël Boutin Kuhlmann, gérants de Villages vivants ; Alexis Durand Jeanson, chercheur associé de Prima terra ; Guillaume Faburel, professeur à Lyon-II et à Sciences Po Lyon ; Bernard
Farinelli, auteur ; Charles Fournier, vice-président de la région Centre-Val de Loire ; Gilles Fumey, chercheur au CNRS ; Kristina Hakala, chargée de communication à 358° ; Christophe Lavelle, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle et au CNRS ; La Traverse, collectif ; Eric Lenoir, paysagiste et essayiste ; Paule
Masson, autrice et journaliste ; Julien Mezzano, délégué général de l’Association nationale nouvelles ruralités ; André Micoud, sociologue ; Sophie Mignard, élue d’Argentat-sur-Dordogne ; Nathalie Pinel, gérante de Cohéo ; Maxime de Rostolan, fondateur de Fermes d’avenir et de Blue Bees ; Bernard Rouchaléou, ancien
professionnel du développement rural ; Cédric Szabo, directeur de l’Association des maires ruraux de France ; Hélène Tallon, géographe ; Dominique Valentin, fondateur de Vivrovert.

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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 12:45

Pour mieux prendre conscience des enjeux climatiques, Olivier Remaud, philosophe et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), nous invite à voir dans les icebergs et les glaciers des êtres vivants, comme le font ceux qui les étudient ou vivent auprès d’eux. Entretien autour de son livre Penser comme un iceberg (Actes Sud). Lire aussi Reconnaissance des écocides : pas de faux-semblants, Philosophie politique de la nuit« Reconnaissons la nature comme sujet de droit » et Un fleuve reconnu comme une entité vivante en Nouvelle-Zélande.

 

Olivier Remaud

Olivier Remaud

Les glaciers de hautes montagnes sont immobiles. La toundra arctique se fige sous un épais tapis de neige. La banquise du Grand Sud est silencieuse. Les icebergs dérivent, éternels solitaires. Tout est glacé. Rien ne vit. Et pourtant, Olivier Remaud nous invite à Penser comme un iceberg (Actes Sud, octobre 2020). Dans ses travaux, il s’intéresse aux usages du monde sous un double aspect : les fables sociales et les formes de vie. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Solitude volontaire (Albin Michel, 2017) et Errances (Paulsen, 2019). Dans ce livre, le philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) montre à quel point la vie inonde ces êtres de glace. Il nous invite à y voir des «arches de vie» et à considérer tout ce qui nous relie à eux, car c’est le meilleur moyen de changer notre rapport au monde pour lutter contre le réchauffement climatique.

En quoi les glaciers et les icebergs peuvent-ils être considérés comme des êtres vivants ?

D’abord parce que les icebergs sont des écosystèmes mobiles, de véritables arches de vie. Sur leurs flancs s’accroche une multitude de micro-algues attirées par les sels nutritifs de l’eau. Ces minuscules organismes sont des éléments primordiaux pour la vie des autres êtres vivants dans les milieux polaires. La glace fait partie de l’existence quotidienne des populations autochtones des latitudes boréales ainsi que des habitants de hauts massifs montagneux partout sur la planète. Les glaciers sont des partenaires sociaux, les sujets de rituels collectifs et d’attentions multiples. On les consulte, on leur parle, on ne veut pas les offenser. On s’assure qu’ils contribuent en retour à la bonne organisation des groupes humains. Autrement dit, ce sont des personnages à part entière dans des histoires communes. Il n’y a là aucune superstition : les sociétés réfléchissent souvent sur elles-mêmes en sollicitant des auxiliaires non humains. Enfin, on déclare en glaciologie qu’un glacier n’est plus que de la «glace morte» lorsqu’il a perdu sa masse au point d’être revenu à l’état de névé, simple amas de neige. On suppose qu’il est né, qu’il a grandi, puis décliné, et qu’il était auparavant bien vivant.

 L'île de l'Eléphant située au nord-ouest de l’Antarctique, dans les îles Shetland du sud, en décembre 2019. Photo Camille Seaman

L'île de l'Eléphant située au nord-ouest de l’Antarctique, dans les îles Shetland du sud, en décembre 2019. Photo Camille Seaman

Cette idée de vie vient aussi du mot utilisé pour décrire la naissance des icebergs : « le vélage ».

Même si l’origine de cet usage est difficile à tracer, le terme de vêlage (calving en anglais) est attesté dans le milieu des baleiniers dès le début du XIXe siècle. Il instruit une équivalence singulière entre, d’une part, un glacier et une vache ou une baleine qui mettent bas, et d’autre part, un iceberg et un veau ou un baleineau qui naissent. La communauté scientifique l’a enregistré dans ses lexiques spécialisés, et il est passé dans le langage courant. On peut y voir une licence poétique, mais il témoigne plutôt de ce que j’appelle un «animisme spontané». Le vêlage met en scène une vie nouvelle. Ce mot vient troubler le discours qui oppose une nature inanimée à la culture. Il nous invite à dépasser la grande division occidentale entre les choses et les personnes. C’est pourquoi j’ai traqué le vocabulaire de la vie et les expériences qui lui correspondent dans les savoirs collectifs et jusque dans les rangs des sciences.

Diriez-vous qu'aujourd'hui, les scientifiques et les riverains de glaciers ont la même conception de ces zones de glaces ?

Par delà les approches différentes, je pense que tout le monde partage une même gamme de sentiments. Face à des entités de glace, parfois si massives, chacun éprouve une réelle empathie. J’en veux pour preuve l’émotion qui étreint toute personne qui voit un iceberg en plein océan ou un glacier suspendu en montagne pour la première fois. On ne se demande pas s’il faut prêter une âme à des assemblages de cristaux arrondis tassés les uns sur les autres. On reconnaît une forme de vie comme étant déjà présente en eux et précédant le regard. Il y aurait un dialogue intéressant à inaugurer sur la base de telles expériences. On se rendrait compte que nos façons «naturalistes» de percevoir et de penser ne sont peut-être pas si dénuées d’animisme et que celui-ci ne contredit pas forcément le raisonnement scientifique.

Ce lien avec l'iceberg est-il un défi lancé au regard occidental, qui sépare nature et culture, humain et non-humain ?

De nos jours, beaucoup estiment encore que les zones de glace sont désertiques et «désolées». La solitude de l’iceberg est l’un des mythes indissociables du dualisme nature-culture qui vide la nature de la plupart de ses êtres vivants. Dans cette veine, les récits de nombreux voyageurs polaires développent un imaginaire romantique. L’iceberg évolue dans les solitudes océaniques, comme une cathédrale posée sur l’eau. Miroir de nos désespoirs, c’est un fragment sublime qui reflète autant la grandeur de l’œuvre divine que la misère de la condition humaine. Certains ont vite deviné que les icebergs ne se bornent pas à illustrer une esthétique du sublime. Mais ils ne plongeaient pas sous la surface de la mer, et les mots leur manquaient pour les décrire autrement. Il nous est possible maintenant de découvrir la vie là où elle se déploie, grâce à des équipements élaborés. Il n’y a plus aucune raison de se représenter l’iceberg comme un tombeau.

«Les glaciers sont des partenaires sociaux... »

En quoi cette reconnaissance de la vie dans la glace nous conduit-elle à « penser comme un iceberg », pour reprendre le titre de votre livre ?

Le titre est un clin d’œil à la formule de l’écologue Aldo Leopold : «Penser comme une montagne.» Il s’agissait pour lui de convaincre ses contemporains que la montagne a besoin du loup afin de réguler l’éventuel surplus de cerfs et d’éviter que les arbres ne soient complètement défoliés. Chaque être compte dans l’équilibre général d’un écosystème donné. Penser comme un iceberg exige d’abolir les miroirs, de considérer notre planète telle qu’elle est, jusque dans ses régions extrêmes, et non telle que nous voudrions qu’elle soit pour nous uniquement, inerte et à notre disposition. Sans quoi nous peinerons toujours à prendre la vraie mesure des interactions entre les êtres vivants humains et non humains. Une biodiversité existe dans les glaces. Elle suit ses rythmes propres et les populations autochtones s’insèrent depuis des siècles dans ces milieux.

Penser comme un iceberg ou comme un glacier, est-ce aussi percevoir les signes, les couleurs et les sons par lesquels ils « communiquent » ?

La communauté scientifique scrute les comportements des glaciers et des icebergs. Elle établit leur état de santé, mesure les évolutions de leur masse et enregistre leur «voix». En outre, la glace a la mémoire longue et elle est bavarde. Les échantillons prélevés par carottage nous parlent du climat passé. Ils confirment que nos histoires humaines sont liées à l’histoire naturelle de la Terre. Pas de doute, les entités de glace sont d’une manière générale très expressives : leurs couleurs changent au fil des saisons et des époques. Elles se déplacent, respirent et font continuellement leur gymnastique. Elles ont une personnalité, une biographie. Qui vit à leur côté apprend à déchiffrer ces signes. Cette cohabitation lui permet d’appréhender le dérèglement climatique immédiatement, avec tous ses sens.

C'est ce que nous ne percevons pas toujours : de plus en plus de touristes partent en croisière pour admirer les vêlages, sans voir qu'ils sont un  signe du changement climatique.

Il est normal que le «front» d’un glacier côtier se casse et libère dans l’océan des morceaux de lui-même. Sa masse obéit à une loi mécanique de fracturation. Elle réagit également à l’action corrosive de l’eau de mer salée. Assister à la naissance d’un iceberg est une expérience visuelle et sonore chaque fois unique, puissante et inoubliable. Le tourisme polaire est pourtant celui de la «dernière chance». Si le phénomène de vêlage n’est pas inquiétant en lui-même, c’est sa multiplication qui l’est. Les calottes glaciaires se rétractent, les glaciers s’amenuisent, le nombre d’icebergs augmente, ce qui veut dire que le réchauffement climatique s’accélère. Le cycle global de l’eau s’en trouve modifié, et avec lui toutes les chaînes vitales.

Rappelons par ailleurs que les algues de la banquise fournissent une grande part de l’oxygène mondial. A chaque fonte nouvelle, les êtres vivants sur la planète respirent un peu moins bien. Or la glace qui disparaît ne reforme plus de glaciers. Les couches récentes n’ont pas le temps de tasser les couches anciennes. Le géophysicien Marco Tedesco parle de «cannibalisme de la fonte». Il explique que la fonte se nourrit d’elle-même et que le mécanisme, une fois enclenché, est irréversible. Les vieilles glaces se raréfient dans le Grand Nord et au-delà. La dynamique positive est grippée. Les neiges éternelles le sont de moins.

Beaucoup de personnes éprouvent aujourd’hui une émotion particulière devant des glaciers qui, ayant réduit de moitié ou plus encore, laissent la place à des étendues de rocailles nues. Le philosophe Glenn Albrecht a forgé un terme pour qualifier ce genre de sentiment : nous sommes saisis par la « solastalgie », par une détresse écologique.

Cette  solastalgie vaut-elle aussi pour ceux, comme nous, qui vivent loin des glaciers et des iceberg, et ne sont pas les témoins directs de cette disparition ?

Avoir conscience que les écosystèmes se dégradent sous nos yeux est éprouvant. Celles et ceux qui y vivent ont même l’impression que leur corps est amputé. Mais quand on n’habite ni dans des régions boréales ni dans des massifs montagneux, peut-on en effet éprouver cette solastalgie avec la même intensité ? Les mondes de glace semblent parfois si éloignés, si autres, si hostiles. Il nous manque un sentiment cosmopolitique qui nous rapprocherait d’eux et de leur vie sauvage. La solastalgie est une émotion qui ignore les frontières. Si nous l’éprouvions vraiment à l’égard des glaciers, des icebergs, et aussi de la banquise, nous franchirions une étape. Il faudrait alors nous employer à la dépasser le plus rapidement possible. Car si nous y parvenions, ce serait le signe que nous avons converti une anxiété en initiative et que nous avons commencé à agir très concrètement. Pour toutes ces raisons, l’avenir de la planète se joue dans les glaces.

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 09:21

La pollution atmosphérique londonienne est responsable de la mort d’une enfant de neuf ans. Telle est la conclusion rendue par un tribunal britannique mercredi 16 décembre 2020. D’après la Fondation européenne pour le climat, AFP et Stéphane Mandard pour Le Monde. Lire aussi La mauvaise qualité de l’air est un facteur supplémentaire de décès du Covid-19.

Rosamund Adoo-Kissi-Debrah montrant un portrait de sa fille, Ella Adoo-Kissi-Debrah, à Londres, le 30 novembre. HOLLIE ADAMS / AFP

Rosamund Adoo-Kissi-Debrah montrant un portrait de sa fille, Ella Adoo-Kissi-Debrah, à Londres, le 30 novembre. HOLLIE ADAMS / AFP

Des années que la question hantait les nuits et les jours de Rosamund Adoo-Kissi-Debrah : « La pollution de l’air a-t-elle tué ma fille ? » La justice britannique a fini par y apporter une réponse claire : oui, « la pollution de l’air a contribué au décès d’Ella ». Dans une décision sans précédent rendue mercredi 16 décembre à Londres, le coroner, officier de police chargé d’établir les causes des morts violentes, a jugé que le décès d’Ella Adoo-Kissi-Debrah le 15 février 2013, à l’âge de 9 ans, n’était pas seulement dû à une insuffisance respiratoire aiguë causée par un asthme sévère, comme l’avait d’abord conclu la justice en 2014, mais le résultat d’une exposition chronique à des niveaux de pollution élevés, liés au trafic routier. Ella vivait dans le quartier populaire de Lewisham, à 25 mètres du South Circular, un axe très fréquenté du sud de la capitale. « Sur le certificat de décès d’Ella, il y aura désormais la vraie raison : la pollution », confie au Monde Rosamund Adoo-Kissi-Debrah.

Derrière son masque bariolé assorti à son boubou traditionnel ghanéen, on devine un sourire de soulagement mais aussi de satisfaction après sept années d’un « rude combat ». Un combat pour Ella. Pour ses jumelles de 13 ans. Pour « toutes ces familles qui souffrent en silence ». « Cette décision ne me ramènera pas ma fille, mais j’espère qu’elle débouchera sur une prise de conscience collective, dit calmement Rosamund qui a élevé seule ses trois enfants. La pollution de l’air tue sept millions de personnes tous les ans [selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS)]. A Londres, au moins douze enfants meurent chaque année des suites de crises d’asthme à cause de l’air toxique qu’ils respirent. Ça ne peut plus durer. J’attends maintenant la réponse du gouvernement, de nos gouvernements. »

« Tueur invisible »

Après la disparition brutale d’Ella, Rosamund a abandonné son métier de professeure de psychologie et de philosophie pour « sensibiliser », « éduquer » face à cette « urgence sanitaire ». Son histoire tragique, elle l’a racontée à la presse britannique. Avec conviction. Le prestigieux Times a lancé une campagne « Clean Air for All » en 2019. Des journalistes viennent de Suède ou de Corée du Sud recueillir son témoignage. Maria Neira, directrice à l’OMS, en a fait son « ambassadrice de cœur » dans sa croisade contre la pollution de l’air. « La décision de la justice britannique est historique, s’enthousiasme la docteure Neira. Nous allons désormais pouvoir nous appuyer sur ce jugement pour passer à la vitesse supérieure, accentuer la pression sur les gouvernements et épargner des vies comme celle d’Ella qu’on n’a pas pu sauver. »

Le jugement du coroner aura une « portée juridique immense », prédit également l’avocate de la mère d’Ella, Jocelyn Cockburn. Jusqu’ici, les victimes de ce « tueur invisible » se cachaient derrière des « statistiques froides ». Désormais, elles ont un visage : le grand sourire, les yeux pétillants et les nattes virevoltantes d’Ella. Sa maman le conserve toujours précieusement auprès d’elle, sur son smartphone.

Une façon de ne jamais oublier qu’Ella, avant d’être terrassée par les crises à répétition, était une petite fille pleine de vie. Toujours dans les premiers de la classe. A 6 mois dans l’eau de la piscine municipale. A 9 mois au club de gym du quartier. Musicienne, elle jouait aussi bien du piano, de la guitare que du cornet à piston. Ella avait un rêve : devenir pilote dans la Royal Air Force.

Le cauchemar, lui, a commencé en octobre 2010. Ella et sa mère décident d’escalader le monument commémorant le grand incendie de Londres de 1666. Au cours de l’ascension, Ella se plaint de ne plus pouvoir monter les marches. Elle est à bout de souffle. Rosamund ne prête pas attention. Mais quelques jours plus tard, ses poumons sifflent comme ceux d’un vieux fumeur. Son état se dégrade. Après Noël, les médecins la placent en coma artificiel. Le début du calvaire. En un peu moins de trois ans, Ella enchaîne les séjours aux urgences et les hospitalisations. Vingt-sept, a compté Rosamund. Souvent, elle doit la porter sur son dos. Parfois, elle doit lui faire un massage cardiaque en pleine nuit quand sa respiration s’arrête. Le 15 février 2013, la nuit de la Saint-Valentin, ses « pouvoirs magiques » n’ont pas pu faire de miracle. Ella succombe d’un arrêt cardiaque à l’hôpital de Lewisham.

Lewisham, mais aussi le King’s College Hospital, le Great Ormond Street Hospital, le St George’s Hospital, le St Thomas Hospital : Rosamund et Ella avaient consulté tous les spécialistes. Les docteurs lui avaient administré des cures d’antibiotiques en intraveineuse, la boostaient aux stéroïdes, lui avaient fait passer des batteries d’examens pour détecter une épilepsie, une mucoviscidose et finir par diagnostiquer un asthme sévère. Mais aucun médecin n’avait évoqué la piste de la pollution de l’air. Et, en 2014, la justice conclut qu’Ella est morte d’une « insuffisance respiratoire aiguë causée par un asthme sévère ».

Soutien du nouveau maire de Londres

Un an plus tard, Rosamund est contactée par un certain Stephen Holgate. Professeur en immunopharmacologie à l’université de Southampton, il étudie l’asthme et la pollution de l’air depuis près de quarante ans. M. Holgate a lu l’histoire d’Ella dans la presse. Il a une intuition. Il l’expose à Rosamund : l’asthme dont souffrait la fillette a vraisemblablement été provoqué et aggravé par la pollution de l’air, et le fait d’habiter près d’une voie de circulation très dense n’a rien arrangé. « J’étais dévastée, se souvient Rosamund. Nous regardions dans la mauvaise direction : nous cherchions une explication médicale alors que la cause était environnementale. Si je l’avais su à l’époque, la première chose que j’aurais faite, c’est déménager. »

Le professeur Holgate se met au travail. Pendant deux ans, il passe ses nuits à éplucher le dossier médical d’Ella et à analyser les niveaux de pollution relevés dans son quartier. Il met en évidence que les concentrations en particules fines et en dioxyde d’azote (NO2), gaz très toxique émis principalement par les véhicules diesel, dépassent régulièrement et largement les limites légales et les recommandations de l’OMS. Surtout, il constate que les crises d’Ella et les hospitalisations surviennent majoritairement à l’automne ou en hiver, lors des pics de pollution. A contrario, ses bronches lui accordent un répit passager au printemps et à l’été, lorsque les niveaux de particules sont plus bas. Conclusion du professeur Holgate : les séjours aux urgences d’Ella ont un « lien frappant » avec les pics de pollution autour de son domicile.

Sur la base de ces nouveaux éléments, Rosamund crée une fondation, lance une pétition pour obtenir la révision des conclusions de la justice et reçoit le soutien du nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, lui-même asthmatique, dans sa demande d’une nouvelle enquête. Elle l’obtient en décembre 2019. Un an et deux semaines d’audiences plus tard, le coroner adjoint du district sud de Londres, Philip Barlow, a été convaincu par les arguments du professeur Holgate : « Ella vivait sur le fil du rasoir. Un très petit changement pouvait avoir des conséquences dramatiques. » La nuit de l’ultime crise a coïncidé avec un épisode de pollution particulièrement sévère. Holgate va plus loin : il considère que « si les niveaux de pollution de l’air n’avaient pas dépassé les limites légales, Ella ne serait pas morte ».

De quoi engager la responsabilité des autorités locales. Lors des audiences, un représentant du Grand Londres a reconnu que les limites d’exposition au NO2 ne seraient pas atteintes avant 2025. Il a aussi admis que l’actuel premier ministre, Boris Johnson, avait retardé de trois ans, en 2010, lorsqu’il était maire de Londres, l’extension de la zone à faible émission – censée éradiquer les voitures les plus polluantes –, pour ne pas pénaliser les conducteurs après la crise économique de 2008.

« Les autorités avaient l’opportunité de prendre les mesures susceptibles de réduire les niveaux de pollution mais elles ne l’ont pas fait, a estimé le coroner adjoint, mercredi 16 décembre. Cet échec a sans doute contribué au décès d’Ella. » Le juge doit rendre un second verdict dans un mois, avec des recommandations destinées aux pouvoirs publics. Rosamund espère « une nouvelle loi contre la pollution de l’air », seule à même, selon elle, de rendre l’air un peu plus respirable dans son quartier de Lewisham. A défaut, elle se résout à « déménager » loin de ce maudit South Circular. Même si les jumelles ne sont pas prêtes à poursuivre leur vie ailleurs que dans « la maison d’Ella ».

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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 11:27

Rob Hopkins est l’une des plus grandes figures mondiales de l’écologie. Enseignant en permaculture et fondateur du mouvement des territoires en transition, il a inspiré des initiatives partout dans le monde. S’appuyant sur des valeurs de justice sociale, de solidarité et de coopération, Rob Hopkins revient sur la nécessité de cultiver de nouveaux imaginaires : l’imagination est pour lui la clé pour construire un futur résilient. Un entretien réalisé par Sarah Champagne et Delphine Ekszterowicz sur Archipel des Alisées. Lire aussi Propositions pour un retour sur Terre, Pour une plus grande résilience face aux crises et Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050.

" Nous devons raconter des histoires pour faire naître un monde résilient "

Archipel des alizées : Vous êtes connu pour avoir fait de la ville de Totnes en Angleterre, un village d’alternatives et d’expérimentations. La ville est maintenant reconnue dans le monde entier. Pourquoi les territoires sont-ils importants pour porter la transition ?

Rob Hopkins : Quel que soit l’endroit, les personnes que je rencontre pensent que les autres font mieux ailleurs. En Allemagne, les gens me disent que c’est normal que la transition se fasse beaucoup plus facilement en France ou en Angleterre. Et inversement quand je vais en France. De la même manière, en ville on a tendance à penser que la transition est plus facile à porter à la campagne, et vice versa. Or nous avons récemment publié un petit livre intitulé « 21 stories of transition », qui rassemble des histoires de transitions réussies dans territoires extrêmement pluriels. De ce livre, ressort une certitude : les histoires qui feront les mondes de demain peuvent venir de partout dans le monde, des villes, des campagnes, et de toutes sortes de territoires. 

Bien sûr, certaines techniques fonctionnent mieux dans les métropoles, tandis que d’autres sont plus efficaces dans des espaces ruraux, où l’échelle est différente. Chaque territoire, selon ses spécificités, présente des opportunités pour réussir une transition.

En France plus particulièrement, j’ai découvert des villes incroyables engagées dans la transition autant que des zones rurales qui développent des projets fantastiques, avec beaucoup d’ambition et de créativité. Au fond, nous pouvons appliquer les principes de la transition, comme les principes de la permaculture à tous types de territoire et à toutes sortes d’organisations.

ADA : Comment s’est passée la mobilisation citoyenne à Totnes ? Quelle relation avez-vous construit avec les habitants, les commerces et les pouvoirs publics ?

R.H. Tout d’abord, il ne faut pas voir Totnes comme un paradis. Les habitants de Totnes ne sont pas tous enthousiastes ou engagés dans des projets de transition. Il y a 6 ans, j’ai fait une enquête à Totnes pour mesurer la résonance des projets de transitions que nous avions portés dans la commune. Et les résultats étaient encourageants :

  • 75% en avait entendu parler

  • 62% pensait que c’était une bonne idée

  • 33% avait déjà eu un contact avec le projet

  • 2 ou 3% était activement impliqué dans le projet

La résonance du projet en comparaison avec le nombre de personnes réellement impliquées montre clairement que l’on peut faire beaucoup, même en étant peu nombreux.

Quand on a démarré notre projet, on s’est attaché à rendre les gens conscients de ce qu’on était en train de faire. On les a réunis, on a créé du lien entre les habitants et des connexions entre les groupes et les organisations de la ville. On a organisé de grands évènements pour ouvrir les esprits sur d’autres sujets, sur d’autres réseaux, et de manière générale pour inviter les gens à participer. 

Ces grands évènements, ouverts à tous, prennent la forme de grandes conversations où on laisse libre court à l’imagination. Ce sont à la fois des espaces d’imagination, où l’on se demande « Et si ? », et des espaces de création, pour réfléchir à « quand est-ce que ça pourrait se faire ? » ou « de quoi aurions-nous besoin ? ». Ces deux espaces, imagination et création, sont nécessaires.

Au bout de quelques années, un changement dans notre réflexion nous a permis d’aller plus loin. Notre questionnement est passé de « de quoi la ville a besoin ? » – réduire ses émissions carbone – à « de quoi notre ville pense-t-elle avoir besoin ? Comment répondre à ses besoins tout en suivant le mouvement de la transition écologique ? ». Finalement, on s’est intéressé aux besoins économiques de Totnes.  Il fallait réussir à créer des emplois et des entreprises pour les personnes sur le territoire.

Ce changement dans nos manières d’aborder les problématiques écologiques nous a permis de lancer plein de nouveaux projets. Par exemple, la construction d’habitats pour les personnes en situation de précarité, ou encore un projet pour collecter les surplus de production d’une ferme biologique afin de les distribuer à des personnes dans le besoin. Enfin, nous avons lancé une brasserie appelée New Lion. Là aussi, l’objectif était de créer de l’emploi. Aujourd’hui 9 personnes y travaillent. Sa particularité ? C’est la première brasserie au Royaume-Uni à être entièrement détenue par ses employés.

Ce faisant, on a réussi à créer une culture. Les gens sont d’accord et ouverts pour investir dans des projets et des entreprises locales présentant un intérêt pour la communauté.  Chaque année, depuis 9 ans maintenant, nous organisons le forum des entrepreneurs locaux, où des porteurs de projets peuvent présenter leurs idées et obtenir des soutiens de la part de la communauté. Beaucoup d’entreprises ont émergé grâce à ce forum. Et cela a donné de vrais résultats : un article a classé Totnes en troisième position des villes où les citoyens investissent dans des entreprises locales et porteuses de sens, après Londres et Bristol. C’est un résultat dont nous sommes très fiers. 

ADA : Quand on vous parle de collapsologie, de la fin de notre civilisation basée sur les industries fossiles, comment le vivez-vous ? Comment faire face à un possible effondrement de notre civilisation, notamment d’un point de vue émotionnel ?

R.H. On pourrait passer des journées complètes à penser cette question… Première chose : il est possible que les collapsologues aient raison, mais il est aussi possible qu’ils aient tort. Je n’accepte pas que l’on dise que l’effondrement est inévitable. Il est par contre inévitable si nous ne faisons rien. 

Le bouddhisme nous enseigne que nous sommes des êtres éphémères, que les choses changent, que nous mourrons un jour. De la même manière, la collapsologie nous montre que le monde qui nous entoure n’est pas permanent, qu’il est fragile et délicat.

Je remarque que la plupart des personnes qui adhèrent à la collapsologie sont des hommes blancs, entre 40 et 60 ans. D’une certaine manière, on peut comprendre qu’ils aient la sensation que quelque chose est en train de s’effondrer. Je vois aussi des collapsologues qui parviennent à tourner la collapsologie en levier d’action, et tant mieux. Chez ces personnes, elle devient une motivation pour rendre leur milieu de vie plus résilient. Ce qui m’inquiète, c’est que le récit de la collapsologie peut amener les gens à se renfermer sur eux-mêmes au lieu d’agir, et conduire au désespoir.

L’une de mes citations préférées est celle du poète Rilke : « Le futur doit vivre en toi bien avant qu’il ne survienne ». Actuellement, nous avons une petite fenêtre de tir pour rester sous la barre des 1,5°C et créer un monde résilient. Mais pour cela, nous devons faire apparaître ce monde, lui donner vie. Il nous faut l’imaginer, créer et raconter des histoires.

Au cours de ma vie, j’ai regardé beaucoup de matchs de foot. De nombreuses fois, mon équipe favorite était perdante à la mi-temps, mais finissait ensuite par gagner. Dans ces moments-là, je ne pense pas qu’à la mi-temps, dans les vestiaires, l’entraîneur dise à ses joueurs « Bon, c’est perdu. On ne peut rien faire, c’est comme ça ». Au contraire, il faut penser et croire que c’est possible : nous pouvons y arriver, en travaillant ensemble. Et même si il n’y aucune garantie de réussite, il faut motiver son équipe et lui faire comprendre qu’il n’est jamais trop tard pour espérer réussir.

Les collapsologues soulèvent une question fondamentale : « si la société telle que nous la connaissons aujourd’hui s‘effondrait totalement, que se passerait-il ? ». Pour moi, la question manquante dans ce raisonnement est : « Comment faire pour porter un mouvement mondial coordonné, sans précédent, venant des communautés et qui aurait un impact historique ? ». Je pense que c’est LA question qu’il faut poser. Je précise que ma réflexion sur cette question vient en grande partie de discussions avec des collapsologues en Belgique et en France, car leurs livres commencent seulement à être traduits en Angleterre.

" Nous devons raconter des histoires pour faire naître un monde résilient "

ADA : Quel rôle peuvent jouer les citoyens, les associations et les élus locaux pour transformer le territoire vers plus de démocratie et de résilience ?

R.H. Souvent, j’ai l’impression que ceux et celles d’entre nous qui évoluent dans un monde alternatif écologique ont tendance à construire des connexions et des alliances avec des gens qui leur ressemblent. C’est un premier indicateur de succès, mais il faut aller plus loin. A mon avis, nous devons maintenant créer des liens avec des personnes et des organisations très différentes, moins évidentes. Apprendre à parler avec elles, élargir nos réseaux et nos projets pour qu’ils trouvent une résonance et une pertinence pour le plus grand nombre sont les défis d’aujourd’hui. 

Bien sûr, il faut qu’il y ait des accords entre gouvernements, entre pays. Il faut que les entreprises transforment radicalement leur activité, et que l’ensemble de notre société soit profondément transformée. Mais ce qui importe le plus je crois, c’est de voir les besoins locaux, les compétences, les expertises telles qu’elles existent localement se développer. Car l’immense beauté du mouvement de la transition réside dans la capacité d’avancer beaucoup plus rapidement que des groupes officiels. Pas besoin d’attendre la permission de tel ou tel décideur,il suffit de quelques personnes motivées pour se lancer et avoir rapidement de beaux résultats.

Si l’on regarde le mouvement de la transition, on voit des histoires de communautés qui créent leur propre société de production d’énergie, dans laquelle tout le monde investit et tout le monde devient propriétaire. Les gens y placent leur économie et leur retraite plutôt qu’à la banque. Dans d’autres endroits, on voit émerger des projets ambitieux d’autosuffisance alimentaire à l’échelle d’une ville. On voit aussi des collectifs motivés qui réussissent à faire les comportements des habitants d’un territoire, rue par rue, foyer par foyer. Je suis actuellement très admiratif de ce qui se passe en France quand les maires (qui ont d’ailleurs beaucoup plus de pouvoir qu’en Angleterre) sont motivés et s’investissent dans l’écologie.

Laissons donc libre court à l’imagination, développons nos imaginaires en les nourrissant avec des idées inspirantes qui ouvrent le champ des possibles. Allons regarder ce que font les groupes en transition partout dans le monde : il y a des histoires surprenantes, inattendues et inspirantes.

ADAUne des étapes cruciales de la transition, c’est ce que tu appelles la ‘réappropriation des imaginaires’ pour penser l’après, dont tu parles notamment dans ton dernier livre “Et si?”. Pourquoi est-ce si important de mener la bataille des imaginaires ?

R.H. Juste après avoir terminé l’écriture du livre, j’ai imaginé un modèle pour tenter d’explorer comment reconstruire une culture de l’imagination : nous avons construit une sorte de cadran solaire qui met en évidence 4 points cardinaux.

L’espace : l’imagination a besoin d’espace pour se développer, et c’est une chose de plus en plus rare dans nos vies aujourd’hui. La semaine de 4 jours, le revenu universel sont des concepts intéressants pour développer une stratégie de l’imagination : ils ont la capacité de libérer de l’espace dans la vie des individus. 

Les lieux : ce sont des endroits où on peut décaler notre regard, élargir nos horizons et nos manières de penser le futur. Les fermes urbaines, les villes inspirantes, les projets à l’échelle d’une rue… Tous ces lieux peuvent convenir, ils ont la capacité de nous faire réfléchir et de changer notre regard sur nos modes de vie.

Les pratiques : ce sont l’ensemble des activités que l’on peut faire au sein de différents groupes pour exercer notre imagination, à la manière dont on entraîne un muscle. Dans mon livre, je partage un ensemble d’exercices, s’appuyant notamment sur la philosophie du « oui et » plutôt que du « oui, mais » en réponse à une question.

Les pactes : lorsqu’une personne pose une bonne question, il faut qu’une rencontre se crée avec des décideurs publics. Ensemble, ils construisent alors un pacte pour travailler sur cette question et transformer les idées en actions.

ADA : Dans les imaginaires écologistes, on a tendance à penser que la ville s’oppose à la campagne. Est-ce que l’avenir des sociétés est de sortir des villes ?

R.H. Je ne suis pas d’accord avec cette manière de présenter les choses. Cette opposition doit être dépassée. Trouvons plutôt ce que signifie vivre de manière soutenable, résiliente, autosuffisante, que ça soit dans un environnement rural ou urbain.

Cette dichotomie ne tient d’ailleurs pas debout : si on transformait l’espace aujourd’hui alloué à la voiture en ville pour y planter des arbres, créer des parcs, des aires de jeu, des pistes cyclables, le débat serait différent. Je pense que d’ici cinq à dix ans, nos villes auront profondément changé. On assistera à un immense déclin de la voiture, une augmentation des espaces verts, on imaginera de nouveaux lieux, de nouveaux espaces de travail. En regardant en arrière, on réalisera que la période du covid aura catalysé de profonds changements.

Je suis engagé dans le mouvement écologiste depuis l’âge de 14 ans et j’ai toujours entendu des gens clamer que les campagnes étaient mieux que les villes. Mais en ville on trouve une culture, une diversité et une énergie fantastiques. L’idée de devoir les fuir est absurde. Peut-être devons-nous aussi trouver une façon de soutenir les économies rurales, pour assurer leur diversité, attirer les jeunes, créer une nouvelle dynamique en soutenant la permaculture et en portant des écovillages… C’est aussi en croisant les alternatives en milieu urbain et celles en milieu rural qu’on pourra fertiliser nos imaginaires de manière pertinente.

ADA : S’il ne faut pas opposer les villes et les campagnes, les métropoles, ces villes géantes, posent de véritables questions. Elles sont souvent vues comme des espaces de contraintes, stressants et étouffants. Elles brassent pourtant, à l’échelle mondiale, une partie immense de l’humanité. Comment peut-on les rendre plus solidaires et davantage écologiques ?

R.H. On peut s’inspirer de villes comme Barcelone. Là-bas, il existe des quartiers où l’on a supprimé la voiture pour créer des espaces de rencontre et laisser place au vélo. Des assemblées de quartier ont été créées pour revitaliser la démocratie en ville.

Notre projet doit être de rendre les villes plus égalitaires : rendre égalitaire l’accès au logement, faire sortir les voitures à l’extérieur des villes, rendre les citoyens propriétaires du fonctionnement de l’économie, plutôt que de la laisser entre les mains des multinationales.

J’ai récemment visité Toulouse lors de ma tournée d’échanges. Cette ville s’est organisée autour d’Airbus, comme une sorte de monoculture économique. Que se passera-t-il le jour où l’industrie aéronautique disparaîtra ?

Pour réaliser cette transition de façon efficace, les opportunités à saisir sont multiples. On peut par exemple remplacer les supermarchés et les fournisseurs d’énergies par une multitude d’entreprises communautaires locales. On peut aussi se débarrasser de Sodexo par exemple, et approvisionner les hôpitaux et les écoles grâce à des projets coopératifs qui fonctionnent sur des modèles économiques complètement différents. « Il n’y a plus de solution qui ne soit pas radicale » a dit Naomie Klein

ADA : Pendant longtemps, en France, les processus étatiques ont eu tendance à imposer des formes d’action aux territoires, et par extension à les uniformiser fortement. On a perdu un drapeau de fierté : la diversité des territoires. Comment trouver un dialogue politique pertinent entre l’Etat et les territoires ?

R.H. Le rôle de l’État central est de soutenir les régions, les groupes locaux et les économies locales en fonction de leurs besoins. Sur le plan hiérarchique, il faut donc inverser complètement l’ordre des choses. Ça ne signifie pas qu’on doive se passer d’un État et d’un gouvernement. Comme vous le savez, je viens d’un pays qui a récemment choisi de se détacher d’un groupe plus large en pensant qu’il serait plus fort seul : le brexit. Je ne suis pas d’accord avec cette idée. Nos gouvernements nationaux doivent faire preuve d’honnêteté face à l’importance de l’urgence climatique, de façon à donner autant de pouvoir, de confiance et de soutien que possible aux groupes locaux pour leur permettre d’agir efficacement. 

Je ne soutiens pas un parti politique ou un autre, car la transition écologique se joue à l’échelle locale, au sein de groupes de citoyens. Mais même si je ne soutiens aucun parti, le succès des groupes politiques écologistes lors des dernières élections municipales en France me donnent beaucoup d’espoir.

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19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 09:43

Lors du Conseil Municipal du mercredi 16 décembre 2020, la délibération portant sur la mise en place d’un Comité d’éthique et d’évaluation du dispositif de vidéosurveillance a été présentée au vote. Le groupe Les Lilas Écologie s'est abstenu et s'en expliqué. Par Les Lilas Écologie le 10 décembre 2020. Lire aussi « Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté », Déni total des violences policières par le gouvernement français, la loi « sécurité globale » précarise nos libertés, De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance., Société numérique: vers une surveillance généralisée ? et Vidéo Surveillance: l’opposition des Verts et d'Europe Ecologie.

De la vidéosurveillance

Bonjour à toute et tous,

En 2012, lors du 1er vote en conseil municipal sur la vidéo surveillance, les élus écologistes présents dans la majorité avaient voté contre la délibération validant sa mise en œuvre.

Nous étions et sommes toujours convaincus que ce dispositif n'est pas adapté aux enjeux de sécurité publique qui sont les nôtres. Il s'agit d'une réponse sécuritaire et reptilienne à des questions complexes qui ne peuvent trouver des réponses que dans un juste équilibre entre éducation, prévention, et médiation.

Nous rappellerons par ailleurs, que l'efficacité de ces dispositifs n'a, encore aujourd’hui, pas été démontrée. Leur coût, en revanche, est bien réel.

Lors de la campagne municipale, nous avions rappelé combien cette question nous apparaissait délicate , dans la mesure où ces dispositifs avaient été votés et étaient en cours de déploiement, et que, dans un tel contexte, un contrôle strict et une évaluation objective de ce dispositif semblaient nécessaires afin de nous assurer notamment du respect des libertés publiques.

Dans ces conditions, après avoir rappelé notre opposition profonde aux dérives sécuritaires, nationales  comme locales, à la vidéosurveillance comme aux lois liberticides ineptes et inefficaces; après avoir rappelé notre attachement à d’autres modalités de réponses sur des enjeux aussi importants que ceux-là, le groupe Les Lilas Ecologie décide de s’abstenir lors de ce vote/ tout en saluant la mise en place de ce comité d’éthique et d’évaluation, que nous espérons producteurs de réflexions et peut-être même de réexamens.

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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 17:42

Au Conseil Municipal du Jeudi 12 novembre 2020, le groupe Les Lilas Écologie a présenté ce Vœu relatif à un moratoire sur le déploiement de la 5G dans l’attente des études sanitaires et environnementales, prévues au premier trimestre 2021, qui a été adopté.  Le déploiement de la 5G pourrait perturber les prévisions météorologiques, alerte l’Organisation météorologique mondiale (OMM) depuis plusieurs mois. Il risque  aussi d’augmenter « significativement » les émissions de gaz à effet de serre du numérique et la consommation d’électricité en France, a confirmé le rapport publié par le Haut Conseil pour le Climat le 19 décembre 2020. Par Les Lilas Écologie le 12 novembre 2020 et d'après AFP, Reporterre, Emilie Torgemen pour Le Parisien et Stéphane Mandard pour Le Monde le 19 décembre. Lire aussi Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ? et Un moment d’accélération de la virtualisation du monde, Interdire les téléphones portables pour enfants,et Ondes magnétiques, une pollution invisible.

Pour un moratoire sur le déploiement de la 5G

Conseil Municipal du Jeudi 12 novembre 2020

Vœu relatif à un moratoire sur le déploiement de la 5G dans l’attente des études sanitaires et environnementales, prévues au premier trimestre 2021.

Présenté par le groupe Les Lilas Écologie.

Considérant que : 

  • Les résultats de l’étude sur l’évaluation des risques sanitaires liés à l’exposition des populations aux ondes, menée par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du travail (ANSES) sont rendus au premier trimestre 2021 et que de fait, les premiers services commerciaux 5G devraient être lancés au début de l’année 2021;
  • Avec les nouveaux usages, selon l'agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME), l'empreinte carbone du secteur du numérique pourrait doubler d'ici 2025, avec une émission de gaz à effet de serre massive liée à un accroissement de la consommation énergétique et à la consommation de ressources et terres rares utilisées à la fabrication et l'usage des équipements 5G (nouveaux terminaux téléphonique, objets connectés, serveurs et usages induits par la démultiplication du trafic dit “effet rebond”);
  • Les scientifiques du GIEC alertent sur le fait que le nombre de satellites nécessaires au déploiement de la 5G déréglera les outils de suivi de l'évolution climatique
  • La convention citoyenne pour le climat s'est prononcée en faveur d'un moratoire sur le déploiement de la 5G.;
  • L'attribution des licences 5G n'a donné lieu à aucun débat démocratique que ce soit lors des élections présidentielles et législatives ou au Parlement alors que la 5G pose de réelles questions écologiques, sanitaires et de société;
  • La priorité n'est pas au suréquipement des grandes villes mais à la recherche de l'équilibre territorial. Le déploiement de la 5G sera source d'iniquité sur le territoire français alors même que le déploiement de la fibre ne touche que 46 % des bâtiments dont 62 % en ville et seulement 25 % à la campagne;
  • Les évolutions de produits ou usages promis actuellement par les acteurs de la 5G relèvent, soit du divertissement (vidéo en haute définition, Gaming) soit d'un usage lointain (la télémédecine via la fibre et voitures autonomes via la 4G sont déjà possibles);

Le conseil municipal de la ville des Lilas : 

  • Se positionne en faveur d'un moratoire sur le déploiement de la 5G dans l'attente des études sanitaires et environnementales.
  • Demande l’organisation d’un débat public concernant le déploiement ou non de la 5G. 

La 5G pourrait perturber les prévisions          météorologiques

Ne plus réussir à prévoir les ouragans ou à étudier le changement climatique. C’est la crainte de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui alerte depuis plusieurs mois sur le risque de perturbation de ses instruments à cause du déploiement de la 5G.

En effet, pour prévoir le temps, les météorologues s’appuient sur environ 800 satellites qui surveillent la vapeur d’eau, qui émet des fréquences 23,8 GHz. Or, la 5G va émettre sur des fréquences similaires : autour de 26 GHz. Les météorologues redoutent ainsi une perte de fiabilité de l’ordre de 30 % de leurs prédictions comme l’explique Éric Allaix, responsable des fréquences à l’organisation météorologique internationale. « Imaginez un voisin qui écoute sa musique beaucoup trop fort, il vous gêne pour entendre ce qu'il se dit chez vous », compare Eric Allaix. Or les émissions de la vapeur d'eau produisent « un bruit infime », décrit l'expert de la science des cieux. L'arrivée massive de la 5G avec son « gros son » aurait ainsi des conséquences terribles pour la science météo. Nous retournerions des années en arrière dans la détection des intempéries ; les prévisions de pluie seraient moins précises, sans parler de l'évolution des cyclones. « Le satellite ne saurait pas s'il détecte effectivement les signaux d'un ouragan ou s'il s'agit des émissions parasites dues à la 5G », alerte Eric Allaix.

En novembre 2019, à Charm el-Cheikh en Egypte, la guerre des bandes entre opérateurs et météorologues a atteint un point critique. C'est là que se réunissaient les 3500 participants de la Conférence mondiale des radiocommunications (CMR). Ce grand raout, qui a lieu tous les trois à quatre ans, doit définir les règles mondiales pour l'usage des radiofréquences à l'échelle de la planète. « Le bras de fer a duré deux semaines, il n'a été tranché qu'à la toute dernière minute », rappelle Gilles Brégant, le directeur général de l'Agence nationale des fréquences (ANFR), qui gère l'ensemble des fréquences radioélectriques en France.

La fronde a visé la réglementation américaine, qui autorisait déjà les opérateurs à « squatter » des bandes proches de la bande météo, « une décision de cow-boy », selon les mots du très feutré directeur de l'ANFR. Les maîtres du temps sont montés au créneau, les Américains, premiers concernés en tête : ainsi Neil Jacobs, l'un des responsables de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), l'agence qui supervise la météo nationale outre-Atlantique, expliquant que la 5G pourrait réduire la fiabilité des prévisions météorologiques « de l'ordre de 30 % ».

« On s'attendait à ce que l'administration américaine prenne des dispositions. Mais elle a vraisemblablement été court-circuitée par une décision politique pour que les USA soient les premiers à lancer leur 5G », décrypte Gille Brégant. Résultat, les premières villes américaines se sont hérissées d'antennes, sans contraintes pour les isoler des fréquences voisines.

Les prévisionnistes américains n'ont pas été seuls à s'inquiéter. « En météorologie, nous partageons tout, rappelle Eric Allaix. Les données captées aux USA sont capitales pour d'autres régions. » Et particulièrement pour l'Europe, où dominent les vents d'ouest. Par conséquent, les situations observées au-dessus des plaines du Kansas de l'Iowa en disent long sur les tenues que l'on pourra porter les jours suivants à Rouen ou à Nice.

Les prévisions météorologiques ont pourtant une importance cruciale pour sauver des vies, comme le rappelait déjà en 2019 l’Organisation météorologique mondiale. « Au cours des dernières décennies, la diffusion opportune d’alertes météorologiques a permis de réduire considérablement les pertes en vies humaines. Or, cette évolution positive découle directement de l’utilisation des radiofréquences pour la télédétection, les données obtenues venant alimenter les systèmes de prévision numérique du temps. Les prévisions sont donc de plus en plus précises et portent sur des échéances plus longues. »

De son coté, l’Agence nationale des fréquences (ANFR) s’est voulue rassurante. « En Europe, les conditions techniques qui s’imposeront aux opérateurs garantiront la protection des satellites d’observation de la Terre. En effet, la limite de rayonnement dans la bande passive où les satellites effectuent leur observation a fait l’objet d’études complexes, notamment de l’ANFR et de l’ESA, qui ont abouti en juillet 2018 à un compromis que la communauté de la météorologie reconnaît comme satisfaisant pour garantir la pérennité de leurs observations. Aux États-Unis, la situation est un peu différente car des décisions de mise aux enchères de la partie basse de la bande 26 GHz (proche de la bande passive) ont été prises sans que l’administration étasunienne n’étudie le brouillage des satellites d’observation de la Terre. »

Pour protéger la bande de fréquence dite « météo », les pays se sont engagés à équiper les émetteurs de filtres d’ici 2024 en Europe. Mais cela pourrait être insuffisant, comme le craint l’Union internationale des télécoms.
Au-delà des météorologues, les climatologues pourraient également s’inquiéter, beaucoup de leurs analyses étant fondées sur les observations météo et la collecte de données satellites.

Dans tous les cas en France, la bande de fréquence de 26 GHz n’a pas encore été attribuée aux opérateurs, qui déploient ce nouveau réseau sur des bandes entre 3,4 et 3,8 GHz.

La 5G augmentera nos émissions de CO² et notre consommation électrique, alerte le Haut Conseil pour le Climat

C’est le cadeau high-tech à glisser sous le sapin de Noël version 2020 : un smartphone 5G (et le forfait qui va avec). Les promesses des opérateurs sont alléchantes : un « débit ultrarapide », une « fluidité incroyable », et tout cela avec une consommation d’énergie « plus responsable ». Un cadeau empoisonné pour la planète, si l’on en croit le Haut Conseil pour le climat (HCC). Dans un rapport publié samedi 19 décembre, le HCC sonne l’alarme. L’autorité indépendante estime que le déploiement de la 5G en France, qui a débuté cet automne, risque non seulement d’augmenter la consommation d’électricité, mais aussi d’accentuer significativement l’empreinte carbone du numérique. Et que, faute de mesures correctives, la 5G est donc susceptible de faire dérailler un peu plus la France de sa trajectoire de réduction des gaz à effet de serre (GES) pour atteindre l’objectif de la neutralité en 2050. Des conclusions qui pourraient fournir de nouveaux arguments aux organisations environnementales et aux maires (de Lyon, Lille ou Grenoble) qui réclament un moratoire.

Contrairement à ce que répètent les opérateurs, le HCC estime que l’impact carbone du déploiement de la 5G ne sera pas neutre. Selon ses calculs, il pourrait ajouter entre 2,7 millions de tonnes (Mt) et 6,7 Mt d’équivalent CO2 en 2030. « Une augmentation significative » par rapport à l’empreinte carbone actuelle du numérique, que le HCC évalue à environ 15 Mt d’équivalent CO2 en 2020, soit 2 % de l’empreinte carbone totale de la France (749 Mt éq CO2), ce qui correspond aux GES émis par le secteur aérien.

Trois scénarios (bas, moyen, haut) ont été envisagés pour parvenir à cette première évaluation. Ils prennent en compte les nombreuses « incertitudes » qui pèsent encore sur le déploiement de la 5G : niveau de couverture du territoire, renouvellement des terminaux, nouveaux usages et services.

Renouvellement accéléré des smartphones

Les trois quarts des émissions de GES supplémentaires induites par la 5G sont liées à la fabrication des équipements de réseau (davantage d’antennes), de centres de données (multiplication des data centers) et, bien sûr, des terminaux. Smartphones mais aussi casques de réalité virtuelle, objets connectés… leur renouvellement ou leur adoption pourraient se voir « accélérés », note le rapport. Ces équipements étant généralement fabriqués à l’étranger, ces émissions pourraient donc faire augmenter les émissions importées par la France de 1,8 Mt éq CO2 à 4,6 Mt éq CO2 en 2030.

Le quart restant est lié à aux usages qui seront faits de la 5G. L’expérience du déploiement des technologies numériques montre que les usages finaux sont « rarement ceux anticipés », mais que les possibilités techniques offertes sont « toujours utilisées », relève le HCC. Aussi, il note que la 5G « risque également d’augmenter les émissions liées à la production d’électricité en France » : de l’ordre de 0,8 Mt éq CO2 à 2,1 Mt éq CO2 en 2030. Une augmentation non négligeable sur un budget carbone pour la production d’énergie de 30 Mt éq CO2 la même année.

Le système d’échange de quotas d’émission (SEQE) européen garantit en théorie que le déploiement de la 5G s’insérera dans les quotas négociés mais « il ne garantit pas l’atteinte des objectifs de la France, et encore moins des budgets carbone sectoriels », alerte le HCC. Enfin, pointe le rapport, la 5G risque d’avoir « un effet important sur la consommation d’électricité en France ». Il estime, toujours selon les trois scénarios, entre 16 TWh et 40 TWh en 2030, soit entre 5 % et 13 % de la consommation nationale d’électricité du résidentiel et du tertiaire en 2019. De quoi, là aussi, remettre en cause la « cohérence » de la Programmation pluriannuelle de l’énergie.

Une proposition de loi sénatoriale

Très critique, le HCC regrette que l’attribution des nouvelles fréquences aux opérateurs par le gouvernement n’ait « pas fait l’objet d’une évaluation environnementale préalable » et que « seules les logiques de valorisation économique des fréquences pour l’Etat » ou de « compétitivité potentielle des entreprises françaises » aient été prises en compte. C’est pour combler en partie ce manque que le Sénat avait saisi en mars le Haut Conseil pour le climat, afin d’évaluer l’impact carbone du déploiement de la 5G.

Dans un communiqué, le président du Sénat, Gérard Larcher, souligne que les orientations du rapport « confortent la proposition de loi sénatoriale visant à réduire l’impact environnemental du numérique » à travers notamment la limitation du renouvellement des terminaux par la lutte contre l’obsolescence programmée, la fixation d’objectifs de réduction des impacts des réseaux ou l’inscription d’engagements environnementaux minimaux dans les cahiers des charges des fréquences qui restent à attribuer (autour de 27 GHz). Le Sénat doit examiner le projet le 12 janvier 2021.

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 17:57

Dans leur dernier rapport, les scientifiques de l’IPBES en appellent à transformer radicalement nos modèles économiques, agricoles et financiers, en réduisant notamment drastiquement l’élevage, et donc notre consommation de viande. Ce qui vient donner du grain à moudre aux mouvements véganes et végétariens en plein essor. Le point avec Jean-Marc Gancile, auteur de "Carnage". Entretien par Benjamin Joyeux pour sur le Green European Journal le 11 décembre 2020. Lire aussi Pour assurer la sécurité alimentaire mondiale malgré le réchauffement climatique, il faut changer notre alimentation selon le nouveau rapport du GIEC sur l’usage des terresEn 2050, nous serons 9,7 milliards d’humains… l’agroécologie peut parfaitement nous nourrir ! et Le « régime de santé planétaire » ? Des protéines végétales et un steak par semaine !

Antispécisme, écologie, comment en finir avec ce Carnage ?

Alors qu’en cet automne 2020, nous subissons la deuxième vague de Covid 19, une enquête de l’IPBES publiée fin octobre vient démontrer que prévenir les pandémies coûterait nettement moins cher que de tenter de limiter leurs ravages en attendant un vaccin. Pour cela, les scientifiques de l’IPBES en appellent à transformer radicalement nos modèles économiques, agricoles et financiers, en réduisant notamment drastiquement l’élevage, et donc notre consommation de viande. Ce qui vient donner du grain à moudre aux mouvements véganes et végétariens en plein essor, pourtant encore souvent caricaturés soit comme de doux dingues, soit comme de dangereux activistes radicalisés et voulant imposer leur mode de vie.  

C’est dans ce contexte que nous avons voulu interroger l’auteur et activiste de la cause animale Jean-Marc Gancille, dont le dernier ouvrage, Carnage, qui vient d’être publié en septembre 2020, jette un regard factuel sans aucune concession sur l’état du massacre du vivant à l’échelle du globe et en appelle à la fin de l’exploitation animale par des solutions concrètes radicales.  

Benjamin Joyeux: Votre livre Carnage s’inscrit logiquement dans votre parcours professionnel et personnel. Mais pourquoi ce livre maintenant, alors que de nombreux ouvrages traitent d’ores et déjà de la question ? Il manquait des informations scientifiques qui justifiaient d’un livre supplémentaire ? 

Jean-Marc Gancille: Il y a énormément d’arguments susceptibles de convaincre la majorité que nous sommes dans une société d’oppression et d’asservissement des animaux à tous les niveaux, mais ces niveaux ne sont pas perçus dans leur globalité. Chacun les voit séparément et les considère sous l’angle du divertissement, du monde sauvage, de l’alimentaire, de la captivité… Je trouve que nous manquons d’un tableau général de ce « carnage » mettant en perspective toutes ces multiples façons que nous avons de massacrer et de soumettre les animaux dans l’espace et dans le temps. Ce tout en niant leurs facultés cognitives et leur sentience, encore trop peu connues, avec beaucoup de dénis et de contrevérités qui circulent.  

J’ai ainsi essayé de dresser à la fois un constat implacable sur la situation et sur le fait qu’un certain nombre de postures sont aujourd’hui intenables dans tous les domaines pour démontrer, dans la lignée de mon précédent livre Ne plus se mentir, l’urgente nécessité de solutions radicales. Nous avons besoin d’ouvrir une fenêtre d’Overton sur la question animale, pour arrêter les petits pas et effectuer un grand saut dans un nouveau paradigme, celui de la considération totale envers ceux qui ont comme nous le droit d’exister. Ce livre est une tentative d’entrer dans ce nouveau paradigme, avec des idées et des mots à la fois grand public et sans concession, pour provoquer un déclic.  

Pour en finir avec l’anthropocentrisme ? Est-ce que les arguments rationnels en la matière sont suffisants ou ne faut-il pas envisager par exemple une nouvelle sacralité par rapport au vivant, quelque chose de plus spirituel ? 

Pour prendre conscience de l’importance de ces questions, tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Certains vont être beaucoup plus ouverts et réceptifs aux arguments spirituels, aux émotions… et d’autres comme moi vont être beaucoup plus attentifs aux arguments rationnels. Personnellement, j’ai besoin d’aller au fonds des sujets et de ce que la science dit aujourd’hui, comme sur la sentience animale ou sur les données statistiques quant à l’étendue des massacres à l’échelle globale.  

Il existe aujourd’hui toute une palette d’actions en faveur de la cause animale : végétarisme et véganisme, boycott, actions de libération, essais politiques ou philosophiques comme ceux de Corinne Pelluchon, etc. Cela permet déjà de se maintenir dans une sorte de dignité, à défaut de parvenir à l’objectif de mettre fin à ce carnage, parce que l’on estime en son for intérieur que c’est juste, dans le plus grand respect possible du vivant.  

En même temps, comme beaucoup de gens qui militent depuis longtemps pour la cause animale, je mesure à quel point les résistances sont fortes. Mais paradoxalement, c’est un domaine dans lequel les prises de conscience opèrent plus rapidement qu’ailleurs. Par exemple, au sein des jeunes générations, l’éthique animale semble progresser encore plus vite que l’éthique écologique, même si l’on met en avant en permanence Greta Thunberg et la « génération climat » et que la cause animale continue de susciter par ailleurs énormément de railleries. 

Si l’on fait la symétrie avec la lutte pour le climat, dont les précurseurs parlaient déjà dans les années 60, la prise de conscience semble désormais réelle. Alors que se déclarer végane aujourd’hui au nom de l’éthique animale reste un point de vue marginalisé. Comment expliquer ce différentiel entre la cause climatique d’un côté et la cause animale de l’autre ? Est-ce juste une question de temps ? 

Pourtant nous pouvons beaucoup plus concrètement et efficacement mettre en œuvre à l’échelle individuelle des convictions animalistes que pour répondre aux enjeux du carbone et de la crise climatique : rien ne nous oblige aujourd’hui à manger des animaux ou leurs sous-produits, alors que nous n’avons pas tellement les moyens de travailler et de vivre sans se chauffer, sans se déplacer, sans consommer un minimum…  Il me paraît plus facile de s’extraire d’une attitude oppressive par rapport aux animaux que de quitter du jour au lendemain un mode de vie fortement émetteur en CO2.  

Nous pouvons beaucoup plus concrètement et efficacement mettre en œuvre à l’échelle individuelle des convictions animalistes que pour répondre aux enjeux du carbone et de la crise climatique

La 6e extinction de masse des espèces serait plus facile à résoudre que la crise climatique ? 

Oui, paradoxalement ça pourrait aller plus vite, bien que ces deux crises soient intimement liées. Je reste assez sombre quant à notre avenir et notre destinée commune, mais si j’ai des motifs de satisfaction, c’est de voir à quel point les idées animalistes et antispécistes se propagent et ont des impacts infiniment plus élevés à l’échelle individuelle comparativement à la cause climatique, où pourtant on ne cesse par ailleurs d’appeler à la mobilisation.  

Une critique revient régulièrement à l’encontre des véganes et des antispécistes qui seraient les « idiots utiles du capitalisme », en permettant à l’agro-industrie de faire main basse sur la viande synthétique. Qu’en pensez-vous ? 

Ce sont des discussions que j’ai régulièrement avec des écologistes « mainstream », comme par exemple avec Benoît Biteau, paysan agronome et eurodéputé écologiste. Pour moi c’est un argument fallacieux, dans la logique de Jocelyne Porcher, de Paul Ariès et consorts.  

D’une part, je conteste formellement la contribution du petit élevage à la biodiversité, qu’il a à mon avis bien plus ruinée qu’autre chose. D’autre part, je pense que la question de la séquestration du carbone dans les prairies est très discutable : il y a beaucoup de controverses quant à la contribution de l’élevage, même dit « responsable », sur ces questions.  

Par ailleurs, je constate régulièrement que l’immense majorité des véganes ou des végétariens autour de moi ne consomment en général que très peu de produits industrialisés. Il y a donc un discours dominant qui ne colle pas avec la réalité que je peux empiriquement observer. En cherchant à en savoir plus, je suis tombé sur quelques articles particulièrement éclairants (quelques liens sont dans Carnage) : les fabricants de viande synthétique admettent eux-mêmes très clairement que leur marché cible, ce sont les omnivores qui par mauvaise conscience ont envie de trouver des substituts ponctuels à la viande. Car généralement, quand on fait définitivement une croix sur la viande, ce n’est pas pour la retrouver dans son assiette sous une apparence différente.  

En plus, ce discours des « véganes faisant le jeu de l’industrie » nourrit le paradigme dominant selon lequel il peut y avoir un élevage « responsable ». Cela déculpabilise l’immense majorité qui continue à manger de la viande et qui, comme tout le monde le sait, s’approvisionne toujours chez un « petit boucher local qui fait de la viande bio et qui est très sympa ». C’est hypocrite et porteur d’une bonne conscience séparant les « méchants » industriels des « gentils » petits éleveurs qui tuent « dignement ». Or on ne peut pas tuer « dignement ».  

Rappelons-le, ce n’est plus une nécessité vitale dans nos pays occidentaux de manger de la viande. Cela me désole d’avoir à batailler sur ce sujet avec des écologistes, comme à la commission animale d’Europe Ecologie Les Verts par exemple, qui a réussi à promouvoir le concept d’« élevage éthique » pendant la dernière campagne des municipales.  

Ces fortes résistances dans les milieux écolos, en ne considérant toujours pas le droit à vivre des animaux non-humains, dessert à mon sens au-delà de la cause animale toute la cause de l’écologie. 

Jean-Marc Gancile

Jean-Marc Gancile

Du coup, des divisions idéologiques se creusent au sein de l’écologie politique. Or tout le monde ne devrait-il pas essayer de s’entendre pour faire cause commune, étant donné l’état actuel du vivant sur la planète ? Comment faire convergence ?  

J’ai été très longtemps partisan d’une forme d’alliance entre ceux qui sont sensibles à l’éthique animale et le mouvement paysan anti-industrialisation, persuadé que l’on pouvait à minima se rejoindre sur cette cause première. Mais tandis que L214 par exemple a initié des tribunes pour appeler à cette forme de convergence dans une logique progressiste pour arriver à régler à minima un certain nombre de situations indécentes, beaucoup d’écologistes n’étaient même pas en capacité d’entendre ce discours-là, ayant encore en tête l’idée que tuer un animal sans nécessité peut être tolérable et se justifier. On ne peut pas cadencer ou morceler cette lutte de l’éthique animale en partant d’un présupposé si différent.   

N’y a-t-il pas également un prisme français autour de la culture de la viande qui fait que même chez les écologistes, il y a une plus grande difficulté à faire entendre la cause animale, notamment par rapport aux pays scandinaves ou anglo-saxons ?  

J’ai de la famille en Allemagne et je constate en effet qu’il y a là-bas une propension plus grande d’écologistes qui sont simultanément véganes ou végétariens. Dans les pays scandinaves également, quand on rencontre des écologistes, ils sont la plupart du temps partisans de la végétalisation de leur alimentation. Pour eux, c’est une évidence ! Il y a donc c’est vrai un contexte français particulier lié à ce patrimoine culinaire mythifié autour de ses paysans qui provoque des résistances et des clivages irrémédiables. Plus largement, c’est sans doute plus difficile de convaincre dans les pays latins qui se targuent d’un certain « art de vivre ». Ce qui me laisse pantois, c’est que ce sont ces soi-disant « bons vivants » qui sont quand même ceux qui tuent le plus. 

Je voudrais également ne pas oublier la pêche, car il y aurait là-aussi une petite pêche « vertueuse » face aux « méchants industriels qui videraient les océans ». C’est en grande partie vrai sur les méchants industriels, mais il faut également déconstruire l’idée selon laquelle la petite pêche serait vertueuse. Des militants écologistes revendiquent une pêche durable et responsable, en s’appuyant notamment sur des associations comme BloomCharles Braine par exemple, petit pêcheur de son état et militant à Place Publique, en est un bon exemple. On peut très bien discuter avec lui, mais il reste dans le refus de creuser la question philosophique du fait de tuer sans nécessité. Alors que l’on sait désormais, statistiques à l’appui (auxquelles je fais référence dans le livre), que la petite pêche et la pêche industrielle prélèvent autant de tonnages de poissons pour l’alimentation humaine. Il n’y a donc pas à mythifier une petite pêche vertueuse, finalement aussi délétère pour l’effondrement des écosystèmes marins, ou ce qu’il en reste. C’est un autre combat moins médiatisé, mais parfois tout aussi désespérant quand on voit les résistances et les niveaux d’argumentation.  

En gros pour vous, c’est le discours welfariste et utilitariste qui serait le discours le plus « idiot utile du capitalisme » ? 

Absolument ! On peut le dire comme ça.  

En page 165, vous parlez pourtant de réconcilier écologie et animalisme. Alors que faire ? 

C’est un paragraphe que j’aurais voulu fouiller encore davantage. Il y a toute la réflexion de Thomas Lepeltier très intéressante sur le sujet. Celui-ci pointe notamment toutes ces contradictions qui font qu’aujourd’hui, il y a un mouvement écologiste globalement en résistance face aux idées antispécistes, campant sur des positions utilitaristes dans une sorte de déni de la souffrance. Un discours se développe dangereusement sur la possibilité de continuer à massacrer les animaux, mais de façon « écolo », avec des pseudos solutions : des petits éleveurs qui prétendent contribuer à la sauvegarde de la biodiversité et à la réduction des émissions de CO2 et des petits pêcheurs qui prétendent que les prélèvements qu’ils occasionnent dans les océans n’ont pas d’impact sur la chaîne trophique et sur l’effondrement des systèmes marins. Or ce discours permet surtout de ne rien changer. 

Un discours se développe dangereusement sur la possibilité de continuer à massacrer les animaux, mais de façon « écolo »

N’allons-nous pas nous retrouver dans une injonction contradictoire totale ? Car les jeunes générations sont de plus en plus attachées à l’éthique animale, et on le voit dans les sondages, finissent par voter pour les écologistes officiels. Certes il y a des tensions permanentes, mais comment aujourd’hui espérer quand même pouvoir faire convergence ? 

Il y a deux choses : est-ce qu’on va pouvoir convertir les écologistes à l’animalisme ? Si j’en juge par un certain nombre de groupes sur les réseaux sociaux réceptifs à des arguments comme le groupe Transition 2030, composé de collapsologistes, d’écologistes radicaux… on y observe de plus en plus d’intérêt pour l’animalisme et une remise en cause des idées reçues qui donne de l’espoir. Mais des résistances phénoménales et un clivage profond demeure entre ceux qui n’ont que le carbone en tête et tous ceux qui se préoccupent davantage des questions éthiques de souffrance animale. Cet antagonisme est difficilement réconciliable.  

En France, on ne pourra sans doute pas rendre Europe Ecologie Les Verts antispéciste et il y aura de plus en plus de mouvements qui porteront ces idées (Parti animalisteREV…) et grignoteront sur l’électorat écologiste majoritaire. Même si ce mouvement reste marginal, il n’est plus anodin.  

Je souhaiterais vraiment que les écologistes se retrouvent sur l’essentiel, mais malheureusement l’essentiel n’est pas là. On ne peut pas mettre de côté ce carnage animal actuel au nom du rassemblement, c’est de plus en plus clivant.  

Pour en finir avec l’anthropocentrisme, comme vous en appelez dans votre livre, comment faire alors, à l’échelle individuelle comme collective ? 

La solution première la plus évidente est de cesser immédiatement toute consommation de chaire animale et de sous-produits issus des animaux. Il s’agit ensuite de refuser de cautionner tout ce qui va dans le sens de l’asservissement et de la domination des animaux, comme par exemple boycotter absolument les zoos, les delphinariums, tous les parcs d’attraction dans lesquels des animaux sont maintenus en captivité la plupart du temps dans des conditions indignes et martyrisés pour obéir. On peut également s’engager dans tous les combats s’inscrivant dans ces idées, sans endosser pour autant un costume de guérillero. Il y a beaucoup de possibilités d’agir auprès d’associations comme L214Sea Shepherd269 Life libération animale… Nous avons par exemple créer avec plusieurs associations le collectif Rewild de lutte contre la captivité afin de rachetele zoo de Pont-Scorff en Bretagne pour en faire un centre d’accueil et de sauvegarde des animaux sauvages (Rewild Rescue Center). C’est une action qui suscite beaucoup d’adhésion populaire et qui remet en cause un certain nombre de fondements de l’industrie du divertissement et de la captivité.  

Il faut évidemment refuser la chasse et la corrida. Il ne faut rien lâcher et continuer de tenir tête en argumentant rationnellement sur des faits avérés, comme le fait très bien par exemple par son travail l’autrice et illustratrice Florence Dellerie.  

Il est également nécessaire autant que faire se peut de limiter les interactions avec les animaux sauvages pour leur permettre de retrouver leur souveraineté, car on ne cesse d’empiéter sur leurs espaces. Il y a par exemple une recherche effrénée d’interactions avec les animaux sauvages pour des selfies qui est non seulement grotesque mais avant tout préjudiciable. Les animaux ont surtout besoin qu’on leur fiche la paix. 

Interview réalisée par téléphone en août 2020 

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