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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 13:10

Trois organisations de protection de la nature ont boycotté une rencontre du Conseil national de la transition écologique pour exprimer leurs inquiétudes. Alors que le gouvernement prévoit d’autoriser le recours aux néonicotinoïdes pour les betteraviers, les écologistes rappellent les risques que ces insecticides neurotoxiques font peser sur la biodiversité, justifiant leur interdiction en 2018. D’après Stéphane Foucart et Perrine Mouterde pour Le Monde, Corine Lepage pour Reporterre, 31août, 3 septembre 2020. Lire aussi Interdits depuis 2013, les pesticides néonicotinoïdes continuent à tuer les abeilles, Les insectes pourraient disparaître de la planète d’ici 100 ans, L’Europe interdit trois pesticides néonicotinoïdes dangereux pour les abeilles et Ce que les abeilles murmurent à l’oreille des humains.

Le président de la Ligue pour la protection des oiseaux, Allain Bougrain-Dubourg, lors d’une marche pour le climat à Paris, en décembre 2018. JACQUES DEMARTHON / AFP

Le président de la Ligue pour la protection des oiseaux, Allain Bougrain-Dubourg, lors d’une marche pour le climat à Paris, en décembre 2018. JACQUES DEMARTHON / AFP

C’est le dossier des néonicotinoïdes qui a déclenché leur prise de parole, mais cela aurait tout aussi bien pu être un autre sujet. Trois organisations de défense de l’environnement ont refusé de participer à un Conseil national de la transition écologique (CNTE), mardi 1er septembre, pour dénoncer « une série de régressions environnementales, le poids des lobbys agricoles et cynégétiques et le peu de cas fait aux corps intermédiaires ». « C’est un peu comme si on donnait un avertissement à l’élève Macron en ce jour de rentrée », lance Arnaud Schwartz, le président de France nature environnement (FNE).

La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), les Amis de la Terre et la FNE étaient conviées, en tant que membres du collège des ONG du Conseil, à une réunion consacrée à la présentation du projet de texte entérinant la dérogation à l’interdiction des pesticides néonicotinoïdes et à une rencontre avec des représentants de la convention citoyenne pour le climat. « Nous boycottons ce rendez-vous parce qu’il y a une multiplication d’actes insidieux qui visent à détricoter systématiquement le droit de l’environnement et les dispositifs de participation citoyenne, explique M. Schwartz. Et le grand public ne s’en rend pas forcément compte. »

« J’observe un décalage très fort entre la perception de la société sur la question du climat, de la biodiversité et du bien-être animal et la manière dont l’exécutif reste indifférent à ces préoccupations, ajoute le président de la LPO, Allain Bougrain-Dubourg. Nous sommes là pour rappeler la volonté de cette société. »

Réautorisation partielle des néonicotinoïdes

Le ministère de l’écologie s’est dit « déçu » de l’absence des associations. « Nous avons choisi de leur présenter ce projet de loi, alors que ce n’était pas une obligation, explique-t-on dans l’entourage de Barbara Pompili. Et il est excessif de dire que rien n’est fait en matière d’environnement : la suspension du piégeage à la glu est une victoire sur un sujet porté historiquement par la LPO. »

Si le Fonds mondial pour la nature (WWF) ou Humanité et biodiversité n’ont pas boycotté la séance, ces associations affirment partager « le ras-le-bol » des trois ONG. « Nous avons fait le choix d’être présent au CNTE pour faire entendre nos arguments lors des échanges, dont le compte rendu sera transmis aux députés et aux ministres », précise Arnaud Gauffier, le directeur des programmes du WWF France.

Outre la réautorisation, pour l’heure partielle, des néonicotinoïdes, à laquelle elles sont opposées, les organisations environnementales craignent que les propositions de la convention citoyenne soient affaiblies lors de leur réécriture par le gouvernement. Elles s’inquiètent par ailleurs de la multiplication des agressions à l’encontre des militants d’ONG.

Simplification de la procédure d’autorisation environnementale, levée des contraintes environnementales pour la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris ou pour l’organisation des Jeux olympiques de 2024… Parmi ce qu’elles qualifient de reculs en matière de protection de la nature, les ONG mentionnent aussi les attributions croissantes octroyées aux préfets : un décret du mois d’avril a pérennisé et généralisé le pouvoir de dérogation aux normes qui n’était jusqu’ici accordé qu’à titre expérimental.

« Cadeaux » au monde cynégétique

Les normes environnementales sont particulièrement concernées. Parmi les sept sujets pour lesquels cette dérogation peut s’exercer figurent l’aménagement du territoire et la politique de la ville, l’environnement, l’agriculture et la forêt, et la construction, le logement et l’urbanisme. Un rapport du Sénat de juin 2019 notait d’ailleurs que lors de la phase d’expérimentation, les dérogations ont porté avant tout sur des dossiers de subventions et d’environnement.

Concernant la chasse, les organisations ont regretté, une nouvelle fois, les « cadeaux » faits par le président de la République au monde cynégétique depuis son arrivée au pouvoir : baisse du prix du permis, extension de la chasse au sanglier, arrêtés autorisant la chasse d’espèces en danger… Si le piégeage à la glu a été suspendu, la chasse à la tourterelle, dont la population est en net déclin, vient d’être de nouveau autorisée.

« Aujourd’hui, une victoire c’est lorsqu’on empêche la nature de perdre, déplore Allain Bougrain-Dubourg. Sur la protection de l’environnement, je me sentais plus proche d’un Valéry Giscard d’Estaing, un chasseur mais avec lequel je pouvais travailler, que d’Emmanuel Macron, qui est complètement hors-sol sur ces sujets. »

En dépit de leurs griefs, les ONG se disent toujours ouvertes au dialogue et réaffirment leur soutien à Barbara Pompili, qui a, selon elles, largement prouvé son engagement sur ces questions dans le passé. « Le problème, c’est qu’on a l’impression que le ministère de l’écologie n’a que trop rarement son mot à dire, juge Alma Dufour, chargée de campagne surproduction aux Amis de la Terre. Sur les moratoires sur les entrepôts d’e-commerce, par exemple, tout est bloqué au niveau de l’Elysée. »

Une polémique ravivée

Le projet de loi ouvrant la voie à des dérogations autorisant le recours aux néonicotinoïdes a été présenté jeudi 3 septembre, en conseil des ministres. Annoncé début août comme une mesure de soutien aux planteurs de betteraves à sucre – dont les cultures sont touchées par une maladie transmise par un puceron –, le texte a été divulgué le 1er septembre devant le Conseil national de la transition écologique (CNTE) et suscite une vive opposition des organisations non gouvernementales (ONG) et des milieux écologistes.

Mi-août, dix-huit ONG et syndicats agricoles avaient déjà protesté dans une lettre au ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, se déclarant « scandalisés » par la volonté du gouvernement de remettre en circulation ces insecticides – interdits depuis 2018 en raison des risques qu’ils font peser sur les abeilles, les insectes pollinisateurs et la biodiversité en général. Avec la publication du projet de texte, les ONG redoutent désormais que de telles dérogations soient également octroyées à d’autres secteurs.

Le projet de loi – dans sa version soumise au CNTE – ne restreint pas formellement les dérogations possibles à la seule betterave. Au ministère de la transition écologique, on se défend vivement de toute intention cachée. « Il est exact que le projet de loi ne restreint pas les dérogations à la betterave mais une telle précision, si elle était inscrite dans la loi, induirait le risque que le Conseil d’Etat y voit une rupture d’égalité devant la loi », dit-on au ministère, où l’on assure que seule la betterave sera, in fine, concernée et qu’aucune autre filière ne bénéficiera de cette exception.

Pompili en première ligne en 2016

Ce n’est pas faute d’une volonté : début août, au lendemain de l’annonce du gouvernement d’accéder à la demande des betteraviers, l’Association générale des planteurs de maïs (AGPM) avait manifesté par un communiqué son désir de bénéficier du même régime de dérogations. L’argument juridique n’est-il qu’un prétexte à laisser la porte ouverte à d’autres réautorisations ?

« Le règlement européen sur les pesticides dispose que les dérogations sont accordées au cas par cas, confirme l’avocat Arnaud Gossement, spécialiste de droit de l’environnement. Le projet de loi faisant explicitement référence à ce règlement, il n’était pas possible de contourner ce principe, en restreignant a priori toute dérogation à un seul type de culture. »

Pour autant, dit-on au ministère de l’agriculture, des modifications de dernière minute au texte du projet de loi ne sont pas à exclure avant sa présentation en conseil des ministres. Le sujet, d’une sensibilité extrême dans l’opinion, est source d’embarras : en 2016, alors députée, l’actuelle ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, avait porté l’interdiction des « néonics », fustigeant avec force toute idée de permettre des dérogations au-delà de la date limite de 2020.

Selon la filière betteravière, aucune alternative aux néonicotinoïdes n’est aujourd’hui disponible pour lutter contre le puceron vert du pêcher, un ravageur qui transmet une maladie virale aux plants de betterave, réduisant fortement les rendements.

Dans son communiqué du 6 août, le ministère reprenait les chiffres de la filière et annonçait une réduction de 30 % à 50 % des récoltes dans les parcelles touchées. Au cours de la réunion du CNTE, raconte Sandrine Bélier, directrice de l’ONG Humanité et Biodiversité, « on nous a présenté des chiffres de 40 % à 70 % de pertes de rendements mais il y a eu des discussions sur ces chiffres car on ne sait pas d’où ils viennent ».

Protéger une filière

Pour le ministère de l’agriculture, il en va de la survie des planteurs de betteraves mais aussi de toute la filière aval, dont vingt et une usines sucrières et quelque 40 000 emplois au total. « Nous prenons des mesures circonstancielles devant une situation, sans volonté de faire courir des dérogations au-delà de 2023 », insiste-t-on Rue de Varennes.

Du côté des associations, on rétorque que les néonicotinoïdes seront utilisés par défaut, sur la quasi-totalité des surfaces de betterave conventionnelle, soit plus de 400 000 hectares, le traitement étant appliqué en enrobage des semences, sans savoir a priori si les ravageurs ciblés se trouvent effectivement sur les parcelles.

« On nous a dit que l’objectif du texte est de pérenniser la filière sucre et qu’en contrepartie 5 millions d’euros seraient investis dans la recherche pour trouver des solutions alternatives, rapporte Sandrine Bélier. Pourquoi ces investissements n’ont-ils pas été faits de façon préalable avec un peu d’anticipation ? Les ONG ont demandé qu’il y ait une condition de résultats : qu’on n’investisse pas 5 millions d’euros pour nous dire ensuite qu’on n’a rien trouvé. »

Pour Delphine Batho, députée (Génération Ecologie) des Deux-Sèvres, « le secteur betteravier a eu plusieurs années pour s’adapter et trouver des alternatives mais il n’a rien fait car il a toujours vécu avec la perspective de parvenir à contourner l’interdiction des néonics : depuis 2016, ce sont systématiquement les mêmes arguments qui sont mis en avant pour réintroduire ces substances ».

Le mouvement présidé par Mme Batho souhaite réunir, dans les prochains jours, l’ensemble des partis politiques et des syndicats autour de la question posée par le projet de loi du gouvernement. « Ce n’est pas un enjeu partisan, c’est une question de défense du vivant qui concerne chacun de nous », plaide la députée des Deux-Sèvres.

« Obscurantisme »

A l’heure actuelle, les principaux néonics – en particulier ceux qui devraient être utilisés par les betteraviers dès 2021 – sont interdits depuis 2018 au niveau européen. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a jugé que tous leurs usages présentaient un risque pour les abeilles et/ou des pollinisateurs sauvages. Dans le cas de la betterave, récoltée avant floraison, le risque principal identifié par l’EFSA est celui des cultures ultérieures sur les parcelles traitées : des plantes mellifères poussant sur des sols contaminés peuvent présenter un risque pour les pollinisateurs.

Au ministère de la transition écologique, on assure qu’une expertise sera demandée pour évaluer la persistance des produits utilisés dans les sols et définir les délais au terme desquels des cultures mellifères pourront être plantées sur les parcelles de betteraves traitées.

Au-delà des effets sur les abeilles, une littérature scientifique considérable documente toutefois les effets délétères des néonics sur l’ensemble des écosystèmes. Des centaines d’études publiées ces dernières années montrent, au-delà du doute raisonnable, toute l’ampleur des dégâts que ces substances occasionnent non seulement sur les insectes pollinisateurs, mais aussi, et surtout, sur l’ensemble des arthropodes, sur les oiseaux des zones agricoles, sur les organismes aquatiques, etc.

« Ce projet de loi est fondé sur une forme d’obscurantisme, juge Mme Batho. Il ignore les données scientifiques disponibles et passe en particulier sous silence le phénomène de disparition des insectes auquel nous assistons. »

Une œuvre de déconstruction systématique du droit de l’environnement

Depuis trois ans, les reculs ont été permanents, dans tous les domaines. La crise du Covid a été l’occasion d’apporter un élément décisif à cette œuvre de déconstruction en instaurant le droit de l’environnement à géométrie variable ou encore l’application des normes environnementales à option.

En effet, et contrairement à ce qui avait été indiqué, si la loi sur l’état d’urgence sanitaire a prévu que les dispositions de nature sanitaire s’arrêteraient avec la fin de la pandémie, il n’en va pas du tout de même des dispositions de nature économique qui, elles, ont une vocation pérenne, ce qui pose un très sérieux problème de droit ainsi qu’on le verra ci-dessous. Dans ce cadre, le décret du 8 avril 2020 a autorisé les préfets à déroger à toute une série de normes principalement environnementales : aménagement du territoire et politique de la ville, environnement agriculture et forêt, construction logement, urbanisme, protection et mise en valeur du patrimoine culturel. Ce décret dans son article 2 met quatre conditions à la dérogation :

  • être justifié par un motif d’intérêt général et l’existence de circonstances locales. Mais, il va de soi que tout motif économique est considéré aujourd’hui comme un motif d’intérêt général ;
  • Avoir pour effet d’alléger les démarches administratives et de réduire les délais de procédure. C’est évidemment cet objectif qui permet de supprimer chaque fois que c’est possible procédure de concertation de consultation et même des enquêtes publiques remplacées désormais par de simples consultations par Internet (là aussi une conséquence du Covid) ;
  • être compatible avec les engagements européens et internationaux de la France. C’est une pétition de principe car en réalité c’est impossible pour les raisons qui seront expliquées ci-dessous. Cette formule est simplement inscrite pour laisser supposer aux instances communautaires que nos engagements seront tenus ;
  • ne pas porter atteinte aux intérêts de la défense de la sécurité des personnes et des biens ni une atteinte disproportionnée aux objectifs poursuivis par les dispositions auxquelles il est dérogé. C’est probablement la disposition la plus scélérate car par définition, les dispositions de nature environnementale et sanitaire (car l’un va souvent avec l’autre) ont précisément pour objet d’assurer la sécurité des personnes et des biens. De plus, lorsque l’on prend conscience de la gravité de la situation climatique et de celle de la biodiversité, toute atteinte constitue à l’évidence une atteinte à la sécurité des personnes et des biens. Quant à la disproportion, elle est évidemment à la bonne grâce du préfet, lequel en règle générale, trouve rarement disproportionnée une atteinte à l’environnement.

Ainsi, la pandémie a-t-elle été l’occasion pour le gouvernement de mener à son terme cette demande pressante de lobbies économiques et financiers de se voir débarrassé des contraintes environnementales prévues par les textes.

Il fallait parachever cette œuvre. C’est désormais chose faite avec une instruction du 6 août 2020 adressée par le Premier ministre aux préfets, instruction de nature réglementaire compte tenu de son auteur et donc susceptible de recours.

Cette instruction est instructive à deux niveaux :

  • tout d’abord, le point 4 intitulé « domaines d’intervention exclus de ce droit dérogation » permet d’intervenir en matière de sécurité (ce qui est normalement exclu par le décret) dans la mesure où cette notion se retrouve en matière environnementale, sanitaire d’urbanisme, de construction, etc. Le texte précise : « Ce n’est pas parce qu’une réglementation a une incidence sur la sécurité que la dérogation n’est pas envisageable. C’est la dérogation elle-même qui ne doit pas porter atteinte à la sécurité. » C’est absurde. En effet, les normes sont précisément faites pour assurer la sécurité. Dès lors, le seul fait d’y déroger est une atteinte à la sécurité sauf si la norme est inutile, mais alors il ne s’agit plus de dérogation, mais de poser la question de l’utilité de la norme, ce qui est différent ;
  • mais surtout, cette instruction montre l’immense gêne des services juridiques par rapport à ce texte manifestement illégal et probablement inconstitutionnel. En effet, le point 5, intitulé conditions de mise en œuvre du droit de dérogation, exige une analyse juridique approfondie préalable à toute décision dérogation avec un bilan coûts/avantages de la mesure de dérogation, une estimation des risques juridiques et une évaluation en termes de cohérence de l’action publique. Les secrétariats généraux des ministères intéressés doivent être informés systématiquement en amont de la prise d’un arrêté préfectoral et un appui juridique peut être donné aux services de l’État.

La prétendue politique écologique du gouvernement répond à la demande pressante des lobbies économiques et financiers de se voir débarrassé des contraintes environnementales 

Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement que l’État est parfaitement conscient de la parfaite illégalité de ces dispositions.

D’une part, la plupart des textes environnementaux sont des applications des dispositions du droit communautaire et la France est déjà sur la sellette pour les modifications auxquelles elle a procédé en ce qui concerne par exemple la réduction drastique du champ de l’étude d’impact. En conséquence, déroger à des normes qui sont déjà réduites par rapport à ce qu’elles devraient être n’est pas possible au regard du droit communautaire.

En second lieu, le principe de non-régression ne peut pas accepter la non-application de normes environnementales laquelle par définition constitue une régression.

En troisième lieu, l’égalité des citoyens devant la loi ne peut pas admettre que selon le bon vouloir de telle ou telle administration, la loi soit appliquée ou qu’elle ne le soit pas. C’est une violation flagrante du principe d’égalité devant la loi.

Puis, le Conseil de l’Europe a rédigé le 7 avril 2020 dans le cadre de la crise Covid une boîte à outils précisant les mesures qui pouvaient être prises en respectant la Convention européenne des droits de l’Homme et celles qui ne le pouvaient pas . Dans ce document, il est précisé que même en situation d’urgence l’État de droit doit prévaloir et le point 2 du texte précise : « Durant l’état d’urgence, non seulement le pouvoir de l’exécutif de légiférer devrait être limité à la durée de l’état d’urgence mais les mesures législatives adoptées durant l’état d’urgence devraient aussi prévoir des échéances claires au-delà desquelles ces mesures exceptionnelles deviendraient caduques. » En conséquence, cette dérogation pérenne aux normes environnementales intervenues pendant la crise du Covid ne paraît pas compatible avec la position prise par le Conseil de l’Europe et par voie de conséquence ne respecte pas les engagements internationaux de la France.

Enfin, et selon la fable bien connue de l’arroseur arrosé, l’immense insécurité juridique qui va résulter de cette nouvelle organisation risque bien de se retourner contre ceux-là mêmes qui l’auront inspiré car, les entreprises titulaires de dérogation n’auront aucune sécurité juridique sur l’autorisation dérogatoire qui leur aura été délivrée.

Mais en attendant, il serait bon que nos concitoyens prennent conscience de l’immense manipulation dont ils sont l’objet en ce qui concerne la prétendue politique écologique du gouvernement et en tirent toutes les conséquences. Il serait bon également que toutes les associations qui luttent en faveur de l’environnement se réunissent pour, au-delà de leurs champs de compétences divers et de leur présupposé, attaquer l’instruction (puisque le délai de recours contre le décret est passé) de manière à essayer de mettre un terme à cette entreprise de démolition qui nous éloigne chaque jour davantage des choix raisonnables que nous devrions faire.

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29 août 2020 6 29 /08 /août /2020 09:09

C’est le titre d’un des derniers textes de Baptiste Morizot, dans son recueil « Manières d’être vivant » (Actes Sud, 2020), celui que je vous recommande le plus chaudement, qui doit aussi paraître dans Terrain - anthropologie et sciences humaines. Compte-rendu de lecture croisé et extraits avec Frédéric Joignot (blog sur www.lemonde.fr) et Pierre Hemptinne (www.pointculture.be). Lire aussi Baptiste Morizot, un philosophe « sur la piste animale ».

Baptiste Morizot - Manières d'être vivant

Baptiste Morizot - Manières d'être vivant

Dans ce livre de trappeur d’existences, Baptiste Morizot raconte les activités des oiseaux migrateurs et des loups en France à travers des récits de terrain – il suit les meutes à ski, de nuit… – riches de détails naturalistes, précis, ressentis, mais aussi de remarques philosophiques précieuses, tant il se montre soucieux de décrire la façon singulière qu’ont les autres espèces de vivre le monde et d’occuper l’espace-temps – et cela s’éprouve jusque dans sa manière d’écrire qui est par moment comme baignée par l’énergie animale.

Pour Baptiste Morizot, le drame environnemental que nous vivons aujourd’hui, « qui met en danger le sort des générations futures et les bases mêmes de notre subsistance », ce tragique désastre affectant à la fois les espèces survivantes et les sociétés humaines a pour fondement philosophique une altération sans précédent de « nos relations au vivant » – un desséchement fatal de notre rapport empathique à la biosphère et à tout ce qui y vit et y meurt, faune, flore, rivières, mers et océans. Il parle d’une « crise de la sensibilité » majeure,  d’« un appauvrissement de ce que pouvons sentir, percevoir, comprendre et tisser à l’égard du vivant. Une réduction de la gamme d’affects, de percepts, de concepts et de pratiques nous reliant à lui. » Un constat déchirant.

Cette crise profonde d’écoute, d’intérêt, d’émerveillement devant ce qui vit relève de causes multiples… L’urbanisation galopante a coupé des millions d’humains, et les dirigeants de notre monde, de l’expérience sensible de la nature… « La frénésie extractiviste et financiarisée de l’économie politique dominante » a transformé la biosphère en une « réserve de ressources à disposition« , jusqu’à leur épuisement… Un humanisme borné, intéressé, autocentré, fondant fièrement l’exception humaine (en divinité ou en liberté), nous a rendu aveugle à notre interdépendance et notre sujétion d’avec la Terre…

La biosphère et les innombrables entités non-humaines qui la peuplent, la constituent et la maintiennent en vie sont tombés « en dehors du champs de l’attention collective et politique, en dehors du champs de l’important« . Ce faisant, l’existence même de la nature a perdu « toute consistance ontologique ». Elle est reniée, méprisée, déconsidérée, exploitée. Elle est devenu « un décor » pour les citadins pressés et un gisement pour les industriels. Un extérieur.

Baptiste Morizot

Baptiste Morizot

Les loups : « Pister est une expérience décisive pour apprendre à penser autrement car, lorsqu’on est dehors à flairer les indices ... »

Baptiste Morizot nous emmène avant tout avec lui, en montagne, dans la neige, le jour comme la nuit. Il s’agit de trouver des traces de loups – solitaires ou en meute – et de les suivre, de les interpréter, se les représenter en train de se déplacer, de flairer, jouer, penser, communiquer, baliser le territoire, s’organiser. Il nous initie à un « style d’attention » où « l’on est tout le temps en train d’engranger des signes, tout le temps en train de faire des liens, en train de noter des éclats d’étrange, et d’imaginer des histoires pour les rendre compréhensibles, pour déduire ensuite les effets visibles de ces histoires invisibles, à chercher désormais sur le terrain. » (p.139). C’est une attention orientée vers les traces de l’animal que l’on veut étudier, mais aussi, pour mieux en pressentir les mobiles, vers tout ce qui se tisse entre l’animal et son environnement, et ensuite, ce qui se tisse entre les signes laissés par le loup, ce qu’il tisse dans le paysage et ce qu’y tisse aussi celui (ou celle) qui le piste. Les signes du loup rencontrent les systèmes symboliques humains, ses appareils cognitifs, ses appareils traducteurs. « On » ressemble aux êtres vivants que l’on suit, que l’on essaie de comprendre et d’observer au plus près. Exploration d’empathies.

« Ce style d’attention se déploie au-delà et en dehors du dualisme moderne des facultés, qui oppose la sensibilité au raisonnement. Pister est une expérience décisive pour apprendre à penser autrement car, lorsqu’on est dehors à flairer les indices, on ne se débarrasse pas de la raison pour devenir plus animal (dualisme moderne avec inversion du stigmate), on est simultanément plus animal et plus raisonnant, plus sensible et plus pensant. »

Au fil des heures de pistage et surtout d’affût, l’observation au plus près – une sorte de vie partagée – provoque de fertiles décentrations. Ainsi, si l’auteur imite assez bien le hurlement pour que les loups lui répondent, il apprend vite qu’ils ne sont pas dupes. Il est plus que probable que « ce loup qui me répond me prend littéralement pour un barbare, c’est-à-dire un de ces êtres dont il ignore encore si oui ou non ils sont capables de parler, c’est-à-dire de parler sa langue. C’est lui qui se demande si je suis un barbare. Il hurle, je réponds, je semble parler, mais il est perplexe, peut-être ne sont-ce là que des borborygmes : il répond pour s’en assurer, il dialogue quelques instants pour savoir si je sais dialoguer, si tout cela a du sens, ou si c’est un malheureux malentendu. » (p.51).

Le sel et l’évolution : « Ce besoin actuel de sel, d’eau salée destinée à gorger les tissus vivants, est le souvenir organique de la mer emmenée avec nous sur la terre »

« Notre besoin de sel, en fait, est un héritage secret de notre long passé aquatique: de ces quelques milliards d’années où nos ancêtres ont vécu dans un milieu aquatique dont la salinité était forte. Ce faisant, ils incorporaient dans leurs échanges avec le milieu une eau salée, au point de devoir réguler leur salinité interne. L’évolution a saisi cette opportunité pour utiliser les forces électriques des ions sodium, de manière à faire fonctionner les pompes à circulation de matière et d’énergie qui fondent le métabolisme de l’organisme humain actuel. Ce besoin actuel de sel, d’eau salée destinée à gorger les tissus vivants, est le souvenir organique de la mer emmenée avec nous sur la terre. Au Paléozoïque, vers la fin du Dévonien, il y a trois cent soixante-quinze millions d’années environ, lors de la terrestrialisation, les tétrapodes qui sont nos ancêtres sont sortis de l’eau pour explorer la terre ferme. Mais la mer est restée au-dedans comme un souvenir de chair, incorporée en nous sous la forme des besoins en sel nécessaires pour fonctionner, c’est-à-dire pour vivre. Comme ces aqueducs antiques oubliés, qui servent de fondation à une ville nouvelle. »

De même que le tétrapode, sortant de l’eau, ne pouvait imaginer déboucher sur l’humain, pouvons-nous seulement prévoir ce que l’évolution nous réserve sur le long terme ? Alors que les autres espèces continuent elles aussi à évoluer, à former des intelligences adaptées à leurs conditions de vie, comment croire que l’humain serait l’aboutissement de la chaîne évolutive, allant des organisations les plus frustes aux plus complexes ? Quitter l’anthropocentrisme, c'est encourager un autre regard sur le vivant, sur les convergences entre espèces dont dépend notre avenir.

« Nous ne sommes pas le coup de dés unique qui a fait émerger l’intelligence, nous sommes une de ces formes parmi d’autres, et parmi d’autres potentielles (mais une forme, quoi qu’on dise, soyons raisonnables, particulièrement aiguë et singulière concernant certaines facultés). La découverte des formes cognitives complexes des autres vivants permet de comprendre que d’autres intelligences sont possibles. »

L'étique diplomatique de Spinoza : « La morale traditionnelle métaphorise le désir comme animal »

Pour cette prise de conscience d’une nécessaire convergence entre espèces, Baptiste Morizot s'appuie sur Spinoza et la révolution qu'il a effectuée dans l’approche des émotions et de la morale. Jusque-là, le discours dominant séparait corps et esprit et préconisait de « mater » ses passions à la manière dont l’on dresse des animaux sauvages. Spinoza rompt avec le dualisme qui oppose le corps à l’âme, il ne traite plus des passions en termes de parties qui s’opposent dans l’humain, mais en termes de processus où corps et âme travaillent ensemble et tracent « une trajectoire de puissance qui monte vers la joie, ou une trajectoire triste, qui descend vers l’impuissance. » Or, s’attaquer au dualisme, c’est s’en prendre au principe qui charpente l’ensemble de notre société occidentale, au rapport qu’elle a établi avec la nature comme quelque chose d’extérieur à l’humain et qui doit être dominé, exploité sans vergogne. La morale a contribué à justifier cette économie extractiviste : « La morale traditionnelle métaphorise le désir comme animal, et se trompe sur la nature de l’animal. Donc elle se trompe sur la métaphore de la relation à lui : elle réclame une domination d’une bête dépendante, plutôt qu’une cohabitation avec les animaux bien vifs qui nous habitent et nous constituent. » (p.187). Une métaphore fondatrice bien loin de toutes les cohabitations sensibles et intelligentes qu’il serait judicieux d’inventer, de développer et qu’il est urgent de retisser aujourd’hui.

Être interdépendant, c'est être autonome et relié à de multiples éléments de la communauté biotique

Ce retissage – à partir de pistages, d’affûts, d’observations, de lectures, de méditations – l’auteur l’appelle « diplomatie interespèces des interdépendances ». C’est cela qu’il nous invite à expérimenter. La diplomatie interespèces est une « théorie et pratique des égards ajustés ». « Les égards ajustés commencent par une compréhension de la forme de vie des autres, qui tente de faire justice à leur altérité : elle implique donc de tailler un style ajusté pour parler d’eux, pour transcrire leur allure vitale par les mots – ce qu’ils ne feront pas. Et c’est en un sens toujours un échec, on ne fait jamais justice, mais c’est pour cela qu’il faut palabrer sans fin, traduire et retraduire les intraduisibles, réessayer. » (p.145). Mettre en pratique – par la pensée et le faire – la sortie du dualisme, au quotidien. Parce que le dualisme assigne des places immémoriales et empêche de se livrer à ces « égards ». Le dualisme, tel qu’il continue à régner, à veiller aussi à écarter de la gestion courante des humains tout ce qui relève de « l’intraduisible ». Ce qui ne se transpose pas facilement, avec évidence, dans le langage humain ne méritant que peu d’attention. Il y a là tout un apprentissage cognitif, au quotidien, dont il est difficile, aujourd’hui, de discerner ce qu’il peut engendrer comme nouvelles organisations sociales, politiques, économiques, écologiques. Mettre en chantier la « diplomatie des interdépendances » ne permet pas de prédire tout ce qu’il s’en dégagera. Puisque, par définition, dans ce jeu-là, on ne décidera pas tout seul, eux contre nous. « Être interdépendant consiste ici bien à être autonome, mais au sens d’être bien relié à de multiples éléments de la communauté biotique, c’est-à-dire de manière plurielle, résiliente, viable, de manière à ne pas dépendre de l’instabilité du milieu. Puisque l’autonomie comme déliement à l’égard du milieu vivant n’existe pas, la seule indépendance réelle est une interdépendance équilibrée. Une interdépendance qui nous libère d’une dépendance focalisée sur un seul pôle (par exemple les énergies fossiles et les intrants chimiques comme condition des récoltes). » (p.273).

Philosophie politique de la nuit  loups, bergers, troupeaux, tous diplomates

Faisant la navette entre invention de concepts et intercession sur le terrain, Baptiste Morizot précise en quoi cette « diplomatie des interdépendances » obtient des résultats intéressants dans la lutte entre bergers et loups (et partisans du loup). S'il y aura toujours des irréductibles dans chaque camp, affiliés au dualisme, ce travail diplomatique parvient à faire bouger les lignes chez pas mal de « belligérants », en commençant à élargir la question au strict affrontement entre loup et troupeau, en prenant en compte toutes les dimensions écologiques. « L’enjeu est donc de défendre un certain pastoralisme qui a des égards pour la prairie, pour le milieu. Or ce qui est important ici, c’est que ces égards pour la prairie exigent des troupeaux plus petits, une présence pastorale plus intense et, ce faisant, c’est un pastoralisme plus respectueux du métier de berger, au sens de l’art ancestral de mener les brebis. C’est enfin, et c’est là qu’émerge la communauté d’importance, un pastoralisme plus compatible avec la présence des loups (car la présence du berger et les petits troupeaux sont efficaces pour réduire massivement la prédation sur les troupeaux). » (p.247). C’est une tout autre conception du territoire qui se dessine alors. « Le scalpel qui détoure les groupes d’intérêts ne passe plus entre loups et pastoralisme, humains et nature sauvage, mais entre différentes formes de pastoralisme alliées aux vivants qu’elles favorisent, ou détruisent, différentes manières de tisser un usage humain du territoire aux usages non humains. C’est d’une approche multi-usages des milieux, élargie aux autres formes de vie, qu’il s’agit ici : un multi-usage animal, végétal et humain. » (p.249).

Postface par Alain Damasio

Dans sa remarquable postface, Alain Damasio, liste les trois contributions majeures, à son sens, de l’ouvrage de Morizot : « 1- « Il redonne sa liberté au vivant » (en décrivant les non-humains sans les réduire à un déterminisme génétique, en soulignant leurs capacités d’exubérance ). 2 – « Il le politise au plus beau sens du terme » (en montrant l’importance décisive de tous les espèces pour l’avenir, un imaginant une nouvelle « polytique » appuyée sur le respect de la polyphonie naturelle). 3 – « Il nous recoud au vivant fil à fil, très finement, en conjurant la malédiction des modernes par une réinscription de l’humain à sa juste place « panimale » « (panimale au sens d’être à la fois animal et humain, métamorphe, se ressourçant dans la nature,  la protégeant, à l’image du dieu Pan mythique, protecteur des forêts, des troupeaux et des abeilles).

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 14:39

Pour le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, la brèche ouverte par le coronavirus, après des siècles d’accélération de nos vies et des décennies de sentiment d’impuissance politique, peut laisser espérer une véritable bifurcation. Entretien publié le 25 août 2020 par Mediapart. Lire aussi « Nous ne vivons pas l’utopie de la décélération » et Résonance - une sociologie de la relation au monde.

Hatmut Rosa © juergen-bauer.com

Hatmut Rosa © juergen-bauer.com

Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa enseigne à l’université Friedrich Schiller de Iéna. Il s’est fait connaître avec son ouvrage intitulé Accélération. Une critique sociale du temps, initialement publié en 2004 et traduit en français en 2010 par les éditions La Découverte. Depuis, il réfléchit aux façons de se déprendre des aliénations contemporaines, ce qui a donné lieu, en 2018, à un imposant ouvrage intitulé Résonance : une sociologie de la relation au monde, et, au début de cette année, à un livre intitulé Rendre le monde indisponible. Pour Mediapart, il revient sur le moment de décélération lié au coronavirus et la question de savoir si cela peut produire une véritable bifurcation politique.

Comment le penseur de l’accélération que vous êtes a-t-il vécu ce moment de décélération mondiale ?

En général, je voyage souvent et je devais me rendre à Los Angeles au début du mois de mars mais je suis finalement resté cinq mois dans mon village de la Forêt-Noire. Une expérience inédite qui a modifié ma perception de l’espace comme du temps. J’avais ainsi l’impression de voir à l’œuvre ce que j’analyse dans mon dernier livre : comment on a voulu rendre le monde disponible partout et tout le temps, et comment il peut soudain devenir indisponible.

Je me suis donc dit que c’était l’occasion d’entrer en résonance avec mon environnement et mon corps, mais je suis conscient que celles et ceux qui avaient des emplois stables et des logements spacieux ont pu apprécier le moment, au contraire des autres. Je sais aussi que le confinement a, pour beaucoup, signifié davantage de stress et d’accélération que d’habitude, que ce soit les personnels soignants ou les ouvriers de la logistique, mais aussi les parents de jeunes enfants.

Mais ce moment a sans doute permis à ceux qui en avaient les moyens de chercher ce que j’appelle leur « axe de résonance » en lisant les livres qu’ils voulaient lire, en écoutant les musiques qui les touchent, en se remettant à jouer du piano. Le journal Die Zeit fait régulièrement des sondages sur l’état d’esprit de ses lecteurs et, depuis trois ans, c’est toujours la même proportion. Deux tiers jugent que ça va très bien, bien ou à peu près bien. Un tiers répond le contraire. La seule exception avait été l’entrée du parti d’extrême droite AfD au Parlement, où l’humeur des lecteurs du Zeit avait connu une chute subite. Et là, pour la première fois depuis que ce baromètre existe, le taux de lecteurs contents a augmenté, pour atteindre presque les trois quarts. Le journal a alors demandé à ses lecteurs pourquoi ils se sentaient plus heureux et la réponse a été unanime : le sentiment d’avoir enfin du temps.

Cependant, ce sentiment s’est rapidement dissipé. D’abord parce que nombre d’entre nous se sont sentis obligés de devenir d’autant plus actifs numériquement qu’ils étaient entravés physiquement, selon un processus déjà bien décrit par le chercheur Paul Virilio dans L’Inertie polaire.

Ensuite, parce que le confinement a aussi souvent été un temps de désillusion. On s’est tous imaginé un jour ce qu’on pourrait faire quand on aurait enfin le temps : je lirais À la recherche du temps perdu, je reprendrais le piano, je me mettrais à faire du jardinage, j’apprendrais à regarder les étoiles... Pourtant, lorsque j’ai enfin eu du temps, j’ai essayé de me mettre au piano, et je me suis ennuyé. Et je suis loin d’avoir fait tout ce que je m’imaginais. Il n’est pas aisé d’entrer en résonance avec soi et le monde, même quand on dispose de davantage de temps.

Pourquoi alors aller jusqu’à décrire ce moment comme un "  miracle sociologique " ?

C’est une forme de réponse à un sociologue allemand très influent, Armin Nassehi, qui avait déclaré au journal Der Spiegel que quelque chose arrivait dont on avait toujours dit qu’il était impossible que cela arrive. Tout un pan de la sociologie, dont Nassehi fait partie, considérait en effet que les institutions et le politique n’avaient pas les moyens de véritablement agir sur la société, et ne pouvaient transformer notre rapport au monde et, notamment, freiner les roues de l’accélération. Or ce qui a arrêté la marche du monde, ce n’est pas une catastrophe naturelle, ce n’est pas le virus lui-même, c’est une décision politique.

Le miracle dont je parle a été le fait de voir qu’en quelques jours le monde pouvait changer en profondeur pour des raisons politiques et du fait de décisions collectives, alors qu’on baignait depuis des décennies dans l’idée que l’on était impuissant. Trump a pu, par exemple, exiger que General Motors cesse de produire des voitures pour fabriquer des respirateurs artificiels, alors que cela fait longtemps que la planète a davantage besoin de plus de respirateurs que de véhicules motorisés.

Pourquoi une telle réaction a-t-elle été possible cette fois-ci ?

Dans la plupart des cas, comme avec l’éruption du volcan islandais en 2010 lors de laquelle le trafic aérien a aussi été perturbé, ou avec la crise financière de 2008, le premier réflexe a été de vouloir remettre les choses en route le plus vite possible. Le pouvoir politique a tout fait pour que les roues continuent à fonctionner, y compris en sauvant les banques responsables de la débâcle. Si, cette fois, la réaction a été différente, c’est sans doute en raison de la panique de se trouver en face de quelque chose totalement hors de contrôle, un monstre qu’on ne pouvait réguler ni politiquement ni juridiquement, qu’on ne pouvait pas voir, sentir, cerner. Pour notre modernité fondée sur le projet de tout contrôler, c’est effrayant. Et cela a créé un choc tel qu’on était prêt s'il le fallait à arrêter la machine pour tenter de maîtriser le virus.

L’Allemagne a été prise, en particulier depuis la France, comme un modèle de gestion de la crise du coronavirus. Comment l’expliquez-vous ?

Si on regarde les statistiques, c’est vrai que l’Allemagne fait figure de modèle. En France, où le confinement a été beaucoup plus strict, la mortalité a été plus forte. C’est difficile à expliquer. Cela tient sûrement au fait que notre système de santé a été, davantage que d’autres, préservé des politiques de privatisation et d’austérité. Cela tient aussi à ce que nous n’avons pas eu l’impression d’obéir à des injonctions politiques, mais de réagir nous-mêmes à une crise inédite à travers nos institutions et nos représentants. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de penser qu’il y a, comme en astronomie, peut-être une forme de « matière noire » qui explique en partie pourquoi les pays ont été touchés de manière très différente par le virus.

La décélération est-elle une condition nécessaire de la « vie bonne » que vous explorez dans vos deux derniers ouvrages, Résonance et Rendre le monde indisponible ? Et, si oui, comment cette décélération est-elle concrètement possible sans coronavirus ?

Nous sommes devant une occasion rare de décélérer

Je ne dirais pas ça. S’il est évident qu’une vie bonne suppose de rompre avec le « toujours plus vite », cela ne signifie pas qu’aller toujours plus lentement est le meilleur chemin vers une vie meilleure. Le burn out et le bore out sont deux figures symétriques de l’aliénation contemporaine. Il n’y a pas, pour autant, de vitesse optimale à trouver. Je pense qu’on peut être en harmonie avec des éléments qui vont plus vite aujourd’hui que dans le passé.

Mais la pression du temps est bien le premier ennemi de la résonance, un terme que j’oppose à l’aliénation contemporaine, liée notamment à l’accélération. Si je sais que j’ai un avion qui décolle dans quelques heures, avant de devoir en attraper un autre le lendemain, je n’ai aucune chance de pouvoir entrer en résonance avec qui que ce soit ou quoi que ce soit. La résonance avec notre environnement, on ne peut pas savoir quand cela commence, combien de temps cela dure, quand cela se finit, où cela nous nous amène.

Le virus a donc ouvert des espoirs en nous montrant que nous disposons des outils politiques pour agir et en nous obligeant à faire l’expérience que nous n’avons peut-être pas besoin de voyager autant, de multiplier les activités, les rendez-vous, les contacts… Mais cela ne signifie pas que le ralentissement est la voie univoque pour mener une meilleure vie.

La brèche ouverte par le virus et la réaction politique qu’il a suscitée vous semble-t-elle déjà refermée ?

Je ne saurais prévoir les effets de long terme de cet événement, mais on peut d’ores et déjà percevoir et mesurer le changement significatif de notre expérience et de notre rapport au monde. Pour la première fois depuis des siècles, le nombre de nos mouvements dans l’espace, que ce soit en avion, en voiture ou en bateau, s’est ralenti. Même pendant d’autres moments de grande perturbation, comme les guerres, cela ne s’était pas produit.

Or je pense qu’il est impossible de changer les choses en profondeur lorsqu’on est pris dans un fonctionnement routinier. On l’a bien vu avec le changement climatique. Lorsque les habitudes volent en éclats, il est davantage possible d’imaginer de véritables transformations. Nous sommes donc devant une occasion rare de décélérer, d’emprunter un autre chemin, devant une possibilité de bifurcation. J’ai envie de croire à cette opportunité, même si je demeure pessimiste en raison des pressions de toutes parts pour un retour à la normale.

En quoi le concept de résonance peut-il nous permettre de nous orienter dans ce moment de bifurcation ?

Pour moi, la résonance consiste à être présent dans ce monde, à être en interaction avec lui. Cette relation entre nous et le monde est tissée de quatre éléments. Notre capacité à être touché et ému par quelque chose d’extérieur à nous, comme lorsqu’on entend une chanson, une mélodie, mais aussi un concept ou une idée. Notre faculté de répondre à cette sollicitation, lorsque vous vous mettez à fredonner une mélodie, ou lorsqu’une idée fait son chemin en vous. Notre possibilité de nous transformer au contact de cette sollicitation extérieure, qui fait qu’on n’est plus tout à fait le même avant et après. Et, enfin, le fait de se rendre disponible pour entrer en résonance avec le monde, parce que vous ne pouvez pas décider que cela se passera tel jour à telle heure ou avec telle personne.

Dans quelle mesure cette attitude est-elle différente de la mode de la pensée positive ou de la pleine conscience (mindfullness) ?

Cela n’a rien à voir. La méditation, la pleine conscience ou la pensée positive ne s’intéressent qu’aux individus et aux sujets. La résonance est pour moi un concept sociologique qui s’applique aux relations entre les hommes, qui sont loin de dépendre toutes de l’individu, puisqu'elles sont prises dans des institutions politiques ou dans des infrastructures économiques.

La mode dont vous parlez place toute la responsabilité sur les individus et est avant tout considérée comme un outil pour être plus efficace ou plus rapide. Au contraire, la résonance veut résister à cette tendance et tisser d’autres relations entre l’individu et le monde qui l’entoure.

Que signifie l’idée, que vous développez dans votre dernier livre, de rendre le monde « indisponible » ?

Nous sommes devant une occasion rare de décélérer

Le moteur qui alimente le système de stabilisation dynamique sur lequel sont fondées nos sociétés modernes réside dans la volonté d’élargir sans cesse l’horizon de ce qui peut être disponible. Ce terme recouvre pour moi ce qu’en anglais je désigne comme une extension continue du triple A : available, attainable, accessible… On veut pouvoir se faire déposer en hélicoptère pour faire du ski dans les Rocheuses. On veut habiter dans des métropoles qui vous proposent chaque soir une infinité de pièces de théâtre, de films et d’opéras, même si on n’y va en réalité très peu. On veut maîtriser la nature jusque dans ses lieux les plus inaccessibles.

Le paradoxe est que cette volonté de tout contrôler et de rendre le monde entièrement disponible pour tous nos désirs produit un retour de l’indisponibilité sous une forme monstrueuse. Le virus est notamment le produit de la volonté de l’homme d’urbaniser toujours plus les végétations les plus denses et sauvages. Et le fait d’avoir réussi à maîtriser jusqu’à l’atome pour en tirer de l’énergie produit des zones littéralement indisponibles pour l’humain quand il y a un accident atomique, comme à Fukushima ou à Tchernobyl.

Il se passe quelque chose de similaire avec les technologies de nos vies quotidiennes. Vous pouvez, de votre canapé, tout contrôler à distance : la température, l’obscurité, le fond sonore. Vous avez le sentiment d’être omnipotent, mais si vous avez un problème d’alimentation, vous ne pourrez même pas ouvrir votre fenêtre manuellement.

Rendre le monde indisponible consiste donc à transformer notre manière d’être au monde, cesser de vouloir le contrôler infiniment, afin qu’il ne devienne pas indisponible de façon monstrueuse.

Cette idée qu’une partie du monde doit être indisponible aux désirs humains est séduisante, mais peut être instrumentalisée au service d’un agenda conservateur, que l’on retrouve dans une écologie qui plaide pour la reconnaissance des limites de l’action de l’homme sur la nature, et se sert de cela pour contester l’extension des droits des femmes ou des homosexuels. Comment poser l’indisponibilité du monde sans renoncer à un agenda progressiste concernant les droits des personnes ?

C’est vrai que les idéologies conservatrices peuvent utiliser cette idée pour faire avancer leur agenda. Mais, pour moi, quand on réprime les individus et leurs désirs, cela tue la résonance de la même façon que, lorsqu’on met le doigt sur une corde, sa vibration s’arrête. Il s’agit d’être à l’écoute de nos voix intérieures et de la façon dont elles peuvent entrer en résonance avec les mondes qui nous entourent. Il ne s’agit pas plus de vouloir sans cesse dominer la nature que de se plier à des injonctions de la nature. La résonance ne peut exister que sous forme de dialogue.

Pouvez-vous expliciter votre idée de chercher une attitude qui ne soit ni active ni passive pour entrer en relation et en résonance avec le monde de façon moins agressive ou douloureuse ?

Une part de notre problème moderne est qu’on ne réussit à se considérer que comme des acteurs ou des victimes. Soit je fais quelque chose, soit on me fait quelque chose. On donne des signaux ou on en reçoit. Il me semble pourtant que le bonheur et la bonne vie se situent souvent quelque part entre ces deux attitudes. Le tango est un bon exemple : c’est lorsqu’on oublie qui guide et qui est guidé que l’on atteint quelque chose de fort. On peut également penser aux improvisations des musiciens de jazz : le moment parfait se situe lorsqu’on ne sait plus qui envoie le signal et qui le reçoit. Mais c’est le cas aussi dans une discussion ou un dialogue, lorsqu’on ne peut pas vraiment dire à qui appartient l’idée qui a surgi à un moment, parce qu’elle est le produit de l’échange. Il me semble qu’on pourrait rechercher cette approche aussi dans notre relation à la nature ou à l’Histoire par exemple.

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 12:19

A l’occasion du « jour du dépassement de la Terre » le 22 août, dix-neuf maires et présidents de métropoles écologistes, parmi lesquels Bruno Bernard, président de la Métropole de Lyon, et Michèle Rubirola, maire de Marseille, plaident pour « une relance économique au service de la planète ». Tribune parue le 22 août 2020.

« Il y a urgence à engager la relocalisation de nos économies, l’ancrage de nos vies dans nos territoires. » IMAGE SOURCE G / PHOTONONSTOP

« Il y a urgence à engager la relocalisation de nos économies, l’ancrage de nos vies dans nos territoires. » IMAGE SOURCE G / PHOTONONSTOP

Aujourd’hui, nous avons épuisé la Terre. Mais cette année, l’échéance du « jour du dépassement de la Terre », samedi 22 août, a été retardée de trois semaines. Peut-on s’en réjouir ? Doit-on s’en contenter ? Ces trois semaines sauvées résultent de la pandémie qui a paralysé nos économies, nos productions, nos déplacements. Pas de quoi se réjouir, donc. Mais cette crise nous force à la lucidité collective mettant au jour nos insuffisances, nos dépendances dans un espace livré à la mondialisation.

Pour peu que l’on questionne alors nos modes de vie s’entrouvre la possibilité d’un monde d’après. Nous pouvons encore inverser la courbe de la destruction de nos écosystèmes. Nous devons pour cela imaginer un changement durable de nos modes de vie, de production et de consommation qui ne soit pas uniquement contraint par l’urgence. Qui ne soit pas subi mais choisi. Qui résulte de nos choix politiques, de nos options économiques.

Récemment élus, nous mesurons notre responsabilité vis-à-vis des habitantes et des habitants de nos territoires. Mais bien au-delà. Car nous sommes déterminés à initier un mouvement local qui a vocation à s’étendre. Sur nos territoires nous conduirons les objectifs de la COP21, et plus encore. Nos engagements politiques sont clairs depuis le début. Nous sommes résolus à enrayer le dérèglement climatique et ses conséquences sociales et économiques. Nos choix budgétaires de l’automne traduiront cette transition économique et écologique.

Par l’écologie, nous offrons une autre voie, celle de la résilience, celle d’une relance économique au service de la planète. La voie qui nous offre un avenir. Les crises à répétition que nous vivons imposent que nous fassions des choix clairs et intelligents, bien loin du « en même temps ». Et pour commencer, il y a urgence à engager la relocalisation de nos économies, l’ancrage de nos vies dans nos territoires.

Les solutions sont d’abord locales, ce sont celles du quotidien, celles que nous partageons toutes et tous dans nos rues, nos écoles, nos commerces. Par la commande publique, nous devons, lorsque cela est possible, privilégier la production locale. Nos villes ont un cruel besoin de sortir des logiques de compétitivité, de concurrence, de globalisation. Nos générations et celles à venir ont besoin d’un changement de paradigme. Nous le réussirons ensemble, sans laisser personne au bord du chemin.

Répondre à l’urgence

L’écologie est la meilleure alliée de l’économie parce qu’elle naît de nos quotidiens. Rénover thermiquement nos logements, structurer des filières locales, soutenir les entrepreneurs engagés pour la transition, c’est créer des emplois non délocalisables et qui redonnent du sens pour celles et ceux qui les occupent. Loin de l’anonymat des grandes surfaces, de la publicité outrancière, nous défendons une économie de proximité portée par des commerces et des artisans locaux.

Nos villes seront celles des enfants, des aînés, pour toutes et tous. La nature reprendra sa place dans les cours d’école, dans nos rues partout où elle en a été bannie. Les repas offriront une alimentation saine et savoureuse et accessible à tous les budgets. Naître et grandir en ville redeviendra une force parce que nous croyons qu’elles peuvent être à nouveau respirables, apaisées et solidaires.

Nous devons toutes et tous nous engager dans la grande transition qui s’impose. C’est l’ambition que nous défendons, répondre à l’urgence sociale, économique et climatique, chacune et chacun à notre échelle. Le gouvernement s’inscrit dans une logique de continuité et de conservatisme d’un monde qui ne sait pas prendre soin de lui. Nous prenons notre part dans la grande transition qui s’annonce, nous appelons le gouvernement à prendre la sienne.

Signataires : Laurent Amadieu, maire de Saint-Egreve (Isère) ; François Astorg, maire d’Annecy ; Jeanne Barseghian, maire de Strasbourg ; Bruno Bernard, président de la Métropole de Lyon ; Mohamed Boudjellaba, maire de Givors (Rhône) ; Jean-Marc Defrémont, maire de Savigny-sur-Orge (Essonne) ; Béatrice Delorme, maire de Saint-Germain-au-Mont-d’Or (Rhône) ; Emmanuel Denis, maire de Tours ; Grégory Doucet, maire de Lyon ; Christian Duchêne, maire de Saint-Fons (Rhône) ; Pierre Hurmic, maire de Bordeaux ; Pia Imbs, présidente de la Métropole de Strasbourg ; Christian Métairie, maire d’Arcueil (Val-de-Marne) ; Léonore Moncond’huy, maire de Poitiers ; Eric Piolle, maire de Grenoble ; Nadine Reux, maire de Charnècles (Isère) ; Michèle Rubirola, maire de Marseille ; Laetitia Sanchez, maire de Saint-Pierre-du-Vauvray (Eure) ; Anne Vignot, maire de Besançon et présidente du Grand Besançon

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6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 14:34

Les résultats de la première campagne nationale de mesure des pesticides dans l’air relèvent la présence du glyphosate et même de produits interdits. D'après Stéphane Mandard pour Le Monde le 02 juillet 2020. Lire aussi Des dizaines de pesticides dans l’air que nous respirons et Lancement d'une pétition européenne pour interdire les pesticides de synthèse.

32 pesticides cancérogènes identifiés dans l'air

Les pesticides ne se retrouvent pas seulement dans l’eau ou les aliments, ils polluent aussi l’air que l’on respire. Mais s’il existe des limites à ne pas dépasser dans l’eau et l’alimentation, ils ne font pas l’objet d’une surveillance réglementaire dans l’air et donc de normes. Afin de mieux évaluer l’exposition de la population française et définir enfin une stratégie nationale de surveillance des pesticides dans l’atmosphère, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) et le réseau des Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (MASQUA) fédéré par Atmo France se sont associés pour mener la première Campagne nationale exploratoire des pesticides (CNEP).

Les résultats ont été publiés jeudi 2 juillet. Au total, 75 substances différentes ont été mises en évidence, dont 32 sont jugées « prioritaires » par l’Anses en raison de leurs effets potentiellement cancérogènes ou perturbateurs endocriniens. Parmi les produits les plus fréquemment retrouvés figurent le glyphosate, le folpel (plus connue comme « le fongicide de la vigne ») ou encore le lindane, un insecticide pourtant interdit depuis 1998.

Les prélèvements ont été réalisés entre juin 2018 et juin 2019 sur 50 sites répartis sur l’ensemble du territoire (métropole, départements et régions d’outre-mer) et prenant en compte les différents types de zones d’habitation (50 % de sites urbains-périurbains et 50 % de sites ruraux) et de productions agricoles : grandes cultures (26 %), viticulture (18 %), arboriculture (20 %), maraîchage (10 %), élevage (6 %). La grande majorité des capteurs étaient toutefois placés à plus de 150-200 mètres de la première parcelle, ce qui exclut les riverains des exploitations agricoles, les premiers exposés, de cette photographie. Une autre étude conduite avec Santé publique France, baptisée PestiRiv, vise à évaluer l’exposition des riverains des zones viticoles.

« Evaluer rapidement la situation du lindane »

Environ 100 000 données ont été analysées. A partir de cette base, l’Anses a établi « une première interprétation sanitaire », qui ne se veut pas une évaluation des risques. Cette analyse ne « met pas en évidence, au vu des connaissances actuelles, une problématique sanitaire forte associée à l’exposition de la population générale via l’air extérieur, hors source d’émission de proximité », tient à rassurer d’emblée l’agence. Une assertion qui fait tousser parmi ses partenaires. L’Anses identifie toutefois trente-deux substances prioritaires pour lesquelles « des investigations approfondies sont nécessaires ».

Sur ces trente-deux pesticides, neuf sont interdits. Pour l’Anses, la priorité est d’« évaluer rapidement la situation du lindane ». L’agence considère cet insecticide comme « une des substances les plus dangereuses (avec des effets cancérogènes, et/ou reprotoxiques et/ou perturbateurs endocriniens avérés) ». Malgré son interdiction en agriculture depuis 1998 (et dans les préparations antipoux ou antipuces depuis 2006), le lindane est la substance la plus retrouvée : il a été détecté dans 80 % des échantillons (dont 98 % en métropole).

Pour l’Anses, il s’agit désormais de chercher à identifier les motifs de sa persistance dans l’environnement puis à estimer les expositions cumulées par les différentes voies (respiratoire, alimentaire, cutanée) et milieux d’expositions (air extérieur et air intérieur…). L’agence indique qu’elle poursuivra un « travail analogue » pour les huit autres substances interdites (Epoxiconazole, Fénarimol, Iprodione, Linuron, Pentachlorophénol, Chlorothalonil, Chlorpyriphos-éthyl et Oxadiazon).

 « L’Anses enfonce des portes ouvertes, commente un expert proche du dossier. C’est facile de s’attaquer à des produits déjà interdits mais quid de tous les autres, qui sont encore largement utilisés ? » Une interrogation qui vaut en premier lieu pour le glyphosate. Classé cancérogène probable, le très décrié herbicide de Bayer est la troisième substance la plus retrouvée (56 % des échantillons). Il fait partie des neuf substances « fréquemment quantifiées », c’est-à-dire identifié dans au moins 20 % des échantillons, selon la classification retenue par l’Ineris. Certes, parmi ces neuf pesticides, le glyphosate est celui qui présente les concentrations moyennes annuelles les plus faibles (0,04 ng/m3) quand les autres sont supérieures à 0,12 ng/m3. Mais elles ne sont guère plus faibles que pour le lindane (0,06 ng/m3).

« Accélérer sur une surveillance réglementaire pérenne »

Quid également du folpel ? Utilisé contre le mildiou, « le fongicide de la vigne » est classé cancérogène, mutagène et reprotoxique probable par l’Organisation mondiale de la santé. De toutes les substances mesurées en métropole, le folpel est le pesticide qui présente les niveaux de concentration les plus élevés (1,03 ng/m3 en moyenne annuelle), derrière le prosulfocarbe (2,61 ng/m3), un herbicide.

Et les moyennes annuelles nationales donnent une indication qui peut être trompeuse. Elles cachent des différences locales et des variations saisonnières importantes. Ainsi, la concentration moyenne annuelle en folpel atteint 3 ng/m3, en zone viticole. Des concentrations qui peuvent dépasser les 100 ng/m3 hebdomadaires pendant les périodes de traitement de la vigne entre juin et septembre. On retrouve les mêmes pics avec le prosulfocarbe et les grandes cultures d’octobre à décembre et d’avril à juin.

Il n’empêche, pour l’Anses, « un travail complémentaire d’expertise » est encore nécessaire pour toutes ces autres substances « prioritaires ». « A un moment donné, il faudra quand même accélérer sur une surveillance réglementaire pérenne des pesticides dans l’air avec des valeurs sanitaires de référence, s’impatiente Emmanuelle Drab-Sommesous, directrice déléguée d’Atmo Grand-Est et référente pesticides pour Atmo France. Cela fait vingt ans que l’on fait des mesures. »

Sans attendre, les associations de surveillance de la qualité de l’air recommandent la multiplication des sites de mesure afin de produire une « information locale,
fiable et représentative »,
indispensable dans un contexte parfois tendu ; la mise en place d’une plate-forme nationale d’enregistrement des produits phytopharmaceutiques pour centraliser aussi bien les achats de pesticides que leur utilisation ou encore la prise en compte du suivi des pesticides dans l’air dans les politiques de santé environnementale.

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 16:27

Alors que la Convention Citoyenne pour le Climat a rendu son rapport (passionnant, bientôt disponible en téléchargement), alors que 58 organisations rassemblées sous la bannière du Pacte du pouvoir de vivre ont proposé 15 mesures d’urgence au premier ministre et appellent dans leur tribune à la tenue d’une « conférence de la transformation », le gouvernement vient de rendre son mémoire de défense en réponse à l’Affaire du siècle. Selon lui, l’accusation d’inaction climatique portée à son encontre par quatre grandes ONG ne tient pas la route. D'après Le Monde et Marie-Noëlle Bertrand pour l’Humanité le vendredi 26 juin 2020. Lire aussi De la CGT à Greenpeace, une alliance inédite entre syndicats et mouvements écologistes et Cinquante propositions de la convention citoyenne pour « porter l’espoir d’un nouveau modèle de société ».

Réchauffement climatique : l’État français plaide non coupable

L’État français plaide non coupable, les ONG affûtent leur riposte

Il plaide non coupable : près de seize mois après le début de l’instruction, l’État a répondu aux arguments déposés contre lui dans le cadre de l’Affaire du siècle. Rien, selon lui, ne prouve qu’il a failli à son devoir en matière de lutte contre le réchauffement, avance-t-il dans son mémoire de défense. Un exposé strictement opposé à ce qui lui est reproché, tant par les ONG requérantes que par les quelques millions de Français qui les soutiennent.

Le 17 décembre 2018, Notre Affaire à Tous, la Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace France et Oxfam France avaient annoncé leur volonté de porter plainte contre les autorités françaises pour dénoncer leur immobilité en matière de lutte contre le réchauffement, sauf à obtenir d’elles des engagements immédiats et concrets d’actions climatiques.

Elles lançaient, dans la foulée, une pétition. En quelques jours, celle-ci battait un record de signatures, obtenant plus de 2 millions de paraphes. La procédure judiciaire avait officiellement démarré le 14 mars 2019, à l’avant-veille d’une marche mondiale pour le climat très largement suivie en France. En mai, les ONG remettaient au tribunal un mémoire détaillant les motifs de leur plainte.

Les autorités renvoient la responsabilité aux comportements individuels et aux entreprises

L’État n’a pas mis en œuvre les actions suffisantes pour s’aligner sur les engagements qu’il a pris dans le cadre de l’Accord de Paris, avançaient-elles en substance. Ni les politiques de transports, ni les politiques agricoles, ni celles développées en matière d’énergie ou de rénovation thermiques des bâtiments ne permettent à la France de remplir son devoir en termes de réduction des gaz à effet de serre afin de limiter le réchauffement climatique bien en deçà de 2 °C, détaillaient-elles.

Selon la procédure juridique, l’État avait jusqu’au 2 juillet prochain pour répondre. C’est donc chose faite, in extremis. Long de 18 pages, son mémoire de défense nie toutes les accusations en bloc.

«  Le gouvernement demande au juge de rejeter la requête de l’Affaire du Siècle », rapportent les organisations de l’Affaire du siècle dans un communiqué. «  Il temporise sur ses objectifs fixés y compris pour 2020, faisant valoir que la période pour les atteindre n’est pas encore écoulée », énumèrent-elles. «  Il réfute toute responsabilité dans le changement climatique, écrivant, d’une part, que la France n’est qu’un pays parmi d’autres, et, d’autre part, que les Français·e·s, par leurs comportements individuels, les collectivités territoriales et les entreprises aussi en sont responsables. Il liste des mesures politiques récentes, dont il ne démontre pas les effets sur la réduction d’émissions de gaz à effet de serre dans la période applicable au recours (jusqu’à mars 2 019). Certaines ont d’ailleurs été adoptées après le dépôt du recours. » Les organisations s’attachent également à pointer les non-dits. «  L’État omet de mentionner son rôle de régulateur et d’investisseur. Il omet le lien entre changement climatique et atteinte aux droits humains protégés par la CEDH (droit à la vie et droit au respect de la vie privée et familiale) et conteste l’existence d’une obligation générale de lutte contre le changement climatique. »

Le plan de relance n’exige aucune contrepartie sociale ni environnementale ferme aux entreprises

La réponse, forcement, ne sied pas aux plaignants, dont les avocats produiront, dans les semaines à venir, un nouveau mémoire en réplique aux arguments de l’État. La période choisie par ce dernier pour réfuter l’ensemble des griefs qui lui sont reprochés, n’est pas la meilleure qui soit. Rien n’indique qu’il envisage d’accentuer ses efforts en matière de lutte climatique, s’indignent les organisations : «  Le gouvernement ne semble pas enclin à saisir les opportunités qui se présentent à lui pour rectifier la trajectoire de son inaction, dans un contexte qui appelle pourtant à agir. » Son plan de relance, singulièrement, n’exige aucune contrepartie sociale ni environnementale ferme aux entreprises qu’il a soutenues dans la crise.

En avril, insistent-elles également, le Haut conseil pour le climat, instance indépendante mise en place en 2019 par Emmanuel Macron, avait pourtant insisté, dans un rapport spécial, pour que « l a réponse du Gouvernement à la crise sanitaire du Covid-19 soutienne la transition bas-carbone juste pour renforcer notre résilience aux risques sanitaires et climatiques. »

76 % de la population est favorable à ce que la justice l’y contraigne, soulignent encore les quatre ONG, auxquelles s’ajoutent de nouveaux appuis. La Fondation Abbé Pierre et la Fédération nationale d’agriculture biologique viennent à leur tour de verser leurs arguments au tribunal, en complément de ceux dont disposait déjà l’Affaire du Siècle.

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« Face aux urgences sanitaire, sociale et écologique, la concorde ne se décrète pas, elle se construit »

Tribune parue le 25 juin 2020.

Le 2 mai, les organisations du Pacte du pouvoir de vivre [19 organisations le 5 mars, au moment du lancement, 58 désormais, dont la CFDT, l’UNSA, la Fondation Nicolas Hulot, la Ligue de l’enseignement, la Mutualité française…] ont adressé au premier ministre 15 mesures d’urgence à mettre en œuvre prioritairement en cette période de fin de confinement. Ces propositions visent à apporter des réponses immédiates aux millions de personnes durement touchées par la crise : demandeurs d’emploi, sans-abri, ménages et jeunes précaires en difficulté pour payer leur loyer et leurs charges, se soigner, se nourrir convenablement, personnes handicapées ou âgées, migrants et réfugiés, décrocheurs scolaires… Elles visent aussi à remettre, sans attendre, les enjeux essentiels sur le haut de la pile : l’accès aux soins, le développement des modes de transport vertueux, les conditionnalités écologique et sociale des aides aux grandes entreprises, le soutien et la valorisation des métiers du soin et de l’accompagnement…

Le Pacte fera tout son possible pour que ces propositions justes et indispensables soient effectivement mises en œuvre. Mais parallèlement, il nous faut sans attendre amorcer un véritable changement de mode de gouvernance. C’est l’objet de notre 15e proposition, qui appelle à la tenue d’une « conférence de la transformation écologique et sociale ».

Depuis le début de la crise sanitaire, les 58 organisations du Pacte du pouvoir de vivre – associations, syndicats, fondations, mutuelles – se sont fortement mobilisées pour apporter un maximum de réponses concrètes aux difficultés rencontrées par nos concitoyens. A cette occasion, elles ont été les témoins, souvent en première ligne, de ce que nous savions déjà depuis fort longtemps : le creusement des inégalités – à l’intérieur de nos pays « riches », mais aussi à l’échelle de la planète –, les situations d’exclusion insupportables, ou encore un modèle de développement devenu un non-sens pour notre société.

Mais cette crise a également mis en évidence les profondes et inquiétantes défaillances de la communauté nationale et de la puissance publique à écouter, prendre en compte, anticiper les souffrances sociales comme les désastres écologiques qui nous menacent. Cette réalité décuple notre inquiétude face à des décisions qui ne prendraient pas en compte simultanément les urgences sociale, climatique et démocratique.

Nouvelle gouvernance

Le temps est donc venu de poser la première pierre d’une nouvelle approche des politiques publiques et d’une nouvelle gouvernance. Notre démocratie n’a en effet jamais eu autant besoin de se reposer sur l’expertise collective et l’engagement de l’ensemble des composantes de la société qui la font vivre au quotidien.

La conférence que nous appelons de nos vœux doit être la première illustration concrète d’un changement de méthode permettant de reconstruire notre société sur des bases écologiquement résilientes et socialement justes. Elle devra ainsi rassembler la société civile organisée, c’est-à-dire les associations, syndicats, mutuelles qui composent le Pacte du pouvoir de vivre et au-delà, mais aussi les organisations patronales, les élus locaux, les parlementaires… Les règles du jeu devront être claires et énoncées à l’avance, car la concorde ne se décrète pas, elle se construit. Elle devra se dérouler dans un format court, avec des objectifs circonscrits, et notamment celui d’aboutir à une loi de transformation écologique et de justice sociale qui impulserait le véritable changement structurel qui s’impose sur le plan de la justice sociale comme sur celui de nos responsabilités écologiques.

Les propositions qui sortiront devront ainsi permettre de réduire nos émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % en 2030 par rapport à 1990. La conférence devra également prendre appui sur les résultats et les premières propositions issus du travail approfondi mené par la convention citoyenne sur le climat, ainsi que sur l’expertise du Haut Conseil pour le climat, afin de s’assurer que les décisions prises soient compatibles avec nos engagements climatiques. Elles devront s’incarner dans des arbitrages budgétaires et fiscaux qui seront opérés dans les semaines et les mois à venir : plan de relance, et notamment déclinaison des 39 milliards d’euros issus du fonds de relance européen, projet de loi de finances… Enfin, elles devront faire l’objet de traductions budgétaires concrètes pour répondre simultanément et avec ambition aux urgences sanitaires et sociales du moment, ainsi qu’aux enjeux écologiques à moyen et long terme.

Changement d’échelle

Les compromis, permettant de construire collectivement les politiques publiques de demain, devront conduire à la mise en place de dispositifs publics qui tiennent compte de la diversité des territoires et des responsabilités des parties prenantes publiques ou privées de la conférence. Celle-ci devra autant que nécessaire aboutir à une évolution des normes, pour permettre à notre pays de changer d’échelle sur les questions environnementales et respecter nos objectifs nationaux et internationaux.

Cette proposition, qui a suscité l’intérêt de députés issus de diverses sensibilités politiques, n’a fait l’objet que d’une réponse polie de la part du premier ministre. Nous regrettons vivement et ne comprenons pas cette posture. Nous pensons que ce serait une erreur majeure de ne pas s’engager rapidement dans une telle initiative. Nous pensons qu’il est grand temps de changer de regard, de repenser la place des acteurs sociaux et intermédiaires dans la définition des politiques publiques afin de garantir leur justesse et la vivacité de notre démocratie. Les organisations du Pacte du pouvoir de vivre représentent des millions de militants, bénévoles, salariés et citoyens qui sont prêts – à condition que les prérequis soient réunis – à s’engager activement dans une telle démarche.

A ce jour, aucune réponse n’a été apportée pour relever ce défi démocratique, qui représenterait un véritable progrès politique. C’est pourquoi nous réitérons aujourd’hui notre proposition de mise en place rapide d’une « conférence de la transformation écologique et sociale ». C’est une nécessité absolue si nous voulons pouvoir collectivement décider de notre avenir et nous donner un nouvel horizon commun après la crise.

Pour les organisations du Pacte du pouvoir de vivre :
Thierry Beaudet, président de la Mutualité française ; Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT ; Cyril Chabanier, président de la CFTC ; Patrick Doutreligne, président de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (Uniopss) ; Véronique Fayet, présidente du Secours catholique ; Orlane François, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) ; Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité ; Isabelle Giordano, présidente de Cinéma pour tous et vice-présidente de L’Ascenseur ; Laurent Grandguillaume, président de Territoires zéro chômeur de longue durée ; Claire Hédon, présidente d’ATD Quart Monde ; Nicolas Hulot, président d’honneur de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme ; Philippe Jahshan, président du Mouvement associatif ; Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre ; Alain Rochon, président de l’APF France Handicap ; Jérôme Saddier, président d’ESS France ; Arnaud Schwartz, président de France Nature Environnement. La liste complète des signataires est accessible ici.

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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 09:04

À mesure que l’espace urbain évolue, les jungles urbaines d’aujourd’hui sont de plus en plus entrecroisées avec la végétation. Pourtant, “verdir” la ville ne suffit plus pour réparer les déséquilibres flagrants de la relation entre les Hommes et le monde naturel. Joëlle Zask explore la manière selon laquelle l’agriculture urbaine offre une forme de citoyenneté fondée sur l’autogouvernement. L’agriculture urbaine restaure par la même occasion une relation à la terre vouée à la régénération perpétuelle plutôt qu’à l’exploitation mutuelle et destructrice. Publié le 24 octobre 2019 sur le Green European Journal. Lire aussi Jouir des biens communs sans posséderFace aux méga-feux, la forêt, un commun à préserver et Réorienter notre économie vers des alimentations moins risquées pour la santé.

Sous les pavés, le potager

L’inscription « sous les pavés le potager » est apparue très ponctuellement Place de la République à Paris, durant les Nuits debouts en avril 2016, sur les dalles qui avaient été ôtées par un manifestant pour créer un jardinet et qui ont été sur le champ repositionnées par les services municipaux. Cette expression, bien que reprise depuis, n’a pas eu la postérité de cette autre qu’elle imite : « Sous les pavés la plage ». Il s’agissait alors, en mai 1968, d’un slogan inventé par un ouvrier qui s’était répandu quand les manifestants avaient constaté que les pavés qu’ils extrayaient pour faire des projectiles et des barricades étaient posés sur le sable. Il avait été précédé d’un autre slogan : « Il y a de l’herbe sous les pavés ». Mais ce dernier n’avait pas été adopté, d’une part parce que le mot « herbe » évoquait une drogue bien connue mais mal vue et, surtout, parce que, contrairement au sable qui est un matériau de construction, l’herbe résonnait comme une bizarrerie peu crédible et un peu surréaliste dans le contexte de la ville.

Une ville plus verte pour des citoyens plus écologiques ?

« Sous les pavés le potager » est désormais beaucoup plus dans l’ère du temps. Les jardins ont acquis un droit de cité qu’ils n’avaient pas en 68. Potagers, plantations en tout genre, herbes folles, se développent le long des rues, dans les parcs et les cours, au pied des arbres, sur les toits, aux abords des villes, etc. En revanche, il ne semble pas que la transformation de la ville se soit accompagnée d’une transformation corrélative des conceptions de la citoyenneté. S’il y a de plus en plus de vert dans notre environnement urbain, il n’y en a quasiment pas dans la personne du citoyen, étymologiquement l’habitant de la cité, confondue avec la ville. Or « verdir » la citoyenneté n’est pas accessoire ; c’est d’une part une condition de l’émergence d’un écosystème complet qui oppose une alternative au système urbain minéral, colonisant l’extérieur dont il dépend matériellement. D’autre part, c’est aussi un geste nécessaire afin de favoriser l’action pour le climat et contre les activités qui déséquilibrent les rapports entre les êtres humains et la nature.

« Sous les pavés le potager » n’est certainement pas un fait. La valeur du slogan est programmatique. Il offre l’occasion d’avancer l’hypothèse suivant laquelle les rapports sociaux dans lesquels intervient une considération pour la nature et les êtres naturels sont d’une qualité supérieure à l’idéal que représente la classique assemblée du peuple siégeant dans l’espace évidé d’une agora quelconque, et faisant un « usage public de sa raison » (1). Ainsi défini, le citoyen est l’élément central d’une conception logocentrique et désincarnée des pratiques politiques. Je voudrais lui opposer  un citoyen-environnementaliste dont les relations avec autrui sont à la fois situées et productrices, ou protectrices, d’un monde commun concret, incluant un territoire, un habitat, un paysage, une économie, une ressource : la nourriture.

Le bien être à la ville

« Le potager sous les pavés » exprime le lien nécessaire entre la ville et la nature, à tous les sens du terme. Dans la tradition antique, avec laquelle nous aurions avantage à renouer, la culture de la terre, la jouissance esthétique, et la production de la subsistance n’étaient pas séparées. La cité, au sens qu’Aristote donnait à ce terme, par Aristote, était en effet (malgré les limites connues que constitue l’omniprésence économique et sociale de l’esclavage) une communauté qualifiée d’heureuse parce qu’autarcique ou, plutôt indépendante. La liberté du citoyen et l’égalité auraient été lettre morte si la cité, c’est-à-dire la communauté de ses habitants, n’avait pas été à même de se relier à la nature pour en tirer des enseignements partageables et produire la subsistance nécessaire (2). Demeter était déesse de l’agriculture et des civilisations, y compris dans leur raffinement ultime, indissociablement.

Et de fait, la cité grecque, y compris l’agora, ne formait pas l’univers minéral que nous imaginons classiquement. L’agora, ou la place du marché, était ouverte à tous, ombragée par de vastes platanes (platanes et places viennent de la même racine) reliés naturellement à l’eau, en relation avec la nature environnante (3). On peut même dire que la cité conçue comme une communauté libre et indépendante avait des caractéristiques parfaitement contraires à celles qui ont été ensuite conférées à la Cité idéale, par exemple à celle que représente le célèbre panneau d’Urbino (4). Depuis la Renaissance, de Thomas More à Claude Nicolas Ledoux, de Charles Fourier à Jean-Baptiste André Godin, d’Henri Ford et sa Fordlandia en plein cœur de l’Amazonie à Lecorbusier, etc., ces cités idéales sont devenues des villes planifiées et aménagées conformément à des principes censés exprimer les besoins humains fondamentaux sans jamais que les habitants soient consultés, associés et responsabilisés quant aux conditions de leur propre habitation. Elles évoquent ces villes idéales construites dans les airs dont se moquait déjà Aristophane dans Les Oiseaux.

L’exclusion de la nature hors de la ville intégralement minérale conduit à fossiliser la citoyenneté. Le « droit à la ville » n’en fait pas partie. La ville privée de cité peut bien être fonctionnelle, utile, spécialisée, dédiée, elle n’en est pas pour autant propice au « bien vivre ».

La politique du jardin partagé

« Sous les pavés le potager » indique également, de manière métaphorique, que ce dont la ville est faite, ses matériaux de base, ne sont pas seulement le sable qui sert à faire du mortier et du béton mais un terrain partagé en lots de terre dans lesquels poussent des légumes et des fruits. Au citoyen défini par sa raison critique et sa position hors sol se substitue alors une configuration dans laquelle produire la nourriture est intégré dans la vie ordinaire. Comme l’affirment jusqu’à aujourd’hui les paysans traditionnels et les urbains qui cultivaient un jardin, l’accès à un lopin de terre, loin d’être contraire à la condition humaine, en est un aspect fondamental. C’est cet accès, appelé aussi « droit de cultiver » qui est la garantie la plus ferme de l’égalité et de la liberté comprise comme indépendance.

De la Guerre des paysans en Allemagne entre 1524 à 1526 (également appelée « Soulèvement de l’homme ordinaire » ou de « l’homme commun ») aux mouvements politiques actuels des paysans sans terre, se décline et s’illustre de la part des personnes engagées l’importance de l’union entre les activités discursives et les activités productives.  A défaut d’une telle union, il est inévitable que se développent l’esclavage, le travail mercenaire, l’exploitation, la dépendance, mais aussi les monocultures toujours plus rentables, les cadences infernales, les intrants en tout genre, la dégradation des sols, etc. Avec la revendication d’un accès à la terre, y compris au sens écologique que confère à cette expression le « verdissement » des villes, l’union sociale cesse d’être idéalement formées de citoyens de nulle part, égaux car sans différence, neutres et objectifs. Elle concerne désormais des citoyens qui font des choses ensemble et considèrent que produire leur moyen d’existence est nécessaire à une vie sociale démocratiquement organisée.

Avec le jardin partagé, qui est d’ailleurs dans les faits un endroit où se rassemblent des gens aimant causer et socialiser, on passe du concept essentialisé, voire sacralisé, « Le politique », à la notion ouverte et dynamique qui a pour nom « la politique ». Au lieu d’être confinée et séparée du reste du monde, comme l’est la ville traditionnelle située derrière sa muraille, la politique peut sans risque de perversion être associée à chaque activité dans laquelle se joue une forme ou une autre d’autogouvernement.

Sous les pavés, le potager

Le potager sous les pavés : une école de l’autogouvernement

Or « le potager sous les pavés » est une école de l’autogouvernement. Jardiner signifie en effet conduire mon expérience de manière à l’adapter au terrain et, en même temps, à mes besoins. La connaissance du lopin suppose celle de la nature environnante, de la géographie, de la météo, du régime hydrique, de l’histoire. Comme le pensait Geddes, la bonne ville et la vie authentiquement humaine suppose une observation qui va du point de vue panoramique au détail infime (5). C’est ainsi qu’apparaît cet ancêtre de la notion d’écosystème, le « génie du lieu ».

Il est fréquent que les paysans rappellent que la nature est leur maître. Ils ne peuvent faire ce que bon leur semble. Comme l’écrivait Turner au sujet de la « wilderness » américaine, l’environnement n’est pas quelque chose avec quoi on puisse signer un contrat (6). Mais le paysan, celui que dépeint avec admiration Emerson par exemple, s’il sert la terre, ne lui obéit pas (7). Au contraire, il dialogue avec elle et transforme le paysage, œuvrant pour les générations futures.

Or au sens pragmatiste, l’expérience est constitutive de l’individualité. Elle est en effet véritable si le sujet de l’expérience apprend des changements qu’il provoque dans la situation qu’il est celle de son action. Cela implique qu’il transforme activement cette situation et observe les effets dont il est l’origine, puis se situe par rapport à eux, pour les rejeter, les valider ou les transformer en moyen pour une expérience ultérieure. La grammaire de la culture de la terre est celle de l’expérience. Le paysan, à la fois cultivateur qui produit la subsistance et jardinier qui entretient la nature, pratique une forme d’autogouvernement extrapolable à bien d’autres occasions.

Une solution terre à terre

« Sous les pavés le potager » dénote finalement une dimension de soin, de gardiennage, de culture. En ce qui concerne la forêt et la nature, on sait avec de plus en plus de lucidité que les paysages sont en partie façonnés par des êtres humains qui, depuis des temps immémoriaux, les organisent et les administrent de manière à les préserver. Ainsi que les aborigènes d’Australie qui ont pour philosophie le country cleaning, ils se savent partie prenante de la nature et gardien de sa régénération perpétuelle. Comme en ce qui concerne Adam à Éden, cultiver le jardin et le garder se révèlent deux aspects d’une même activité.

Or, comme nous l’avions signalé, les sociétés organisées de manière à assurer diligemment le couplage entre cultiver et préserver la nature en veillant à sa régénération perpétuelle présentent des qualités spirituelles et matérielles spécifiques. Par contraste avec celles qui exploitent la nature afin de la dominer et l’éloignent au profit d’une prétendue spiritualité supérieure, elles revêtent des qualités indispensables au développement de l’individualité de tous aussi bien qu’au maintien des communs. Comme l’avait pressenti Thomas Jefferson, grand partisan d’une démocratie agraire et ennemi du latifundisme, des planteurs de coton et de tabac, et aussi du physiocratisme qui était déjà pleinement extractiviste, l’exploitation de la nature et celle des êtres humains sont les deux facettes d’une même réalité.

Ainsi, verdir la citoyenneté en y intégrant le souci du country cleaning, la création et le soin des espaces communs, le gardiennage de l’environnement partagé, de manière à préserver les conditions et les occasions de l’expérience de tous et, ainsi, distribuer les opportunités d’individuation, de contributions, d’exploration, qui font le sens de la vie, à tous les membres de la communauté, se révèle une solution « écosystémique » qui, loin d’être utopique, est à la portée de chacun. En témoignent clairement un bon nombre  d’actions relevant du mouvement Occupy ou Reclaim the street, l’installation de noyaux villageois au centre des places urbaines occupées ou la création par les habitants de jardins partagés, d’un mobilier urbain convivial ou d’un plan de rénovation urbaine à l’échelle d’un quartier. En définitive, ce que nous apprend l’inscription « sous les pavés le potager », c’est que l’autogouvernement, à l’inverse d’un rêve inaccessible ou une utopie lointaine, est précisément sous nos pieds. A nous de le mettre sous notre nez. 

1.  Cette expression est présente chez Kant dans Réponse à la question : qu’est ce que l’Aufklärung ? (Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung?, 1784. Elle est reprise par Habermas dansJürgen Habermas, L’Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (1962), Payot, Paris, 1997. L’  « usage public de la raison » est le propre de la « sphère publique bourgeoise » qui s’instaure face au gouvernement pour le surveiller et le critiquer. Elle est constituée d’un public raisonnant et « éclairé ». 

2. Aristote, La Politique, Livre III, Traduction de P. Pellegrin,  GF, 1993. 

3.  Sur ce point et la question du jardin partagé, je me permets de référer à mon ouvrage La démocratie aux champs, Paris, La Découverte, (Coll. « Les Empêcheurs de penser en rond »), 2016. Et concernant la conception géométrique et minérale de la place publique, voir J. Zask Quand la place devient publique, Lormont, Le Bord de l’Eau Éditions, (Coll. « Les Voies du politique »), 2018.

4.  Le panneau de bois de La Città ideale dit Panneau d’Urbino (239,5 x 67,5 cm), se trouve à la Galerie nationale des Marches et fut réalisé entre 1480-1510. Il fait partie d’un ensemble de trois dont les deux autres, qui datent de la même période, sont La Veduta di città ideale dite « de Baltimore » et La Veduta di città ideale dite « de Berlin ».

5.  de Biase, Alessia, Albert Levy, et María A. Castrillo Romón. « Éditorial. Patrick Geddes en héritage », Espaces et sociétés, vol. 167, no. 4, 2016, pp. 7-25. Ce numéro est entièrement consacré à Sir Patrick Geddes. 

6.  Frederick Jackson Turner, “The Significance of the Frontier in American History “, 1893,  A paper read at the meeting of the American Historical Association in Chicago, 12 July 1893, during the World Columbian Exposition. 

 7. Ralph Waldo Emerson, The Works of Ralph Waldo Emerson, in 12 vols. Fireside Edition, Boston and New York, 1909, Vol. 7, Chap. 4, « Farming » [En ligne]http://oll.libertyfund.org/title/86/104482

8.  Marcia Langton, “Burning questions: emerging environmental issues for indigenous peoples in northern Australia, Darwin, Northern Territory University, Centre for Indigenous Natural and Cultural Resource Man- agement”, 1998

9.  Sur les diverses branches de l’agrarisme américain et la position de Jefferson, voir Thomas P. Govan, « Agrarian and Agrarianism: A Study in the Use and Abuse of Words », The Journal of Southern History, Vol. 30, No. 1, 1964. Il en est largement question dans La Démocratie aux champs, op. cit.

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 10:21

Parmi les outils économiques insuffisants mais nécessaires au « monde d’après », une plongée dans le monde « merveilleux » des ultras riches à travers l’idée du revenu maximum. Par Benjamin Joyeux le 18 juin 2020 pour L’écolo des montagnes. Lire aussi Relancer l'économie... dans la bonne direction  et Pour un revenu de base individuel, universel et libre d’obligation.

Rapport Oxfam 20 janvier 2020

Rapport Oxfam 20 janvier 2020

Toujours plus d’inégalités

Dans le « monde d’hier », en janvier dernier, la veille de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, Oxfam nous alertait déjà dans son rapport annuel sur l’ampleur des inégalités mondiales, devenues « hors de contrôle ». L’ONG établissait un constat implacable, dénonçant « un système économique injuste et sexiste, profitant en très grande partie à une infime minorité de riches hommes blancs, au détriment d’une très grande partie de la population, et en premier lieu des plus pauvres, des femmes et des filles. » [1]

Depuis lors, les mesures de confinement pour endiguer la pandémie de Coronavirus ont constitué un révélateur de ces inégalités et n’ont fait que les accentuer dans les pays dans lesquels elles étaient déjà criantes. Ainsi en Inde par exemple, la situation pour les plus démunis comme les travailleurs migrants, qui était déjà déplorable avant la crise sanitaire, est devenue impossible avec le confinement [2].

La France, pays qui se targue de son triptyque « liberté, égalité, fraternité », ne fut pas en reste concernant les inégalités. Tout le monde a pu constater par exemple que celles et ceux qui en avaient les moyens, possédant notamment une résidence secondaire sur la côte ou à la campagne, quittaient à la hâte Paris et les grandes villes la veille du confinement général, pendant que les autres restaient enfermés, pour beaucoup les uns sur les autres dans des logements exigus [3].

Tout récemment, le 9 juin dernier, l’Observatoire des inégalités a publié un rapport intitulé « Les riches en France », dans lequel il est indiqué notamment que le 1 % des Français les plus riches a les revenus parmi les plus hauts de toute l’Europe, revenus qui sont 6,7 fois plus élevés chez les 10 % les plus fortunés que chez les 10 % les moins aisés, en moyenne. Comme l’indique clairement ce rapport, au cours des deux dernières décennies, les personnes riches en France se sont simplement « enrichies » davantage.

Le revenu maximum, contre les inégalités

Il semble ainsi que, dans ce contexte d’explosion criante des inégalités, la question d’un plafond, d’une limitation de la richesse, mérite tout autant d’être posée que celle de la nécessaire lutte contre la pauvreté.

Le retour du revenu maximum ?

Qu’on l’appelle « revenu maximum », « salaire maximum » ou encore « salaire maximal admissible », l’idée d’instaurer un plafond de revenu n’est pas neuve dans le débat public. Elle semble néanmoins avoir disparu des écrans radar ces derniers temps, comme si on l’avait, de façon inconsciente ou intentionnelle, classée définitivement au rayon des mesures utopistes, voire « bolchéviques » pour ses détracteurs (bien souvent les mêmes qui seraient les premiers concernés par sa mise en œuvre). Alors folle cette idée d’instaurer un plafond de revenu à ne pas dépasser ? En ces temps d’explosion tant des inégalités que des déficits publics accentuée par les mesures de confinement prises ces deux derniers mois, ne s’agirait-il pas plutôt d’une mesure de salubrité publique ?

Une idée ancienne et répandue 

Platon énonçait déjà au Ve siècle avant notre ère, comme le rappelle utilement l’économiste français spécialiste des indicateurs de richesse Jean Gadrey sur son blog [4], que « le législateur doit établir quelles sont les limites acceptables à la richesse et à la pauvreté ». Celui-ci proposait alors un rapport de 1 à 4 entre les revenus les plus bas et les plus élevés.

Le plafonnement des revenus apparaît également en 1563 sous le règne d’Elisabeth I dans la loi britannique « Statute of Artificers » qui limite les revenus de certains travailleurs à cause du manque de main d’œuvre lié aux épidémies.

Plus près de nous, le revenu maximal a été imposé par quelques gouvernements sociaux-démocrates, comme celui de la Suède durant les années 1960.

Sans aller jusqu’au revenu maximum, aux Etats-Unis, pays pas vraiment réputé pour sa rapacité fiscale à l’égard des plus riches, des années 30 jusqu’en 1980, le taux supérieur de l’impôt pour les plus fortunés est toujours resté au-dessus de 70 %, et il fut en moyenne à plus de 80 %, comme le rappelle l’économiste Thomas Piketty [5]. Un impôt quasi-confiscatoire a donc existé au pays de l’Oncle Sam durant la majeure partie du 20e siècle, mettant à mal l’idée pourtant répandue aujourd’hui qu’une très forte imposition des plus hauts revenus pouvant aller jusqu’à un plafonnement indépassable serait une utopie communiste. L’idée avait d’ailleurs été relancée par le président américain Barack Obama en février 2009, annonçant son intention de limiter à 500 000 dollars les revenus annuels globaux des patrons d’entreprises renflouées par l’État suite à la crise « des subprimes » [6].

Le revenu maximum, contre les inégalités

Les Suisses sont eux allés jusqu’à soumettre l’idée d’un plafonnement des salaires des patrons à un référendum en 2013, proposition malheureusement rejetée par 65% des votants (35% l’avaient tout de même soutenue) [7].

Si dans deux pays berceaux de « l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme », l’idée du revenu maximum a pu y creuser son sillon, celle-ci devrait prospérer en France, pays de la « passion égalitaire » [8]. Pourtant il n’en est rien. Dans le champ politique, seuls Europe Ecologie avait repris l’idée du salaire maximum dans son programme des élections européennes de 2009, de même que le Front de Gauche lors de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle de 2012 [9]. Depuis lors, c’est quelque peu silence radio du côté des politiques, la majorité actuelle ayant même préféré à l’opposé supprimer l’Impôt de solidarité sur la fortune en octobre 2017 (un « totem vieux de 35 ans » soi-disant « inefficace et complexe », dixit le ministre de l’économie Bruno Lemaire [10]).

Le principe de limiter l’accumulation de richesse parait au contraire tout simple pour certains : le revenu maximum faisait ainsi partie des revendications des Gilets Jaunes, un revenu qui n’excéderait pas 15 000 euros mensuels (proposition 22) [11]. Cette somme, si elle paraît faible pour nombre de cadres et de dirigeants, est pourtant astronomique pour une immense majorité de Français, à l’heure où 93% des salariés gagnent moins de 5000 euros par mois et où neuf millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté [12]. 

En fait, au regard de l’histoire récente, c’est l’absence de plafond ou en tous cas de forte limitation des plus hauts revenus qui constitue une exception historique. Ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’on ne jura plus que par le laissez-faire. Il fallait laisser les riches s’enrichir, et compter sur le « trickle down effect », en Français le « ruissellement », pour que les pauvres finissent automatiquement par en profiter aussi.

Tant et si bien qu’en 2005, le multimilliardaire américain Warren Buffet pouvait déclarer d’une voix assurée sur CNN : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».

Aujourd’hui, les riches semblent avoir tellement bien gagné la bataille culturelle que même une proposition modeste comme celle de l’acteur Vincent Lindon [13] en pleine crise sanitaire, une taxe « Jean Valjean » minime, de 1 à 5 %, pour les patrimoines supérieurs à … 10 millions d’euros, est accueillie avec une belle indifférence, avant d’être bien vite remisée « sous le tapis ».

Le point de vue de Jean Gadrey

Pour tenter d’y voir un peu plus clair, L’écolo des montagnes a voulu interroger directement l’économiste Jean Gadrey sur le revenu maximum :

Le revenu maximum, contre les inégalités

Benjamin Joyeux : « –  Monsieur Gadrey, est-ce qu’un plafonnement des revenus vous paraît être une idée pertinente aujourd’hui pour répondre à l’explosion des inégalités que l’on observe partout sur la planète et qui semble s’être accentuée avec la crise sanitaire ?

Jean Gadrey : – Ce n’est pas seulement pertinent, c’est indispensable. Non seulement pour des raisons morales ou de justice sociale mettant en question l’indécence des inégalités, mais, de façon de plus en plus claire, parce que les seuils de soutenabilité écologique étant atteints ou dépassés, l’excès de richesse des uns interdit aux autres de vivre décemment, voire de survivre, en les privant de biens communs essentiels « plafonnés » par la nature.

BJ : – Pourquoi cette idée semble avoir disparu du débat public actuel ?

JG : – Je ne suis pas certain qu’elle ait disparu. Il est vrai que les plus riches, souvent détenteurs des grands médias et capables de faire élire des dirigeants politiques défendant leurs intérêts, ont les moyens de faire passer cette idée pour une utopie dangereuse. Mais du côté de la société civile et de ses organisations, l’idée de plafonds de richesse associés à des seuils de vie digne reste vivace et influe sur une partie des délibérations publiques.

BJ : – Comment et sous quelle forme une telle mesure pourrait être mise en œuvre rapidement sans provoquer une « fuite des capitaux », comme ses détracteurs en brandissent la menace dès qu’on invoque cette idée (alors qu’un impôt quasi confiscatoire a existé aux Etats-Unis par exemple et en maints endroits de la planète jusqu’au début des années 80) ?

La façon sans doute la plus simple et la plus populaire passe par une forte progressivité de l’imposition des revenus jusqu’à une tranche d’imposition à 100 % pour les très hauts revenus, ainsi que par des mesures semblables portant sur les patrimoines. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi que les « revenus primaires » (avant impôts), surtout les salaires, soient soumis à des normes d’écart maximum acceptable. Des propositions crédibles existent en ce sens. Quant à une éventuelle « fuite des capitaux » c’est une question à la fois de volonté politique nationale (sanctionner les « fugueurs ») et de volonté de faire avancer une Europe de la convergence des normes sociétales plutôt qu’une Europe de la concurrence sociale et fiscale. Ce n’est pas irréaliste : on a connu des décennies où, dans tous les pays dits développés, la fiscalité des hauts revenus et des gros patrimoines était très élevée. »

D’un point de vue moins économique mais plus symbolique, le revenu maximum peut également constituer un instrument fondamental pour décaler le regard de notre imaginaire collectif, afin de favoriser un monde plus sobre mais surtout plus désirable.

Un RMA pour renverser l’imaginaire

Dans son livre sorti en 2007 Comment les riches détruisent la planète, le journaliste et fondateur de Reporterre Hervé Kempf décrit très bien comment le mode de vie des plus aisés est incompatible avec les limites de la biosphère. Pire, ce mode de vie s’avère néfaste pour le reste de l’humanité car il influence toute la société vers un comportement anti-écologique. Hervé Kempf rappelle dans son ouvrage que l’économie ne fonctionne pas que selon le prisme de l’offre et de la demande, mais également selon le principe de l’ostentation, défini par l’économiste américain d’origine norvégienne Thorstein Veblen au début du 20e siècle. Celui-ci démontre que les classes aisées, à l’abri des besoins matériels immédiats et de la contrainte du travail autre que souhaité, sont avant tout mues par le désir de se démarquer de leur voisin. Et ce comportement finit par influencer l’ensemble de la société, les plus favorisés donnant le tempo de ce qui symbolise la richesse et le succès. La quintessence de cet esprit ostentatoire fut parfaitement résumée par le « fils de pub » Jacques Séguéla, qui n’avait sans doute pas mesuré toute l’ampleur de sa réflexion en déclarant à la télévision en 2009 : « Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie » [14].

Le revenu maximum, contre les inégalités

Nous inspirant de ce livre et de cette citation, il y a onze ans, à quelques semaines des élections européennes de mai 2009, nous étions quelques-un-e-s au sein d’un petit groupe d’activistes écolos à décider de créer le collectif Sauvons les riches. Nous partions d’un constat simple : le mode de vie des ultra riches, censé être enviable par tous, étant totalement incompatible avec les exigences écologiques nécessaires à notre temps, il fallait arrêter de les envier ou les critiquer, pour les plaindre et commencer à les soigner avec humour. Notre proposition politique était très simple elle aussi : instaurer un revenu maximum, pour lutter concrètement à la fois contre l’explosion des inégalités sociales et contre le changement climatique, justice sociale et justice climatique constituant les deux facettes de la même médaille.

Collectif Sauvons le riches !

Collectif Sauvons le riches !

Nous sommes partis à l’époque à l’assaut de quelques citadelles des ultra riches pour leur demander de signer notre pétition pour un revenu maximum, en commençant bien sûr par Jacques Séguéla : pique-nique improvisé au Bristolabordage festif d’un yacht déguisés en pirates, distribution de pantoufles d’or en plein conseil d’administration de Natixis, remise d’un diplôme de « fils à Papa » à Jean Sarkozy en plein Rotary Club, etc. Nous avons eu durant quelques semaines une bonne couverture médiatique et l’une d’entre nous fut même élue à la surprise générale députée européenne sur la liste Europe Ecologie en juin 2009. Mais de revenu maximum, il ne fut ensuite plus vraiment question dans le débat public.

Le revenu maximum, contre les inégalités

Cette expérience m’a appris une chose : plutôt que de critiquer les riches en donnant le sentiment de les envier, inverser l’imaginaire en les plaignant et en proposant de les aider est beaucoup plus subversif. En effet, dans notre imaginaire collectif de société ostentatoire et consommatrice à outrance, les ultra riches et leur mode de vie sont le symbole de la réussite sociale et ils tirent leur fierté de ce constat. Si vous inversez l’imaginaire en décrivant leurs pratiques sociales comme tristes et absurdes, ils perdent leur aura d’attractivité. C’est également ce que le journaliste et désormais député François Ruffin a magistralement réussi à faire subir à Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, dans son film Merci patron [15].

Vous l’avez compris si vous avez lu cet article jusqu’au bout, comme pour d’autres sujets tels le changement climatique ou l’éradication de la pauvreté, le revenu maximum n’est pas une utopie ou une hérésie économique, mais relève uniquement de la volonté politique et de l’imaginaire dans lequel il s’inscrit. Aujourd’hui plus que jamais, le revenu maximum semble bien être un outil « indispensable » dans l’imaginaire du « monde d’après ».

Pour aller plus loin :

Dernier rapport de l’Observatoire des inégalités : https://www.inegalites.fr/5-millions-de-riches-en-France

Blog de Jean Gadrey : https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2008/11/17/l-eventail-acceptable-des-revenus-platon-georges-marchais-etc

Tribune d’Hervé Kempf sur Reporterre en 2010 : https://reporterre.net/Le-revenu-maximum-un-levier-pour

Article de Mathieu Dejean sur Slate d’août 2014 : http://www.slate.fr/story/90553/salaire-maximum

Tribune de Sauvons les Riches sur Médiapart en décembre 2018 : https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/141218/il-est-urgent-d-instaurer-un-revenu-maximum

Article de Pablo Maillé dans Usbek et Rica le 10 juin 2020 : https://usbeketrica.com/article/crise-economique-faut-il-instaurer-un-revenu-maximum


[1] Lire https://www.oxfamfrance.org/rapports/celles-qui-comptent/

[2] Lire par exemple https://blogs.mediapart.fr/benjamin-joyeux/blog/020420/l-urgence-d-un-monde-pour-tout-le-monde-jai-jagat-au-temps-du-corona

[3] Lire par exemple https://www.huffingtonpost.fr/entry/avec-le-coronavirus-et-le-confinement-le-scandale-des-inegalites-sociales-eclate_fr_5e735534c5b63c3b648b2938

[4] Lire : https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2008/11/17/l-eventail-acceptable-des-revenus-platon-georges-marchais-etc

[5] Lire https://www.liberation.fr/france/2009/03/17/roosevelt-n-epargnait-pas-les-riches_546501

[6] Lire https://www.lefigaro.fr/societes/2009/02/05/04015-20090205ARTFIG00344-obama-va-plafonner-les-salaires-des-patrons-.php

[7] Lire https://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/23/referendum-en-suisse-sur-le-salaire-des-chefs-d-entreprise_3519227_3234.html

[8] Voir https://www.armand-colin.com/legalite-une-passion-francaise-9782200283230

[9] Lire https://www.liberation.fr/france/2011/09/12/melenchon-propose-le-smic-a-1700-euros-et-un-salaire-maximum_760707

[10] Lire https://www.lefigaro.fr/impots/2017/10/20/05003-20171020ARTFIG00357-les-deputes-ont-vote-la-suppression-de-l-isf.php

[11] Lire par exemple https://blogs.mediapart.fr/jeremiechayet/blog/021218/liste-des-42-revendications-des-gilets-jaunes

[12] Lire notamment https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/02/13/20002-20180213ARTFIG00255-un-independant-sur-dix-gagne-aujourd-hui-moins-de-500-euros-par-mois.php

[13] Lire https://www.huffingtonpost.fr/entry/vincent-lindon-propose-une-taxe-jean-valjean-pour-que-les-plus-riches-aident-les-plus-precaires_fr_5eb2c094c5b6bf4b8ef497fc

[14] Lire https://www.20minutes.fr/economie/572979-20090217-economie-si-agrave-50-ans-on-n-a-pas-une-rolex-c-est-qu-on-a-rate-sa-vie

[15] Voir https://vimeo.com/ondemand/mercipatronqc/216327543

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 09:06

Un essai de Matthieu Amiech le 1er juin 2020 sur Terrestres. Lire aussi sur le même sujet Un moment d’accélération de la virtualisation du monde et De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Sommes-nous encore libres de décider de nos usages et modes de vie collectifs ? L'auteur fait le constat du paradoxe d'une société où le diktat technologique impose, malgré la volonté de ses citoyens, l'implantation et l'utilisation de technologies numériques de plus en plus performantes et pénétrantes (comme la 5G), alors même qu'elles contribuent à accélérer la catastrophe écologique en cours.

Le 13 mars 2019, dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture, Hervé Gardette reçoit trois chercheurs pour répondre à une question a priori peu subversive : « La 5G va-t-elle nous simplifier la vie ? ». Après quelques échanges initiaux sur l’état actuel des réseaux et les enjeux industriels de ce projet d’intensification des ondes de téléphonie mobile, le journaliste donne un tour assez inattendu à l’entretien : « Est-ce que selon vous la question de l’utilité est suffisamment posée ? On nous vend une société qui va être structurée différemment par ça, [du coup], est-ce qu’on a la possibilité de dire – mettons, la société française – nous, on préfère ne pas faire le choix de la 5G, parce qu’au regard des gains et des pertes, on préfère rester là où on en est ? ou bien, est-ce qu’une telle question est inenvisageable ? »

Pierre-Jean Benghouzi, professeur à l’École polytechnique (et ancien membre de l’Autorité de régulation des communications et des postes, l’Arcep), légèrement surpris, commence par répondre : « Non, elle n’est pas inenvisageable ». Hervé Gardette insiste alors : « Donc, on peut dire : non, on n’y va pas ». Benghouzi corrige le tir : « Non, on ne peut pas… » Quelques instants plus tard, une autre intervenante, la sémiologue Laurence Allard, répond de manière très différente : « La réponse peut être donnée par la terre elle-même, par la planète, qui peut à sa façon dire non. Parce que ce scénario socio-technique, consistant à connecter tous les objets, à multiplier les data centers, à extraire encore plus de métaux rares, est assez improbable en termes environnementaux ». Et de souligner le lien entre notre mode de vie hyper-connecté et le réchauffement climatique.

Quelques semaines plus tôt, en plein mouvement des Gilets jaunes, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, plaçait au cœur de son rapport 2019 le problème de l’inégalité d’accès aux services publics provoquée par les politiques systématiques de « dématérialisation » de ces services1. Il estimait à 13 millions le nombre de personnes en France n’ayant pas un accès aisé aux technologies de l’information et de la communication (TIC) : habitants de communes rurales, retraités, citoyens d’origine étrangère en contacts fréquents avec les préfectures – entre autres… Son rapport n’est pas à proprement parler une prise de position contre la numérisation des services publics, il peut même être lu comme un appel à accélérer l’effort de formation et de connexion de ces populations aux technologies informatiques. Mais en attendant, il demande au gouvernement et aux administrations que des guichets physiques soient partout maintenus – que le passage par Internet ne devienne pas une obligation pour les usagers. Dans un contexte où une institution aussi importante que la SNCF supprime la très grande majorité de ses guichets de gare, pour ne laisser d’autre choix aux voyageurs que d’acheter leurs billets en ligne, une telle recommandation n’est pas négligeable2.

De manière moins radicale que la question posée par Hervé Gardette plus haut, la recommandation du Défenseur des droits s’inscrit en faux contre le déterminisme technologique. Le premier met en doute le caractère inéluctable du déploiement de la 5G – ce n’est pas parce qu’elle permet de faire plus de choses et plus vite que son adoption est nécessaire et automatique. Le second met en cause l’imposition d’un usage universel d’Internet – ce n’est pas parce que certains services peuvent être rendus en ligne, que les autres modalités existant jusqu’ici doivent disparaître. L’interrogation du premier et l’exigence du second entrent en résonance avec un climat de scepticisme, voire d’inquiétude en France, devant la poursuite incessante et effrénée du développement des TIC. La critique explicite des effets sociaux et politiques des TIC était, jusqu’à il y a peu, cantonnée aux partisans de la décroissance. Elle se diffuse désormais au-delà, comme en témoigne le refus assez large des compteurs Linky dans la population, et plus récemment la crispation autour de la 5G. On n’en est peut-être pas encore au point de rejet suscité dans le passé par le programme électro-nucléaire ou les OGM ; mais une conscience partagée que l’informatisation du monde pose des problèmes politiques graves prend forme, malgré la puissance des habitudes de chacun en matière de connexion à sa tribu et au réseau mondial.

Pour que cette conscience diffuse et encore floue devienne un mouvement d’opposition, il faut précisément que le développement de la technologie cesse d’apparaître comme une fatalité. On ne peut pas s’opposer à quelque chose que l’on perçoit comme un destin écrit d’avance : si l’informatisation est un processus plus ou moins naturel, elle s’impose à tout le monde et personne ne peut aller contre. Si par contre elle résulte de politiques volontaristes des États, des entreprises, des grandes fondations, et d’efforts colossaux en matière de recherche scientifique, alors elle a au moins une part de contingence. Elle dépend de décisions ministérielles, de choix managériaux, de financements publics et privés, qui peuvent être dénoncés, contestés, voire empêchés. Malgré les enquêtes répétées de certains groupes ou journaux à ce sujet3, le caractère extrêmement volontariste, et donc évitable, du développement technologique n’est pas encore assez perçu, même dans les fractions politisées ou révoltées de la population.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

S’opposer à l’informatisation du monde suppose évidemment de considérer que c’est possible – et même pensable. Cela suppose aussi de trouver que c’est sensé et même souhaitable. Je vais ici m’attarder sur quelques raisons qui devraient faire apparaître une telle opposition comme non seulement sensée, mais également indispensable. Notre dépendance aux écrans, et la réduction concomitante de nos vies à un stock d’informations, posent en effet au minimum quatre problèmes politiques majeurs : les entreprises accroissent considérablement leur emprise sur nous ; le pouvoir social a tendance à se concentrer de manière extraordinaire ; le travail est plus facilement exploité par le capital ; la catastrophe écologique en cours est nettement aggravée par la croissance exponentielle des technologies prétendument « immatérielles ». Comme on le voit, il ne s’agit pas de questions esthétiques, de partis pris sensibles ou philosophiques, qui peuvent par ailleurs légitimement entrer en ligne de compte pour juger d’un monde où les machines, les algorithmes et les procédures impersonnelles prennent de plus en plus de place4. Il s’agit de problèmes politiques essentiels, auxquels aucun partisan du progrès social et humain – de l’égalité et de la liberté – ne peut rester indifférent ; et auxquels effectivement un nombre croissant de nos contemporains sont sensibles, même si cela n’entraîne pas pour l’instant de rejet massif de la quincaillerie électronique.

L’emprise accrue des entreprises sur nos            existences

Au début des années 2000, Internet devait être le vecteur d’une transformation considérable des relations entre entreprises et consommateurs. On ne comptait pas les articles, ouvrages, chroniques, annonçant la prise de pouvoir des consommateurs, enfin en mesure de s’informer et de s’organiser grâce aux nouvelles technologies. Celles-ci devaient mettre fin à l’asymétrie entre les grandes organisations industrielles, avec leurs techniques de marketing, et leur clientèle atomisée, aisément manipulable. La chercheuse américaine Shoshana Zuboff, qui vient de publier L’Age du capitalisme de surveillance, rejoignait alors les analyses très répandues prophétisant la naissance d’« un monde d’individus informés cherchant à contrôler la qualité de leur vie » et imposant leurs choix aux entreprises ; elle parlait d’« un nouveau capitalisme distribué, où la création de valeur dépend d’une nouvelle logique de distribution attentive aux besoins des personnes5 ».

Vingt ans plus tard, prétendre qu’Internet a massivement émancipé les populations de la société de consommation est devenu bien difficile. Le temps passé sur les écrans nous expose de manière approfondie à la publicité et a permis un affinement des techniques de marketing qui était difficilement imaginable au 20e siècle. Parler d’« encerclement du consommateur » (John K. Galbraith, 1967) ou de « société bureaucratique de consommation dirigée » (Henri Lefèbvre, 1958) semble bien insuffisant, pour décrire le type d’emprise que les acteurs de la grande industrie exercent sur les citoyens d’aujourd’hui.

Dans son ouvrage de 2019, Shoshana Zuboff tourne donc complètement casaque. Elle valide toutes les alarmes lancées au fil des deux décennies écoulées par ceux qui ne voyaient pas dans l’informatisation une promesse de liberté. Elle retrace par le menu les évolutions qui ont fait du World Wide Web le terrain d’un conditionnement sans précédent des individus : le tournant lucratif de Google en 2003, qui intègre le profilage des utilisateurs du moteur de recherche « à des fins de publicité ciblée » ; le passage d’une cadre de haut niveau de Google, Sheryl Sandberg, chez Facebook, en 2008, où elle importe les dites méthodes de profilage ; la mise en place de dispositifs d’espionnage de nos habitudes sur les pages du web aussi bien que dans l’électronique des voitures ; l’apparition des objets connectés ; le lancement du jeu Pokemon Go en 2016 par un ancien de Google Maps, où les chasseurs de Pokemon sont « téléguidés » dans l’espace urbain pour les amener notamment dans des enseignes qui ont payé pour faire partie du jeu6

Pour compléter, soulignons que les individus passant un temps important sur des interfaces mises au point par les géants de l’informatique sont soumis à un rythme de sollicitations publicitaires extrêmement intense, de la simple vision répétée des logos de marque aux offres personnalisées en fonction des centres d’intérêts décelés par les algorithmes, en passant par les spots qui se déclenchent à tout bout de champ au cours de la navigation.

Internet a systématisé et automatisé le principe de l’étude de marché, base du marketing. Le marketing « traditionnel » s’appuyait sur des enquêtes laborieuses, nécessitant la création et la réunion de panels de consommateurs représentatifs de tel segment de population, puis la passation de questionnaires ou l’observation des comportements dans des faux magasins. Depuis vingt ans, la fréquentation de plus en plus massive et permanente du web a permis d’épargner une grande partie de ce travail, qui se fait maintenant spontanément, en ligne, 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Les ordinateurs n’ont plus qu’à analyser les immenses quantités de données recueillies – sur l’apparition de telle tendance sociétale, le succès de telle offre auprès de tel public, les progrès ou régressions de la notoriété de telle marque, etc.

Le mode de vie connecté a renforcé les techniques d’influence, voire de contrôle des comportements, apparus avec la société de consommation. Les annonceurs ne s’y trompent pas puisque Internet pèse 41 % du marché européen de la publicité, presque 60 % au Royaume-Uni7. Et ces techniques risquent d’être encore renforcées par la captation permanente de données grâce aux puces RFID, et autres dispositifs de reconnaissance faciale, en cours de dissémination dans l’espace urbain et dans les foyers. On comprend pourquoi les acteurs de la grande industrie parlent de « réalité augmentée » à ce propos : c’est qu’elles en escomptent une augmentation de leur propre emprise sur la subjectivité et les habitudes des masses humaines.

Une société plus centralisée

L’idée que le pouvoir social a tendance à se concentrer grâce aux TIC découle bien sûr des constats dressés dans le premier point, mais bien d’autres exemples viennent l’étayer. Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire moderne qu’une série d’innovations techniques rebat les cartes du jeu capitaliste et favorise l’émergence de nouveaux empires. Pour autant, le « pouvoir industriel » (pour reprendre les termes de Cohen et Bauer en 19818) acquis par les GAFAM sur les citoyens du monde entier, en seulement vingt ans, a tout de même quelque chose de remarquable.

On attendait de la micro-informatique et de la société en réseaux une décentralisation du pouvoir et de l’initiative. Vue d’aujourd’hui, l’informatisation de la vie quotidienne a au contraire consacré le pouvoir des grandes organisations sur les individus, les administrés, les consommateurs. À mesure qu’elles se « dématérialisent », ces organisations sont plus opaques que jamais aux yeux des citoyens de base, tandis qu’elles disposent de plus d’informations sur eux. Pensons au prélèvement à la source, que permettent la prolifération et l’interconnexion des fichiers du fisc, de l’Urssaf, de la Sécurité sociale, de Pôle emploi, des banques, etc. Pensons bien sûr aux compteurs Linky, prévus pour connaître à distance la consommation d’électricité des ménages, recueillir des données sur la composition détaillée de cette consommation (quels appareils sont utilisés ? combien de temps ? à quelle heure ?), et pouvoir moduler l’intensité du courant en fonction des besoins du réseau – voire, le couper quand l’usager est mauvais payeur9.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Pensons plus généralement à la logique de l’intelligence artificielle : des robots ne peuvent être mis au point, en médecine, en agriculture, en éducation, que grâce au recueil de quantités prodigieuses de données qui « entraînent » le programme informatique. Celui-ci affine sa capacité de réponse au fur et à mesure qu’on lui présente de nouveaux cas de figure. La mise au point de tels algorithmes nécessite techniquement que ces données (big data) soient mises à disposition de certains acteurs industriels ; elle induit donc en tant que telle des phénomènes de concentration, de centralisation, considérables. C’est à accepter cette concentration, cette centralisation, qu’invite le rapport Vilani sur l’intelligence artificielle10 : la « culture de la donnée » qu’il appelle de ses vœux consiste à tout faire pour que les entreprises engagées dans la robotique médicale puissent regrouper le plus de données possibles sur les diagnostics et les prescriptions effectués par les médecins, au mépris par exemple de l’engagement de ces derniers au secret médical.

Que pèsent par rapport à tout cela les blogs, les forums, les sites d’information indépendants, dont les zélateurs du web du début des années 2000 espéraient qu’ils allaient changer le visage de la société ? Quel contrepoids aux logiques centralisatrices représentent les réalisations de la galaxie du logiciel « libre », tel Wikipedia ? Dire que cela ne pèse rien dans le monde actuel serait injuste. Mais ne pas voir que ces réalisations sont marginalisées par le fonctionnement dominant d’Internet, par les logiques capitalistiques et bureaucratiques à l’œuvre derrière les écrans, relève d’un certain aveuglement11. Et l’analyse des effets de l’informatique sur le monde du travail devrait achever d’illustrer combien il est délicat d’espérer combattre, au moyen de cette infrastructure technologique, des tendances qui trouvent aujourd’hui largement leur ressort dans la dite infrastructure.

Un facteur essentiel du déséquilibre capital/travail depuis les années 1970

Pourquoi et comment la classe des détenteurs de capital et des dirigeants d’entreprise ont-ils pu à ce point inverser un rapport de forces qui leur était relativement défavorable il y a cinquante ans ? On considère souvent que les ingrédients décisifs de ce renversement sont le développement et l’autonomisation des marchés financiers, la mondialisation de la concurrence, le chômage de masse et la réorganisation des entreprises en réseaux, avec de nouvelles formes de management à la clé. Le rôle des TIC dans ces évolutions est vu à la fois comme évident et secondaire – c’est un élément important en toile de fond, mais jamais une cause fondamentale de la grande régression sociale en cours12.

Or, sans entrer ici dans le débat délicat sur le lien entre progrès technologique et chômage, il est clair que ni le formidable pouvoir acquis par la finance, ni l’intensification de la concurrence dans de nombreux secteurs, ni le management néo-libéral dans la firme en réseaux ne peuvent être dissociés du développement de l’informatique. Ainsi, c’est l’informatisation et la mise en réseau des places boursières du monde entier qui a permis l’émergence à partir des années 1970 d’un marché planétaire unifié des capitaux, ouvert 24 heures sur 24, et sur lequel les investisseurs peuvent déplacer leurs fonds d’un simple clic, des milliers de fois par jours. L’explosion vertigineuse des transactions financières, la montée en puissance des investisseurs institutionnels, ne sont pas seulement le résultat de décisions politiques, elles sont sous-tendues par une évolution technologique brutale et permanente. Qu’on en juge plutôt : « après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes13. » Cette vitesse ne ressort plus simplement d’une informatisation des transactions mais d’une véritable automatisation : ce sont désormais plus de 70 % des échanges boursiers qui sont réalisés par des algorithmes ! Derrière les programmes d’austérité budgétaire imposés aux gouvernements par les marchés, derrière les exigences de rentabilité des actionnaires qui provoquent une mise sous pression extrême des salariés, voire des licenciements boursiers, il y a sans nul doute des acteurs qui défendent des intérêts ; mais il y a aussi la puissance de calcul et de transmission des ordinateurs, des réseaux et des logiciels, qui donnent concrètement leur (surplus de) pouvoir à ces acteurs.

De même, le rôle des TIC dans la possibilité qu’ont les patrons, depuis la fin du XXe siècle, de déplacer les différents segments de leur production à l’endroit du monde où les coûts salariaux, le niveau de protection sociale et de combativité ouvrière, sont optimaux pour eux – ce rôle est rarement souligné à sa juste mesure. De nos jours, un groupe industriel peut avoir sa direction à Londres, des centres de recherche à Munich et Sophia-Antipolis, des usines affiliées en Turquie ou en Tunisie, des pièces de haute précision fabriquées par des PME mises en concurrence entre elles dans le Nord de l’Italie, l’agence de marketing à Chicago, le centre d’appels pour la hotline à Bombay et les fiches de paie éditées en Pologne. Plus besoin de ces grandes concentrations de main d’œuvre comme on en voyait fréquemment dans les années 1960-70, où la conscience et l’organisation des travailleurs avaient un temps effrayé les élites économiques d’Italie, de France ou d’Angleterre : aujourd’hui, l’informatique permet de gérer de manière efficace une chaîne de production décentralisée, faites d’établissements, de filiales ou de sous-traitants dispersés aux quatre coins d’un pays et du monde. Dans cette firme néo-libérale du XXIe siècle, les TIC ont donné une nouvelle vie au taylorisme et à la bureaucratie, comme permettaient de l’anticiper il y a vingt ans les travaux de Guillaume Duval ou Danièle Linhart14. Elles jouent aussi un rôle essentiel dans l’imposition des méthodes de gestion du privé au secteur public, et dans la destruction de l’éthique du travail que ressentent de nombreux salariés des hôpitaux, des services sociaux, de la SNCF ou de l’Éducation nationale. « [L’informatique] prend du temps et de l’attention au travail vivant, en démultipliant les tâches administratives, déclarent ainsi dans leur plate-forme les travailleurs fédérés au sein du réseau de résistance au management, Écran total. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. (…) Le savoir-faire est confisqué, le métier devient application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts15 », et tout cela les empêche de traiter les usagers de manière professionnelle, ou simplement, humaine.

Bientôt le cœur de la catastrophe écologique ?

Enfin, là encore en totale contradiction avec ce que maints discours idéologiques sur la « dématérialisation » ont prétendu depuis le début du siècle, les TIC apportent une contribution majeure à la destruction des milieux de vie, aux quatre coins de la planète Terre. La production exponentielle d’appareils électroniques exige des quantités fantastiques de métaux enfouis dans les sols, et constitue donc un facteur important de l’actuel boom minier, aux conséquences écologiques catastrophiques. Si, comme le dit Anna Bednik, l’on s’apprête à extraire plus de métaux de la croûte terrestre en une génération que dans toute l’histoire de l’humanité16, la demande de l’industrie du numérique en or, argent, cuivre, tungstène, lithium, et « terres rares » (néodyme, yttrium, cérium, germanium…) y est pour beaucoup. Or, l’industrie minière est terriblement polluante et énergivore.

« Comme leur nom ne l’indique pas, les terres rares sont moins rares que difficiles à extraire. (…) La séparation et le raffinage de ces éléments naturellement agglomérés avec d’autres minerais, souvent radioactifs, impliquent une longue série de procédés nécessitant une grande quantité d’énergie et de substances chimiques : plusieurs phases de broyage, d’attaque aux acides, de chloration, d’extraction par solvant, de précipitation sélective et de dissolution. (…) Stockés à proximité des fosses minières, les stériles, ces immenses volumes de roches extraits pour accéder aux zones plus concentrées en minerais, génèrent souvent des dégagements sulfurés qui drainent les métaux lourds contenus dans les roches, et les font migrer vers les cours d’eau (…) La quantité d’énergie nécessaire pour extraire, broyer, traiter et raffiner les métaux représenterait 8 à 10 % de l’énergie totale consommée dans le monde, faisant de l’industrie minière un acteur majeur du réchauffement climatique17. »

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

En plus de ce qu’elle consomme et pollue pour la production de ses appareils, l’industrie du numérique contribue aussi au réchauffement climatique par les quantités faramineuses d’électricité qu’induit son fonctionnement ordinaire. L’ensemble des équipements numériques consomme aujourd’hui entre 10 et 15 % de l’électricité mondiale, selon les estimations. Mais cette consommation double tous les quatre ans, ce qui pourrait porter la part du numérique à 50 % de l’électricité mondiale en 2030 (!) – soit une quantité équivalente à que ce que l’humanité consommait au total en… 2008, il y a simplement onze ans. Ces projections vertigineuses18 sont en partie éclairées par les estimations de plusieurs études récentes, sur la puissance électrique demandée par un datacenter (équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants), par les 10 milliards d’e-mails envoyés chaque heure dans le monde (équivalente à la production horaire de 15 centrales nucléaires, ou à 4000 allers-retours Paris-New York en avion), par les 140 milliards de recherches sur Google chaque heure, etc19.

À cela s’ajoute la pollution générée par les déchets de cette industrie, à la mesure de l’obsolescence soigneusement entretenue de tous les produits qui nous passent entre les mains. Mais aussi la pollution par les ondes, sur l’ampleur et les conséquences desquelles aucun consensus n’existe mais sur lesquelles des inquiétudes appuyées par un certain nombre de travaux scientifiques persistent20).

Il y a quelques mois, lors d’une présentation publique de l’essai du groupe MARCUSE La Liberté dans le coma, où je dressais une partie de ce tableau, une personne dans l’assistance m’a demandé si, ce que nous voulions, c’était « désinventer l’ordinateur » ! Bien évidemment, il ne s’agit pas de ça. Désinventer une technologie qui existe n’est pas possible, quand bien même on constate qu’elle provoque des dégâts sociaux et anthropologiques supérieurs à ses avantages. La question est plutôt de savoir si les sociétés humaines, qui se disent de nos jours si évoluées, sont capables de maîtriser leurs inventions, d’en faire un usage raisonné qui intègre la possibilité d’une limitation. Cornelius Castoriadis disait ainsi qu’une société qui « se poserait explicitement la question de la transformation consciente de sa technologie » connaîtrait une forme de liberté supérieure et « une révolution totale, sans précédent dans l’histoire21 ».

Dans le cas de l’informatique, compte tenu du déferlement que nous vivons depuis plusieurs décennies, transformer consciemment les choses nécessite pour commencer un freinage, une décélération. Il s’agirait d’introduire de la contingence et de la délibération dans une trajectoire jusqu’ici exclusivement définie par l’intérêt marchand et l’idéologie du « toujours plus, toujours plus vite ». Il nous semble que c’est le sens de l’action des nombreux groupes opposés à la pose des compteurs Linky à travers la France, dont toute une partie est désormais en train d’englober la 5G dans leur périmètre de réflexion et de contestation : ces milliers de citoyens sentent qu’il y a quelque chose de problématique dans l’accumulation même des technologies, la vitesse à laquelle elles transforment leurs vies sans qu’existe jamais le moindre espace socio-politique où leur nécessité, leurs effets à long terme, le rythme et les conditions de leur développement puissent être discutés – réellement discutés. Tels des zadistes, ils réclament donc que certains grands projets industriels soient mis en pause, pour que l’ensemble de la société puisse s’informer et réfléchir à ce qui est souhaitable et à ce qui ne l’est pas. Or, pour toute une partie du camp progressiste, l’opportunité d’une telle mise en question reste peu évidente. S’interroger sur la nécessité de l’innovation permanente, voire remettre en cause l’usage de technologies déjà existantes, n’est-il pas vain ou secondaire, tant que nous vivons sous un régime de propriété lucrative, de concurrence et de profit privé ? Cela ne risque-t-il pas même de brouiller le débat politique, de détourner de précieuses énergies de la lutte prioritaire pour la redistribution économique et le changement des rapports sociaux ? À ces objections classiques, nous répondons que la technologie fait partie des rapports sociaux : elle contribue à les façonner ; elle a un impact sur le degré d’exploitation des salariés, sur la forme que prend la vie quotidienne, sur les possibilités de révolte qui sont laissées aux dominés. Vouloir changer les techniques en usage dans le sens de plus d’autonomie et de démocratie22 s’inscrit donc tout à fait légitimement dans un projet d’émancipation sociale, comme le soulignait Herbert Marcuse dès 1964 :

Le capitalisme avancé fait entrer la rationalité technique dans son appareil de production, malgré l’emploi irrationnel qui en est fait. Cela vaut pour l’outillage mécanisé, pour les usines, pour l’exploitation des ressources, cela vaut aussi pour la forme du travail, (…) « exploité scientifiquement ». Ni la nationalisation, ni la socialisation par elles-mêmes ne changent cet aspect matériel de la rationalité technologique (…). Certes, Marx soutenait que si les « producteurs immédiats » organisaient et dirigeaient l’appareil productif, il y aurait un changement qualitatif dans la continuité technique, c’est-à-dire que la production viserait à satisfaire les besoins individuels qui se développeraient librement. Cependant, dans la mesure où l’existence privée et publique dans toutes les sphères de la société est engloutie dans l’appareil technique établi (…), un changement qualitatif implique un changement de la structure technologique elle-même.

Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, Minuit, 1968 [1964], p. 48-49.

C’est un tel changement d’horizon que suggèrent les escarmouches récentes autour des projets d’informatisation complète du monde : ne plus attendre un hypothétique renversement ou affaiblissement du capitalisme pour discuter des technologies souhaitables ou acceptables ; mais tenter d’empêcher ici et maintenant l’aggravation des inégalités, l’accroissement du pouvoir des couches dirigeantes et le recul de la liberté, en grippant des rouages essentiels du système par des stratégies de désobéissance civile. La proposition de réduire massivement notre usage des technologies de pointe et d’entrer en lutte contre les politiques publiques qui les promeuvent ne relève pas simplement de la morale (morale sanitaire, morale écologique, morale « existentielle », …) ; c’est aussi une proposition stratégique, qui fait le pari que s’opposer individuellement et collectivement à l’informatisation de nos vies peut nous permettre de sortir de l’impuissance, de retrouver une prise sur le monde, un levier pour nuire enfin aux puissants.

Notes

1 - Le rapport intitulé « Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics » est consultable à l’adresse https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapport-demat-num-21.12.18.pdf

2 - Voir l’article de Gaspard d’Allens sur l’action du 31 janvier en gare de Matabiau, contre cette politique : https://reporterre.net/Des-humains-plutot-que-des-machines-usagers-et-cheminots-contestent-la-numerisation-des

3 - Je pense notamment aux enquêtes de Tomjo, de Pièces et main d’œuvre, de la revue annuelle ; mais aussi aux chroniques régulières d’Alain Gras, François Jarrige et Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance

4 - Pour une critique de l’informatisation du monde qui dépasse ces quatre points, on peut se reporter à Hervé Krief, Internet ou le retour à la bougie, Quartz, 2018 ; Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme, 2017 ; et bien sûr le livre du groupe MARCUSE auquel j’ai participé : La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, La Lenteur, 2019.

5 - Extrait du livre de Zuboff co-écrit avec James Maxmin, The Support Economy, Penguin, 2002, cité par Frédéric Joignot, dans son article « La surveillance, stade suprême du capitalisme ? », dans Le Monde du samedi 15 juin 2019, p. 24-25.

6 - Cf. Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », in Le Monde diplomatique n° 778, janvier 2019.

7 - Chiffres donnés en 2018 par l’agence médias belge Space.

8 - Cf. Michel Bauer et Elie Cohen, Qui gouverne les groupes industriels ? Essai sur l’exercice du pouvoir du et dans le groupe industriel, Paris, Le Seuil, 1981.

9 - C’est ainsi que le maire de Nice, Christian Estrosi, a demandé à Enedis d’avoir accès aux données des compteurs Linky pour savoir si les propriétaires de résidences secondaires s’étaient réfugiés dans sa ville, au début du confinement. Enedis ne semble pas avoir donné suite à cette demande (source : L’Age de faire, n°151, mai 2020, p. 18).

10 - Cédric Vilani, Donner un sens à l’intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne, rapport de mission parlementaire remis au Premier ministre en 2018, disponible à l’adresse https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/184000159.pdf

11 - Voir à ce propos la mise au point tranchée de Julia Laïnae et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme. Pourquoi nous ne vous proposerons pas d’« écogestes numériques » ni de solutions pour une « démocratie numérique », La Lenteur, 2020.

12 - Un exemple de ce genre de tableau intéressant mais fondamentalement lacunaire est fourni par Thomas Coutrot, dans Contre l’organisation du travail, La Découverte (Repères), 1999.

13 - D’après un rapport d’IBM cité par Alexandre Laumonnier, 6, Zones sensibles, 2013.

14 - Cf. Guillaume Duval, L’entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s. La seconde vie du taylorisme, Paris, Syros-Alternatives économiques, 2000 ; Danièle Linhart et Aimée Moutet (dir.), Le Travail nous est compté. La construction des normes temporelles du travail, Paris, La Découverte, 2005.

15 - « Écran total, contre la gestion et l’informatisation de nos vies » (mai 2016), disponible à l’adresse https://sniadecki.wordpress.com/2016/09/13/plate-forme-ecran-total/

16 - Cf. Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Paris, Le Passager clandestin, 2016, p. 112.

17 - Célia Izoard, « Les bas-fonds du capital », in Guyane. Trésors et conquêtes, revue Z, n°12, automne 2018, p. 12-13-14.

18 - Proposées par Andrae Anders S.G. et Edler Tomas, in « On Global Electricity Usage of Communication Technology : Trends to 2030 », Challenges 6, 2015, p. 117-157. Dans leur rapport de 2019 pour l’ADEME,  L’impact social et énergétique des data centers sur les territoires, Cécile Diguet et Fanny Lopez resituent ces projections dans un ensemble de scénarios plus ou moins extrêmes.

19 - Voir le rapport dirigé par Hugues Ferreboeuf pour le « think tank » Shift Project : Lean ICT- Pour une sobriété numérique (2018). Soulignons que ces statistiques établies il y a trois ou quatre ans ont toutes les chances d’être complètement dépassées suite à l’épisode de confinement que nous venons de vivre, et qui a concerné (ou concerne encore) plusieurs milliards de personnes dans le monde.

20 - Cf. l’article du physicien belge (et ancien eurodéputé) Paul Lannoye, « Avec la 5G… tous cobayes ? », dans Kairos n° 37, décembre 2018 (https://www.kairospresse.be/article/avec-la-5g-tous-cobayes/) ; et celui de Laury-Anne Cholez, « La 5G se déploie alors que ses effets sur la santé ne sont pas évalués », en date du 25 février 2020 pour le quotidien en ligne Reporterre (https://reporterre.net/La-5G-se-deploie-alors-que-ses-effets-sur-la-sante-ne-sont-pas-evalues

21 - Cornélius Castoriadis, Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 2017 (première édition : 1978), p. 307.

22 - Voir la mise au point extraordinairement éclairante de Lewis Mumford, dans « Technique autoritaire, technique démocratique », publié dans Orwell et Mumford, la mesure de l’homme, La Lenteur, 2014.

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17 juin 2020 3 17 /06 /juin /2020 09:06

La lecture historique de l’écologie politique s’est toujours nourrie de la relation collective qu’entretien l’humanité avec la nature. L’effondrement de cette relation rend cette lecture encore plus pertinente. Le philosophe Pierre Charbonnier présente les trois courants qui guident l’écologie politique aujourd’hui – le socialisme vert, la critique radicale de la modernité, et la technocratie des élites. Le 11 mars 2020 dans le Green European Journal. Lire aussi à ce sujet Penser une sortie vertueuse de l’âge moderne.

L’arbre qui voulait voir la mer - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

L’arbre qui voulait voir la mer - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

La décennie qui se referme en 2020 aura été celle de l’inaction climatique globale. Sans le moindre doute, c’est l’incapacité à engager la transformation nécessaire de nos régimes économiques vers des modèles compatibles avec les limites planétaires qui définit le début du 21e siècle au regard de l’histoire.

Cet échec peut s’expliquer par le gigantesque gouffre qui s’est creusé entre les infrastructures de décision politique en place, qui organisent la compétitivité et la productivité au nom de l’emploi, et les impératifs écologiques et climatiques définis par les sciences du système Terre. Les systèmes d’approvisionnement globalisés, conçus pour absorber les crises locales en rendant disponibles des ressources extérieures, étaient tributaires d’une énergie rendue peu chère par la sous-estimation de ses externalités – opération devenue aujourd’hui impossible. Plus radicalement : l’effort économique sur lequel nous avons voulu faire reposer la réponse aux demandes de justice sociale et de bien-être matériel est en train de les mettre en péril l’une comme l’autre. Nous vivons donc une époque marquée par la dissociation entre ce dont nous héritons et ce que nous voyons, un peu abasourdis, à l’horizon.

Nous sommes aujourd’hui prisonniers, ou du moins croyons-nous l’être, de dispositifs techniques et idéologiques hérités d’un monde en large partie détruit, qui se caractérisait par la stabilité climatique et l’idéal cornucopien. Le monde dans lequel nous sommes amenés à vivre, et dans lequel nous vivons déjà, n’a plus du tout les mêmes caractéristiques matérielles que celui des générations précédentes, et pourtant une bonne partie des catégories de pensée qui orientent l’action politique proviennent de ce monde perdu. La structuration du droit de propriété, la conquête des gains de productivité, en particulier, sont des vestiges d’un passé déjà lointain. La formation des subjectivités contemporaines encapsulées dans la sphère domestique et propulsées par les équipements de mobilité individuelle, pourtant plus récente, apparaît elle-même comme étrangement distante des impératifs et des possibilités du présent. Le monde qu’a fait advenir le projet moderne a donc rendu caducs de larges pans de ce même projet.

Mais une partie du problème qui se pose à nous est que nous surestimons probablement à quel point nous sommes tributaires de ces catégories de pensée et d’action. L’histoire nous apprend que la construction des sociétés de croissance ne s’est pas faite sans contestations, qu’elle est le produit d’un arrangement fragile entre science, technologie et politique, et qu’il existe dans le répertoire de l’action politique moderne des éléments de contre-mouvement. L’inertie des grands systèmes techniques et des idéaux de progrès n’est pas assimilable à une fatalité : notre rapport à l’avenir et aux appuis matériels de l’action peut être réouvert.

Poser le diagnostic

L’une des difficultés auxquelles nous faisons face, autant sur un plan intellectuel que politique, consiste à déterminer exactement ce dont nous héritons, ce que nous conservons de cet héritage, et ce que nous devons défaire, refuser. En d’autres termes, la politique écologique est étroitement liée à une réflexion sur le temps, parce que le choc climatique bouleverse totalement nos repères chronopolitiques. Et il s’agit bien d’une difficulté parce que plusieurs réponses peuvent être apportées à cette question.

Je voudrais ici montrer qu’au moins trois échelles de temps peuvent être retenues pour considérer la rupture politique que nous avons la tâche d’accomplir. Sur une temporalité longue, d’abord, l’écologisation des sociétés peut se comprendre comme une subversion des structures profondes du rapport collectif à la nature, qui aurait pour objectif de renégocier notre rapport au vivant et à notre place dans le monde : une écologie du décentrement. En référence à une temporalité intermédiaire, celle du capitalisme industriel et de ses critiques, on peut ensuite assimiler l’écologie politique à une relance des demandes de justice sociale fondées sur la discipline du capital. Et en référence à une temporalité brève, enfin, celle de la « grande accélération », voire du rattrapage économique de l’Asie, il est possible d’adopter une vision plus technocratique des enjeux : il s’agirait essentiellement de mettre un terme à l’escalade fossile des superpuissances globales en finançant une sphère productive décarbonée.

En fonction de l’échelle prise en considération, ce sont différents imaginaires politiques qui émergent, différents leviers d’action, et in fine différents collectifs. Mon hypothèse est que le succès de la grande transformation écologique dépend de l’alliance entre ces trois collectifs, et on pourrait même dire, de la capacité qu’ils auront à ne pas se mépriser mutuellement.

Contrairement à ce que l’on fait ordinairement, je commencerai par l’étape intermédiaire, parce que c’est elle qui occupe aujourd’hui probablement le centre de l’attention. En effet, les principaux efforts idéologiques pour construire l’écologie politique viennent désormais de la gauche classique, issue du mouvement ouvrier et à la recherche d’un nouveau support de mobilisation après les échecs de la stratégie dite « populiste ». Les différentes versions du Green New Deal forment désormais le socle commun d’une réponse coordonnée par l’Etat social à l’impératif écologique. Derrière le Green New Deal, il y a l’idée selon laquelle la puissance du capital ne peut être limitée que par l’intervention d’une puissance publique à l’écoute des demandes d’égalité, et que ces demandes sont désormais indissociables d’un freinage de l’économie fossile. Les pathologies de l’exploitation industrielle, auxquelles ont répondu l’élaboration du droit social et plus largement les politiques de protection du corps collectif, se doublent aujourd’hui de pathologies environnementales, qu’il s’agit d’incorporer au programme socialiste.

Récemment explicitée dans un ouvrage-programme (Aronoff, Battistoni, Riofrancos, Cohen, A Planet to Win), cette articulation entre écologie et socialisme repose sur la réactivation du langage traditionnel des luttes sociales, voire de la lutte des classes elle-même. Le pari central qui est fait est que l’accentuation de la pression économique sur la société va de pair avec l’accentuation de la pression écologique, et que les conflits d’intérêts liés aux inégalités socio-économiques vont finir par s’aligner sur les conflits environnementaux. Après une période marquée par la conquête de l’électorat populaire par le libéralisme conservateur de Trump ou des brexiters, qui avaient réussi à hacker le discours de la protection et de la communauté (alors identifiée à l’identité), l’enjeu est de reconquérir l’imaginaire politique de ces catégories sociales pour l’emporter. On comprend bien en quoi cette stratégie procède d’une réflexion sur l’héritage industriel du 19e siècle : elle consiste à réorienter le désir de socialisation de la technique et des grandes infrastructures matérielles, ses symboles sont le train, l’habitat collectif et la ville partagée.

Le socialisme vert apparaît désormais comme la plateforme la plus crédible aux USA, et commence également à s’imposer en Europe. Elle rencontre toutefois deux limites principales. D’un côté, elle repose largement sur une forme d’étatisme, voire de souverainisme politique : une fois remontées dans l’Etat par la voie électorale, les demandes de justice écologique sont mises en œuvre sous la forme d’un encadrement juridique rénové et d’une orientation des capitaux planifiée. Outre que l’on ne peut pas sous-estimer les résistances internes de l’appareil d’Etat à de telles transformations, ainsi que la défection du capital privé, cet imaginaire politique est celui de la mobilisation totale, habituellement mis en œuvre en temps de guerre. Autant dire qu’il suppose une forme de déclaration de guerre contre un ennemi dont on ne sait pas s’il est intérieur (le capital fossile) ou extérieur (les Etats-fossiles, comme l’Arabie Saoudite) – déclaration de guerre qui engage une politique extérieure. Le second écueil du socialisme vert, qui fait écho à celui du welfare state de l’après-guerre, est qu’il constitue encore un privilège du Nord sur le Sud, largement privé des moyens de financer une telle conversion énergétique, alors même qu’il est le plus durement touché par la crise climatique.

L’étatisme et le défaut (relatif) de réflexion globale sont les deux aspects qui suscitent les critiques et la méfiance du second collectif écologique dont je voudrais parler. Celui-ci procède d’une réflexion qui se veut plus radicale au sujet des relations entre nature et société, et entend dynamiter l’ensemble des structures qui faisaient du milieu un partenaire essentiellement productif. L’échelle de temps convoquée n’est pas ici celle des crises de la société industrielle, mais celle de la modernité scientifique, du « désenchantement du monde », pour reprendre une formule célèbre. Elle remonte au moins au 16e siècle, celui des révolutions scientifiques de l’astronomie et de la physique, qui ont consacré la centralité de l’humain dans le cosmos, et celui des supposées grandes découvertes, sur lesquelles s’est adossée la centralité présumée de l’occident sur le reste du monde. Les collectifs que convoque cette forme de critique sont nombreux. La subversion de la relation moderne au monde peut en effet venir de schèmes de pensée géographiquement et culturellement décentrés, comme c’est le cas des communautés amazoniennes, arctiques, amérindiennes, etc., qui témoignent d’arrangement sociaux avec le vivant irréductibles à l’appropriation et à l’exploitation. Mais elle provient aussi de collectifs issus de la modernité, qui entendent rompre avec ses schémas dominants. La lutte des territoires contre la souveraineté de l’Etat, généralement inféodée aux objectifs de croissance, fait résonner cette remise en cause très profonde de l’histoire moderne. Ainsi la ZAD de NDDL est-elle devenue en France le symbole de la construction d’un lien au territoire fondé sur l’autonomie radicale de ses usagers-protecteurs. Ces collectifs se tournent donc en même temps contre la souveraineté, la propriété, l’extraction, c’est-à-dire contre les différentes composantes de la matrice moderniste.

Mais la force de ces collectifs, leur radicalité, est aussi leur faiblesse. Ils font le pari d’un mitage progressif des espaces dévolus à l’organisation productive, d’un changement de paradigme culturel et juridique, autant de processus qui, parce qu’ils reposent sur la construction située d’expériences politiques alternatives, sont nécessairement lents. On peut ajouter qu’ils sont extrêmement coûteux en termes d’investissement personnel, et qu’ils sont largement inaccessibles aux catégories de population intégrées par nécessité à un marché du travail excessivement concurrentiel, et qui ne peuvent pas toujours prendre le risque de se désaffilier des structures de l’Etat social. En d’autres termes, situer le combat sur un terrain métaphysique, c’est aussi le situer dans la temporalité longue des structures de la coexistence humaine et écologique. Chaque forme de critique a son rythme propre, sa vitesse, et celle-ci apparait comme extrêmement lente au regard du délai fixé par les rapports scientifiques pour décarboner l’économie.

Aussi faut-il décrire une troisième sphère de mobilisation, qui cette fois s’articule à une praxis écologique peut-être moins radicale en apparence, mais beaucoup plus rapide. On peut en effet concevoir l’impasse climatique non pas comme la conséquence d’une temporalité profonde, liée à la constitution de la cosmologie moderne, ni même comme une conséquence de l’industrialisation en général, mais comme le produit de la « grande accélération » de l’après-guerre. C’est-à-dire comme un phénomène plus tardif, où se sont liés l’exubérance énergétique du pétrole, la construction d’une technosphère fondée sur la mobilité individuelle et la consommation de masse, mais aussi la formation des institutions fondées sur des agrégats économiques permettant de mesurer la croissance, d’en faire un objectif explicite ainsi qu’un critère de performance. Les caractéristiques matérielles de cette accélération ont la spécificité d’être aux mains d’une élite technologique et économique extrêmement concentrée autour de quelques entreprises, notamment dans le secteur énergétique et agro-alimentaire, quelques lieux de pouvoir et de savoir, en particulier les organes supranationaux de régulation en charge de planifier le marché libre ainsi bien sûr que les principaux acteurs géopolitiques souverains.

Battre le fer tant qu’il est chaud

L’une des choses que révèlent les mobilisations pour le climat est que ces infrastructures de décision sont à la fois extrêmement puissantes, et beaucoup plus vulnérables qu’on ne tend à le penser. D’efficaces campagnes de désinvestissement dans les secteurs les plus destructeurs, notamment si elles sont orchestrées par les banques centrales, sont susceptibles de paralyser l’édifice du capitalisme fossile, et avec lui les chaînes d’approvisionnement inefficaces et inégalitaires dans lesquelles se coulent nos existences. La formation et la promotion d’administrateurs et d’ingénieurs civils libérés des pseudo-contraintes budgétaires et capables de conduire la mutation écologique des villes, des réseaux de transports, des infrastructures de logement, va dans le même sens. Il s’agit d’engendrer un nouvel art de gouverner non corrompu par les exigences de croissance, et adossées à des savoirs technologiques, agroécologiques, juridiques, etc. Bien sûr, cela sonne moins romantique que les appels idéalistes à des changements de civilisation et à une générosité inconditionnelle envers une nature réanimée. L’épreuve du pouvoir sera un passage obligé, probablement moins passionnant que les fondations d’un nouveau paradigme culturel, mais assurément plus rapide à mettre en place.

Il est évident que cette nouvelle élite écologique ne recrute pas le même type de profil anthropologique que les deux autres décrits plus haut. Il est évident aussi que des inimitiés, réelles ou supposées, existent entre l’utopie autonomiste post-coloniale, le jacobinisme vert du GND, et ces maîtres d’œuvre de la révolution technocratique. D’un point de vue théorique, on pourrait également exiger que le problème soit traité à l’échelle adéquate : soit celle des structures cosmologiques de la modernité, soit celle des pathologiques de l’industrialisation, soit celle de la grande accélération. Mais de la même manière que les trois hypothèses historiographiques sous-jacentes ne sont pas nécessairement exclusives, les trois contre-mouvements critiques et les trois collectifs qui les animent ne sont pas voués à entrer en rivalité. Il faut même qu’ils apprennent à s’apprivoiser mutuellement, à établir un common ground sur lequel s’appuyer.

Ce que l’on observe en réalité, c’est l’alignement des intérêts objectifs – ce que l’on appelle parfois la convergence de luttes – de ces collectifs mus par différents affects politiques, qui s’expriment dans des idiomes revendicatifs distincts, qui emploient des registres d’action et qui investissent des lieux et des formes de pouvoir complémentaires. Sans doute cet alignement est-il en partie conjoncturel, mais la politique est après tout comme l’affirmait Machiavel l’art de saisir le bon moment pour agir.

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