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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 09:08

Les enjeux sont immenses : il s’agit de doter d’un cadre juridique la conservation de la biodiversité marine. D’après l’Institut Paul Ricard, Libération et Le Monde le 31 août 2018. Lire aussi La pêche industrielle exploite plus de la moitié de la surface des océans, Les océans pollués par des particules invisibles de plastique, La pollution chimique gagne les abysses, Les mystérieux canyons sous-marins, trésors en péril et Les zones mortes se multiplient dans les océans.

Une sculpture de baleine, faite de cinq tonnes de déchets plastique pêchés dans le Pacifique, à Bruges, en Belgique, le 14 juillet. JOHN THYS / AFP

Une sculpture de baleine, faite de cinq tonnes de déchets plastique pêchés dans le Pacifique, à Bruges, en Belgique, le 14 juillet. JOHN THYS / AFP

Elle n’appartient – encore – à personne, mais suscite bien des convoitises. La haute mer recouvre près de la moitié de la planète, constitue près des deux tiers de l’océan mondial, qui lui-même produit une bonne partie de notre oxygène et l’essentiel des protéines de populations entières, et recèle des ressources biologiques ignorées. Et pourtant, la haute mer ne bénéficie jusqu’à présent d’aucune protection ou presque.

Voilà dix ans qu’est débattue l’idée de doter d’un cadre juridique les eaux internationales – c’est-à-dire l’immensité située au-delà des zones économiques exclusives (ZEE) régies par les pays côtiers. Ce dossier, très sensible, aurait pu se perdre dans les méandres de l’actualité diplomatique mondiale ; il a pourtant fini par aboutir à l’ouverture officielle de négociations sous l’égide des Nations unies.

Une première session de discussion est programmée du 4 au 17 septembre. L’objectif est de parvenir d’ici à 2020 à établir « un instrument juridiquement contraignant sur la conservation et l’utilisation durables de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des juridictions nationales ». Au ministère des affaires étrangères, on fait remarquer que le seul grand accord international actuellement en gestation à l’ONU a donc trait à l’océan.

Brevets à foison

Une autre façon de présenter la haute mer consiste à rappeler qu’elle représente 95 % de l’espace habité par des formes de vie sur cette planète. Et il serait étonnant que l’homme n’y trouve pas quelques ressources à puiser en plus des richesses halieutiques qu’il y prélève déjà sans ménagement.

La protection ou l’exploitation de la haute mer se négocie à l’ONU

Des chercheurs du Centre universitaire de résilience et de l’Académie royale des sciences de Stockholm ainsi que de l’université de Colombie britannique, au Canada, ont créé une base de données avec 13 000 séquences génétiques provenant de 862 espèces marines (plancton, mollusques, poissons) associées à un brevet, parmi les 38 millions collectés depuis trente ans. Ils rapportent, dans la revue Science Advances du 6 juin, que 84 % de ces brevets ont été déposés par des entreprises. Pharmacie, chimie, agroalimentaire, cosmétique, biocarburants : malgré des coûts élevés, 221 groupes se sont lancés dans ces recherches. Ils sont pour la plupart américains, japonais et surtout allemands. Le groupe BASF aurait en effet déposé près de la moitié (47 %) de ces brevets.

« Pour un séquençage ADN, il n’est même plus indispensable de disposer du poisson lui-même, il suffit de recueillir l’eau dans laquelle il s’est trouvé », a précisé Françoise Gaill, coordinatrice du comité scientifique de la plate-forme Océan et climat, à l’occasion d’une conférence sur les enjeux de la haute mer organisée à la Maison des océans, à Paris, le 21 juin. Le marché des ressources marines pourrait évoluer vite. Or « 193 pays n’ont rien déposé du tout… », a fait remarquer la biologiste.

Les organismes vivant près des sources hydrothermales intéressent particulièrement la recherche pour leurs capacités à s’adapter à la pression, la chaleur extrême, l’acidité ou l’absence de lumière. Or ces formations se trouvent précisément en haute mer, où pour le moment, la seule règle est celle du premier arrivé, premier servi.

Le principe est à peu près le même pour la pêche à quelques exceptions près, comme la chasse à la baleine. La préservation de certains grands migrateurs, notamment les thons, est censée être assurée par des organisations régionales de gestion de la pêche, mais ils sont en réalité majoritairement surexploités. Actuellement, environ 6 % de la totalité de la pêche mondiale est réalisée au-delà des zones économiques exclusives, ce qui représente 8 % des revenus du secteur, selon une étude émanant de plusieurs universités américaines, canadienne et australienne, publiée elle aussi dans Science Advances du 6 juin.

Partage des connaissances

La Chine, avec cinq autres pays (Taïwan, Japon, Indonésie, Espagne et Corée du Sud), capte la majorité de cette manne. La pêche si loin des côtes coûte très cher. Le secteur ne tiendrait pas s’il n’était soutenu à plus de 50 % par des subventions, indique Rashid Sumaila de l’université de Colombie britannique, l’un des auteurs de cette étude. Peu de revenus, beaucoup de dégâts parmi des espèces peu nombreuses qui se reproduisent extrêmement lentement. « Pourquoi continuer ?, interroge-t-il. Fermer la haute mer à la pêche permettrait aux stocks de poissons de se renouveler et serait tout bénéfice, écologiquement et socialement, pour des populations du Bangladesh ou de Guinée Bissau. »

Prudemment, les négociateurs ont jusqu’à présent écarté ce dossier des discussions préalables. Le poisson y figure en tant que ressource génétique, mais pas halieutique. Paradoxalement, la question des aires marines protégées (AMP) est, elle, bien inscrite au programme de l’ONU. Mais si le futur accord décide qu’il est possible de préserver une zone de reproduction ou de migration de la faune marine au milieu du Pacifique ou de l’Atlantique, qui la surveillera ?

Outre la question des zones de conservation et celle des ressources génétiques, le partage des connaissances, qui ne devraient pas manquer de se développer à l’avenir, est inscrit au programme des négociations. Les pays en développement y tiennent beaucoup, certains encourageant la reconnaissance de la haute mer comme « patrimoine de l’humanité » – on se dirigerait plutôt vers la notion, plus floue, de « bien commun ».

Enfin, le quatrième chapitre porte sur l’instauration d’études d’impact pour tout chantier dans les eaux internationales, au-delà de certains seuils à définir. Car la haute mer n’est plus un espace à l’abri des activités humaines. Traversée de milliers de kilomètres de câbles sous-marins, sillonnée par les cargos géants – 80 % du transport maritime emprunte ses routes de navigation –, elle nourrit des projets de toutes sortes dans le secteur des énergies renouvelables, de l’aquaculture, de la géo-ingénierie, sans parler des industries d’extraction qui s’intéressent, elles, à ses grands fonds. Cette future activité dépend de l’Autorité internationale des fonds marins qui siège à Kingston, en Jamaïque.

Régulation du climat

Faute de consensus entre les Etats pour établir un traité international à part entière, le projet d’instrument juridiquement contraignant, s’il aboutit, devrait prendre la forme d’un complément à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, dite « de Montego Bay », adoptée en 1982 après des décennies de discussion. A la sortie des années 1970, les menaces qui pesaient sur la santé de l’océan mondial n’étaient pas perçues avec la même acuité et n’avaient pas la même ampleur, en dehors des pollutions dues aux marées noires, et la Convention ne s’intéresse quasiment pas aux risques environnementaux.

Certains protagonistes dont l’Union européenne, la France en particulier, voudraient saisir l’occasion onusienne pour voir reconnu le rôle fondamental de l’océan dans la régulation du climat de la Terre. A l’été 2017, l’administration Trump a fait savoir qu’il n’était pas question pour elle de signer une telle déclaration. Les Etats-Unis n’ont d’ailleurs jamais ratifié la convention de Montego Bay.

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31 août 2018 5 31 /08 /août /2018 15:26

10 associations écologistes lancent un appel à Emmanuel Macron

La Fondation pour la Nature et l'Homme, Agir pour l’environnement, France nature environnement, Générations futures, Les Amis de la Terre, Réseau sortir du nucléaire, l'Action des citoyens pour le désarmement nucléaire, l'Association pour la protection des animaux sauvages, Virage énergies et la Société nationale de protection de la nature réagissent, jeudi 30 août, à la démission du ministre d'Etat. Lire aussi Le dérèglement climatique risque de transformer la Terre en « étuve ».

Nicolas Hulot et Emmanuel Macron lors d'un meeting au marché de Rungis (Val-de-Marne), le 11 octobre 2017. (REUTERS)

Nicolas Hulot et Emmanuel Macron lors d'un meeting au marché de Rungis (Val-de-Marne), le 11 octobre 2017. (REUTERS)

La démission de Nicolas Hulot a surpris par sa soudaineté. Quinze mois durant, l'ancien ministre a buté sur les résistances institutionnelles et des arbitrages politiques trop souvent perdus. L'orientation politique du chef de l'Etat ne laissait que peu de place à une véritable transition écologique et solidaire. Malgré l'ambition affichée du ministre de l'Ecologie, la volonté d'Emmanuel Macron de ménager la chèvre écologique et le chou productiviste n'a pas contribué à créer la condition d'une politique écologique lisible et cohérente.

La superficialité de l'engagement écologique d'Emmanuel Macron implicitement révélée

De la non-interdiction du glyphosate aux multiples décisions favorables à la construction de nouvelles autoroutes, du non-choix en matière de transition énergétique à l'importation d'huile de palme, des ultimes cadeaux faits au lobby de la chasse en passant par le Ceta, la longue liste des petits arrangements et grands renoncements a rythmé l'année ministérielle de Nicolas Hulot. Or, ce dernier a toujours justifié sa présence au sein du gouvernement Philippe par sa volonté tenace de mettre enfin la France sur les rails de la transition écologique.

Nicolas Hulot a constaté, amèrement mais honnêtement, que notre pays a hoqueté, voire régressé, en matière environnementale. L'utilisation de pesticides continue à augmenter année après année, la biodiversité s'effondre, la part du rail continue sa chute vertigineuse, nos émissions de gaz à effet de serre ont, quant à elles, poursuivi leur sinistre ascension et la part du nucléaire civil demeure inchangée et celle du nucléaire militaire va augmenter de 50%.

Implicitement, le départ du désormais ancien ministre de l'Ecologie révèle la superficialité de l'engagement écologique d'Emmanuel Macron, optant pour une écologie des mots, privilégiant les discours aux actes, espérant que la simple présence de Nicolas Hulot justifierait une politique bien loin de la rupture maintes fois annoncée.

Le symptôme d'une immense incompréhension

Le départ précipité de Nicolas Hulot est l'occasion de requestionner la place du ministre de l'Ecologie dans le dispositif institutionnel. Placé au sommet de l'ordre protocolaire, le ministre de l'Ecologie est sommé de trouver des compromis entre acteurs aux intérêts profondément divergents. Grenelle et autres conférences environnementales n'y ont rien changé. Face au ministère de l'Agriculture, à ceux de l'Economie, de l'Industrie ou de la Défense, face aux lobbies agricoles, nucléaires, à celui du BTP, face à l'orientation libérale du gouvernement Philippe, la marge de manœuvre du ministre de l'Ecologie était étroite, voire inexistante. La notoriété médiatique est insuffisante face aux petits soldats du productivisme, prêts à tout pour préserver leurs acquis. Cette démission est l'occasion de rappeler que l'homme providentiel n'existe pas et qu'un ministre, fût-il déterminé, est et demeure un homme seul. Au regard des tensions que suscite la transition écologique, il est nécessaire de créer et entretenir une mobilisation citoyenne et populaire.

L'heure n'est pas à l'amertume. Au regard des crises écologiques et des menaces qui s'amoncellent, l'urgence commande de ne pas verser dans un défaitisme sans lendemain. Cette démission est le symptôme d'une immense incompréhension. La transition écologique n'est ni une promenade de santé ni un supplément d'âme pour politiciens sans imagination. Emmanuel Macron aurait tort de mésestimer le symbole que représente cette démission surprise. Faire "comme si" serait la pire des réponses à apporter à Nicolas Hulot. Les crises écologiques qui s'amoncellent n'ont que faire de nos illusions et beaux discours. Ces crises ne disparaîtront pas d'un coup de baguette verte.

L'action n'est plus une option, mais une nécessité

Face aux menaces climatiques, militaires et à l'effondrement des écosystèmes, l'action n'est plus une option mais une nécessité, une urgence, une éthique.

Emmanuel Macron ne peut continuellement aspirer à la synthèse là où nous attendons des choix clairs, ambitieux et pleinement assumés. En matière écologique, nous ne pouvons plus soutenir l'agriculture biologique et "en même temps" le glyphosate, la sobriété énergétique et "en même temps" le nucléaire, une redynamisation des centres-villes et "en même temps" Europacity et l'artificialisation des terres agricoles, la nécessaire préservation de la biodiversité et "en même temps" la baisse du prix du permis de chasse, la mise en œuvre de la COP21 et "en même temps" la multiplication des projets autoroutiers, les fermes-usines et "en même temps" une agriculture paysanne, le libéralisme et "en même temps" l'écologie.

La démission de Nicolas Hulot est une invitation à changer de cap tout en osant rompre avec la facilité des Trente glorieuses et "cinquante" gaspilleuses. Face aux conservatismes qui s'expriment à tous les niveaux de l'Etat, la démission de Nicolas Hulot appelle un sursaut. Nul doute qu'au lendemain d'une démission qui a tant fait parler, Emmanuel Macron devra faire sien l'aphorisme de Pierre Mendès-France, "gouverner, c'est choisir".

*Les signataires : La Fondation pour la Nature et l'Homme ; Agir pour l'environnement ; France Nature Environnement ; Générations futures ; Les Amis de la Terre ; Réseau sortir du nucléaire ; Action des citoyens pour le désarmement nucléaire ; Association pour la protection des animaux sauvages ; Virage énergies ; Société nationale de protection de la nature

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 10:44

La hausse des concentrations de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, responsable du changement climatique, réduit la teneur en protéines et en minéraux (fer et zinc) des cultures vivrières, en particulier le riz, le blé et les légumineuses, et risque d’entraîner des carences pour des centaines de millions de personnes supplémentaires. Cette nouvelle étude conduite par des chercheurs américains du département de santé environnementale de l'Université d'Harvard, a été publiée lundi 27 août dans la revue Nature Climate Change. D'après AFP et Le Monde le 27 août 2018. Lire aussi Les émissions mondiales de CO2 repartent à la hausse, Déforestation : les forêts émettent plus de CO2 qu’elles n’en absorbent et Les émissions de gaz à effet de serre augmentent en France, en contradiction avec nos engagements climatiques.

Un très grand nombre d’aliments auront une moindre valeur nutritive, comme le riz, ici prêt à être repiqué, à Ahmedabad (Inde), en 2017. AMIT DAVE / REUTERS

Un très grand nombre d’aliments auront une moindre valeur nutritive, comme le riz, ici prêt à être repiqué, à Ahmedabad (Inde), en 2017. AMIT DAVE / REUTERS

Le CO2 ou la double peine. On savait déjà que la hausse de la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre – et singulièrement en dioxyde de carbone – menaçait la sécurité alimentaire de la planète en induisant des sécheresses plus fréquentes, plus sévères et plus durables, des précipitations torrentielles plus intenses, une submersion des zones littorales par des eaux salines, et une recrudescence des attaques de ravageurs et de pathogènes. Or, cette hausse risque aussi de réduire la qualité nutritionnelle de l’alimentation de plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde.

C’est l’alerte que lance une étude menée par deux chercheurs américains de l’université Harvard, publiée lundi 27 août dans la revue Nature Climate Change. Ses auteurs concluent que, dans les prochaines décennies, l’augmentation de la concentration atmosphérique de CO2 pourrait entraîner l’appauvrissement d’un grand nombre de cultures de base en protéines, en fer et en zinc, avec des effets délétères sur la santé humaine.

« L’impact d’un niveau élevé de CO2 atmosphérique sur la qualité nutritionnelle des cultures a été mis en évidence depuis plus de vingt ans, d’abord dans le cadre de tests en laboratoire ou sous serre, puis par de très nombreux essais en plein champ, indique Alain Gojon, directeur du laboratoire de biochimie et physiologie moléculaire des plantes (CNRS-INRA-SupAgro-université de Montpellier), qui n’a pas contribué à cette étude. Il existe aujourd’hui un très large consensus scientifique, étayé par des dizaines de publications et des milliers de données, sur le fait que cet impact est massif et global : il touche la majorité des espèces végétales, partout dans le monde. »

Ces essais, consistant à injecter du CO2 sur des plantations à l’air libre pour les maintenir dans une sorte de bulle enrichie en gaz carbonique, ont montré, précise le chercheur, « une réduction de 10 % à 20 % de la teneur en protéines, une baisse de moindre importance des taux de minéraux comme le fer, le zinc, le magnésium ou le calcium, mais aussi, plus récemment, une diminution de 20 % à 40 % pour les vitamines ».

Risque de carences en nutriments

Les auteurs de la nouvelle publication ont pris comme point de départ une concentration de CO2 de 550 parties par million (ppm), unité de mesure indiquant le nombre de molécules de gaz carbonique pour un million de molécules de l’atmosphère.

Le chiffre n’a rien de virtuel. La concentration atmosphérique de CO2, qui a atteint en 2016 le niveau record de 405 ppm, devrait en effet grimper à 550 ppm entre 2050 et 2100, en fonction des scénarios d’émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Seule une baisse drastique des émissions anthropiques (produites par l’homme) permettrait de rester en dessous de ce seuil. De précédents travaux ont montré que, à ce niveau de concentration de CO2, la quantité de protéines, de fer et de zinc est globalement réduite de 3 % à 17 %, pour beaucoup de végétaux.

Les chercheurs ont alors fait tourner un modèle pour calculer, à partir des ressources alimentaires disponibles par habitant, ainsi que des projections de croissance démographique (soit une population mondiale de 9,7 milliards d’individus en 2050), le nombre de personnes supplémentaires exposées, au milieu du siècle, à un risque de carences en nutriments. Cela, pour 151 pays et 225 espèces végétales, ce qui donne à leur travail une portée beaucoup plus vaste que celles des études antérieures.

Il apparaît qu’aux quelque 660 millions de personnes qui souffrent actuellement d’une insuffisance de protéines s’en ajouteraient 122 millions. Le 1,5 milliard d’individus déjà en manque de zinc s’accroîtrait de 175 millions. Et pour le 1,4 milliard d’enfants de moins de 5 ans et de femmes en âge de procréer vivant dans des régions où le taux d’anémie est déjà supérieur à 20 %, la perte d’apport en fer serait de plus de 4 %.

Les plus pauvres sont les plus vulnérables

Comme toujours, la peine se répartira inégalement. Les pays les plus affectés seraient ceux d’Asie du Sud et du Sud-Est – à commencer par l’Inde –, d’Afrique et du Moyen-Orient.

Rien d’étonnant à ce que les aires géographiques parmi les plus pauvres soient également les plus vulnérables, dans la mesure où l’essentiel de leur apport en protéines est d’origine végétale. L’Amérique du Nord ou l’Europe, aux régimes plus carnés, se trouvent, de ce fait, moins exposées.

Le risque est à grande échelle, puisqu’un très grand nombre d’aliments auront une moindre valeur nutritive, qu’il s’agisse de céréales comme le riz – base de l’alimentation de la moitié de l’humanité –, le blé ou l’orge, ou de légumineuses telles que lentilles, pois ou haricots. En revanche, d’autres plantes qui font appel à un type de photosynthèse différent, dont le maïs, le millet et le sorgho, ne réagissent pas, ou peu, à l’accroissement de la concentration de CO2.

Scénarios d’émissions mondiales de carbone (à gauche) et de concentrations atmosphériques de CO2 (à droite) d’ici à 2100. NATURE CLIMATE CHANGE

Scénarios d’émissions mondiales de carbone (à gauche) et de concentrations atmosphériques de CO2 (à droite) d’ici à 2100. NATURE CLIMATE CHANGE

Les végétaux fournissant aujourd’hui 63 % des protéines consommées sur la planète, ainsi que 81 % des rations de fer et 68 % de celles de zinc, le danger est celui d’une extension de la malnutrition, entraînant troubles de la croissance, du métabolisme, du système immunitaire ou du développement cognitif. Cela, alors que plus de 2 milliards d’humains présentent déjà une carence en nutriments.

Sans doute ces résultats ne sont-ils qu’une modélisation. Les auteurs précisent qu’ils font l’hypothèse de régimes alimentaires inchangés, sans prendre en compte les mutations socio-économiques qui se produiront dans les pays concernés, ni les conséquences plus globales du réchauffement sur les ressources alimentaires. Leur étude n’en appelle pas moins, soulignent-ils, une « surveillance active des besoins nutritionnels des populations » dans les pays les plus à risque.

« Les pays développés aussi concernés »

« Le grand intérêt de ce travail est d’alarmer sur un phénomène dont l’ampleur n’avait pas été anticipée, juge Alain Gojon. Les pays développés sont eux aussi concernés. D’une part parce que la diminution de la teneur en protéines et minéraux des végétaux s’accompagne d’une augmentation de leur teneur en sucres, ce qui peut provoquer des déséquilibres alimentaires. D’autre part parce que des régions déjà déficitaires en protéines végétales pour l’alimentation animale, comme l’Europe, vont le devenir encore plus. »

Reste que les mécanismes par lesquels un haut niveau de CO2 atmosphérique dégrade la qualité nutritive des plantes demeurent mystérieux. « Il existe deux familles d’hypothèses, indique l’agronome français. Soit le taux élevé de CO2 altère la physiologie générale des végétaux, qui sont moins aptes à prélever dans le sol l’azote nécessaire à la fabrication des protéines et les différents minéraux ; soit il réduit la disponibilité de ces éléments dans les sols, peut-être en raison d’une compétition accrue entre les plantes et les micro-organismes. »

Le laboratoire qu’il dirige va lancer, cet automne, un programme collaboratif de recherche, financé par le projet Montpellier université d’excellence, pour tenter de comprendre comment le CO2, cause du dérèglement climatique, peut aussi être fauteur de carences alimentaires.

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29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 11:43

D’après l’ONU, les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre pris jusqu’à présent par les Etats signataires de l’accord de Paris conduiraient à un monde à + 3°C. Dans un rapport publié début août, des chercheurs internationaux préviennent que si la Terre connaît une hausse de deux degrés dans les prochaines décennies, elle pourrait arriver à un point de rupture aux conséquences nombreuses. Des mises en garde qui acte l’urgence de la situation que dénonce Nicolas Hulot, et devrait inciter les pays à agir radicalement. D’après Le Monde et Libération, août 2018. Lire aussi Des citoyens attaquent en justice l’Europe pour son échec à les protéger contre le réchauffement climatique, 15 jours de négociations climatiques à Bonn se concluent sans « mode d’emploi » commun pour appliquer l’accord de Paris, 2018 : les vrais chiffres des financements climat et « La nature face au choc climatique » : la moitié des espèces des régions les plus riches en biodiversité menacées d’extinctions.

Le dérèglement climatique risque de transformer la Terre en « étuve »

Jamais, au cours des quinze mois de vaine tentative de mutation écologique de l’appareil d’Etat français par Nicolas Hulot, autant de rapports alarmistes n’ont décrété avec une telle virulence l’état d’urgence climatique et environnementale de la planète. Une accumulation de signaux d’alarme appelant à un sursaut radical qui, sans aucun doute, a pesé lourd dans la décision de l’ex-ministre de la Transition écologique et solidaire, frustré de s’« accommoder des petits pas alors que la situation mérite qu’on change d’échelle ».

Dernière en date, une étude publiée le 6 août par la revue Proceedings of the National Academy of Sciences met en garde sur « une réaction en chaîne incontrôlable », un « basculement irréversible ». Et prédit « des endroits inhabitables sur la Terre ». Elle prévient : « Les décisions des dix à vingt prochaines années vont déterminer la trajectoire du monde pour les 10 000 années suivantes… » Intitulée « Trajectoires du système Terre dans l’anthropocène », elle a inspiré Hulot mardi lorsqu’il a évoqué à deux reprises la Terre « étuve ».

Collapsologie délirante, quarante-six ans après le rapport Meadows sur les Limites à la croissance rédigé par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology pour le Club de Rome ? Non, simples projections de climatologues dont les modèles montrent que le climat change plus, et plus vite que prévu. Moins d’une semaine plus tôt, 500 scientifiques de 65 pays s’inquiétaient ainsi de la hausse rapide du niveau des océans - 7,7 centimètres entre 1993 et 2017 -, de l’acidification des eaux qui détruit à certains endroits jusqu’à 95 % des coraux au large de l’Australie et de la multiplication des cyclones tropicaux.

Auteur du discours prononcé par Jacques Chirac au Sommet de la Terre de Johannesburg en 2002 dans lequel il prophétisait « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », Hulot découvre de l’intérieur les gouvernements pyromanes et leur incapacité à changer d’ambitions, de système de pensée comme de production, alors que la planète danse au-dessus d’un précipice. Emmanuel Macron a d’ailleurs avoué son impuissance en décembre, lors du One Planet Summit : « On ne va pas assez vite et c’est ça le drame. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. »

Un rapport spécial du GIEC

On ne pourra pas dire que ce n’est pas la faute de l’humain-prédateur. Une enquête parue en juillet chiffre à seulement 0,001 % la probabilité que l’homme ne soit pas responsable, au moins en partie, du changement climatique. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’évaluait jusqu’alors à 5 %.

En juin, il a d’ailleurs transmis aux Etats ses conclusions d’un rapport spécial qui doit être dévoilé en octobre, mais dont une version préliminaire a fuité. Alors que l’accord de Paris sur le climat de 2015 vise à contenir le réchauffement mondial sous les 2°C, voire 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle d’ici à 2100, ce seuil pourrait être dépassé dès 2040. La raison : au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre, la température augmente d’environ 0,17°C par décennie. Et l’inversion de la courbe du CO2 ne se profile toujours pas. Elle a atteint un record en 2017. Sa croissance a même été multipliée par quatre depuis le début des années 60. Pire : « Les engagements de réduction pris jusqu’à présent par les Etats signataires conduiraient à un monde à + 3°C, déplorait en mai la responsable climat de l’ONU, Patricia Espinosa. Le laps de temps qui nous est imparti pour s’attaquer au changement climatique arrive bientôt à échéance. »

Hulot le sait bien, lui qui a pourtant dû se battre pour interdire le glyphosate dans trois ans au lieu de cinq ou avaler la fin des subventions pour les vélos électriques… Comme il sait bien qu’un dépassement de 1,5°C aurait des conséquences irréversibles sur la survie des espèces et des écosystèmes, sur l’accès à l’eau ou aux terres arables, comme sur les migrations climatiques déjà évaluées à 250 millions de personnes d’ici à 2050. Ajoutée à la démographie galopante (la planète a gonflé de 2 milliards d’habitants depuis 1992), la pression sur les ressources naturelles est en effet sans précédent.

Dépassements

Un rapide coup de loupe sur les six derniers mois. En mars, le CNRS s’inquiète du « déclin massif » des insectes en France et de la disparition des oiseaux à « une vitesse vertigineuse » en raison de l’intensification des pratiques agricoles. Neuf mois plus tôt, une enquête rappelait que la disparition d’espèces a été multipliée par 100 depuis 1900. Avril : le Pakistan enregistre un record mondial de température mensuelle de 50,2°C. Mai : la concentration moyenne de CO2 atteint 410 parties par million, 46 % de plus qu’en 1880. Juin : le Centre commun de recherche de l’UE assure que la désertification frappe 7 % du continent, que trois quarts des terres de la planète seraient dégradées et que 90 % pourraient le devenir d’ici à 2050. Juillet : la Suède, la Californie et même l’Arctique subissent des incendies records ; la canicule embrase l’Europe ; la Colombie a perdu un cinquième de ses glaciers en sept ans. Août : le jour du dépassement, qui marque le moment de l’année où la Terre a consommé plus de ressources naturelles que la planète ne lui permet, tombe le 1er du mois ; le Kerala en Inde connaît une mousson sans précédent, au moins 445 morts, 1 million de déplacés… En novembre, plus de 15 000 scientifiques prévenaient, vingt-cinq ans après un appel de 1 700 chercheurs: « Non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés. » Et d’ajouter : « Nous avons déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle. »

James Ephraim Lovelock, théoricien de l’Hypothèse Gaïa selon laquelle l’ensemble des êtres vivants sur Terre formerait ainsi un vaste super organisme, écrivait en 2006 : « Notre avenir est semblable à celui des passagers d’un petit bateau qui naviguerait tranquillement vers les chutes du Niagara, sans savoir que les moteurs sont sur le point de tomber en panne. » A 99 ans, ce Britannique a depuis longtemps prédit qu’avant la fin du siècle 80 % de la population de la planète aura disparu. L’enquête du 6 août abonde dans son sens.

Hulot a, lui, décidé, de quitter le radeau gouvernemental. Pour tenter de regagner les rives des mobilisations citoyennes globales, seules capables de faire bouger les choses, bousculer la myopie politique des démocraties occidentales ? « On est à un point de rupture psychique et physique du monde », disait-il préparant la COP 21 il y a trois ans. Ajoutant, prémonitoire : « Si les politiques n’ouvrent pas le chemin à Paris, les peuples se fraieront une voie. »

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28 août 2018 2 28 /08 /août /2018 09:19

Dans quelle mesure les paradis fiscaux participent-ils à la destruction d’espaces naturels ? Plusieurs chercheurs du Centre sur la résilience de Stockholm, de l’Académie royale des sciences de Suède et de l’université d’Amsterdam, sous la direction de Victor Galaz, ont creusé le sujet pendant trois ans. Leurs résultats viennent d’être publiés dans la revue Nature Ecology and Evolution. D'après Le Monde et Libération, août 2018. Lire aussi Évasion fiscale : le casse permanent - Une semaine contre les paradis fiscaux.

La déforestation de l'Amazonie fait partie des secteurs étudiés par le Centre pour la résilience de Stockholm. Photo Carl de Souza. AFP

La déforestation de l'Amazonie fait partie des secteurs étudiés par le Centre pour la résilience de Stockholm. Photo Carl de Souza. AFP

Les « Panama Papers » et autres « Paradise Papers » – ces fuites de documents confidentiels qui, passés au crible par le Consortium international des journalistes d’investigation, ont, en 2016 et 2017, braqué les projecteurs sur le système tentaculaire des sociétés offshore et des paradis fiscaux – ont surtout été analysés sous l’angle économique, politique ou social. Mais leurs possibles implications environnementales sont restées dans l’ombre. C’est sur ce volet qu’une étude publiée lundi 13 août dans la revue Nature Ecology & Evolution, apporte un éclairage inédit.

Ce travail a été mené par des chercheurs de l’université de Stockholm (Suède), de l’Académie royale des sciences de Suède et de l’université d’Amsterdam (Pays-Bas), sous la direction de Victor Galaz, directeur adjoint du Stockholm Resilience Centre. Ils se sont intéressés à des activités économiques prédatrices de ressources naturelles. D’une part, la pêche industrielle qui, à l’échelle mondiale, épuise les stocks de poissons - dont ils ont ciblé le volet illégal -. D’autre part, les filières du soja et de la viande de bœuf qui, au Brésil, contribuent massivement à la déforestation de l’Amazonie.

En consultant les données les plus récentes, datant de septembre 2017, de l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol), ainsi que les registres d’organismes régionaux, ils ont établi que sur 209 navires impliqués dans des activités de pêche illicite, non déclarée et non réglementée (« illegal, unreported and unregulated fishing »), 70 % étaient enregistrés, ou l’avaient été, dans un pays répertorié comme un paradis fiscal. En tête de liste arrivent le Belize et la République du Panama, suivis de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, du Costa Rica, des Seychelles et de la Dominique.

Le nombre de bateaux concernés – 146 – peut paraître faible. Mais il reste vraisemblable que le gros de la pêche illégale échappe à la surveillance d’Interpol et que le chiffre réel se révèle donc très supérieur. En outre, les chercheurs soulignent que, parmi les près de 258 000 navires de pêche en situation régulière recensés, sur tous les océans du globe par la base de données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un peu plus de 4 % seulement sont sous pavillon d’un paradis fiscal. C’est donc la forte propension des armateurs de bateaux aux pratiques illicites à se faire enregistrer dans un Etat à la fiscalité opaque qui, à leurs yeux, pose question.

S’agissant cette fois de la filière agro-industrielle brésilienne, les chercheurs ont épluché les données publiques de la Banque centrale du Brésil, sur la période d’octobre 2000 à août 2011, date à laquelle elles n’ont plus été accessibles. Ils se sont focalisés sur les neuf plus grandes multinationales intervenant dans le secteur du soja (cultivé dans ce pays sur 35 millions d’hectares) et de la viande bovine (dont le Brésil est le premier exportateur mondial, avec 23 millions de têtes abattues en 2017). Ces deux activités qui parfois gagnent des terrains au prix de brutalité et de destruction d’espaces forestiers, sont en partie liées, les tourteaux de soja servant à nourrir le cheptel.

Il apparaît que 68 % des capitaux étrangers investis dans ces sociétés entre 2000 et 2011, soit 18,4 milliards de dollars (16 milliards d’euros), ont été transférés par le biais d’un ou plusieurs paradis fiscaux, principalement les îles Caïman (Royaume-Uni), les Bahamas et les Antilles néerlandaises. L’article ne cite pas les entreprises concernées, les auteurs voulant pointer l’absence de transparence des réseaux de financement plutôt que montrer du doigt tel ou tel groupe agroalimentaire.

Quelles conclusions tirer de cette étude ? « Il est impossible d’établir une relation de causalité directe entre paradis fiscaux et dégradation environnementale, conduisant dans un cas à plus de surpêche, dans l’autre à davantage de déforestation, commente Jean-Baptiste Jouffray, doctorant au Stockholm Resilience Centre et cosignataire de la publication. Nous mettons simplement en évidence, pour la première fois dans un article scientifique, un lien entre des pays où les pratiques fiscales sont frappées du sceau du secret et des activités économiques préjudiciables aux écosystèmes. »

Ce travail, ajoute-t-il, est « un appel à une prise de conscience politique de la nécessité d’ajouter la dimension environnementale aux débats sur les paradis fiscaux ». Les capitaux transitant par ces pays favorisent-ils le prélèvement de ressources naturelles ? Aident-ils à contourner les législations environnementales ? Les pertes de recettes publiques dues à l’évasion fiscale amputent-elles la capacité des Etats à agir pour protéger la nature ? Ces mêmes pertes ne constituent-elles pas des subventions indirectes à des activités nocives pour l’environnement ?

Autant de questions qui, pour les auteurs de l’étude, doivent être traitées « si l’on veut atteindre les objectifs de développement durables des Nations unies ». Paradis fiscal, enfer écologique ?

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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 14:27
Le bêtisier d'Europacity, 5 : à quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ?

Lire aussi L'État fait appel de l'annulation de la ZAC de Gonesse - venez à la Fête des terres de Gonesse, le dimanche 27 mai et Le projet EuropaCity jugé peu compatible avec l'environnement.

Cet été, des nuages noirs et menaçants sont arrivés dans le ciel de Gonesse

Le gouvernement et Grand Paris Aménagement menacent de passer en force

Nous avons reçu le 30 juillet la notification de la Cour d’appel de Versailles des deux appels faits contre l’annulation par le Tribunal administratif (TA) de Cergy de la création de la ZAC Triangle de Gonesse : appels du ministre Jacques Mézard et de Grand Paris Aménagement (GPA). Nous avons 2 mois pour répondre. Cet appel est complété d’une demande de sursis à exécution dont nous avons eu notification le 6 août et nous avons seulement 1 mois pour répondre. Toujours dans le domaine juridique nous avons à répondre au mémoire de la commune de Gonesse en réponse à notre recours contre l’adoption du PLU.

On se souvient aussi que le 11 juillet l'Établissement public foncier d’Île-de-France (EPFIF) poursuivait notre collectif, le CPTG, devant le Tribunal de grande instance (TGI) de Pontoise, où il espérait obtenir des juges un OQTG (Ordre de Quitter la Terre de Gonesse) à l'encontre des choux, radis, carottes, courges, courgettes et autres cucurbitacées qui s'épanouissent là depuis mai 2017.

Merci à la bonne trentaine de sauveteur-e-s des terres présent-e-s de bon matin le 11 juillet au TGI de Pontoise

Merci à la bonne trentaine de sauveteur-e-s des terres présent-e-s de bon matin le 11 juillet au TGI de Pontoise

Le CPTG n’ayant pas encore de réponse à la demande d’aide juridictionnelle, le Président du CPTG lui-même a demandé le report de cette audience et le tribunal de référé a décidé le report au mercredi 12 septembre à 9h, date à laquelle nous passerons une nouvelle fois en référé au TGI de Pontoise.

Mais pour 2018-2019, le pire peut venir de la ligne 17 nord, vu que selon le directeur de GPA, le Triangle de Gonesse pourrait servir à déposer des déchets BTP ( pierres écrasées, câbles, morceaux de béton, etc.) provenant du chantier de construction de la gare de l’aéroport du Bourget. Par tous les moyens nous aurons à empêcher l’ouverture d’une telle décharge sur le Triangle, alors que la gare du Triangle n’est envisagée que pour 2027 avec toujours une incertitude sur EuropaCity et sur la ZAC.

L’enquête publique préalable à la DUP

Le commissaire enquêteur, 5 mois après la fin de l’enquête publique a donné un avis favorable à la demande de DUP (déclaration d’utilité publique de la ZAC du Triangle de Gonesse). Ceci en totale contradiction avec l’avis défavorable lors de l’enquête publique sur la révision du PLU de 2017 et la décision de mars 2018 du tribunal administratif (TA) de Cergy d’annuler la création de la ZAC. Mais rien n’est joué et on ne lâche rien !

Depuis l’annonce du projet en 2010 EuropaCity multiplie les opérations de publicité à chaque évolution même minime de son projet architectural, mais ils se gardent bien d’apporter la moindre précision sur le type d’activités qui pourraient trouver leur place à l’intérieur des surfaces commerciales, ou des espaces cirque ou exposition … alors que subsiste toujours la piste de ski.

D'autres dates à noter

Samedi 8 septembre : Un groupe musical du 93 organise une soirée et une nuit sur le Triangle. Ils feront référence à l’action contre EuropaCity. Cet événement, après la fête que nous organisons le 1er septembre, montre bien que nous n’avons pas besoin d’Auchan ni de Wanda pour que des animations voient le jour sur le Triangle.

Dimanche 16 septembre de 14h30 à 16h à la fête de l’Humanité, sur le stand de la fédération du PCF du Val d’Oise, présentation et débat sur le Triangle de Gonesse et le projet CARMA.

Vendredi 21 septembre de 18h à 22h : Fête des Possibles avec CARMA et le Labo de l’ESS à Villiers-le-Bel, maison de quartier Boris Vian.

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Le bêtisier d'Europacity 5. A quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ?

Pour séduire les habitants du territoire, le maître d'ouvrage d'Europacity ne lésine pas sur l'embellissement de son projet, afin de déclencher l'adhésion par un effet "Waouh". Il a même changé de nom. Mais les oppositions grandissent, malgré l'avis favorable de la dernière enquête publique. Quant au contenu du projet, il reste désespérément vide. Par Jacqueline Lorthiois le 1er août 2018, qui fait suite aux chapitres 1, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 1 : Images d'Épinal, 2, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 2 : La prolifération d'emplois fantômes, et 3 et Le bêtisier d'Europacity, 3. Des emplois inaccessibles à la population locale.

Le feuilleton continue, pour la huitième saison consécutive. Bien entendu, il faut des rebondissements pour maintenir les spectateurs en haleine. En témoignent deux derniers épisodes : après une bataille gagnée par un groupement d’associations opposées à Europacity (réunies autour du Collectif CPTG) [1] qui a obtenu l’annulation de l’arrêté préfectoral de création de la ZAC du Triangle de Gonesse par le Tribunal Administratif de Cergy –mais contestée en appel [2] -, la balle repasse cette fois dans le camp adverse, avec un avis favorable du commissaire-enquêteur chargé de l’enquête publique préalable à la DUP de cette même ZAC. Toutefois, le scénario a beau être chaotique, plus le temps passe et plus les arguments sur le caractère « inutile pour les habitants » de ce grand projet se renforcent ; et plus son caractère « utile pour les spéculateurs » se dévoile…

Pour entretenir l’illusion auprès des résidents du territoire et de ses partenaires et calmer la montée des oppositions, la société « Belle Etoile » - porteuse de ce complexe immobilier géant - a lancé depuis deux ans une nouvelle vague d’opérations marketing à double stratégie : répéter en boucle les promesses mirifiques - sans les justifier davantage – d’appréciables retombées économiques devant ruisseler sur cette banlieue pauvre ; faire oublier l’absence de preuves par un relooking de l’aménagement d’ensemble, destiné à distraire les habitants par la magie d’une invitation au rêve… Afin de provoquer ce que les conseillers marketing d’Auchan ont baptisé « l’effet Waouh », complaisamment décrit dans le livre « Europacity, l’aventure d’un projet » [3]. Dans une luxueuse édition, l’ouvrage nous présente ce « grand mix des cultures et des flux3 » magnifiquement emballé, propre à susciter « un mélange d’admiration et d’étonnement pour le visiteur3». Déclenchant un effet de sidération devant tant de splendeur, à la manière du loup de Tex Avery dont les yeux sortent des orbites, tandis qu’il pousse un hurlement (Waooooooouuuuhhh !!!) de plaisir admiratif… Un dessin suggestif (figure 1) nous présente le site assimilé à une huître, contenant la « perle » de ce merveilleux OVNI. Notons au passage que ce croquis (contrairement aux maquettes d’architectes présentées sur le site du maître d’ouvrage) n’évacue ni le survol des avions de Roissy, ni les entrelacs des réseaux routiers…

Figure 1 © François Maumont, in EuropaCity, l'aventure d'un projet, Ed L'Aube

Figure 1 © François Maumont, in EuropaCity, l'aventure d'un projet, Ed L'Aube

Mais tenter de mettre des étoiles dans les yeux des chalands potentiels… suffit-il à gommer les nécessaires réponses à deux questions de fond - posées dès 2011, lors de l’émergence de ce centre commercial et de loisirs - et restées depuis lors en suspens :

- 1/ Comment satisfaire tout à la fois les besoins en activités, emplois, formations, mobilité des populations locales voisines ?

- 2/… Et simultanément, comment préserver l’ensemble de ce patrimoine agricole et nourricier exceptionnel [4] ?

Dernière recette bien connue des grands groupes pratiquant généreusement la valse des étiquettes [5], le promoteur décide de débaptiser le patronyme connoté de son ancienne structure immobilière : exit Immochan, voici CEETRUS ! Tel est le nom de scène du nouvel acteur de la troupe Auchan qui fait son entrée, admirablement costumé dans un habillage reconditionné, dont on a peaufiné fioritures et paillettes… Mais hélas, à l’intérieur, nous nous heurtons toujours au même vide abyssal de contenu sur les questions qui fâchent (cf. 1 et 2) !!

CEETRUS : valse d’étiquettes dans la grande distribution [6]

L’explication du changement de titre vaut son pesant de cacahuètes. Dans une novlangue mêlant le franglais et le latin de cuisine, nous découvrons que ce nom proviendrait d’une mixture composant le menu d’un quatre-quarts : ¼ C comme City ; ¼ « See » (observer), ¼ « Trust » (confiance) et ¼ Us (co-construction) !! Le tout contracté ensuite, à la manière d’une compression du sculpteur César. Avec un sous-titre pré-Brexit digne du sketch de Coluche sur les publicités de lessive : «with citizens, for citizens » (« avec et pour les citoyens »). Tout-à-fait le slogan adéquat pour rallier les habitants des banlieues populaires du nord-est francilien !! Car CEETRUS prend ses distances avec Auchan et va presque jusqu’à renier sa filiation, pour pouvoir mieux transférer « ailleurs » le soi-disant concept futuriste mis au point avec Europacity. Sept ans de réflexion qui ont permis l’émergence d’une fonction sublimée de « développeur global », une sorte de « couteau suisse » à compétences multiples décrit par Benoît Lheureux, son directeur général : « à la fois aménageur, promoteur, gestionnaire et exploitant d’actifs commerciaux »… permettant à l’ancien professionnel de la grande distribution de se diversifier vers « les activités de loisirs, le logement, les bureaux, les espaces de santé ou de coworking [7]. » Par ce descriptif dithyrambique, CEETRUS entreprend de séduire ses futurs usagers, tout autant que les pouvoirs publics et les collectivités territoriales. Mais il susciterait plutôt chez ses détracteurs un regain de méfiance et d’incrédulité…

Car nous sommes en droit de nous interroger sur l’avenir de cette portion de banlieue nord : les concepteurs-packaging du nouvel emballage conçu par Ceetrus sont-ils si pertinents (« see » = observer !) qu’ils le prétendent ? Qualifier de City un lieu où est interdite la première fonction urbaine qu’est l’habitat… n’inspire guère confiance (« trust ! »). C’est d’ailleurs pour cette raison que nous écrivons Europacity avec un petit « c » et non pas comme l’exigerait la marque déposée EuropaCity avec un grand C – car cette majuscule est à nos yeux parfaitement usurpée : la seule grandeur qu’il convient de concéder à ce complexe démesuré est… son immense inutilité pour les « citizens »!

Une accumulation de dispositifs dits de “concertation”

Depuis 2010 et l’annonce par Auchan de son projet pharaonique, lors du débat public sur le réseau du Grand Paris Express, les consultations concernant cette nouvelle implantation se succèdent à un rythme d'enfer. Tout d’abord 2 ans de réunions de « concertation alibi » - dites « règlementaires » - organisées par l’Établissement Public d’Aménagement (EPA) Plaine de France qui se sont déroulées uniquement dans la ville de Gonesse (comme s’il s’agissait d’un équipement local, alors qu’il se revendique comme un atout du « Grand Paris – ville monde »), sans doute dans l’objectif d’éviter la procédure du débat public et de ne pas avoir à organiser une enquête publique préalable à la création de la Zone d’Aménagement Concerté (ZAC). Finalement le débat public a bien eu lieu, conduit pendant 4 mois par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) en 2016. Suivi en 2017 par un mois d'enquête publique sur le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de Gonesse (ici encore une procédure locale [8], pour un pôle d’envergure métropolitaine). Puis un mois ½ pour une nouvelle enquête préalable à la DUP (Déclaration d’Utilité Publique) de la ZAC du Triangle de Gonesse (janvier-février 2018), dont l'avis du commissaire-enquêteur a été repoussé à trois reprises, pour rendre finalement le 13 juillet un rapport favorable. Sans compter une autre enquête publique (du 23 avril au 24 mai dernier) portant sur la demande d’autorisation environnementale de la future ligne 17 Nord du métro automatique Le Bourget-Roissy, comprenant la gare "Triangle de Gonesse" [9]. Un dossier de plus de 1500 pages en A3, si volumineux et technique, que seule une dizaine de téméraires (dont notre Collectif !) s’est risquée à une réponse sur internet [10]. Et ce n’est pas fini : nous avons été saisis d’une nouvelle enquête publique qui s’est achevée le 11 juillet 2018… pour le centre de maintenance des lignes de métro 16 et 17, situé principalement à Aulnay-sous-Bois. Par ailleurs, dans le cadre de la première phase de l’élaboration de son Schéma de Cohérence Territorial (SCOT)[11], la Communauté d’agglomération Roissy-Pays de France (CARPF) organise actuellement des réunions publiques d’information. Une intercommunalité au périmètre fortement agrandi, adjoignant désormais 17 communes seine-et-marnaises aux deux anciens EPCI de l’est 95. Cet élargissement intempestif n’est pas sans nous faire craindre des ambitions de bétonnisation démultipliées : on est notamment en droit de s’inquiéter qu’une gare de métro implantée au Mesnil-Amelot (844 habitants en 2013) ne se traduise par un tartinage [12] généralisé au nord de celle-ci, mettant en grand danger ce bijou écologique qu’est la vallée de la Goëlle !!

Ainsi, nous parvenons aujourd’hui à une situation de « saturation dépassée » : nous sommes accablés par cette pléthore de gesticulations administratives successives dites de « concertation » extrêmement chronophages, ne réunissant jamais l’ensemble des acteurs concernés, dans la plus pure tradition française du "saucissonnage », condamné à maintes reprises par la Commission Européenne. Consistant à charcuter les dispositifs tout autant que notre patience, à restreindre le nombre de participants, dans le but inavoué de faire mieux avaler la potion indigeste d'un bétonnage généralisé du territoire, par petites gorgées successives, avec le moins de résistance possible.

Un entêtement sourd et aveugle

Pendant ce temps, la locomotive Auchan progresse coûte que coûte dans la poursuite de son objectif initial, tel que présenté sur le site de la CNDP en 2016, concédant quelques retouches de forme à la marge, mais négligeant toujours de répondre aux deux questions fondamentales citées plus haut. Et ceci malgré la multiplication des alertes incitant le maître d’ouvrage à modifier très significativement la teneur de son Grand Projet Inutile et Imposé (GPII) [13], voire à l’abandonner. En témoignent successivement : d’abord un rapport très critique émanant de l'Autorité Environnementale (mars 2016), ensuite un avis défavorable de la Commission Départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) du Val d’Oise (avril 2017). Puis en Août 2017, le commissaire chargé de l'enquête PLU remet à son tour un avis défavorable, jugeant les orientations :

« - incompatibles avec le pilier environnemental par ses impacts sur le changement climatique, la destruction de ressources et l'atteinte à la biodiversité ;

- modérément compatibles avec le pilier économique. En effet, la création d'emplois et de richesses annoncée est mise à mal par des études extérieures. Elle pourrait se faire au détriment des activités présentes sur les territoires voisins (…)

- peu convaincantes sur le pilier social. L'insertion envisagée n'est pas suffisamment argumentée et même remise en question. Les objectifs en matière d'emploi sont peu en phase avec le niveau de formation local. »

Enfin, le 6 mars 2018, le Tribunal administratif de Cergy - saisi par le groupement d’associations citées plus haut1 - prononce l’annulation de l’arrêté de ZAC pris par le Préfet du Val d’Oise. Le 4 mai, l’État fait appel, mais d’ici le jugement, la zone d’aménagement est bel et bien annulée… Ce qui n’a pas empêché depuis… le commissaire chargé de l’enquête-DUP de rendre lui-même en juillet un avis favorable !

Ainsi, à moins d’un an d’intervalle, deux enquêtes publiques concernant le même sujet ont abouti à deux positions différentes. Ceci n’est pas sans rappeler le rapport final de la CNDP, qui faisait état de deux visions du monde diamétralement opposées. D’un côté une conception issue du passé, reposant sur « une société attachée aux modes de vie urbains ou aspirant à y avoir accès, mais taraudée par le chômage, et pour laquelle seul un modèle plus classique de croissance et de développement économique permet d’apporter des solutions durables14 ». De l’autre, une conception tournée vers le futur, « une société qui s’affranchirait de la course à la consommation pour aller vers davantage de sobriété et s’engagerait vers une transition écologique et énergétique [14] … » A mettre en relation avec l’interview de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire sur l’antenne d’Europe 1, se positionnant clairement dans le débat : « C’est la folie des grandeurs du XXème siècle. C’est exactement ce que je ne veux plus demain. » [15].

Visiblement, cette deuxième perception, centrée sur l’avenir, semble attirer de plus en plus d’adeptes. Nous sommes loin de ces « groupuscules associatifs » tournés en dérision par M. Blazy, maire de la commune d’accueil, lors d’une manifestation le 28 septembre 2014 contre l’urbanisation du Triangle [16]. En témoigne lors de l’enquête PLU, la remise par le CPTG de deux pétitions d’opposants, l’une numérique de 1583 signatures (dont 933 validées) et l’autre sur papier de 1012 signatures, dont 370 gonessiens (à comparer à la pétition de la mairie de Gonesse avec 145 signatures, dont on ignore la proportion de gonessiens). Et en 2018, lors de l'enquête sur la DUP, les avis atteignent un nombre record, avec 3450 réponses [17] déposées sur internet, positionnées très largement en défaveur du projet (88% « Contre »), avec seulement 379 opinions favorables. Sans compter le dépôt d’une pétition numérique avec près de 2300 signatures exprimant leur refus. On trouvera ci-après un tableau effectué par l’un de nos militants, basé sur l’analyse des contributions faisant l’objet d’une rédaction personnelle des auteurs (1150 personnes), qui compare les points de vue des partisans et des opposants, selon différents critères (voir figure 2). Distinction qui n’a pas été effectuée par le commissaire-enquêteur, qui se contente d’une analyse des avis en deux pages sur un total de 192 ( !), alors qu’il s’étend longuement sur le point de vue de Grand Paris Aménagement sur des dizaines de pages. Sa mission était pourtant de faire remonter l’expression de la société civile, plutôt que la position de l’organisme aménageur, à la fois juge et partie.

Figure 2 © Franck Deboise, CPTG

Figure 2 © Franck Deboise, CPTG

Tandis que depuis quelque temps « les nuages s’amoncellent [18] » au-dessus d’Europacity, on pourrait supposer que la structure porteuse s’attache en priorité à répondre aux critiques, à prendre mieux en compte les souhaits exprimés, ou encore à mettre en œuvre les conditions de faisabilité réclamées dans les différentes enquêtes publiques. Dans le tableau ci-dessus, la colonne de droite indique que le premier argument arrivé largement en tête des avis favorables, avec 38 %, est le critère EMPLOI. C’est pourquoi on s’attendrait à ce que le directeur général M. Chang, qui claironne partout la décision inébranlable de poursuivre l’objectif, puisse le justifier en s’attelant en urgence à renforcer cette dimension majeure. Il n’en est rien : le thème semble frappé d’une étrange léthargie depuis 2016. Le maître d’ouvrage se contente d’adopter la rondeur rassurante d’un « 10 000 emplois » - un chiffre « brut » et non net - estimé à la louche par un expert nommé par la CNDP, estimant sans doute qu’un organisme public représente une garantie suffisante pour se dispenser de plus amples approfondissements. En ne daignant même pas procéder à la réactualisation de l’étude Emploi du cabinet Sémaphores effectuée pour le compte du groupe Auchan, avec ses chiffres hautement contestables de 2009 (qui auront seulement la bagatelle de 18 ans d’âge pour une ouverture désormais repoussée en 2027 ! [19] ). J’ai analysé en détail les nombreuses incohérences et lacunes de ce document au cours des chapitres précédents (2, 3 et 4). Mais nous reviendrons plus longuement sur cette impasse regrettable.

Un malentendu fâcheux

Malgré ces données aussi approximatives qu’obsolètes, la direction d’Europacity persiste à se focaliser sur l’amélioration du critère « image », qui ne venait pourtant qu’en deuxième position, loin derrière l’Emploi chez les internautes ayant formulé un avis favorable (17,7 % des « Pour », un supporter sur 6). De plus, il semble exister un malentendu savamment entretenu entre les protagonistes sur la signification du terme. D’un côté, les habitants expriment un sentiment d’abandon, se plaignent de la mauvaise réputation de leur lieu de résidence, notamment auprès des employeurs : ils évoquent non seulement le taux élevé du chômage, la pauvreté des populations, mais aussi leur éloignement des pôles majeurs de la métropole. C’est pourquoi ils rêvent de ce grand pôle de culture et de loisirs attractif qu'on leur fait miroiter et qui serait censé redorer radicalement le blason de leur territoire, à une vaste échelle qu’on pourrait apparenter au Grand Roissy (600 000 habitants). A l’inverse, la société porteuse se soucie peu de modifier l’image - au sens «réputation» du terme - d’une portion de banlieue qui se considère reléguée, mais se concentre sur l'amélioration de l'image du complexe lui-même - au sens «séduction» et «attractivité» du mot - et à l’échelle restreinte du Triangle de Gonesse, non pas à destination des populations locales, mais de millions de visiteurs potentiels, originaires du monde entier. D’où la décision pour le moins arbitraire d’effectuer en 2017 une reprise du plan-masse, une amélioration du concept d’aménagement interne et un embellissement de l’architecture. Autant d’actions nullement réclamées par les participants à la consultation, y compris ceux qui ont exprimé un avis favorable. Mais on leur fait croire que cette reconfiguration est effectuée à leur bénéfice, comme le déclare M. Chang : « EuropaCity sera une nouvelle destination touristique, unique au monde, mêlant comme nulle part ailleurs du loisir, de la culture, du sport et des commerces [20]. Une destination qui va accueillir plus de 30 millions de visiteurs et renforcer la place de Paris dans la compétition entre les villes mondes. C’est parce que ce projet a une ambition mondiale qu’il créé une ambition nouvelle pour un territoire qui, apparemment, n’a pas le droit d’en avoir… » [21] Lapsus révélateur : est-ce à dire qu’en dehors de l’ambition portée par les groupes Auchan-Wanda, les populations ne pourraient pas en souhaiter une autre, qui leur serait destinée, par exemple ?

Europacity, à son tour bientôt débaptisé ?

Qu’une multinationale ait une visée mondiale, nous n’en doutons absolument pas, mais en quoi cela démontre-t-il que ce méga-pôle de commerces et de loisirs soit « with citizens, for citizens » du nord-est francilien ? Car pour répondre aux préoccupations des habitants, l’implantation d’un grand équipement suffit-elle à valoriser l’image d’un territoire ? Qu’il nous soit permis d’en douter : dans le cas de Disney, la direction a rapidement troqué son titre d’EuroDisney pour Disneyland-Paris. Combien de visiteurs ont déjà entendu parler de la commune d’accueil de « Chessy » sur laquelle le parc de loisirs est localisé ? De même, il est clair que si jamais Europacity voyait le jour, les publicitaires chercheraient au maximum à mettre en avant sa proximité avec Paris. C’est d’ailleurs déjà le cas dans le choix de la présentation du projet sur internet, où les distances paraissent abolies, puisque l’implantation est positionnée soi-disant « entre Paris et Roissy », alors que la capitale se trouve à 15 kms de là et que le nord du Triangle se situe sur la commune de Roissy !

L’origine du titre viendrait de l’objectif initial de rassembler sur un même pôle les plus célèbres grands magasins des différentes capitales d'Europe : on souhaitait par exemple voir figurer Harrods aux côté des Galeries Lafayette. Mais rapidement cette première hypothèse a été abandonnée, car les centres commerciaux « classiques » ne font plus recette et les enseignes ont exprimé leur refus. En témoigne l’avis très négatif déposé lors de l’enquête publique sur la ZAC du Triangle de Gonesse, par l’Union du Grand Commerce de Centre-Ville (UCV) qui regroupe les Galeries Lafayette, le Printemps, le BHV, le Bon Marché et  Monoprix [22]. Pourtant le nom d’origine a été conservé, au grand regret d'un certain nombre de partisans qui souhaitent valoriser une attractivité emblématique, à l’échelle non pas européenne, mais « mondiale » : « Quelle idée de s’appeler Europacity ! Ils sont à Paris, l’une des marques les plus fortes au monde et ils choisissent de s’appeler Europacity ! Comme s’ils étaient en Haute-Marne ou en Bavière ! Dans une Ile-de-France où il y a plus de visiteurs internationaux que d’habitants » se désolait Jean-Pierre Blat, ancien Directeur Général du Comité Régional du Tourisme Paris Ile-de-France.

Des gains environnementaux fantaisistes, une destruction irrémédiable

Quant à l’image véhiculée par la conception architecturale, le promoteur a beaucoup misé sur le prestige de l’architecte danois Bjarke Ingels, fondateur de l’agence BIG (quoi de mieux qu’une agence nommée BIG pour un équipement XXL ?), architecte vedette mondialement célèbre (classé dans le Top 100 des personnalités les plus influentes de l’année 2016 selon le Times), lauréat de grands concours internationaux (la deuxième tour du World Trade Center – 2WTC - ; le siège social de Google) … Et une réputation de spécialiste de bâtiments à haute qualité environnementale, notamment avec la réalisation d’un grand centre d’incinération à Copenhague, considéré comme un modèle d’innovation et de développement durable. D’où la promesse d’un Europacity auto-suffisant en énergie, grâce à un système sophistiqué de compensation entre deux équipements phares : la production de froid de la piste de ski devant annuler les besoins de chaleur du lagon tropical. En réalité, cette fable a été assez rapidement démontée par nos experts : les besoins s’additionnent et l’ensemble représenterait la consommation énergétique d’une ville de 140  000 habitants [23], soit la taille de Clermont-Ferrand.

De même, il est affirmé avec aplomb qu’après avoir fait disparaître 80 ha de terres agricoles, il suffirait des récoltes des 7 ha de la « ferme urbaine » pour alimenter en produits frais (et bien entendu à label biologique) les convives des 20 000 m2 d’espaces de restauration… Tandis que nos adversaires répandent la rumeur que les terres actuelles du Triangle seraient irrémédiablement polluées, parce qu’occupées par des cultures traditionnelles de céréales, utilisatrices de pesticides : quand on veut tuer son chien on l’accuse de la rage ! La réalité est bien plus prosaïque : quand il n’y a pas de futur, il ne peut y avoir de projet ! Comment des agriculteurs frappés d’expropriation, cultivant un sol à titre provisoire pourraient-ils opérer une reconversion de leurs modes de production, avec une telle épée de Damoclès au-dessus de leur tête depuis 40 ans? Il suffit de 3 ans de mise au repos pour passer d’une agriculture conventionnelle au bio. Mais se lancer dans cette filière suppose un minimum de sécurité : disposer d’un temps suffisant pour supporter des années sans revenus et récolter ensuite sur la durée les bénéfices d’un tel investissement. Il s’agit donc d’un argument totalement fallacieux : des agriculteurs précaires n’ont pas de choix !

Reste une certitude : si ces terres sont bétonnées, leur destruction est irréversible. Rappelons que les pédologues estiment entre 18 000 et 20 000 ans le temps qu’il a fallu pour bonifier ces sols, d’une profondeur exceptionnelle qui retient l’eau et dispense d’arrosage (en moyenne, en France, un sol a une profondeur comprise entre 30 et 100 cm [24] ; ici par endroits, elle est de 6 mètres)… Si une grotte préhistorique avait été découverte sur le territoire, il aurait été interdit de l’urbaniser. Mais sous prétexte que c’est la nature qui a permis la lente constitution d’un tel patrimoine, il est considéré comme sans valeur. Car l’homme est d’une incroyable prétention : quand il n’est pas présent sur un lieu, il considère que l’espace est « vide ». En témoigne la visite sur les terres de Gonesse en novembre 2016 de M. Fromantin, chargé du projet d’Exposition Universelle heureusement abandonné, s’extasiant devant le spectacle de cette séduisante «page blanche» [25]! On est en droit de s’indigner qu’aujourd’hui en France - une nation qui a accueilli la COP 21 - cette richesse millénaire ne soit pas sanctuarisée au titre de « qualités agronomiques exceptionnelles » comme le réclame la politologue Alice Leroy [26].

Les terres agricoles en piégeant le carbone, en retenant l'eau, en constituant des îlots de fraîcheur dans un espace trop minéralisé permettent aux riverains de survivre. Non seulement elles approvisionnent l’espèce humaine, mais elles s’insèrent dans toute une chaîne alimentaire, végétale et animale. Il ne s’agit pas de n’importe quel territoire qu’il est possible de sacrifier sans remords : c’est la dernière « pénétrante » dans la zone agglomérée du nord-est de l’Ile-de-France (figure 3). Il n’y en a pas d’autres. On ne peut pas préserver un autre espace de nature de cette taille en banlieue nord.

Figure 3 © Source : Projet CARMA

Figure 3 © Source : Projet CARMA

Un visuel attractif, mais on a oublié la bande-son !

Fallait-il - dans un tel contexte – mettre autant de moyens techniques, financiers, pour modifier en hâte la composition architecturale d’Europacity ? Qu’il soit permis d’en douter au vu du nouvel aménagement proposé. Au départ, il s’agissait d’un « immense anneau de béton, d’acier et de verre, incliné vers le Bourget [27] », un vaste édifice clos, abritant sous une bulle différents équipements et activités, avec des toits végétalisés (certains ont même prétendu que leur biodiversité serait supérieure aux terres agricoles sacrifiées !) Une forme initiale à caractère extra-terrestre, qui avait fait l’objet de remarques moqueuses, relatées pour la première fois en septembre 2011 dans les Echos : « les opposants dénoncent (…) un complexe déconnecté de son environnement, une « soucoupe volante » dont les habitants des quartiers enclavés ne profiteront pas ». [28] De même, lors d’une émission sur France-Inter [29], l’architecte-urbaniste David Mangin avait vivement critiqué le caractère « introverti » - fermé sur lui-même - de cet ensemble compact. D’où la décision des promoteurs de reprendre le plan-masse, d’entreprendre un traitement cosmétique de rafraîchissement de l’image. Une véritable « fuite en avant ».

Car l’aménagement reconfiguré par BIG nous laisse rêveurs : finalisé à l’été 2017, le nouveau « plan directeur » consiste d’après la présentation sur internet du maître d’ouvrage à « faire évoluer la conception architecturale générale du projet, afin de renforcer son ouverture physique sur son environnement immédiat et d’améliorer ses accroches urbaines ». Pour effacer l’allure martienne initiale, il est validé une nouvelle forme éclatée en fragments, à ciel ouvert, avec des places et des rues organisées autour d’un noyau central constitué par un parc avec bassins et plantations (« de la taille du jardin des Tuileries » précise Thierry Lajoie [30]), comme un quartier de ville nouvelle. Bien que « la galerie circulante commerciale n’existe plus30 », constatons que la programmation n’a pas bougé, même si les surfaces commerciales (230 000 m2 auxquels il convient d’ajouter 20 000 m2 de restauration), sont désormais dispersées, elles représentent toujours la majorité du bâti [31].

A cet ensemble ont été adjoints en 2017, huit objets architecturaux intitulés pompeusement « bâtiments iconiques » disséminés dans l’espace (centre de congrès, salle de concert, cirque, hôtels, etc.), qui ont fait l’objet d’un concours international, dont les équipes gagnantes ont été présentées lors d’une exposition à Paris. Malgré la réputation des lauréats (« la fine fleur de l’architecture contemporaine » ironise Télérama [32]), constatons que la programmation de ces équipements a été effectuée sur une base hypothétique : nous ne disposons - cette fois encore - d’aucune étude de faisabilité sur l’existence d’une demande locale suffisante. Et ce n’est pas la poignée d’habitants triés sur le volet qui ont participé à un simulacre de « co-construction » qui peut remplacer une véritable étude de marché, basée notamment sur l’inventaire des équipements existants. A quoi bon la prouesse technique d’un mastodonte commercial et de loisirs qui ne correspondrait à aucun besoin des populations auxquelles il prétend être destiné ? (Le journaliste Pascal Priestley souligne ironiquement le prétendu «caractère presque philanthropique du projet » [33].) Exemple : quelle faisabilité d’un « centre culturel du 7ème art », à quelques encablures de la Cité du Cinéma de Luc Besson (Saint-Denis) qui peine à s’affirmer, dans une intercommunalité (Plaine Commune) dont le Contrat de Développement Territorial est dédié à « l’image » et validé comme « Territoire de la Culture et de la Création » ? Mais une sorte de “croyance magique” semble régner que l’offre engendrerait spontanément une demande… Comme s’il suffisait de plonger un animal dans l’eau pour qu’il lui pousse des nageoires !

Dans un dossier du Moniteur de 2015 à la louange d’Europacity [34], l’architecte-urbaniste François Leclercq affirme : « Il faut que ces projets d’aménagement franchissent les infrastructures, que la nature passe et créé un lien continu, il faut sortir d’une logique de plaques ». Ce dernier terme est ainsi défini par Franck Vallérugo : « une succession de projets sans lien entre eux mais très consommateurs d’espaces (aéroports, site industriel PSA, grands ensembles d’habitat populaire, zones pavillonnaires, terres agricoles interstitielles, parc d’exposition) [35] » qui rendent l’espace « illisible et difficilement praticable35 ». Or, force est de constater que le méga-pôle en question est bien conçu comme « une plaque » supplémentaire, posée sur le territoire. Car, dans le dossier d’enquête de DUP, nous constatons qu’apparaissent seulement les voiries du centre d’affaires, sans aucun raccordement avec les 80 ha du pôle, dont on attend toujours le schéma interne de rues, avenues transversales, places, etc. Par ailleurs, il n’y a pas non plus d’insertion de la ZAC dans l’environnement plus large, notamment avec l’autoroute A1 (échangeur ?) et au niveau du Boulevard Intercommunal du Parisis (BIP), nous cherchons vainement une stratégie de liaison entre le tronçon soi-disant « apaisé » traversant le Triangle à vitesse réduite et le tronçon à caractère autoroutier à l’ouest (que deviennent les camions ?)

Quant à l’« ouverture vers l’extérieur » du site, on peut s’interroger sur la pertinence d’un tel choix pour une zone aussi exposée à la pollution sonore d’un atterrissage ou d’un décollage d’avion toutes les 90 secondes. Pire encore, on prévoit un mouvement toutes les minutes, avec la mise en service en 2021 de la nouvelle aérogare T4 de Roissy-Charles de Gaulle, permettant d’accueillir 30 millions de passagers supplémentaires, venant s’ajouter aux 69,5 millions actuels (2017). Le Triangle de Gonesse, coincé entre deux aéroports, est interdit à l’habitat en raison de l’intensité du bruit du trafic aérien, auquel s’ajoutent les grondements de l’autoroute à grande circulation A1 [36] qui longe le territoire à l’est. Est-ce à dire que la pollution sonore très élevée (classée par les français en tête de toutes les nuisances) considérée comme insupportable pour des habitants, deviendrait miraculeusement soutenable pour des travailleurs ou des visiteurs ? On peut certes isoler les locaux, mais à condition d’y rester confinés, y compris en n’ouvrant pas les fenêtres, en ne sortant pas dehors. Alors comment comprendre les nombreuses activités de plein-air, vantées dans les images 3D sur le serveur du maître d’ouvrage (outre la ferme urbaine, des espaces de cueillette ou de promenade, des terrasses de cafés-restaurants, des allées pour piétons et cyclistes, des bancs pour s’asseoir, une balustrade pour admirer le point de vue sur la tour Eiffel - par temps clair, oublie-t-on de préciser ! -)

L’équipement-phare de BIG fait « flop »

Autre avatar : la réputation d’innovation et de développement soutenable de l’architecte star Bjarke Ingels a été sérieusement écornée en 2017, avec le fiasco du grand centre de traitement des déchets de Copenhague - soi-disant dernier cri – porté par l’agence BIG et qui menace faillite, après une mise en service de quelques mois. Intitulé « Amagger Bakke » (figure 4), il a été validé en 2010 par l’Agence de Traitement des déchets de l’agglomération, passant outre l’opposition de la ministre de l’environnement. Il devait fournir de l’électricité à 62 500 foyers et de l’eau chaude à 160 000 autres, tout en résolvant la délicate gestion des ordures ménagères de la capitale. Au départ, le concept semblait extrêmement innovant : un grand bâtiment en triangle, doté sur un côté d’un des plus hauts murs d’escalade du monde (80 m), des rampes en pente à l’air libre accueillant des pistes de ski, ainsi que des parcours végétalisés pour piétons et vélos et sur le toit un café panoramique et des plantations. Mais « l’image avant-gardiste de la construction se fissure [37] », l’incinérateur se révèle être un gouffre financier, avec « une facture d’un demi-milliard d’euros à la charge des contribuables37 » relate un récent article de Libération. En effet, l’équipement, pensé dans un autre contexte, se révèle aujourd’hui largement surdimensionné : le prix de l’électricité a baissé ; les habitants ont adopté un comportement plus vertueux que prévu, en pratiquant de substantielles réductions de leurs déchets à la source. Résultat : pour pouvoir fonctionner, l’usine doit importer (essentiellement du Royaume-Uni) 110 000 tonnes de déchets par an. Ce qui représente un surcoût financier et un gâchis écologique considérables. « Les ordures non triées des britanniques comportent beaucoup plus de matières plastiques et de composants chimiques que les déchets danois recyclés au préalable37 » venant aggraver la pollution générée par l’incinérateur, avec des conséquences catastrophiques pour l’environnement, notamment en mer Baltique. Un échec monstrueux qui compromet peut-être définitivement les efforts des danois pour atteindre l’objectif de « Copenhague, ville sans carbone en 2025 » !

Figure 4 © Agence BIG Ammagger Bakke, architecte : Bjarke Ingels

Figure 4 © Agence BIG Ammagger Bakke, architecte : Bjarke Ingels

On pourrait objecter qu’au Danemark, il s’agit d’un investissement public, à la différence d’Europacity, dont les groupes privés Auchan-Wanda supportent le risque financier. C’est oublier qu’un pôle prétendant attirer 31 millions de visiteurs ne peut voir le jour que s’il dispose d’une excellente desserte, ici grâce à une ligne de métro dotée d’une gare et un raccordement routier avec l’autoroute A1. Ce qui d’après les calculs du CPTG représenterait la modique somme… d’un milliard d’euros de fonds publics. Sans compter les réserves que l’on peut formuler sur les impacts très problématiques de flux importants (au moins 42 000 personnes/jour utilisant la voiture) raccordés à une autoroute saturée (200 000 véhicules/jour à hauteur de Blanc-Mesnil).

Faire une ville sans habitants ?

Pour conclure, comment peut-on prétendre agir « avec les citoyens, pour les citoyens » en urbanisant un territoire sans habitant ? Comment peut-on présenter le nouveau concept d’aménagement comme un « quartier », alors qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir de « Ville » ? Lors d’un débat organisé le 23 Mai 2018 par Mediapart [38] entre M. Lebon (directeur du développement d’Europacity) et Jean-Yves Souben, vice-président du CPTG, a eu lieu un échange assez vif entre les deux protagonistes. A M. Lebon qui évoquait une fois de plus la volonté de sa direction de faire une « ville », M. Souben rétorquait : «il ne peut y avoir de ville sans habitant ! » Réponse sidérante de son interlocuteur : « Dans les villes, il y a des cimetières : il n’y a pas d’habitant ! »

Bévue révélatrice de l’énorme inutilité de ce méga-complexe : les Auchan, Wanda et consorts auront beau s’échiner à faire « repeindre en vert » leur soucoupe volante, où même à la disperser « façon puzzle » à la manière des Tontons Flingueurs : EUROPACITY N’A PAS ET N’AURA PAS DE DESTINATAIRE. Ses promoteurs font croire que le but recherché est le bien-être, la réputation, l’emploi des populations locales. Lesquelles ? Le slogan « with citizens, for citizens » risque de revenir en pleine face de ses auteurs comme un boomerang. Avec les citoyens ? Pour les citoyens ?? Impossible !! Si un tel centre était destiné à fournir des loisirs, de la culture, des activités aux résidents du territoire, il serait construit en cœur de ville, là où sont les habitants !

Dans son excellent article paru dans TV5Monde, Pascal Priestley ironisait sur le caractère « presque » philanthropique du projet, à en croire la présentation faite par le maître d’ouvrage, qu’il résumait ainsi : « secourir un coin pourri de territoire désolé, œuvrer pour la France mais aussi pour la culture » ! Justement, pour éviter que le Triangle de Gonesse ne devienne un immense cimetière… Il faut à tout prix empêcher cet énorme GPII de s’y implanter ! Tel est le sens du cri d’alarme poussé par Marie Desplechin, écrivaine, qui dénonce « une croissance à l’ancienne, fondée sur le bétonnage des terres, le développement des aéroports, du transport routier, du tourisme de masse et de la consommation [39] »… Et qui s’insurge contre l’avis positif rendu par le dernier commissaire-enquêteur : « ce monsieur donne ses conclusions, alors que (…) il est désormais acquis que se succéderont, dans les années qui viennent, avec une violence croissante, les épisodes catastrophiques de chaleur et de sécheresse et les très grandes tempêtes39. »

A l’inverse, avec son projet agri-urbain [40], le Collectif CARMA vise à sauvegarder la vocation agricole de ces terres fertiles, dont la localisation est hostile à l’implantation humaine (et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles n’ont pas été urbanisées !) mais dont par contre la qualité est particulièrement propice à l’accueil, au développement de toute cette vie qui, comme l’a très bien souligné Alice Leroy21, grouille sous la surface. Malheureusement, elle reste « invisible », donc niée par les professionnels et politiciens bétonneurs, dont l’autisme pousse à persévérer dans l'erreur et à minimiser la gravité de la crise écologique qui s’accélère. Je me souviens du geste respectueux de ce pédologue qui, saisissant d’une main délicate cette précieuse « terre du pays de France » s’émerveillait : « Dans une poignée comme celle-ci, il y a autant de micro-organismes vivants que d’hommes sur la planète !! »

Europacity, c’est comme Attila : là où le béton passe, l’herbe ne repousse plus ! Les promoteurs immobiliers ont beau rajouter des paillettes à leur « faux quartier » éclaté, à leurs « objets architecturaux » inanimés… impossible d’y faire pousser une âme. Il ne peut y avoir sur un tel site que des visiteurs de passage, dans une ville-fantôme désolée, comme un cimetière. Tandis que, sous nos pieds, « la vie est là, calme et tranquille » ... [41]

Europacity reconditionné ? … Une enveloppe vide.

Notes

[1] Ce regroupement - sous la bannière du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) - comprend des associations nationales (France Nature Environnement qui fédère 3500 associations, Les Amis de la Confédération Paysanne) régionale (FNE Ile-de-France), départementales (Val-d’Oise Environnement, Mouvement National de Lutte pour l’Environnement 93) et locales (Vivre mieux à Aulnay-sous-Bois, AFCEL 95, association familiale de Gonesse).

[2] Par le Ministre de la Solidarité des Territoires et par Grand Paris Aménagement.

[3] Voir page 26 et suivantes, in Franck Vallérugo, Jean-Pierre Gonguet, Jean-Michel Guénod, « Europacity, l’aventure d’un projet », éditions de l’Aube, 2016. 

[4] Compte tenu de l’exceptionnelle qualité de ses terres et de la rareté de sa situation (la seule pénétrante dans la zone urbanisée du Nord-Est francilien), sa préservation devrait couvrir la totalité de la partie agricole.

[5] Comme Veolia, Vinci, Vivendi, Engie, Kering, Safran, Enedis, etc.

[6] Précisons toutefois que cette mutation structurelle ne va pas jusqu’à changer de dirigeant, qui reste Vianney MULLIEZ, neveu de Gérard MULLIEZ, fondateur de la dynastie Auchan.

[7] Daniel BICARD, « Immochan devient Ceetrus, développeur global d’immobilier », in LSA Commerce & Consommation, du 05/06/2018.

[8] Rendue possible par l’absence de SCOT. Voir note 10 sur son annulation rocambolesque.

[9] Voir le dossier https://www.enquetes-publiques.com/Enquetes_WEB/FR/CONSULTER-A.awp?P1=EP18121

[10] Voir site du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) http://nonaeuropacity.com/wp-content/uploads/2018/05/Avis_CPTG_Ligne_17Nord_23.05.2018_VF.pdf

[11] Rappelons l’existence d’un ancien SCOT Est du Val-d’Oise (SIEVO), approuvé en 2006, mis en révision par une enquête publique en 2014, qui a fait l’objet d’un avis défavorable de la Commission d’enquête. Venant contredire les regrets exprimés par les élus, il n’aurait jamais pu être validé, car il oubliait les deux communes de Gonesse et Goussainville, soit la bagatelle de 59 000 habitants (ce qui n’a pas empêché la ville de Gonesse de voter le SCOT sans sourciller !...) Une édifiante histoire relatée dans la présentation de l’avis du CPTG : http://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/scotsievo.pdf

[12] En langage d’urbaniste, urbanisation de faible densité qui s’étale comme du beurre sur une tartine.

[13] « Grand Projet Inutile et Imposé », voir dossier très complet sur le site de Reporterre.

[14] Compte-rendu du débat public, CNDP, page 88.

[15] Nicolas HULOT, in Europe 1, le 5 juillet 2018.

[16] Vidéo https://www.youtube.com/watch?v=2bozAwjNkXI

[17] Dont 3188 exploitables, d’après l’analyse effectuée par F. DEBOISE pour le CPTG. Voir les deux annexes de l’article de Pierre SASSIER, « rapport d’expert sur la DUP d’Europacity : une étude critique », blog de Mediapart du 26 Juillet 2018.

[18] Interview de Bernard LOUP, président du CPTG par Maïram GUISSÉ, in Le Parisien du 8 Juillet 2018.

[19] A cette échéance, les chiffres ne seraient pas seulement « anciens », mais devenus carrément blettes !

[20] Notons au passage que le loisir (100 000 m2 avec le sport) et la culture (50 000 m2) sont ici mis en avant, mais l’essentiel des surfaces (250 000 m2 - surfaces de restauration comprises -) sont consacrées au commerce !!

[21] Tribune « EuropaCity, sortir de l’hypocrisie et de la caricature », in Libération du 8 déc. 2017, en réponse à une pétition « Contre la folie EuropaCity, cultiver le bien commun » signée par 159 personnalités, in Libération, le 30 nov. 2017.

[22] Avis n° 3085 du 20 février 2018.

[23] Livre blanc « Europacity, le climat et la famille Mulliez », Collectif inCOPruptibles, nov.2017, www.inCOPruptibles.org

[24] Source : Groupement d’Intérêt Scientifique GISsol : https://www.gissol.fr/publications/rapport-sur-letat-des-sols-de-france-2-849

[25] Voir la vidéo de cette visite du 14 Novembre 2016 sur le site du Conseil Départemental 95 : http://www.triangledegonesse.valdoise.fr/actualite/434/1940-visite-du-triangle-de-gonesse.htm

[26] Cf. Tribune d’Alice LEROY, « Que pèsent les champs de la plaine de France face à des rêves de bâtisseur ? », in Le Monde, 26 juillet 2018.

[27] Pascal PRIESTLEY, « Europacity, le méga-projet urbain contesté qui embarrasse le pouvoir français », in TV5Monde, 12 Juillet 2018

[28] Catherine SABBAH, « Auchan a présenté son mégaprojet Europa City » in Les Echos, le 22/09/2011

[29] Emission « CO2 mon amour » sur France Inter, le Samedi 26 mars 2016.

[30] PDG de Grand Paris Aménagement, organisme aménageur de la ZAC. Interview cité dans l’article de Nathalie Moutarde, « Le nouvel Europacity, un quartier de ville au cœur du Triangle de Gonesse », in Le Moniteur, 27 septembre 2017.

[31] A comparer à 150 000 m2 d’espaces de loisirs et 50 000 m2 de culture.

[32] Luc LE CHATELIER « Les archis sauveront-ils Europacity ? », Télérama, 11 avril 2018.

[33] Op.cit. note n° 22.

[34] « Europacity, une destination de loisirs stratégique pour le Grand Paris », in Le Moniteur, 15 mars 2015.

[35] Op.cit. note n°3

[36] Avec 90 000 véhicules/jour à hauteur de Roissy et 200 000 de Blanc-Mesnil jusqu’à porte de Paris.

[37] Elena BLUM, « A Copenhague, l’incinération des déchets dans la tourmente » in Libération, 1er avril 2018.

[38] « Le mégaprojet Europacity en débat », Mediapart, le 23 Mai 2018.

[39] Invitée par BibliObs, « Europacity, c’est le projet tout entier qui débloque ! », le 30 Juillet 2018.

[40] CARMA: Coopération pour une Ambition agricole, Rurale et Métropolitaine d'Avenir. Voir site http://carmagonesse.com

[41] Verlaine, « Le ciel est par dessus les toits ».

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23 août 2018 4 23 /08 /août /2018 09:04

Le recours aux pesticides de synthèse pourrait être réduit sans dommages pour les cultures, selon une étude associant l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). D'après Pierre Le Hir le 21 août 2018 pour Le Monde. Lire aussi L’Agriculture au glyphosate reste en Travert de la gorge des consommateurs, La France est-elle prête pour une cure de désintoxication des pesticides ?, Nourrir la planète avec une agriculture 100% biologique en 2050, c’est possible et aussi L’alimentation bio est bénéfique pour la santé !

Des grains de maïs bio, à Bourdeilles (Dordogne), en mai. NICOLAS TUCAT / AFP

Des grains de maïs bio, à Bourdeilles (Dordogne), en mai. NICOLAS TUCAT / AFP

L’agriculture biologique favorise la régulation naturelle et la maîtrise des « bioagresseurs » – ravageurs, pathogènes et autres plantes adventices. C’est ce que met en évidence une étude internationale, à laquelle ont contribué des chercheurs français de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et de l’Université de Rennes.

Publié au cœur de l’été dans la revue Nature Sustainability, ce travail est demeuré relativement confidentiel, alors même qu’il bat en brèche l’idée communément admise selon laquelle l’agriculture biologique, si elle est bénéfique pour la biodiversité, l’environnement et la santé, est en revanche moins bien armée pour résister aux agressions naturelles.

Les chercheurs ont procédé à une vaste analyse de la littérature scientifique sur ce sujet, en recensant 177 études qui comparent les performances respectives des systèmes agricoles biologiques et conventionnels, au regard, d’une part, de leur potentiel de régulation naturelle des agresseurs, d’autre part, des niveaux d’infestation constatés.

Mécanismes naturels de défense

Il apparaît que face aux attaques d’animaux ravageurs (insectes, nématodes (vers) et autres acariens), d’agents pathogènes – champignons ou bactéries – et de plantes adventices (les « mauvaises herbes »), le bio, exempt de pesticides de synthèse, est plus apte à déployer des mécanismes naturels de défense.

Le résultat dépend toutefois du type d’agresseur : vis-à-vis des plantes adventices, le bio se révèle moins efficace, alors que ses performances sont identiques face aux ravageurs et même supérieures pour les pathogènes.

Selon les chercheurs, cette étude montre que « l’agriculture biologique offre une voie pour réduire l’utilisation de pesticides de synthèse sans pour autant augmenter les niveaux d’infestation par les ravageurs et les pathogènes ».

Une conclusion qui, après la récente condamnation par la justice américaine de la firme Monsanto – poursuivie par un jardinier atteint d’un cancer qu’il attribue au glyphosate –, donnera des arguments supplémentaires aux antipesticides. Et qui interroge sur l’incapacité persistante de la France à diminuer sa consommation de produits phytosanitaires.

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22 août 2018 3 22 /08 /août /2018 15:01

Etienne Balibar, philosophe, professeur émérite à l’Université de Paris-Ouest, s’insurge contre les violences faites aux migrants, « que l’histoire jugera sans doute criminelles ». Cette tribune publiée dans Le Monde du 16 août 2018, reprend et précise des idées que le philosophe a développées le 13 juillet à Saorge (Alpes-Maritimes), dans le cadre du festival des Passeurs d’humanité de la vallée de la Roya. Lire aussi Créons un groupe international d’experts sur les migrations et l’asile et Les Etats Généraux des Migrations parrainent la Marche Solidaire.

25 juin 2018, Porte de la Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, sur des murs désaffectés contre lesquels dorment des réfugiés, un dessin de Bansky interpelle, avant d'être dégradé quelques jours plus tard.

25 juin 2018, Porte de la Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, sur des murs désaffectés contre lesquels dorment des réfugiés, un dessin de Bansky interpelle, avant d'être dégradé quelques jours plus tard.

En Méditerranée, la situation ne cesse de se tendre. Une hécatombe quotidienne, en partie dissimulée. Des Etats instituant ou tolérant des pratiques d’élimination que l’histoire jugera sans doute criminelles. Entre les deux, des initiatives incarnant l’effort de solidarité de la « société civile » : villes refuges, « passeurs d’humanité », navires de sauvetage trop souvent contraints à la guérilla contre l’hostilité des pouvoirs publics.

Cette situation n’est pas sans analogues dans le monde. Mais pour nous, citoyens d’Europe, elle revêt une signification et une urgence particulières. Elle appelle une refonte du droit international, orientée vers la reconnaissance de l’hospitalité comme « droit fondamental » imposant ses obligations aux Etats, dont la portée soit au moins égale à celle des grandes proclamations de l’après-guerre (1945, 1948, 1951). Il faut donc en discuter.

Et d’abord, de qui parlons-nous : de « réfugiés », de « migrants », ou d’une autre catégorie qui les englobe ? Ces distinctions, on le sait, sont au cœur des pratiques administratives et de leur contestation. Mais surtout, de la façon dont nous nommons les humains qu’il s’agit de protéger ou de contraindre dépend aussi le type de droits que nous leur reconnaissons, et la façon dont nous qualifions le fait de les en priver.

Le terme auquel je pense est celui d’errants. Il me conduit à parler d’errance migratoire ou de migrance plutôt que de « migration ». Le droit international de l’hospitalité doit s’adresser aux errants de notre société mondialisée, refléter les caractères de l’errance migratoire comme telle, en particulier du fait des violences qui se concentrent sur son parcours.

Les Etats transforment des migrants en réfugiés sans refuge

Plusieurs arguments iraient dans ce sens. D’abord, l’obsession pour le refoulement de l’immigration dite clandestine et l’identification des « faux réfugiés » a fini par produire un « retournement du droit de l’asile » (Jérôme Valluy, politologue).

Les gouvernements utilisent la catégorie de « réfugié » non pour organiser l’accueil des individus fuyant la cruauté de leur existence, mais pour délégitimer quiconque ne correspond pas à certains critères formels ou ne sait pas bien répondre à un interrogatoire. Ceci ne serait pas possible, cependant, si les critères officiels n’étaient pas extraordinairement restrictifs, de façon à disjoindre l’obtention du statut de réfugié et le droit de circulation, tout en plaçant la souveraineté des Etats hors d’atteinte d’une véritable contestation.

Aussi ne font-ils aucune place aux conditions de guerre civile ou de guerre économique, dictature ou restriction de la démocratie, catastrophe environnementale qui sont aujourd’hui à la racine des errances. De plus, en déniant ces réalités en même temps qu’ils font violence à ceux qui les vivent, les Etats transforment à leur tour des masses de migrants en réfugiés sans refuge, pourchassés d’un campement à l’autre. Ce sont les usages (et mésusages) de la distinction qui nous obligent aujourd’hui à repenser le problème, pour lui apporter une solution qui passe aussi par le droit.

« Le principe des principes, c’est que les migrants en situation d’errance jouissent de droits opposables aux lois et règlements étatiques »

Les discussions montrent toutefois qu’elle peut chercher à se justifier diversement. Une conception humaniste posera que la liberté de circulation est un des droits de l’homme, aussi fondamental que la liberté d’expression ou l’habeas corpus. Elle exigera que les Etats lui fassent le moins d’obstacles possible. Une conception libérale exprimera la même exigence en termes de « laissez-passer », valant pour les hommes aussi bien que pour les marchandises, les capitaux ou les informations. Dans ses variantes égalitaires, elle insistera sur l’injustice qu’il y a à réserver le droit de changer de résidence aux individus puissants et fortunés, en excluant les pauvres et les exploités.

Ces raisonnements ne manquent ni de force ni de fondement, mais ne me semblent pas affronter la spécificité de la migrance contemporaine, parce qu’ils neutralisent le choc des situations de détresse et des interventions étatiques qui les visent.

Beaucoup plus pertinente me semble l’application rigoureuse des notions contenues dans la Déclaration universelle des droits de l’homme à propos de la circulation, de la résidence et de l’asile : d’une part en raison de sa logique consistant à corréler des droits de signe contraire (comme le droit d’émigrer et le droit au retour), d’autre part en raison de son souci d’éviter la formation d’individus privés de droits ou de non-personnes.

Leur grande limitation, c’est qu’elles font de l’appartenance nationale et de la souveraineté territoriale l’horizon absolu des dispositifs de protection des personnes, alors que, dans la situation actuelle, la nécessité criante est de limiter l’arbitraire des Etats, en leur opposant des contre-pouvoirs légitimes internationalement reconnus.

C’est pourquoi je suggère de passer au-delà de ces textes en donnant corps à un droit de l’hospitalité, dont le principe est que les errants (et ceux qui leur portent secours) peuvent obliger l’Etat « souverain » lui-même, de façon que leur dignité et leur sécurité ne soient pas, comme aujourd’hui, systématiquement foulées aux pieds.

Des droits opposables aux lois et règlements étatiques

Il n’en est pas moins nécessaire de se rattacher ici à l’une des formules clés de 1948 : « Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique » (article 6 de la Déclaration universelle). En tous lieux veut dire même dans un office d’immigration, dans le cadre d’un contrôle frontalier, dans un camp de réfugiés, et si possible dans le fond d’un radeau pneumatique dérivant en haute mer…

Là où il faut demander à une autorité de remplir ses obligations, mais aussi là où il faut lui résister, en raison de sa tendance propre à sacrifier les droits humains à des exigences sécuritaires, voire identitaires.

Le principe des principes, c’est que les migrants en situation d’errance jouissent de droits opposables aux lois et règlements étatiques, ce qui implique aussi qu’ils puissent se défendre ou être représentés devant des juridictions ad hoc ou de droit commun.

De ce principe découleraient plusieurs ordres de conséquences. En tout premier lieu, l’interdiction de refoulement : non seulement les errants ne peuvent pas être violemment écartés d’une frontière ou d’une côte, mais ils doivent pouvoir exprimer leurs besoins dans des conditions qui respectent leur dignité, leur intégrité corporelle, leur autonomie individuelle, et tiennent compte des souffrances endurées. La « charge de la preuve » ne doit pas être du côté des errants, mais du côté des Etats hésitant à les accueillir.

« La « charge de la preuve » ne doit pas être du côté des errants, mais du côté des Etats hésitant à les accueillir »

Deuxièmement, les Etats et leur police opérant aux frontières ou à l’intérieur du territoire ne doivent pas brutaliser les errants : notion hélas très vaste qui s’étend des violences exercées contre des individus sans papiers jusqu’à la création de ce que la première ministre britannique Theresa May avait appelé un « hostile environment » pour les étrangers, en passant par l’enfermement dans des camps et la séparation des familles.

Les errants sont une partie mobile de l’humanité

Troisième point : les Etats ne doivent pas établir des listes de pays d’origine dont les ressortissants sont interdits d’entrée a priori en fonction de critères raciaux, culturels, religieux ou géopolitiques (nonobstant la nécessité pour eux de se prémunir contre les entreprises terroristes auxquelles l’errance peut servir de couverture).

Quatrièmement : les opérations militaires ne doivent pas chercher à détruire des organisations ou des réseaux de passeurs au risque de la vie des errants eux-mêmes, qui sont leurs victimes et non leurs commanditaires. A fortiori, les décisions qui interdisent les opérations de secours ou tentent de les faire échouer doivent être considérées comme des complicités de crimes (éventuellement de crimes contre l’humanité).

Enfin, en cinquième et dernier point : les Etats ne doivent pas, pour se défausser, externaliser la « gestion » des flux de migrants et de réfugiés. En particulier, ils ne doivent pas négocier avec des pays tiers – qualifiés de « sûrs » pour la circonstance – des accords de troc (rétention forcée contre subventions) qui, de façon inavouable, les rabaissent au même niveau que les « passeurs » mafieux dont ils dénoncent les activités.

Pour qu’humanité rime enfin avec égalité

Ces dispositions formulent des limites ou des interdits plutôt qu’elles ne prescrivent des comportements. Ceci est conforme à la nature du discours juridique lorsqu’il entreprend de rectifier une violence ou un abus.

Il ne s’agit pas de mettre fin par décret à l’errance des migrants et des demandeurs d’asile, non plus que de supprimer les causes qui ont déterminé leur exode. Mais il s’agit d’empêcher que, sous couvert de hiérarchiser ces causes, la politique des Etats transforme l’exode en un processus d’élimination. Les migrants en proie à l’errance et ceux qui leur viennent en aide doivent avoir le droit avec eux, dans leurs efforts pour y résister. C’est peu – à moins que ce ne soit beaucoup.

Il n’y a pas de droit à l’hospitalité, car l’hospitalité est une disposition collective relevant de la liberté, une « responsabilité partagée » (M. Delmas-Marty). Mais il faut développer le droit de l’hospitalité, activité civique en plein essor, à la mesure de l’urgence. Dépassant la proposition kantienne d’un « droit cosmopolitique » limité au droit de visite, il en généraliserait la norme fondamentale : les étrangers ne doivent pas être traités en ennemis. Or tel est précisément l’effet des politiques d’un nombre croissant d’Etats contre la migrance globale.

« Merci l’Espagne ». Le 9 août 2018, JUAN MEDINA / REUTERS.

« Merci l’Espagne ». Le 9 août 2018, JUAN MEDINA / REUTERS.

Les errants ne sont pas une classe. Ils ne sont pas une race. Ils ne sont pas « la multitude ». Je dirais qu’ils sont une partie mobile de l’humanité, suspendue entre la violence d’un déracinement et celle d’une répression.

Ce n’est qu’une partie de la population mondiale (et même une petite partie), mais hautement représentative, parce que sa condition concentre les effets de toutes les inégalités du monde actuel, et parce qu’elle porte ce que Jacques Rancière a appelé la « part des sans-part », c’est-à-dire le manque de droits qu’il faut combler pour qu’humanité rime enfin avec égalité. Il s’agit de savoir si l’humanité expulse de son sein cette partie d’elle-même, ou si elle en intègre les exigences à son ordre politique et à son système de valeurs. C’est un choix de civilisation. C’est notre choix.

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7 juillet 2018 6 07 /07 /juillet /2018 09:07

Dans un rapport remis jeudi 5 juillet 2018, une commission d’enquête recommande de renforcer la sécurité des centrales, notamment en encadrant mieux le travail des sous-traitants. D'après Nabil Wakim et Pierre Le Hir le 5 juillet 2018 pour Le Monde. Lire aussi Pour l'arrêt des nucléaires civils et militaires ... avant qu'il ne soit trop tard et Nucléaire : des réacteurs menacés par la rouille.

Un drone envoyé par Greenpeace au-dessus de la centrale nucléaire de Bugey, près de Lyon, le 3 juillet. NICOLAS CHAUVEAU / GREENPEACE VIA REUTERS

Un drone envoyé par Greenpeace au-dessus de la centrale nucléaire de Bugey, près de Lyon, le 3 juillet. NICOLAS CHAUVEAU / GREENPEACE VIA REUTERS

Le télescopage n’est pas fortuit. Alors que la commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires, mise en place à l’initiative de la députée (La République en marche) de la Somme Barbara Pompili, rend ses conclusions jeudi 5 juillet, un drone habillé du costume de Superman et piloté par des militants de Greenpeace a survolé, mardi 3 juillet au matin, la centrale du Bugey (Ain), avant de se « crasher » contre le mur de la piscine d’entreposage de combustible usé.

Cette commission a justement été créée après un rapport de l’ONG qui, en octobre 2017, alertait sur les failles dans la sécurité des centrales atomiques françaises et, plus particulièrement, de leurs piscines de combustibles usés. Dans son rapport, la commission ne révèle pas de faits nouveaux mais elle déroule une longue liste d’interrogations et de doutes sur les difficultés du parc nucléaire.

 « Il y a une conscience du risque et certaines leçons de [la catastrophe de] Fukushima [en mars 2011] ont été tirées », a expliqué au Monde la rapporteure Barbara Pompili, ancienne membre d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV). « Mais le parc nucléaire français comporte plus de fragilités que je ne le pensais », s’inquiète la présidente de la commission du développement durable à l’Assemblée nationale, qui s’est notamment rendue à Fukushima avec certains de ses collègues. « Il s’agit d’un débat politique, et ces questions ne sont pas assez posées collectivement », ajoute-t-elle.

Le rapport est d’ailleurs remis au président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, au moment où le gouvernement prépare une première version de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit notamment fixer les équilibres entre renouvelables et nucléaire pour les dix ans à venir.

Au terme de ce travail, les centrales nucléaires sont-elles jugées sûres ? Le rapport ne répond pas de façon tranchée à cette question. Il pointe plutôt une série de fragilités.

Des centrales qui ne sont pas à l’abri du risque terroriste

« Les installations nucléaires françaises semblent souffrir d’une faille originelle à laquelle il sera difficile de remédier : elles n’ont pas été conçues pour résister à une agression de type terroriste », écrit le rapport.

Malgré les auditions de plusieurs hauts gradés, les parlementaires se sont souvent heurtés au « secret défense » et n’ont pu accéder à un certain nombre d’informations. La question de la résistance des piscines d’entreposage n’a ainsi pas obtenu de réponse définitive ; les tests menés par l’armée sur la solidité de leurs murs en cas d’attaque terroriste ont été jugés rassurants mais n’ont pas été détaillés.

Devant les députés, le directeur général d’Orano (ex-Areva), Philippe Knoche, a également précisé certaines des menaces les plus graves pesant sur le parc : la chute d’un avion, le risque d’intrusion et le risque de sabotage interne. Les militaires auditionnés ont souligné le caractère hautement improbable de la chute d’un gros-porteur sur une centrale. En l’absence d’informations détaillées, la commission se contente de recommander la présence « au minimum de quatre gendarmes sur un site à tout instant par réacteur nucléaire ».

Elle s’inquiète également des risques pesant sur le transport des matières radioactives. Les 1 000 à 1 500 convois autorisés à circuler en France chaque année empruntent trop souvent les mêmes itinéraires aux mêmes horaires, estiment les députés, qui recommandent de modifier régulièrement ces trajets pour diminuer le risque d’attaques.

Le problème de la sous-traitance

Cela avait été l’une des conséquences directes de l’accident de Fukushima : la France s’était engagée à limiter le nombre de sous-traitants intervenant dans la filière nucléaire. Mais, note le rapport, « malgré l’adoption de nouvelles normes (…), des failles demeurent en matière de sûreté et de sécurité » dans ce domaine.

La filière emploie près de 220 000 salariés, dont 160 000 travaillent pour des sous-traitants. Selon le directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), Jean-Christophe Niel, auditionné par la commission, EDF sous-traite « 80 % de la maintenance sur le gros matériel ». Des données qui inquiètent les syndicats du groupe public ; ces derniers estiment que l’entreprise à trop tendance à externaliser certaines tâches essentielles. Ces sous-traitants sont particulièrement mobilisés lors des arrêts de tranche, lorsque le risque de radioactivité est le plus élevé.

Si le recours à des sous-traitants n’est pas en lui-même porteur de risque, son usage systématique comporte des dangers, souligne la commission d’enquête. « La sous-traitance entraîne la dilution des responsabilités. Il y a moins de vigilance, une perte de compétences, et cela entraîne des failles dans la culture de sûreté », estime Barbara Pompili, qui rappelle que, lors de la catastrophe de Fukushima, les sous-traitants avaient quitté les lieux immédiatement.

La commission souligne que la sous-traitance est une variable d’ajustement pour EDF ou Orano (ex-Areva), mais que « la recherche du moins-disant économique affecte indubitablement la sûreté des installations ».

Elle propose de mieux protéger les personnels concernés par la mise en place d’une convention collective, « un statut commun à l’ensemble des salariés des entreprises sous-traitantes travaillant dans le domaine nucléaire et opérant en zone contrôlée ». Elle demande aussi un contrôle plus strict des règles de la sous-traitance et une précision de l’attitude à adopter par les salariés en cas d’accident.

Reposer la question de la gestion des déchets

La France, qui pratique le retraitement (le combustible nucléaire, après avoir été « brûlé » dans la réaction de fission, est en partie recyclé en combustible neuf), a choisi de mettre à refroidir le combustible usé, pendant plusieurs années, dans des piscines d’entreposage, situées près de chaque réacteur et à La Hague (Manche). Ces installations contiennent au total près de 15 000 tonnes de combustible.

La commission estime que la possibilité alternative d’un entreposage à sec, adoptée par la plupart des pays – qui ne procèdent pas au retraitement –, « doit être approfondie », dans la mesure où cette solution, non tributaire d’une alimentation en eau froide et en électricité, offre une meilleure sûreté « passive ».

Elle « préconise d’envisager, chaque fois que possible, le refroidissement à sec des combustibles usagés ». Plus largement, elle invite à s’interroger sur « la pertinence » du retraitement réalisé par Orano, qui « constitue une quasi-exception française » et qui « conduit à une multiplication des transports de matières radioactives ».

Constatant par ailleurs les difficultés rencontrées par EDF pour démanteler ses anciens réacteurs, notamment les six unités à graphite-gaz dont la « déconstruction » a été reportée au début du siècle prochain, elle demande à EDF de « publier un programme prévisionnel des réacteurs à démanteler avec les coûts et les dates estimées », ainsi que d’en provisionner les charges réacteur par réacteur, et non de façon globale.

Améliorer le contrôle de la filière nucléaire

La Commission d’enquête recommande également de renforcer le rôle de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Elle propose de la doter de compétences dans le domaine de la sécurité, pour participer à la prévention du risque terroriste. Autre préconisation : allouer un budget supplémentaire au gendarme du nucléaire pour mieux traquer les fraudes, après le scandale des falsifications survenues à l’usine du Creusot (Saône-et-Loire) d’Orano.

Mais la commission souhaite aussi créer une « délégation parlementaire au nucléaire civil dont les membres auraient accès aux informations classifiées ». Une manière de souligner la difficulté pour les élus d’accéder à des données « secret défense », mais aussi d’obtenir des informations qu’EDF a parfois rechigné à donner.

L’électricien ne sera pas le seul à déplorer les conclusions de ce rapport. Les élus Les Républicains de la commission se sont désolidarisés du texte, qu’ils jugent « malhonnête intellectuellement » et qu’ils accusent d’être « un procès contre la filière nucléaire ».

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6 juillet 2018 5 06 /07 /juillet /2018 09:08

Le plan interministériel en 90 mesures présenté mercredi fixe notamment comme objectifs « zéro artificialisation nette » des sols et « zéro plastique rejeté en mer ». Un plan pour sauver la biodiversité, parent pauvre de l'action climatique et pourtant largement menacée, dont les axes principaux concernent l’agriculture, la protection de la biodiversité, ainsi que la lutte contre l’artificialisation des sols et les plastiques jetables. D'après Fabrice Pouliquen et Pierre Le Hir le 5 jullet 2018.

Le plan de Nicolas Hulot pour sauver la biodiversité ne répond pas à l’artificialisation des sols

La mobilisation générale est décrétée pour la sauvegarde de la biodiversité. Mobilisation des entreprises, des collectivités, des associations, des citoyens, mais aussi et d’abord, de l’Etat. C’est le message qu’a voulu faire passer le gouvernement, en tenant, mercredi 4 juillet après-midi, un comité interministériel consacré à cette cause. Une première, qui a réuni, autour du premier ministre, Edouard Philippe, et du ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, une quinzaine de membres de l’exécutif ou leurs représentants, dont les ministres de l’agriculture, du travail, de la cohésion des territoires, de la recherche, etc.

Les symboles ayant leur importance, c’est le Muséum national d’histoire naturelle qui a été choisi pour cadre. Le squelette de Tyrannosaurus rex qui y est actuellement exposé rappelle qu’après la fin des dinosaures, voilà 65 millions d’années, nous assistons à la sixième extinction de masse du vivant et que l’humanité en est responsable.

Le plan biodiversité, que chaque ministère est appelé à porter dans son secteur, est-il à la hauteur de cet enjeu ? Avec pas moins de six « axes stratégiques » et de 90 actions, il vise large. Quitte à donner l’impression d’un catalogue de mesures, dont certaines figurent déjà dans d’autres textes (comme le projet de loi agriculture et alimentation ou le projet de loi ELAN sur le logement et l’aménagement), nécessitent encore des concertations, ou ne sont assorties ni d’un calendrier ni d’un financement.

« Services environnementaux »

On retiendra l’objectif de « zéro artificialisation nette » des sols, à une échéance qui reste toutefois indéterminée. Entre 2006 et 2015, en France métropolitaine, le béton et le bitume ont mangé 590 000 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels, soit l’équivalent du département de la Seine-et-Marne. Il s’agit de mettre fin à cette déperdition. Les projets d’aménagement ne seront pas pour autant bloqués, mais des surfaces équivalentes devront être rendues à la nature.

Autre objectif emblématique : « zéro plastique rejeté en mer », avec cette fois pour horizon 2025. Edouard Philippe avait déjà promis que « 100 % des plastiques » seraient recyclés d’ici à 2025. Et la Commission européenne a présenté, fin mai, une proposition de directive visant à bannir les objets en plastique à usage unique. La France veut donc s’y conformer, en ciblant les produits qui contribuent le plus à la pollution des océans : assiettes et couverts jetables, pailles, touillettes, cotons-tiges ou autres ballons de baudruche. Le comité interministériel a du reste été précédé d’une visioconférence avec les scientifiques actuellement à bord de la goélette Tara, qui sonde la « soupe » de microplastiques du Pacifique Nord.

D’autres dispositifs sont prévus. Les agriculteurs pourront ainsi être rémunérés pour les « services environnementaux », tels que la préservation de prairies, le rétablissement de haies dans les plaines céréalières ou la restauration de mares et de zones humides, qui constituent autant de refuges pour la faune. Une enveloppe de 150 millions d’euros sur trois ans y sera affectée, elle sera apportée par les agences de l’eau. La hausse, à hauteur de 50 millions d’euros par an, de la redevance pour pollutions diffuses, qui s’applique notamment aux pesticides, doit permettre de financer le développement de l’agriculture biologique. Et un programme de recherche sur de nouvelles pratiques agricoles sera doté de 30 millions d’euros.

Un onzième parc naturel national

En outre, un nouveau parc naturel national – le onzième – sera créé en 2019 : situé sur le plateau de Langres, en Champagne-Bourgogne, il sera le premier à caractère forestier. Est également annoncée « l’extension ou la création » de vingt réserves naturelles, encore non identifiées, d’ici à la fin du quinquennat.

Le premier parc naturel national à caractère forestier sera créé en 2019, sur le plateau de Langres (Champagne-Bourgogne). PHILIPPE DESMAZES / AFP

Le premier parc naturel national à caractère forestier sera créé en 2019, sur le plateau de Langres (Champagne-Bourgogne). PHILIPPE DESMAZES / AFP

Un comité de haut niveau sera aussi mis en place pour renforcer la lutte contre le trafic international d’espèces sauvages – les ministres ont du reste assisté, mercredi, à la destruction d’un stock de cornes de rhinocéros. Les villes, de leur côté, vont être encouragées à augmenter de 50 % leurs espaces végétalisés d’ici à 2020. Et un travail de sensibilisation à la biodiversité sera mené dans les établissements scolaires, ainsi que dans le cadre de la formation professionnelle.

La France, qui accueillera en juin 2020, à Marseille, le congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), veut ainsi, selon la formule de Nicolas Hulot, « prendre sa part de responsabilité » dans un combat qu’il juge aussi « prioritaire » et « universel » que la lutte contre le changement climatique.

Le pays est, il est vrai, particulièrement concerné. Il abrite en effet, avec ses territoires ultramarins, une biodiversité foisonnante, riche de près de 18 000 espèces animales et végétales endémiques. Le dernier état des lieux, publié le 18 juin par l’Observatoire national de la biodiversité (ONB), sous le titre « Menaces sur le vivant : quand la nature ne peut plus suivre », n’en est que plus alarmant. Car il révèle que la situation continue de se dégrader, à un rythme toujours plus rapide.

Ainsi, la population des oiseaux des milieux agricoles a chuté d’un tiers depuis 1989, avec une accélération depuis 2015. Même les espèces dites « généralistes » parce que présentes dans tous les environnements, dont l’augmentation masquait jusqu’à présent la disparition des espèces « spécialistes », ont atteint un plateau en 2006 et sont en recul depuis 2011. « Les oiseaux ne sont malheureusement pas les seules espèces pour lesquelles un déclin vertigineux est observé ces dernières années », souligne l’ONB. Territoires métropolitain et ultramarins confondus, « près d’une espèce vivante sur trois est en danger de disparition ».

De mauvais signaux envoyés par l’exécutif

Si les causes en sont multiples, l’observatoire note que « parmi les principales menaces, on trouve en premier lieu la consommation de pesticides en agriculture ». S’y ajoutent non seulement l’artificialisation des sols, mais aussi les espèces exotiques envahissantes, les pollutions de toutes sortes, la fréquentation excessive des zones naturelles ou le changement climatique. Toutes ces pressions conjuguées font qu’aujourd’hui, « 73 % des habitats naturels et 91 % des habitats humides sont dans un état conservation défavorable », selon les experts de cet organisme.

Face à cette urgence, le plan du gouvernement risque de laisser sur leur faim les associations environnementales. Elles pointent les mauvais signaux envoyés par l’exécutif, qui a fait appel de l’annulation en justice du projet de zone d’aménagement du Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), où doit s’installer le mégacomplexe de loisirs et de commerces EuropaCity. Ou le feu vert donné par M. Hulot à la bioraffinerie Total de La Mède (Bouches-du-Rhône), dont la production de carburant à base notamment d’huile de palme va aggraver la déforestation en Indonésie et en Malaisie.

De surcroît, les ONG jugent que pour être efficace, il faudrait consacrer chaque année 200 millions d’euros supplémentaires aux politiques en faveur de la biodiversité. Le gouvernement, lui, promet 600 millions d’euros sur quatre ans. Mais la majeure partie de cette somme sera prélevée sur le budget des agences de l’eau. Le compte n’y est donc pas.

L’artificialisation des sols, enjeu premier en métropole ?

La consultation publique #Biodiv2020, lancée entre mai et juin pour préparer ce plan, a enregistré 26.000 contributions et 92.000 votes. « En les comparant aux autres consultations du gouvernement, ces chiffres témoignent d’une mobilisation exceptionnelle des Français », se félicite France nature environnement, une fédération d’association de protection de la nature.

« Au gouvernement de ne pas décevoir », commente Bernard Chevassus-au-Louis, président d' Humanité et Biodiversité, sollicité en 2012 par le gouvernement d’alors pour rédiger le document de préfiguration d’une « Agence de la biodiversité ». Le dossier est vaste à l’image des causes multiples de cette perte de biodiversité. « Pour la biodiversité marine, l’enjeu porte plus sur la surexploitation des ressources, poursuit Bernard Chevassus-au-Louis. En outre-mer et dans les milieux insulaires en général, le danger premier est bien souvent l’introduction d’espèces invasives… »

Et pour la biodiversité terrestre en métropole ? Toujours dans sa synthèse de juin, l’Observatoire national de la biodiversité pointait « la consommation des pesticides en agriculture » comme une menace forte sur la biodiversité. Mais pour FNE, le chantier n°1 reste l’artificialisation des sols « principale perte de biodiversité dans nos territoires ». « On ne lui donne pas toujours la même définition, mais les sols artificiels regroupent généralement les terres qui supportent l’activité humaine à l’exception de l’agriculture et la sylviculture, commence Anne Ruas, géographe à l’Iffstar (Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux) et copilote d’une expertise scientifique sur l’artificialisation des sols publiée en décembre dernier. Ce sont donc les villes, les logements, les activités économiques, les routes et autres réseaux de transport. »

 
Les sols artificiels représentent 9,3% du territoire français selon l'estimation retenue par le ministère de l'agriculture. - Document / Ministère Agriculture

Les sols artificiels représentent 9,3% du territoire français selon l'estimation retenue par le ministère de l'agriculture. - Document / Ministère Agriculture

En grignotant des terres, cette artificialisation des sols détruit et/ou fragmente des milieux naturels et impact de ce fait la faune et la flore. Ces sols artificiels représenteraient aujourd’hui 9,3 % du territoire français. C’est du moins l’estimation retenue par le ministère de l’Agriculture. Les terres agricoles compteraient pour un peu plus de 50 % du territoire. Les 40 % restant seraient les zones boisées, naturelles, humides ou en eau. « Mais les estimations varient beaucoup suivant la méthode des calculs, observe Anne Ruas qui invite plutôt à se pencher sur le rythme de progression de l’artificialisation des sols.

0,8 % du territoire grignoté chaque année

Là encore, le ministère de l’Agriculture affiche la tendance : +0,8 % chaque année depuis 2010, alors que le rythme était auparavant de 1,3 % depuis 1992. Par ailleurs, cette artificialisation des sols se fait pour les deux-tiers au détriment des espaces agricoles, précise le ministère. La part des espaces naturels et semi-naturels – l’habitat le plus propice à l’épanouissement de la faune et de la flore-, reste stable, autour donc de 40 % du territoire.

Rassurant ? « Cette artificialisation rogne tout de même sur les espaces naturels et semi-naturels, répond Bernard Chevassus-au-Louis. Surtout, qu’elle se fasse principalement au détriment des terres agricoles n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la biodiversité. Lorsqu’un agriculteur doit céder des terres pour des projets d’artificialisations des sols, il n’est pas rare qu’il convertisse des prairies très riches en biodiversité en champs de cultures annuelles, parfois même sur un modèle agricole intensif. » A l’échelle nationale, le phénomène est important : « 200.000 hectares de prairies sont ainsi retournés par an », précise-t-il.

Autre motif d’inquiétude pour Anne Ruas : la reprise économique. « Si l’artificialisation des sols a ralenti après 2008, c’est en partie le fait de la crise économique. Nous avons tout simplement construit moins de logements. Le rythme est vraisemblablement en train de repartir. »

Rendre plus contraignant les mesures existantes

Plusieurs outils législatifs visent déjà à maîtriser en France une artificialisation des sols non maîtrisée. « Via notamment les ScoT (Schéma de cohérence territoirale), les préfectures ont aujourd’hui les moyens de retoquer les projets d’aménagements des communes ou communautés de communes qui consommeraient trop d’espaces agricoles ou naturels, indique Jean-David Abel, vice-président de FNE. Mais c’est insuffisamment contraignant et mal appliqué dans de nombreux départements. » « Il faudrait au moins que le code de l’urbanisme et la législation française fassent en sorte que les nouvelles zones artificialisées ne puissent devenir des déserts biologiques », ajoute Bernard Chevassus-au-Louis. Cela passe parfois par des aménagements peu onéreux : laisser pousser de l’herbe au pied des arbres, maintenir des corridors écologiques entre les réservoirs de biodiversité permettant à la faune de circuler, ou encore prévoir des anfractuosités dans les façades bâtiments… « On n’y pense pas, mais l’isolation thermique par l’extérieur des bâtiments anciens a privé de nombreuses espèces d’oiseaux des cavités où elles aimaient se réfugier », raconte le président d’Humanité et Biodiversité.

Relancer la création de nouvelles aires protégées ?

FNE demande aussi la création de nouvelles aires protégées métropolitaines terrestres avec l’objectif toujours en vue de placer 2 % du territoire sous protection forte d’ici 2019 (contre 1,60 % aujourd’hui). « L’objectif date déjà du Grenelle de l'environnement (2007), rappelle Jean-David Abel. Mais cette stratégie a plus ou moins été abandonnée. Nous souhaitons que ce plan biodiversité la relance en lui allouant de vrais moyens financiers. » La FNE a de fortes chances d’être entendues sur ce point, laisse-t-on entendre ce mardi au cabinet de Nicolas Hulot, joint par 20 Minutes.

Autre piste plusieurs fois avancée et non démentie au ministère de la Transition écologique : le principe de « zéro artificialisation nette » que FNE toujours souhaite voir appliquer en France d’ici 2025. Il s’agirait d’instaurer un principe de compensation sans concession : pour tout espace consommé, un autre territoire doit être désartificialisé.

Pas de taxe béton ?

Jean-David Abel espèrait enfin voir parmi les 90 mesures de nouveaux outils fiscaux qui dissuadent de gaspiller des terres agricoles ou des espaces naturels. En octobre dernier, Nicolas Hulot avait soumis l’idée de taxer les promoteurs de projets immobiliers : centres commerciaux, bureaux ou logements pour lutter contre l’artificialisation des sols. Cette fois-ci, le cabinet de Nicolas Hulot est moins évasif : « Cette mesure n’est pas envisagée. L’objectif n’est pas d’être dans le punitif, le brutal ».

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