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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 12:26

Chasseuse de matières sonores au cœur de la diversité animale, la Norvégienne se produit au festival Présences électronique, à Paris. Par Olivier Lamm le 10 avril 2017 pour Libération. Lire aussi sur le même sujet Bernie Krause, harmonies vivantes et Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence.

Jana Winderen, traqueuse de sons. (Photo F. Petursson)

Jana Winderen, traqueuse de sons. (Photo F. Petursson)

L’instrument préféré de Jana Winderen est le Telinga, un micro muni d’une parabole qui permet d’attraper des sons minuscules jusqu’à 50 mètres de distance. Perfectionné à la limite du magique, le Telinga, tout comme sa collection d’hydrophones (conçus pour enregistrer sous l’eau) ou le micro miniature DPA 4060 (idéal pour capter les petits insectes) permet à cette musicienne norvégienne de saisir des phénomènes géologiques ou organiques hors d’atteinte de l’homme, dans un confort tout relatif - Jana Winderen doit tout de même voyager pour investiguer, et créer. Le voyage est même, avec la technologie de pointe, la condition sine qua non de son art. Diplômée en art et en écologie piscicole, la Norvégienne œuvre dans la sphère mal comprise du field recording, domaine de l’art sonore à équidistance du musical et du scientifique, dont les performeurs sont les ruisseaux et les montagnes, les rumeurs des villes, des campagnes ou des océans.

Pour créer ses disques et BO d’installation, Winderen, comme ses comparses et prédécesseurs Chris Watson ou Eric La Casa, explore le monde à la recherche d’environnements et phénomènes exceptionnels pour s’en faire l’écho. Son art dépend ainsi à égalité des sons qu’elle trouve et de ce qu’elle choisit d’en restituer, et son empreinte d’artiste des genres de lieux qu’elle affectionne - en l’occurrence les souterrains et océans de Russie jusqu’en Arctique, dont l’homme, dans sa bulle, a décrété qu’ils étaient silencieux, et où elle traque pour le contredire toutes les espèces qui font bruisser le monde hors de la portée de son oreille.

En 2009, elle faisait par exemple se décrocher quelques mâchoires dans les milieux mélomanes et scientifiques avec The Noisiest Guys on the Planet («les gars les plus bruyants sur la planète»), compte rendu d’investigations sonores au large des côtes scandinaves à la rencontre des Decapoda - famille des crustacés à cinq paires de pattes dont font partie les galathées, les crevettes ou les écrevisses - qui témoignait de leur existence jusque dans leurs activités les plus intimes avec une clarté ahurissante.

Quarante ans après le Chant des baleines de Roger Payne, hit inattendu qui fit découvrir au grand public la magnifique étrangeté des cris des baleines à bosse, l’œuvre de Jana Winderen, récemment prolongée par des immersions chez les insectes d’eau douce (The Listener, 2016) dans les bancs de phytoplancton (The Wanderer, 2015) ou parmi les chauve-souris (Out of Range, 2014) révèle littéralement la texture de la vie à des échelles et des endroits où l’on pensait qu’elle existait nécessairement sans nous. Non seulement saisissants dans leurs matières et textures, ses paysages sonores en deviennent poignants quand l’auditeur s’autorise à s’y projeter lui-même, côtoyant ce qu’il reconnaît, pourquoi pas, comme des cousins éloignés.

À Présences électronique, Jana Winderen présentera une œuvre intitulée Déclassifiée, basée sur «des enregistrements de phoque barbu, de crépitements de crustacés, d’orque, de baleine à bosse et baleine-pilote, de grognements de morue, de goberge, d’aiglefin et de poisson-crapaud».

Festival Présences électronique Le CentQuatre, 5, rue Curial, 75019. Du 14 au 16 avril. Accès gratuit, mais places à retirer une heure avant les concerts. Rens. : www.104.fr

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 09:05

Le philosophe Frédéric Worms exhorte ceux qui dénoncent le " système " à faire preuve de mesure, de discernement, afin de ne pas faire le lit du totalitarisme. Par Frédéric Worms le 17 mars 2017 pour Le Monde.

Avoir la défense adoptée par M. Fillon face aux accusations qui lui ont été adressées par la presse, on est pris d'un vif regret portant sur l'efficacité et l'importance qu'une autre défense aurait pu avoir, non seulement pour lui-même, mais pour la France et pour la situation politique contemporaine, dans un de ses aspects les plus graves.

Car enfin, voici l'un des candidats qui se déclare le plus farouchement " antisystème " dans sa campagne, qui est accusé par certains articles de certains faits pouvant relever, à certaines conditions, de la justice. Qu'aurait donc pu et dû être sa défense, sa défense la plus logique et en quelque sorte même la plus obsessionnelle ? C'est bien simple, et il suffit pour le savoir de se rapporter à ce qu'est au fond un " système ".

Fillon, l'occasion manquée

Un " système ", le terme le dit assez, c'est quelque chose où " tout " se tient, et notamment des choses qui en apparence n'auraient rien à faire ensemble. Ainsi, dans quelques doctrines philosophiques, où " tout " découle d'un principe, de la logique formelle au sens de l'histoire en passant par les passions et les malheurs des hommes. Ou bien, dans quelques pratiques politiques, où l'on pratique en effet le mélange des genres entre les pouvoirs, parfois entre tous les pouvoirs, de la presse à l'argent en passant par le droit ou l'Etat (et par exemple dans les " conflits d'intérêts " qui sont toujours le principe de ces " systèmes ").

Mais alors, si tel est le cas, si tel est ce qui définit un " système ", quelle est la seule réponse au système, ou au risque de système ? La réponse qui est, et qui doit d'ailleurs rester au principe de toute démocratie réelle, et de toutes les institutions réellement républicaines ? Cette réponse est bien simple, elle aussi, et elle saute aux yeux par contraste. C'est bien sûr la critique, et la séparation. La critique, qui signifie (et pas seulement par son étymologie) séparation et distinction. Une séparation qui, en politique et en République, est d'abord la séparation des pouvoirs. Mais plus largement encore, une critique qui peut s'exercer, jusque dans chaque pouvoir. On peut en tout cas le poser en principe : la seule réponse au système, c'est la distinction, c'est la séparation, c'est la critique.

On comprend alors comment M. Fillon aurait pu et dû se saisir avec force de cette occasion presque unique de lutter contre le système ! Distinguons, aurait-il pu et dû dire, presque -obsessionnellement. Faisons appel aux institutions chargées de la distinction, à ces institutions que nous appellerons critiques. Heureusement d'ailleurs qu'elles existent et qu'elles se sont développées, dans les trente dernières années ! La plus récente sans doute, cette  Haute Autorité pour la transparence de la vie publique que l'actuel gouvernement a mise en place après une " affaire " redoutable et -potentiellement mortelle surgie en son sein - (Cahuzac). Ou bien celles qui ont sauvé, on s'en souvient, le - " système " de santé français, ces agences qui ont interdit, surveillé et critiqué sans relâche les conflits d'intérêts, après le scandale de la vache folle ou celui du sang contaminé. Sans elles, la propagande et la propagation du -soupçon seraient devenues plus -redoutables encore qu'elles ne le sont déjà ; et cette propagande le sait bien, puisqu'elle s'emploie sans relâche à les discréditer.

M.  Fillon aurait donc pu et dû non seulement recourir ou attendre que d'autres recourent à ces institutions, mais les soutenir et les revendiquer, jusqu'à l'obsession, justement contre le " système " ! Et, au-delà même de ces institutions politiques, distinguer, -distinguer toujours ! Entre les articles de presse eux-mêmes, et parfois dans un même article : faire preuve de sens critique, et non pas tous les rejeter en bloc dans un " système ". Car il faut -distinguer en effet, partout, et ne pas admettre que l'on confonde tout : la description des faits, le soupçon sans fondement et l'insulte parfois ignoble (jusqu'à l'accent d'une épouse qui en vient ainsi à porter sur elle une partie de la xénophobie ambiante).

Le travail critique, ressource vitale de la démocratie. Non pas certes une autocritique systématique, car elle devient alors (et ça s'est vu) aussi totalitaire que son contraire ; mais des distinctions dans chaque discours, et chaque institution, non pas pour ébranler, mais pour renforcer leur légitimité et la confiance publique, comme ligne de défense non seulement d'un individu, mais de la vérité, de la politique et de la République.

Opposition massive

Au lieu de quoi qu'avons-nous entendu ? Encore un discours " antisystème ". Et qui conduit à en redoubler encore le danger. Car il y a un premier danger. C'est de remplacer les distinctions critiques par l'opposition massive entre un " système ", d'un côté, où " tout " serait mal, et, de l'autre côté, celui qui le critique et chez qui, bien entendu, " tout " serait bien ! Comme si tout était permis à celui qui dit que tous (les autres) sont pourris. Or, s'il y a toujours des progrès à faire dans les institutions contre le risque en effet chronique de devenir un système, il y a certes aussi des progrès à faire du côté de ceux qui critiquent ces institutions, s'ils croient pouvoir tout se permettre, et c'est toujours le cas.

Mais le danger se redouble encore, si celui qui s'en prend au système le fait pour se défendre, lui-même, d'y avoir participé. Non pas que nous en accusions ici quiconque (et par exemple M. Fillon) à notre tour ! Nous nous garderons bien de le faire, en tout cas de cette façon, et attendrons les études et les jugements critiques qui seront, par définition, mesurés. Mais il est facile de voir le nouveau danger qui risque de surgir alors. C'est le risque de la surenchère des " antisystème ", qui chercheront chacun à placer tous les autres du mauvais côté de la barrière, ou dans le même sac, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un – ou une.

Alors en effet tout le monde y aura perdu, et on risque d'y avoir tout perdu. On s'apercevra trop tard qu'en se trompant de défense, qu'en ne critiquant pas le " système " ou le tout, grâce à des distinctions, grâce aux principes qui dans chaque démocratie nous en préservent, mais en le renforçant encore, à force de confusion, on aura renforcé un autre véritable système. Le système de ceux qui prétendent critiquer (sans distinction) le système, mais qui risquent ainsi de produire ce qu'ils prétendaient dénoncer chez les autres, et de l'aggraver encore, pour nous imposer non pas un tout, ou une totalité mais, bel et bien, le totalitarisme.

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 09:01

Par Nicolas Truong le 14 mars pour Le Monde.

Edgar Morin dialogue avec le mystère

Edgar Morin a conservé intact son regard d'enfant et son goût de l'émerveillement. Né en  1921, il a, de son propre aveu, gardé indemnes les curiosités de l'adolescence. Mais le sociologue n'est pas un candide. Il a appris à se méfier autant du scientisme que de ce qu'il appelle l'" ignorantisme ". Dans Connaissance, ignorance, mystère, ouvrage qu'il présente comme son testament scientifique et poétique, l'équivalent de ce que La Voie (Fayard, 2011) est sur le plan philosophique et politique, il prévient : " N'embellissons pas l'univers en dépit de ses splendeurs. Ne le rationalisons pas non plus, malgré ses cohérences, et voyons aussi ce qui échappe à notre raison. " Car plus la connaissance augmente, plus le mystère grandit. Plus le savoir progresse, puis le mystère s'épaissit. Selon les scientifiques, la naissance de notre univers proviendrait d'un événement générateur, le Big Bang, lui-même issu d'un vide soumis à des fluctuations quantiques. Un vide plein de virtualité, en quelque sorte. Preuve que l'être ne s'oppose pas au néant.

C'est pour cette raison qu'Edgar Morin préfère le dialogique (qui intègre les contradictions) à la dialectique (où elles se résolvent par un dépassement). Chaque découverte s'accompagne de nouveaux trous noirs du savoir. " Les progrès du savoir produisent une nouvelle et très profonde ignorance, écrit-il, car toutes les avancées des sciences de l'univers débouchent sur de l'inconnu. " La philosophie des sciences doit donc " dialoguer avec le mystère ". Edgar Morin sait bien qu'il s'aventure en terrain glissant. Que le lecteur, toutefois, se rassure. Aucune concession n'est faite ici à l'idée d'un dieu tout-puissant qui aurait dans sa tête " un dessin intelligent ". Mais Edgar Morin rejette toutefois aussi bien le créationnisme que le scientisme.

héritiers d'une " Terre patrie "

Selon lui, " la vie a été banalisée et trivialisée " par la biologie moléculaire. Or la crainte de l'idéologie créationniste tout comme l'absence de finalité ne doivent pas escamoter la créativité. On le sait, les êtres vivants ont répondu au défi de la survie et se sont adaptés à leur milieu. De la photosynthèse des plantes au caractère amphibie des poissons, les exemples sont légion. Edgar Morin va plus loin, et passe de l'idée d'adaptation à celle d'aspiration. Et ose même la question : " Est-ce que ce qui a tant de fois fait émerger des ailes chez des êtres terre à terre pourrait venir d'une aspiration à expérimenter la légèreté et l'ivresse du vol ? "

Edgar Morin en est convaincu, il y a une créativité du vivant qu'une partie de la science occulte par crainte de tomber dans l'obscurantisme du créationnisme qui fait tant de dégâts au moment même où triomphent populisme et complotisme.

Car il y a bien, selon Morin, une poétique du vivant. Non seulement une esthétique, mais comme le terme grec ancien de poíêsis l'indique, " une création " à laquelle on ne prête plus guère attention. Bien sûr, cette intuition sera contestée, voire moquée. Mais Morin n'en a que faire. Aussi proche ici du mathématicien Norbert Wiener que du surréaliste André Breton, il s'émerveille de toutes les métamorphoses, de la magie de l'existence et de l'énergie créatrice des songes. Notre héritage n'est peut-être précédé d'aucun testament, comme dit le poète René Char, mais nous avons d'innombrables ascendants en nous, assure Edgar Morin. Car il y a une histoire, mais aussi une mémoire du vivant. Et nous sommes reliés aux espèces animales ou au cosmos comme à nos parents. Nous sommes les héritiers d'une " Terre patrie " qui nous a transmis gènes et ADN, mais aussi possibilité de bifurquer et d'inventer. A l'heure où le monde s'apprête à basculer dans la post-humanité avec la révolution de l'" homme augmenté " (par les prothèses et greffes en tout genre), la réflexion d'Edgar Morin tombe à point nommé. Car seule la performance technique est recherchée dans l'idéologie du transhumain, et non la recherche d'une communauté de destin.

Or il est possible d'inventer une autre manière de produire, de vivre et d'habiter la Terre. Dans le sillage de l'épistémologiste Gregory Bateson, Edgar Morin a élaboré, trente ans durant, une méthode pour relier les connaissances, contre la compartimentation du savoir. Tour à tour résistant, chercheur, intellectuel, il sait que la vie est paradoxe, dissonance et contradiction. Le voici donc qui livre un ouvrage savant sous forme de credo, voire de confession. " Une création humaine est une combinaison de transe et de conscience, de possession et de rationalité ", écrit-il. En chamane de la connaissance, Edgar Morin s'aventure aux confins des territoires du savoir. On dit souvent qu'une théorie n'est bien souvent qu'une biographie objectivée, qu'une expérience de vie conceptualisée.

Edgar Morin n'a cessé d'être à la recherche de cet " état second ", de cette extase cosmique, amoureuse ou esthétique dont il rappelle l'urgence et l'importance à l'heure de la réduction de l'homme au calcul, de l'esprit à l'ordinateur. En dépit du formidable progrès du savoir humain, " le mystère quotidien de nous-mêmes et du monde ", comme dit le philosophe Vladimir Jankélévitch, demeure. A sa manière singulière, Edgar Morin allume une lueur dans le noir afin de mettre en lumière l'obscurité qui nous entoure, dans un monde irradié par le savoir. Il reste en cela aussi fidèle aux savants qu'aux poètes, à Arago qu'à Victor Hugo, qui disait : " L'homme qui ne médite pas vit dans l'aveuglement, l'homme qui médite vit dans l'obscurité. "

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 12:11

Avec le verdissement de Jean-Luc Mélenchon puis celui de Benoît Hamon, renforcé par le ralliement de Yannick Jadot, les idées écologistes constituent désormais un pilier de la pensée de gauche. Par Patrick Piro le 8 mars 2017 pour Politis.

L’écologie, nouveau marqueur politique

Dimanche 15 janvier, deuxième débat télévisé de la primaire organisée par le Parti socialiste. On aborde le thème de l’écologie, et la journaliste Ruth Elkrief lance : « Est-ce qu’il ne faut pas dire la vérité aux Français, que l’environnement, ça coûte plus cher pour le portefeuille ? » Puis, précisant son angle d’attaque : « Est-ce que mettre fin au diesel n’est pas une question de bobos ? »

L’écologie, tendance chic pour Parisiens aisés : les poncifs d’une autre époque servis par l’animatrice de BFM TV tombent à plat devant les sept candidats. Benoît Hamon était particulièrement visé : depuis le début, ses idées sont au centre des débats de cette primaire, où le frondeur socialiste se présente notamment comme profondément converti à l’écologie. Dans un entretien au site Reporterre [1], il déclarait : « J’ai été croyant – au sens où la croissance économique est devenue un culte – mais je ne le suis plus… Je le dis et je le répète pour que tout le monde comprenne bien : je ne serai plus socialiste sans être écologiste. »

Le programme du candidat est structuré par les hypothèses de la fin de la croissance et de la raréfaction du travail sous la poussée des technologies numériques. Il juge aussi nécessaire le « changement de paradigme », car la santé et l’environnement sont menacés. Cet ancrage est désormais renforcé par l’accord passé avec Europe écologie-Les Verts (EELV), qui acte une intégration presque complète des grands axes programmatiques défendus par Yannick Jadot, qui s’est retiré en sa faveur. L’ex-candidat écolo vient d’ailleurs d’être adoubé « conseiller spécial » par Benoît Hamon, dans un organigramme qui fait une place royale aux nouveaux partenaires puisqu’il n’accueille pas moins de 31 de leurs cadres (Cormand, Duflot, Joly, Mamère, Rivasi, Bové, Durand, Meirieu, Sas…).

En l’espace de quelques semaines, le frondeur socialiste aura rendu visible une petite révolution idéologique qui, si elle n’entraîne pas l’ensemble du PS, loin de là, vient renforcer un mouvement de fond amorcé notamment par Jean-Luc Mélenchon depuis 2012 : l’écologie fait désormais partie des piliers de la pensée de gauche.

L’affirmation de son aggiornamento par Benoît Hamon est récente, « mais il s’est sensibilisé aux questions écologiques quand il dirigeait le ministère de l’Économie sociale et solidaire [2], affirme Guillaume Balas, responsable programme de son équipe. Il a pris conscience que l’idéologie du productivisme était à la source d’une crise climatique et écologique à dimension existentielle. Par ailleurs, la cause de l’écologie est un puissant facteur de remobilisation contre la logique du marché. »

Le frondeur a notamment été influencé par l’eurodéputée EELV Michèle Rivasi, ex-candidate à la désignation écologiste pour la présidentielle, qui milite activement pour la reconnaissance des dégâts environnementaux sur la santé – nucléaire, pesticides, OGM, diesel, etc. « Ces luttes rejoignent l’approche sociale classique de Benoît Hamon, c’est une écologie concrète au service de la défense des plus faibles », analyse Guillaume Balas.

À l’époque où pointe l’intérêt de Jean-Luc Mélenchon pour les idées vertes, celui-ci échange avec Michèle Rivasi lors d’une visite de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine en 1989. Trois ans auparavant, cette professeure agrégée de sciences naturelles avait fondé la Criirad, premier organisme indépendant d’information sur le nucléaire et la radioactivité, en réaction à l’omerta officielle qui a entouré la catastrophe de Tchernobyl en France.

« Alors qu’il était encore au PS, il défendait des motions marquées par l’écologie », confie Corinne Morel Darleux, membre du Parti de gauche (PG) dès son origine (en 2009), où elle prendra notamment en charge des assises pour « l’écosocialisme ». « À la création du PG, un appel avait été lancé pour que des militants écologistes et des décroissants viennent y insuffler une culture de l’écologie politique qui nous manquait, rappelle-t-elle. Nous voulions bâtir un projet commun entre les traditions sociales, écologistes et républicaines. »

En dépit des apparences, le Rubicon écolo ne recoupe que partiellement la classique démarcation gauche-droite. Ainsi, le Parti communiste, s’il est travaillé par le défi climatique ou la protection de la biodiversité, reste globalement pro-nucléaire. Le NPA entend aussi répondre à l’urgence écologique, mais de manière incidente : c’est analysée comme l’une des multiples manifestations de l’impasse du capitalisme que la crise environnementale trouve sa place dans le système de dénonciation du parti d’extrême gauche.

« Car le point de clivage principal, c’est le rejet du productivisme, relève Corinne Morel Darleux. Il trace une ligne mouvante au sein de la gauche. » Ainsi, sans besoin de référence à un positionnement politique, la Confédération européenne des syndicats (CES) traduit-elle l’impasse du modèle fondé sur la croissance « à tout prix » en un mot d’ordre très clair : « Pas d’emploi sur une planète morte ».

Le premier déplacement écologique d’ampleur est d’ailleurs venu de la droite, avec le lancement du Grenelle de l’environnement en 2007. Franck Laval, écologiste plutôt proche de ce sérail politique et directeur de la petite association Écologie sans frontière, en aurait soufflé l’idée au président Nicolas Sarkozy. Ce grand forum, qui a eu le mérite d’impliquer la société civile, s’il a accru le niveau de sensibilité général et fait progresser les esprits, n’a cependant jamais envisagé de remettre en cause les fondements du modèle économique. La véritable motivation de Nicolas Sarkozy : mettre le grappin sur la frange de l’opinion préoccupée par le dérèglement climatique, le renchérissement de l’énergie ou la pollution des milieux. Constatant son échec, il le révélera par une notoire sortie électoraliste, lors du Salon de l’agriculture de 2012 : « Toutes ces questions d’environnement […], ça commence à bien faire. » Celui qui conserve une réelle influence au sein des Républicains a depuis chanté les mérites du gaz de schiste – dont l’exploration a été barrée en 2011 par une loi votée sous son quinquennat –, se rangeant même, lors de la primaire de la droite et du centre, dans le camp des plus outranciers négateurs du dérèglement climatique – « Ça fait quatre milliards d’années que le climat change […], il faut être arrogant comme l’homme pour penser que c’est nous qui l’avons changé… »

Outrances à part, cette primaire a passé à peu près sous silence les questions d’écologie, que ne portent avec une certaine conviction que Nathalie Kosciusko-Morizet, adepte d’une réforme de l’économie qu’elle veut rendre « circulaire [3] », et Alain Juppé dans une moindre mesure. « La droite assume difficilement la dimension politique de l’écologie », reconnaît celle qui fut ministre de l’Écologie sous Sarkozy, fustigeant le désintérêt de son camp pour un champ qu’il perçoit trop souvent comme un « luxe qu’on se paye quand on le peut [^4] ». François Fillon prévoit, s’il est élu, de débarrasser le monde de l’entreprise du principe de précaution. « C’est symptomatique, souligne l’écologiste centriste Corinne Lepage. Normes, prise en compte des impacts sociaux et environnementaux, etc., cette droite est suspicieuse envers tout ce qui entrave le développement économique et sa rentabilité à court terme. »

Dès lors, est-ce un hasard si l’écologie (en France, à tout le moins) s’est structurée politiquement au sein d’un creuset de gauche, dès les années 1970 et ses mouvements anti-nucléaires ? « La philosophie de la droite n’est pas compatible avec une écologie sincère », lance Corinne Morel Darleux, qui convoque Gilles Deleuze : « La gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi-même ; la droite, c’est le contraire. » Corinne Lepage accuse ce camp d’être resté figé dans une approche industrielle des années 1970 : « La révérence constante envers “l’excellence nucléaire” est révélatrice de cette nostalgie conservatrice, alors que la filière décline et que le nouveau réacteur EPR est un fiasco avant même d’avoir démarré. » Et si Jadot, Mélenchon et Hamon rejettent le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, imaginé dans les années 1960, la droite le soutient.

La position vis-à-vis du nucléaire est d’ailleurs un assez bon marqueur de la consistance écologique des uns et des autres : sortie programmée pour EELV, le PG et la France insoumise et le courant Hamon ; ligne « Hollande » pour le reste du PS (hors quelques pro-nucléaire acharnés) et de la gauche ainsi que pour Macron – à savoir le recul de 75 % à 50 % en 2025 de la part du nucléaire dans la production d’électricité nationale. À droite, on défend la consolidation, la reprise de l’investissement – la « relance » du nucléaire pour François Fillon. Le Front national professe une opportuniste écologie « patriote », soumise aux injonctions de la « priorité nationale ». Ainsi Marine Le Pen, qui en juin 2011 jugeait cette énergie « énormément dangereuse », surfant sur le choc de la catastrophe qui avait frappé Fukushima trois mois plus tôt, reviendrait demain sur la décision « PS-EELV » de fermer la centrale de Fessenheim, fruit selon elle d’une écologie « punitive et fiscaliste » qui porte un « coup dur » à l’emploi local.

Et qu’en est-il d’Emmanuel Macron ? Officiellement ni gauche ni droite, moins ouvertement marqué par les idéologies productivistes des décennies passées, il se garde de trancher. Corinne Lepage, qui est membre du comité politique d’En marche, le mouvement politique du candidat, décrit sa position comme pragmatique, éloignée des « dénis » de la droite comme des « envolées lyriques » de gauche. « Il ne se prononce que sur l’ambition de la mandature, défend-elle. Pour autant, son programme écologique est loin d’être ridicule, il fermerait une douzaine de centrales – pas moins qu’Hamon et Mélenchon ! » Il ferait aussi régresser le diesel, mais sans plus d’engagement de sortie que pour le nucléaire. Quant au devenir de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, il serait remis entre les mains d’un « médiateur ». Le savant équilibrisme de Macron.

[1] Entretien sur reporterre.net, 3 janvier.

[2] De 2012 à 2014.

[3] Recyclage, réemploi, réduction des déchets à la source, etc.

[4] tempsreel.nouvelobs.com, 28 novembre 2015.

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 08:31
Chloé Poizat

Chloé Poizat

Société Des études le prouvent : les hommes coupent la parole aux femmes trois fois plus souvent que l'inverse. Aux États-Unis, ce phénomène a un nom : le " manterrupting " Une leçon nécessaire pour les hommes comme pour les femmes pour changer ensemble ?

Par Anne Chemin le 3 mars 2017 pour Le Monde, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, cf. aussi Un 8 mars revendicatif pour l'égalité salariale.

Sur le plateau, le tailleur rouge de Sylvia Pinel tranche avec les costumes gris de ses voisins. En ce jour de débat, la seule femme de la primaire de gauche évoque les leçons politiques de François Mitterrand quand David Pujadas lui pose une question sur le dépassement des clivages traditionnels. La candidate reprend la parole. " Ecoutez, c'est… ", commence-t-elle. Une voix s'élève à sa droite : sans lui jeter un regard, Jean-Luc Bennahmias répond à sa place. " C'est l'un des ratés du premier gouvernement Hollande de ne pas avoir permis à François Bayrou d'être élu ", explique-t-il avec assurance.

La caméra est tournée vers le visage de Jean-Luc Bennahmias mais on entend au loin un rire un peu crispé. " Jean-Luc, Jean-Luc, lance Sylvia Pinel en faisant un signe de la main. Je vois que la parité, même sur ce plateau, est difficile… C'est assez désagréable… " La candidate tente de reprendre le fil de ses idées mais elle a perdu pied. " Il est… C'est… Je ne me souviens même plus de la question ", ajoute-t-elle, un brin agacée. En ce 19 janvier, Sylvia Pinel vient de faire l'expérience d'un phénomène que toutes les femmes connaissent, même si elles en ignorent le nom : le manterrupting.

Le mot apparaît au début de l'année 2015, sous la plume de Jessica Bennett, une chroniqueuse pour le New York Times et le magazine Time. Dans un article intitulé " How not to be “manterrupted” in meetings " (" comment ne pas être interrompue par un homme en réunion "), elle raconte, études à l'appui, les étonnantes vicissitudes qui accompagnent la prise de parole des femmes. " Mes amies ont un terme pour ça : le manterrupting – contraction de man et interrupting", conclut Jessica Bennett. Depuis, le mot s'est peu à peu imposé dans les débats sur le sexisme ordinaire.

Malgré sa longue expérience politique – elle était la porte-parole de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2012 –, Nathalie Kosciusko-Morizet a fait l'amère expérience du manterrupting pendant la primaire de la droite et du centre. Lors du troisième débat télévisé, elle a été interrompue 27 fois… contre 9 pour Alain Juppé, 10 pour Jean-François Copé, 11 pour Jean-Frédéric Poisson, 11 pour Bruno Le Maire et 12 pour François Fillon et Nicolas Sarkozy. Commentaire de l'ancienne ministre : " Dans une assemblée mixte, les hommes ont tendance, parfois sans s'en rendre compte, à vouloir étouffer la parole des femmes et à la prendre. "

S'agit-il d'une pratique du monde politique liée au fait que les femmes en ont longtemps été exclues ? Une spécificité de cet univers clos qui, malgré l'instauration de la parité, peine tant à se féminiser ? Pas vraiment. Nombre d'études démontrent en effet que le manterrupting est une règle qui gouverne tous les échanges entre hommes et femmes, qu'ils aient lieu dans les bureaux, les cafés, les écoles ou les familles. Et ce n'est pas tout à fait un hasard. " La conversation, loin d'être une activité anodine et spontanée, est traversée par des questions de pouvoir ", écrit la féministe Corinne Monnet dans un article publié en 1998 dans la revue Nouvelles Questions féministes.

Si la théorie du manterrupting suscite souvent la perplexité, c'est parce que la sagesse populaire raconte une tout autre histoire. " Selon l'opinion communément admise, ce sont les femmes qui parleraient plus que les hommes, poursuit Corinne Monnet. Le stéréotype de la femme bavarde est certainement, en ce qui concerne la différence des sexes et la conversation, l'un des plus forts et des plus répandus. Paradoxalement, c'est aussi celui qui n'a jamais pu être confirmé par une seule étude. Bien au contraire, de nombreuses recherches ont montré qu'en réalité, ce sont les hommes qui parlent le plus. " Et qui interrompent le plus souvent leurs interlocuteurs – surtout si ce sont des femmes.

La première étude d'ampleur sur le man-terrupting a été réalisée en 1975 sur le campus de l'université de Santa Barbara (Californie). Cette année-là, deux sociologues, Don Zimmerman et Candace West, décryptent en –

détail 31 conversations enregistrées dans des cafés, des magasins et des lieux publics de l'université – des échanges ordinaires que les chercheurs appellent " everyday chit-chat ". Leurs conclusions sont stupéfiantes : dans les conversations non mixtes, les interruptions sont également réparties entre tous les participants, mais dès que la mixité s'installe, les chiffres s'emballent – les hommes sont responsables de 96 % des interruptions…

Don Zimmerman et Candace West voient dans ce déséquilibre un signe de la domination masculine. " Les hommes affirment de manière asymétrique un droit de contrôle sur les sujets de conversation et ils le font avec des conséquences évidentes, écrivent-ils. Il faut en conclure que, au moins dans ces transcriptions, les hommes contestent aux femmes le statut de partenaires égaux dans la conversation. " Bousculées par ces interruptions, les femmes peinent à maintenir le cap de leur discours. " Par toutes ces intrusions, les hommes parviennent à imposer leur propre sujet aux dépens de celui des femmes ", poursuit Corinne Monnet.

Les années 1970 sont loin, pensera-t-on : depuis cette époque, la révolution de l'égalité a bouleversé les règles du jeu. Ce n'est pas vraiment le cas. En 1998, deux professeurs de psychologie américains, Kristin J. Anderson et Campbell Leaper, analysent 43 études publiées de 1968 à 1998 consacrées aux " effets de genre sur les interruptions pendant les conversations ". Les déséquilibres mesurés à Santa Barbara sont loin d'avoir disparu. " On constate dans les recherches que les hommes ont, de manière significative, une tendance plus prononcée que les femmes à couper la parole de leurs interlocuteurs pendant une conversation ", résument-ils.

Une dissymétrie invisible

Pour en avoir le cœur net, deux chercheurs américains, Adrienne B. Hancock et Benjamin A. Rubin, analysent, en 2015, 80 conversations entre 40 participants – 20 femmes et 20 hommes. Pour éviter tout biais, ils choisissent des sujets " neutres ", comme l'utilisation du téléphone portable – pas de thèmes étiquetés féminins ou masculins. Les chiffres laissent rêveurs : dans un article publié dans le Journal of Language and Social Psychology, ils constatent qu'en moyenne, au cours d'une conversation de trois minutes, les femmes interrompent les hommes une seule fois alors que l'inverse se produit… 2,6 fois.

Ces règles du jeu ont beau gouverner la plupart des échanges entre hommes et femmes, elles passent le plus souvent inaperçues. " Lorsque le genre est à l'œuvre, comme dans la distribution de la parole, c'est le plus souvent de manière indirecte, donc invisible ", soulignent les politistes Frédérique Matonti et Delphine Dulong dans un article paru en 2007 dans Sociétés & Représentations (Publications de la Sorbonne). Pour mettre fin à cette myopie, les deux chercheuses ont, pendant plus d'un an, observé la répartition des rôles féminins et masculins au sein du conseil régional d'Ile-de-France.

Leur travail permet de prendre la mesure de l'ampleur de la dissymétrie entre hommes et femmes dans la prise de parole. Malgré l'instauration de la parité, le verbe continue à se décliner au masculin. " Le genre constitue un handicap, toutes choses égales par ailleurs, écrivent-elles. En séances plénières, quel que soit en effet le type d'intervention (dépôt d'amendement, rappel au règlement, questions orales, explications de vote), les hommes interviennent toujours plus que les femmes : sur huit séances entre avril 2004 et mars 2005, les hommes sont intervenus 142 fois et les femmes 80. "

Les hommes ne se contentent pas de parler plus que les femmes : ils écoutent aussi beaucoup moins. " Quel que soit leur capital politique et à rebours des stéréotypes genrés, les hommes bavardent beaucoup plus que les femmes avec leurs voisins lorsque les autres s'expriment, constatent les chercheuses. Certains, les plus aguerris, se lèvent même pour pouvoir parler avec un camarade assis plus loin alors qu'aucune femme ne s'autorise à le faire. Il faut ajouter que les hommes coupent beaucoup plus souvent la parole que les femmes et qu'ils la prennent davantage avant qu'on ne la leur ait donnée. "

La dissymétrie est aussi une question de style : le verbe impérieux des hommes tranche souvent avec la parole hésitante des élues. " Elles renoncent beaucoup plus facilement que les hommes à prendre la parole après l'avoir demandée au motif qu'un intervenant précédent aurait déjà dit ce qu'elles avaient à dire, écrivent Frédérique Matonti et Delphine Dulong. Leurs interventions sont beaucoup plus courtes que celles des hommes, et ce parce qu'elles posent plus de questions qu'elles n'expriment une opinion. (…) Elles “avouent” en outre beaucoup plus facilement qu'eux leurs doutes, leur absence d'opinion, voire leur incompétence. "

Nulle surprise, dans ce contexte, que la prise de parole soit, pour les femmes, une source d'angoisse. L'une des élues interrogées dans le cadre de cette étude raconte ainsi s'être réveillée, un jour de discours, " avec l'impression d'avoir avalé un parpaing ". " Cette expérience est partagée par toutes les élues, constatent Frédérique Matonti et Delphine Dulong. Claire Le Flécher, par exemple, s'oblige à prendre la parole, comparant l'exercice à un sport où l'entraînement est central. Anne Souyris parle longuement de sa difficulté à prendre la parole – une “transgression”, un “traumatisme”, un “supplice” qui revient, selon elle, à “se violer”. "

Sentiment d'illégitimité

Près de vingt ans après l'inscription du principe de parité dans la Constitution de la Ve République, les femmes ont encore du mal à imposer leur voix dans les enceintes politiques. Pour Frédérique Matonti, ce manque d'aisance renvoie à une longue histoire. " En France, les femmes sont encore des nouvelles venues en politique : le droit de vote leur a été accordé très tardivement, en 1944 – soit bien après les Finlandaises (1906), les Danoises (1915), les Américaines (1919) ou les Britanniques (1928). C'est d'ailleurs en France que l'écart entre la date du suffrage masculin (1848) et féminin (1944) est le plus important. "

Cette histoire a façonné des attitudes très différentes : selon Frédérique Matonti et Delphine Dulong, les hommes politiques se comportent comme s'ils jouissaient d'un " droit “naturel” à s'exprimer " alors que " tout, dans le comportement des femmes, manifeste leur sentiment d'illégitimité ". Quand les femmes sont dans des positions de pouvoir, confirme la philosophe et mathématicienne Laurence Bouquiaux dans Les Faiseuses d'histoire (La Découverte, 2011), un livre des philosophes belges Vinciane Despret et Isabelle Stengers, elles se conduisent comme si elles avaient " investi des lieux qui ne leur étaient pas destinés ".

Dans cet ouvrage, Laurence Bouquiaux raconte avec subtilité cette manière de se montrer " soumise et docile " pour faire oublier qu'on ne se sent pas tout à fait à sa place. Elle évoque ainsi, dans les milieux universitaires, " les bonnes élèves, bosseuses, voire besogneuses, qui savent qu'elles sont tolérées pour autant qu'elles restent inoffensives ". " Nous – les femmes – laissons parler les hommes (dans les réunions, dans les colloques et même, peut-être, dans les livres) parce que beaucoup de nos collègues ne nous pardonneront d'être intelligentes que si nous renonçons à être brillantes. "

Ces règles tacites ne concernent pas que la scène politique ou le milieu universitaire : nombre de travaux anglo-saxons montrent que, dans les entreprises, la prise de parole des femmes est mal accueillie. En témoigne une étude américaine réalisée par Victoria L. Brescoll, professeure à l'université Yale : cette experte en psychologie sociale a demandé à 156 personnes de noter, sur une échelle de 1 à 7, la compétence, l'efficacité, l'avenir professionnel et l'aptitude au leadership de deux types de manageurs – les premiers parlent beaucoup, se mettent en avant et font volontiers état de leurs opinions personnelles, les seconds sont discrets et s'expriment peu en réunion.

Publiés en 2012 dans la revue Administrative Science Quarterly, les résultats font froid dans le dos. Les hommes qui parlent peu sont considérés comme de piètres dirigeants alors que ceux qui s'expriment longuement obtiennent d'excellentes notes. Un diagnostic qui pourrait parfaitement se comprendre… s'il ne s'inversait totalement pour les femmes. La faconde et l'éloquence, considérées comme d'utiles qualités pour les hommes, deviennent de terribles défauts pour les femmes : les dirigeantes silencieuses et réservées en réunion sont bien notées alors que celles qui s'expriment longuement sont rejetées

Peur d'avoir l'air agressive

Pour Sheryl Sandberg, numéro deux de Facebook, et le psychologue Adam Grant, professeur à l'université de Pennsylvanie, cette étude prouve que les femmes qui craignent de parler en réunion ne sont pas paranoïaques : elles savent simplement qu'en parlant autant, voire plus que les hommes, elles seront jugées avec sévérité. " Lorsqu'une femme s'exprime dans un cadre professionnel, elle marche sur une corde raide, résument-ils en 2015 dans le New York Times.Soit elle est à peine entendue, soit elle est jugée trop agressive. Quand un homme dit la même chose qu'elle, tout le monde approuve d'un signe de tête cette bonne idée. Résultat : les femmes considèrent souvent qu'il vaut mieux parler peu. "

Comment expliquer cette étrange alchimie sociale qui endigue la parole des femmes ? Pour la politiste Frédérique Matonti, la réponse tient en un mot : la socialisation. " Les études sur l'éducation montrent que les parents, sans en avoir conscience, encouragent les filles au retrait plutôt qu'à la mise en avant, explique-t-elle. Les garçons ont souvent le droit de faire du bruit alors que les filles doivent rester discrètes et baisser la voix. Petit à petit, les enfants intériorisent ces valeurs masculines et féminines : les garçons apprennent à prendre la parole, à dire qu'ils n'ont pas peur et à faire face, les filles à écouter et à faire attention aux autres. "

Ces différences se manifestent dans les familles, mais aussi à l'école. Dans les années 1970 et 1980, deux sociologues de l'éducation américains, Thomas L. Good et Jere E. Brophy, montrent, en observant le fonctionnement des classes, que les professeurs, sans le savoir, appliquent la " règle des deux tiers/un tiers " : ils ont, en moyenne, deux fois plus d'échanges avec les garçons qu'avec les filles. " Ils consacrent aux garçons les deux tiers de leur temps tandis que les garçons émettent les deux tiers des propos tenus par les élèves dans la classe ", résume la sociologue Marie Duru-Bellat dans L'École des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ? (L'Harmattan, 2004).

Avec le temps, les chiffres ont évolué mais aujourd'hui encore, l'égalité de traitement n'est pas au rendez-vous. " Les enseignants consacrent un peu moins de temps aux filles – environ 44 % de leur temps contre 56 % aux garçons, souligne Marie Duru-Bellat. La différence peut paraître minime, mais elle devient considérable dès lors qu'on comptabilise le temps qu'un élève passe en classe. Ce temps consacré aux garçons reflète en outre des interactions plus formatrices sur le plan pédagogique : les enseignants passent plus de temps à réagir aux interventions des garçons et à attendre leurs réponses. "

Nul procès envers les hommes ici : les enseignantes, rappelle Marie Duru-Bellat, se comportent de la même manière que leurs collègues masculins. " Les hommes comme les femmes sont profondément imprégnés par des stéréotypes sur le féminin et le masculin qui sont véhiculés par notre société, constate-t-elle. Ce sont des processus inconscients qui définissent les normes de comportement des garçons et des filles – et donc les attentes et les comportements que l'on a envers eux. Pour les bousculer, il faut commencer par en prendre conscience. " En démontrant qu'hommes et femmes ne sont pas – encore – des partenaires égaux dans la conversation, les études sur le manterrupting ouvriront peut-être la voie à un dialogue plus équilibré entre hommes et femmes.

Anne Chemin

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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 12:28

Maître de conférences en sciences politiques à l’université de Yale aux États-Unis, la philosophe franco-américaine fait la lumière sur la crise de la démocratie représentative contemporaine. Une analyse percutante du sens des expériences sociales engagées en faveur de son dépassement historique dans une perspective progressiste. Un entretien sur la délibération inclusive et l’intelligence collective comme réponse à la crise de la démocratie représentative, réalisé par Jérôme Skalski le vendredi 6 Janvier 2017 pour l'Humanité.

Hélène Landemore, professeur en Sciences Politiques à Yale. Photo : Magali Bragard

Hélène Landemore, professeur en Sciences Politiques à Yale. Photo : Magali Bragard

Vous faites valoir, dans votre œuvre, l’idée d’intelligence collective articulée au concept de démocratie. En quoi cette idée est-elle novatrice ?

Hélène Landemore Je suis partie, effectivement, à un moment donné de mon travail universitaire, de la connexion de l’idée d’intelligence collective et de démocratie. Cette idée a donné lieu à la publication de mon premier livre en anglais en 2013 (1). L’idée que l’intelligence collective est une des raisons qui rendent la démocratie désirable n’est pas entièrement nouvelle. Il y avait, par exemple, le livre de James Surowiecki, publié sur le sujet en 2004 (2). On peut aussi remonter aux formulations d’Aristote sur les bénéfices politiques de « plusieurs têtes » et à tout un tas d’autres auteurs depuis. La nouveauté de mon argument, c’est de mettre l’accent sur la délibération inclusive, plutôt que la logique agrégative de la loi des grands nombres, et sur le lien entre inclusivité et diversité cognitive. Je fais l’hypothèse que les assemblées délibératives démocratiques maximisent par défaut, parce qu’elles sont inclusives, la diversité des manières de réfléchir et d’aborder un problème, qui s’avère être un ingrédient essentiel de la capacité du groupe à résoudre des problèmes communs. Cet argument est nouveau parce que la plupart des gens pensent que pour avoir une assemblée intelligente, il faut surtout mettre des gens intelligents dedans, ce qui tend à favoriser les groupes d’experts ou de diplômés plutôt que les groupes de gens ordinaires, moins compétents individuellement mais plus divers collectivement. Une implication assez radicale de l’argument, c’est même en effet de préférer les groupes de citoyens tirés au sort aux assemblées élues. L’occasion d’approfondir ce thème sous un angle plus empirique m’a ensuite été donnée en Islande, en 2012, lors des événements qui ont suivi la crise financière de 2008-2009.

Quels sont les problèmes rencontrés par le paradigme de la démocratie représentative aujourd’hui ?

Hélène Landemore Traditionnellement, deux modèles de la démocratie dominent. Il y a l’idée de la démocratie athénienne antique, considérée comme inapplicable avec les sociétés industrialisées et modernes, et celle de la démocratie représentative électorale, du gouvernement représentatif inventé au XVIIIe siècle et qui s’est imposé depuis. Aujourd’hui, il semble qu’on ait atteint les limites de ce deuxième modèle. D’abord, l’élection s’avère un mécanisme de transfert du consentement assez douteux. Et elle ne permet pas une représentation très satisfaisante. En réaction à ces faiblesses de l’élection, on observe aujourd’hui la tentation de court-circuiter le schéma classique de la représentation et de retourner aux théories et pratiques de la démocratie directe. Il me semble que nous en sommes venus au point où l’on a besoin d’un nouveau cadre conceptuel. Le mode du gouvernement représentatif est très élitiste en réalité. On peut le montrer en remontant à son fondement. C’est ce qu’a fait Bernard Manin dans ses Principes du gouvernement représentatif, un ouvrage essentiel à cet égard, publié en 1995 (3). Il montre que le XVIIIe siècle a été le triomphe de l’élection sur le principe de la sélection au hasard par tirage au sort parce que, finalement, cela permettait de maintenir l’aristocratie au pouvoir. Il montre aussi que l’élection est à double face, comme le dieu romain Janus. Elle a une face démocratique d’une part (parce qu’elle demande le consentement des gens) et un visage oligarchique de l’autre (parce qu’elle crée une élite). Ce que l’on ressent actuellement, c’est sa dimension oligarchique. L’idée, c’est de reprendre le chemin qui n’a pas été emprunté au XVIIIe siècle, c’est-à-dire de revenir au tirage au sort par exemple. C’est une sorte de pensée contre factuelle que j’essaie de développer. Certes je ne pense pas qu’on puisse abolir les systèmes existants et les remplacer par des systèmes complètement nouveaux qui seraient basés sur le tirage au sort. Mais il s’agit de s’inspirer de cette alternative imaginée pour modifier le système actuel et le réinventer. L’autre question, c’est qu’on a tendance à penser la démocratie sur le paradigme de l’État-nation alors qu’aujourd’hui il faut la penser au-delà, au niveau des groupes d’États, des zones géographiques, et à l’échelle des organisations internationales. Au niveau européen, c’était un peu l’espoir. Sauf qu’on a fait de la construction économique sans vraie construction politique, qui aurait encadré le processus. Une construction européenne proprement politique, c’est ce que proposent aujourd’hui des gens comme Thomas Piketty ou Yanis Varoufakis. Thomas Piketty en reste cependant à une réponse technocratique. Il propose que l’on prenne un groupe de pays suffisamment similaires, comme la France et l’Allemagne, et que ces pays mettent en commun leurs dettes et développent une politique fiscale commune. Yanis Varoufakis a une approche plus processuelle. Il propose de redonner le pouvoir aux peuples européens et de les impliquer plus directement dans le processus de construction de l’UE. Il faut probablement combiner les deux approches, mais la priorité me paraît être processuelle : trouver le moyen de donner une vraie voix aux citoyens européens sur la nature de l’Europe politique à construire. Les référendums en fin de parcours, c’est trop peu et trop tard.

En quoi l’expérience islandaise témoigne de ce renouvellement ?

Hélène Landemore L’expérience islandaise, dans la mesure où elle a essayé d’inclure le plus de personnes possibles dans le processus qui a abouti à la proposition de nouvelle Constitution, participe de cet effort pour repenser la démocratie. Par exemple, le forum national, en amont du processus, a rassemblé 950 personnes tirées au sort, pour parler des valeurs et des principes à mettre au cœur de la proposition de Constitution. Il y a eu aussi, pendant le travail des constituants, le recours fait aux propositions publiques via Internet, la phase de « crowdsourcing » proprement dite, qui a fait la célébrité du processus. C’est d’elle que sont venues certaines propositions comme l’article sur le droit des enfants ou le droit à Internet qu’on retrouve dans le texte final. Ces choix de « design » institutionnel sont des applications inspirées de la théorie de la « sagesse des foules ». Ils reflètent aussi un effort pour donner voix aux citoyens en amont et tout au long du processus, pas juste à la fin.

Est-ce que la crise politique actuelle ne réactualise pas également la problématique de la lutte des classes ?

Hélène Landemore La question des classes n’a jamais vraiment disparu. Aujourd’hui, ce qui est intéressant, c’est que l’opposition entre le 1 % et les 99 % domine les débats depuis le mouvement Occupy Wall Street. Mais c’est plus compliqué que cela parce que, quand on parle des 99 %, on parle surtout de la classe moyenne occidentale. Or il n’y a pas que les questions de classe interne à l’Occident, il y a aussi les questions du clivage entre le monde occidental et le reste du monde. La classe moyenne occidentale, c’est le 1 % pour le reste du monde… Par ailleurs, en Occident, les classes populaires sont exclues du débat, et même, de fait, des mobilisations (il n’y avait pas beaucoup de vrais pauvres dans les rassemblements Occupy). Clinton et Trump, au cours de la campagne électorale, n’ont jamais parlé des pauvres. Il n’y a personne qui parle des pauvres aux États-Unis. C’est une réalité tragique mais, comme ils ne votent pas, cela n’intéresse personne. Il y a encore le problème de l’argent en politique. C’est sans doute plus vrai aux États-Unis. Pour pouvoir accéder au pouvoir aux États-Unis, dans la plupart des cas, il faut avoir beaucoup d’argent. C’est un système qui invite la corruption. Ajoutez à ça la manière partisane dont les circonscriptions électorales sont dessinées et vous avez tous les ingrédients d’un système qui ne répond plus effectivement qu’aux 10 % les plus riches de la population. Cela dit, il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience de ces problèmes. La question des inégalités économiques est redevenue centrale en Occident. La crise de 2008 est passée par là. On peut aussi créditer le livre de Thomas Piketty, le Capital au XXIe siècle, qui a été un pavé dans la mare quand il est sorti aux États-Unis en 2013. Même l’idéologie longtemps dominante du libre-échange comme seul salut est remise en cause. On prend enfin au sérieux les questions de distribution des gains du libre-échange. La distribution actuelle est-elle juste ? Surtout, même si le libre-échange est globalement un jeu à somme positive, il y a de vrais grands perdants au niveau individuel, et on ne s’est pas beaucoup occupé d’eux. Cela, de plus en plus de gens admettent que ce n’est pas acceptable. On a les bons diagnostics, je pense, maintenant il faut des solutions. Mais il y a aussi l’impact de l’idéologie du libre-échange qui a été dominante, même à gauche, et qui est remise en cause depuis 2008 notamment. L’année 2008 a été le moment où même les libertariens ont été obligés d’admettre que le libre-échange n’était pas tout bénéfice. C’était quelque chose que des gens disaient depuis des décennies. Le libre-échange a montré qu’il y avait des perdants et que ce sont ces perdants qui sont sacrifiés à l’ensemble.

Vous avez avancé l’idée qu’une transformation du modèle de la démocratie passait par une redéfinition de l’ « agenda setting ». Pouvez-vous préciser ce concept ?

Hélène Landemore C’est une idée centrale. Être capable de définir les termes d’un débat, c’est la moitié du pouvoir. Or, nos démocraties sont fondées sur l’illusion que le pouvoir démocratique, c’est juste la décision finale. Mais cela, ce n’est que l’autre moitié du pouvoir. Définir les termes de la décision, de quoi l’on va parler et dans quelles conditions, c’est cela définir l’ « agenda setting ». Dans la démocratie des Grecs de l’Antiquité classique, il y avait une définition des termes de ce qui allait être délibéré et voté à l’assemblée populaire par un groupe de 500 citoyens tirés au sort, citoyens relativement ordinaires, qui était les décideurs de cet agenda. Et par ailleurs, il y avait des formes d’initiative populaire qui permettaient à tout citoyen de mettre une question à l’agenda de l’assemblée populaire. Ce qui se passe au XVIIIe siècle, c’est qu’on passe d’une conception de la démocratie comme exercice du pouvoir par le citoyen ordinaire à une conception de la démocratie comme consentement au pouvoir par des élites. On abandonne l’exercice de l’essentiel du pouvoir à des élites et on ne garde que la possibilité de changer d’élites de temps à autre ou de dire non à une question posée dans le référendum occasionnel. Cela a été une erreur historique. La délibération et la définition des options, en amont des élections ou des référendums, est essentielle. Bien sûr, dans la théorie habermasienne par exemple, l’opinion publique informelle est censée avoir cette fonction d’« agenda setter » pour le système politique formel. Mais aujourd’hui est-ce une lecture réaliste de ce qui se passe ? Selon moi, il est temps de passer à un autre modèle de démocratie, non plus représentative, mais postreprésentative ou « ouverte ». Il s’agit d’imaginer de nouvelles avenues pour la participation des citoyens de façon à leur donner une influence réelle et parfois directe sur le contenu du débat. Cette idée de démocratie ouverte, c’est casser ce cycle où le peuple n’a son mot à dire que tous les quatre ou cinq ans au moment des élections ; en fait, là encore l’exemple islandais le montre de manière patente, les gens ont plein d’idées. On le voit aussi dans la créativité de choses comme Wikipédia par exemple aujourd’hui, qui était impensable il y a dix ans. C’est une des réussites de l’intelligence collective la plus spectaculaire. Mais il existe ou peut exister une foule de moyens et d’instruments susceptibles de capter l’intelligence collective. La démocratie devrait être un de ces instruments.

  • (1) Democratic Reason : Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the Many, Princeton University Press, 2013.
  • (2) La Sagesse des foules, de James Surowiecki. Éditions Jean-Claude Lattès, 2008.
  • (3) Principes du gouvernement représentatif, de Bernard Manin. 1995, rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1996.

Intelligence collective

Récipiendaire du prix David & Elaine Spitz 2015 pour son ouvrage Democratic Reason : Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the Many, publié en 2013 aux éditions Princeton University Press, Hélène Landemore explore les expériences politiques mettant en jeu l’intelligence collective. Théoricienne de l’expérience islandaise d’« approvisionnement par la foule » (crowdsourcing) dans le contexte de la réécriture de sa Constitution, elle est l’auteur d’une dizaine d’articles en philosophie politique.

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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 14:52
Bagnolet, lundi. L’association des Sans-radios de l’Est parisien, présidé par Michel Léon, a obtenu la pose d’un émetteur de Radio numérique terrestre sur la tour des Mercuriales. Avec un poste adapté, finie le brouillage sur les ondes. (LP/E.M.)

Bagnolet, lundi. L’association des Sans-radios de l’Est parisien, présidé par Michel Léon, a obtenu la pose d’un émetteur de Radio numérique terrestre sur la tour des Mercuriales. Avec un poste adapté, finie le brouillage sur les ondes. (LP/E.M.)

Après une action collective en justice à laquelle j’ai participé, voici le communiqué de l’association fondée il y a 14 ans, et l’article du Parisien rendant compte de cette victoire citoyenne. Bonne lecture                                                                 Pierre Stoeber

Communiqué   Radio France en RNT dans l’Est parisien 
Les Sans Radio retrouvent les ondes

♦ La lutte engagée depuis 2002 a enfin abouti : les Sans Radio de l’Est parisien constatent, après ce pénible combat citoyen de quatorze ans, qu’il est enfin possible d’écouter dans de bonnes conditions les stations de service public du groupe Radio France autour de la porte de Bagnolet. C’était leur principal objectif !

♦ En effet, suite à une décision du CSA du 22 juin 2016, l’opérateur TowerCast a reçu l’autorisation de diffuser, depuis juillet dernier et jusque fin mars 2017, à titre expérimental, selon la norme DAB+ en RNT (Radio numérique terrestre), à partir d’une des tours Mercuriales, les sept stations du groupe Radio France. Plus de brouillage sur France Inter, plus de souffle sur France Musique ou sur FIP, plus de grésillements ni sur France-Culture, ni sur France Info, le Mouv ou France Bleue.

♦ Les Sans Radio se félicitent de l’adoption localement par le Groupe Radio France de cette solution technologique, déjà en cours dans l’Europe entière, et qui ici, dans l’Est parisien, perpétue l’égalité d’accès au service public, droit constitutionnel pour lequel les Sans Radio se sont battus sans relâche.

Les Sans Radio de l’Est parisien - 15, av de la Dhuys - 93170 Bagnolet

< sans.radio@laposte.net > 06 79 41 78 77

L’ensemble du dossier est disponible sur le site de la ville de Bagnolet, http://www.ville-bagnolet.fr

Pour trouver le Bon de commande / « Sans Radio de l’Est parisien », aller sur http://www.sansradio.org/2016/10/radio-france-en-rnt-c-est-parti.html

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Quatorze ans de combat pour pouvoir écouter la radio dans l’Est parisien !

Par Elsa Marnette pour Le Parisien le 3 octobre 2016.

Tout automobiliste qui s’approche de la porte de Bagnolet le sait : la chanson qui sort de son autoradio risque d’être temporairement enfouie sous un brouhaha de grésillements. Pareil pour 40 000 foyers de Bagnolet, Montreuil, Romainville, Les Lilas et du XXe arrondissement de Paris qui vivent dans un rayon d’1,8 km autour des tours des Mercuriales : ils ne reçoivent pas correctement un tiers des 48 stations FM.

Mais cela va s’arranger, au moins pour écouter les sept fréquences du groupe Radio France et quelques radios libres : l’association des Sans-radios de l’Est parisien a récemment trouvé un accord avec Towercast pour que la société — dont une antenne est en partie responsable du brouillage — installe un émetteur de radio numérique terrestre (RNT) en haut des Mercuriales. En achetant un appareil adapté, miracle ! Aucun brouillage des ondes.

« C’est un moment important de notre histoire »

Validée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel, cette expérimentation commencée en juillet durera au moins jusqu’à mars 2017. Une sacrée victoire pour Michel Léon, le président des Sans-radios qui s’est lancé dans la bataille en 2002, à coups de pétitions, de rencontres avec les élus et d’actions en justice. L’idée d’utiliser la RNT a germé parmi les experts de l’association dès 2008.

 « Du conseil régional au conseil d’arrondissement, toutes les strates des collectivités locales ont émis des vœux, vante celui qui a fédéré jusqu’à 380 adhérents. C’est un moment important de notre histoire. » Ils sont aujourd’hui encore une centaine et les plus actifs, qui ont participé financièrement aux actions en justice, recevront une subvention pour acheter une radio (dont les prix vont de 50 à 300 €). L’association précise qu’elle bénéficie de tarifs préférentiels chez un fabricant.

« Vous vous rendez compte du temps qu’il a fallu »

« Maintenant, on veut faire en sorte que le maximum d’auditeurs de la zone écoutent la radio, pour convaincre que la RNT, c’est quand même top », poursuit Michel Léon.

Ce lundi après-midi, il est allé remettre sa nouvelle radio à une habitante du XXe arrondissement. L’appareil trônera bientôt à côté du lit de la vieille dame, où l’écoute de France Culture chassera « les pensées déprimantes ». « Vous vous rendez compte du temps qu’il a fallu ? interroge-t-elle. Je considérais ça comme un mépris des gens du XXe arrondissement. »

Qui dit expérimentation dit bilan à l’issue, précise Towercast, assurant être « en accord total » avec l’association et le CSA. Pour Michel Léon, le dossier est clos puisque « l’égalité d’accès au service public » est respectée. Il souhaite bientôt organiser une « grande fête », sans doute que la bande sonore y sera assurée par Radio France.

www.sansradio.org

Les sans-radios, un combat qui remonte à 2002

Qu’est-ce que la radio numérique terrestre ?

Comme son nom l’indique, la radio numérique terrestre (RNT) s’apparente à la télévision numérique terrestre (TNT). Elle a été mise en service en 2014 à Paris, Marseille et Nice, et le Conseil supérieur de l’audiovisuel a récemment lancé un appel pour couvrir d’autres zones. La RNT vient en plus de la bande FM, apportant une « qualité du son, un enrichissement de l’offre radiophonique, un maintien de la gratuité et de l’anonymat de l’écoute » selon le CSA. Mais son développement se fait dans une relative discrétion, au grand désespoir du président des Sans-radios de l’Est parisien. Michel Léon assure que « la Norvège va abandonner la bande FM à la fin de l’année et que la RNT se développe partout en Europe ».

Pour commander un récepteur via le Bon de commande / « Sans Radio de l’Est parisien », aller sur http://www.sansradio.org/2016/10/radio-france-en-rnt-c-est-parti.html

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30 septembre 2016 5 30 /09 /septembre /2016 19:14

L'homme a hérité de la tendance marquée des primates à s'entre-tuer

Par Nathaniel Herzberg pour Le Monde le 29 septembre 2016

Deux siècles et demi que ces deux-là s'affrontent. Que, par -disciples interposés, leurs théories sur l'origine de la violence humaine déchirent -philosophes et scientifiques. Thomas Hobbes contre Jean-Jacques Rousseau, le " loup pour l'homme " contre le " bon sauvage ", l'humain intrinsèquement agressif envers son semblable contre l'individu pétri d'innocence, poussé au mal par une société corruptrice. Dans une étude publiée mercredi 28  septembre par la revue Nature, une équipe espagnole tranche le débat : la violence létale humaine plonge ses racines dans la théorie de l'évolution. En d'autres termes, si l'homme " descend du singe ", il en va de même de ses tendances meurtrières.Pour aboutir à ce constat sans appel, José Maria Gomez, écologue à la station expérimentale des zones arides d'Almeria, et ses collègues de trois autres universités espagnoles se sont livrés à un incroyable travail d'accumulation de données. Pendant deux ans, ils ont dépouillé cinquante ans de littérature scientifique : 3 500 articles analysant la violence entre membres d'une même espèce chez les mammifères et 1 000  articles portant sur les causes de la mortalité parmi les humains.

Pour ces derniers, ils ont étendu leurs sources aux analyses bio-archéologiques ou paléontologiques, aux relevés ethnographiques, aux bilans d'autopsie ou encore aux registres portant les causes de décès (à partir du XVIIe  siècle). Et ils ont fait tourner les ordinateurs. Sur les 1 024 espèces de mammifères étudiées, 40  % étripent joyeusement les leurs. " Cela a  été notre plus grande surprise, admet José Maria Gomez. La violence létale n'est pas concentrée dans des groupes considérés comme a priori violents, tels les carnivores. Elle sévit aussi de façon importante chez les rhinocéros, les marmottes, les chevaux… "

Les scientifiques espagnols livrent un chiffre moyen : l'agression intraspécifique constitue 0,3  % des causes de mortalité chez l'ensemble des mammifères. Elle n'est " pas fréquente, mais répandue ", concluent-ils. Mais c'est famille par famille que l'examen trouve toute sa richesse. " Jamais je n'avais vu un travail aussi détaillé sur la violence parmi les mammifères ", s'enthousiasme Michel Raymond, directeur de recherche au CNRS et responsable de l'équipe de biologie évolutive humaine de l'université de Montpellier.

" L'étude est formidable "

L'étude démontre que la position dans l'arbre phylogénétique des espèces explique fortement la tendance à tuer ses congénères. Fauves, ursidés, rongeurs : quelques familles se distinguent particulièrement. Avec une mention spéciale pour les primates – nos cousins et nos ancêtres, faut-il le rappeler ? –, chez qui le poids de la violence létale atteint 2  %. La raison ? " L'étude est formidable mais elle n'explique pas les causes de cette concentration, souligne Mike Wilson, anthropologue à l'université du Minnesota (États-Unis). Pour moi, c'est le large recours à l'infanticide chez les primates. "

L'arbre de l'évolution des espèces n'explique pourtant pas tout. Là où les chimpanzés se tuent à plaisir, les bonobos, leurs plus proches parents, présentent des mœurs beaucoup plus pacifiques. Peut-être faut-il y voir la place prépondérante des femelles chez ces derniers. Les chercheurs ont, plus globalement, tenté d'isoler d'autres causes. Résultat : plus une espèce est sociale et territorialisée, plus la violence létale s'y exprime. Les disciples de Rousseau y trouveront une petite consolation. Car pour le reste, l'examen des 600 populations humaines à travers le temps et l'espace détruit allègrement le mythe de notre innocence originelle.

Les relevés archéologiques -confirment en effet que la pitié pour son frère n'étouffait ni sapiens ni Neandertal : " Pour ces temps anciens, les résultats enregistrés sont conformes avec le niveau de violence attendu compte tenu de la position de l'homme dans l'arbre phylogénétique ", commente José Maria Gomez. " L'homme n'a pas attendu l'accumulation des richesses au néolithique pour être violent, souligne l'archéologue Jean Guilaine, professeur honoraire au Collège de France et auteur du Sentier de la guerre (Seuil, 2001). On a montré que les chasseurs-cueilleurs s'affrontaient eux aussi. "

" Données robustes "

Il est vrai que la situation se gâte encore par la suite. L'âge du fer en Europe et en Asie (à partir de – 1100) et la période dite " formative " dans le Nouveau Monde (environ – 1000) connaissent une poussée importante de violence létale, nettement au-dessus des prévisions évolutives qui devraient la situer au même niveau que celle des grands singes. Et, à en croire les données présentées par l'article, cela dure jusqu'à la fin du Moyen Age. De quoi nourrir la thèse du psychologue américain Steven Pinker : en  2011, dans un livre qui fit événement aux États-Unis, il avait brillamment mis en évidence le déclin de la violence depuis la période moderne.

Certains ne manqueront pas de mettre en cause la fiabilité des données anciennes. Peut-on tirer une règle statistique d'une série de tombes du néolithique ou d'un cimetière médiéval ? Certes pas. Mais de centaines de cimetières, répartis dans de multiples points du continent, accompagnés parfois de témoignages écrits ou de registres : l'affaire paraît nettement plus sérieuse. " Cette partie est évidemment la plus fragile, elle sera controversée, convient Mike Wilson. Mais ils ont malgré tout fait preuve d'une grande prudence, en sélectionnant des données robustes. "

L'étude de Nature va plus loin encore. Elle classe les données humaines en fonction du type de société dont elles portent le témoignage. Il apparaît cette fois que les organisations tribales ou claniques affichent un degré de violence nettement plus élevé que les sociétés étatiques.

Cette fois, ce n'est plus le combat entre deux philosophes morts, mais la guerre entre deux familles d'anthropologues rivales que l'article devrait réveiller. Par exemple, les travaux de l'Américain Napoleon Chagnon sur l'extrême violence des Yanomami d'Amazonie restent aujourd'hui encore très controversés. La publication de Nature ne passera pas inaperçue dans ce milieu.

Pour la primatologue Elise Huchard, ces résultats viennent rappeler que, " quelle que soit l'approche utilisée pour comprendre et expliquer l'intensité et les motifs de notre violence, il ne faut pas oublier que l'homme est un mammifère, car ce simple fait biologique contribue à  expliquer notre comportement social ".

Un mammifère ni plus ni moins violent que les autres. Simplement particulièrement flexible dans son agressivité, car particulièrement divers dans son organisation sociale. Et plus paisible que jamais, ce que souligne l'anthropologue Mike Wilson. " A l'heure où Donald Trump martèle que la société est violente, il est de salubrité publique de rappeler qu'on vit mieux dans une ville américaine que dans l'ancien Far West.

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Published by Vert Lilas - dans Culture
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15 août 2016 1 15 /08 /août /2016 13:40

Une intéressante réflexion, toujours actuelle, extraite du livre THÉORIE ET PRATIQUE DU COLLECTIVISME OLIGARCHIQUE lu par Winston Smith dans « 1984 » :

« La guerre donc, si nous la jugeons sur le modèle des guerres antérieures, est une simple imposture. Elle ressemble aux batailles entre certains ruminants dont les cornes sont plantées à un angle tel qu’ils sont incapables de se blesser l’un l’autre. Mais, bien qu’irréelle, elle n’est pas sans signification. Elle dévore le surplus des produits de consommation et elle aide à préserver l’atmosphère mentale spéciale dont a besoin une société hiérarchisée.

Ainsi qu’on le verra, la guerre est une affaire purement intérieure. Anciennement, les groupes dirigeants de tous les pays, bien qu’il leur fût possible de reconnaître leur intérêt commun et, par conséquent, de limiter les dégâts de la guerre, luttaient réellement les uns contre les autres, et celui qui était victorieux pillait toujours le vaincu. De nos jours, ils ne luttent pas du tout les uns contre les autres. La guerre est engagée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société. »

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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 17:08

La merveilleuse métamorphose de l’immigrant, de l’exilé qui émerge du cœur de l’Europe pour devenir Shakespeare sur les rives de la Tamise, a de quoi toucher et convaincre les plus fiers shakespeariens.

Par Lamberto Tassinari (Philosophe canadien né en Italie) pour Le Monde, 9 janvier 2016 sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/09/le-celebre-barde-de-stratford-n-est-pas-celui-qu-on-croit_4844527_3232.html

(Photo: gravure de William Shakespeare). CC BY 2.0 MARTIN DROESHOUT

La figure de Shakespeare se fige avec la publication, en 1623, date de parution du First Folio, un recueil des trente-six pièces de théâtre qu’on lui attribue. C’est à partir de cette date que sa « nationalisation » se met en marche, elle aboutit un siècle et demi plus tard, lorsque Shakespeare est consacré par les universités nationales sous la garantie de l’immense puissance de l’Empire britannique.

La question de la paternité des œuvres de Shakespeare n’a pourtant jamais cessé de se poser, tant peu de détails de sa vie sont connus. Cette interrogation n’est pas le résultat d’une éternelle suspicion, mais une affaire à laquelle se sont intéressés des esprits parmi les plus brillants : Walt Whitman, Charles Dickens, Mark Twain, Henry James, Sigmund Freud ont tous douté de l’homme de Stratford.

Shakespeare, ce phénomène mystérieux apparu dans la campagne anglaise dans la deuxième moitié du XVIe siècle, n’a rien de miraculeux. A la faible théorie stratfordienne, j’oppose celle qu’il me plaît d’appeler « the theory of everything » de John Florio, une théorie capable d’éclairer les mystères et de répondre à toutes les questions sans réponse de l’univers shakespearien : d’où viennent le savoir linguistique, sa culture vaste, encyclopédique, sa profonde familiarité avec plusieurs langues, avec l’Italie, la Bible, la musique, l’aristocratie ?

Théorie logiquement et philologiquement « belle », selon laquelle l’étranger polyglotte Florio a écrit des œuvres de poésie et des pièces de théâtre, soit en les laissant anonymes, soit en les signant sous le pseudonyme de William Shakespeare, soit parfois avec le seul nom de plume Shake-speare, écrit ainsi, avec un trait d’union (shake spear : « remuer la lance », soit la plume).

Giovanni Florio devenu John, né à Londres en 1553, est fils d’un prédicateur italien d’origine juive, ex-franciscain qui s’est fait protestant. Il y a notamment, dans La Tempête, un passage utopique que la critique a reconnu depuis toujours être le calque du Discours sur les sauvages de Montaigne. Or, le traducteur anglais du texte de Montaigne est, justement, John Florio, un protagoniste essentiel de la vie culturelle et littéraire de l’époque.

Un seul et unique auteur

Pourquoi ce linguiste polyglotte, lexicographe, traducteur, courtisan, ami des plus puissants parmi les nobles de son époque, durant seize ans secrétaire personnel de la reine Anne de Danemark et grand diffuseur des cultures européennes en Angleterre a-t-il été boudé par les universitaires ? Pourquoi a-t-il été classé comme un technicien ? Pourquoi les seules et rares études qui présentent Florio comme un intellectuel majeur et un écrivain de grand talent datent-elles toutes d’une courte période entre les années 1920 et 1930 ? Pourquoi, depuis, ces quatre-vingts ans de silence ? Enfin, pourquoi un acteur si important pour la connaissance de la Renaissance anglaise, et en particulier pour l’œuvre de Shakespeare, a-t-il été ignoré ?

Dans ses écrits, on retrouve une masse d’éléments, impressionnante en quantité et en qualité, qu’il partage avec les pièces de théâtre signées Shakespeare. L’analyse comparée de toute cette matière permet de conclure philologiquement qu’il s’agit en réalité d’un seul et unique auteur, John Florio, qui utilise son patronyme pour les œuvres d’érudition, et un nom de plume, Shakespeare, pour ses œuvres de fiction.

Il n’est pas surprenant que le culte du génie de Shakespeare ait été imposé au moment où l’Angleterre connaissait une extraordinaire expansion économique et militaire nécessitant également une forte affirmation culturelle. Aujourd’hui, cependant, le nom de Shakespeare, élément fondateur de l’identité anglaise, puis britannique, n’est plus proposé comme valeur artistique et culturelle par la puissance d’un empire, mais devient le fer de lance d’une offensive chauvine qui révèle plutôt, derrière l’appareillage marketing, une certaine fatigue culturelle.

L’œuvre de Shakespeare est partout lue et encore plus jouée, mais la fracture entre la vie du bourgeois évanescent de Stratford-upon-Avon et Hamlet est devenue un gouffre aux yeux d’un public qui exige des images, des faits, une vie vécue. L’invitation à célébrer le simulacre de Shakespeare ne peut plus convaincre ni enthousiasmer ; l’époque des héros nationaux, des grands écrivains pères fondateurs avec la triade classique des Dante-Cervantès-Shakespeare est révolue. Shakespeare, jadis l’icône la plus forte, est en train de se transformer.

Transculturel

Il y a quarante ans, la totalité des lecteurs ainsi que la majorité des spécialistes épousaient par tradition l’image romantique du génie solitaire et universel. À partir de la fin des années 1970, grâce à une poignée de chercheurs, le New Historicism, guidé par le critique littéraire Stephen Greenblatt, a refaçonné de manière spectaculaire l’aura shakespearienne, et c’est un barde diminué qui est ressorti de cette opération : plagiaire, prompt à collaborer, voleur de mots et d’idées auprès d’auteurs contemporains et anciens, rhétoricien, passionné des langues étrangères…

En réalité, de ce magma, c’est le portrait d’un Shakespeare transculturel qui est en train de sortir, signe qu’il y a bien une limite à l’occultation de la vérité historique. Un Shakespeare qui ressemble de plus en plus à John Florio !

Alors qu’on passe définitivement à cet autre écrivain et génial traducteur, passeur infatigable des cultures européennes et, oui, génial plagiaire qui était Florio ! Que l’on célèbre un Shakespeare impur, dont l’universalité abstraite résulte d’une complexité culturelle, linguistique et génétique : idéal et réel pour une fois coïncident. Lecteurs, étudiants, enseignants, enfin, nous tous aurions à gagner à cette substitution apocalyptique, c’est-à-dire révélatrice.

Même s’il faut reconnaître qu’il était difficile pour l’Angleterre de refuser l’offre d’un Shakespeare pur génie anglais, faite par John Florio, quatre cents ans plus tard, la merveilleuse métamorphose de l’immigrant, de l’exilé qui émerge du cœur de l’Europe pour devenir Shakespeare sur les rives de la Tamise, a de quoi toucher et convaincre les plus fiers shakespeariens.

La perte de Stratford n’affaiblira pas l’œuvre de Shakespeare. En réalité, elle la rendra plus surprenante, pas plus « divine », mais plus humaine, normale et infiniment plus touchante. Aussi universelle et « immortelle » que cette œuvre soit toujours apparue, elle révèle maintenant une genèse et une histoire jusqu’ici insoupçonnées. John Florio : un Shakespeare made in Europe nous montre que la naissance du monde moderne possède une richesse et une complexité qui remplissent d’admiration.

Le livre de Lamberto Tassinari, John Florio, alias Shakespeare (Editions Le Bord de l’Eau), sera en librairie le 18 janvier.

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