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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 10:05

L’omniprésence du bâti dans les agglomérations forme des îlots de chaleur qui accentuent localement le réchauffement de la planète. Par Simon Roger le 31 mai 2017 pour Le Monde. Lire aussi Les documents d'urbanisme continuent à planifier la destruction des espaces naturels, alors que les Etats-Unis d'Amérique ont décidé de quitter la communauté internationale dans sa lutte contre le dérèglement climatique ! 

Le « miroir d’eau » à Bordeaux, en mai 2017. MEHDI FEDOUACH / AFP

Le « miroir d’eau » à Bordeaux, en mai 2017. MEHDI FEDOUACH / AFP

À répéter que les acteurs non étatiques en général, et les villes en particulier, contribuent à lutter contre la surchauffe de la planète, on en oublierait presque un autre constat : les collectivités territoriales font aussi partie du problème. Les agglomérations les plus densément peuplées risquent même de subir des hausses de température très élevées, jusqu’à 8 °C d’ici à la fin de ce siècle, si rien n’est fait pour soigner leurs penchants énergivores.

Dans une étude publiée lundi 29 mai par la revue Nature Climate Change, le Mexicain Francisco Estrada, le Néerlandais W. J. Wouter Botzen et le Britannique Richard Tol (associés à l’Institut d’études environnementales de l’Université libre d’Amsterdam) en apportent une démonstration éclairante. Alors qu’elles ne représentent que 1 % de la surface de la planète, les villes consomment près de 78 % de l’énergie mondiale et sont responsables de plus de 60 % des émissions de dioxyde de carbone de l’ensemble de la planète, rappellent d’abord les trois chercheurs.

Les auteurs s’attachent ensuite à quantifier les effets combinés du réchauffement climatique global et du phénomène local des « îlots de chaleur urbain » ou ICU, des contrastes de température observés entre le cœur des villes et les zones rurales. Construisant ses calculs à partir d’un panel de 1 692 cités du monde entier – les agglomérations de plus de 30 000 habitants formant le socle de leur base statistique –, l’équipe estime qu’un quart des villes et les deux tiers de la population urbaine ont souffert, entre 1950 et 2015, d’une hausse de température supérieure à la moyenne mondiale de 0,6 °C.

Végétalisation des toits, changements de matériaux

Selon ses projections, le phénomène devrait s’amplifier avec la croissance ininterrompue des émissions de gaz à effet de serre. D’ici à 2100, les 5 % de villes les plus peuplées « pourraient voir des hausses de températures de 8 °C et plus », prédit Francisco Estrada.

Un coup de chaud largement dû, selon les chercheurs, à la multiplication des îlots de chaleur dans le tissu urbain mondial. « Aujourd’hui, la plupart des grandes villes sont confrontées à [ce phénomène], né de l’extension des surfaces minérales qui interceptent l’énergie lumineuse le jour et l’emmagasinent la nuit, observe Erwan Cordeau, chargé d’études air, énergie, climat, à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France. Ces ICU peuvent avoir un intérêt énergétique l’hiver, réduisant les besoins de chauffage, mais ils représentent un défi majeur au moment des vagues de chaleur estivales. »

Des solutions permettent de faire face à cet effet induit de la croissance urbaine. Les experts de l’Université libre d’Amsterdam en esquissent quelques-unes : la végétalisation des toits urbains, l’essor du couvert forestier à proximité de la ville, la pose de chaussées restituant l’énergie solaire, etc. « La végétalisation est une piste intéressante, confirme Erwan Cordeau. On peut intervenir aussi sur le choix des matériaux de construction, [en favorisant ceux] captant moins le rayonnement lumineux, sur les schémas de circulation de l’air en ville, et plus globalement sur la planification territoriale », mais sans perdre de vue que le problème nécessite des réponses au cas par cas, suivant la physionomie de la ville.

Jusqu’à 6 °C d’écart dans Paris

À cela s’ajoute un autre prisme, celui du niveau de développement économique des villes confrontées à la hausse des températures. « Dans les pays industrialisés, l’enjeu est celui de la réhabilitation du bâti, précise l’expert de l’institut francilien. Dans les métropoles en forte croissance des pays du Sud, le défi est d’intégrer les solutions bioclimatiques dans les pratiques de construction. »

S’ils n’ont pas poussé l’analyse jusqu’à distinguer villes du Nord et villes du Sud, les chercheurs ont tenté en revanche d’évaluer le coût de ces changements nécessaires pour rendre la température plus supportable. Selon leur fourchette de prévisions, une ville qui refuserait d’appliquer des stratégies résilientes pourrait perdre environ 1,5 % de produit intérieur brut d’ici à 2050, et entre 2,3 % et 5,6 % à l’horizon 2100. « Nous espérons que notre étude va renforcer l’intérêt des universitaires et des dirigeants pour des études de cas qui permettent d’aider ensuite à la prise de décision », suggère Francisco Estrada.

À Paris, qui figure parmi les 1 692 villes analysées, la canicule de 2003 a été le révélateur de cet impératif d’adaptation au réchauffement climatique. Cet été-là, la capitale a enregistré des écarts de température allant jusqu’à 6 °C entre le 19e arrondissement (Nord-Est) et le bois de Vincennes (Sud-Est). Depuis, une réflexion est en cours sur la gestion de crise et les alternatives en matière d’aménagement : nouveaux revêtements urbains, végétalisation… et une meilleure maîtrise de l’eau, en surveillant l’état de la nappe phréatique ou en valorisant l’utilisation des eaux de pluie. Des mesures de ce type devraient se généraliser à l’échelle planétaire car, d’ici à 2050, 75 % de la population mondiale sera urbaine, avec des mégapoles plus nombreuses et plus peuplées.

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 09:03

Alors qu’Emmanuel Macron prévoit la prolongation de l’état d’urgence, en vigueur depuis plus de 18 mois, Amnesty International publie ce mercredi un rapport sur les dérives liberticides de son utilisation. Interdictions de rassemblements, assignations à résidence, recours excessif à la force… Par Baptiste Giraud le 31 mai 2017 pour Reporterre, suivi d’un communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme L’état d’urgence : « En marche » et sans changement ! Lire aussi Pourquoi nous ne voterons pas la prolongation de l’état d’urgence, L'état d'urgence au profit du maintien de l'ordre social, État d'urgence : plus c'est long, moins c'est bon #DATAGUEULE 58 et plus récemment Etat d'urgence : sans retour ?.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Manifester est « un droit, pas une menace » : tel est le titre du rapport que publie Amnesty International mercredi 31 mai, en forme de rappel adressé à l’État français. Sous-titré « Restrictions disproportionnées aux manifestations sous couvert de l’état d’urgence en France », il dresse la liste des interdictions de rassemblements publics, interdictions individuelles de circulation, et « violations des droits humains » lors de manifestations.

Ce rapport, qui fait suite à un premier publié en février 2016 (« France : des vies bouleversées, l’impact disproportionnée de l’état d’urgence »), s’inscrit dans l’étude plus globale des réponses des gouvernements à la menace terroriste à l’échelle européenne. Il a été dirigé par Marco Perolini, chercheur au bureau londonien d’Amnesty, aidé par les observations de terrains de groupes locaux de l’ONG (trois manifestations à Paris contre la loi Travail), ainsi que sur plus d’une centaine d’entretiens avec des syndicats CGT, CGT Police, Unef, CNT, des associations et groupes non structurés ayant participé aux manifestations, des assignés à résidence, manifestants et journalistes (dont certains ont participé à la Mission civile d’information sur les violences policières animée par Reporterre), représentants des ministères de l’Intérieur et de la Justice, préfectures.

https://reporterre.net/plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.png

Depuis le 13 novembre 2015, 155 arrêtés ont été pris pour interdire des rassemblements publics sur le fondement des pouvoirs extraordinaires accordés par l’état d’urgence, et 639 mesures individuelles ont été adoptées par les préfets afin d’empêcher des personnes de participer à des rassemblements. Amnesty International pose cette question : à quel point ces mesures étaient-elles « nécessaires et proportionnées » pour éviter de nouveaux attentats terroristes, l’objectif initial de l’état d’urgence ?

« Violations des droits humains lors du maintien de l’ordre des rassemblements publics »

« En droit international, il est possible de restreindre le droit de réunion pacifique à trois conditions, explique à Reporterre Marco Perolini : Légitimité (protéger la sécurité nationale, maintenir l’ordre public…), nécessité et proportionnalité. » Mais comment évaluer ces critères ? Pour le chercheur, la nécessité se jauge en fonction de l’objectif recherché, ici la prévention d’actes terroristes. La proportionnalité, elle, suppose d’individualiser chaque situation et de n’évaluer le risque qu’elle représente qu’à partir d’éléments concrets.

« Là, nous nous sommes rendu compte dès le départ que les mesures d’urgence étaient utilisées pour restreindre le droit de manifestation pacifique, et qu’elles ciblaient des manifestants sans lien avec la menace terroriste, rapporte Marco Perolini. Les informations mises en avant par les préfectures et ministères étaient très générales, faisant référence à des violences commises lors de manifs précédentes, or ce n’est pas suffisant. » Il donne l’exemple de l’interdiction de manifestations à Calais, en novembre 2016, justifiées par le fait qu’en début d’année des manifestations au même endroit avaient donné lieu à des dégradations : « C’est insuffisant, on ne peut pas tirer des conclusions sur le risque de violence sur la base de quelques manifestants violents lors d’une manifestation précédente. Une présomption ne suffit pas, il faut une preuve précise », affirme le chercheur.

Pour Amnesty International, l’état d’urgence a donc permis à l’État, depuis novembre 2015, d’appliquer une logique de « neutralisation préventive des risques potentiels ». « Le droit français permettait déjà de restreindre la liberté de manifestation pacifique. Mais l’état d’urgence l’a facilité (notamment par l’absence de contrôle judiciaire), et a introduit cette idée de prévention. On passe alors de “comment prévenir de nouveaux attentats”, à “comment prévenir des troubles à l’ordre public” », explique le chercheur. « Les autorités françaises ont méconnu le principe selon lequel une manifestation doit être présumée pacifique », poursuit le rapport.

 

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Il décrit ensuite ce qu’il qualifie de « violations des droits humains lors du maintien de l’ordre des rassemblements publics ». D’une part, il met en cause les stratégies utilisées par les forces de police et gendarmerie : le confinement (nasse), les fouilles et contrôles d’identité. L’usage des nasses, relativement récent en France, constitue une entrave à la liberté de manifester, selon le rapport : « Les représentants des forces de l’ordre ont restreint pendant plusieurs heures le droit de circuler librement de manifestants pacifiques, par des mesures de confinement inutiles et de façon à les empêcher concrètement de jouir de leur droit à la liberté de réunion pacifique. »

Par ailleurs, les mesures d’urgence (comme l’interdiction de manifestations) ont souvent été justifiées par le manque d’effectifs policiers, en raison de leur affectation prioritaire à la lutte contre la menace terroriste. Or, « le confinement est une stratégie qui demande beaucoup d’effectifs, et qui n’était pas nécessaire au vu du degré de violence des manifestations », note Marco Perolini.

« Des stratégies qui ont avivé les tensions plutôt que de les faire redescendre »

D’autre part, Amnesty International dénonce un « recours arbitraire et non nécessaire » ou « excessif » à la force. Témoignages à l’appui, le rapport décrit les coups de matraque distribués à des manifestants pacifiques, l’usage de grenades de désencerclement, ou l’absence de numéro d’immatriculation et de badge sur les agents. Ainsi, « certaines des tactiques et des stratégies mises en œuvre dans le contexte des manifestations contre la loi Travail ont avivé les tensions plutôt que de les faire redescendre ». « Idéalement, et c’est ce qui se pratique en Allemagne par exemple, il faudrait cibler les manifestants violents, afin de ne pas entraver la liberté des pacifistes. Ici, on ne fait pas la différence », analyse Marco Perolini.

Les restrictions ne se sont d’ailleurs pas arrêtées aux manifestants, puisque des journalistes se sont également vu empêcher de faire leur travail. « Tout le monde a le droit de documenter une manifestation, détenteur ou non de la carte de presse, car les forces de l’ordre doivent répondre de leurs actes, rappelle Marco Perolini. Ce qu’on a vu est très préoccupant et dangereux. »

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Le bilan humain de ces dérives reste difficile à établir. Le rapport indique que 101 manifestants ont déposé plainte auprès de l’IGPN et de l’IGGN (chargées d’enquêter sur le recours excessif à la force par la police et la gendarmerie). Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Selon les street medics interrogés, les manifestations contre la loi Travail auraient fait autour de 1.000 blessés.

Depuis novembre 2015, l’état d’urgence a donc à la fois servi d’outil pour restreindre les libertés de manière disproportionnée, mais aussi de contexte légitimant des dérives (violences policières, anticipation de troubles supposés) de l’appareil répressif. Face à cela, Amnesty International dresse des recommandations à destination de l’État :
* n’utiliser les mesures d’urgence que dans la lutte contre le terrorisme ;
* n’interdire les manifestations qu’en dernier recours, si aucune autre mesure ne permet le maintien de l’ordre public ;
* lever l’état d’urgence actuel ;
* que la police n’utilise la force que lorsque cela est strictement nécessaire, avec retenue, et si les moyens non violents sont inefficaces.

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L’état d’urgence : « En marche » et sans changement !

Communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme, 24 mai 2017.

Le président de la République a changé mais ni l’état d’urgence ni la méthode.

À peine installé, usant, comme ses prédécesseurs, de l’émotion légitime provoquée par l’attentat de Manchester, le nouveau pouvoir propose de renouveler l’état d’urgence et l’adoption d’une nouvelle loi pour y inscrire de nouvelles mesures d’exception.

Sans mener aucune réflexion sur la pertinence d’une législation qui n’a pas prouvé son utilité mais qui a restreint nos libertés, créé des situations arbitraires et, énième réflexe pavlovien, qui voit chaque événement suivi d’un nouveau projet répressif.

La LDH déplore cette continuité dans le peu d’intérêt consacré à la protection des libertés, le mépris affiché des avis des plus hautes autorités judiciaires et administratives et l’ignorance des conséquences d’un état d’urgence qui autorise bien autre chose que la lutte contre le terrorisme, et qui continue de stigmatiser une partie de la population.

» avait écrit un auteur italien. Il faut que tout change pour que rien ne change«

La LDH poursuivra ses efforts pour qu’il soit mis un terme au seul état d’urgence appliqué au sein de l’Union européenne.

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 18:16

Ces révélations interviennent alors que la Commission européenne doit se prononcer sur la réautorisation du pesticide, le plus utilisé en Europe et dans le monde. Par Stéphane Horel et Stéphane Foucart le 30 mai 2017 pour Le Monde.                  Lire aussi Santé : un herbicide qui fait tout un foin L’Agence européenne des produits chimiques interpellée sur le dossier glyphosate et Une quarantaine d’ONG européennes lancent une initiative citoyenne contre le glyphosate, mais aussi Les juges de La Haye taillent Monsanto, La toxicité du Roundup connue de Monsanto depuis au moins 18 ans et Cancer au travail : la Commission européenne complice de l’industrie.

Le glyphosate, le pesticide le plus utilisé au monde, est notamment le principal composant du célèbre herbicide Roundup (ici sur le site européen de son fabricant, l’américain Monsanto, à Morges, en Suisse). DENIS BALIBOUSE / REUTERS

Le glyphosate, le pesticide le plus utilisé au monde, est notamment le principal composant du célèbre herbicide Roundup (ici sur le site européen de son fabricant, l’américain Monsanto, à Morges, en Suisse). DENIS BALIBOUSE / REUTERS

C’est une lettre embarrassante qu’a reçue, lundi 29 mai, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Son auteur, Christopher Portier, toxicologue et biostatisticien de renommée mondiale, ancien directeur de plusieurs institutions de recherche fédérales américaines, a eu accès aux données des études confidentielles sur le glyphosate – celles transmises par les industriels aux autorités européennes. Il y a découvert des informations passées jusqu’à présent inaperçues.

Selon M. Portier, la réanalyse de ces données met en évidence plusieurs cas de cancer dus au glyphosate, et qui n’ont pas été pris en compte par les agences d’expertise européennes. « Autant l’EFSA [Autorité européenne de sécurité des aliments] que l’ECHA [Agence européenne des produits chimiques] ont échoué à identifier tous les cas statistiquement significatifs d’augmentation d’incidence de cancers, dans les études menées sur les rongeurs », précise M. Portier à M. Juncker.

Le glyphosate – le pesticide le plus utilisé au monde et principal ingrédient du célèbre herbicide Roundup – est au centre d’une bataille d’experts depuis plus de deux ans. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – l’agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) chargée d’inventorier les causes de cancer – l’a classé « cancérogène probable » en mars 2015, alors que l’EFSA et l’ECHA estiment qu’il ne présente pas un tel danger. Après vingt-quatre mois de polémiques, l’affaire touche à son terme : la Commission européenne a proposé, le 16 mai, une réautorisation pour dix ans de la substance controversée. Le scientifique américain demande toutefois à M. Juncker de « s’abstenir de prendre toute décision sur le glyphosate » jusqu’à ce que les nouveaux éléments mis au jour soient inclus dans l’évaluation européenne.

Pourquoi un tel embrouillamini ? Il faut savoir que les agences de sécurité sanitaire, comme l’EFSA ou l’ECHA, fondent principalement leurs opinions sur des études confidentielles, fournies par les industriels. Généralement, nul autre que les experts de ces agences ne peut y avoir pleinement accès. Mais la polémique autour du glyphosate a défait les habitudes. « Après l’avis du CIRC, fondé, lui, sur des études publiées, il n’était plus tenable pour l’EFSA et la Commission de maintenir que les preuves de la non-cancérogénicité du glyphosate étaient des données industrielles auxquelles personne ne pouvait accéder, explique Martin Pigeon, chercheur à Corporate Europe Observatory, une ONG bruxelloise. Nous avons donc fait une demande d’accès à ces documents, en décembre 2015, et obtenu l’accès aux données de trois études que nous avons transmises à des toxicologues, dont M. Portier. »

 « Mise en danger »

En mars 2016, après une réunion houleuse au Parlement de Strasbourg avec le directeur de l’EFSA, Bernhard Url, des eurodéputés écologistes requièrent de l’agence européenne la divulgation de plus de données. « Nous lui avons dit que des avis rendus sur la foi d’études secrètes n’ont aucune valeur scientifique, et les choses se sont assez mal passées, raconte la députée européenne Michèle Rivasi (EELV). J’ai expliqué au directeur de l’EFSA qu’il aurait des comptes à rendre si on réalisait dans quelques années que la réautorisation du glyphosate avait pu être responsable de morts ou de maladies. Nous avons finalement eu accès aux CD-ROM, sous certaines conditions. »

M. Portier confirme au Monde avoir été sollicité par un groupe de députés européens pour mener une réanalyse de ces données (chaque étude totalise des centaines de pages de chiffres et de tableaux). Chercheur prolifique et ancien responsable d’organismes comme le National Toxicology Program, le National Institute of Environmental Health Sciences ou l’Agency for Toxic Substances and Disease Registries, M. Portier a donc passé en revue les données brutes d’une quinzaine d’études industrielles menées sur des rongeurs. « À ma connaissance, c’est la première fois que de telles données ont pu être réanalysées de manière indépendante », estime M. Portier.

Huit cas de tumeurs différentes en augmentation significative due à l'exposition au glyphosate.

Huit cas de tumeurs différentes en augmentation significative due à l'exposition au glyphosate.

« J’ai trouvé huit cas d’augmentation d’incidence significative de différentes tumeurs qui n’apparaissent dans aucune des publications ou des évaluations officielles présentées par l’EFSA et l’ECHA, écrit-il dans sa lettre à M. Juncker. Certaines de ces tumeurs étaient également présentes dans plusieurs autres travaux, renforçant la cohérence des résultats entre études. » Les tumeurs mises en évidence par M. Portier incluent le poumon, le rein, le foie, la peau, la glande mammaire, la thyroïde ou les tissus mous (hémangiosarcome). « Je demande respectueusement aux agences impliquées dans l’évaluation du glyphosate de conduire leur propre analyse des localisations cancéreuses mentionnées [dans la lettre] et d’amender leurs conclusions en conséquence, plutôt que de simplement les ignorer », conclut M. Portier.

De son côté, la Commission accuse réception du courrier. « La majorité des questions soulevées par la lettre concernant l’évaluation scientifique, la Commission demandera à l’EFSA et à l’ECHA de répondre, dit-on à Bruxelles. À l’heure actuelle, vu l’examen strict de toutes les informations disponibles qui a été conduit par les deux agences européennes, il n’y a pas de raison de questionner les évaluations scientifiques du glyphosate menées par l’Union européenne. » L’EFSA, contactée par Le Monde, assure qu’elle « étudiera attentivement » les questions soulevées par M. Portier et qu’elle y « répondra en temps voulu ».

Le courrier du scientifique coïncide avec la publication au compte-gouttes, outre-Atlantique, des « Monsanto Papers », un ensemble de documents interne de la firme du Missouri. Ceux-ci jettent une lumière parfois crue sur la manière dont Monsanto influence, de longue date, les agences d’expertise. « Avec mon collègue Eric Andrieu, dit l’eurodéputé belge Marc Tarabella (groupe socialistes & démocrates), nous demandons la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur les “Monsanto Papers” afin de déterminer les responsabilités de chacun dans ce qui ressemble de plus en plus à une mise en danger de la santé de 500 millions de citoyens européens. »

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 09:03

Emmanuel Macron installe la culture managériale au plus haut niveau de l’État, en scellant une pensée unique néolibérale qui nie le besoin de respiration démocratique du pays. Par Erwan Manac’h et Nadia Sweeny le 24 mai 2017 pour Politis.

PHILIPPE WOJAZER/POOL/AFP

PHILIPPE WOJAZER/POOL/AFP

Nouveaux ministres, conseillers, candidats aux législatives : en apparence, l’attelage gouvernemental dessiné par Emmanuel Macron suit un équilibre subtil, bien qu’il tangue nettement à droite. La parité et la promesse de renouveler les visages ont été respectées. Et le trombinoscope fait émerger des personnalités apparemment conciliatrices, toutes excellentes dans leur domaine. Une dream team sans aspérités. « Emmanuel Macron a nommé des gens qui lui ressemblent », observe, enthousiaste, Élise Cadren, cadre de la fonction publique territoriale et formatrice auprès des élus. Le portrait-robot de l’homme ou de la femme de l’équipe Macron présente en effet les principaux traits du nouveau gardien de l’Élysée : un technocrate ayant zigzagué entre la haute fonction publique et la direction de grandes entreprises, pur produit de l’élitisme à la française, porteur d’une vision résolument libérale de l’économie.

Premier constat, tant au gouvernement qu’aux législatives, la France d’En marche ! est sociologiquement uniforme. La revue d’effectifs des 526 candidats macroniens aux législatives, menée notamment par l’hebdo Marianne, dénombre 90 % de CSP+, la catégorie sociale favorisée qui ne représente pourtant que 9,5 % de la population totale, selon l’Insee. Le CV des 11 personnalités « de la société civile » alignées au gouvernement se révèle également être celui de hauts gradés. Avec une solide expérience dans la haute administration. Et, si le nombre d’énarques est limité au gouvernement (Bruno Le Maire, Sylvie Goulard et Édouard Philippe), les anciens élèves de l’école sont en écrasante majorité parmi les conseillers. C’est l’autre trait marquant du renouveau macronien : il consacre des techniciens.

« Le gouvernement est composé comme un “staff technique”, une équipe de spécialistes », résume Élise Cadren. La compétence doit l’emporter sur les rapports de force politiques. En affaire comme en politique, c’est l’« efficacité » qui prime. Résultat, « on assiste à l’effacement de la frontière entre intérêt général, service public et intérêts particuliers », juge Paul Lagneau-Ymonet, sociologue des élites à Paris-Dauphine [1].

D’autant que les entreprises privées sont mieux représentées que jamais au cœur du pouvoir. Exemple avec le Premier ministre, Édouard Philippe, qui fut lobbyiste chez Areva et membre du conseil d’administration de Dexia de 2010 à 2014, à l’époque où la banque distribuait ses crédits « pourris » aux collectivités françaises. Ou encore Anne Clerc, sa cheffe de cabinet, qui était, depuis 2007, responsable du lobbying pour Accor, le premier groupe hôtelier français. Le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, arrive tout droit de la direction financière de MSC, le numéro 2 mondial du fret maritime. Idem rue de Grenelle, au ministère du Travail, où l’ancienne directrice des ressources humaines de Danone et de Dassault Systèmes a été nommée ministre.

L’esprit de dialogue de Muriel Pénicaud est loué par la plupart de ceux qui l’ont eue comme interlocutrice. Elle est connue pour son attention à la prévention des risques psychosociaux et à la « responsabilité sociale des entreprises ». Mais son métier, en 2013, consistait à négocier un plan de départs volontaires détruisant 236 postes en France et 900 en Europe, alors que Danone affichait la même année 1,9 milliard d’euros de bénéfice.

La ministre du Travail a également déployé chez Danone le lean management, visant à maximiser les performances et les profits au prix d’une série de plans sociaux. Elle a ensuite endossé les habits d’une super lobbyiste, chargée de promouvoir les entreprises françaises à l’étranger, en dirigeant (depuis 2015) l’agence Business France, rattachée au ministère de l’Économie. Quant à son directeur de cabinet, Antoine Foucher, il a officié pendant quatre ans comme négociateur pour le Medef dans les organismes paritaires, avant de devenir à son tour lobbyiste en chef chez Schneider Electric. S’il appartenait au pôle « réformiste » de l’organisation patronale, ce spécialiste du « dialogue social » incarne, lui aussi, une vision patronale du travail.

Avec cette équipe, c’est la culture managériale qui prend les commandes, une culture qui n’a rien de nouveau mais n’avait jamais atteint un tel stade de pouvoir. « Ce “nouveau management public”, basé sur une pression de type gestionnaire, se propage dans les institutions depuis les années 1980, confirme Nadia Okbani, docteure en sciences politiques, spécialiste de l’institutionnalisation de l’évaluation des politiques. « La culture managériale ringardise les valeurs liées au service public et à l’intérêt général, les modes d’être et de faire non marchands, dès lors présentés comme dépassés, analyse Julie Gervais, politiste à Paris-I. Les politiques managériales renforcent les structures de commandement et le contrôle des agents publics, et réduisent leurs activités à une logique comptable. Cette culture se présente comme une “culture taille unique”, censée pouvoir s’appliquer à tous les univers sociaux, quels que soient les contextes nationaux. » Un pragmatisme jugé exempt d’idéologie.

« Sauf qu’en adoptant les “bonnes pratiques”, on importe aussi les objectifs auxquels elles sont effectivement adaptées, prévient Paul Lagneau-Ymonet. En copiant les méthodes des grandes entreprises, on importe leur manière de penser. Par exemple, la rentabilité dans les services publics plutôt que la qualité du service rendu aux usagers. » C’est là toute l’illusion de la dépolitisation sous couvert de pragmatisme.

Recrutant sur l’ensemble de l’échiquier politique, la République en marche semble appliquer la vision de Nicolas Sarkozy, pour qui, « dans l’économie, il n’y a pas d’idéologie ». « On essaye de nous faire croire qu’il n’y a pas d’idéologie, et que donc il n’y a pas d’alternatives, souligne Nadia Okbani. C’est un leurre qui risque de mener à l’uniformisation. » Sous couvert de réunir des « talents » au-delà des divisions partisanes, c’est le néolibéralisme à la méthode « start-uper » qui est consacré. La Silicon Valley a pignon sur rue à l’Élysée.

Dynamisme, innovation, optimisme et volonté de changer le monde en détruisant une partie de « l’ancien monde », tout y est_. La start-up est d’ailleurs le modèle par excellence de l’économie dite « disruptive », qualifiée par David Heinemeier Hansson, programmateur danois, de « permis de tuer », avec pour consigne : « courir vite et briser les entreprises »._ Remplacez « entreprises » par « politique » et vous obtenez En marche !. Certes, le changement n’est pas un mal en soi, mais, dans ce grand ménage, encore faut-il savoir où on va et s’assurer de certaines limites. Or, la caractéristique de la start-up est de n’en avoir aucune.

À la République en marche, tout s’organise autour de la figure emblématique d’Emmanuel Macron, laissant les organisations traditionnelles s’engoncer dans leurs luttes d’état-major. Pour être efficace, il faut être « le moins possible » à décider… Mais appliquer cette logique à un État démocratique pose la question de la concentration des pouvoirs et fait craindre une forme nouvelle d’autoritarisme.

Emmanuel Macron ne s’y trompe pas : il prône la réduction du nombre de parlementaires, un profilage de ses candidats aux législatives en fonction de critères de loyauté, un fonctionnement par ordonnances, et s’offre un gouvernement de personnalités opposées sur des thématiques essentielles, et dont le dernier à trancher sera lui-même… Tout cela accompagné d’un projet de gouvernance draconien : fin du système des grands corps et des cabinets ministériels, et vérification, là encore, de la « loyauté » des hauts fonctionnaires : « Je changerai ou confirmerai l’intégralité des postes de direction dans la fonction publique », a-t-il affirmé aux Échos le 24 avril dernier.

Macron l’Américain prépare un « spoil system » à la française – méthode américaine qui consiste à faire table rase des hauts fonctionnaires supposés dévoués au pouvoir précédent : l’appareil d’État est prié d’être aux ordres. Si, à chaque présidentielle, un certain nombre de hauts fonctionnaires ont été remplacés, rien de cette envergure n’avait été vu auparavant. Jusqu’à 700 postes sont concernés – le Président en annonce 250. « Il faudra observer à quel type d’administration il s’attaque, prévient Nadia Okbani. La Cour des comptes, par exemple, est une administration sensible, car son rôle est d’évaluer l’utilisation de l’argent public. Y toucher, c’est inquiétant. »

Emmanuel Macron s’attaque aux « corps intermédiaires » potentiellement porteurs de contestations, au sein de l’administration, mais aussi en dehors. Une « désintermédiation » caractéristique de l’ubérisation. Dans ce contexte, la communication est capitale et ultra-contrôlée : le nouveau Président a d’ailleurs décidé de verrouiller la presse en tentant d’imposer un choix de journalistes habilités pour le suivre lors de ses déplacements, prônant un « dialogue direct » avec les Français, honnissant les journalistes politiques – suspectés de participer à la « politicaillerie » –, leur préférant des journalistes spécialisés dans chaque domaine. Une entrave à la liberté de la presse qui a suscité une levée de boucliers dans le milieu : Reporters sans frontières et 25 sociétés de journalistes des plus grands médias ont écrit une lettre ouverte au Président, protestant contre cette mesure qui « ajoute à la confusion entre communication et journalisme, et nuit à la démocratie ». Emmanuel Macron se veut « jupitérien », du nom du dieu romain qui gouverne la Terre, le ciel et tous les autres dieux – et, d’après le Larousse, en a « le caractère impérieux et dominateur »

[1] Le Concert des puissants, François Denord & Paul Lagneau-Ymonet, éd. Raisons d’agir, 2016.

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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 10:13

La réforme du code du travail voulue par le Président vise à favoriser la baisse des salaires, au nom de la « compétitivité ». Par Erwan Manac’h le 24 mai 2017 pour Politis.

Francois Mori/POOL/AFP

Francois Mori/POOL/AFP

Dix mois à peine après l’adoption, sans vote, de la loi El Khomri, la seconde offensive est donc lancée. Tambour battant. Pour rendre possible une réforme d’envergure dès la rentrée, Matignon, l’Élysée et le ministère du Travail ont entamé, moins d’une semaine après leur prise de fonctions, une série d’entretiens individuels avec les syndicats. Les organisations craignent une consultation de pure forme sans marge de négociation et l’Élysée a déjà annoncé qu’il ne renoncera pas à recourir aux ordonnances, considérant qu’il a « annoncé la couleur » durant la campagne présidentielle.

Selon nos informations, la loi d’habilitation à réformer par ordonnances, en cours de préparation au ministère du Travail, devra être transmise au Conseil d’État dès le 10 juin. Cela rendra possible un vote dans les premiers jours de la nouvelle législature, début juillet. Les ordonnances, dont la rédaction sera particulièrement sensible, sont attendues à partir du mois de septembre.

La mise en scène du dialogue social, avant ces deux échéances, sera donc un sujet de crispations. Des « pros » ont été recrutés rue de Grenelle, à Matignon et à l’Élysée. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, et son directeur de cabinet, Antoine Foucher, sont deux spécialistes des négociations avec les syndicats, ayant fourbi leurs armes dans les rangs patronaux. Elle était directrice des ressources humaines (DRH) chez Danone et lui négociateur pour le Medef. Franck Morel, un ancien avocat, inspecteur du travail et conseiller de Xavier Bertrand sous Sarkozy, rejoint également l’entourage du Premier ministre comme conseiller social. Une semaine avant sa nomination, il préconisait, dans une tribune au Monde, un « équilibre dynamique » dans le dialogue avec les syndicats et l’élaboration d’un « agenda partagé avec les partenaires sociaux ». La méthode de la carotte et du bâton ? « Seule une alchimie subtile entre volonté politique forte et réelle concertation négociée peut parvenir à une réforme ambitieuse », écrivait celui qui a finalement été choisi pour piloter, pour Matignon, cette réforme explosive.

En pleine période électorale, les postures provocatrices devraient donc être évitées, notamment sur la question hautement symbolique du salaire minimum. Mais en dépit de leurs trésors d’ingéniosité – l’équipe de Macron promet « de surprendre sur la méthode » – et de persuasion, la fracture risque d’être brutale. Car, sur les trois chantiers qui doivent être ouverts par ordonnances, les positions du candidat Emmanuel Macron comportaient des casus belli pour une partie au moins des syndicats.

La primeur aux accords d’entreprise

C’est une réforme colossale, entamée par Myriam El Khomri au printemps 2016 et présente à l’esprit du Législateur depuis 2008 : pour donner de la flexibilité aux entreprises et leur permettre de s’adapter à la concurrence internationale, le gouvernement veut les autoriser à s’affranchir de certaines règles en faisant adopter des accords d’entreprise. La « hiérarchie des normes » doit donc être inversée pour laisser la main aux négociations à l’échelle de l’entreprise. Et, pour faciliter l’adoption d’accords, Emmanuel Macron envisage d’étendre les référendums, en autorisant les employeurs à y recourir pour faire valider des accords rejetés par les syndicats majoritaires. Pour le moment, seuls les syndicats représentant au moins 30 % des salariés peuvent demander un vote des salariés.

La CFDT est séduite par cette idée de « décentralisation du dialogue social ». Sur sa gauche, notamment à la CGT, ces accords dits « offensifs » (lorsque l’entreprise n’a pas de difficultés économiques) sont perçus comme un risque supplémentaire de pression sur des salariés qui subissent déjà un rapport de force déséquilibré face à leur employeur.

Voilà pour le principe. Reste à savoir quels thèmes seront concernés par cette « inversion de la hiérarchie des normes ». La loi travail concernait les questions relatives au temps de travail (astreintes, pauses, heures supplémentaires, récupérations, forfait-jour, etc.) La loi travail II pourrait inclure les questions relatives aux salaires, aux conditions de travail, à la pénibilité et à l’égalité professionnelle.

En Allemagne, pays qui a inspiré les réformes du marché du travail en Europe, une entreprise peut s’asseoir sur les grilles salariales définies au niveau de la branche professionnelle. Il n’est pas certain qu’Emmanuel Macron franchisse cette ligne symbolique, même s’il fixait dans son livre, Révolution, un horizon plus radical, estimant qu’il fallait « permettre aux accords de branche et d’entreprise de déroger à la loi […] sur tous les sujets souhaités ». Autrement dit, même le salaire minimum et la durée légale du travail à 35 heures deviendraient négociables. Le gouvernement Philippe prendra sans doute soin d’éviter ce type de provocation, mais la réforme devra peu ou prou tendre vers le même résultat.

Toutes les circonlocutions autour du code du travail ont en réalité un objectif simple : faire baisser les salaires. C’est le leitmotiv des économistes libéraux, qui figure au cœur des préconisations de la Commission européenne pour la France. Le Conseil européen des ministres de l’Économie et des Finances recommandait également, le 7 mars, l’adoption de lois qui « permettent un ajustement des coûts de la main-d’œuvre en cas de besoin ». Il n’est donc plus question de « simplifier le code du travail », comme cela a longtemps été prétexté. Les lois Macron et El Khomri ont d’ailleurs ajouté beaucoup de complexité au droit du travail.

Les partisans de ces réformes martèlent également qu’il faut suivre l’exemple allemand, qui a réformé son marché du travail pour faire baisser le « coût du travail ». Les lois dites « Hartz », du nom du ministre du Travail du gouvernement Schröder, qui était lui aussi un ancien DRH (chez Volkswagen), ont flexibilisé le travail et fait exploser les « mini-jobs » dans les années 2000. Elles ont eu comme effet une baisse des salaires et l’explosion du chômage à court terme. Le SPD de Gerhard Schröder n’a d’ailleurs plus gagné, depuis, une élection.

En revanche, et c’est là que l’effet miracle est censé intervenir, ces réformes ont permis à l’industrie germanique de triompher de ses concurrents européens, et le pays affiche aujourd’hui un chômage à 3,9 %. Mais cette politique de « dévaluation interne », ou de « dumping social », a un coût humain important. La population pauvre est passée de 10 à 17 % entre 2000 et 2015 en Allemagne, et on dénombrait en 2014 un quart de travailleurs pauvres, soit deux fois et demie plus qu’en France (source Eurostat). Au point que le Fonds monétaire international, qui s’est inquiété le 15 mai de la « lente augmentation générale du risque de pauvreté », préconise aujourd’hui d’encourager les hausses de salaires_._

Le plafonnement des indemnités prud’homales

Le second dossier à l’ordre du jour est, lui aussi, dans la droite ligne de ce qu’a tenté d’appliquer Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre. Il a en revanche la particularité de faire l’unanimité contre lui parmi les organisations syndicales. Il s’agit de fixer un barème et un plafond pour les indemnités que l’employeur doit verser à ses salariés lorsqu’il a transgressé le code du travail. Cette marotte du patronat est censée lever la « peur d’embaucher » des employeurs, qui redoutent de ne pas pouvoir licencier facilement.

La mesure avait été retoquée par le Conseil constitutionnel, après son adoption dans la loi Macron d’août 2015. La seconde tentative, dans le cadre de la loi travail, avait suscité un tel tollé, début 2016, que le gouvernement Valls avait dû la transformer en « référentiel indicatif », et donc facultatif, pour tenter d’amadouer la CFDT.

Ce gimmick d’Emmanuel Macron accompagne une litanie de mesures visant à désarmer l’inspection du travail (transactions pénales, réformes successives de l’inspection du travail, modification de la procédure de saisine des prud’hommes, etc.). Les inspecteurs du travail sont surtout visés par un énorme plan d’amaigrissement. Les directions régionales de l’emploi (Direccte), services déconcentrés du ministère du Travail, ont perdu en huit ans 20 % de leurs effectifs. Et 150 nouveaux postes vont être supprimés en 2017, alerte la CGT-TEFP, qui était en grève le 18 mai.

La fusion des instances représentatives du personnel

La fusion des comités d’entreprise, des comités d’hygiène et de sécurité (CHSCT) et des délégués du personnel est une vieille revendication du patronat. La loi Macron l’avait déjà autorisée de manière facultative. Il s’agirait de rendre cette fusion automatique.

Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, n’est « pas hostile à rationaliser » les instances représentatives du personnel (IRP), à condition que les moyens soient garantis pour l’action syndicale. « Nos propres délégués syndicaux nous disent souvent qu’ils passent trop de temps en réunion. Mais le CHSCT doit conserver une responsabilité juridique à part entière », déclarait-il lundi aux Échos. Le ton est plus tranché du côté de Philippe Martinez, pour la CGT : « Mélanger les prérogatives des CHSCT avec celles des comités d’entreprise, alors que le coût du mal-être au travail en France atteint 13 000 euros par an et par salarié, c’est une très mauvaise idée ! », lançait-il le 21 mai dans le JDD.

Hormis ces trois points chauds qu’Emmanuel Macron veut gérer en urgence, d’autres gros dossiers devront suivre. Comme la reprise en main par l’État de l’assurance chômage, gérée aujourd’hui de manière « paritaire » par les organisations de salariés et de patrons, la réforme des retraites, la formation professionnelle ou encore la réforme de la fonction publique. À l’image des lois Macron et El Khomri qui ébrèchent le modèle social français par une déferlante de petites mesures complexes, c’est dans les détails que pourraient se nicher les modifications les plus tangibles.

L’autre ordonnance qui fait rêver les entrepreneurs

Une ordonnance peut en cacher une autre. Moins commenté que la casse du code du travail, le « droit à l’erreur pour tous » n’est pas moins fondamental aux yeux d’Emmanuel Macron. Il devrait même faire l’objet d’un premier projet de loi d’habilitation, qui permettra au gouvernement d’agir par ordonnances pour le mettre en place. L’objectif du chef de l’État, exposé durant la campagne, est simple : « Changer les rapports entre l’administration et les Français. » « Le cœur de la mission de l’administration ne sera plus la sanction, mais le conseil et l’accompagnement, sauf en matière pénale ou lorsque la sécurité est engagée », justifiait le candidat dans son programme.

Pour une fois, le candidat ne se payait pas de mots quand il présentait cette mesure comme « une révolution culturelle ». S’il entrait en vigueur, le droit à l’erreur inverserait la charge de la preuve : ce serait désormais à l’administration de prouver que « l’erreur a été commise intentionnellement ou que la personne est de mauvaise foi » avant de réclamer des pénalités financières ou de supprimer des droits. Alors que le nombre de contrôleurs diminue dans toutes les administrations, on imagine l’effet d’une telle réforme. Les entrepreneurs ne s’y sont pas trompés : ils ont applaudi cette promesse de campagne et leurs organisations avancent déjà des idées pour la mettre en forme à leur plus grand bénéfice.

Michel Soudais pour Politis.

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 09:05

L’attrait des consommateurs pour le bio ne cesse d’augmenter, mais les producteurs ont du mal à suivre cette évolution. Comment ne pas abandonner le terrain à la grande distribution tout en conservant intactes des valeurs construites hors du secteur concurrentiel ? Par Nicolas de La Casinière, correspondant à Nantes, le 24 mai 2017 pour Reporterre.

marché bio dans le Morbihan. © Pierre-Emmanuel Prévost/Reporterre

marché bio dans le Morbihan. © Pierre-Emmanuel Prévost/Reporterre

Le marché de la consommation de produits bio en France ? Ça va plutôt bien, merci. Au point que, finalement, non, ça va trop bien et que c’est un problème. La demande a dépassé l’offre. Et les paysans bio de l’Hexagone se retrouvent face à un dilemme stratégique, assorti d’effets immédiats sur la philosophie de leur engagement bio. Soit ils tentent d’accroître les productions, leurs surfaces, leur efficacité, au risque de perdre leurs fondamentaux, leurs principes de travail, avec tous les risques d’une fuite en avant. Ou alors, ils peuvent ne pas tenir compte de cette poussée de la demande et la considérer comme conjoncturelle, c’est-à-dire rester petits et vendre localement. Cela pourrait laisser la grande distribution mettre la main sur des parts de marché en recourant à l’import et aux exploitations bio de grande taille. Pour la proximité et les circuits courts, on repassera. « De gros groupes cherchent des producteurs bio voulant implanter des poulaillers », relate par exemple Céline Girault, directrice du GAB44, le groupement des agriculteurs biologiques de Loire-Atlantique.

Neuf Français sur dix mangent régulièrement ou occasionnellement bio. Douze ans plus tôt, ils n’étaient qu’un sur deux. En croissance forte, la demande est diverse : magasins spécialisés, Amap, petites épiceries, marchés, restauration collective. Sans oublier la grande distribution, qui traite 80 % de la distribution alimentaire, mais seulement 44 % du marché alimentaire bio. De quoi aiguiser l’appétit des grandes enseignes. « La consommation bio a doublé en cinq ans : la demande grimpe plus vite que l’offre, surtout en lait et en œufs, avec des circuits conventionnels de distribution qui n’arrivent pas à se fournir et sont donc très demandeurs. Comment les filières bio peuvent-elles se positionner dans ce contexte de changement d’échelle ? Il y a le risque d’y perdre son âme », note Yvan Dufeu, chercheur à Oniris, l’école vétérinaire de Nantes.

« Le label européen est une victoire des marchés concurrentiels » 

On manque de lait bio. Depuis 2016, un litre de lait sur dix est un produit bio. La demande a progressé de plus de 5 % l’an dernier, mais doit faire face à une « pénurie conjoncturelle de lait bio français », selon Syndilait, organisation regroupant les grosses coopératives produisant du lait conventionnel et bio, et qui estime que la production en bio devrait augmenter de 20 à 25 % dans les douze mois qui viennent, compte tenu des conversions qui imposent deux ans de transition.

© Marie Astier/Reporterre

© Marie Astier/Reporterre

Yvan Dufeu souligne : « Le projet des acteurs de filières bio en France dépasse le cadre du cahier des charges européen, qu’on pourrait dire “bio minimaliste”. En ce sens, le label européen est une victoire des marchés concurrentiels au détriment des productions fermières les plus exigeantes, qui ne se limitent pas à une production sans pesticide ni OGM, mais mettent aussi en avant les questions de commerce équitable, de circuits locaux, du bien-être animal et du bien-être des producteurs. » Et leur projet est souvent, justement, constitué en opposition aux modes de régulation des marchés dominants, au sein de « systèmes agroalimentaires alternatifs ».

« Comment résister face à la grande distribution quand les marchés vont redevenir plus concurrentiels ? » pointe Yvan Dufeu. Le chercheur pense qu’affronter la grande distribution est possible avec une organisation collective, pour faire baisser les coûts logistiques, planifier les ventes et envisager le marketing des produits. Les regroupements de producteurs peuvent aussi se faire, selon lui, sur des points précis, avec GIE (groupement d’intérêt économique) voués au transport, des centres de stockage, des outils informatiques tels que logiciels et plates-formes internet, tout en veillant à ne pas s’éloigner du consommateur, par exemple en maintenant un blog actif donnant des nouvelles de la ferme, des naissances si c’est de l’élevage, des semailles et récoltes, des nouvelles productions.

« Ça risque de ressembler aux rapports habituels avec à la grande distribution »

La situation est un peu la même partout en France, où le chiffre d’affaires 2016 a été évalué à 7 milliards d’euros, soit un milliard de plus que l’année précédente. Une année « historique » selon l’Agence bio, groupement d’intérêt public français.

En Loire-Atlantique, département dynamique, 12 à 13 % de la surface agricole utile est cultivée en bio, soit 15 % des fermes en activité ou en conversion, ce qui en fait le numéro un en France pour ces critères. « Les demandes depuis un an pour trouver des producteurs-fournisseurs sont impressionnantes et mettent notre organisation devant des responsabilités d’accompagnement technique et économique, individuel ou collectif, d’organisation ou de mutualisation, note le rapport d’orientation 2017 du GAB44. Dans le contexte de demande exponentielle, les risques sont grands de rentrer dans des systèmes concurrentiels, avec une course aux prix et aux capitaux, et des agrandissements de structures », sacrifiant aux volontés de solidarité et d’activités équitables.

© Marie Astier/Reporterre

© Marie Astier/Reporterre

Exemple local d’un point de tension entre production et distribution, pourtant avec un réseau alternatif en voie de création. Scopéli, un « supermarché coopératif et participatif », est en phase projet à Rezé, commune jouxtant Nantes. L’initiative suit le modèle du New-Yorkais Park Slope à Brooklyn, comme il s’en monte à Paris (La Louve), mais aussi à Lille (Superquinquin), Bordeaux (Supercoop), Toulouse (La Chouette Coop), Montpellier (La Cagette), Biarritz (Otsokop), Grenoble (L’Éléfàn), Nancy (La Grande Épicerie générale)…

À l’assemblée générale du GAB44, à la mi-mars dans un lycée agricole de la périphérie nantaise, le sujet est polémique. « La plate-forme de Scopéli demande de gros volumes, avec un système de vacations des consommateurs-coopérateurs qui donnent trois heures de boulot par mois, ce qui fait baisser les frais de personnel du magasin, dit Jean-Luc Thébaud, producteur laitier à Vigneux-de-Bretagne et administrateur du GAB44. Mais nous, les producteurs, n’avons pas envie de tout abandonner de nos autres circuits, magasins spécialisés [type Biocoop, Bio C bon], Amap, marchés, vente directe à la ferme... » Un autre producteur se dit que si on leur demande des volumes et des prix bas, « ça risque de ressembler étrangement aux rapports avec la grande distribution ».

« Il y a des limites aux capacités humaines » 

Les initiateurs du projet se veulent rassurants : « Tout nouveau système ou opérateur attise les peurs. Rien de plus normal. Mais dans un marché avec une croissance à 20 %, je ne vois pas comment les offreurs ne pourraient pas maintenir leur prix, voire les augmenter… Mais faut pas leur dire ! répond Frédéric Ratouit, cheville ouvrière du projet Scopéli. Je pense qu’il s’agit plus d’un manque d’infos. Si on veut que plus de monde mange bio et local, il faudra bien que la production augmente localement, puisqu’on ne veut pas diffuser du bio qui vient de loin alors qu’il peut être produit localement. »

L’objectif affiché par Scopéli est de payer le producteur à un juste prix : « Nous travaillerons avec ceux qui voudront, sur le fondement de leur prix, et à condition en effet qu’ils ne profitent pas de la pénurie de production. Le fait de vendre moins cher ne se fait pas sur le dos du producteur, mais sur celui du coopérateur-consommateur, qui accepte de passer du temps, comme dans les Amap, et qui diminue le coût d’exploitation de l’entreprise de distribution. En effet, celle-ci fonctionne avec une masse salariale réduite, sans frais de communication ni de marketing. » Frédéric Ratouit admet qu’il peut y avoir des mécontentements, mais cite des exemples de la bonne volonté expansionniste de paysans locaux : une fromagère qui alimente une Amap « qui veut bien augmenter son cheptel pour développer son activité et l’emploi » ; un maraîcher installé récemment « qui serait prêt à cultiver un demi-hectare de plus en défrichant un peu plus le terrain sur lequel il est » ; un producteur d’œufs et poulets qui doit transmettre bientôt son exploitation avec une production qui pourrait grimper de 40 %.

© Marie Astier/Reporterre

© Marie Astier/Reporterre

« Je ne compte pas augmenter ma production pour Scopéli, mais, si ça voit le jour, il faudra que je rééquilibre mes ventes, que je choisisse d’abandonner un de mes quatre circuits actuels, Amap, marché de plein-vent, vente à la ferme, livraison à un magasin de producteurs, confie Florian Brosseau, maraîcher bio installé à Bouguenais, en périphérie nantaise. Je travaille seul, sans salarié ni associé. Il y a des limites aux capacités humaines. Répondre à la demande passe sans doute plutôt par la multiplication des producteurs, en installation ou en conversion, que par l’agrandissement des fermes. Surtout pour moi en zone périurbaine, où il existe bien des friches, mais disjointes. »

76 % des produits bio consommés en France sont produits dans le pays 

Du côté des grands groupes de distribution, les parts de marché du bio ouvrent l’appétit. La stratégie du groupe Carrefour, qui s’est lancé dans le bio en 2013, passe par la création de magasins exclusivement bio. Auchan lui emboîte le pas avec des magasins 100 % bio, Cœur de nature. Casino a acheté l’enseigne Naturalia, Carrefour le leader français de l’e-commerce bio Greenweez. Toutes les enseignes étoffent leurs rayons, multiplient les références de produits, créent leur marque de distributeur, inaugurent des magasins de ville jouant la petite taille et la proximité, et ouvrent de plus grosses surfaces en périphérie des villes. L’exigence d’une étiquette bio passe avant la provenance et l’import de produits lointains.

© Marie Astier/Reporterre

© Marie Astier/Reporterre

Selon l’Agence bio, 76 % des produits bio consommés en France sont produits dans le pays. Parmi les produits importés, la moitié a pour source des pays membres de l’Union européenne, l’autre moitié arrive du reste du monde.

L’importation est inéluctable, plaident les grandes enseignes, sinon on ne pourrait répondre à la demande. Si on regarde les produits, surtout transformés, on trouvera facilement chez Carrefour bio, par exemple, une « poêlée de légumes grillés cuisinée en Italie à partir de légumes cultivés dans l’Union européenne », des carottes, petits pois ou épinards « cultivés en Belgique et aux Pays-Bas, puis surgelés en Belgique » ou des gambas d’aquaculture indonésienne.

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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 09:15

À trop courir après le modèle industriel, les progressistes n’ont pas imaginé un nouveau rapport à la nature. Pourtant, selon le philosophe, de Fourier à Reclus, écologie et égalité ont toujours été liées. Par Sonya Faure et Simon Blin le 26 mai 2017 pour Libération, suivi de Les affinités écologiques de la gauche, ear Fabien Escalona et Jade Lindgaard pour Mediapart le .

Serge Audier : La société écologique et ses ennemis - pour une histoire alternative de l'émancipation

Serge Audier : La société écologique et ses ennemis - pour une histoire alternative de l'émancipation

Privée d’un véritable candidat à l’élection présidentielle, l’écologie a trouvé une place de choix dans le nouveau gouvernement sous la houlette de Nicolas Hulot, nommé ministre d’État, dont l’intitulé du ministère, «Transition écologique et solidaire», allie action écologique et transformation sociale. Logique, d’après le nouveau rapport à la nature que le philosophe Serge Audier reconstitue dans son ouvrage la Société écologique et ses ennemis. Rappelant que la société écologique a été maltraitée par les mouvements progressistes au cours des deux derniers siècles, le maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV) estime que le respect de la nature et les questions d’égalité sociale sont indissociables.

Lors de la campagne présidentielle, Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon ont clairement mis en avant leurs préoccupations écologiques. La gauche s’est-elle réconciliée avec ces questions ?

On assiste à une montée de la sensibilité écologique dans la société civile et les discours politiques. Par-delà les frontières françaises, le mouvement altermondialiste ou les Indignés ont promu le thème des «biens communs», ces ressources fondamentales aussi bien écologiques que sociales. Durant la campagne présidentielle, Hamon a repris le thème des limites des critères classiques de la richesse : le PNB occulte les dégâts sociaux, sanitaires et environnementaux de la croissance. Mais il a été lâché sans convaincre que son avenir était «désirable». Mélenchon a, lui, prôné une planification écologique et une «règle verte». Cependant, l’écologie se marie-t-elle avec son «populisme de gauche» emprunté à la philosophe Chantal Mouffe ? Celle-ci exalte les «affects» populaires nationaux, et, de fait, la stratégie mélenchonienne a privilégié un horizon très stato-national. Or, les enjeux écologiques relèvent aussi du cosmopolitisme. Quant aux «affects», sont-ils le moyen privilégié de promouvoir une politique écologique, qui suppose aussi un espace public réfléchi où prévalent les solutions argumentées ? Quoi qu’il en soit, l’échec de Hamon et de Mélenchon montre l’ampleur du défi : il n’y a pas d’hégémonie écologique. Ce qu’a confirmé le débat télévisé entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, où l’écologie fut absente, comme s’il était acquis que les exigences de l’économie et des électeurs sont ailleurs. L’avenir dira si la nomination de Nicolas Hulot, dans un gouvernement si peu écologique, infléchit ces tendances.

Vous montrez que «les gauches» se sont penchées sur la nature et l’écologie avant d’oublier cette préoccupation…

Les mouvements socialistes puis anarchistes ont manifesté, dès les années 1820 et pendant quelques décennies, une sensibilité aux mutilations de la nature et de la santé provoquées par le capitalisme industriel. Des visions de la société future ont esquissé un lien entre transformations sociales et environnementales, en inventant un nouveau rapport à la nature qui ne soit pas destructif. Mais ces projets se sont souvent perdus ensuite, ou dilués dans le socialisme et le communisme. La gauche, par-delà son hétérogénéité, s’est convertie au modèle industrialiste qu’elle a nourri : le «progrès» industriel devait abolir la subordination des pauvres et diffuser le bien-être. Parallèlement, la critique de l’industrialisme a été captée par des milieux conservateurs, réactionnaires et préfascistes. Ce qui a renforcé la difficulté de la gauche à imaginer un nouveau rapport à la nature.

Vous ouvrez votre livre avec une phrase de Marcel Gauchet : «Sous l’amour de la nature, la haine de l’homme…»

Ce slogan fut lancé en 1990 dans la revue le Débat. Il est symptomatique d’une vulgate longtemps dominante véhiculant l’opposition binaire entre l’humanisme et le souci de la nature. L’article de Gauchet a inspiré d’autres diatribes anti-écologiques de Gilles Lipovetsky, de Luc Ferry [le Nouvel Ordre écologique] ou Pascal Bruckner [le fanatisme de l’Apocalypse], c’est-à-dire des intellectuels qui ont voulu incarner une sorte de «retour à la normale» dans les années 80-90. Avec l’eau du bain gauchiste qu’ils exécraient, ils ont jeté le bébé de la conscience écologique qui avait ressurgi dans les années 70. Ce que j’ai appelé la «pensée anti-68» a, de fait, réhabilité une forme de capitalisme libéral, en balayant des critiques subversives portées par le mouvement écologique après les contestations des années 60. Déjà, des protestataires contre la guerre du Vietnam avaient mis en avant, en plus de la tragédie humaine, la dévastation de la nature vietnamienne par le napalm. Puis le Club de Rome et les luttes écologistes avaient enclenché de fortes remises en question, provoquant des résistances à gauche, singulièrement dans le Parti communiste français. Mais la crise et le chômage ont agi comme une massue disciplinaire, qui a freiné l’effervescence écologique à gauche, tandis que la contre-révolution néolibérale - Milton Friedman et tant d’autres - assénait que les législations environnementales nuisaient à la croissance et aux libertés économiques. Après l’ennemi communiste est apparu l’ennemi écologiste.

En quoi l’histoire des mouvements de gauche permet-elle de dépasser les dichotomies - l’écologie contre le progrès, les hommes contre la nature… - qui ont longtemps détourné la gauche des questions écologiques ?

Mon livre est une tentative de produire un autre récit qui montre que, logiquement et historiquement, les luttes pour la liberté et l’égalité se sont articulées à des luttes pour défendre la «nature». Des mouvements émancipateurs ont investi avec cohérence, très tôt, ces enjeux, que ce soit parmi des libéraux républicains modérés, des anarchistes ou des socialistes. Alfred Russel Wallace, un savant proche de Darwin, de conviction socialiste, est l’un des premiers grands penseurs de la destruction de la planète par une logique capitaliste. Avant lui, un pionnier du socialisme, Charles Fourier, formule dès les années 1820 l’idée que le capitalisme industriel ravage le globe, que la déforestation a un effet catastrophique sur les sols et le climat. D’où le projet de Fourier et de ses disciples d’une reforestation de la Terre. Les utopies fouriéristes prônent un rapport esthétique à la nature, une relation de soin et de valorisation, qui relève d’un «socialisme jardinier». Mais il y a aussi une tendance humanitaire et romantique, représentée par George Sand ou Marie d’Agoult, célèbre militante républicaine des années 1830-1840. On trouve dans ces fragments de pré-écologie progressiste, sociale et féministe, une dimension universaliste qui les distingue de la critique réactionnaire de la modernité. Le géographe libertaire Elisée Reclus est quant à lui emblématique de la sensibilité des milieux anarchistes à la nature. Par anti-hiérarchisme et anti-autoritarisme, ce courant a déployé une vive critique de l’industrialisme capitaliste et du propriétarisme bourgeois, pointant leurs conséquences destructrices tant sur l’individualité que sur le monde naturel. Loin de l’allergie réactionnaire au monde urbain, Elisée Reclus voit dans la ville «verte» qu’il imagine le lieu même de la vie démocratique. Il croit aux progrès de la science et à la conquête du bien-être universel - pourvu que ces avancées s’effectuent dans la connaissance et le respect de la nature.

Au XIXe siècle, l’historien Jules Michelet - le républicain par excellence - attirait l’attention sur le sort fait aux animaux et aux océans…

On trouve chez Michelet, précurseur de l’éthique animale, une très grande réceptivité aux dévastations des océans et de leur faune. J’évoque aussi un savant lié aux cercles républicains, Edmond Perrier, le directeur du Muséum d’histoire naturelle, qui invitait les humains à cesser de détruire la Terre pour devenir ses sages usufruitiers sur le très long terme. Ces penseurs de la solidarité avec les animaux et la nature participaient d’un horizon républicain : pour eux, la République devait prendre soin de l’environnement et des générations futures.

Pourquoi l’écologie échoue-t-elle alors à chaque fois à s’imposer ?

Les pionniers de cette sensibilité pré-écologiste - Fourier, Reclus, Kropotkine - ont été marginalisés. Surtout, une puissante intériorisation de la nécessité d’une domination exponentielle de la nature s’est imposée. Un imaginaire de la croissance d’autant plus séduisant qu’il nourrit une promesse de bien-être universel. Les précurseurs de l’écologie ont peiné à prouver qu’un autre chemin pouvait être épanouissant pour tous.

Comment la gauche peut-elle concrétiser son ambition écologique ?

La bataille culturelle pour une écologie de gauche est devant nous. Et il faudrait établir une relation créative entre les mouvements de la société civile et la politique institutionnalisée. Tout un pan de l’écologie se déploie sous forme d’expériences locales ou de transformation personnelle. Mais si ces mouvements ponctuels ne s’articulent pas à la politique au niveau national et international, s’ils n’emportent pas la conviction de la majorité et échouent à générer une législation contraignante, ils risquent de rester des contre-expériences sans débouchés et d’apparaître comme excluant une grande partie de la population.

A quoi ressemblerait une «société écologique» ?

C’est une société solidaire qui ne se conçoit pas comme «l’autre» de la nature mais qui invente un rapport de partenariat et de soin vis-à-vis d’elle sur le très long terme. Tous les auteurs que je cite avaient déjà compris que l’être humain se réalise autrement que par la maximisation de son intérêt, que le travail et la nature ne sont pas des marchandises. La société écologique doit proposer un modèle alternatif de bien-être et de richesse, de relation à soi, aux autres et à la nature, de partage - autant d’intuitions qu’avaient déjà les présocialistes.

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Les affinités écologiques de la gauche

ar Fabien Escalona et Jade Lindgaard pour Mediapart le .

Depuis toujours, la gauche est un creuset de théories et de luttes écologiques, mais celles-ci ont été recouvertes par d’autres récits d’émancipation, au nom des Lumières, des luttes sociales et contre les discours réactionnaires de défense de la nature. C’est ce que démontre le philosophe Serge Audier dans La Société écologique et ses ennemis.

Il y a une « patte » Serge Audier, dont les plus fidèles de ses lecteurs sont conscients et s’amusent parfois entre eux, impressionnés par une érudition jamais surplombante, guidée qu’elle est par un sens et un goût évidents pour la pédagogie de ce spécialiste des idées politiques. Administrant sans relâche la preuve de ses affirmations, à travers une profusion de références en trois ou quatre langues, il cherche régulièrement à « déshomogénéiser » des courants de pensée (le républicanisme, le socialisme pré-marxiste, le néolibéralisme…) et à sortir de l’oubli des approches et des auteurs qui seraient pourtant précieux dans les débats intellectuels contemporains (solidaristes, socialistes libéraux, libertaires de gauche…).

Ce souci de briser les images d’Épinal de la philosophie politique, d’en complexifier les récits dominants et de rendre justice aux « perdants » ensevelis sous une Histoire souvent écrite par les vainqueurs se retrouve tout au long du nouveau livre d’Audier, La Société écologique et ses ennemis. Cette somme de plus de 700 pages, qui se lit néanmoins avec facilité, est tout entière tournée vers la mise au jour d’une « voie écologique, […] toujours minoritaire et bloquée », qui a existé « au sein des mouvements luttant pour l’égalité et l’émancipation de tous ». Les critiques à la fois écologistes et progressistes de la société capitaliste industrielle ont existé quasiment depuis les débuts de celle-ci, nourrissant également des propositions d’alternatives dont la richesse, une nouvelle fois, a largement été oubliée.

Conscient des dérèglements du système Terre, citant les travaux les plus récents qui attestent des menaces qui en résultent pour l’espèce humaine, Audier entend donc démontrer par l’exemple qu’il n’existe aucune incompatibilité logique entre les combats historiques de la gauche au sens large et les combats à mener aujourd’hui sur le front climatique. Réservant à un prochain ouvrage une véritable investigation sur les causes de l’échec de cette voie alternative vers l’émancipation, il fait de celui-ci un plaidoyer pour des « Lumières écologiques ». Au cours de l’entretien, il insiste sur le fait que les Lumières « réellement existantes » ont abrité deux « noyaux de sens », l’un tourné vers la domination, l’autre vers l’autonomie. C’est bien sûr ce dernier qu’il entend réévaluer, « en traçant les lignes d’une autre gauche […] qui conçut autrement que le pôle productiviste ce que le “progrès” pouvait vouloir dire ».

 
 
 

Serge Audier, La Société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipationLa Découverte, 27 euros.

 

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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 09:36

Les travailleurs français ne sont plus les champions du monde de la valeur ajoutée par heure ouvrée. La faute aux politiques de précarisation des emplois les moins qualifiés, selon deux chercheurs. Par Stéphane Guérard le 24 Mai 2017 pour l'Humanité.

Jusqu’en 2007, les travailleurs tricolores étaient les champions du monde industrialisé de la valeur ajoutée produite par rapport à leur temps passé au travail. Ici, sur une chaîne de montage d'une usine Renault à Douai (Nord). Photo : Philippe Huguen/AFP

Jusqu’en 2007, les travailleurs tricolores étaient les champions du monde industrialisé de la valeur ajoutée produite par rapport à leur temps passé au travail. Ici, sur une chaîne de montage d'une usine Renault à Douai (Nord). Photo : Philippe Huguen/AFP

C’est une note qui aurait mérité un plus large écho lors de la présidentielle, alors que les mesures de flexibilisation du travail fleurissaient dans les programmes de droite ou « de gauche et de droite ». Publiée il y a un mois par deux spécialistes des politiques de l’emploi, Christine Erhel et Philippe Askenazy (1), celle-ci met en lumière un lien de cause à effet entre les politiques de déconstruction du droit du travail et le déclin de la productivité du travail en France.

Jusqu’en 2007, les travailleurs tricolores étaient les champions du monde industrialisé de la valeur ajoutée produite par rapport à leur temps passé au travail. La crise de 2008 a entraîné une malencontreuse inversion de la courbe. Si bien que les Américains nous sont passés devant et que les Allemands nous talonnent. Les deux chercheurs se sont lancés en quête des causes de ce décrochage. Le ralentissement économique est assurément l’une d’entre elles. Mais il s’est abattu avec sensiblement la même intensité sur les pays européens et ne permet donc pas de différencier la mauvaise performance française. Les économistes subodorent plutôt des investissements d’entreprises vers des activités peu productives. Mais les études manquent pour fonder l’hypothèse.

Ces entreprises qui ont profité à plein de la « logique de flexibilité externe »

Christine Erhel et Philippe Askenazy se sont donc tournés vers les mesures d’ajustement de l’emploi adoptées pour faire face à la crise. Ils ont remarqué que celles-ci avaient été duales. D’un côté, les entreprises ont tenté de conserver leur main-d’œuvre la plus qualifiée, mais sans recourir aux mécanismes d’aménagement de l’activité instaurée par les lois de réduction du temps de travail de 1998-2001 qui auraient permis d’absorber les baisses de charge de travail. Les statistiques de productivité en ont donc pris un coup. De l’autre, ces mêmes entreprises ont profité à plein de la « logique de flexibilité externe » pour les moins qualifiés, incitées en cela par les « adaptations » du droit du travail mises en place sous Sarkozy, puis Hollande et, sans doute, Macron. En français dans le texte, les salariés les moins qualifiés ont dû faire face à des vagues de fins de contrat et des licenciements, contre quelques embauches à prix cassés grâce aux baisses de cotisations sociales, devenues dans le langage patronal comme gouvernemental des « charges » pesant sur le « coût du travail ». Cette politique a culminé avec le crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice). C’est cette ruine – 41 milliards d’euros rien que pour 2015 selon la Cour des comptes, sans impact significatif sur l’emploi, dixit le comité de suivi du Cice – qu’Emmanuel Macron veut pérenniser.

Ce transfert massif d’argent public s’est accompagné d’une dérégulation du Code du travail. Malheureusement pour notre productivité, les contrats précaires, temps partiels non choisis et autres autoentrepreneuriats ou emplois ubérisés, en vogue, ne font plus rimer taux de rotation des employés avec valeur ajoutée par salarié. C’était le cas avant 2005. Plus depuis 2011. Les deux chercheurs notent que le développement des contrats de courte durée, qui pouvait relever jusque-là d’une « logique d’optimisation productive », suit désormais une « logique financière ». Ils préconisent un changement à 180 degrés pour privilégier des politiques de qualification ciblées sur les moins qualifiés et de soutien aux créations d’emplois de qualité.

(1) « La productivité du travail en déclin : quels liens avec les transformations du marché du travail ? », dans Connaissance de l’emploi no 135, du Cnam-Ceet.

Pour Pierre Gattaz, «Emmanuel Macron fait un sans faute».[ERIC PIERMONT / AFP]

Pour Pierre Gattaz, «Emmanuel Macron fait un sans faute».[ERIC PIERMONT / AFP]

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 17:58

Le directeur du numérique au ministère incite les établissements à recourir aux services de Google, Apple et autres Microsoft. Au péril de la protection des données de millions d’élèves. Par Adrien Rouchaleou le 23 Mai 2017 pour L'Humanité.

Depuis plusieurs années, les grandes entreprises du numérique développent des produits spécialement dédiés à l’éducation, comme Office 365 éducation ou Google Classroom. Michel Garnier/Epicureans

Depuis plusieurs années, les grandes entreprises du numérique développent des produits spécialement dédiés à l’éducation, comme Office 365 éducation ou Google Classroom. Michel Garnier/Epicureans

Les élèves des écoles de France sont-ils des marchandises pour mastodontes de la Silicon Valley ? La question se pose après la révélation par le site spécialisé sur les questions d’éducation le Café pédagogique d’un courrier posté rue de Grenelle le 12 mai et signé par le directeur du numérique pour l’éducation, Mathieu Jeandron. « Il n’y a pas de réserve générale sur l’usage des outils liés aux environnements professionnels chez les grands fournisseurs de services du Web », écrit le haut fonctionnaire à ses délégués dans chacune des académies et aux directeurs des services informatiques du ministère.

Ça n’a pas l’air de grand-chose comme cela, mais il s’agit en réalité d’une révolution, d’un grand retour en arrière. Depuis longtemps, l’éducation nationale encourageait les établissements à recourir à des espaces numériques de travail (ENT) indépendants et sécurisés, permettant notamment d’utiliser un pseudonyme pour accéder à certains services. Officiellement, la Rue de Grenelle interdisait même le recours aux services des géants du numérique, les fameux Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Un choix qui ne relevait pas d’une simple posture favorable à des logiciels indépendants, mais surtout d’une question de sécurité : il s’agissait avant tout de protéger les données sur les élèves que ce genre de service recueille.

La colère des syndicats et des éditeurs français de logiciels

Depuis plusieurs années, les grandes entreprises du numérique développent des produits spécialement dédiés à l’éducation, comme Office 365 éducation, la « plateforme de collaboration en ligne » de Microsoft ; ou encore Google Classroom, la « plateforme d’apprentissage dédiée aux écoles » de la firme de Mountain View. Ces services sont mis gratuitement à disposition des enseignants. Enfin, gratuitement… En échange des logiciels, les entreprises recueillent évidemment des millions de données sur les utilisateurs et peuvent ainsi connaître, entre autres, les noms et âges des élèves, leurs résultats scolaires, savoir lesquels ont redoublé ou non, voire leurs historiques de navigation et de recherche… L’utilisation de ces informations pour vendre de la publicité ciblée, ou même pour vendre ces données brutes à des tiers, est la base du modèle économique des Gafam.

Or, dans son courrier, Mathieu Jeandron est clair : « Je vous confirme qu’il n’y a pas de blocage juridique de principe à la connexion d’un annuaire avec l’un de ces services professionnels. » Autrement dit, les chefs d’établissement sont autorisés, si ce n’est incités, à fournir d’un bloc l’identité et des données sur l’ensemble de leurs élèves « dans la mesure où ils rentrent bien dans les services couverts par les “CGU éducation” et que les démarches déclaratives sont faites auprès de la Cnil ». Les CGU, ce sont les conditions générales d’utilisation, et elles sont fixées par l’éditeur. Quant à la Cnil (Commission nationale informatique et libertés), c’est l’autorité chargée en France de contrôler que l’utilisation des données personnelles ne porte pas atteinte aux libertés individuelles. Sauf que Mathieu Jeandron reconnaît lui-même que les Gafam n’ont aucune obligation de conserver ces données en France, ni même en Europe. Impossible donc de contrôler l’utilisation qui en est faite…

Du côté des éditeurs français de logiciels dédiés à l’éducation, la pilule est plus qu’amère. « Vous dispensez ces entreprises américaines des contraintes (justifiées) que vous nous avez imposées depuis toutes ces années », se sont indignés jeudi dernier les dirigeants d’Open Digital Education, d’Itslearning et d’Itop, les trois principales entreprises hexagonales du secteur. Côté syndicats, le courrier de Jeandron ne passe pas mieux. « Le ministère avait jusqu’à présent soutenu des systèmes d’information garantissant la protection des données personnelles et scolaires, constatent la CGT Éduc’action et le Snes-FSU. Cet abandon d’une politique nationale cohérente va fragiliser les personnels, en les plaçant dans une position déontologiquement discutable, alors qu’ils ne maîtrisent pas forcément les enjeux juridiques de ces questions. »

Beaucoup s’interrogent sur le timing de cette prise de position du directeur numérique du ministère, tombée pile après le départ de Najat Vallaud-Belkacem. Est-ce une demande du nouveau ministre Blanquer ou une prise de position personnelle d’un haut fonctionnaire ? Dans un domaine où le lobbying des grands éditeurs pèse très fortement, la question mérite une réponse rapide de la Rue de Grenelle.

La CNIL appelle à la vigilance

Interrogée en avril par le site EducPros, la présidente de la Cnil, Isabelle Falque-Pierrotin, rappelait que les données scolaires étaient « particulièrement sensibles ». Non seulement elles en disent énormément sur les enfants mais elles les suivent longtemps. « De ce fait, ces informations peuvent intéresser énormément d’acteurs et il faut faire preuve de vigilance », soulignait la responsable de la Cnil. À titre d’exemple, les données des Mooc, ces cours universitaires en ligne, font déjà l’objet d’analyses et certains recruteurs américains commenceraient à s’appuyer dessus pour sélectionner des étudiants. Un modèle pour le gouvernement ?

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 09:52

Pour financer sa campagne, Emmanuel Macron a réussi à mobiliser près de 13 millions d’euros de dons en un temps record. Loin de l’image cultivée par En Marche! d’une campagne aussi spontanée que populaire, un puissant réseau de banquiers d’affaires a discrètement ouvert ses carnets d’adresses au nouveau président. Révélations. Par Anton Rouget, Mathilde Mathieu, Mathieu Magnaudeix et Martine Orange le 21 mai 2017 pour Mediapart.

Emmanuel Macron au Louvre, dimanche 7 mai © Reuters

Emmanuel Macron au Louvre, dimanche 7 mai © Reuters

Mail du 13 février 2017 : « Comme vous l’observez, notre start-up continue de tracer son sillon ! Alors que nous allons entrer dans le “dur” dans les prochains jours, nous avons plus que jamais besoin de soutien. » La start-up en question n’est pas une entreprise comme les autres. Et l’homme derrière son clavier n’a rien d’un banal VRP. Christian Dargnat n’est autre que l’ancien directeur général de BNP-Paribas Asset Management, branche du groupe bancaire chargée de la gestion d’actifs. « Marcheur » de la première heure, il a tout lâché en avril 2016 pour organiser « à titre bénévole » le financement de la campagne de son ami Emmanuel Macron. Dargnat, c'est l'homme du coffre-fort. Pendant des mois, il a multiplié les rendez-vous discrets, les dîners confidentiels et les mails de relance pour les riches donateurs, en plein accord avec l'actuel locataire de l'Élysée.

Ce courriel du 13 février est adressé au collectionneur américano-allemand Olivier Berggruen, une figure incontournable du marché mondial de l’art. Dès le lendemain, le riche New-Yorkais répond favorablement à la demande de Dargnat en promettant « de contribuer à 4 000 euros au mouvement et 4 000 euros au candidat ». Un virement est effectué deux jours plus tard : 8 000 euros en un message, voilà qui témoigne d’une redoutable efficacité.

À l’image de cet échange, l’exploitation des milliers de mails et documents issus des Macron Leaks (voir Boîte noire) – ainsi que d’autres documents récupérés au fil de la campagne par Mediapart – permet de comprendre comment la garde rapprochée d’Emmanuel Macron a explosé les compteurs de dons entre avril 2016 et avril 2017 pour permettre à l’ancien ministre de François Hollande d’accéder au pouvoir, un an à peine après la création de son propre mouvement. À l'extérieur, Dargnat et les membres de l'équipe Macron ont tout fait pour démentir l'image du candidat des affaires, préférant insister sur l'afflux de petits dons. En réalité, c'est bien une camarilla de banquiers d’affaires qui a pris en main cette levée de fonds hors norme, mobilisant tous azimuts ses réseaux et carnets d’adresses au service du combat de l'ovni politique Macron.

Cette stratégie s’est appuyée sur un raisonnement simple, résumé dans un court message de M. Dargnat en septembre 2016, alors que Macron vient juste de quitter le gouvernement : « Quand on sait que les dépenses de campagne présidentielle sont limitées à 22 millions d’euros et que nous pourrions contracter un prêt bancaire (à hauteur de 9 millions) remboursé si le candidat dépasse le seuil des 5 % aux élections, il nous reste donc à “trouver” 13 millions », expose l’ancien banquier. En clair, calcule-t-il, « si l’on arrondit à 10 millions le budget à trouver, il faut donc obtenir des dons de 1 333 personnes à 7500 € chacune [le plafond autorisé pour le financement d’une campagne – ndlr] ».

En réalité, c'est dès le printemps 2016 que les plus fidèles soutiens d’Emmanuel Macron se sont discrètement activés pour organiser de façon méthodique la mobilisation de riches contributeurs. Emmanuel Macron est encore à Bercy, mais il veut déjà tout faire pour se présenter à la présidentielle. Une véritable « task force » s’organise alors autour de Christian Dargnat, le président de l’association de financement d’En Marche! (AFCPEM). Dans cette petite équipe soudée, on trouve Emmanuel Miquel, capital-risqueur chez Ardia et trésorier de la même association, mais aussi deux de ses anciens camarades de HEC : Stanislas Guerini, directeur de l’expérience client chez Elis, délégué du mouvement à Paris et aujourd'hui candidat aux législatives dans la capitale ; et Cédric O, un jeune directeur d'usine du groupe Safran, ancien du cabinet de Moscovici à Bercy. Cédric O, garçon discret qui fuit les médias, a endossé le costume de mandataire financier de la campagne, dont il est un des couteaux suisses les plus efficaces.

Pendant des mois, ce petit groupe a manœuvré avec une seule idée en tête, quasi obsessionnelle : faire fructifier en un an des carnets d’adresses bien fournis, afin de fonder un club de « grands donateurs » aux profils globalement homogènes (urbains, CSP+, issus de grandes écoles). Nous sommes là loin, bien loin, d’un mouvement soutenu par une vague aussi populaire que spontanée, image que les communicants d’En Marche! ont savamment cultivée et propagée. Et pas très loin du « Premier Cercle » de riches donateurs ayant financé une partie de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, même si l'entourage de Macron s'en est toujours défendu au motif qu'En Marche! n'a jamais organisé de grand raout mélangeant tous les grands donateurs. Effectivement : les proches d'Emmanuel Macron ont été bien plus discrets.

Dans les mails de l'équipe d'Emmanuel Macron, on retrouve un document de travail, diffusé et amendé en comité restreint en avril 2016 : la notice pour la chasse méthodique aux millions de la campagne. En Marche! est alors un mouvement balbutiant, à peine créé. Le tout nouveau parti n’a enregistré qu’environ 400 000 euros de dons et promesses – à 95 % des grands donateurs à 7 500 euros. L'équipe veut passer à la vitesse supérieure en activant un impressionnant maillage des réseaux d’entrepreneurs, banquiers, avocats, lobbyistes et autres « influencers » susceptibles de dégainer un jour ou l’autre l’équivalent de 6,5 Smic pour aider le candidat Macron.

Ces généreux bienfaiteurs seront approchés les mois suivants à travers des dizaines de dîners organisés en France et à l’étranger, le plus souvent en présence du « chef », le surnom d’Emmanuel Macron. Ces sauteries, symboles du confinement et de l’endogamie d’une certaine élite, sont « très mal vu[e]s par certaines catégories de la population », convient En Marche! dans une note interne. Mais elles sont aussi tellement rentables, surtout quand le candidat se déplace. Mi-avril 2016, un seul déjeuner à Londres au domicile privé de la directrice financière d’un site de vente en ligne permet de réunir 281 250 euros, selon un document d’En Marche!. Deux semaines plus tard, à Paris, un cocktail dînatoire génère 78 000 euros en à peine une heure et demie. La cash machine est lancée.

Pour multiplier les rencontres, l’équipe « fundraising » (« collecte de fonds ») d’En Marche! a élargi son maillage par l’intermédiaire de rabatteurs, des sympathisants du mouvement – très bien intégrés dans les hautes sphères économiques – qui ouvrent leurs carnets d’adresses, accueillent des déjeuners, voire, parfois, organisent des événements « clés en main ». Ne reste alors au mouvement qu’à valider les listes d’invités et à organiser la venue du candidat. Détail financier non négligeable : les frais liés aux dîners effectués aux domiciles des donateurs sont des « dépenses privées non intégrées » aux comptes de campagne.

Le 1er juin 2016, le conseiller de dirigeants d'entreprise Édouard Tétreau, un temps protégé par l'ancien PDG d'Axa Claude Bébéar, accueille l’un des tout premiers grands cocktails parisiens. « Durée : 1 h 30, dont passage Emmanuel d’1 h 00 », note minutieusement l’équipe d’En Marche!. Tout est millimétré : « Salutations 15 min/speech 20 min/Q&A [questions/réponses – ndlr] 20 min/sortie 5 min. » Les invités sont triés sur le volet : une trentaine de « quadra, hors CEO [PDG – ndlr] CAC40 ». Une semaine plus tard, Édouard Tétreau renouvelle l’expérience pour une nouvelle cible. Cette fois, 32 personnalités issues de « différents cercles (avocats, conseil, lobbying, édition, etc.) » sont concernées. Ne reste qu’à valider la liste d’invités. Mais « attention ! », alerte En Marche !, « un partner d’Image 7 », la boîte de la communicante Anne Méaux, qui conseille François Fillon, fait partie des convives potentiels.

Un autre « PP » (pour « poisson-pilote ») du mouvement, Hélène Chardoillet, directrice du développement d’une PME dans le domaine bancaire et « amie » d’Astrid Panosyan, une ancienne conseillère du cabinet Macron, s’active aussi en coulisses. Au mois de mai, elle alerte Emmanuel Miquel sur le positionnement politique du candidat. « Les personnes que je connais et que j’ai commencé à approcher (5 sur cette dernière semaine) sont de sensibilité politique centre droit et leur retour en substance est le suivant », écrit-elle au trésorier du mouvement : flou sur le programme de Macron, danger de voir sa candidature « phagocytée » par François Hollande, faiblesse de son bilan à Bercy…

« Mon sentiment, développe Chardoillet, si nous restons sur l’objectif précis du fundraising, est que cette cible centre droit n’est pas, pas du tout mûre pour la donation. Positionnement, programme et démarcation de Hollande seront des éléments clés pour que cette cible évolue. »« Top de voir ces manifestations », se réjouit dans la foulée Emmanuel Miquel, dans un message en copie au reste de la direction d’En Marche!. Seul bémol : pour « aller dans le sens » de ce que « Christian [Dargnat – ndlr] évoquait de constituer une petite base de gens disponibles pour appeler des contacts », Miquel « pense qu’il faut être vigilant à ne pas trop diluer l’exercice de Fundraising. Il faut certes se démultiplier, mais le sujet FR [fundraising – ndlr] reste sensible ».

Des demandes d’audience auprès du ministre

Trois semaines plus tard, Christian Dargnat, encore lui, est à la manœuvre pour motiver ses troupes : « Si vous connaissez des gens désireux d’aider la cause [sic], n’hésitez pas à les orienter vers moi », encourage-t-il par mail. Un appel reçu cinq sur cinq. « Hello, une de mes amies me dit que son patron [d’une mutuelle – ndlr] souhaiterait participer à un de nos dîners. J’ai bien précisé que c’était réservé aux grands donateurs :) », écrit Cédric O. Retour de Dargnat, un mois plus tard : « J’ai déjeuné avec le DG et [la responsable des affaires publiques du groupe – ndlr] : excellents contacts et gros potentiels de networking. Merci encore. »

Très investi, Cédric O préconise aussi de convier à un dîner du mois de juillet un patron qu’il connaît personnellement : « Je ne suis pas certain qu’il donnera, mais c’est un très gros driver pour d’autres (sur la thune et en termes de réseau). » Bonne pioche : ce quadra donnera plus tard 2 500 euros à la candidature. « Pas mal », note, impassible, le mandataire. 
« Nous organisons le 1er juillet un déjeuner autour d’E. Macron : si vous avez des gens prêts à contribuer à hauteur de 7,5 K€, envoyez à Emmanuel Miquel et moi-même les coordonnées de ces personnes », relance encore Dargnat à une dizaine de ses contacts.

Dans la liste : Frédéric Surry, directeur des investissements actions et obligations convertibles à la BNP, Denis Panel, DG d’une des filiales du groupe bancaire, et un ancien de la maison, David Pillet, ex-business manager ayant fondé en 2016 sa propre société de conseil. Deux mois plus tard, une nouvelle soirée fait saliver l'équipe : 23 chefs d'entreprise « qui peuvent bcp aider » ont déjà promis d’être là. L’un d’entre eux, patron d’une jeune société d’investissement, semble « très helpful ». Un autre – dans le classement Challenges des plus grandes fortunes de France en 2016 – est carrément « au taquet ». La récolte promet d’être grandiose.

Christian Dargnat © DR

Christian Dargnat © DR

L’équipe tient des tableaux précis de chacun des événements. Et Dargnat veille au grain : « Peux-tu m’envoyer la liste des invités (noms + adresses mails) de ton dîner afin que nous puissions suivre l’évolution des contributions et t’en rendre compte également ? », demande l’ancien banquier à l’organisateur d’un dîner. Les retours sont bons, mais il faut à tout prix garder le rythme. « Les amis, les deux prochaines semaines, nous n’avons pas de dîner FR, souffle Emmanuel Miquel le 20 juin. Nous nous proposons avec Christian de (re)mettre la pression sur ceux qui auraient déjà dû donner, afin de les relancer pour qu’ils donnent d’ici la fin de semaine. »

Le trésorier soumet alors à son équipe une liste de sept noms, « soit un potentiel de 53K€ pour cette semaine ». Ismaël Emelien, le plus proche conseiller d’Emmanuel Macron – il est aujourd’hui son conseiller spécial à l’Élysée –, se propose d'en appeler quelques-uns. Mais pas l’avant-dernier nom de la liste, celui du directeur général d’une grande entreprise française de sites internet : « J’avais en revanche senti […] [qu’il n’était] pas très chaud pour payer, il aide beaucoup en termes de conseil. »

À l’autre bout de la chaîne, le « chef » supervise les opérations par l'entremise de son cabinet. « Sophie [pour Sophie Ferracci, cheffe de cabinet de Macron à Bercy – ndlr], peux-tu nous faire un point avec les prochaines dates ? Merci bcp », demande le 2 mai 2016 Julien Denormandie, un autre membre de la garde rapprochée d'Emmanuel Macron, son ancien dircab à Bercy.

À la même période, Dargnat sollicite Emmanuel Miquel et Cédric O pour qu’ils trouvent « des gens qui pourraient organiser des dîners » à l’occasion des déplacements à venir du ministre à « Orléans le 8 mai, La Rochelle le 9 mai, Toulouse le 19 mai, La Grande-Motte le 26 mai, Chalon-sur-Saône le 30 mai, Rennes le 20 juin, Annecy le 23 juin ». Très efficace à Paris, En Marche! veut désormais braconner en région.
 Le mouvement assure que ces dîners provinciaux ont été des fiascos.

Pas question, en revanche, qu’Emmanuel Macron s’investisse publiquement dans la collecte alors qu’il est encore à Bercy. « Tant qu’Emmanuel est ministre, je ne crois pas en sa volonté de vouloir signer les courriers [de remerciement aux donateurs de plus de 500 euros – ndlr] », prévient Julien Denormandie. Le « chef » se contente alors de textos. 
C’est que la frontière entre les fonctions est parfois ténue. Comme pour ce fondateur d’un fonds d’investissement, qui sollicite une audience auprès de Macron-ministre après avoir fait un don à Macron-candidat. Son message est directement transmis par Denormandie à Ferracci, sans que l’on sache si ce donateur a obtenu gain de cause : « Sophie, pour ta pochette “demande d’audience”. Merci beaucoup. »

Le 15 septembre, Emmanuel Miquel, prudent, rappelle aussi la nécessité de vérifier « l’absence éventuelle de conflits d’intérêts (incompatibles avec les fonctions passées d’EM) » et le « caractère recommandable [sic] du donateur ». Il transmet une liste comportant les noms et coordonnées de 62 contributeurs – principalement domiciliés à Paris et Londres – représentant 276 000 euros de dons. Cette fois, c'est Alexis Kohler qui se charge de répondre. L'ancien directeur de cabinet de Macron à Bercy a alors officiellement quitté la campagne pour travailler dans le privé, mais il reste très impliqué dans l'organisation : « Je regarde de plus près demain mais je n’en vois aucun susceptible de poser problème à première vue », répond-il. Depuis le 14 mai, Alexis Kohler est le nouveau secrétaire général de l'Élysée. C'est lui, l'homme sérieux à lunettes qui a annoncé mercredi 17 mai la liste du gouvernement d’Édouard Philippe.

Pour les donateurs étrangers, la prudence est de mise. « Vous êtes à l’aise avec les virements reçus ? », s’inquiète par exemple, le 2 février 2017, le mandataire Cédric O en découvrant les noms de plusieurs de ces donateurs étrangers sur un relevé de comptes. « Oui je les connais tous », répond Dargnat dans la minute.

La banque saisit aussi à plusieurs reprises l’équipe du candidat. « Je suis à même de vous les réclamer [des justificatifs pour des virements en provenance de l’étranger – ndlr] en fonction des demandes de notre service des affaires internationales », prévient la directrice adjointe de l’agence du Crédit agricole où est logé le compte de campagne. Mediapart a ainsi identifié plusieurs situations litigieuses – toutes résolues a posteriori, selon les documents consultés –, dues notamment à l’incompréhension par certains donateurs de la réglementation française (interdiction de contribuer pour une personne morale ou dépassement des seuils).

Le 21 mars, par exemple, le compte de l’AFCPEM reçoit un virement de 12 000 euros de la part d’un richissime donateur installé à Madagascar, Amin Hiridjee, très présent dans les secteurs de la finance, des télécoms, de l’immobilier et de l’énergie. « Nous sommes contraints de rembourser intégralement les dons qui dépassent les plafonds. Sur le compte de l’AFCPEM (financement candidat) le maximum autorisé est 4 600 € ; sur celui de l’AFEMA (financement mouvement), le max est 7 500 € », alerte Dargnat, avant de demander au frère du donateur – Hassanein Hiridjee, qu’il tutoie – s’il peut lui demander, « si cela n’est pas trop gênant », de faire « deux virements : un de 4 600 à l’ordre de l’AFCPEM et l’autre de 7 500 à l’ordre de l’AFEMA ». Pas de problème : « Je m’en occupe et te reviens », répond H. Hiridjee.

Plus problématique est le sujet traité, début janvier, lors d'une réunion réduite à cinq participants. Les fidèles d’Emmanuel Macron ouvrent la discussion sur un point « spécifique » : le cas du « financement d’une vingtaine de donateurs libanais ». « Problème traité (identifié) », notent les participants dans leur compte-rendu. Sollicité par Mediapart pour en savoir plus quant à la nature du problème et sa résolution, En Marche!, rebaptisé depuis peu La République en marche, n'a pas retourné nos questions (voir la Boîte noire).

Dès sa création, le mouvement a su générer une « forte demande pour organiser des événements » à l’étranger, ainsi que le mouvement le notait en avril 2016. De fait, les expatriés dans les pôles urbains de Londres, Genève, San Francisco ou New York ont été très actifs dans la collecte de dons. Parfois, les investisseurs étrangers ont aussi directement pris attache avec l’équipe.

Tandis qu’Emmanuel Macron s’installait en tête des sondages, le dirigeant d’un important hedge fund à New York a par exemple sollicité fin mars 2017 Cédric O, par l’entremise d’une connaissance commune, pour qu’il organise une rencontre avec un membre du mouvement à Paris. O l’oriente alors vers Dargnat, qui accepte la mission : « Oui j’en fais 2 à 3 par jour [sic] des présentations de ce type… Cela me détend des négociations sur le prêt [En Marche! est alors en pleine négociation – tardive – d'un emprunt de 8 millions – ndlr]. » Rien ne prouve dans la comptabilité analysée par Mediapart que cet investisseur ait financé la candidature, mais l’épisode témoigne de l’attrait du mouvement à l’international.

Plus de 57 % des dons proviennent des dîners et réseaux

Très organisée, la dynamique de dons n’a cessé d’affoler les compteurs. Dans ses toutes premières projections, En Marche! prévoyait de récolter un total de 1,15 million d’euros par l’intermédiaire des campagnes de fundraising jusqu’en juillet 2016. S’il a tenu ce rythme de croisière (moyenne de 7 900 euros récoltés par jour) jusqu’au mois d’août, la cadence s’est considérablement accélérée dès le mois de septembre, au lendemain du départ d’Emmanuel Macron du gouvernement.

Au 31 décembre 2016, selon la comptabilité du mouvement, En Marche! avait récolté un peu plus de 5 millions d’euros de dons, bien au-dessus des 3,5 millions d’euros prévus dans son scénario central. Près de 70 % de cette somme – 3,482 millions – provenaient uniquement du travail de fundraising (dîners/réseaux) auprès de 669 donateurs (dont 400 à plus de 5 000 euros).

Bilan des dons en 2016 © Document Mediapart

Bilan des dons en 2016 © Document Mediapart

La communication du mouvement a évidemment cherché à rendre compte d’une tout autre réalité. En avril 2017, dans un échange sur les éléments de langage à utiliser face à la presse, alors que Macron est pressé par certains médias de faire la lumière sur l'origine de ses dons, Ismaël Emelien préconise d’insister sur les 35 000 donateurs à l’origine de la collecte totale de 10 millions d’euros et de communiquer sur le don médian de 50 euros. Il note par ailleurs que « 1/3 des dons » sont inférieurs ou égaux à 30 €, « 2/3 des dons » inférieurs ou égaux à 65 € et que les « dons supérieurs à 5 000 € » ne représentent que « 1,7 % du total des donateurs ». Ou l’art de faire dire aux chiffres ce que l’on veut. Car en réalité, la place des « grands » contributeurs est centrale. Dans ses projections financières pour le début d'année 2017 (de janvier à mai), En Marche! prévoyait notamment que les campagnes de fundraising lui rapporteraient 57,5 % des dons totaux du mouvement (contre 43,5 % pour le financement participatif).

Ce rythme soutenu n’a jamais entamé le dynamisme des argentiers de Macron. Après Paris, Genève, Londres ou New York, Dargnat a aussi intensément lorgné vers l’Afrique. Ainsi qu’en témoigne son message à l’égard du responsable d’une grande banque française sur le continent. « Comme évoqué, par votre intermédiaire et celui d’[…] et de quelques autres, ce serait exceptionnel de pouvoir organiser une levée de fonds sur le continent africain, et notamment en Côte d’Ivoire », lui écrit-il en juin 2016.

Sollicité par Mediapart, le banquier – qui confirme avoir rencontré Dargnat puis Macron – déclare avoir refusé de s’engager : « La question d’une levée n’a en réalité jamais fait l’objet d’une discussion, affirme-t-il. J’ai dit clairement que nos fonctions ne pouvaient pas nous permettre de nous mettre en avant de manière ostentatoire. J’ai dit que si une visite en Côte d’Ivoire s’organisait, je pourrais y participer au titre de citoyen franco-ivoirien mais c’est tout. Je n’aime pas le mélange des genres. »

D’autres banquiers n’ont pas songé à prendre de telles précautions. La banque Rothschild, où a travaillé Emmanuel Macron pendant quatre ans, lui apporte un soutien sans réserve. Fin septembre, Olivier Pécoux, directeur général de Rothschild – dans les faits il est le dirigeant opérationnel de la banque –, organise pour En Marche! une rencontre de donateurs potentiels sur les Champs-Élysées. Déjà contributeur pour un montant de 7 500 euros au mouvement, M. Pécoux n’avait toujours pas été remboursé des frais engagés pour l’événement sept mois plus tard. L’a-t-il été depuis ? Il n’a pas répondu aux sollicitations de Mediapart.

Cinq autres associés-gérants de cette banque, interlocuteur privilégié de l’État dans des opérations capitales menées par le ministère des finances, ont aussi directement soutenu En Marche!. Il s’agit de Laurent Baril (don maximal de 7 500 euros), de Cyril Dubois de Mont-Marin (7 500 euros), de Cyrille Harfouche (7 500 euros), d'Alexandre de Rothschild (2 500 euros) et d'Arnaud Joubert (7 500 euros). Florence Danjoux – compagne de Vincent Danjoux (autre associé de la banque) – fait aussi partie des premiers donateurs (7 500 euros). Tout comme Luce Gendry (3 000 euros), associée-gérante jusqu'en 2016.

Le 19 mai 2016, un cadre de Rothschild, Philippe Guez, a aussi organisé une récolte de dons dans son appartement du XVIe arrondissement. Y étaient conviés une dizaine d’invités – chefs d’entreprise, avocats, family office et investisseurs dans l’immobilier –, en compagnie de Christian Dargnat et d’Emmanuel Macron. « Tous ont été informés d’une contribution de 7 500 euros », précise alors l’hôte de l’événement.

Dans un autre établissement bancaire, la banque privée Edmond de Rothschild, certains salariés se sont eux aussi très activement engagés dans la campagne. C'est le cas par exemple de Mylène Bonot, une chargée de partenariat qui n'a pas ménagé son temps dans la collecte. « Salut à tous. Suite à notre échange d’hier soir et comme convenu, je vous fais suivre le profil de Mylène, proposait Cédric O en avril 2016. Je pense qu’elle serait top pour donner un coup de main sur le fundraising pour gérer la bande passante de contacts : elle est très maligne, hyper sympa, c’est son job de soutirer de la maille aux gens qui ont de la thune et en plus c’est une meuf, ce qui est un atout non négligeable. Par ailleurs je la connais très bien et je lui fais confiance », ajoutait-il à l’époque.

Depuis, la jeune femme s’est activement impliquée dans la prospection et la relance de « grands donateurs » du mouvement, en liaison étroite avec Emmanuel Miquel. Ni elle, ni l'équipe d'En Marche! n'ont répondu à nos questions sur le cadre de cette mission. A-t-elle été rémunérée pour cette tâche ? Ou, peut-être, s'agissait-il d’un investissement à plus long terme ?

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