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16 février 2021 2 16 /02 /février /2021 09:29

Grâce à l’Affaire du Siècle, la justice vient de reconnaître que l’État a commis une « faute » en ne respectant pas ses objectifs climatiques. Aujourd'hui plus de 100 organisations de tout horizon interpellent au sein d’une lettre ouverte le chef de l’État et les parlementaires pour revoir à la hausse l'ambition du projet de loi climat. Publié par le Réseau Action Climat le 8 février 2021. Lire aussi La Convention Citoyenne pour le Climat passée du « sans filtre » aux cents filtres.

Lettre ouverte à Emmanuel Macron et aux parlementaires sur le manque d’ambition du Projet de loi Climat et Résilience

Monsieur le Président de la République,

Vous avez initié une démarche innovante au travers de la Convention Citoyenne pour le Climat visant à associer les citoyens à l’évolution de la loi pour tenir nos engagements climatiques dans un esprit de justice sociale.

Alors que les propositions des citoyens devaient être retranscrites dans la loi, force est de constater que le compte n’y est pas. L’étude d’impact accompagnant le projet de loi tiré de la Convention Citoyenne reconnaît ainsi que les mesures proposées ne permettront pas, en l’état, de tenir les objectifs de baisse d’émissions de 40 % à horizon 2030. Et ce, alors que cette cible est déjà en elle-même insuffisante compte tenu du nouvel objectif de -55 % adopté en décembre dernier à l’échelle de l’Europe.

Quant au Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) et au Conseil National de la Transition Écologique (CNTE), récemment consultés pour avis sur le projet de loi, leurs avis convergent. Ils s’inquiètent en effet tous deux de l’insuffisance des mesures prises pour atteindre nos objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi de la faiblesse des dispositifs pour réduire les inégalités sociales. Le CESE indique ainsi que « les nombreuses mesures du projet de loi, en général pertinentes restent souvent limitées, différées ou soumises à des conditions telles que leur mise en œuvre à terme rapproché est incertaine« .

Ce projet de loi cède en effet largement le pas à l’incitation et aux simples encouragements à changer de pratiques là où une intervention des pouvoirs publics est requise.

Les bénéfices attendus des mesures proposées par les 150 citoyennes et citoyens sont pourtant nombreux : moins de personnes vivant dans des passoires énergétiques, une pollution de l’air réduite, une alimentation plus saine et accessible à tous, une offre de mobilité moins émettrice et plus inclusive, davantage d’emplois dans les secteurs clés de la transition écologique, etc.

Monsieur le Président de la République, en amenuisant de la sorte l’ambition des mesures proposées par la Convention Citoyenne sur le Climat, vous privez notre pays d’un formidable potentiel de sortie « des » crises, climatique, sanitaire, économique et sociale.

L’Europe, et vous y avez contribué, a fait le choix d’ancrer son avenir sur un Pacte vert, et de se placer, via cette nouvelle feuille de route, en leader mondial de la transition énergétique. Mais ce « Green deal » n’a de sens que si les Etats membres, à commencer par la France, s’en saisissent pour ancrer sur leurs propres territoires un nouveau contrat écologique et social, qui ferait de la transition écologique la pierre angulaire de l’ensemble des politiques publiques, tout en veillant à ne laisser personne sur le bas-côté de cette transition. Le projet de loi tiré de la Convention Citoyenne sur le Climat devrait pleinement s’inscrire dans cet objectif et permettre d’orienter différemment notre économie et plus largement, notre société toute entière.

C’est pourquoi, alors que le débat parlementaire va débuter, nos organisations attendent de votre gouvernement et des représentants et représentantes de notre nation qu’ils redonnent vie à l’ambition initiale de ce projet de loi. Ne privez pas notre pays de ce nouveau souffle dont il a plus que jamais besoin.

Nous vous prions, Monsieur le Président de la République, de bien vouloir agréer l’expression de notre plus haute considération.

Liste des signataires

ActionAid France – ADERA – ATD Quart Monde – ADVOCNAR (Association de Défense Contre Les Nuisances Aériennes) – Agir Pour l’Environnement – Ajena Energie et Environnement – ALISÉE (Association Ligérienne d’Information et de Sensibilisation à l’Énergie et à l’Environnement) – Alliance Soleil – Alofa Tuvalu – Alternatiba – Archipel Citoyen “Osons les Jours Heureux” – Amorce – AMPER 57 (Association Mosellane pour la Promotion des Énergies Renouvelables et de l’efficacité énergétique) – Association Bilan Carbone – APCC (Association des professionnels en Conseil Climat Énergie et Environnement) – Association la Voûte Nubienne (AVN) – Association négaWatt – Aspas – ATD Quart Monde – Attac France – Avenir Climatique – Brévenne : Gardons la ligne – Cantine sans plastique France – CARE France – CCFD-Terre Solidaire – CFDT – CIWF France – CLER Réseau pour la transition énergétique – CliMates – Collectif conception numérique responsable – Collectif contre les nuisances aériennes de l’agglomération toulousaine (CCNAAT) – Collectif pour une Transition Citoyenne – Colibris – Comité Français pour la Solidarité Internationale (CFSI) – Confédération paysanne – CoopaWatt – Coordination SUD – Cyberacteurs – Déclic  –  ELISE Vendée – Emmaüs France – Enercoop – Energies & Castors – Energ’éthique 04 – Energie Partagée – Énergie Solidaire – Engagé·e·s et Déterminé·e·s (E&D) – Entrepreneurs du Monde (GREEN : Groupe  de Réflexion sur l’Ecologie et l’ENtrepreneuriat) – FAGE (Fédération des Associations Générales Etudiantes) – Fédération Artisans du Monde  – Fédération Française des Usagers de Bicyclette – Filière Paysanne – Fondation Abbé Pierre – Fondation Danielle Mitterrand – Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme – Forum Français de la Jeunesse (FFJ) – France Nature Environnement – Générations Futures – Graines d’écologie – Green INSA – GreenIT.fr – Greenlobby – Greenpeace – Gret – Hespul – Institut de Développement des Ressources Renouvelables du Tarn (IDRR) – Institut Veblen pour les réformes économiques – ISF Agrista (Ingénieurs Sans Frontières) – La Ruche de l’écologie (Monts du Lyonnais) – Le CRID – Le GERES – Les Amis d’Enercoop – Les Amis de la Terre France – Les Ateliers de la Bergerette  – Les Jeunes ambassadeurs pour le climat – Ligue nationale contre le cancer (LNCC) – Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) – Max Havelaar France – Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique (MABD) – Mouvement pour l’Economie Solidaire – Mouvement des Villes et Territoires en Transition – Mouvement Utopia – Notre Affaire à Tous – OnEstPrêt – O’ Watt Citoyen coopérative – Oxfam France – Pacte pour la Transition – Planète Urgence – Reclaim – Réseau Action Climat – Réseau consigne – REFEDD (Réseau Français Étudiant pour le Développement Durable) – Réseau Environnement Santé – Résilience – Renaissance Écologique – Résistance Climatique – Rester sur Terre (Stay Grounded) – SCIC Les 7 Vents – Coutances (50) – Secours Catholique Caritas France – Société nationale de protection de la nature (SNPN) – Soleil du midi – Solibri – SOL (Alternatives agroécologiques et solidaires) – Surfrider Foundation Europe – 350.org – TaCa (Agir pour le climat) – Terre & Humanisme – Transitions DD – Together for Earth (T4E) – UFC – Que Choisir – Union nationale des associations familiales (Unaf) – Union nationale de l’apiculture française (UNAF) – Union française contre les nuisances des aéronefs (UFCNA) WECF (Women Engage for a Common Future) France – Zero Waste France – WWF France.

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15 février 2021 1 15 /02 /février /2021 17:10

Dans Où suis-je - leçons du confinement à l’usage des terrestres, publié fin janvier 2021, Bruno Latour explique comment, selon lui, l’épreuve du confinement, qui, en même temps qu’une expérience planétaire, est la révélation de nombreuses injustices, et nous oblige à prendre la mesure de la crise écologique et de ce que signifie aujourd’hui vivre « sur Terre ». Entretien par Nicolas Truong publié le 12 février 2021 dans Le Monde. Voir aussi https://ouatterrir.fr/. Lire aussi Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise.

Où suis-je - leçons du confinement à l’usage des terrestres (La Découverte)

Où suis-je - leçons du confinement à l’usage des terrestres (La Découverte)

Sociologue, professeur émérite associé au médialab de Sciences Po, Bruno Latour publie Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres (La Découverte, 186 pages, 15 euros), une métaphysique du confinement qui invite à rompre avec le monde d’avant. Au travers ses ouvrages traduits dans le monde entier, ses expériences théâtrales et expositions d’art contemporain, Bruno Latour cherche à analyser le « nouveau régime climatique », et propose des pistes pour vivre face à « Gaïa », cette Terre et planète vivante menacée par la crise écologique, qui inspirent de nombreux auteurs, tels le philosophe Baptiste Morizot ou l’anthropologue Nastassja Martin (Le cri de Gaïa. Penser la Terre avec Bruno Latour, sous la direction de Frédérique Aït-Touati et Emanuele Coccia, La Découverte, 222 pages, 19 euros).

De quoi le confinement est-il la répétition générale ?

Plus il dure, plus le confinement me paraît révélateur, comme on le dit, « du monde d’après ». Littéralement. Quand on en sortira, on ne sera plus dans le « même monde », c’est du moins mon hypothèse. En effet, la pandémie est bel et bien encastrée dans la crise plus ancienne, plus longue, plus définitive de la situation écologique. Vous me direz : « On le savait ». Oui, mais il nous manquait l’expérience corporelle de cet enchaînement. Qu’est-ce que ça veut dire de changer de lieu ? Un lieu qui n’est plus ouvert, infini, mais justement limité, confiné et où il faudra vivre dorénavant. Donc, oui, pour moi le confinement est une expérience de déplacement au sens propre, de changement de place. Et c’est bel et bien une répétition générale, en espérant que cela se passera mieux la prochaine fois !

Vous passez de la question « où atterrir ? » à la question « où suis-je ? ». Pour quelle raison ?

Justement à cause de ce changement de localisation. Je ne me demande pas « qui » je suis, mais « où » nous nous retrouvons. Et je repère ce déplacement dans les sciences de la Terre, ou plutôt dans une nouvelle façon de lier les sciences du système Terre à la condition politique imposée par le confinement, médical d’abord, puis par le confinement écologique. Et là, cela devient passionnant, car on peut rendre beaucoup plus précise la différence entre vivre « sur Terre » au sens que l’on donnait à cette notion au XXe siècle – une Terre dans le cosmos infini – et ce que veut dire vivre « sur Terre », dans ce que mes amis scientifiques appellent la « zone critique », la mince couche modifiée par les vivants au cours de milliards d’années, et dans laquelle nous nous trouvons confinés…

Pourquoi, de la répression policière du mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, après le « J’étouffe ! » et la mort de George Floyd, au nouveau régime climatique que vous définissez, la crise actuelle est-elle respiratoire ?
Parce que nous ressentons tous, je crois, cette horrible impression de limite, de confinement, d’obligation, comme si toutes nos habitudes de liberté, de mouvement, d’émancipation, de respiration à pleins poumons étaient littéralement obstruées. J’essaie d’enchaîner, d’encastrer, de saisir l’occasion du confinement pour rendre sensible ce que veut dire dépendre du climat, d’une certaine température du système Terre, dont nous sommes tous, à des degrés divers devenus responsables. Je reconnais que c’est assez bizarre, mais je cherche à tirer une leçon positive du confinement : des humains dans la zone critique, avec la question du climat et de la biodiversité sur le dos, ne respirent pas pareil que ceux du XXe siècle. C’est en ce sens que je parle de métamorphose. C’est très physique.

Bruno Latour, lors d’un atelier "Où atterrir ?" qu’il codirige, ici à Saint-Junien (Haute-Vienne). © consortium où atterrir

Bruno Latour, lors d’un atelier "Où atterrir ?" qu’il codirige, ici à Saint-Junien (Haute-Vienne). © consortium où atterrir

Comment pouvez-vous dire que l’économie a cessé d’être l’horizon indépassable de notre temps alors que le gouvernement la soutient, « quoi qu’il en coûte », en attendant la « reprise » ?

Mais parce que tout ce qu’on nous disait il y a un an sur les « lois de l’économie », le budget, l’obsolescence programmée du rôle des États, a été suspendu par la crise immense dans laquelle tous les pays sont plongés. Oui, on parle de « reprise », mais cela sonne comme une incantation, pas comme un projet mobilisateur.

Tout le monde sent bien que le projet mobilisateur s’est décalé, qu’il porte sur autre chose, sur une autre définition de ce que veut dire subsister dans ce nouveau cadre, celui du confinement. Cela pose une tout autre question : comment maintenir les conditions d’habitabilité de la planète ? J’ai l’impression qu’il n’y a rien, dans l’Économie avec un grand « E », dans l’idéologie de l’Homo œconomicus, qui permette de poser ces questions. C’est en ce sens que nous sommes en train de nous « déséconomiser ».

Pourquoi la question « de qui est-ce que je dépends pour subsister ? » est-elle la plus pertinente pour repenser notre rapport au territoire ?

Mais justement à cause de cette déséconomisation. S’il est vrai, comme le montrent ces nouvelles sciences de la Terre, que les vivants ont construit artificiellement leur propre environnement, à l’intérieur duquel nous sommes confinés, il faut nous intéresser à ce dont nous dépendons ; le Covid-19 offre un cas vraiment admirable et douloureux de dépendance. Mais cela est vrai aussi de la température globale, comme de la biodiversité. Donc, d’un seul coup, la question n’est plus de savoir si nous avons assez de ressources à exploiter pour continuer comme avant, mais « comment participer au maintien de l’habitabilité du territoire dont nous dépendons ? ». Cela change complètement le rapport au sol. C’est cela « atterrir ».

Pourquoi l’extension de Gaïa, la « Terre-mère », nous oblige-t-elle à repenser nos catégories politiques, comme notre rapport aux frontières et à l’identité ?

Il faudrait s’entendre d’abord sur Gaïa, une notion qui continue à effrayer, mais que je continue à pousser parce qu’elle résume justement le changement de « lieu » que nous ressentons avec la pandémie. Gaïa, c’est le nom que l’on peut donner à la suite des vivants qui, depuis les premiers organismes, ont créé à partir de conditions physiques très peu favorables à la vie un milieu de plus en plus habitable au fur et à mesure des innovations successives dans l’histoire longue de la Terre. C’est le meilleur moyen de préciser où l’on est. Gaïa ce n’est pas la nature, le cosmos dans son ensemble. C’est la minuscule aventure, la suite des événements qui ont modifié la planète Terre sur quelques kilomètres d’épaisseur. Et la seule chose dont les vivants, humains compris, aient l’expérience corporelle.

Si vous comprenez cette notion – et j’ai beaucoup travaillé avec d’autres pour la rendre scientifiquement et philosophiquement précise –, le changement de politique suit inévitablement. Pour exercer quelque forme politique que ce soit, il faut une Terre, un lieu, un espace. La meilleure preuve que la politique « sous Gaïa » est nouvelle c’est cette étonnante contrainte qui pèse sur toutes les décisions individuelles et collectives, de rester « sous les deux degrés » des accords climatiques. C’est cela que j’appelle « le nouveau régime climatique ». C’est bel et bien un nouveau régime juridique, politique, affectif puisque l’on vit « ailleurs » littéralement, dans la zone critique, « sous Gaïa », confinés dans les zones d’habitabilité explorées par les vivants. L’adjectif « terrestre » ne veut rien dire d’autre.

les analystes-cartographes assurent le suivi et décrivent les données rassemblées, lors d'un atelier Où atterrir ? © consortium où atterrir

les analystes-cartographes assurent le suivi et décrivent les données rassemblées, lors d'un atelier Où atterrir ? © consortium où atterrir

Le conflit entre ceux que vous nommez les « extracteurs » et les « ravaudeurs » aurait remplacé celui existant entre les bourgeois et les prolétaires, écrivez-vous. Faut-il un nouveau manifeste, créer une internationale des terrestres ?

Je ne dirais pas qu’il le remplace, mais il s’y insère, et complique et avive tous les autres conflits. Il est clair que la pandémie actuelle, que je prends comme exemple typique de ce qui vient, est à la fois une expérience planétaire et la révélation d’une multitude d’injustices – dans l’exposition à la maladie, dans l’accès aux soins, dans l’accès aux vaccins. Donc on retrouve toutes les questions classiques des conflits bien repérés par les luttes intra-humaines, mais il faut y ajouter tous les autres, tous les conflits extra-humains en plus de tous ceux révélés par la pensée décoloniale. Ce que j’appelle les conflits de classes géo-sociales qui se multiplient sur tous les sujets de subsistance et d’accès au sol. Donc une « internationale », c’est un peu restreint. C’est à la fois planétaire et complètement local. Nous n’avons pas encore la bonne métrique pour repérer tous les conflits dans lesquels les terrestres sont impliqués – attention l’adjectif « terrestre » ne précise pas le genre ou l’espèce ! En tout cas, l’idée d’harmonie apportée par la « prise en compte de la nature » a clairement disparu.

De l’encyclique du pape François aux travaux de l’économiste Gaël Giraud, en passant par certaines mairies conquises par les Verts, un christianisme écologique est en train de s’investir significativement dans une politique du vivant. Pour quelles raisons ?

En effet, j’avais vraiment l’impression d’un désert. Mais il faut reconnaître que Laudato si’ [l’encyclique du pape François en 2015] a complètement rebattu les cartes avec cette injonction, vraiment prophétique, d’entendre le « cri de la Terre et le cri des pauvres » ! C’est quand même plus costaud que mon idée de classes géosociales… Ça touche beaucoup plus loin, le problème est posé justement en termes de changement de « lieu ». Que faites-vous sur Terre ? Quelle Terre habitez-vous ? Je comprends que cela résonne beaucoup plus à des oreilles chrétiennes que les injonctions à « sauver la nature », qui reste toujours extérieure malgré tout. Mais cela ne touche que la surface, la grande majorité des catholiques, me semble-t-il, croient toujours qu’il faut plutôt se préparer à aller au ciel !

Quels sont les processus politiques que vous mettez en place avec votre projet Où atterrir ? à Saint-Junien, La Châtre ou Ris-Orangis ? Et cela signifie-t-il qu’un mouvement terrestre multiforme est en train de s’implanter ?

Je ne sais pas penser sans un terrain empirique. Depuis quatre ans, je me suis dit qu’on devrait pouvoir intéresser des gens, que la question écologique titille mais dont ils ne savent pas forcément quoi faire, à définir autrement leur territoire. Ce sont des ateliers collectifs d’autodescription. La question est : « De quoi dépendez-vous pour exister ? » Et ensuite, comment liez-vous vos descriptions pour rendre ce territoire vécu compréhensible par ceux, dans l’appareil d’Etat ou parmi les élus, qui sont supposés vous aider à maintenir ces conditions d’habitabilité. C’est un moyen de reconstruire l’écologie politique sans jamais parler d’écologie ! Ce qui me passionne, c’est le rôle des arts dans la reprise de ces questions de lieu, de sol et d’habitat. Comment scénarise-t-on, collectivement, le changement de lieu ? C’est cela, pour moi, tirer parti du confinement. Mais avec le couvre-feu, c’est un cauchemar à organiser… Je ne sais pas si ces procédures vont se répandre. Ce qui est clair, c’est que les initiatives pullulent et que nous essayons de nous en inspirer.

Participant·e·s à un atelier Où atterrir ? © consortium où atterrir

Participant·e·s à un atelier Où atterrir ? © consortium où atterrir

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12 février 2021 5 12 /02 /février /2021 14:03

La pandémie ouvre une brèche politique pour réinventer notre système de santé selon d’autres priorités : sociales, écologiques, démocratiques. La crise du SARS-CoV-2 est en cela bien plus qu’une crise sanitaire. Elle est un événement pandémopolitique. Bonnes feuilles extraites du chapitre 10 de Pandémopolitique, réinventer la santé en commun, de Jean-Paul Gaudillière, Caroline Izambert et Pierre-André Juven (Paris, La Découverte, janvier 2021). Publié sur Terrestres le 27 janvier 2021. Lire aussi Freiner la perte de biodiversité pour échapper à l’« ère des pandémies », Philippe Descola : « Nous sommes devenus des virus pour la planète »Le changement climatique - un fléau pour la santé humaine et Pour les Français, santé et environnement, même combat en situation de crise sanitaire.

Quels choix écologiques en matière de santé ?

Fin avril 2020, sur Mediapart, le blog des Économistes atterrés commence à publier une analyse des liens entre le SARS-CoV-2 et l’anthropocène. Benjamin Coriat signe le premier texte de la série, consacré aux possibles origines anthropiques du virus : « Ce que nous disent d’abord les épidémiologistes, c’est que le SARS-1, comme le SARS-2 (comme un nombre incalculable de virus aujourd’hui répertoriés) sont membres d’une même famille de maladies : celle des zoonoses, c’est-à-dire de maladies provoquées par des virus présents dans l’animal, et qui – dans certaines circonstances – se transmettent à l’homme (l’inverse étant aussi possible). Ce que nous disent ensuite les scientifiques, c’est ce fait fondamental que les zoonoses, au cours des dernières décennies, sont en pleine expansion et ne cessent de se multiplier : VIH, SARS1, H1N1, H5N1, Ebola, MERS, SARS2… ne sont que les expressions les plus connues de ces nouvelles affections. […] Le SARS2 […] était parfaitement prévisible. Parfaitement attendu. Mille signaux – les précédentes zoonoses – indiquaient que l’une d’entre elles, à un moment ou à un autre, ne disparaîtrait pas d’elle-même, et se transformerait en une pandémie durable, et qu’après celle-là, il en viendrait d’autres, beaucoup d’autres » (1).

La prise en compte des relations entre déforestation, perturbation des écosystèmes et ouverture de nouvelles chaînes de transmission des pathogènes, de leurs « réservoirs » dans la faune sauvage aux humains, offre un scénario plausible des origines de la pandémie. Mais ce n’est pas la seule façon dont le SARS-CoV-2, le confinement et la crise écologique ont été liés.

La discussion sur les transports aériens, pendant et après le confinement, en illustre une autre modalité, plus inattendue. Ce secteur est l’un des plus touchés par la crise. Les réponses à la crise varient. Répondant ainsi à Élisabeth Borne, ministre du Travail, qui avait promis « l’avion zéro carbone, l’avion à hydrogène pour 2035 » pour sauver le secteur, les députés François Ruffin et Delphine Batho ont ainsi déposé, le 30 juin, un projet de loi visant à diminuer le trafic aérien. Les motifs sont clairs : le secteur est responsable de 10 % des émissions de gaz à effet de serre françaises et « l’on peut largement s’en passer. Ce n’est pas un besoin vital. Une grande partie des vols sont non essentiels. » D’où la proposition de créer un quota carbone individuel de transport aérien, tout en précisant que « la décroissance organisée du secteur aérien doit s’accompagner d’une sécurité sociale professionnelle, d’une réorientation vers des industries plus nécessaires, répondant à nos besoins essentiels, vers des activités compatibles avec les limites planétaires » (2).

La pandémie a ainsi donné une ampleur inédite aux débats sur les activités économiques, leurs relations aux besoins et à la crise écologique. Le secteur de la santé ne saurait faire exception.

De la crise écologique comme source de pathologies…

À peine le tournant de la santé globale pris (voir le chapitre 7), la crise écologique et l’anthropocène se sont invités dans les arènes de la santé internationale avec la proposition de mise à l’agenda d’une « santé planétaire ». Le surgissement de ce nouvel horizon pour l’action accompagne la montée en puissance de l’expertise et des mobilisations sur le changement climatique. Il en est une sorte d’extension au domaine de la santé : les implications sanitaires de dégradations environnementales devenues « globales », menaçant les régulations les plus fondamentales du système Terre, suscitent de plus en plus d’inquiétude.

Le rapport publié en 2015 par The Lancet clarifie la notion de santé planétaire (3). Pour ses auteurs, les gains de l’après-guerre en matière de santé (objectivable par l’augmentation de l’espérance de vie) seraient aujourd’hui rendus fragiles et réversibles du fait de notre usage des ressources naturelles, « injuste, inefficace et non soutenable ». Les déséquilibres fondamentaux discutés depuis des années et résultant des activités anthropiques visées sont associés au changement climatique, à l’acidification des mers, à la dégradation des sols, aux pénuries croissantes en eau, à la perte rapide de biodiversité et à la croissance de la population. Sur chacun d’eux, le rapport dresse un constat glaçant, avant d’interroger leurs conséquences sur la santé.

Celles du changement climatique sont par exemple de trois ordres : des modifications dans la distribution et les circulations des agents responsables de maladies parasitaires et infectieuses du fait des nouvelles conditions de température et d’humidité ; les problèmes de nutrition résultant, pour certaines populations, de la moindre production de nourriture ; les effets de la multiplication des vagues de chaleur et des événements extrêmes, en particulier pour les personnes âgées. Les scénarios qui concernent les maladies transmissibles telles que la malaria sont les mieux documentés.

S’agissant des effets de la réduction de la biodiversité, le rapport reprend une synthèse élaborée en 2015 par l’OMS et la Convention sur la biodiversité à travers trois axes : 1. les causes humaines de réduction de la biodiversité limitent la capacité des écosystèmes à rendre des « services » essentiels, en particulier « la fourniture d’air pur et d’eau propre, la mise à disposition de ressources permettant la découverte et la production de thérapies, le soutien des cultures et des valeurs spirituelles » ; 2. les personnes les plus touchées par ces changements sont déjà socialement à risque, et n’ont pas accès à une protection sociale adéquate ; 3. les risques majeurs sont ceux induits par la perte de biodiversité agricole, laquelle joue un rôle crucial pour la production alimentaire et le contrôle de la transmission des pathogènes de la faune sauvage aux populations humaines (4). (…)

L’ensemble de ces analyses et critiques portent sur ce qui était déjà au cœur de la santé environnementale dans les années 1970, lorsque la question des pollutions et des expositions aux produits chimiques est devenue un enjeu de mobilisations sociales à la croisée des mouvements écologistes, féministes et de consommateurs – à savoir le refus des formes prises par la production et la consommation de masse qui mettent en danger la santé des humains.

…à la soutenabilité problématique du système de santé

Depuis, un autre registre de critique a pris de l’importance. Il remet en cause les systèmes de santé eux-mêmes pour leurs effets sur l’environnement et leur capacité à induire, par leurs dysfonctionnements, de nouvelles pathologies.

Cette thématique n’est pas non plus totalement nouvelle. Sur la lancée des mouvements pour la santé des femmes et des mouvements s’opposant à la psychiatrie asilaire, les années 1970 ont ainsi insisté sur les conséquences de la « médicalisation » entendue comme une appropriation, par la profession médicale, de problèmes sociaux traités comme des maladies pouvant justifier une intervention thérapeutique, éventuellement de l’ordre du médicament. Dans notre cadre de réflexion, le point décisif est qu’un lien a été tissé entre médicalisation et « surconsommation » de biens et de services médicaux, sans que ces réflexions ne mobilisent l’écologie. À quelques exceptions près…

Une des plus emblématiques est la discussion sur la généralisation des résistances aux antibiotiques. Les historiens Scott Podolsky et Christoph Gradmann nous ont rappelé que le problème de l’acquisition par des souches bactériennes de la capacité à ne plus être affectée par la présence de tel ou tel antibiotique est aussi ancien que les recherches sur les sulfamides et la pénicilline (5). Avec la diversification des antibiotiques et le passage à une production de masse, chiffrée en dizaines de millions de tonnes, dans les années 1950 et 1960, le problème a changé trois fois de nature.

Premièrement, il a suscité des inquiétudes pour la santé humaine : plus répandues, présentes avant même que les bactéries ne rencontrent des antibiotiques à l’occasion d’un traitement, certaines résistances, portées notamment par les staphylocoques, ont très tôt rendu difficile la prise en charge.

Deuxièmement, la réponse consensuelle qui consistait à miser sur l’innovation et à résoudre les problèmes par la découverte d’une nouvelle génération de molécules a perdu de son pouvoir de conviction dans la mesure exacte où l’industrie pharmaceutique a désinvesti ce type de recherche (voir le chapitre 8) – pour partie en réponse à la transition démographique et à l’effacement perçu des maladies infectieuses dans les pays du Nord qui sont aussi ceux des marchés de masse et socialisés.

Troisièmement, la biologie des résistances a changé avec la découverte, dans les années 1970, de mécanismes génétiques par lesquelles les bactéries peuvent faire circuler et s’échanger des mini-chromosomes porteurs de gènes de résistance. Le paysage est ainsi devenu celui d’une diffusion accélérée et d’une accumulation au sein des mêmes souches de ces facteurs, avec la perspective du « super-germe », la bactérie insensible à tous les antibiotiques existants ; laquelle deviendra, pour la tuberculose, une réalité dès la fin des années 2000.

Enfin, et c’est ici le plus important, les antibiotiques ont très tôt été associés à deux types d’usage : en médecine et en agriculture, ce qui a décuplé leur consommation. L’élevage industriel les a utilisés en masse, à la fois pour prévenir les infections (comme en médecine humaine mais dans des quantités sans commune mesure, du fait de leur incorporation systématique aux rations alimentaires) et comme adjuvants de croissance, les zootechniciens et les biochimistes industriels ayant montré qu’ils permettaient d’obtenir plus de viande.

Les controverses à répétition sur l’ampleur des résistances, leur impact sur la santé humaine et les mesures de régulation à prendre pour les contrer ont donc porté sur des pratiques de production, de prescription et de consommation qui concernaient tant le système de santé que l’agriculture industrielle. Avec, selon les moments et les lieux, une mise en cause plus ou moins forte de la responsabilité des uns et des autres ; avec des mesures de régulation visant tel ou tel segment de marché, tel ou tel usage.

Pour ne mentionner qu’un exemple, si les médecins de santé publique britanniques ont vite été convaincus de l’origine humaine des résistances, diffusé l’idée que les souches résistantes pouvaient passer de la ferme à la clinique et obtenu l’interdiction des aliments supplémentés en antibiotiques, tel n’a pas été le cas aux États-Unis (6). Là, le lien entre pratiques agricoles et apparition de résistances en médecine humaine a été fortement contesté ; l’élite médicale a dénoncé le poids des industriels et leur influence (via la publicité) sur les (mauvaises) pratiques de prescription. Le problème a donc été défini comme avant tout médical, résultant de la structuration du système de santé, plus précisément du lien entre maximisation du marché et extension de la prescription, entre usage thérapeutique et usage préventif. La demande des patients, le défaut de formation et le lobbying de l’industrie étant à l’origine de mauvaises pratiques de santé (ou du moins jugées telles après trois décennies). Ces médecins voulaient limiter et optimiser la consommation par la définition et la promotion de « bonnes pratiques » professionnelles.

Si, aujourd’hui, pour l’OMS, la généralisation à la planète et l’intensification des résistances est une des premières menaces sur la santé des populations, si l’élevage industriel reste une cause majeure de sa persistance, le problème a pris une nouvelle dimension avec la pollution aux antibiotiques des milieux naturels. Ceux-ci sont présents dans les eaux à proximité des grands centres urbains, des grands établissements de soin et, surtout, des usines de production des principes actifs. Ils sont désormais intégrés à la palette des pollutions pharmaceutiques dont se préoccupe l’Organisation de coopération et de développement économiques. Comme toutes les organisations internationales concernées désormais, l’OCDE ne prône pas seulement une meilleure surveillance et une amélioration des procédés industriels pour limiter les rejets, mais aussi une « réduction de la consommation excessive de médicaments » (7).

Le système de santé n’est donc pas indemne de la crise écologique, de la mise en cause de ses effets iatrogènes et de la revendication d’une transition vers un régime de pratiques moins consommatrices en objets et en êtres vivants. L’évocation, lors du Ségur, de la nécessité d’une transition écologique à l’hôpital, illustrée par l’impérative réduction de la consommation de plastique à usage unique, est certainement anecdotique et un tantinet perverse face à des soignants plaidant à juste titre pour un investissement de ressources d’un tout autre type. Elle n’en symbolise pas moins l’urgence qui pointe.

L'échange - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

L'échange - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Écologie, besoins et activités : une politique de l’essentiel ?

La pandémie de Covid-19 a remis à l’ordre du jour une discussion sur les besoins « essentiels » en tant qu’étape obligée pour imaginer un monde « soutenable », agissant en fonction du caractère limité des ressources, mais aussi tenant compte des conséquences de nos actions, des effets anthropiques globaux des modèles hégémoniques de production et de consommation. Mais que peut bien signifier l’expression « besoins essentiels » dans ce contexte de transition écologique ?

Cette catégorie a occupé une place centrale dans les théories critiques de l’aliénation, en particulier dans les années 1970, quand la société de consommation semblait encore promise à un bel avenir, quand l’austérité n’était pas encore systématiquement associée à la politique et qu’apparemment le problème majeur des habitants des pays industrialisés était de moins en moins celui de l’accès et de plus en plus celui de l’insatisfaction et des inégalités persistantes. « L’individu socialisé par la consommation n’est plus un individu socialement intégré mais un individu incité à vouloir “être soi-même” en se distinguant des autres et qui ne leur ressemble que par ce refus, canalisé socialement dans la consommation, d’assumer par une action commune la condition commune », écrivait ainsi André Gorz, un des premiers théoriciens de l’écologie politique (8).

Dans ce contexte, « essentiel » peut être compris comme opposé à « artificiel », voire « faux ». Comment fonder une telle distinction ? Au risque du schématisme, on relève deux registres de réponses.

Le premier renvoie à une forme de naturalisme. Les besoins essentiels sont ceux dont la satisfaction est indispensable à la continuation de la vie. Dans l’acception la plus biologique, ce sont les besoins des corps : manger, dormir, ne pas avoir froid ou soif, et par extension ne pas être malade. Dans une acception plus historique ou culturelle, ce sont les besoins reconnus collectivement comme constitutifs d’une existence humaine : être en sécurité, avoir accès à l’éducation, à des espaces naturels, jouir d’une bonne santé, entendue comme un « état de bien-être physique, psychique et social ».

Le second registre ne fait pas intervenir la nature, mais la morale. Les besoins essentiels sont ceux dont la satisfaction ne remet pas en cause l’humanité de soi et de l’autre. Le problème de ces montées en généralité est qu’elles ne donnent que des éléments de réponse très limités sur ce à quoi il est légitime de tenir, et comment il est possible non pas de faire le tri entre « authentiques » et « artificiels », mais de tenir compte des limites, par exemple celles des ressources naturelles, pour hiérarchiser les besoins, définir des priorités et « sortir du consumérisme » (9).

Sous cet aspect, la politique des besoins est profondément liée à l’histoire de l’écologie politique, de la critique du productivisme et de celle de la planification bureaucratique. Dans son premier ouvrage sur la question, en 1978, le même Gorz insistait sur cette relation : « Le choix écologiste n’est pas incompatible avec le choix socialiste libertaire ou autogestionnaire, mais il ne se confond pas avec lui. Car il se situe à un autre niveau, plus fondamental : celui des présupposés matériels extra-économiques, car la technique n’est pas neutre : elle reflète et détermine le rapport du producteur au produit, du travailleur au travail, de l’individu au groupe et à la société, de l’homme au milieu ; elle est la matrice des rapports de pouvoir, des rapports sociaux de production et de la division hiérarchique des tâches. Des choix de société n’ont cessé de nous être imposés par le biais de choix techniques. […] L’inversion des outils est une condition fondamentale au changement de société. »

La critique du système des besoins a pris une acuité particulière chez les intellectuels critiques de l’Europe de l’Est soviétisée, du fait de leur expérience de l’État bureaucratique et de la conjonction de la priorité aux infrastructures industrielles et de pénuries de biens de consommation courante. Élève du philosophe hongrois György Lukács, Agnès Heller s’est ainsi intéressée à la « théorie des besoins chez Marx », en quête d’alternative à la « dictature sur les besoins » établie par l’alliance entre monopole d’exercice du pouvoir par le parti, nationalisation des dispositifs de production et planification technocratique et centralisée (10).

Pour Heller, la question centrale porte sur ce qui peut fonder une hiérarchie légitime entre les besoins. C’est-à-dire sans placer celui qui opère en position d’extériorité par rapport au système des besoins de la société ; sans recourir à ces deux opérations de force caractéristiques de la dictature sur les besoins que sont : 1. la non-reconnaissance violente d’un besoin (le parti décide que la voiture familiale est une aspiration petite-bourgeoise) et 2. le fait de proclamer certains besoins satisfaits par la structure sociale et donc sans objet (il n’est pas nécessaire d’accéder aux médicaments des firmes capitalistes, puisque le système de santé soviétique répond à tout). « Si l’on reconnaît la validité de tous les besoins et si l’on admet la légitimité de leur satisfaction, la détermination des priorités présuppose l’existence d’un système social institutionnalisé différent de celui qui divise les besoins respectivement en besoins réels et irréels. » (11)

Mais alors comment imaginer une transformation de ces hiérarchies, si ceux qui en pâtissent sont dépourvus de pouvoir et prisonniers des attentes générées par le système existant des besoins ? Pour Heller, la réponse ne peut résider dans le recours à une élite qui aurait conscience du bien commun comme pourrait l’être une élite d’écologistes scientifiques. La possibilité d’une alternative tient en une démocratisation radicale de la politique des besoins, autrement dit au fait d’exploiter les ressources de la politique pour donner place aux « besoins radicaux » dans les structures économiques, politiques et sociales. Pour Heller, les besoins radicaux sont ceux qui (comme chez Marx) sont portés par des « personnes qui ont des besoins dont elles sont conscientes, des besoins formés dans le cadre de la société donnée mais dont la satisfaction n’est possible que par le dépassement de celle-ci ». Il faut immédiatement ajouter qu’il n’existait pas de solution miracle pour la philosophe oppositionnelle : pas de séparation radicale entre besoins radicaux et non radicaux, pas de système alternatif unique et surtout pas d’acteur ou de groupe social privilégié pour accoucher du futur. Les mouvements porteurs des besoins radicaux sont pluriels, soutiennent des valeurs différentes et contradictoires, d’où le caractère incontournable du jeu démocratique qui doit présider à leur action et à leur coalition.

Il semble que l’on soit loin des débats sur la pandémie… Pourtant, nombre des discussions sur le « monde d’après » portent précisément sur la légitimité des systèmes des besoins de nos sociétés productivistes, sur ce à quoi nous tenons et que nous voulons préserver, avec toutefois une très grande incertitude sur ce qui fonde la légitimité des choix alternatifs, au-delà du respect des grands équilibres écologiques, sur les modalités de définition de ces choix. Quelles sont les activités suspendues et à ne pas reprendre telles quelles ? Pourquoi sont-elles dangereuses ou superflues ? Comment éviter que ceux qui en ont la charge et en dépendent ne paient le prix d’une transition ? Quelles activités promouvoir ou inventer à leur place ?

C’est ce que donne, par exemple, à voir la consultation en ligne organisée, entre autres, par WWF – make.org et ses 165 000 participants –, qui a mis au premier rang des sujets de préoccupation l’alimentation et la santé, tout en plébiscitant la relocalisation des activités « stratégiques » (ou « essentielles », « indispensables »), la réévaluation environnementale et sociale des politiques publiques, l’augmentation de la durée de vie des produits, le soutien aux circuits courts, etc... (12) Le paradoxe de cette conversation renouvelée par les effets économiques et sociaux de la pandémie est que, comme dans l’essentiel de la littérature sur les alternatives à la catastrophe qui vient, la santé n’est jamais mentionnée, comme si, dans ce domaine, à la différence de tous les autres, légitimité et soutenabilité n’étaient pas problématiques.

Dans un centre de traitement des déchets électroniques.

Dans un centre de traitement des déchets électroniques.

Prêter attention, prendre la mesure et redéfinir les priorités : vers un triage écologique en santé ?

Ainsi se pose la question de l’existence et de la désirabilité d’un triage « écologique » dans le champ de la santé. On l’a vu, le triage est une série d’opérations pratiques de sélection, d’affectation et d’usage des ressources destinées aux activités de prévention et de soin. Du point de vue de l’analyse, un registre particulier de triage suppose un système de catégories et de valeurs invoquées dans le choix des cibles et des outils mobilisés pour agir, par les institutions et les acteurs participant des divers mondes de la santé.

L’émergence d’un triage écologique en santé a moins d’une décennie. Celui-ci concerne principalement le champ de la santé environnementale avec son cortège de controverses publiques, de conflits d’expertise, de lobbying et de mobilisations associatives. La prise en compte du problème des perturbateurs endocriniens en est l’exemple princeps.

Les « perturbateurs endocriniens » sont des substances chimiques massivement utilisées dans l’industrie et dans la vie quotidienne, disséminées dans l’environnement, et identifiées comme interférant avec les régulations hormonales participant de l’intégrité des organismes animaux et humains. Notons que la catégorie n’est pas née, dans les années 1990, de la seule recherche académique mais de l’interaction entre des chercheurs engagés, épidémiologistes et écologistes, et des mouvements sociaux, à savoir, aux États-Unis, le mouvement pour la santé des femmes et les organisations environnementales (13). Les perturbateurs endocriniens ont donc d’emblée été identifiés comme responsables de troubles dans les écosystèmes et de troubles à la santé publique. Ces derniers concernaient, initialement, les systèmes reproducteurs et leur fonctionnement : anomalies du développement des organes reproducteurs, réduction de la qualité du sperme, précocité sexuelle chez les filles, etc. Tous les travaux sur les perturbateurs endocriniens font l’objet de controverses à répétition concernant aussi bien la nature des modèles ou des systèmes expérimentaux que les résultats obtenus avec tel ou tel produit. Il suffit de se rappeler l’ampleur et la durée des controverses sur la toxicité du bisphénol A pour le mesurer (14).

L’étendue de ces controverses a bien sûr partie liée avec les enjeux industriels afférents à l’utilisation de ces substances et le monopole d’expertise détenu par les industriels qui les produisent. Mais l’histoire de la confrontation à propos des perturbateurs endocriniens n’est pas réductible au rôle de la grande industrie chimique capitaliste. Elle tient aussi au fait que leur émergence a profondément déstabilisé l’expertise toxicologique. Les propriétés qui leur sont attribuées remettent en cause les modèles de compréhension du lien entre concentrations et effets des substances toxiques qui étaient hégémoniques dans la toxicologie, qu’elle soit académique, industrielle ou réglementaire. Avec les perturbateurs endocriniens, ces relations ne sont plus linéaires. L’impact n’augmente pas avec la dose : il peut être très grand à faible dose et diminuer ensuite ; les seuils qui fondaient la possibilité de définir des doses limites d’exposition sont souvent inexistants. Les perturbateurs endocriniens se révèlent récalcitrants au contrôle, hostiles à la mécanique bien huilée des régulations administratives.

Un quart de siècle après leur apparition, ils sont désormais associés, de façon plus ou moins forte ou déterministe, à une palette de pathologies humaines : aux troubles de la reproduction, mais aussi à l’augmentation continue de l’incidence de certains cancers, du sein en particulier, de maladies métaboliques liées aux dysfonctionnements de la thyroïde, de maladies neurocognitives résultant de perturbations des étapes précoces du développement. Le débat sur leur implication et, plus généralement, sur la part des expositions chimiques dans l’incidence croissante d’autres maladies chroniques est ouvert, mais il n’est désormais plus hétérodoxe de tenir pour acquis que les quatre familles de maladies chroniques les plus importantes en termes de « fardeau global » – les cancers, les maladies cardio-vasculaires, les maladies métaboliques et les affections respiratoires – sont en grande partie attribuables à des modifications de l’environnement, dont l’accumulation des effets de perturbation endocrinienne (15).

Enjeu majeur pour la santé publique, ils sont donc devenus des objets éco-sanitaires cibles de multiples initiatives et mobilisations visant à en contrôler les usages et les effets. Ainsi, en France, les mobilisations, en particulier celles lancées par le réseau environnement santé (RES), ont abouti à l’interdiction du bisphénol A dans les biberons puis dans les contenants alimentaires.

Quel genre de priorisation est à l’œuvre dans les arènes qui discutent de leur utilité, de leurs usages et de leurs effets sanitaires ?

Le premier niveau tient à l’évaluation de leur rôle dans telle ou telle maladie chronique, et donc à l’importance à donner à une politique de prévention prenant pour cible la réduction des expositions. Quelle hiérarchie des causes attribuables pour quelle hiérarchie des cibles ?

Le deuxième niveau concerne la généralité des perturbations endocriniennes et donc la communauté de destin entre animaux et humains créée par les expositions. Faut-il traiter différemment les effets sur la santé humaine et ceux sur les écosystèmes ? Faut-il viser les expositions résultant de l’alimentation ou celles induites par les effluents et la pollution des rivières ?

Le dernier niveau est celui de la priorisation des interventions. Quelles substances considérer, alors que la liste des perturbateurs officiellement reconnus en compte déjà des centaines ? Faut-il essayer d’obtenir leur interdiction ou, compte tenu de l’importance des besoins de certaines molécules, miser sur un usage contrôlé passant par la définition de seuils et de techniques de confinement ?

C’est sur ce dernier plan que les conflits ont eu les effets les plus originaux. Les lieux du triage des perturbateurs endocriniens se sont en effet déportés. Pour nombre d’activistes, l’interdiction par l’État était la cible privilégiée et la mise en évidence experte des risques sanitaires un point de passage obligé. Les limites d’une approche substance par substance ont conduit à redéfinir les termes de la priorisation. L’expérience du bisphénol A l’illustre parfaitement : son interdiction s’est accompagnée d’une substitution par le bisphénol C, sans changement des modes de production et des usages ; or le bisphénol C semble tout aussi voire plus dangereux que son prédécesseur. Il est donc vain de s’épuiser à obtenir des interdictions ciblées sans politique des usages et de leurs alternatives, laquelle ne peut se borner à l’appel à l’État. La mise en place d’incitations au remplacement, dans la production et la consommation, se joue aujourd’hui autant dans les villes et communautés territoriales, via leurs politiques d’achats et d’éducation, qu’au niveau du Parlement et du ministère de l’Environnement.

Au-delà de cette configuration exceptionnelle, que pourrait être un triage écologique en santé ?

Si elle en est sans doute la question centrale, précisons d’emblée que, pour être en phase avec les perspectives de l’écologie politique, la soutenabilité ne peut être réduite à la prise en compte du caractère « renouvelable » des ressources. On ne peut se contenter d’une approche purement instrumentale examinant, par exemple, combien d’énergie d’origine fossile est consommée par une activité ou combien de déchets plastiques non recyclés sont produits. Il s’agit de prêter attention aux écosystèmes et à ce qui se joue en lien avec le futur de l’ensemble de la biosphère, par exemple, lorsque les chaînes de transmission des micro-organismes changent radicalement de nature.

Deuxième précaution, la soutenabilité n’est pas une affaire malthusienne, un problème d’inadéquation entre production des ressources et croissance de la population. C’est la pire manière de poser la question des limites, car elle vise la croissance démographique dans le Sud global en écartant la signification politique de l’extraordinaire différentiel de consommation avec le Nord global. Ces inégalités sont telles que l’on parle du « facteur 32 », à savoir le ratio entre l’empreinte écologique de la consommation d’un Américain moyen et celle d’un habitant du Burkina Faso. En termes de dépenses de santé par habitant, entre les États-Unis et la République démocratique du Congo, le facteur n’est plus de 32 mais de 300 !

Troisième précaution, prêter attention aux conséquences des opérations productives ou des interventions sanitaires pour substituer des règles vertes aux règles d’or budgétaires suppose de prendre la mesure des situations. Si les analyses coûts/efficacité sont au cœur du triage économique, du côté du triage écologique ce sont les flux de matières, les analyses de cycle de vie, les calculs d’empreinte ou les niveaux d’émissions. La première évaluation des émissions de carbone de l’industrie pharmaceutique, publiée en 2019, portait sur quinze des plus grandes entreprises (les seules à avoir publié des chiffres). Elle a malgré tout permis de conclure que, contrairement aux proclamations de ces firmes censées incarner la chimie fine et propre, l’intensité d’émission du secteur équivaut à celle de l’industrie automobile ! De plus, les écarts entre entreprises sont extrêmes : Eli Lilly émettait ainsi en 2015 cinquante fois plus de carbone que Roche (16).

Introduire l’écologie dans notre panorama de la pandémopolitique ouvre donc sur deux types de questions.
Les premières, les mieux balisées, prennent en compte les liens entre crise écologique, anthropocène et santé. Ceux-ci mettent à l’agenda l’introduction de nouveaux besoins et de nouveaux critères de définition des cibles et de choix des moyens des politiques de santé (publique) pour prendre au sérieux les « externalités » sanitaires résultant de la dégradation des écosystèmes et de la biosphère. Dans cette perspective, le triage écologique est comparable au triage épidémiologique que pratique la santé publique ou à la médecine sociale axée sur la réduction des inégalités.

Plus fondamentalement, l’écologie politique interroge les pratiques de triage, leurs relations aux besoins. Admettre que les ressources sont limitées et que la croissance continue des consommations ne peut plus être l’horizon du progrès impose un réexamen décisif de la façon dont le paradigme de l’accès et la multiplication des actes ont dominé les réflexions de la gauche sur les politiques de santé. De ce point de vue, il n’existe pas de triage écologique isolé, mais plutôt un horizon de refondation du triage à partir du débat démocratique sur les besoins et les politiques de santé. Les arènes qui comptent en la matière ne sont donc pas seulement celles, classiques, des politiques publiques, mais bien celles de ce que l’on pourrait qualifier d’arènes de la démocratie éco-sociale.

Notes
1 - Les Économistes atterrés, « SARS2 et Anthropocène : significations et enjeux pour la politique publique », Mediapart, 30 avril 2020.
2 - Proposition de loi n° 3164 visant à instaurer un quota carbone individuel pour limiter l’usage de l’avion, Assemblée nationale, enregistrée le 30 juin 2020.
3 - Sarah Whitmee et alii, « Safeguarding human health in the Anthropocene epoch: report of the Rockefeller Foundation-Lancet Commission on planetary health », Lancet, n° 386, 2015, p. 1973-2028.
4 - UNEP, Convention on Biological Diversity, WHO, Connecting Global Priorities. Biodiversity and Human Health, WHO/CBD, Genève, 2015, <www.who.int/globalchange/publications/biodiversity-human-health/en>.
5 - Christoph Gradmann, « Re-Inventing Infectious Disease : Antibiotic Resistance and Drug Development at the Bayer Company 1945-1980 », Medical History, n° 60, 2016, p. 155-180 ; Scott Podolski, The Antibiotics Era. Reform, Resistance and the Pursuit of a Rational Therapeutics, Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2015.
6 - Klaas Kirchhelle, Pyrrhic Progress. The History of Antibiotics in Anglo-American Food Production, Rutgers University Press, New Brunswick, 2020.
7 - OCDE, Pharmaceutical Residues in Freshwater. Hazards and Policy Responses, OCDE, Paris, 2019, <www.oecd.org/publications/pharmaceutical-residues-in-freshwater-c936f42d-en.html>.
8 - André Gorz, Métamorphoses du travail, quête du sens, Galilée, Paris, 1988.
9 - Razmig Keucheyan, Les Besoins artificiels. Sortir du consumérisme, Zones, Paris, 2019.
10 - Agnes Heller, La Théorie des besoins chez Marx, 10-18 UGE, Paris, 1978.
11 - Idem, « Les “vrais” et les “faux” besoins », Mouvements, n° 54, 2008, p. 13-33.
12 - <https://make.org/FR-fr/consultation/le-monde-dapres/top-ideas>.
13 - Barbara Demeneix, Cocktail toxique. Comment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau, Odile Jacob, Paris, 2017 ; Nathalie Jas et Jean-Paul Gaudillière, « Perturbateurs endocriniens, expertise et régulation en France et en Amérique du Nord », Sciences sociales et santé, vol. 34, n° 3, 2016, p. 5-18.
14 - Sarah Vogel, Is it safe ? BPA and the Struggle to Define the Safety of Chemicals, University of California Press, San Francisco, 2012.
15 - Armelle Andro et Jean-Paul Gaudillière, « Trouver des systèmes de production qui respectent d’abord les plus fragiles. Entretien avec Alfred Spira », Mouvements, n° 98, 2019, p. 83-94.
16 - Lotfi Belkhir et Ahmed Elmeligi, « Carbon footprint of the global pharmaceutical industry and relative impact of its major players », Journal of Cleaner Production, n 214, 2019, p. 185-194.

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 10:05

Oui, répond l’urbaniste Jacqueline Lorthiois : au moment où le trafic aérien et l’immobilier de bureau s’effondrent, il est absurde de s’entêter à urbaniser le Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), en détruisant au passage d’excellentes terres agricoles. Tribune de Jacqueline Lorthiois, urbaniste, parue le 11 février sur L’Obs. Lire aussi Une nouvelle ZAD près de chez vous, et par la même auteure, le bétisier d'Europacity, en plusieurs épisodes Le bêtisier d'Europacity, 5 : à quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ? ...

Le triangle, lieu de la future gare du Grand Paris Express à Gonesse !

Le triangle, lieu de la future gare du Grand Paris Express à Gonesse !

Dimanche, une ZAD (zone à défendre) a été créée sur le Triangle de Gonesse, vaste zone agricole située à l’ouest de Roissy, dans le Val-d’Oise. Les zadistes s’opposent à la construction d’une gare en plein champ, ne desservant aucune habitation et dont la seule utilité sera d’amorcer l’urbanisation de ces terres pourtant connues pour être particulièrement fertiles.

Devant l’entêtement des élus locaux et de la Société du Grand Paris (SGP), face aux atermoiements de la justice et au silence du gouvernement, un certain nombre de militants ont décidé d’occuper le site. Et voici pourquoi, selon nous, ils ont raison de vouloir stopper la stratégie d’aménagement à l’œuvre sur ce territoire.

1. L’obsession des grands aménagements

Le bassin de Roissy est un cas d’école. Depuis les années 1970, les acteurs locaux poursuivent l’objectif obsessionnel d’y attirer force activités et équipements, promettant des retombées d’emplois et de richesses économiques mirifiques. Encore aujourd’hui, sont projetés deux « grands projets inutiles ». D’une part, sur le Triangle de Gonesse, la création d’une zone d’aménagement concertée (ZAC) de 280 hectares couplée à une gare de la ligne 17 Nord, prévue par le Grand Paris. Et d’autre part, un nouveau terminal T4 de l’aéroport de Roissy, censé passer de 70 à 120 millions de passagers par an.

La fièvre bâtisseuse dont le Triangle de Gonesse est l’objet est d’autant plus paradoxale que le site – coincé entre les aéroports du Bourget et de Roissy – est interdit à l’habitat. Cet obstacle majeur n’a pas découragé les élus, en vingt ans, de postuler pour les candidatures les plus extravagantes : Stade de France, Roland-Garros, circuit de Formule 1, technopôle, EuropaCity, gare et ligne du Grand Paris Express, Exposition universelle… Et dernière lubie : démarrer une zone d’activités de 100 hectares agrémentée d’une gare de métro en plein champ, alors que le pôle de Roissy est à l’arrêt à 75 % et que la demande de l’immobilier d’entreprises s’est effondrée.

2. Des grands projets inutiles aux habitants

A chaque fois, élus, aménageurs et promoteurs font miroiter de juteuses retombées économiques, reposant sur des estimations hasardeuses. Dès 1974 à l’ouverture de l’aéroport, les communes du Val-d’Oise se sont lancées dans une course éperdue à la bétonisation, pour bénéficier de la prétendue « manne des emplois » engendrés par le dynamisme présumé du pôle. Mais les promesses n’ont jamais été tenues. Roissy en 1975 comptabilisait 18 000 emplois, au lieu des 70 000 escomptés ; en 2013, le centre commercial Aéroville situé sur la plateforme n’a créé que 1 600 postes contre 2 700 annoncés. Et lors du débat public de 2016, la direction d’EuropaCity a dû réviser de moitié les effectifs prétendus : parti de 24 400, le nombre des créations d’emplois a peu à peu fondu et, en intégrant les postes supprimés ailleurs, le solde net oscillait dans une fourchette allant de 500 à 8 100 emplois.

Mais l’essentiel est ailleurs : même si les activités implantées créent en effet un certain nombre de postes, ceux-ci bénéficient très faiblement à la main-d’œuvre locale. L’exemple de l’aéroport de Roissy en apporte la preuve flagrante : seuls 6,2 % des actifs de son bassin y travaillent. En revanche, le site recrute sur une aire gigantesque, qui comprend toute l’Île-de-France, mais aussi l’Oise et l’Aisne. En réalité, le pôle de Roissy ne sera jamais attractif pour son bassin de proximité : l’ultra-spécialisation de ses activités ne génère qu’une palette très étroite de professions et métiers (300 à 500 sur la plateforme, contre 10 000 répertoriés en France). Les habitants des environs de Roissy ne peuvent pas devenir tous contrôleurs du ciel. De plus, ces filières (transport aérien, commerce international, tourisme) sont très dépendantes de la conjoncture extérieure, dont on découvre la fragilité avec la pandémie.

3. La surenchère misérabiliste des élus et acteurs économiques

Depuis des décennies, les décideurs locaux dramatisent la situation sociale du territoire pour justifier leur volonté aveugle d’urbaniser, allant jusqu’à gonfler les statistiques du chômage. En témoigne un communiqué de la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) Paris Île-de-France paru cet automne : « Le taux de chômage du Grand Roissy monte jusqu’à 30 %. » C’est faux ! L’Insee indique un taux de chômage de 17,8 % (moyenne nationale : 13,6 %). Même constat dans une tribune des acteurs économiques du Val-d’Oise : « Un taux de chômage chez les jeunes avoisinant les 40 % dans certains quartiers. » Faux encore : l’Insee comptabilise pour l’agglomération Roissy-Pays de France 48 144 habitants de 15 à 24 ans, dont 5 960 chômeurs, soit 12,3 % de la population jeune. Taux à peine supérieur dans un quartier très sensible de Villiers-le-Bel : 899 habitants de 15-24 ans, dont 122 chômeurs, soit 13,5 % de la population jeune.

4. Prendre ses distances avec les pompiers pyromanes

Dans le bassin de Roissy, la perte de qualité urbaine agit comme un repoussoir des classes moyennes. BruitParif a démontré que la pollution sonore faisait perdre 28 mois de vie en bonne santé à un million de riverains. L’accumulation désordonnée de zones d’activités, les réseaux de transports saturés, les nuisances des deux aéroports… ont segmenté le territoire et accéléré la disparition d’espaces de nature. Avec un tel cadre de vie, seules les populations modestes restent là, par défaut. Dès qu’elles grimpent dans l’échelle sociale, elles fuient l’hostilité du site, aussitôt remplacées par de nouveaux arrivants en galère.

Sacrifier les populations locales, au nom d’une attractivité illusoire du territoire est une impasse écologique, socio-économique et bien entendu politique. On voudrait nous faire croire que la pauvreté du bassin justifie l’urbanisation, alors que c’est elle qui a engendré l’appauvrissement dont le territoire ne parvient plus à sortir. Quelle légitimité possèdent les bétonneurs, pleurant misère auprès des pouvoirs publics et réclamant les « milliards » d’investissements et les milliers d’emplois auxquels le Bassin aurait droit ? Comment confier l’avenir des populations locales à de tels pompiers pyromanes ?

Les zadistes de Gonesse ont-ils raison de s’opposer à une gare en plein champ ?

5. S’affranchir des stratégies territoriales « dépassées »

En annonçant l’abandon d’EuropaCity, Emmanuel Macron avait parlé d’un projet « daté » et « dépassé » : il parlait d’or ! De plus en plus s’exprime dans la société civile le rejet grandissant d’une politique territoriale descendante, remplissant progressivement tous les espaces de respiration d’une agglomération tentaculaire. La crise brutale que nous traversons a ringardisé les recettes quantitatives de « la vie d’avant » et leurs porteurs. A Roissy, la zone aéroportuaire est frappée de léthargie, les chantiers des centres d’affaires (International Center, Roissy Tech, Aérolians) sont en suspens et les avions cloués au sol. Il est urgent de mettre à profit ce temps d’arrêt pour inventer les alternatives de « la vie d’après ». Les activités riches en emplois doivent être au cœur des villes, là où sont les habitants. Il faut y reconstituer un tissu vivant d’artisanat et petits commerces, de services aux populations et d’emplois publics et associatifs. Seule la restauration du cadre de vie peut générer chez les résidents un sentiment d’appartenance à une « communauté de destin », qui permette de recréer des liens sociaux et de rebâtir une économie locale prospère.

Quant à la galère des transports, à quoi bon rajouter une offre supplémentaire ? Un nouveau métro ne peut servir d’alibi à une stratégie régionale inégalitaire qui concentre les richesses économiques sur quelques pôles et déplace les « premiers de corvée ». Qu’est-ce qui justifie qu’un actif de Villiers-le-Bel passe l’équivalent de sept ans de travail supplémentaire en temps perdu dans les bus et RER ? Vivre, travailler, se détendre « au pays », dans son bassin de proximité n’est pas un slogan réservé aux paysans du Larzac. Le meilleur transport est celui qu’on évite.

6. Recoudre le beau « Pays de France »

Il s’agit d’une région naturelle constituée de terres d’une richesse agricole exceptionnelle. Historiquement, c’est la fonction nourricière de ce territoire qui a permis au modeste roi de France d’étendre sa puissance. C’est ainsi que le petit Pays de France a donné son nom à la nation : un tel patrimoine national doit être préservé. Aujourd’hui, le constat est sévère : l’Île-de-France ne produit que quelques pourcents de son alimentation. Je propose d’inverser la question habituelle des aménageurs. Au lieu de « Quel projet d’urbanisation pour le Triangle de Gonesse ? », mieux vaudrait « Où localiser la fonction alimentaire de l’Île-de-France ? » Réponse sans appel : « Évidemment sur les meilleures terres » ! Malheureusement, l’organisation de l’espace dépend de schémas d’urbanisme et autres PLU… orchestrés par des organismes – le plus souvent publics, censés porter l’intérêt général – dont les budgets reposent sur la spéculation foncière, dans un contexte où l’hectare d’un limon millénaire vaut moins cher que l’hectare de friche industrielle.

Faire de l’aéroport de Roissy – l’équipement le plus nuisant d’Île-de-France après le boulevard périphérique – le moteur du développement du Pays de France est un non-sens. Quelle signification du concept de « Grand Roissy », qui rattache 711 000 habitants à Roissy-en-France (2 900 âmes) ? Il faut saisir l’occasion de la crise du transport aérien pour reconstituer un projet interdépartemental, recousant les trois morceaux artificiellement segmentés de l’Est-95, de l’agglomération de Terres d’envol (93) et du nord-ouest seine-et-marnais.

7. Valoriser les terres agricoles

Au sein d’un « bassin du Pays de France » reconfiguré, il existe un site privilégié – le Triangle de Gonesse – qui doit à son enclavement d’avoir été préservé. Peu propice à l’occupation humaine, il est au contraire très habité par des milliers d’espèces végétales et animales, qui ne demandent qu’à y prospérer. Le projet agri-urbain Carma est candidat pour valoriser ces terres agricoles, réduire notre dépendance alimentaire, piéger le carbone, préserver la biodiversité et protéger nos paysages. Son démarrage rapide sur le Triangle pourrait constituer un levier pour repenser les pratiques agricoles d’Ile-de-France. Mais il faut que l’Etat, après l’abandon d’EuropaCity, prenne la décision qui s’impose, assurant les conditions d’éclosion d’un Grand Projet Utile de Territoire, qui réconcilie petite et grande couronne, ville et campagne, emploi et habitat.

Jacqueline Lorthiois est urbaniste, socioéconomiste et cofondatrice du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG).

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 14:22

Une occupation a démarré sur le triangle de Gonesse dimanche 7 février pour empêcher la construction d’une gare du Grand Paris. Des collectifs protestent contre les « saccages » que vont causer les Jeux olympiques de 2024. Ces luttes ont en commun la défense de terres contre des projets d’aménagement. D'après le collectif OUI aux terres de Gonesse et Jade Lindgaard pour Mediapart le 8 février 2021. Lire aussi Pour le projet CARMA contre la reprise des travaux de la gare "Triangle de Gonesse", Le gouvernement abandonne Europacity, pas l’artificialisation des terres agricoles et Les opposants à EuropaCity occupent le triangle de Gonesse et continuent à bloquer les travaux de la future gare.

Une nouvelle ZAD près de chez vous

OCCUPATION
DU TRIANGLE DE GONESSE

Dans la course de vitesse entre les 9000 signataires du Serment du Triangle qui se sont engagés à protéger les terres du Triangle de Gonesse contre toute tentative d'artificialisation et de destruction, et la Société du Grand Paris qui veut bétonner à tout prix en construisant une gare au milieu des champs, sans le moindre projet utile justifiant l'artificialisation définitive de terres parmi les plus fertiles d'Europe, nous avons décidé de monter d'un cran dans l'action que nous menons depuis plusieurs années, en occupant le Triangle.

Rejoignez nous nombreux !

Il est encore temps d'éviter le pire, de se mettre autour d'une table pour discuter de l'avenir.

Le Triangle nous protège des canicules et peut nous nourrir.
Nous le défendrons jusqu'au bout !

 

POUR SAUVER LES TERRES AGRICOLES DU TRIANGLE DE GONESSE
le CPTG appelle toustes à exprimer leur indignation et leur détermination
à préserver ces terres nourricières, en signant le « Serment du Triangle » 

Le Serment est mis sous la forme d’une pétition signable sur le site de l’association « Agir Pour l’Environnement » : https://sermentdutriangle.agirpourlenvironnement.org

Contacts Presse 

CPTG    : Bernard LOUP                               06 76 90 11 62 ouiauxterresdegonesse@gmail.com      ouiauxterresdegonesse.fr

CARMA  : Alice LEROY                              06 03 95 31 43

groupementcarma@gmail.com                 carmapaysdefrance.com

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 8 février 2021 (photo DR)

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 8 février 2021 (photo DR)

Un brasero, des cabanes en cagettes, des pousses de bambous pour les décorer, un barnum pour s’abriter, une banderole « Oui aux terres de Gonesse. Résistance », des tentes et des bottes maculées de boue : une occupation du triangle de Gonesse (Val-d’Oise) a démarré au petit matin dimanche 7 février. Il y a même du papier peint à motif floral dans les toilettes sèches. Une quinzaine de personnes y ont passé la nuit, entre dimanche et lundi, selon un occupant.

Une petite centaine de personnes s’y affairaient à la mi-journée, dimanche : construction de cabanes et d’une cuisine, point juridique, info sur les passages de la police – déjà à cinq reprises en début d’après-midi. Juché sur un tas de poutres, Sylvain, du collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), lit la déclaration d’occupation : « Nous avons décidé de monter d’un cran dans l’action que nous menons depuis plusieurs années en occupant le triangle. Rejoignez-nous nombreux-ses, il est encore temps de se mettre autour d’une table pour discuter de l’avenir. Le triangle nous protège des canicules et peut nous nourrir. Nous le défendrons jusqu’au bout. » Une femme bombe « ZAD » à la peinture jaune sur les barrières qui entourent le terrain : une friche, qui sert de zone de stockage à une entreprise de BTP, où les travaux de la ligne 17 nord du métro du Grand Paris doivent démarrer d’un jour à l’autre.

Les occupant·e·s demandent l’abandon de la gare « Triangle de Gonesse », car elle est prévue en plein champ, menace plusieurs hectares de terres agricoles et marquerait le départ de l’artificialisation de ces 280 hectares de terres. La friche occupée par la ZAD du triangle de Gonesse appartient à l’EPFIF, l’agence foncière de la région Île-de-France, d’après le CPTG.

Le collectif n’est pas à l’origine de l’occupation mais la soutient, explique Bernard Loup, son co-fondateur : « On a toujours dit qu’on ne savait pas occuper mais que si des personnes le faisaient, on les soutiendrait. Ici c’est une zone à défendre. C’est incompréhensible d’en arriver là, à occuper ce terrain, alors que la société du Grand Paris ne veut même pas de cette gare. Le problème, c’est le gouvernement qui ne décide pas quoi faire. » Sollicités par Mediapart dimanche après-midi, les services de Matignon et du ministère de la transition écologique n’ont pas réagi.

« C’est un lieu emblématique et un moment stratégique, explique Aline, artiste, qui s’apprête à passer la nuit sur place. C’est une bataille juridique ancienne, une victoire contre EuropaCity, il y a un vrai contre-projet, ces terres ont une qualité particulière. On n’est pas là par idéologie. » Tout en parlant, elle cloue des planches pour consolider les toilettes sèches en construction à l’arrière du terrain. « Le gouvernement ne donne pas de réponse ? On restera là jusqu’à l’abandon de la gare. »

Jérémie, 30 ans, intermittent du spectacle, va, lui aussi, dormir sur le triangle, malgré le froid et la neige, pour s’opposer à « la destruction de la nature par des projets qui servent le capital ». Pour lui, « c’est bien d’occuper le terrain. Ça fait longtemps qu’on dit que le jour où y aura besoin, on sera là. C’est ce moment-là ». Il s’implique dans la lutte du triangle depuis un peu plus d’un an. Un mouvement accueillant, « ouvert à tout le monde ». Et en période de confinement, il a du temps : « L’État fait en sorte que je ne travaille pas. Donc je suis là. »

Sylvain, du CPTG, s’enthousiasme : « Je crois que c’est la première ZAD en Île-de-France. C’est les 150 ans de la Commune cette année. Si on peut les fêter ici, c’est cool. Mais y aura besoin de beaucoup de monde. »

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 7 février 2021 (photo JL)

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 7 février 2021 (photo JL)

La veille, à Paris, une bonne centaine de personnes s’était rassemblée sur le parvis de l’Hôtel de Ville pour dénoncer les « saccages » des Jeux olympiques de 2024 : destruction de jardins ouvriers à Aubervilliers, construction d’un échangeur autoroutier à proximité d’un groupe scolaire, création d’un quartier sur le parc de la Courneuve. Sous la pluie gelée qui tombe drue sur les visages et les mains, une militante du collectif de défense des jardins des Vertus, à Aubervilliers, déclare : « On ne laissera pas détruire 450 arbres fruitiers. Ils nous sous-estiment. On compte sur vous pour bloquer les bulldozers ! »

Sur les bords de la Loire, en face de la raffinerie de Donges, le site de la zone industrielle du Carnet (Loire-Atlantique) est occupé par une ZAD depuis août dernier. Barricades et cabanes ont essaimé sur l’asphalte d’un parc technologique, où une éolienne géante surplombe l’estuaire, « contre l’industrialisation massive ». À Bure (Meuse), une nouvelle génération féministe, queer et intersectionnelle, redonne du souffle à la lutte antinucléaire et au rejet du centre d’enfouissement de déchets nucléaires, Cigéo. À l’automne 2020, des militant·e·s d’X/R ont tenté d’occuper le plateau de Saclay (Essonne) pour empêcher l’artificialisation de terres agricoles, via notamment une gare du Grand Paris.

Une écologie du rapport de force

Toutes ces luttes ont en commun la défense de terres – agricoles, nourricières ou en plus ou moins libre évolution – contre des projets d’aménagement. En réaction contre les discours creux et abstraits du gouvernement sur le climat, des personnes de générations et activités diverses défendent une vision concrète et matérielle de l’écologie, qui se soucie de chaque hectare condamné à la bétonisation, s’attache au sol, veut se défendre contre la saturation de l’air par des polluants toxiques. Elles tirent d’autres leçons du Covid que celles du philosophe Bruno Latour, qui encourage à se sentir « terrestre », à « atterrir », c’est-à-dire à « se localiser » et à accepter de se sentir vulnérables, tout en se reliant à l’écosystème du vivant, dans une continuité vitale et incommensurable.

Pour ces collectifs en lutte, les fronts sont plus spécifiques et bien plus rudes que le tableau dessiné par les anthropologues et philosophes qui concentrent leurs pensées sur les relations entre humains et non-humains, et qui, par leur point de vue général, peuvent sembler surplomber le chaos du monde. Depuis le triangle de Gonesse, Le Carnet, la forêt de Roybon, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou les collectifs anti-saccages des JO, il y a des ennemis à combattre. C’est une écologie du rapport de force, et de la rupture, en porte-à-faux avec le discours de la transition écologique, de l’économie circulaire, du verdissement de l’activité et du développement durable. « À quoi ça sert de créer un jardin partagé dans un quartier quand cent autres sont ensevelis sous le béton ? demandait un militant associatif en quartier populaire, le 17 janvier, lors d’un rassemblement sur le triangle de Gonesse. « Le Grand Paris et les JO 2024 sont nos ennemis. Nous sommes contre la bétonisation et la spéculation immobilière. On veut transformer nos villes, vivre autrement. C’est ça, la véritable écologie », expliquait Samuel, de l’Autre Champ, une association de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis) qui s’occupe de jardins partagés et de cinéma.

« La concentration de moyens en Île-de-France dépossède les autres régions. Ce n’est pas juste. Contre cela, il faut défendre l’égalité territoriale et la résilience alimentaire. Il faut travailler chacun sur son territoire mais ensemble », dénonçait de son côté Sabrina, du collectif Cessez la ligne 18, à Saclay.

Devant la mairie de Paris, le 6 février, Saccage 2024 a dénoncé l’extractivisme symbolique de la capitale. C’est une nouvelle forme de critique des Jeux olympiques, qui porte sur leur « héritage » urbanistique. Les Jeux s’intitulent « Paris 2024 », profitent au rayonnement de la capitale. Mais par les quartiers qu’ils vont créer, à Saint-Denis et Dugny (Seine-Saint-Denis), ils vont accentuer la densification de zones déjà saturées de pollutions et de béton.

Le monde paysan voit partir chaque année des milliers d’hectares à l’agrandissement d’exploitations agricoles déjà trop vastes pour échapper au productivisme. L’agriculture biologique ne représente que 10 % de la surface agricole en France. La financiarisation du foncier agricole et l’essor des méthaniseurs éloignent toujours plus la culture des terres de l’activité vivrière, au profit de fermes et champs transformés en véritables usines. Or ces lobbies ont l’oreille du pouvoir politique, comme en témoigne la parution le 6 février de l’arrêté gouvernemental autorisant la mise sur le marché et l’utilisation de semences de betteraves à sucre enrobées d’insecticides néonicotinoïdes.

Face à ces contradictions entre les discours et les actes des institutions, ces mobilisations défendent un réalisme exigeant, qui ne craint pas d’emprunter des formes contestataires. Parmi eux, on retrouve beaucoup de jeunes qui ont marché pour le climat en 2018 et 2019, dans le sillage de Greta Thunberg. Ils et elles se disent désabusé·e·s par les mensonges et les entourloupes des ministres et du chef de l’État, qui présentent cette semaine une loi climatique au rabais par rapport aux demandes de la convention citoyenne pour le climat. Pour cette génération, les banderoles et les slogans en manifs ne suffisent plus. Il leur faut arrêter la machine qui détruit le vivant.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 13:44

Les écologues François Ramade et Annik Schnitzler dressent un portrait accablant de la gestion des bois et forêts périurbains par l’Office national des forêts, qui privilégie une productivité à court terme au détriment de la biodiversité.  Tribune publiée dans Le Monde le 6 février 2021. Lire aussi La nature entre protectionnisme et extractivisme – une leçon de Joëlle Zask, Plantation Rébellion contre la déforestation mondialeLes forêts françaises attaquées par la sécheresse et Le Temps des forêts » : l’exploitation de la forêt est entrée dans la démesure.

Photographie de la Forêt de l'abbaye de la Crête en Haute Marne en France (licence Creative Commons, Ardennes WV Banner

Photographie de la Forêt de l'abbaye de la Crête en Haute Marne en France (licence Creative Commons, Ardennes WV Banner

En dépit des déclarations répétées de l’Office national des forêts (ONF) sur sa prise en compte des impératifs de préservation des écosystèmes forestiers, force est de noter que cet organisme public n’a pas changé de stratégie depuis des décennies. Les constats effectués dans les habitats forestiers français, en particulier dans les bois et forêts périurbains comme ceux d’Île-de-France, démontrent que l’ONF persiste dans une gestion « productiviste » et à courte vue des forêts, fondée sur la seule exploitation des ressources en bois commercialisable (vente de bois d’ameublement, de construction et de chauffe).

Pour répondre aux demandes de l’État et aux objectifs financiers qui lui sont fixés par les ministères de l’agriculture et des finances, il continue à considérer les forêts comme des champs d’arbres, à l’image des champs de maïs. Il persévère dans la recherche exclusive des rendements maximum à l’hectare, quels qu’en soient les conséquences biologiques et les effets à long terme – la responsabilité de l’État se trouvant ainsi engagée.

Les bois et forêts périurbains, poumons vitaux des villes, qui permettent des échappées de plus en plus nécessaires aux citadins, tant sur le plan des loisirs que sanitaire, sont le signe peut-être le plus alarmant du désastre en cours. Pour prendre un exemple, si les coupes rases d’arbres dans la forêt domaniale de la Malmaison/bois de Saint-Cucufa (Hauts-de-Seine), sous l’égide de l’ONF, peuvent être jugées peu significatives en raison de leur surface encore limitée (3 ha, sur 6 annoncés), elles soulèvent en fait des problèmes majeurs. En effet, des chênes parfois centenaires, en parfaite santé, y sont abattus au prétexte que certains châtaigniers sont atteints par la maladie de l’encre, et d’énormes engins, qui tassent les sols de façon irréversible, rasent sur leur passage tous types de troncs.

Abattages à grande vitesse

Ces abattages qui ignorent les obligations mises par le législateur à un développement durable (en particulier la loi 1086 de 2016) et sont effectués discrètement, à grande vitesse (parfois sous-traités à des sociétés non professionnelles de droit étranger), peuvent légitimement conduire les Franciliens et futurs habitants du Grand Paris à s’alarmer.

Durant des décennies, l’ONF a pratiqué le remplacement quasi systématique d’arbres feuillus par des résineux. Ont été ainsi détruits de magnifiques boisements au profit de conifères dont la croissance est rapide et donc la productivité nettement plus élevée à l’hectare. Ces résineux, qui ne sont pas à leur place du point de vue écologique, sont fragiles, sensibles aux attaques parasitaires, et leur litière est facilement inflammable, acidifiée, tandis que sa faune est moins diverse que celle des forêts feuillues originelles.

Par ailleurs, le mode d’exploitation n’a pas changé : coupes rases et coupes « blanches » (non sélectives, toutes espèces d’arbres confondues), intervention d’engins lourds pour le débardage, replantation (non systématique, du reste !) de jeunes arbres de même espèce et du même âge…

Pire encore, un vaste programme de replantation des forêts françaises domaniales est lancé depuis peu : 50 millions d’arbres à planter, 45 000 ha à reboiser, 200 millions d’euros, 3 % des surfaces forestières. La cinquantaine d’espèces choisies provient d’Europe et de plus loin : sapins de Céphalonie, cèdres de l’Atlas…, même séquoias ! Certaines (robinier, pin noir) sont de caractère très invasif.

L’artificialisation – à finalité commerciale – se poursuit donc, de manière plus radicale. Elle sera lourde de conséquences pour les oiseaux, insectes, végétaux et champignons des sous-bois. Elle provoquera une baisse de la fertilité des sols et donc de la productivité, un accroissement de la vulnérabilité des arbres aux insectes ravageurs et aux maladies, processus aggravés par le changement climatique.

Toutes ces pratiques sont à l’opposé des enseignements de l’écologie dans laquelle excellent pourtant les écologues forestiers français (dont certains se trouvent à l’ONF…). Voici des décennies que les associations nationales de protection de la nature ont dû débattre et polémiquer avec les instances nationales à ce sujet. En 1964, Edgard Pisani, ministre de l’agriculture, ne disait-il pas déjà : « La forêt perd toujours les arbitrages budgétaires » ?

Des méthodes d’exploitation scientifiquement fondées impliqueraient que l’ONF change radicalement certaines de ses pratiques, conformément à ses propres engagements. La finalité devrait être un état d’équilibre des forêts domaniales et communales dont cet organisme est chargé, la restauration de la biodiversité et le retour des micro-habitats de nombre d’espèces actuellement en danger. Des coupes sélectives et le maintien d’un nombre important d’arbres anciens ou morts préserveraient la structure forestière variée. Il est temps de prendre en compte l’absolue nécessité de conserver la naturalité des forêts.

Trouées inesthétiques et dévastatrices

L’ONF devrait mettre en pratique les engagements internationaux pris par la France et renouvelés dans les récentes déclarations officielles, en faveur de la conservation de la naturalité des forêts et de leur biodiversité. Cela impliquerait que soient mises en réserve naturelle des surfaces significatives de boisements. Sur ce point encore, le bilan national est bien médiocre en comparaison de celui de pays voisins comme l’Allemagne.

Seuls quelques pour mille des surfaces de forêts gérées par l’ONF bénéficient du statut d’« aire protégée », alors que l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a depuis longtemps établi pour l’ensemble du monde que 10 % de la surface de chaque type d’écosystème soit mis en réserve, l’optimum étant de 20 % ! Il appartiendrait aussi à l’ONF de prendre en considération le rôle récréatif de ces forêts, parfaitement compatible avec leur mise en réserve naturelle – à la différence des coupes actuelles, qui créent des trouées inesthétiques et dévastatrices.

Il apparaît impératif que l’ONF – pris dans les injonctions contradictoires de l’État lui assignant à la fois des obligations financières et le respect de la biodiversité – intègre, au-delà de la mission qui lui est assignée de production de bois à des fins commerciales, les exigences de conservation de nos écosystèmes forestiers. Enfin, il serait nécessaire qu’il privilégie, dans une première étape, les bois et forêts périurbains qui devraient bénéficier d’une stricte protection et ne plus être exploitées. Cesser l’abattage abusif des arbres dans ces milieux serait un signe positif et un espoir pour tous.

François Ramade est professeur honoraire d’écologie à l’université Paris-Saclay, président d’honneur de la Société nationale de protection de la nature ;

Annik Schnitzler est ancienne professeure d’écologie à l’université de Lorraine, spécialiste de l’étude de la dynamique des écosystèmes forestiers.

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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 10:46

La décision de #LAffaireDuSiecle vient d'être rendue mercredi 3 février : c'est une victoire historique et un très grand jour pour la justice climatique ! La justice reconnaît pour la première fois que l’État a commis une « faute » en se montrant incapable de tenir ses engagements de réduction des gaz à effet de serre. L’État est jugé responsable de son inaction climatique ! C’est grâce à vous, nous toutes et tous - Merci ! D'après Notre affaire à tous et Le Monde le 3 février 2021. Lire aussi La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiques, L’Affaire du Siècle répond aux arguments de l’État et Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle.

« Une victoire historique pour le climat. » C’est peu dire que le jugement rendu mercredi 3 février par le tribunal administratif de Paris a donné satisfaction aux associations de défense de l’environnement et à leurs avocats. Deux ans après avoir recueilli plus de 2 millions de signatures en moins d’un mois – une mobilisation sans précédent en France –, pour dénoncer l’« inaction climatique » de l’État, « L’affaire du siècle » avait rendez-vous avec la justice. Les quatre ONG à l’origine de la pétition (Notre affaire à tous, Greenpeace, Oxfam et la Fondation Nicolas Hulot) avaient déposé en mars 2019 un recours devant le tribunal administratif de Paris pour « carence fautive » de l’État.

A l’issue de ce « premier grand procès climatique en France » – comme l’avait qualifié la rapporteure publique dans ses conclusions lors de l’audience du 14 janvier –, la justice reconnaît pour la première fois que l’État a commis une « faute » en se montrant incapable de tenir ses engagements de réduction des gaz à effet de serre. Pour rappel, la France s’est engagée à diminuer ses émissions de 40 % d’ici à 2030 par rapport au niveau de 1990 et à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Le tribunal a condamné l’État à verser un euro symbolique aux associations requérantes pour « le préjudice moral » résultant de « ses carences fautives dans le respect de ses engagements en matière de lutte contre le réchauffement climatique ».

Préjudice écologique

La France n’est en effet pas sur la bonne trajectoire. Dans son rapport annuel, publié en juillet 2020, le Haut Conseil pour le climat juge sévèrement la politique du gouvernement : « Les actions climatiques ne sont pas à la hauteur des enjeux ni des objectifs. » Ainsi, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 0,9 % entre 2018 et 2019, alors que le rythme devrait être d’une diminution annuelle de 1,5 %, et de 3,2 % à partir de 2025 pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Et encore ces objectifs ont été revus depuis à la baisse par le gouvernement, contre l’avis du Haut Conseil.

Pour Clémentine Baldon, l’avocate de la Fondation Nicolas Hulot, le jugement du tribunal administratif de Paris est « révolutionnaire » à plus d’un titre : parce qu’il reconnaît la « responsabilité de l’Etat » dans la crise climatique, que son « inaction » sera désormais « illégale » et considérée comme la cause d’un « préjudice écologique ».

Dans un deuxième jugement, le tribunal pourrait ordonner au gouvernement de revoir sa copie pour réduire effectivement les émissions de gaz à effet de serre

Pour la première fois, le juge administratif a reconnu l’existence d’un préjudice écologique – caractérisé par une modification de la composition de l’atmosphère liée à un surplus d’émissions de gaz à effet de serre –, et le fait que l’Etat devait être regardé comme responsable d’une partie de ce préjudice dès lors qu’il n’avait pas respecté ses engagements en matière de réduction des émissions. Jusqu’à présent, seul le juge judiciaire avait reconnu ce préjudice – dans l’arrêt « Erika » –, qui a ensuite été consacré dans la loi biodiversité de 2016.

Mais le tribunal a rejeté la demande d’indemnisation financière de ce préjudice écologique, au motif que les associations requérantes n’ont pas démontré qu’il était impossible de le réparer en nature. Il a toutefois considéré qu’elles étaient fondées à demander la réparation en nature. Afin de déterminer les mesures devant être ordonnées à l’Etat pour réparer le préjudice causé ou prévenir son aggravation, les juges ont prononcé un supplément d’instruction, assorti d’un délai de deux mois. Dans un deuxième jugement, le tribunal pourrait ainsi ordonner au gouvernement de revoir sa copie pour réduire effectivement les émissions de gaz à effet de serre.

Dans le prolongement du Conseil d’État

La justice s’inscrit ici dans le prolongement de la décision, tout aussi inédite, rendue le 19 novembre 2020 par le Conseil d’Etat. Dans un autre recours visant l’inaction climatique de l’Etat, déposé cette fois par la ville de Grande-Synthe (Nord), la plus haute juridiction administrative a fixé un ultimatum à l’exécutif en lui donnant trois mois pour « justifier que la trajectoire de réduction à horizon 2030 pourra être respectée ».

« Cette reconnaissance de l’obligation pour l’État de réparer le préjudice écologique est une avancée, estime Julien Bétaille, maître de conférences en droit public à l’université Toulouse-1 Capitole. Mais il faudra qu’elle soit confirmée, par une décision du Conseil d’État, et surtout appliquée, c’est-à-dire qu’un juge prononce une obligation de réparation. » A ce titre, le spécialiste du droit de l’environnement estime que les associations auraient dû proposer une « évaluation sérieuse » du préjudice écologique et non se contenter de demander sa réparation à hauteur de 1 euro, « sans décrire et évaluer précisément la substance de ce préjudice ».

La reconnaissance d’une faute de l’État ouvre-t-elle la voie à des actions en justice de victimes du dérèglement climatique ? « Oui, des individus pourraient demander la réparation de divers types de préjudices climatiques devant les tribunaux, répond Julien Bétaille. Mais attention, il faudrait calculer la contribution de l’État français à ce préjudice, l’insuffisance de son action n’étant pas la seule cause des changements climatiques. » Dans les dossiers de pollution de l’air, où la justice a aussi retenu la faute de l’État, les victimes n’ont jusqu’ici jamais obtenu réparation.

Cette pression exercée devant les tribunaux pourrait-elle, comme l’espèrent les ONG, modifier le rapport de force politique au moment où le projet de loi issu des propositions de la convention citoyenne pour le climat doit être présenté en conseil des ministres, le 10 février, avant d’être débattu au Parlement à partir de fin mars ? Ce texte n’est pas à la hauteur des objectifs climatiques de la France, selon le Conseil économique, social et environnemental et le Conseil national de la transition écologique.

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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 09:06

Météo-France a produit de nouvelles projections climatiques de référence en France. Les températures risquent d’augmenter très fortement d’ici à 2100 en cas d’émissions non contrôlées. La France pourrait subir un climat extrême. Ce nouveau jeu de projections à l’échelle des régions métropolitaines est disponible sur le site DRIAS http://www.drias-climat.fr/. D’après Météo-France et Audrey Garric pour Le Monde le 1er février 2021. Lire aussi Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle, La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiquesAlerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre.

Le rapport de Météo-France éclaire le climat en France jusqu’en 2100

Des pics de température frôlant les 50 °C, des vagues de chaleur longues et intenses, des nuits tropicales… C’est la surchauffe que connaîtra la France à la fin du siècle si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas drastiquement réduites. Voilà la partie la plus alarmante des nouvelles projections climatiques pour la métropole au XXIe siècle publiées par Météo France, lundi 1er février.

Pour réaliser ce travail, Météo France a sélectionné et analysé trente simulations du climat futur faites sur l’Europe, en collaboration avec l’Institut Pierre Simon Laplace (IPSL) et le Centre européen de recherche et de formation avancée en calcul scientifique (Cerfacs). Il en résulte un vaste jeu de données, intitulé Drias, brossant les possibles du climat en France métropolitaine pour trois périodes (2021-2050, 2041-2070 et 2071-2100) en fonction de trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre.

Le premier prévoit des rejets carbonés qui décroissent très rapidement pour atteindre la neutralité carbone vers 2070 (scénario intitulé RCP 2.6). Le deuxième modélise des émissions qui continuent de croître avant de diminuer à partir du milieu du siècle (RCP 4.5). Dans le troisième, les émissions augmentent de manière ininterrompue (RCP 8.5). Ces résultats mettent à jour le précédent jeu de données, qui datait de 2014.

« Dans les deux ou trois prochaines décennies, le futur est déjà écrit : le réchauffement va se poursuivre [du fait de l’inertie de la machine climatique], indique Jean-Michel Soubeyroux, directeur adjoint de la climatologie à Météo France et coordinateur du rapport Drias. Mais, à partir de 2040-2050, tout est possible. Cela dépend de nos actions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Soit le réchauffement s’atténue, soit on va arriver à un climat très éloigné de celui qu’on connaît actuellement en France. » Un saut vers l’inconnu, dans un climat jamais expérimenté dans l’Hexagone, ni même en Europe.

Ainsi, le réchauffement d’ici à la fin du siècle varie fortement selon le scénario d’émissions : en cas de rejets de CO2 non contrôlés, la température augmenterait de l’ordre de 3,9 °C par rapport à la période de référence 1976-2005 – à laquelle il faut encore ajouter 0,8 °C pour connaître le réchauffement depuis l’ère préindustrielle. Le thermomètre pourrait même afficher + 6 °C l’été, selon certaines simulations.

Nuits tropicales fréquentes

Cette fournaise peut encore être évitée : le mercure grimperait de 2,1 °C en moyenne dans un scénario d’émissions modérées et de 1 °C dans le modèle vertueux. Dans les trois scénarios, le réchauffement est plus marqué sur les zones de montagne (Alpes et Pyrénées notamment) et il affiche une division Sud-Est/Nord-Ouest : il est 1 °C moins élevé de la Bretagne aux Hauts-de-France qu’en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Occitanie.

Qui dit hausse de la température dit événements extrêmes plus fréquents et plus intenses. Le nombre de jours de vagues de chaleur – définies ici par une anomalie de température supérieure à 5 °C pendant au moins cinq jours consécutifs l’été – est en hausse, quelle que soit la trajectoire des émissions. Il est multiplié par deux dans le scénario le plus optimiste, par trois à quatre dans le scénario intermédiaire et par cinq à dix dans le scénario le plus pessimiste.

Dans ce dernier cas, cela revient à une moyenne de 20 à 35 jours de canicule par an à la fin du siècle, contre 3 à 4 jours sur la période de référence 1976-2005 utilisée dans le rapport. « En moyenne, sur les dix dernières années, on atteint autour de 9 jours de vagues de chaleur par an, le record restant 22 jours en 2003 », précise Jean-Michel Soubeyroux. Depuis 2015, la France a connu des canicules chaque année.

Les canicules pourraient même durer plus d’un ou deux mois l’été dans les régions aujourd’hui les plus chaudes, notamment l’arc méditerranéen, la vallée du Rhône et la vallée de la Garonne. « Dans un monde plus chaud de 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, les étés seront tous, en moyenne, comme les plus chauds que nous connaissons aujourd’hui. Les étés les plus chauds à ce moment-là seront donc bien plus intenses qu’actuellement, avec potentiellement des pointes journalières à 50 °C, ce qui nous rapprocherait, en termes de températures, des conditions de l’Afrique du Nord », avertit le climatologue Robert Vautard, directeur de l’IPSL. Des températures que la France n’a jamais connues – le record absolu, de 46 °C, a été enregistré à Vérargues, dans l’Hérault, en juin 2019 –, même si elle fait d’ores et déjà partie des pays les plus touchés par les vagues de chaleur.

En outre, dans certaines régions, comme sur la côte méditerranéenne, la combinaison de températures élevées et d’humidité rendra la situation très difficile à vivre, surtout pour les populations les plus vulnérables et les plus précaires.

Les nuits tropicales, c’est-à-dire dont la température excède 20 °C, aujourd’hui rares dans le nord de la France, vont se multiplier à la fin du siècle : elles devraient augmenter de 20 jours par an pour le scénario à faibles émissions et de 30 à 50 dans le scénario fortement émetteur, et jusqu’à 90 jours (trois mois) sur les zones les plus exposées, en particulier le pourtour méditerranéen. Dans ce scénario, seuls les zones de montagne et le littoral de la Manche resteront quasi épargnés.

A l’inverse, le nombre de jours de vagues de froid est en baisse dans tous les scénarios : en fin de siècle, il pourrait être divisé par deux avec un scénario le plus optimiste et se réduire à un jour par an en moyenne dans les deux autres scénarios. Dans ce cas, les gelées deviendraient un événement rare.

Pluies plus intenses

En ce qui concerne les précipitations, les projections simulent des cumuls en légère hausse à l’échelle de la métropole : entre + 2 % et + 6 % selon les horizons et les scénarios. Cette moyenne annuelle, assortie de fortes incertitudes, masque une grande différence entre les saisons, avec une hausse de la pluviométrie l’hiver (de + 9 % à + 20 %) et une baisse l’été, jusqu’à − 22 % en fin de siècle dans un scénario d’émissions incontrôlées. Dans cette trajectoire, la variabilité géographique est aussi marquée, avec des précipitations qui augmenteront au Nord et qui diminueront au Sud.

Davantage de pluies, mais aussi des pluies plus fortes. L’intensité des précipitations extrêmes augmente légèrement tout au long du siècle et sur tout le territoire, en particulier dans le Nord, le Nord-Est et le littoral de la Manche. A l’inverse, les sécheresses météorologiques, c’est-à-dire des périodes sans pluie l’été, augmentent de 30 % à 50 % à la fin du siècle, dans les scénarios intermédiaire et pessimiste, ce qui aggrave les risques d’incendies.

Ces nouvelles données seront utilisées par les collectivités et les secteurs professionnels (agriculteurs, agences de l’eau, acteurs de l’énergie, du tourisme ou de la santé) pour s’adapter au changement climatique. L’outre-mer n’a pas fait partie de cette étude mais des précédents travaux avaient montré que ces territoires seraient soumis à des températures en forte hausse, des précipitations en baisse, une élévation du niveau de la mer ou encore une intensification des cyclones.

« Ce rapport montre bien la vulnérabilité de la France au changement climatique. Il présente des températures un peu plus élevées que les précédentes projections, ainsi qu’une baisse des précipitations plus marquée sur le sud du pays », déclare le climatologue Jean Jouzel, coordinateur du précédent rapport Drias, en 2014.

Des nouvelles données qui montrent l’urgence pour la France à tenir ses engagements climatiques – elle doit aller trois fois plus vite dans la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre – « et non à prendre de nouveaux retards, rappelle-t-il. Il est à ce titre dommage que l’ensemble des propositions de la convention citoyenne pour le climat n’ait pas été mis en œuvre ».

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2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 19:26

L'écologie des images c’est le sujet de la 16e édition du Festival Hors Pistes organisé du 1er au 14 février 2021 par le Centre Pompidou à suivre en intégralité en ligne sur https://www.centrepompidou.fr/fr/horspistes2021.                                                    La leçon des images convie cinéastes, chercheurs, chercheuses, photographes… de tous horizons à présenter une image, capture d’écran, extrait ou brève séquence, dont la circulation sur les réseaux sociaux dans l’année écoulée a frappé les regards. Des rencontres-performances comme La leçon de Joëlle Zask faite le mardi 2 février à 11h, à voir et à écouter sur https://www.centrepompidou.fr/fr/horspistes2021/la-lecon-des-images ! Lire aussi Face aux méga-feux, la forêt, un commun à préserver et « Les “mégafeux” sont l’effet et la cause du réchauffement climatique ».

La leçon de Joëlle Zask, mardi 2 février 2021 à 11h

La leçon de Joëlle Zask, mardi 2 février 2021 à 11h

« Qu’est-ce qui distingue un « mégafeu » d’un feu habituel ? Quelles en sont les causes ? Que nous disent-ils de notre relation à la « nature » ? Je poserai ces questions à partir d’une vidéo de feu paroxystique, après quoi j’aborderai cette dernière question à partir d’une vidéo Youtube d’animaux dans la ville datant de l’époque du premier confinement. »

Joëlle Zask enseigne la philosophie à l’université d’Aix-Marseille. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages reliant démocratie et écologie. Elle publie en 2019 Quand la forêt brûle, penser la nouvelle catastrophe écologique (éd Premier Parallèle) qui a reçu le prix Petrarque de l’essai France Culture 2020. Joëlle Zask y analyse phénomène des « mégafeux » qui ravagent de vastes territoires comme la Sibérie, l’Amazonie, la Californie. Elle a récemment écrit Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville (éd Premier Parallèle, 2020) qui revient sur la présence des animaux sauvages dans les villes et qui constitue une véritable enquête philosophique sur la ville de demain.

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 09:47
Un homme travaille dans le cœur du réacteur nucléaire du Tricastin, le 27 juin 2019. PHILIPPE DESMAZES/AFP

Un homme travaille dans le cœur du réacteur nucléaire du Tricastin, le 27 juin 2019. PHILIPPE DESMAZES/AFP

La France doit-elle prolonger la durée de vie de ses réacteurs nucléaires les plus anciens ? C’est la volonté du gouvernement et d’EDF, qui a repoussé à 2035 la baisse de la part de l’atome dans la production d’électricité. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a lancé en décembre 2020 une consultation pour encadrer cette possible prolongation des réacteurs.

Pour Bernard Laponche, physicien nucléaire, ancien du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et cofondateur de l’association de scientifiques Global Chance, EDF n’a pas la capacité d’assurer dans les temps ces améliorations nécessaires à la sûreté. Il appelle à une fermeture anticipée de certains réacteurs pour pouvoir continuer à assurer le bon fonctionnement des autres.

EDF assure que l’état du parc actuel est bon et que prolonger la durée de vie des réacteurs existants ne pose pas de problème majeur. Partagez-vous cette analyse ?

Si les 32 réacteurs les plus anciens étaient en bon état, on pourrait fixer les conditions de la poursuite de leur fonctionnement et juger ensuite s’il est possible de les mettre en œuvre. Mais ce n’est pas le cas : l’état du parc français est préoccupant. Il suffit de lire le dernier rapport de l’ASN pour le comprendre.

Elle écrit que « la rigueur d’exploitation des centrales d’EDF est en recul » et que le nombre d’événements significatifs « augmente régulièrement depuis plusieurs années ». On peut citer le problème de la fragilité des diesels de secours face au risque de séismes : l’ASN parle d’une anomalie générique – c’est-à-dire qui peut concerner tous les réacteurs –, du mauvais état ou de mauvais montage des ancrages de ces systèmes. Or, si le diesel qui assure l’alimentation en électricité ne démarre pas, c’est l’accident grave.

Il y a aussi des phénomènes de corrosion liés à des défauts de maintenance, des tuyauteries qui se dégradent. EDF aurait intérêt à se dire qu’il vaut mieux avoir 20 réacteurs qui fonctionnent bien et ont été bien réparés, et à arrêter rapidement les autres, plutôt que de tous les laisser fonctionner au-delà de quarante ans.

Pour l’ancien président de l’autorité de sûreté nucléaire américaine, Gregory Jaczko, vouloir absolument moderniser ces réacteurs conçus dans les années 1950 pour qu’ils atteignent un niveau acceptable, c’est mettre du sparadrap sur du sparadrap. C’est comme demander à une personne malade de courir un marathon !

L’ASN recommande à EDF de tendre vers le niveau de sûreté requis pour le réacteur de troisième génération EPR, le réacteur européen à eau pressurisée. Cela vous semble-t-il possible ?

C’est possible pour certains points. Dans l’EPR, les bâtiments qui contiennent le combustible irradié, les piscines, seront « bunkérisés » pour être protégés en cas d’agression extérieure, comme la chute d’un avion par exemple. L’ASN aurait pu demander de « bunkériser » aussi les bâtiments des réacteurs plus anciens, mais ne l’a pas fait parce que ça coûte trop cher. Je pense que c’est une décision critiquable.

EDF assure être capable de mener à bien ces travaux, vous n’y croyez pas ?

Ces travaux sont colossaux. Pour la première visite décennale à Tricastin [Drôme], EDF a mobilisé 5 000 travailleurs pendant six mois, pour un seul réacteur.

Il y a des doutes sur le fait que l’entreprise ait la capacité de faire cela pour toutes les visites décennales, alors qu’il pourrait y en avoir jusqu’à six par an dans les prochaines années. EDF ne pourra pas le faire ou le fera mal.

En conséquence, il va y avoir un décalage de calendrier des visites décennales de trois, quatre, cinq ans. Des réacteurs vont fonctionner bien au-delà de quarante-cinq ans avant de voir leur durée de vie prolongée au-delà de quarante ans.

Les responsables politiques ont-ils manqué d’anticipation ?

Ni EDF, ni l’ASN, ni les décideurs n’ont suffisamment anticipé. Les responsables politiques se défaussent sur l’ASN, ils ne veulent pas entendre parler de la question de la sûreté.

La feuille de route énergétique de la France, qui prévoit l’arrêt de douze réacteurs d’ici à 2035, n’aborde pas cette question, et affirme que le principe général sera l’arrêt des réacteurs à l’échéance de leur cinquième visite décennale, soit à 50 ans. Le fait que l’on dépende complètement du nucléaire pour notre approvisionnement électrique pose un problème de fond et fait peser une pression folle sur l’ASN.

Les experts de Global Chance contestent par exemple le fait que les cuves des réacteurs puissent encore fonctionner dix ans. Imaginons que l’on ait raison et qu’il y ait un problème générique concernant tous les réacteurs de première génération, qu’est-ce qu’on fait ?

L’ASN n’est-elle pas à même de jouer son rôle de garante de la sûreté ?

Tout le système de sûreté repose sur les déclarations d’EDF. Or, deux exemples récents ont mis à mal ce principe : l’expérience des dossiers barrés [des irrégularités et des fraudes constatées dans la forge du Creusot, en Saône-et-Loire] et celle de la cuve de l’EPR [de Flamanville, dans la Manche, dont le couvercle, jugé non conforme, devra être remplacé en 2024]. EDF signale parfois les problèmes avec du retard ou ne les signale pas du tout. Pour les quatrièmes visites décennales, il faudrait une présence permanente de l’ASN sur les sites. Il lui faut davantage de moyens humains.

La consultation publique sur la prolongation de la durée de vie des réacteurs les plus anciens vient de s’achever. Qu’en attendez-vous ?

Ce processus est très hypocrite. La consultation n’a duré qu’un mois, et les prescriptions de l’ASN sont illisibles. Qui a pu avoir le temps de s’y intéresser ?

Le fait qu’il y ait davantage de débats devrait être considéré comme une victoire mais, au lieu d’être vues comme un véritable outil de prise de décision, ces consultations servent à se donner bonne conscience. Le plus grave est que même les politiques ne s’y intéressent pas.

Plus largement, estimez-vous que le risque d’accident grave n’est pas suffisamment pris au sérieux en France ?

A l’époque de la construction des réacteurs les plus anciens, cette notion d’accident grave n’a pas été prise en compte dans les études de sûreté. S’il y avait perte de refroidissement et fusion du cœur, aucune parade n’était prévue, la probabilité que ce type d’accident arrive ayant été considérée comme trop faible.

Ce n’est qu’après Fukushima, en 2011, qu’il y a eu une prise de conscience du risque lié aux événements extérieurs. Tous les présidents de l’ASN ont reconnu qu’un accident comme celui du Japon pouvait se produire en France. Mais on a l’impression que ce n’est pas vraiment compris.

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