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29 août 2020 6 29 /08 /août /2020 09:09

C’est le titre d’un des derniers textes de Baptiste Morizot, dans son recueil « Manières d’être vivant » (Actes Sud, 2020), celui que je vous recommande le plus chaudement, qui doit aussi paraître dans Terrain - anthropologie et sciences humaines. Compte-rendu de lecture croisé et extraits avec Frédéric Joignot (blog sur www.lemonde.fr) et Pierre Hemptinne (www.pointculture.be). Lire aussi Baptiste Morizot, un philosophe « sur la piste animale ».

Baptiste Morizot - Manières d'être vivant

Baptiste Morizot - Manières d'être vivant

Dans ce livre de trappeur d’existences, Baptiste Morizot raconte les activités des oiseaux migrateurs et des loups en France à travers des récits de terrain – il suit les meutes à ski, de nuit… – riches de détails naturalistes, précis, ressentis, mais aussi de remarques philosophiques précieuses, tant il se montre soucieux de décrire la façon singulière qu’ont les autres espèces de vivre le monde et d’occuper l’espace-temps – et cela s’éprouve jusque dans sa manière d’écrire qui est par moment comme baignée par l’énergie animale.

Pour Baptiste Morizot, le drame environnemental que nous vivons aujourd’hui, « qui met en danger le sort des générations futures et les bases mêmes de notre subsistance », ce tragique désastre affectant à la fois les espèces survivantes et les sociétés humaines a pour fondement philosophique une altération sans précédent de « nos relations au vivant » – un desséchement fatal de notre rapport empathique à la biosphère et à tout ce qui y vit et y meurt, faune, flore, rivières, mers et océans. Il parle d’une « crise de la sensibilité » majeure,  d’« un appauvrissement de ce que pouvons sentir, percevoir, comprendre et tisser à l’égard du vivant. Une réduction de la gamme d’affects, de percepts, de concepts et de pratiques nous reliant à lui. » Un constat déchirant.

Cette crise profonde d’écoute, d’intérêt, d’émerveillement devant ce qui vit relève de causes multiples… L’urbanisation galopante a coupé des millions d’humains, et les dirigeants de notre monde, de l’expérience sensible de la nature… « La frénésie extractiviste et financiarisée de l’économie politique dominante » a transformé la biosphère en une « réserve de ressources à disposition« , jusqu’à leur épuisement… Un humanisme borné, intéressé, autocentré, fondant fièrement l’exception humaine (en divinité ou en liberté), nous a rendu aveugle à notre interdépendance et notre sujétion d’avec la Terre…

La biosphère et les innombrables entités non-humaines qui la peuplent, la constituent et la maintiennent en vie sont tombés « en dehors du champs de l’attention collective et politique, en dehors du champs de l’important« . Ce faisant, l’existence même de la nature a perdu « toute consistance ontologique ». Elle est reniée, méprisée, déconsidérée, exploitée. Elle est devenu « un décor » pour les citadins pressés et un gisement pour les industriels. Un extérieur.

Baptiste Morizot

Baptiste Morizot

Les loups : « Pister est une expérience décisive pour apprendre à penser autrement car, lorsqu’on est dehors à flairer les indices ... »

Baptiste Morizot nous emmène avant tout avec lui, en montagne, dans la neige, le jour comme la nuit. Il s’agit de trouver des traces de loups – solitaires ou en meute – et de les suivre, de les interpréter, se les représenter en train de se déplacer, de flairer, jouer, penser, communiquer, baliser le territoire, s’organiser. Il nous initie à un « style d’attention » où « l’on est tout le temps en train d’engranger des signes, tout le temps en train de faire des liens, en train de noter des éclats d’étrange, et d’imaginer des histoires pour les rendre compréhensibles, pour déduire ensuite les effets visibles de ces histoires invisibles, à chercher désormais sur le terrain. » (p.139). C’est une attention orientée vers les traces de l’animal que l’on veut étudier, mais aussi, pour mieux en pressentir les mobiles, vers tout ce qui se tisse entre l’animal et son environnement, et ensuite, ce qui se tisse entre les signes laissés par le loup, ce qu’il tisse dans le paysage et ce qu’y tisse aussi celui (ou celle) qui le piste. Les signes du loup rencontrent les systèmes symboliques humains, ses appareils cognitifs, ses appareils traducteurs. « On » ressemble aux êtres vivants que l’on suit, que l’on essaie de comprendre et d’observer au plus près. Exploration d’empathies.

« Ce style d’attention se déploie au-delà et en dehors du dualisme moderne des facultés, qui oppose la sensibilité au raisonnement. Pister est une expérience décisive pour apprendre à penser autrement car, lorsqu’on est dehors à flairer les indices, on ne se débarrasse pas de la raison pour devenir plus animal (dualisme moderne avec inversion du stigmate), on est simultanément plus animal et plus raisonnant, plus sensible et plus pensant. »

Au fil des heures de pistage et surtout d’affût, l’observation au plus près – une sorte de vie partagée – provoque de fertiles décentrations. Ainsi, si l’auteur imite assez bien le hurlement pour que les loups lui répondent, il apprend vite qu’ils ne sont pas dupes. Il est plus que probable que « ce loup qui me répond me prend littéralement pour un barbare, c’est-à-dire un de ces êtres dont il ignore encore si oui ou non ils sont capables de parler, c’est-à-dire de parler sa langue. C’est lui qui se demande si je suis un barbare. Il hurle, je réponds, je semble parler, mais il est perplexe, peut-être ne sont-ce là que des borborygmes : il répond pour s’en assurer, il dialogue quelques instants pour savoir si je sais dialoguer, si tout cela a du sens, ou si c’est un malheureux malentendu. » (p.51).

Le sel et l’évolution : « Ce besoin actuel de sel, d’eau salée destinée à gorger les tissus vivants, est le souvenir organique de la mer emmenée avec nous sur la terre »

« Notre besoin de sel, en fait, est un héritage secret de notre long passé aquatique: de ces quelques milliards d’années où nos ancêtres ont vécu dans un milieu aquatique dont la salinité était forte. Ce faisant, ils incorporaient dans leurs échanges avec le milieu une eau salée, au point de devoir réguler leur salinité interne. L’évolution a saisi cette opportunité pour utiliser les forces électriques des ions sodium, de manière à faire fonctionner les pompes à circulation de matière et d’énergie qui fondent le métabolisme de l’organisme humain actuel. Ce besoin actuel de sel, d’eau salée destinée à gorger les tissus vivants, est le souvenir organique de la mer emmenée avec nous sur la terre. Au Paléozoïque, vers la fin du Dévonien, il y a trois cent soixante-quinze millions d’années environ, lors de la terrestrialisation, les tétrapodes qui sont nos ancêtres sont sortis de l’eau pour explorer la terre ferme. Mais la mer est restée au-dedans comme un souvenir de chair, incorporée en nous sous la forme des besoins en sel nécessaires pour fonctionner, c’est-à-dire pour vivre. Comme ces aqueducs antiques oubliés, qui servent de fondation à une ville nouvelle. »

De même que le tétrapode, sortant de l’eau, ne pouvait imaginer déboucher sur l’humain, pouvons-nous seulement prévoir ce que l’évolution nous réserve sur le long terme ? Alors que les autres espèces continuent elles aussi à évoluer, à former des intelligences adaptées à leurs conditions de vie, comment croire que l’humain serait l’aboutissement de la chaîne évolutive, allant des organisations les plus frustes aux plus complexes ? Quitter l’anthropocentrisme, c'est encourager un autre regard sur le vivant, sur les convergences entre espèces dont dépend notre avenir.

« Nous ne sommes pas le coup de dés unique qui a fait émerger l’intelligence, nous sommes une de ces formes parmi d’autres, et parmi d’autres potentielles (mais une forme, quoi qu’on dise, soyons raisonnables, particulièrement aiguë et singulière concernant certaines facultés). La découverte des formes cognitives complexes des autres vivants permet de comprendre que d’autres intelligences sont possibles. »

L'étique diplomatique de Spinoza : « La morale traditionnelle métaphorise le désir comme animal »

Pour cette prise de conscience d’une nécessaire convergence entre espèces, Baptiste Morizot s'appuie sur Spinoza et la révolution qu'il a effectuée dans l’approche des émotions et de la morale. Jusque-là, le discours dominant séparait corps et esprit et préconisait de « mater » ses passions à la manière dont l’on dresse des animaux sauvages. Spinoza rompt avec le dualisme qui oppose le corps à l’âme, il ne traite plus des passions en termes de parties qui s’opposent dans l’humain, mais en termes de processus où corps et âme travaillent ensemble et tracent « une trajectoire de puissance qui monte vers la joie, ou une trajectoire triste, qui descend vers l’impuissance. » Or, s’attaquer au dualisme, c’est s’en prendre au principe qui charpente l’ensemble de notre société occidentale, au rapport qu’elle a établi avec la nature comme quelque chose d’extérieur à l’humain et qui doit être dominé, exploité sans vergogne. La morale a contribué à justifier cette économie extractiviste : « La morale traditionnelle métaphorise le désir comme animal, et se trompe sur la nature de l’animal. Donc elle se trompe sur la métaphore de la relation à lui : elle réclame une domination d’une bête dépendante, plutôt qu’une cohabitation avec les animaux bien vifs qui nous habitent et nous constituent. » (p.187). Une métaphore fondatrice bien loin de toutes les cohabitations sensibles et intelligentes qu’il serait judicieux d’inventer, de développer et qu’il est urgent de retisser aujourd’hui.

Être interdépendant, c'est être autonome et relié à de multiples éléments de la communauté biotique

Ce retissage – à partir de pistages, d’affûts, d’observations, de lectures, de méditations – l’auteur l’appelle « diplomatie interespèces des interdépendances ». C’est cela qu’il nous invite à expérimenter. La diplomatie interespèces est une « théorie et pratique des égards ajustés ». « Les égards ajustés commencent par une compréhension de la forme de vie des autres, qui tente de faire justice à leur altérité : elle implique donc de tailler un style ajusté pour parler d’eux, pour transcrire leur allure vitale par les mots – ce qu’ils ne feront pas. Et c’est en un sens toujours un échec, on ne fait jamais justice, mais c’est pour cela qu’il faut palabrer sans fin, traduire et retraduire les intraduisibles, réessayer. » (p.145). Mettre en pratique – par la pensée et le faire – la sortie du dualisme, au quotidien. Parce que le dualisme assigne des places immémoriales et empêche de se livrer à ces « égards ». Le dualisme, tel qu’il continue à régner, à veiller aussi à écarter de la gestion courante des humains tout ce qui relève de « l’intraduisible ». Ce qui ne se transpose pas facilement, avec évidence, dans le langage humain ne méritant que peu d’attention. Il y a là tout un apprentissage cognitif, au quotidien, dont il est difficile, aujourd’hui, de discerner ce qu’il peut engendrer comme nouvelles organisations sociales, politiques, économiques, écologiques. Mettre en chantier la « diplomatie des interdépendances » ne permet pas de prédire tout ce qu’il s’en dégagera. Puisque, par définition, dans ce jeu-là, on ne décidera pas tout seul, eux contre nous. « Être interdépendant consiste ici bien à être autonome, mais au sens d’être bien relié à de multiples éléments de la communauté biotique, c’est-à-dire de manière plurielle, résiliente, viable, de manière à ne pas dépendre de l’instabilité du milieu. Puisque l’autonomie comme déliement à l’égard du milieu vivant n’existe pas, la seule indépendance réelle est une interdépendance équilibrée. Une interdépendance qui nous libère d’une dépendance focalisée sur un seul pôle (par exemple les énergies fossiles et les intrants chimiques comme condition des récoltes). » (p.273).

Philosophie politique de la nuit  loups, bergers, troupeaux, tous diplomates

Faisant la navette entre invention de concepts et intercession sur le terrain, Baptiste Morizot précise en quoi cette « diplomatie des interdépendances » obtient des résultats intéressants dans la lutte entre bergers et loups (et partisans du loup). S'il y aura toujours des irréductibles dans chaque camp, affiliés au dualisme, ce travail diplomatique parvient à faire bouger les lignes chez pas mal de « belligérants », en commençant à élargir la question au strict affrontement entre loup et troupeau, en prenant en compte toutes les dimensions écologiques. « L’enjeu est donc de défendre un certain pastoralisme qui a des égards pour la prairie, pour le milieu. Or ce qui est important ici, c’est que ces égards pour la prairie exigent des troupeaux plus petits, une présence pastorale plus intense et, ce faisant, c’est un pastoralisme plus respectueux du métier de berger, au sens de l’art ancestral de mener les brebis. C’est enfin, et c’est là qu’émerge la communauté d’importance, un pastoralisme plus compatible avec la présence des loups (car la présence du berger et les petits troupeaux sont efficaces pour réduire massivement la prédation sur les troupeaux). » (p.247). C’est une tout autre conception du territoire qui se dessine alors. « Le scalpel qui détoure les groupes d’intérêts ne passe plus entre loups et pastoralisme, humains et nature sauvage, mais entre différentes formes de pastoralisme alliées aux vivants qu’elles favorisent, ou détruisent, différentes manières de tisser un usage humain du territoire aux usages non humains. C’est d’une approche multi-usages des milieux, élargie aux autres formes de vie, qu’il s’agit ici : un multi-usage animal, végétal et humain. » (p.249).

Postface par Alain Damasio

Dans sa remarquable postface, Alain Damasio, liste les trois contributions majeures, à son sens, de l’ouvrage de Morizot : « 1- « Il redonne sa liberté au vivant » (en décrivant les non-humains sans les réduire à un déterminisme génétique, en soulignant leurs capacités d’exubérance ). 2 – « Il le politise au plus beau sens du terme » (en montrant l’importance décisive de tous les espèces pour l’avenir, un imaginant une nouvelle « polytique » appuyée sur le respect de la polyphonie naturelle). 3 – « Il nous recoud au vivant fil à fil, très finement, en conjurant la malédiction des modernes par une réinscription de l’humain à sa juste place « panimale » « (panimale au sens d’être à la fois animal et humain, métamorphe, se ressourçant dans la nature,  la protégeant, à l’image du dieu Pan mythique, protecteur des forêts, des troupeaux et des abeilles).

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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 17:14

Ils assument utiliser des huiles essentielles pour guérir leur bétail, alors que c’est souvent illégal. Ce « manifeste des éleveurs hors-la-loi » est un acte fort pour ouvrir le débat. Par Émilie Torgemen pour Le Parisien le 15 octobre 2019.  Lire aussi Progression record du bio dans l’agriculture française, Cantines scolaires : deux fois trop de viande dans les assiettes et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Hercé (Mayenne), ce mardi. Eric et Patricia Guihery, éleveurs de vaches, utilisent des huiles essentielles «pour les bobos du quotidien». LP/François Lepage

Hercé (Mayenne), ce mardi. Eric et Patricia Guihery, éleveurs de vaches, utilisent des huiles essentielles «pour les bobos du quotidien». LP/François Lepage

 « Les antibiotiques ne marchent plus, on va tranquillement mais sûrement dans le mur », commence Eric Guihery, qui soigne ses 70 vaches laitières avec des plantes même si c'est illégal. Avec 1051 autres agriculteurs, dont beaucoup estampillés bio comme lui, cet éleveur de Mayenne a signé de son nom un manifeste des éleveurs hors-la-loi (lire ci-dessous).

En fait, tout médicament pour les animaux comme pour les humains doit subir une batterie de tests pour obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM). Or, très peu d'huiles essentielles ont passé cette épreuve parce que les tests coûtent cher et qu'ils sont plus complexes pour ces plantes qui combinent plusieurs molécules que pour des médicaments chimiques.

Les éleveurs esquivent en inscrivant dans leur « cahier d'élevage », qui est ensuite mis à disposition de toute inspection, « usage aromatique » ou « complément alimentaire ».

« Réglementation hypocrite »

Pour le vétérinaire Michel Bouy du cabinet Antikor dans la Drôme qui prescrit aussi phytothérapie et aromathérapie, « la réglementation est paradoxale et hypocrite, le même flacon sera interdit s'il y est inscrit traitement et autorisé si l'on indique parfum ». Le praticien est lui-même passé devant la chambre de discipline de l'ordre des vétérinaires.

Pour bichonner poules, brebis ou vaches, l'usage des médecines « alternatives » n'est pas une pratique marginale. Selon l'Institut technique de l'agriculture biologique (Itab), en bio ils sont 70 à 80 % à utiliser ces thérapies sous le manteau. Dans l'élevage conventionnel, la demande est grandissante.

« Soigner ses bêtes avec des plantes, c'est entrer en résistance », grogne Eric Guihery qui, cette fois, veut sortir du bois. Sur son exploitation, il utilise des huiles essentielles en continu pour les bobos du quotidien. « De l'extrait de géranium sur les inflammations des pis ; de l'hélichryse italienne contre les saignements. Évidemment en cas de maladies sévères, on passe aux antibiotiques », précise son épouse Patricia, soucieuse de ne pas passer pour une extrémiste.

« Naturel ne veut pas dire anodin »

L'Etat a déjà lancé deux plans Ecoantibio pour réduire la consommation antibiotique dans les élevages (2012-2017) puis (2017-2021). Le cahier des charges européen pour l'élevage bio préconise de favoriser les « produits phytothérapeutiques, homéopathiques » plutôt que les médicaments chimiques.

« On ne peut pas, d'une part, réclamer qu'on lutte contre l'antibio résistance vétérinaire et, d'autre part, nous interdire des remèdes qui ont fait leurs preuves pendant des générations », s'agace Eric Darley, éleveur de la Drôme qui accompagne, lui, ses brebis avec des plantes. « C'est un savoir issu de la tradition, des remèdes de bona fama, du latin de bonne réputation, et non de bonnes femmes comme c'est souvent traduit », insiste-t-il.

Dans l'administration, on met en garde contre les visions trop simplistes. « Ce n'est pas parce qu'un produit est naturel qu'il est anodin, met en garde Jean-Pierre Orand, le directeur de l'Agence nationale du médicament vétérinaire (ANMV). L'huile essentielle de basilic, par exemple, est un génotoxique reconnu (NDLR : produits qui peuvent affecter l'ADN et être à l'origine de déficiences et ou des cancers transmis aux descendants). »

La demande est « notée »

Avant d'autoriser ces traitements alternatifs, il faut notamment établir des « limites maximale de résidus », soit vérifier que des molécules potentiellement dangereuses ne restent pas dans la viande ou le lait qui seront ensuite consommés par des humains.

« Mais pour certaines plantes comme le pissenlit et l'ail qui rentrent de toute façon dans l'appareil digestif des animaux qui broutent, les contrôles sont absurdes », pointe le vétérinaire Michel Bouy. Il propose une liste de 323 plantes peu préoccupantes, car l'usage par des générations de ses remèdes a déjà fait la preuve de leur innocuité.

« Nous avons noté la demande de nombreux agriculteurs mais nous n'avons pas encore trouvé la méthodologie idéale », glisse le directeur de l'agence du médicament vétérinaire.

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Le manifeste des 1052 éleveurs et éleveuses hors-la-loi

Nous, éleveurs bovins, caprins, ovins, porcins, équins, de volailles, apiculteurs ; Que nous soyons en agriculture biologique ou en conventionnel, en montagne ou en plaine, nous utilisons des plantes pour prévenir les maladies et pour les soins à nos animaux. Nous privilégions l’usage des plantes, plutôt que des antibiotiques ou tout autre produit chimique de synthèse.

Et nous sommes dans l’illégalité !

En valorisant un savoir-faire traditionnel basé sur la nature, en protégeant ainsi nos animaux et nos concitoyens de l’antibiorésistance, en préservant l’eau de contaminations par des médicaments chimiques de synthèse, nous sommes hors-la-loi. L’usage généralisé des antibiotiques pose aujourd’hui un problème de santé publique. Chaque année, en France, plus de 150 000 patients développent une infection liée à une bactérie multi-résistante, et plus de 12 500 personnes en meurent.

Face à cette urgence, il est incohérent que l’usage des plantes en élevage se voie imposer un tel carcan réglementaire. En effet, aujourd’hui, pour pouvoir utiliser des plantes en élevage, elles doivent disposer d’une autorisation de mise sur le marché (AMM), comme les médicaments, et être prescrites par un vétérinaire. Or, très peu de médicaments à base de plantes disposent de cette AMM, procédure lourde et inadaptée. Au mieux, nous avons le droit d’utiliser des préparations sur prescription d’un vétérinaire, lorsque aucun autre médicament n’est disponible !

Impossible donc, pour nous, d’utiliser des orties, du romarin, du pissenlit, de la lavande… pour les soins à nos troupeaux. La loi nous contraint à leur préférer des produits antibiotiques, anti-inflammatoires ou anti-parasitaires issus de la chimie de synthèse !

Parce que nous voulons continuer à nous former.

Parce que nous voulons expérimenter, échanger et débattre librement sur ces pratiques avec nos collègues.

Parce que nous ne voulons plus être hors-la-loi !

L’Etat doit en urgence définir un cadre réglementaire spécifique pour pouvoir utiliser les plantes en élevage et mettre un terme à cette situation.

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 09:05

Mardi 2 avril , la LPO a déposé auprès de l’UE une plainte contre la France qu'elle accuse de ne pas respecter la directive européenne sur la conservation de l’avifaune sauvage. . C’est loin d’être la première ! 63 espèces, dont une vingtaine en déclin, continuent de pouvoir être chassées. D’après Frédéric Mouchon pour Le Parisien et Pierre Le Hir pour Le Monde le 1er avril 2019. Lire aussi La biodiversité française décline massivement, Les oiseaux des campagnes disparaissent à une vitesse vertigineuse et Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence.

Un moratoire a été pris en France depuis trois ans sur la chasse de la barge à queue noire, qui fait partie des espèces menacées. Emile BARBELETTE/LPO

Un moratoire a été pris en France depuis trois ans sur la chasse de la barge à queue noire, qui fait partie des espèces menacées. Emile BARBELETTE/LPO

La Ligue de protection des oiseaux (LPO) a obtenu tant de victoires en justice contre l’État pour des infractions relatives à la chasse qu’elle ne les compte plus. Loin de s’enorgueillir de ces batailles gagnées, l’association leur trouve un goût amer, car elle doit chaque année retourner sur le champ de bataille pour rappeler la France à ses obligations. Lassée de ce combat permanent, la LPO a déposé une plainte mardi auprès de l’UE pour non-respect de la directive oiseaux.

Cette directive, qui fêtera ce même jour ses quarante ans, demande aux États membres d’assurer une protection stricte de certaines espèces, avec des possibilités très encadrées de dérogations. Ce texte détermine notamment une liste d’oiseaux chassables en Europe et encadre les dates de chasse en fonction des périodes de migration et de reproduction. Or, la LPO accuse la France de n’en faire qu’à sa tête depuis des années pour satisfaire les chasseurs. Elle reproche notamment à l’Etat « la reconduite systématique depuis plus de dix ans d’actes ministériels prolongeant la chasse des oies grises en dehors des périodes légales […] malgré des décisions de justice qui condamnent de manière récurrente cette pratique ».

Pour faire bonne mesure, elle y joint, dans un recours unique, une action contre les chasses dites « traditionnelles », comme le piégeage des grives à la glu, une pratique que la France est l’un des derniers pays européens à autoriser et dont les défenseurs de la faune dénoncent la « cruauté ».

La France est l’un des derniers pays européens à autoriser le piégeage des grives à la glu, considéré comme une « chasse traditionnelle ». Cabs

La France est l’un des derniers pays européens à autoriser le piégeage des grives à la glu, considéré comme une « chasse traditionnelle ». Cabs

« Sur la chasse aux oiseaux migrateurs, nous avons gagné douze fois depuis 2001 et pour la chasse du grand tétras, qui est en mauvais état de conservation dans les Pyrénées, nous avons obtenu gain de cause trente fois devant le tribunal, explique le directeur général de la LPO Yves Verilhac. Mais chaque année, l’Etat récidive en donnant son feu vert et en sachant pourtant très bien qu’il sera retoqué par le Conseil d’Etat. Mais le temps que nous saisissions la justice, les chasseurs gagnent à chaque fois quatre ou cinq jours ».

« La France parmi les plus mauvais élèves de l’Europe »

Nombre d’espèces chassables dans les différents pays de l’Union européenne. La France se classe largement en tête, avec un total de 66 contre une moyenne de 39. LPO

Nombre d’espèces chassables dans les différents pays de l’Union européenne. La France se classe largement en tête, avec un total de 66 contre une moyenne de 39. LPO

Au ministère de l’Écologie, on considère que les règles applicables en France sont aujourd’hui « conformes au droit européen et aux dérogations prévues par la directive oiseaux ». Mais la France souhaite désormais mettre en place ce qu’elle appelle une « gestion adaptative des espèces ». « Dans le cadre de la réforme législative en cours de la chasse, cette méthode permettra de définir le nombre de prélèvements autorisés pour chaque espèce concernée en fonction de son état de conservation, explique-t-on au cabinet de la secrétaire d’État à l’Écologie Emmanuelle Wargon. Cela permettra ainsi de concilier l’activité de chasse avec la préservation de la biodiversité sur la base d’un diagnostic scientifique établi par un comité d’experts ».

Un comité dont le premier avis est attendu en mai et qui va plancher dans un premier temps sur six espèces : la tourterelle des bois, le courlis cendré, la barge à queue noire, le fuligule milouin, le grand tétras et l’oie cendrée. « 100 000 tourterelles des bois sont tuées chaque année en France, alors que la population a connu un déclin de 80 % et que l’UE réclame un moratoire sur la chasse de cette espèce » rappelle Yves Verilhac.

« En autorisant sur son territoire la chasse de 63 espèces d’oiseaux, dont une vingtaine en mauvais état de conservation, la France figure parmi les plus mauvais élèves de l’Europe » tance la LPO. « Encore aujourd’hui, on peut manger des brochettes de rouge-gorge dans le massif de la baume, s’insurge Yves Verilhac. Et l’association Birdlife estime qu’un total de 500 000 oiseaux sont braconnés dans l’hexagone chaque année ».

Grâce à la directive oiseaux, la cigogne a refait son nid

Photo LP/Yves Fossey

Photo LP/Yves Fossey

S’il est une espèce qui doit son salut à la directive oiseaux, c’est bien la cigogne blanche. « Dans les années 1970, il ne restait plus qu’une dizaine de couples en France, relate le directeur général de la LPO Yves Verilhac. Aujourd’hui, on recense environ 2 000 couples dans l’hexagone ».

Grâce à des efforts de reproduction, de réintroduction, à la mise en place de réserves naturelles ou à la protection de certaines espèces de rapaces et d’échassiers, certains oiseaux ont trouvé en France un nid douillet. « On a notamment vu revenir les rapaces, et les oiseaux de zones humides se portent plutôt bien, notamment toutes les espèces de hérons » détaille Yves Verilhac.

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18 janvier 2019 5 18 /01 /janvier /2019 11:33

Pour que 10 milliards de personnes, dont 3 milliards de personnes supplémentaires, mangent à leur faim en 2050, en préservant leur environnement, une commission internationale d’experts préconise d’accroître certaines productions et d’en diminuer d’autres, comme l’élevage. Un changement profond de modes de production et de consommation. D’après Aude Massiot, Nelly Didelot et Pierre Le Hir le 17 janvier 2019 pour Libération et Le Monde. Lire aussi L’agriculture bio est plus efficace que les pesticides contre les agents pathogènes, démontrent des chercheurs français, Nourrir la planète avec une agriculture 100% biologique en 2050, c’est possible et aussi L’alimentation bio est bénéfique pour la santé !

Banquet pour l’ouverture d’un festival agricole, dans la province du Henan, en Chine, le 15 septembre. Photo Wang Zhongju. China News Service. VCG via Getty Images

Banquet pour l’ouverture d’un festival agricole, dans la province du Henan, en Chine, le 15 septembre. Photo Wang Zhongju. China News Service. VCG via Getty Images

Comment nourrir 10 milliards de personnes en 2050, alors que 800 millions d’humains souffrent déjà de la faim et que le changement climatique réduit les rendements agricoles dans certaines régions ? C’est l’épineuse question à laquelle se sont attaqués 37 chercheurs de 16 pays pendant trois ans. Et, bonne nouvelle, il est possible de nourrir 3 milliards d’humains supplémentaires, tout en respectant les limites de notre écosystème. Mieux, cela nous obligerait à adopter un régime alimentaire plus sain.

Pourtant on ne trouve pas de trace dans cette étude, publiée ce jeudi par la revue The Lancet et la fondation Eat, de solutions révolutionnaires reposant sur l’ingurgitation d’insectes ou la cuisine moléculaire. L’assiette qui permettrait de nourrir correctement l’humanité contient simplement le double de fruits, légumes, céréales complètes et légumineuses que celle devant laquelle nous nous asseyons habituellement. Si elle conserve une place pour la volaille ou les produits laitiers, la viande rouge ou transformée, comme les féculents de type pomme de terre, les sucres raffinés sont, eux, réduits à la portion congrue. Un régime « gagnant-gagnant », bon pour la planète comme pour la santé.

« Intensification durable »

L’objectif est réalisable, mais il va falloir agir vite et radicalement. « Même de faibles augmentations de la consommation de viande rouge ou de produits laitiers rendraient ce but [de nourrir la planète, ndlr] difficile voire impossible à atteindre », pointe le rapport. Le secteur agricole représente déjà 30 % des émissions de gaz à effet de serre et occupe 40 % des terres. Des chiffres promis à augmenter avec l’amélioration du niveau de vie dans le monde.

Telle une double peine, les dégradations environnementales causées par la production de ces aliments malsains ont des impacts sur la santé : réduction des nutriments dans certaines cultures à cause des fortes concentrations en CO2 dans l’atmosphère, décès prématurés dus à la pollution de l’air émise par la combustion des déchets agricoles, famines provoquées par la multiplication des catastrophes naturelles liées au changement climatique…

Pour rester viable, l’agriculture doit cesser d’utiliser des terres supplémentaires, d’émettre des gaz à effet de serre et réduire sa consommation d’eau d’au moins 30 % grâce à de meilleures techniques agricoles, et de 13 % en limitant le gaspillage (lire ci-contre). Pour nourrir 10 milliards de bouches, il faudra logiquement produire beaucoup plus qu’aujourd’hui. Comment faire sans accaparer d’autres terres ? Contre toute attente, le rapport prône une « intensification durable » grâce à « une réduction d’au moins 75 % des écarts de rendement, une amélioration radicale de l’efficacité de l’utilisation des engrais et de l’eau, la redistribution globale d’azote et de phosphore » utilisés comme fertilisants. Mieux adapter les cultures aux sols et aux climats locaux permettrait également d’accroître la production sans épuiser les terres. La diminution de l’élevage devrait de son côté libérer des terres cultivées jusque-là uniquement pour fournir des aliments au bétail.

Le « régime de santé planétaire » conseillé se compose majoritairement de fruits, légumes, graines complètes et légumineuses, avec une portion congrue de viande et de poisson. EAT-LANCET COMMISSION

Le « régime de santé planétaire » conseillé se compose majoritairement de fruits, légumes, graines complètes et légumineuses, avec une portion congrue de viande et de poisson. EAT-LANCET COMMISSION

Créativité culinaire

Une révolution tant agricole que culinaire, qui va bouleverser notre rapport à la nourriture. « Cela va nous obliger à redécouvrir certaines variétés de céréales et de légumes, qui permettront de sortir d’une cuisine un peu stéréotypée et de nourrir des millions de personnes », estime Pierre Thiam, chef sénégalais installé aux Etats-Unis. Il milite pour que la cuisine joue un rôle dans la lutte contre le dérèglement du climat. « Contrairement à ce que certains croient, une cuisine à base de légumes et de céréales est une nourriture aussi réconfortante que la viande », ajoute le cuisinier.

Comme lui, les auteurs de l’étude estiment que ces contraintes peuvent être source de créativité culinaire. « Ce modèle [nutritionnel] est universel, avec un grand potentiel d’adaptation » aux spécificités culturelles et géographiques. Pour que cette assiette saine et durable devienne planétaire d’ici 2050, elle doit commencer à être largement adoptée dès aujourd’hui.

Réduire drastiquement le gaspillage

A l’échelle mondiale, 1,3 milliard de tonnes d’aliments sont gaspillés tous les ans. Soit environ un tiers de la production alimentaire mondiale qui échappe à la consommation. Pour nourrir l’ensemble de l’humanité en 2050, il faudra réduire ces pertes d’au moins 50%.

Le rapport suggère plusieurs pistes dans ce sens, différenciées en fonction des régions. Dans les pays à revenus moyens ou faibles, les pertes se produisent surtout lors des phases de production et de distribution. Des problèmes de stockage et d’accès aux marchés incitent parfois les cultivateurs à laisser leur récolte sur pied, au risque qu’elle pourrisse ou soit attaquée par les insectes. Pendant les phases de transport, c’est l’absence de réfrigération qui est souvent problématique. Investir dans des infrastructures de stockage collectives pour sécher ou emballer les aliments, voire dans des chaînes de froid, réduirait les pertes. Dans les pays développés, une bonne part du gaspillage est imputable aux consommateurs eux-mêmes. En France, par exemple, chacun jette tous les ans entre 20 et 30 kilogrammes de nourriture.

Les auteurs du rapport publié par The Lancet et la fondation Eat suggèrent de multiplier les campagnes de sensibilisation pour apprendre à accommoder les restes ou pour mieux comprendre les mentions « à consommer de préférence », combinées à des politiques nationales antigaspillage impliquant notamment la grande distribution. « Consommer chaque jour plus de 2 500 kilocalories peut être considéré comme une forme de gaspillage, analyse Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude. Un gaspillage qui, en plus d’être mauvais pour la santé, oblige tous les ans à convertir des terres boisées ou des réservoirs de biodiversité en terres agricoles pour de mauvaises raisons. »

Recourir aux leviers politiques

Une « grande transformation alimentaire ». C’est l’appel, « nécessaire et urgent », des auteurs de cette étude internationale. « L’humanité n’a jamais mené de changement de son système alimentaire mondial à l’échelle envisagée par ce rapport, détaille le texte signé par trente-sept chercheurs. Cet objectif est un territoire politique inexploré et les problèmes mis en avant par cette étude ne seront pas facilement réglés. […] Une large variété de leviers politiques, du plus aux moins coercitifs, sera indispensable. » Les citoyens ont un rôle à jouer car la demande peut infléchir l’offre. Les modes de production agricole, dans leur majorité dévastateurs pour la planète, peuvent être réorientés par de nouvelles habitudes alimentaires. Les politiques aussi peuvent accompagner et accélérer cette transition. « Il faut réorienter les priorités agricoles, pour produire de la nourriture saine plutôt que de grandes quantités, réclament les chercheurs. Il ne faut plus se concentrer sur l’augmentation du volume de production de quelques cultures, dont la plupart sont utilisées pour l’alimentation animale. »

A Copenhague, la municipalité a lancé un programme pour que 90 % de la nourriture des cantines deviennent bio. Les financements ont été trouvés grâce à la réduction des achats en viande. Plus ambitieux, la Grande-Bretagne est actuellement agitée par un débat sur une possible taxation de la viande. Une mesure déjà discutée dans les Parlements allemand, danois et suédois. La Chine a, elle, réduit ses quantités de viande recommandées de 45 % en 2016. Selon Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude, « pour encourager les entreprises à mener cette transition, les politiques pourraient aussi subventionner les productions saines et durables en fonction de ce critère » 

Selon les chercheurs, même dans un contexte de croissance démographique, il est possible de manger de façon à la fois plus saine et plus durable. MARIANA BAZO / REUTERS

Selon les chercheurs, même dans un contexte de croissance démographique, il est possible de manger de façon à la fois plus saine et plus durable. MARIANA BAZO / REUTERS

Manger sain pour éviter morts et maladies

Passer de nos régimes alimentaires actuels à celui mis en avant dans l’étude permettrait d’éviter environ 11 millions de morts par an à partir de 2030, tant les améliorations en matière de santé seraient importantes. Aujourd’hui, 820 millions de personnes souffrent de sous-nutrition, alors que 2,4 milliards d’autres consomment tous les jours trop de calories. Un déséquilibre qui pèse sur la santé mondiale : les risques de mortalité et de morbidité liés à une mauvaise alimentation sont plus élevés que ceux liés à la consommation d’alcool, de drogue et de tabac, et aux relations sexuelles non protégées cumulés. Attaques cardiaques, diabètes ou cancers sont les affections les plus fréquentes liées à l’alimentation. « Ces risques sont surtout liés à la surconsommation d’aliments non sains, comme la viande rouge ou les produits sucrés », explique Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude. Les recommandations du rapport, qui visent une consommation journalière de 2 500 kcal, sont universelles : « Dans les pays développés, cela implique une réduction des calories consommées. Dans ceux en développement, les enjeux sont un peu différents, avec plus de gens qui n’ont pas accès à suffisamment de nourriture, explique le chercheur. Mais on retrouve globalement une surconsommation de produits malsains et une sous-consommation de produits sains. » Des produits sains qui sont parfois difficiles d’accès : plus chers que bien des aliments à faible valeur nutritive, plus longs à préparer et tout simplement mal connus. « On manque d’éducation nutritionnelle, on ne sait pas forcément quels sont les aliments sains ni comment les cuisiner. Proposer plus de plats préparés sains pourrait être un bon départ », suggère Fabrice DeClerck.

Plus de diversité dans les assiettes

La clé est la diversité, assure Fabrice DeClerck, directeur scientifique de l’institut Eat et coauteur de l’étude : « Les Européens, par exemple, souffrent de carences en vitamines A et C, en fer et en iode. Ces manques peuvent être comblés par une alimentation mêlant principalement fruits, légumes et diverses noix. » A partir de cinq par jour, fruits et légumes préviennent les maladies cardiovasculaires. Les noix, elles, constituent une alternative à la viande rouge car elles fournissent de l’énergie tout en limitant les risques d’obésité. Dès 2015, le Comité consultatif de recommandations diététiques américain concluait que manger végétarien est bénéfique pour la santé, pour les personnes de plus de 2 ans. D’après un autre article scientifique publié en 2013, les régimes végétalien, végétarien, pescetarien (poisson) ou flexitarien (semi-végétarien) réduisent de 12 % les risques de mortalité par rapport aux régimes riches en viande, le plus sain étant le pescetarien. L’idée n’est pas de remplacer la viande par des produits laitiers. Contrairement aux croyances répandues en France, ces derniers doivent être consommés avec modération, si on veut éviter une fragilisation des os.

A quoi peuvent alors ressembler nos assiettes ? A des plats « délicieux et colorés », affirme Fabrice DeClerck. Le régime « crétois » en est un bon exemple. Faible en viande rouge, principalement constitué de plantes, avec des graisses saines apportées par l’huile d’olive, il a permis aux anciens Grecs de se targuer de la plus haute espérance de vie. D’autres régimes traditionnels peuvent servir d’exemple pour les Occidentaux, comme en Indonésie, au Mexique, en Inde, en Chine et en Afrique de l’Ouest, où la viande est consommée seulement pour les grandes occasions.

Le « régime de santé planétaire » ? Des protéines végétales et un steak par semaine !

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 11:04

Pour la primatologue Jane Goodall, préserver notre avenir suppose de surmonter trois problèmes majeurs : la pauvreté, le consumérisme et le taux de croissance de la démographie humaine. Propos recueillis par Catherine Vincent publiés le 05 janvier 2019 dans Le Monde. Lire aussi sur Jane Goodall Nous sommes ce que nous mangeons, et aussi Baptiste Morizot, un philosophe « sur la piste animale » et L’idée de progrès a du plomb dans l’aile.

Jane Goodall

Jane Goodall

A 84 ans, la primatologue britan­nique Jane Goodall ne cesse de parcourir le monde en faveur de l’environnement. En s’installant en 1960 en Tanzanie pour y étudier les mœurs des chimpanzés, en décidant de vivre seule avec eux dans leur milieu naturel pour mieux les observer, elle a bouleversé le regard que nous portions sur les grands singes – et, plus profondément, sur les rapports entre l’homme et l’animal. Afin de protéger les chimpanzés sauvages, gérer des réserves naturelles et créer des refuges en Afrique, elle fonde en 1977 l’Institut Jane Goodall. Convaincu que la conservation de la biodiversité ne peut se faire sans tenir compte des besoins et de la responsabilisation des populations locales, l’Institut, depuis lors, développe partout dans le monde des programmes d’éducation au développement durable, notamment à destination des jeunes.

Marches pour le climat, appel à la justice climatique et à la désobéissance civile : sentez-vous monter la mobilisation face à l’urgence écologique ?

C’est venu progressivement. En 2014, j’avais participé à la marche pour le climat que l’ancien vice-président américain Al Gore avait ­organisée à New York. Les organisateurs espéraient 80 000 participants : ils étaient 400 000, et des marches similaires eurent lieu le même jour dans plusieurs autres grandes villes. ­Depuis, la mobilisation n’a cessé de croître. Chez les jeunes, surtout. Les générations plus âgées peuvent être découragées par la tâche, avoir le sentiment qu’il n’y a plus rien à faire, et, par là même, devenir indifférents face à l’urgence écologique.

Mais les jeunes sont plus résilients, et ils savent que c’est leur avenir qui est en jeu. Rappelez-vous cette jeune Suédoise de 15 ans, Greta Thunberg, qui est montée à la tribune de la COP24, à Katowice (Pologne), le 14 décembre. « Vous êtes arrivé à court d’excuses et nous sommes à court de temps », a-t-elle dit, avant d’appeler les écoliers du monde entier à une grève « scolaire ». Tel est l’état d’esprit de la jeunesse aujourd’hui, et cela ne va pas s’arrêter.

En 1960, à l’âge de 26 ans, vous décidez ­d’aller vivre en Tanzanie, dans ce qui est aujourd’hui le parc national de Gombe, pour y étudier les mœurs des chimpanzés. Que vous ont appris ces grands singes ?

L’humilité. Ils m’ont fait prendre conscience qu’il n’y avait qu’une différence de degré entre nous et eux. Quand je suis revenue à Cambridge en 1962, les chercheurs avec lesquels je travaillais me disaient qu’il y avait une différence de nature entre les hommes et les chimpanzés. Je ne pouvais pas parler de leur personnalité, de leurs émotions, je n’avais pas le droit de leur donner de noms – seulement des numéros. Depuis cette époque, l’étude des grands singes a montré que nous partagions avec eux un grand nombre de comportements, les pires comme les meilleurs. L’éthologie est devenue une science de plus en plus complexe, et les univers mentaux des animaux sont apparus dans toute leur diversité.

Au point d’estomper la frontière qui nous sépare du reste du règne animal ?

Cette frontière est devenue floue. Nous savons aujourd’hui que les primates sont non seulement intelligents et sensibles, mais aussi qu’ils sont doués de conscience, ont des personnalités et ressentent des émotions. Et tous les animaux qui ont été étudiés – éléphants, dauphins, rats, chiens, cochons, oiseaux (notamment corbeaux et perroquets), pieuvres et même insectes – ont fait preuve d’intelligence à des degrés variables. Tous sont capables de ressentir la douleur. Ces connaissances se propagent petit à petit auprès du grand public, et nous enseignent ce que les non-scientifiques savent depuis toujours : nous faisons bien partie intégrante du règne animal et n’en sommes pas distincts.

L’accélération du réchauffement climatique nous oblige à repenser nos modes de vie. Dans un monde mené par le profit et la croissance économique, de quels leviers dispose-t-on pour accélérer ce ­changement de mentalité ?

Nous traversons une période noire à l’échelle de la planète. Le constat est connu : nos activités industrielles et notre consommation inconsciente des énergies fossiles augmentent les gaz à effet de serre qui enveloppent notre planète, entraînant des changements clima­tiques partout dans le monde. Les tempêtes se font plus fréquentes et plus violentes, les inondations sont de plus en plus graves, les sécheresses empirent.

Pourquoi, alors, ne travaillons-nous pas plus à résoudre ces problèmes essentiels ? En partie par manque d’éducation – mais les médias traitent de plus en plus ce genre de sujets, et les gens sont de plus en plus nombreux à saisir la gravité de la situation. L’autre raison, c’est que beaucoup d’entre eux se sentent impuissants, et tombent alors dans l’apathie. C’est pour cela que je voyage trois cents jours par an. Pour faire prendre conscience à ceux que je rencontre du pouvoir et de la responsabilité individuelle de chacun. Chacun d’entre nous peut effectuer des changements positifs. Et collectivement, tous nos actes individuels peuvent aider à changer le monde.

Quelles sont les priorités auxquelles ­s’attaquer ?

Si nous tenons à notre avenir, il y a trois problèmes majeurs en apparence insolubles que nous devons absolument surmonter. Le premier est la pauvreté. Si vous êtes très pauvre et vivez dans une région rurale, vous êtes forcé de détruire votre environnement – vous devez cultiver davantage de nourriture, ou fabriquer du charbon à vendre. Si vous vivez dans une zone urbaine, vous achetez les vêtements et les denrées les moins chères possibles car vous ne pouvez pas faire autrement. Vous n’avez pas le privilège de vous demander si le produit que vous achetez est bon marché parce que sa fabrication a détruit l’environnement, ou s’il est le fruit de cruauté envers les animaux, du travail forcé d’enfants ou d’ateliers clandestins.

Deuxième problème – et le plus difficile à résoudre : nous devons lutter contre le mode de vie consumériste de tous ceux qui ne sont pas les plus pauvres. Nous avons à notre disposition bien plus de choses que ce dont on a besoin, et la plupart des gens gaspillent une quantité incroyable de nourriture quand d’autres meurent de faim. Enfin, il est impératif de réduire le taux de croissance démographique. Il est tout à fait absurde de penser qu’il peut y avoir une croissance économique illimitée dans un monde aux ressources naturelles limitées. Même le pape François – l’un de mes héros – nous dit que ce n’est pas parce que nous avons la capacité de nous reproduire comme des lapins que nous sommes obligés de le faire !

Réduire les inégalités et contrôler la démographie, cela suffira-t-il à mieux partager la planète avec le reste des êtres vivants ?

Je crois qu’il nous faut aussi rétablir le lien spirituel avec le monde naturel qui a façonné la vie des peuples autochtones du monde entier. Nous avons une fenêtre de temps qui ne cesse de se réduire, durant laquelle, si nous nous réunissons tous, nous pouvons commencer à réparer certains des torts que nous avons infligés à la Terre. Et je vois plusieurs raisons d’espérer.

D’abord, la détermination des jeunes à changer les choses lorsque nous sommes capables de les écouter et de leur donner les moyens d’agir. Ensuite, les capacités du cerveau humain : chacun d’entre nous peut les mettre à contribution pour alléger son empreinte écologique, et nous pouvons grâce aux réseaux sociaux partager nos idées avec des personnes du monde entier. Rassemblons nos voix pour nous opposer aux gaz et pétrole de schiste, pour exiger un monde sans déchets plastiques et réclamer des régimes végans et végétariens généralisés ! Enfin, une autre raison de ne pas perdre espoir est la résilience de la nature. Si les humains s’en soucient, les environnements et les habitats que nous avons détruits peuvent à nouveau héberger la vie – il y a de nombreux exemples de cela. Les espèces au bord de l’extinction peuvent profiter d’une deuxième chance.

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27 décembre 2018 4 27 /12 /décembre /2018 12:39

Le philosophe qui mène des enquêtes de terrain sur les loups et les grizzlis plaide pour de nouvelles « alliances » entre les hommes et les animaux. En pistant les prédateurs, le philosophe a réappris à faire attention à toutes formes de vie. Il critique l’existentialisme en ce qu’il a fait de l’être humain le seul sujet dans un monde vide de sens, rempli d’objets, et déconstruit le mythe occidental d’un homme au-dessus de la chaîne alimentaire, en dehors de la communauté animale. Propos recueillis en décembre 2018 par Coralie Schaub et Catherine Mary pour Le Monde et Libération. Lire aussi Manger pour régner et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Baptiste Morizot, maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, consacre ses travaux à la relation des êtres humains avec les autres êtres vivants, en particulier les animaux. Avec une particularité : il se rend autant que possible sur le terrain, en « philosophe pisteur ».  Dans son livre Les Diplomates. ­Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject, 2016), il propose des ­pistes pour pacifier la relation entre l’humain et le loup. Dans Sur la piste animale (Actes Sud), il raconte comment, en suivant les traces laissées par les ours du Yellowstone, les loups provençaux, les panthères des neiges du Kirghizistan ou même les lombrics de nos composts d’appartement, il part à la recherche d’une « qualité d’attention » aux autres que nous avons perdue. Il mêle au récit de ses expériences de pistage une réflexion philosophique sur la modernité.

Pourquoi la question de notre rapport à l’animal intéresse-t-elle le philosophe que vous êtes ?

J’ai été formé par les arts et la littérature et je me suis ensuite orienté vers la philosophie de la biologie. J’ai très vite eu le sentiment que la « Nature », telle qu’elle était définie dans les sciences modernes, n’avait pas la richesse de ­signification que l’on peut trouver sous la plume d’écrivains néanmoins très férus de ­savoirs scientifiques, tels Aldo Leopold [au ­début du XXe siècle] ou Richard Powers aujourd’hui - cf. « L’Arbre-monde » de Richard Powers. Les sciences modernes ont véhiculé l’idée d’une nature homogène, régie par des lois mathématiques froides et abstraites, ce qui ne rend pas compte de la richesse du monde vivant, de l’intelligence qui l’habite, et de ses myriades de communications.

Dans quelle mesure questionnez-vous l’objectivité scientifique ?

Les sciences naturelles sont tenues de se plier à un langage qui objective leur sujet, ce qui produit un effet de violence : l’objectivation tend à tout transformer en matière inerte ­régie par des causes mécaniques. La conception opposée, c’est celle du poète qui interprète les signes de manière sensible, selon sa subjectivité. J’essaie, dans mon travail, de ­métisser les deux approches en distinguant, dans la démarche scientifique, ce qui est toxique de ce qui est émancipateur. Il ne s’agit pas d’être en rupture avec les sciences mais de les subvertir de l’intérieur. Je m’appuie sur des enquêtes rigoureuses, tout en faisant confiance à ce qu’il y a de prodigieux dans le vivant.

Votre réflexion philosophique s’appuie sur le pistage. De quoi s’agit-il ?

Nous avons l’habitude de ne voir la nature que de notre point de vue alors qu’elle est habitée par d’autres vivants. Leur présence et leur ­manière d’occuper les lieux peuvent être décelées par leurs traces. On peut, en se plaçant du point de vue de l’animal, décrypter sa manière de vivre et de communiquer. C’est ce que permet le pistage, qui consiste à être attentif aux signes, au réseau d’influences qui structurent le monde vivant. En étudiant les empreintes et les marquages, on peut tenter de décrypter la logique propre de l’animal et sa manière ­d’habiter le territoire, tissé à tous les autres. Les rochers où nous plaçons les balises de nos sentiers sont ainsi volontiers utilisés par certains animaux pour y placer des excréments qui servent, eux aussi, de marquages afin de communiquer avec les autres vivants.

J’essaie aussi de comprendre comment un paysage dialogue de manière particulière avec le corps de chaque espèce : un rocher va être vécu comme un perchoir par un vautour, comme un lieu de marquage par une panthère des neiges. Dans le pistage, on se ­demande très vite : « Si j’avais ce corps-là, où irais-je, comment passerais-je, qu’aurais-je envie de faire ? » A mon sens, l’animalité est une grande question. L’énigme d’être un humain est plus claire et plus vivante au contact des formes de vie animales qui sont des énigmes devant nous. Et l’énigme politique par excellence de vivre en commun dans un monde d’altérités y trouve d’autres implications, et d’autres ressources. C’est cela qu’on rencontre « sur la piste animale ».

Vous avez également pisté le loup dans le Haut-Var. Qu’avez-vous appris ?

J’ai beaucoup pisté le loup autour du plateau de Canjuers (Haut-Var), qui abrite depuis 1970 une base militaire. Ce qui est intéressant, avec le loup, c’est sa territorialité très marquée : il laisse des signes destinés aux autres vivants aux croisements des chemins, aux gués, aux cols. Cette manière de revendiquer la souveraineté sur son territoire défie notre mainmise sur l’espace : il nous force à nous rapporter autrement à la nature.

A partir de cette ­expérience du pistage du loup, l’idée a germé qu’il existait une troisième voie possible entre les anti-loups et les pro-loups, celle du diplomate. Il s’agit d’imaginer un personnage qui ne défende pas un camp, qui ne soit pas pour l’un et contre l’autre, mais qui travaille au service de la relation, et qui s’emploie à comprendre finement les points de vue divergents pour proposer des modus vivendi sur un même territoire. Comment, par exemple, penser des moyens de protection des troupeaux du point de vue du loup ? Ce sont des questions sur lesquelles je travaille désormais avec des éthologues sur le terrain.

Vous étendez cette réflexion aux autres animaux parce que l’humain, dites-vous, a une responsabilité envers eux. Qu’entendez-vous par là ?

Le personnage de diplomate qui m’intéresse particulièrement, c’est la figure historique du « truchement ». Dans l’histoire des relations entre les Français du Canada et les peuples amérindiens, les truchements étaient de jeunes Français qui passaient l’hiver avec les tribus algonquines. Ils apprenaient leurs usages et leur langue afin de mettre en place une relation mutuellement bénéfique avec eux – ce qui a tragiquement échoué. Comme le truchement, le diplomate est une personne qui vient de quelque part, mais qui essaie de voir le monde à travers les yeux des autres, en l’occurrence ici les vivants, les animaux sauvages : il apprend comment ils vivent et communiquent pour mieux cohabiter avec eux.

Il n’est donc pas dans une position surplombante mais parmi eux : il n’a pas de pouvoir coercitif et ne décide pas unilatéralement de ce qui se passe. L’humain, du fait des capacités cognitives qu’il a acquises au cours de son évolution, est à mon sens en mesure de jouer ce rôle de diplomate auprès des autres êtres vivants avec qui nous partageons la Terre. La diplomatie envers les vivants, c’est la théorie et la pratique des égards ajustés à leur intime altérité, pour créer de nouvelles alliances avec eux. Et c’est, je crois, d’une absolue nécessité dans la situation de crise qui est la nôtre.

L’idée est-elle de tenter de se mettre à la place de nos congénères non humains pour arriver à nous remettre à notre véritable place ?

Cette question me fascine. Je n’arrive pas à trouver ce que veut dire « véritable place », philosophiquement. Disons plutôt une place plus juste, plus pertinente. Mais une chose est claire : aujourd’hui, nos relations aux autres êtres vivants sont toxiques, pour eux et pour nous. On peut relire l’histoire de la modernité, et de ce qu’elle appelle le « progrès », comme la recherche de techniques permettant de ne pas avoir à faire attention aux autres formes de vie, à ne pas être attentionné à leur égard. D’un point de vue, cela a apporté un grand confort. Mais dépassé un certain seuil, cela devient inconfortable et même invivable. Invivable au niveau existentiel, car cela donne l’image d’un monde mort, muet, désenchanté, asphyxiant à terme. Et invivable à un niveau plus concret : en induisant changement climatique et crise de la biodiversité, cela rend le monde inhabitable pour les humains dans les décennies à venir. La question est donc de réapprendre à faire attention, à brancher sa sensibilité sur la multiplicité des formes de vie qui habitent un milieu, qui le constituent mais de manière discrète, les pollinisateurs, la faune des sols, les forêts… Le pistage permet d’élargir la gamme des êtres qui méritent notre attention.

Vouloir aller au contact des animaux sauvages est parfois perçu comme un signe de misanthropie…

Pour moi, cela n’a pas de sens. Je ne suis pas du tout misanthrope, j’aime beaucoup les humains, ce sont les animaux les plus intéressants qui soient. Au contraire, la sensibilité, la disponibilité aux autres êtres vivants produisent des effets émancipateurs sur les relations humaines. Cela nous rend, je l’espère, « mieux humains », parce que c’est une manière d’oublier son ego. Et pas sous des formes sacrificielles, mais plutôt comme on oublie son parapluie. Simplement parce que les autres sont bien plus intéressants.

Le pistage a-t-il joué un rôle dans l’évolution de l’intelligence humaine ?

C’est l’hypothèse de l’anthropologue Louis Liebenberg. Pendant deux millions d’années, l’humain a dû enquêter pour trouver sa nourriture, suivre des traces pendant des heures, décrypter des pistes, savoir qui était l’animal, où il allait, ce qu’il faisait. Ces capacités de décryptage, de raisonnement ont été valorisées par l’évolution de telle manière qu’elles se sont sédimentées en nous. Et aujourd’hui, elles sont disponibles pour que nous en fassions tout autre chose : toutes les enquêtes possibles, par exemple dans les sciences et les arts.

Sommes-nous devenus « sapiens » parce que nous n’avons pas d’odorat développé, ce qui nous a obligés, pour trouver des proies invisibles, à pister, donc à raisonner, à déduire ?

Ce raisonnement va très vite, mais il est assez juste. Primates frugivores devenus omnivores à tendance carnivore, nous avons été obligés pour pister de compenser notre absence d’odorat en développant des capacités cognitives d’un autre degré que celles de nos cousins primates. Dépourvus de nez, il nous a fallu éveiller l’œil qui voit l’invisible, l’œil de l’esprit.

Vous dites que le pistage nous permet de rentrer chez nous, sur Terre : on cherche une vie extraterrestre en oubliant qu’il y a des milliers de formes de vie à nos pieds…

Et intelligentes, complexes, riches. Des lichens aux pieuvres, en passant par les abeilles et les arbres, les formes de vie qu’on côtoie sont prodigieusement inventives. Evidemment, elles ne résolvent pas d’équations et n’écrivent pas A la recherche du temps perdu, mais il y a d’autres manières d’être intelligent. L’un des grands enjeux du XXIe siècle sera de formuler ces intelligences, de les reconnaître dans leur altérité sans projeter sur elles ce que nous sommes. Cela change la physionomie du monde. Alors que toute l’attention des modernes allait vers l’univers lointain, pour y chercher une forme de vie intelligente, au point de dévaluer la Terre en la réduisant à un stock de ressources à disposition, celle-ci redevient l’objet de toute notre attention.

Rentrer chez soi, c’est une manière de dire qu’il y a des pratiques qui repeuplent les milieux dans lesquels on vit, même les plus quotidiens, de formes de vie énigmatiques, fascinantes et parfois embêtantes. Il y a des cohabitations difficiles, comme avec le loup. Mais du fait même que le monde redevient peuplé, riche en signes, en communication, la vie devient bien plus intéressante que le monde mort dont nous avons hérité des existentialistes. J’ai été formé à la philosophie de Sartre et de Camus, qui ont été des grands penseurs de l’émancipation. Mais avec leur doctrine de l’humain comme seule liberté dans un monde de choses vides de sens, ils constituent paradoxalement des alliés objectifs de la crise écologique et de l’extractivisme, parce qu’ils ont contribué à élaborer une vision du monde dans lequel nous croyons être les seuls sujets, dans un cosmos absurde d’objets tout prêts à devenir ressources, privant les vivants de leur richesse de significations.

Le pistage des animaux sauvages nous a constitués, et pourtant nous ne le pratiquons plus depuis que nous sommes sédentarisés. N’est-ce pas cela qui nous a coupés de la nature ? 

La sédentarisation, et plus probablement l’urbanisation, nous a fait perdre l’art du pistage au sens philosophiquement enrichi, la sensibilité et la disponibilité aux signes des autres formes de vie, l’art de les lire. On ne sait plus lire, on n’y voit rien. Et il suffit de commencer à réapprendre à voir, et même commencer à estimer qu’il y a quelque chose à voir et à comprendre, pour que tout le paysage se recompose. 

Par contre, ce qui me gêne dans cette histoire de « perte », c’est qu’il y a comme un primitivisme nostalgique là-dedans, avec lequel je suis en désaccord. Je ne pense pas que c’était mieux avant, en aucune manière, ni qu’il faille revenir à des formes de vie antérieures. Il faut inventer. Même si les pisteurs amérindiens ont des capacités à lire et décrypter des signes très supérieures aux nôtres, je crois aussi beaucoup à la force des sciences, des idées contemporaines, qu’on trouve dans la recherche, les arts. Par exemple, la capacité à comprendre que les acacias sont capables de faire monter le tanin dans leurs feuilles quand ils se sentent agressés par des herbivores et ensuite de projeter des éthanols invisibles de telle manière que cela prévienne leurs congénères, vous ne pouvez pas l’inventer, il vous faut de la science de pointe pour le trouver.

Cette science attentive au vivant est un dispositif de libération à l’égard des sciences traditionnelles. Elles héritent d’une tradition d’objectivation et de réductionnisme à l’égard du vivant, mais en même temps, c’est aussi les sciences qui peuvent nous en libérer le plus efficacement, car quand elles font bien leur travail, elles subvertissant cet héritage: elles passent leur temps à montrer que le vivant est infiniment plus riche et prodigieux que ce qu’on croyait. Ces biologies subversives font aujourd’hui un grand travail de réanimation.

Vous expliquez qu’on a fini par croire qu’on est hors de la nature parce qu’on a éliminé tous les superprédateurs pour qu’ils ne nous mangent pas, pour occulter le fait que nous sommes aussi de la viande, un tabou que l’humanité occidentale s’est fabriqué…

La philosophe écoféministe Val Plumwood nous a permis de faire de belles avancées sur ce sujet. Elle propose de regarder nos pratiques d’inhumation. La pierre tombale, le cercueil capitonné et l’enterrement six pieds sous terre, juste en dessous de là où se trouve la faune du sol, entendent limiter les risques d’être mangé. D’empêcher un phénomène naturel dans d’autres cultures : restituer la dépouille, l’offrir aux autres êtres de la forêt, les vautours dans l’Est tibétain ou les grands carnassiers dans certains chamanismes sibériens.

Les humains issus de notre tradition culturelle ont essayé de rendre réel le mythe selon lequel ils étaient en dehors de la nature en étant les seuls êtres vivants qui ont le droit de manger tous les autres mais n’acceptent d’être mangés par personne. Etre le mangeur non mangeable. Ecologiquement, c’est une bizarrerie, tous les mangeurs sont mangés, même les grands prédateurs sont restitués, quand ils meurent, aux charognards, aux bactéries, à toute la faune qu’on appelle les « décomposeurs ». Nous nous sommes bricolé un mythe dans lequel nous sommes seuls et inaccessibles au sommet de la pyramide alimentaire.

Sommet de la pyramide, et aussi bout de chaîne. Vous dites qu’il y a quelque chose de métaphysique dans les lombricomposteurs. Car donner nos restes aux vers de terre suppose d’accepter que nous ne soyons plus le point de captation dernier et exclusif de la matière vivante qui monte jusqu’à nous...

Les lombricomposteurs ne sont pas aussi impressionnants que les panthères, mais ils nous permettent de nouer des relations d’alliance avec des formes de vie sauvage. Il faut comprendre leurs mœurs, comment ils vivent. Vous êtes obligé de savoir que les lombrics respirent par la peau, sinon vous leur donnez des liquides huileux et vous les asphyxiez, donc cela vous force à voir le monde par leurs yeux. C’est essentiel, «se mettre dans la peau de», pour «pouvoir respirer avec».

Et au-delà de cela, on nourrit aussi les vers de terre avec des ongles ou des cheveux, il y a là quelque chose d’un peu répugnant. Car l’idée d’être consommés par d’autres a été rendue répugnante par la métaphysique occidentale. Faire circuler notre propre matière organique, nos cheveux, nos ongles, jusqu’au lombricomposteur qui va la transformer en engrais pour nourrir toute la biodiversité d’un potager, c’est repasser à une conception du monde dans laquelle on accepte d’être membre avec d’autres de la communauté de la Terre.

Capacité d’attention va de pair avec capacité d’émerveillement, non ?

Absolument. S’émerveiller d’un lombric qui ne respire que par la peau... Même si je n’utilise jamais le mot, c’est un affect qui me travaille. Mon travail de philosophe et d’écrivain provient de ma fascination et de mon émerveillement pour l’énigme d’être vivant, en tant qu’humain, en tant qu’animal, que végétal. L’énigme d’être un humain, qui est toujours intacte, est plus vivable et plus claire quand on la compare avec d’autres formes de vie, quand on regarde les autres animaux, qu’on apprend qui nous sommes en les regardant. Quand on comprend qu’un arbre peut être stressé, et qu’il y a quelque chose de profondément parent avec notre stress et quelque chose d’absolument différent.

Comment faire, concrètement, pour réapprendre à pister, au sens large ? Nous sommes tout le temps sur Internet, dans le virtuel.

Au lieu d’opposer une sorte de réalité authentique du contact avec la nature et Internet, je pense que le pistage dont on a besoin aujourd’hui passe par Internet. Regardez ces permaculteurs qui passent la nuit sur la Toile, sur des blogs d’amateurs experts, à apprendre à décrypter les relations entre leurs poireaux, leurs fraises et les limaces, et qui le lendemain sont les mains dans la terre pour appliquer les savoirs acquis, se poser de nouvelles questions…

C’est Internet qui nous apprend que les lombrics respirent par la peau, permet aux apiculteurs amateurs d’apprendre ce qu’est une abeille… Il faut pister la nuit sur le Web, et aller suivre ce qu’on a compris le jour sur le terrain. On peut réapprendre le dehors sur Internet, notamment grâce aux blogs, aux encyclopédies libres. Lorsque les savoirs scientifiques et pratiques étaient cloisonnés dans des bibliothèques ou dans des métiers, nous ne disposions pas de cette circulation horizontale du savoir, qui est une sorte d’amplificateur de sensibilité aux énigmes du vivant qu’on n’a jamais connue dans l’histoire de l’humanité.

Pour vous donc, il n’est pas trop tard pour se réensauvager, retrouver cette empathie pour les autres ? N’est-on pas trop nombreux pour aller voir les ours ou les panthères ?

Les grands prédateurs, ce sont des symboles et des ambassadeurs puissants. Mais l’essentiel, c’est la sensibilité au vivant au sens large, et sous ses formes les plus discrètes, les moins nobles, la faune des sols, les pollinisateurs…

Le fait qu’on ait tant de mal à accepter le retour du loup ou des ours, n’est-ce pas symbolique, aussi, de notre (in)capacité à accepter l’altérité ?

Bien sûr que c’en est un symbole, un symptôme. Souvent, on me demande si je ne suis pas un peu optimiste, et je ne comprends même pas la question. Je me sens spinoziste, je dimentionne les problèmes que je me pose à l’échelle où je peux les résoudre. Je cherche à savoir ce qu’on peut faire maintenant. Je ne sais pas si ce sera suffisant à l’échelle cosmique, s’il est trop tard, si on va s’en sortir ou pas. Ce n’est pas mon problème, il y a tellement de raisons de se sentir impuissant qu’il me semble important de les minimiser. Les passions tristes nous rendent impuissants et les passions joyeuses décuplent notre puissance. La capacité politique à déplacer le seuil de l’intolérable et à nous amener à nous engager aussi volontairement contre les pesticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » que contre la peine de mort, cela ne passe pas par de la déploration, mais par de l’amour.

Comment sensibiliser au mieux à la question écologique : faut-il faire peur ou montrer que la nature est magnifique ? Sensibiliser par la beauté, via des émissions comme Ushuaïa Nature, cela ne suffit pas...

Ushuaïa, c’est faire perdurer la conception moderne de la nature selon laquelle c’est un bel espace là-bas dehors. Cela n’amènera jamais personne à se mobiliser avec la même véhémence que pour les droits sociaux. Donc il faut arriver à rendre visible la nature comme le territoire qui nous porte - une idée de Bruno Latour. Arriver à montrer que les vivants sont des cohabitants de la terre dont on dépend dans toutes les dimensions de notre existence. Ce n’est pas là-bas dehors, mais sous nos pieds. Pas une carte postale ni l’arrière-plan d’un selfie, mais un lieu de géopolitique complexe, multi-espèces, où il faut comprendre et composer les relations mutualistes, c’est-à-dire potentiellement bénéfiques pour le plus grand nombre.

Ne perdons pas trop de temps à nous demander si c’est déjà cuit, si on ferait mieux d’aller siroter des mojitos, parce que de toute façon il n’y a rien d’autre à faire. Je crois vraiment à la capacité des humains à ouvrir leur gamme de sensibilité, à élargir politiquement la gamme de ce à quoi ils font attention, à apprendre un nouveau sens de la justice à l’égard de formes de vie qui actuellement sont complètement en-dehors… Les puissances sont là. Est-ce qu’elles seront à la hauteur de la crise, je ne sais pas. Mais imaginez les premières suffragettes qui ont commencé à militer : elles ont bien fait de ne pas se dire « il est trop tard, de toute façon les hommes sont trop bêtes, ils ne vont jamais comprendre...» Soyons des suffragettes !

 

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24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 09:02

Le déclin continu de la vie sauvage menace les conditions de vie des populations, alertent les experts mondiaux de l’IPBES, le « GIEC de la biodiversité ». Par Audrey Garric et Pierre Le Hir le 23 mars 2018 pour Le Monde.              Lire aussi Les oiseaux des campagnes disparaissent à une vitesse vertigineuse, Ce que les abeilles murmurent à l’oreille des humains, Il sera bientôt trop tard pour dévier de notre trajectoire vouée à l’échec, La disparition des surfaces boisées mondiales a bondi de 51 % en 2016 et En trente ans, près de 80 % des insectes auraient disparu en Europe.

La savane africaine au Botswana. SW_Stock/Shutterstock.com

La savane africaine au Botswana. SW_Stock/Shutterstock.com

Partout sur la planète, le déclin de la biodiversité se poursuit, « réduisant considérablement la capacité de la nature à contribuer au bien-être des populations ». Ne pas agir pour stopper et inverser ce processus, c’est mettre en péril « non seulement l’avenir que nous voulons, mais aussi les vies que nous menons actuellement ». Tel est le message d’alerte délivré par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), réunie du 17 au 24 mars à Medellin (Colombie), pour sa 6e session plénière.

Créée en 2012 sous la tutelle des Nations unies et rassemblant aujourd’hui 129 Etats, cette structure est qualifiée de « GIEC de la biodiversité », en référence au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, dont elle est l’équivalent dans son domaine. Sa mission est d’établir régulièrement la synthèse des connaissances disponibles sur la biodiversité, sur les impacts de son érosion et sur les pistes d’action possibles pour la préserver.

Elle livre le résultat d’un travail colossal, qui s’est étalé sur trois années. L’IPBES a divisé le globe en quatre régions : l’Afrique, les Amériques, l’Asie-Pacifique et l’Europe-Asie centrale – à l’exception, donc, des pôles et des océans. Chacune a fait l’objet d’un volumineux rapport de 800 à 1 000 pages réalisé par plus de 550 experts de 100 pays, à partir de plus de 10 000 publications scientifiques, mais aussi de sources gouvernementales ou non gouvernementales, ou encore de savoirs autochtones.

Pour chaque zone géographique, cette analyse approfondie est synthétisée dans un « résumé à l’intention des décideurs » d’une quarantaine de pages, négocié mot à mot et voté par les représentants des Etats membres. C’est ce document, qui constitue une sorte de consensus politique, qui doit servir de base à l’action des gouvernements, même s’il n’a aucune valeur contraignante.

Une immense exploitation de soja à Campo Verde, au Brésil. Alf Ribeiro/Shutterstock.com

Une immense exploitation de soja à Campo Verde, au Brésil. Alf Ribeiro/Shutterstock.com

« Au cœur de notre survie »

« La biodiversité et les contributions apportées par la nature aux populations semblent, pour beaucoup, éloignées de nos vies quotidiennes. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, observe le président de l’IPBES, le Britannique Robert Watson. Elles sont le socle de notre alimentation, de notre eau pure et de notre énergie. Elles sont au cœur non seulement de notre survie, mais aussi de nos cultures, de nos identités et de notre joie de vivre. »

On pourra juger restrictive cette approche, qui envisage la nature à l’aune des seuls services qu’elle rend à l’humanité, sans considérer que la survie des espèces animales et végétales est en elle-même précieuse. Mais l’objet des quatre rapports est de mettre en garde contre une chute de la biodiversité qui « met en danger les économies, les moyens d’existence, la sécurité alimentaire et la qualité de vie des populations partout dans le monde ». Aucune des régions étudiées n’échappe à une régression spectaculaire de sa biodiversité, avec des projections très alarmantes.

  • Afrique

« L’Afrique est le dernier endroit sur Terre avec un large éventail de grands mammifères, mais jamais par le passé il n’y a eu autant de plantes, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et grands mammifères menacés qu’aujourd’hui, par une série de causes humaines et naturelles », note la Sud-Africaine Emma Archer. Quelque 500 000 km2 de terres sont déjà dégradées du fait de la déforestation, de l’agriculture non durable, du surpâturage, des activités minières, des espèces invasives ou du réchauffement.

Cela, alors qu’en zone rurale, la subsistance de plus de 62 % des habitants dépend de la bonne santé des milieux naturels, et que la population du continent est appelée à doubler d’ici à 2050, pour atteindre 2,5 milliards de personnes. Le défi est immense : à la fin du siècle, certaines espèces de mammifères et d’oiseaux pourraient avoir perdu plus de la moitié de leurs effectifs, et la productivité des lacs (en poissons) avoir baissé de 20 à 30 %, en raison du dérèglement climatique.

  • Asie-Pacifique

En Asie-Pacifique, la biodiversité est confrontée à des menaces sans précédent, allant des phénomènes météorologiques extrêmes et de l’élévation du niveau de la mer, aux espèces exotiques envahissantes, à l’intensification de l’agriculture, à la surpêche et à l’augmentation des déchets et de la pollution. Malgré quelques succès pour protéger ces écosystèmes vitaux – les aires marines protégées ont augmenté de 14 % en vingt-cinq ans et le couvert forestier a progressé de 23 % en Asie du Nord-Est –, les experts craignent qu’ils ne suffisent pas à enrayer le déclin de la biodiversité et des services que retirent les 4,5 milliards d’humains qui vivent dans ces pays.

Aujourd’hui, 60 % des prairies d’Asie sont dégradées, près de 25 % des espèces endémiques sont menacées et 80 % des rivières polluées par le plastique dans le monde s’y trouvent. Si les pratiques de pêche se poursuivent au même rythme, la région ne comptera plus de stocks de poissons exploitables d’ici à 2048. Jusqu’à 90 % des coraux, qui revêtent une importance écologique, culturelle et économique critique, souffriront d’une grave dégradation avant le milieu du siècle, même en présence d’un changement climatique modéré.

Un homme collecte des plastiques apportés par la mer, à Manille, aux Philippines. aldarinho/Shutterstock.com

Un homme collecte des plastiques apportés par la mer, à Manille, aux Philippines. aldarinho/Shutterstock.com

  • Amériques

Sur le continent américain aussi, l’impact du dérèglement climatique sur la biodiversité va s’intensifier d’ici au milieu du siècle, devenant un facteur de déclin aussi puissant que le changement d’affectation des terres. Globalement, les populations d’espèces sauvages ont déjà décru de 31 % depuis la colonisation par les Européens. La forêt amazonienne a été réduite de 17 % par l’emprise des activités humaines. Et les récifs coraliens ont perdu plus de la moitié de leur superficie depuis 1970.

Au milieu du siècle, 40 % de la biodiversité originelle pourrait s’être éteinte. Les auteurs notent que jusqu’ici, « les peuples indigènes et les communautés locales ont créé une diversité de systèmes de polyculture et d’agroforesterie », qui ont bénéficié à la biodiversité. Mais cette synergie avec les écosystèmes et ces savoirs locaux sont eux aussi en voie d’extinction.

  • Europe

Enfin, en Europe et Asie centrale, la situation n’est guère plus positive : 42 % des animaux terrestres et des plantes ont enregistré un déclin de leurs populations au cours de la dernière décennie, de même que 71 % des poissons et 60 % des amphibiens. En outre, 27 % des espèces et 66 % des habitats évalués sont dans un « état de conservation défavorable ».

La première cause de cette hécatombe réside dans l’intensification de l’agriculture et de l’exploitation forestière, et particulièrement dans l’usage excessif de produits agrochimiques (pesticides, engrais). Résultat : la région consomme plus de ressources naturelles renouvelables qu’elle n’en produit, l’obligeant à en importer massivement d’autres zones du monde. Le rapport souligne aussi le rôle du changement climatique, qui sera l’un des principaux fléaux pesant sur la biodiversité d’Europe et d’Asie centrale dans les prochaines décennies.

Un bateau de pêche dans la mer des Wadden, aux Pays-Bas. Split Second Stock/Shutterstock.com

Un bateau de pêche dans la mer des Wadden, aux Pays-Bas. Split Second Stock/Shutterstock.com

Ces quatre rapports confirment, même si l’expression n’est pas reprise, que la Terre est en train de subir sa sixième extinction de masse : selon les scientifiques, les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années. Mardi 20 mars, une étude du Muséum national d’histoire naturelle et du Centre national de la recherche scientifique alertait sur la « disparition massive » des oiseaux dans les campagnes françaises – leurs populations se sont effondrées d’un tiers en quinze ans – tandis que fin 2017, des chercheurs montraient que le nombre d’insectes volants a décliné de 75 % à 80 % en Allemagne depuis le début des années 1990.

Développer les aires protégées

N’y a-t-il donc aucun espoir ? Les scientifiques veulent croire qu’il est encore possible d’agir pour enrayer ce déclin. Ils appellent, pêle-mêle, à développer les aires protégées, à restaurer les écosystèmes dégradés (notamment les forêts), à limiter les subventions à l’agriculture et à l’exploitation forestière intensives, à intégrer la protection de la biodiversité dans toutes les politiques publiques, à sensibiliser davantage le grand public pour inciter à des changements de comportement ou encore à poursuivre les efforts de conservation. En Europe, ces politiques ont par exemple conduit à sauver d’une extinction locale les populations de bisons ou de lynx ibériques, et à réhabiliter les régions boisées des Açores, de Madeire et des Canaries.

Un cinquième rapport sera publié lundi 26 mars, sur l’état des sols du monde, de plus en plus dégradés par la pollution, la déforestation, l’exploitation minière et les pratiques agricoles. Lors de la prochaine réunion plénière en mai 2019 – que la France a proposé d’accueillir –, l’IPBES produira son bilan mondial de la biodiversité. Il s’agira du premier du genre depuis l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire, qui avait déjà alerté, en 2005, sur le fait que l’humain a modifié les écosystèmes plus rapidement et plus profondément depuis cinquante ans que durant toute période comparable de l’histoire de l’humanité. Treize années se sont écoulées et le constat n’a fait qu’empirer.

Conflits d’intérêts sur les pollinisateurs

L’IPBES a produit un premier rapport en 2016 sur la pollinisation, dont la publication avait été entachée de doutes. Deux de ses chapitres-clés étaient en effet sous la responsabilité de scientifiques salariés de Bayer et Syngenta, les deux principaux producteurs d’insecticides dits « néonicotinoïdes », fortement suspectés de décimer les populations d’abeilles, bourdons, papillons.

Tous les experts doivent remplir un formulaire détaillant leurs liens d’intérêts, mais ces déclarations ne sont pas rendues publiques. De même, le financement du budget de la plateforme, qui s’élève à 5 millions de dollars (4 millions d’euros) en 2018, n’est pas connu dans le détail. Une vingtaine d’Etats y participent, en premier lieu l’Allemagne, la Norvège, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la France.

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 14:49

Enjeux et opportunités d'une alimentation moins carnée.
Voici la synthèse d’un rapport du 23 novembre 2017 pour Terra Nova suivie de propositions concrètes, pistes d'études ou de réflexion en faveur d'un régime alimentaire moins carné. 
Lire aussi
Nourrir la planète avec une agriculture 100% biologique en 2050, c’est possible, Manger pour régner, Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité » et L'avis des bêtes.

Par Dalibor Frioux, consultant et écrivain ; Antoine Hardy*, ancien responsable du pôle « Société » de Terra Nova ; Thierry Pech, Directeur général de Terra Nova ; Matthieu Vincent, fondateur de DigitalFoodLab (*C'est à titre strictement personnel qu'Antoine Hardy signe ce rapport, dont la rédaction a débuté à l'automne 2016. Sa signature ne saurait engager ni de près ni de loin son employeur actuel).

SYNTHÈSE

Associée à l'élévation du niveau de vie et aux progrès de l'agriculture, la consommation de viande a explosé au cours du XX e siècle dans les pays développés et progresse à présent rapidement dans de nombreux pays émergents.

Cette dynamique est désormais porteuse d'inquiétudes. De nombreux nutritionnistes et diététiciens abandonnent les réticences que leur inspirait naguère une alimentation plus végétale. Les épidémiologistes ont établi, de leur côté, que la surconsommation de viande pouvait être la cause de plusieurs types d'affections.

La multiplication des scandales sanitaires a, par ailleurs, suscité des doutes sur la sécurité alimentaire de ces produits. Les spécialistes de l'environnement ont démontré, quant à eux, que les activités d'élevage avaient une contribution conséquente aux émissions de gaz à effet de serre (GES) et qu'elles impliquaient une mobilisation de ressources souvent disproportionnée par rapport à leur apport nutritionnel. Pour ne rien arranger, les révélations sur le traitement des animaux dans certains abattoirs ont soulevé une large émotion ces dernières années. Enfin, le désarroi de nombreux éleveurs devant la difficulté à vivre de leur travail a mis en lumière les défaillances et dysfonctionnements des chaînes de valeur de ce secteur.

Notre objet n'est pas de condamner en soi la consommation de viande. Mais tout plaide pour que soit recherché un nouveau compromis entre nos traditions alimentaires et nos impératifs sanitaires, environnementaux et économiques. Ce nouvel équilibre commande une réduction quantitative et une amélioration qualitative de la viande que nous consommons. L'objet de ce rapport est de passer en revue les arguments qui plaident en faveur de ce nouvel équilibre, de fixer un cap à la transition alimentaire qu'il convient d'amorcer et de formuler des pistes d'action pour progresser dans cette direction.

Il nous semble plus précisément que, dans les deux ou trois décennies qui viennent, nos objectifs sanitaires et environnementaux commandent que l'on divise par deux notre consommation de chair animale et que l'on inverse la part des protéines végétales et des protéines animales dans l'ensemble de nos apports en protéines. Pour y parvenir, plusieurs leviers pourront et devront être actionnés. Et notamment : la promotion des protéines végétales par les organismes publics de recommandations alimentaires et sanitaires, la mention visible des modes d'élevage et d'abattage sur les produits à la vente, une meilleure valorisation des végétaux par les signes officiels de la qualité et de l'origine (SIQO), une politique de restauration scolaire plus ouverte aux plats végétariens, la formation des cuisiniers et personnels de restauration, l'information et la formation des parents, le contrôle des distributeurs alimentaires dans les lieux publics et collectifs, le développement des primes herbagères agro-environnementales et des aides à la conversion à l'agriculture biologique, le financement des secteurs les plus prometteurs de la FoodTech...

Ce ne sont pas les idées qui manquent pour cheminer sans tarder vers une alimentation durable.

PROPOSITIONS

Les propositions formulées ici sont moins des solutions clé-en-main que des pistes d'études ou de réflexion en faveur d'un régime alimentaire moins carné. L'objectif synthétique que nous proposons de poursuivre est, dans les deux ou trois décennies qui viennent, de diviser par deux notre consommation de chair animale et d'inverser le ratio actuel de protéines animales et végétales dans notre alimentation, c'est-à-dire de viser une alimentation où 60 % des protéines seraient d'origine végétale (contre environ 40 % aujourd'hui). Cette cible est très proche de celle proposée par le cabinet Solagro dans son scénario Afterres2050 et en reprend la plupart des autres hypothèses (diminution d'un tiers des surconsommations, diminution de 50 % des pertes et gaspillages tout en maintenant l'indice de masse corporelle moyen). Elle permettrait à la fois de s'approcher du « facteur 2 » de réduction des émissions de GES d'origine agricole préconisé par la Stratégie nationale bas carbone et de se conformer aux recommandations des principales agences sanitaires nationales et internationales.

Il faut cependant garder à l'esprit que, si le régime alimentaire est bel et bien un objet de politique publique, il ne peut évoluer que progressivement et le plus souvent lentement. Et ce pour au moins deux raisons. La première est qu'il touche à des habitudes alimentaires, des normes sociales et des préférences culturelles qui s'inscrivent en général dans le temps long des sociétés. La seconde est qu'il implique une stratégie elle-même de long terme pour organiser et accélérer la transition de notre modèle agricole et de ses modes de production. Si cette stratégie n'est pas précisément décrite dans le présent rapport, nous sommes cependant conscients qu'elle est et sera nécessaire. D'autant qu'on ne saurait promouvoir la transition alimentaire aux dépens des agriculteurs en général et des éleveurs en particulier, lesquels sont déjà mis à rude épreuve. Terra Nova formulera dans les mois et les années qui viennent des propositions dans ce sens.

Proposition 1 : Évoluer vers la généralisation de l'option « repas alternatif végétarien » et l'imposition d'un jour végétarien par semaine dans la restauration scolaire des collèges et lycées

Proposition 2 : Mieux former les cuisiniers aux enjeux de la transition alimentaire

Proposition 3 : Mieux informer les parents des très jeunes enfants et les parents d'élèves

Proposition 4 : Pousser les organismes publics de recommandations alimentaires à promouvoir davantage les protéines végétales, à proposer plus systématiquement des solutions pratiques et à réviser les grammages recommandés en matière de viande

Proposition 5 : Mettre en cohérence le Programme national nutrition santé (PNNS) et le Plan national santé environnement (PNSE)

Proposition 6 : Promouvoir, sur les produits à la vente, la mention visible du mode d’élevage et d'abattage ; étudier l'extension du modèle de classification des œufs aux autres produits alimentaires pour lesquels des animaux ont été utilisés

Proposition 7 : Mieux valoriser les végétaux grâce aux Signes officiels de la qualité et de l'origine (SIQO)

Proposition 8 : Mieux contrôler les distributeurs alimentaires dans les lieux publics

Proposition 9 : Développer les primes herbagères agro-environnementales et consacrer une part plus substantielle des aides de la PAC à la conversion à l'agriculture biologique et aux solutions agroécologiques

Proposition 10 : Réfléchir à un « contrat de transition » à destination des éleveurs qui désirent soit se reconvertir dans une autre activité, soit faire évoluer rapidement leur exploitation vers un modèle plus cohérent avec la transition alimentaire souhaitée

Proposition 11 : Développer un réseau d’investisseurs sur le temps long dans les secteurs de la FoodTech travaillant sur l'alimentation à partir de protéines végétales

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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 09:29

Dans une actualité parsemée de scandales alimentaires et de désastres écologiques dus à une agriculture massive, c’est le genre de nouvelle qui fait plaisir à entendre : nourrir plus de 9 milliards d’êtres humains, soit l’équivalent de la population mondiale d’ici 30 ans, c’est possible. L’étude, publiée dans la revue Nature et Communications  ce mardi 14 novembre, explique la marche à suivre. D’après http://www.epochtimes.fr et Le Monde le 15 novembre 2017. Lire aussi L’alimentation bio est bénéfique pour la santé, Les états généraux de l’alimentation déçoivent les paysans et les écologistes, Les véganes sont-ils écolos ?, Ces parents qui mijotent une cantine publique et Non, les menus végétariens à l'école ne sont pas carencés !.

Nourrir la planète avec une agriculture 100% biologique en 2050, c’est possible

L’un des arguments souvent opposé à l’agriculture biologique est qu’avec l’explosion de la démographie mondiale, l’agriculture nécessite des méthodes industrielles pour assurer un rendement suffisant. Faux, d’après les chercheurs. D’après leur étude, la réduction du gaspillage alimentaire et la limitation de la consommation de produits d’origine animale permettraient d’arriver à sustenter la population mondiale.

Plusieurs travaux de recherches sur le gaspillage alimentaire existent, et les statistiques tirées parlent d’elles même. En 2009, par exemple, on estimait que 40% de l’alimentation disponible aux États-Unis était jetée, soit les besoins annuels de 500 millions de personnes.

 « Un des enjeux cruciaux est aujourd’hui de trouver des solutions pour basculer dans un système alimentaire durable, sans produits chimiques dangereux pour la santé et l’environnement, avance Christian Schader, l’un des coauteurs de l’étude, chercheur à l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, situé en Suisse. « Or cette transformation inclut une réflexion sur nos habitudes alimentaires et pas seulement sur les modes de production ou sur les rendements. »

En se basant sur les données de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, les chercheurs ont modélisé les surfaces agricoles nécessaires pour nourrir l’humanité, à raison de 2700 calories par jour et par personne, en introduisant une dose d’agriculture biologique à hauteur de 0%, 20%, 40% etc…

D’après leur conclusion, une conversion totale au biologique nécessiterait une augmentation de 16 à 33% des surfaces cultivées en 2050 par rapport à 2009. Peu de surprise : les rendements du bio sont en général plus faibles.

Conséquence pour l’environnement : une déforestation plus importante, mais moins de pesticides, d’engrais de synthèse, et une baisse en demande d’énergies fossiles. Côté émissions de gaz à effet de serre, le gain serait « faible », selon les auteurs, de l’ordre de 3 à 7%.

Pour que ce scénario soit envisageable il faudrait selon eux opérer à un changement dans nos habitudes alimentaires. Un tiers des terres cultivées sur la planète le sont pour nourrir le bétail destiné à être consommé. Blé, maïs et soja pourraient cependant servir à nourrir les humains. En réduisant la consommation de viande, il serait possible d’équilibrer ces comptes.

Ensuite, la réduction du gaspillage est une mesure très importante, quand on sait qu’un tiers de la nourriture est en moyenne perdue.

L’étude est intéressante à plusieurs niveaux. Financée par l’institution onusienne, les auteurs se défendent d’être pro-bio et affirment avoir travaillé sur des hypothèses très conservatrices. « Nous ne promouvons pas le bio ou tel régime alimentaire, prévient Christian Schader. Nous montrons à travers 162 scénarios ce qui est possible et à quelles conditions. La direction à prendre est ensuite un choix politique et de société. » « Les auteurs ne peuvent pas être accusés d’être pro-bio, confirme Harold Levrel, professeur à AgroParisTech et chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement, qui n’a pas participé à l’étude. Ils ont choisi des hypothèses très conservatrices, en considérant par exemple que la consommation d’eau est la même en bio et en conventionnel. »

Pour l’expert, cette approche « multifactorielle et systémique » est « très intéressante », car « c’est la première fois qu’on répond à la question de savoir si le bio peut nourrir le monde en intégrant à la fois la question des rendements, de l’occupation des sols, des effets environnementaux ou encore des émissions de CO2 ».

Un verger de nectarines bio à Saint-Genis des Fontaines (Pyrénées-Orientales), en juillet 2017. RAYMOND ROIG / AFP

Un verger de nectarines bio à Saint-Genis des Fontaines (Pyrénées-Orientales), en juillet 2017. RAYMOND ROIG / AFP

Un exercice de prospective similaire avait déjà été mené à l’échelle française : le scénario Afterres 2050, publié en 2016 par l’association Solagro, tournée vers la transition énergétique, agricole et alimentaire. Il concluait qu’une agriculture 50 % biologique pourrait nourrir 72 millions de Français en 2050 sans augmenter la quantité de terres arables, tout en divisant par deux les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’énergie et celle d’eau l’été, et par trois les pesticides.

A deux conditions : une fois encore, la diminution des surconsommations et des pertes, ainsi qu’un changement de régime alimentaire. « Nous consommons deux tiers de protéines animales pour un tiers de protéines végétales. Il faudrait faire l’inverse et diviser par deux notre consommation de produits animaux », détaille Philippe Pointereau, l’un des coauteurs, qui dirige le pôle agroécologie de Solagro. Un changement déjà engagé chez les consommateurs de bio. Selon l’étude BioNutrinet, menée par l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Inserm/INRA/CNAM/université Paris 13), qui suit 29 000 personnes, les Français qui consomment au moins 70 % de bio ont diminué de 50 % leur consommation de viande.

« Une agriculture 100 % bio est également possible, mais on ne l’a pas présentée pour ne pas rebuter les gens », glisse Philippe Pointereau. Un optimisme que partage Harold Levrel : « La baisse des rendements entraînée par le bio, de 25 % en moyenne, n’est pas rédhibitoire. On peut récupérer des terres, notamment dans les 100 000 hectares transformés chaque année en friches. »

Une révolution, mais à quel prix ?

Ces modèles présentent toutefois une limite. A l’inverse du système actuel, dans lequel les excès de nitrates dus aux engrais polluent l’environnement, le scénario de 100 % bio engendre un déficit en azote, pourtant indispensable à la fertilisation des cultures. Des solutions existent, comme semer des légumineuses qui fixent l’azote de l’air ou maintenir des sols couverts, mais elles sont encore insuffisantes.

Seule absente de l’étude, la question de comment opérer le tournant de l’agriculture biologique dans l’économie actuelle. Quelles seraient les rémunérations des agriculteurs, les centrales d’achats conserveraient-elles leurs marges actuelles, les consommateurs seraient-ils prêts à mettre la main au portefeuille pour une alimentation plus onéreuse ?

« L’agriculture reçoit beaucoup de subventions publiques. Il paraîtrait logique que cet argent aille vers une production et une alimentation durables afin de minimiser les coûts externes comme la pollution de l’eau ou les impacts sur la santé publique, estime Philippe Pointereau. Pour les consommateurs, l’alimentation peut coûter un peu plus cher même en réduisant la part de viande et de produits laitiers. Mais, compte tenu des bénéfices, peut-être seront-ils prêts à investir un peu plus. »

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23 septembre 2017 6 23 /09 /septembre /2017 11:22

Au sens littéral du terme, le biomimétisme (du grec bios, la vie et mímêsis, imitation) indique notre capacité à nous tourner vers la nature pour trouver des solutions à nos problèmes techniques. Cependant, en 1997, une dimension fondamentale a été révélée par Janine Benyus lors de la parution de son livre Biomimicry. Pour cette auteure américaine, le biomimétisme n'est pas seulement une démarche inspirée du vivant pour produire des biens et des services innovants mais elle doit être aussi réalisée de manière durable et respectueuse de notre planète. Ce qui signifie : à l'échelle appropriée, sans gaspillage, en utilisant le moins d'énergie possible, sans produits toxiques, en préservant la diversité et le 'génie' de la vie. Aujourd'hui, le biomimétisme est devenu une science transdisciplinaire à part entière. Un article publié le 5 juin 2015 sur Parlons Sciences (site web Muséum de Toulouse).

Le biomimétisme, un concept, une philosophie pleine d'avenir

S'inspirer de la nature pour innover dans le domaine de la technologie est une activité que l'homme pratique depuis plusieurs siècles. Ainsi, par exemple, au XVe siècle, lorsque Léonard De Vinci conçut son célèbre ornithoptère, il observa minutieusement insectes, chauve-souris et oiseaux au vol battu pour construire une machine volante mue par propulsion humaine. En remontant encore plus loin dans le temps, des historiens suggèrent que l'invention de la roue, il y a plus de 5 500 ans, a été possible grâce à l'observation des bousiers, ces petits insectes qui roulent une sphère de bouse dans laquelle ils pondent leurs œufs afin que les larves s'en nourrissent.

Photo Scarabaeinae cc by-sa Frédéric Ripoll, collection Muséum de Toulouse.

Photo Scarabaeinae cc by-sa Frédéric Ripoll, collection Muséum de Toulouse.

Aujourd'hui, le biomimétisme consiste tout d'abord à observer et étudier les êtres vivants et leurs interactions pour comprendre leur fonctionnement, puis transposer les mécanismes du vivant vers des systèmes non biologiques. Le champ couvert par le biomimétisme englobe la plupart de nos activités : agriculture, énergie, science des matériaux, information, santé, etc. Son impact est considérable ; en témoigne la course dans laquelle se sont lancés scientifiques de tous horizons, ingénieurs, industriels, ONG et bureaux de consultants. Des biologistes détaillent le fonctionnement des organismes, résultat de près de 3,5 milliards d'années d'évolution, jalonnée d'essais et d'impasses ; les architectes scrutent la croissance des arbres pour construire des bâtiments plus solides et durables ; des urbanistes observent les fourmis pour résoudre les problèmes du trafic ; des ingénieurs s'inspirent des requins, hiboux, pélicans, etc. pour améliorer avions et voitures. Découvrons quelques exemples de biomimétisme dans ses trois principaux niveaux d'inspiration : la forme, les matériaux et procédés, les écosystèmes.

A la recherche de la forme la mieux adaptée

C'est probablement dans le domaine de l'aérodynamique que l'inspiration de la nature a été la plus féconde. L'ornithoptère de L. de Vinci n'a jamais volé, mais cet « homme-oiseau » constitue bien le premier prototype d'un objet volant autonome en énergie. Il aura fallu attendre 2 010 pour qu'un groupe international d'étudiants, mené par Todd Reichert de l'Université de Toronto, construise sur les plans de Vinci le « snowbird » et le fasse voler pendant quelques secondes.

Dessin : Machine volante à ailes battantes. Plume et encre sur papier. Extrait du Codex Atlanticus f.858r

Dessin : Machine volante à ailes battantes. Plume et encre sur papier. Extrait du Codex Atlanticus f.858r

Plus proche de nous, observons le TGV japonais : les ingénieurs se sont inspirés des plumes du hibou moyen duc et du bec du martin pêcheur pour réduire le bruit et la consommation électrique du Shinkansen 500 tout en augmentant sa vitesse.

Photo :  nez du train effilé comme l'est le bec du Martin pêcheur. cc by-sa MK Products via wikimedia

Photo :  nez du train effilé comme l'est le bec du Martin pêcheur. cc by-sa MK Products via wikimedia

L'analyse au microscope de la peau de requin a révélé des rainures qui, en provoquant des micros tourbillons autour de l'animal (effet « riblet »), réduisent la résistance de l'eau. Cette étude a d'abord débouché sur la fabrication de combinaisons de natation avant d'inspirer les ingénieurs d'Airbus pour réduire la résistance à l'air des avions de type A320.

Photo :  les denticules cutanées de la peau de requin (ici un requin citron) vues en microscopie électronique à balayage engendrent des micro tourbillons qui diminuent les frottements, permettant ainsi au requin de nager vite et sans bruit. cc by-sa Pascal Deynat/Odontobase via wikimedia

Photo :  les denticules cutanées de la peau de requin (ici un requin citron) vues en microscopie électronique à balayage engendrent des micro tourbillons qui diminuent les frottements, permettant ainsi au requin de nager vite et sans bruit. cc by-sa Pascal Deynat/Odontobase via wikimedia

A Toulouse, les chercheurs de l'IMFT et du laboratoire LAPLACE s'inspirent de la structure et du fonctionnement des ailes des grands prédateurs pour concevoir les ailes des avions de demain. Leur objectif est de développer des ailes et ailerons flexibles et « intelligents », capables de changer de forme et de se mouvoir en harmonie avec les sollicitations extérieures, comme des ailes d'oiseaux, mais adaptées aux très grandes vitesses des avions et à leur taille. Leurs travaux visent à accroître les performances aérodynamiques (augmentation de la portance et diminution de la résistance à l'air) et de manœuvrabilité des ailes d'avion, tout en réduisant le bruit généré par les bords de fuite (la partie arrière, la plus effilée). Pour ce faire, ils utilisent une association de 3 matériaux (alliages à mémoire de forme, actuateurs piézo, polymères à haute performance) pour obtenir en des endroits très précis de grandes ou de petites déformations des ailes de l'avion en réponse aux changements d'environnement.

La voiture n'est pas en reste dans cette course vers un aérodynamisme amélioré. Ainsi, en 2005 la marque Mercedes Benz a conçu Bionic, une voiture inspirée du poisson-coffre (Ostracion cubicus), un poisson tropical des récifs coralliens des  océans Indien et Pacifique. Photobioniccarpoisson C'est sa forme, qui lui confère un coefficient de traînée très faible, et la rigidité de son exosquelette qui ont séduit les ingénieurs de Mercédès pour dessiner la carrosserie d'un « concept-voiture ». D'après des travaux récents d'une équipe belge, le poisson coffre serait loin d'être le meilleur modèle. Peut-être ce modèle restera-t-il au… coffre ! (Van Wassenbergh S, van Manen K, Marcroft TA, Alfaro ME, & Stamhuis EJ (2015). Boxfish swimming paradox resolved: forces by the flow of water around the body promote manoeuvrability. Journal of the Royal Society, Interface / the Royal Society, 12 (103) PMID: 25505133).

A la recherche de matériaux, de structures et de procédés 

Aux Etats-Unis, 4 grandes industries de matériaux - papier, plastique, métaux et produits chimiques - représentent à elles seules 71% des émissions toxiques de l'industrie (ref. J.E. Young et A. Sachs, the next efficiency revolution, 1994). Le rêve d'un biomiméticien de la science des matériaux est de fabriquer à température et pression ambiantes et sans solvant des biomatériaux adaptés et évolutifs, à l'instar de ce que la nature fait : nanomatériaux, céramiques, verre, colle, …

Velcro, scratch et compagnie

L'exemple le plus célèbre de matériau biomimétique est celui de la bardane (Arctium) de la famille des Composées dont les bractées en forme de crochets minuscules et élastiques ont inspiré Georges de Mestral, l'inventeur du velcro (velours crochet), qui déposa son brevet en 1952.

Photo de la bardane. cc by-sa Dominique Morello

Photo de la bardane. cc by-sa Dominique Morello

Depuis, les ingénieurs se sont intéressés à d'autres systèmes « collants ». Par exemple, le gecko (tel Tarentola mauritanica) n'a pas de ventouse au bout de ses pattes et pourtant il adhère aux parois, même lisses, grâce au système d'adhérence constitué d'une multitude de soies micrométriques qui recouvrent ses doigts. Une structure analogue se retrouve chez des araignées sauteuses de la famille des Salticidae et chez un insecte xylophage (Clytus arietis).  Des biophysiciens s'en sont inspirés pour créer des adhésifs ultrarésistants et autonettoyants.

Lotus, surfaces hydrophobes et vitres propres

Les feuilles de plus de 200 plantes, les plumes de certains oiseaux ou encore les pattes de certains insectes sont super-hydrophobes, c'est à dire que l'eau n'adhère pas à leur surface. C'est en étudiant la feuille de lotus que les chercheurs ont découvert que sa surface n'était pas lisse mais très rugueuse comme le montre cette image de microscopie électronique.

Le biomimétisme, un concept, une philosophie pleine d'avenir

Les scientifiques ont reproduit ces microstructures, puis ils en ont créées à l'échelle du nanomètre (10-9 m). Les applications sont nombreuses : tissus imperméables, bétons hydrofugés, revêtements de baignoire, à l'image de cette peinture autonettoyante destinée à revêtir les bâtiments : non seulement l'eau n'adhère pas mais elle entraine dans sa chute toutes les particules de saleté. Aujourd'hui la NASA envisage d'utiliser de telles surfaces antiadhérentes dans la construction d'objets spatiaux dont l'entretien paraît effectivement bien difficile !

Morphos, cristaux photoniques et ordinateurs

La couleur des ailes du Morpho (Amérique centrale) fascine depuis des  siècles. Mais c'est l'avènement d'instruments d'optique sophistiqués (comme par exemple le microscope électronique à balayage) qui a permis de décortiquer la structure fine des écailles et de modéliser les propriétés optiques de l'aile. Sa couleur bleu vif n'est pas due à des pigments mais à la structure en « nanotrous » des écailles sur lesquelles la lumière se réfléchit. Des industriels s'en inspirent pour donner aux vêtements de la couleur sans colorants ni pigments ou lutter contre la contrefaçon en insérant dans les billets de banque ce type de nanostructure (Morpho complet).

Fil d'araignée et câbles plus forts que l'acier : 

A la fois solide, résistant et élastique, le fil d'araignée a des qualités uniques, fortement convoitées dans plusieurs domaines de recherche : fabrication de gilets pare-balles, de câbles pour ponts suspendus, de fil de suture biocompatible pour la chirurgie

Photo : l'araignée et sa toile. Copyright Philippe Annoyer, expédition Sangha, Centrafrique 

Photo : l'araignée et sa toile. Copyright Philippe Annoyer, expédition Sangha, Centrafrique 

La quête à l'appropriation du fil de l'araignée n'est pas nouvelle, mais malheureusement l'araignée ne s'élève pas comme les vers à soie. Et, malgré nos connaissances approfondies sur les gènes qui codent les protéines constituantes, nous n'avons pas encore très bien compris comment fait l'araignée pour les structurer et fabriquer une fibre insoluble et très résistante. Dans les années 90, des chercheurs ont réussi à faire exprimer des fragments de ces protéines dans des bactéries et mieux encore, des scientifiques canadiens en ont produit dans le lait de  chèvres génétiquement modifiées (transgéniques). Mais, il reste une étape critique d'assemblage et de production à grande échelle. Il paraît que la firme allemande AMSilk est en passe d'en fabriquer des ... tonnes.

Béton vert, corail et biominéralisation. 

Dans le domaine de la construction, la fabrication du béton de ciment est énergivore puisqu'elle nécessite de chauffer à 1450 °C un mélange de calcaire et d'aluminosilicates (argile). Approximativement 5% des émissions de gaz à effet de serre proviennent de cette industrie. Or le béton est un produit qu'on consomme sans modération : un peu plus de 3 milliards de tonnes par an ! Plusieurs pistes sont actuellement suivies pour produire du béton vert, comme celle développée par l'entreprise Calera aux Etats Unis : son fondateur Brent Constantz s'inspire de la façon dont les coraux construisent les récifs par biominéralisation. Dans son procédé, le CO2 n'est plus émis lors de la cuisson mais au contraire utilisé pour fabriquer du carbonate de calcium solide, un ingrédient essentiel du ciment. On ne connaît pas encore les performances de ce ciment dont les procédés de fabrication restent secrets ; mais si cette approche marche, elle sera révolutionnaire. Le « recyclage » du CO2 émis par d'autres industries (centrales nucléaires, serres,…) qui se trouvent à proximité des usines de béton et utilisé pour fabriquer un nouveau matériau est une illustration du principe de fonctionnement de l'écologie (ou symbiose) industrielle fondée sur l'utilisation des déchets comme ressources. Un exemple bien connu est celui de Kalundborg, une ville danoise dans laquelle 4 entreprises se sont regroupées en écoparc dans lequel les déchets de chacune servent de combustible ou de matière première à l'entreprise voisine, constituant ainsi une chaine d'utilisation de déchets industriels.

Bioluminescence,  LED et éclairage public

Nous observons depuis très longtemps la capacité qu'ont de nombreuses espèces vivantes à produire de la lumière de manière autonome et à l'utiliser pour se repérer dans l'obscurité, communiquer, attirer des partenaires sexuels ou des proies, se camoufler ou repousser les prédateurs. Plus de 700 genres de 16 phyla différents sont lumineux, tels les bactéries, les vers, les insectes, les champignons, les méduses, les poissons… mais les araignées, les amphibiens, les crabes et les mammifères ne le sont pas. Cette lumière résulte d'une réaction biochimique, appelée bioluminescence et les recherches sur les différents mécanismes responsables de la bioluminescence ont eu de nombreuses retombées tant dans les activités humaines quotidiennes que dans le monde scientifique. Par exemple, la mise en œuvre de cette réaction dans un tube à essai, appelée chimioluminescence, est utilisée dans des bâtons lumineux, les « glowsticks », employés à des fins d'éclairage ou de signalisation. L'étude de la cuticule de l'abdomen des lucioles a permis d'augmenter de 65% la puissance lumineuse des LED. Des plantes luminescentes ont également été créées selon ces principes et certains rêvent d'éclairer nos rues ou nos habitations sans électricité grâce aux techniques de bioluminescence. A l'inverse, des animaux marins, calmars, seiches ou pieuvres, experts en art du camouflage, nous apportent une application originale : la cape d'invisibilité. En effet, les pigments de la peau de ces animaux contiennent une protéine, la réflectine, qui en milieu acide devient opaque aux infrarouges. Elle est utilisée dans le domaine militaire pour dissimuler des hommes ou des équipements aux dispositifs de vision nocturne fondés sur l'émission des infrarouges.

Les recherches sur la bioluminescence d'autres animaux marins (méduse, corail…) ont conduit également à identifier deux protéines d'intérêt majeur au plan scientifique. La première, l'aequorine, émet de la lumière en présence de calcium et permet ainsi d'étudier les activités cellulaires liées au calcium (illustration bancs de méduses bioluminescentes Aequorea victoria, vivant sur la côte ouest de l'Amérique du nord. Les cellules situées en bordure de leur ombrelle contiennent l'aequorine et La GFP). La deuxième, la « green fluorescent protein » ou GFP, émet de la fluorescence lorsqu'elle reçoit une énergie lumineuse de longueur d'onde appropriée et permet de visualiser de nombreux phénomènes biologiques dans l'organisme de manière non invasive et en temps réel. Par exemple, il est possible de coupler une protéine donnée à la GFP et ainsi de suivre sa localisation dans la cellule (noyau, membrane, cytoplasme, etc.) ou encore d'étudier la migration de la cellule ainsi « marquée » dans un organisme au cours du développement (illustration poisson zèbre copyright, CNRS, CBD. La GFP de cet embryon transgénique de poisson zèbre "colorie" son système nerveux). Ces découvertes ont révolutionné la biologie et ont valu en 2008 l'attribution du prix Nobel de Chimie à ses découvreurs Martin Chalfie, Osamu Shimomura et Roger Tsien.

A la recherche de fonctionnements moins énergivores et plus rationnels

En observant des insectes sociaux, des architectes s'inspirent du système de climatisation passive des termitières pour construire des immeubles à faible consommation énergétique. Des informaticiens étudient les déplacements des fourmis pour optimiser les réseaux de communication et de transport.

Architecture et termites

Les termites de la famille des Macrotermitinés construisent leurs termitières de manière à créer un système de ventilation naturelle qui maintient une température intérieure constante de 30°C environ.  Cette température est nécessaire au développement d'un champignon de grande taille (Termitomyces) qu'ils cultivent et qui leur assure des capacités digestives indispensables. (illustrations termites). Des cheminées centrales surplombent le nid par lequel l'air chaud est évacué, créant un courant d'air dans les parties basses du nid. Ce courant circule sous terre où il est rafraîchi au contact de puits profonds creusés par les termites ouvriers. Cet air frais remonte par le centre de la termitière qu'il rafraichit et est évacué par les cheminées et ainsi de suite.

L'architecte Michael Pearce s'est inspiré de ce système de climatisation naturelle pour concevoir l'Eastgate Centre à Harare, au Zimbabwe. La température à l'intérieur des 31 000 m2 de bureaux et de commerces est constamment de 25°. 90 % d'économie d'énergie par rapport à un immeuble similaire équipé de climatiseurs électriques sont réalisés.

Fourmis, circulation et internet

Chaque fourmi a des capacités limitées, mais le groupe peut réaliser des tâches complexes. Ainsi, certains comportements collectifs des fourmis permettent de résoudre des problèmes difficiles comme par exemple sélectionner le plus court chemin pour aller du nid à une source de nourriture. Les informaticiens et les ingénieurs ont pu transformer ce comportement collectif en méthodes utiles pour l'optimisation et le contrôle des réseaux. Elles portent le nom d' « algorithmes d'optimisation par colonie de fourmis ». Ces algorithmes sont déjà testés dans les transports aériens, la sécurité des réseaux de communication ou le trajet des milliards d'informations transitant chaque seconde sur internet.

Conclusion

Nous n'avons ébauché ici qu'une fraction des succès ou promesses du biomimétisme. Ainsi, les végétaux n'ont été illustrés que par quelques exemples  alors que ce règne est source de nombreuses inspirations (vêtements intelligents, structure de nos futures villes). Notre objectif était de mettre en évidence la partie visible de l'iceberg de la bioinspiration et de montrer que, si de nombreuses percées ont été réalisées dans ce domaine, le temps nécessaire pour comprendre les processus biologiques sous-jacents et les copier ou du moins s'en inspirer, est considérable. En résumé, le biomimétisme c'est une philosophie partagée par des biologistes, des architectes, des urbanistes, des chimistes, des physiciens, des ingénieurs, des collectivités territoriales, des amoureux de la nature, pour innover en s'inspirant des êtres vivants tout en préservant la biosphère. Souhaitons que nous amorcions ainsi une véritable transition vers un autre mode de vie dont nous avons réellement besoin, comme le dit si bien Janine Benyus : « Contrairement à la révolution industrielle, la révolution biomimétique ouvre une ère qui ne repose pas sur ce que nous pouvons prendre de la nature mais sur ce que nous pouvons en apprendre… l'Homo industrialis ayant atteint les limites de ce que pouvait supporter la nature entrevoit sa propre disparition en même temps que celle d'autres espèces qu'il entraine avec lui…Plus nous nous rapprocherons de la nature, plus nous aurons de chance d'être acceptés sur cette Terre dont nous ne devons jamais oublier que nous ne sommes pas les seuls propriétaires».


Dominique Morello (Chercheuse CNRS, mise à disposition au Muséum), Mario Tovar Simoncic (historien des sciences), avec la contribution des scientifiques du CNRS suivants : Marianna Braza (Institut de Mécaniques des Fluides de Toulouse), Philippe Cochard et Marc Moreau (CBD), Jean François Guillet et Thomas Lorne (CIRIMAT) et Gérard Latil (CRCA).

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