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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

17 mars 2019 7 17 /03 /mars /2019 14:25

Dans son dernier ouvrage, « L’âge productiviste », le philosophe Serge Audier rappelle la fascination d’une grande partie de la gauche pour le productivisme. Pourtant, depuis deux siècles, des figures plus isolées, dans le camp libertaire notamment, alertaient sur les conséquences de l’industrialisme. De quoi inspirer les militants d’aujourd’hui. Propos introduits et recueillis par Sonya Faure pour Libération le 8 février 2019.

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine, selon Serge Audier

Pourquoi face au désastre écologique annoncé, n’arrivons-nous pas à réagir à la mesure du danger ? Avec l’Age productiviste, le philosophe Serge Audier poursuit la quête titanesque qu’il avait commencée avec son livre précédent, la Société écologique et ses ennemis, paru il y a deux ans (tous deux aux éditions la Découverte). Pourquoi est-il si difficile de changer notre logiciel ? Parce que le productivisme, ce culte de la production à tout prix, est profondément ancré dans nos institutions et dans notre culture, répond Audier dans ce livre profus, érudit et passionnant. Le philosophe, maître de conférence à Paris-Sorbonne, a entrepris une vaste histoire des idées : celle de la victoire de l’industrialisme et de la consommation de masse, à tous les bouts de l’échiquier politique. Car la passion du productivisme a été portée, bien sûr, par les libéraux et les conservateurs… mais aussi par la gauche qui, du saint-simonisme au marxisme, a elle aussi été fascinée par le progrès technique et la production de masse. Selon Audier, la gauche doit faire son autocritique, seule manière de construire enfin, aujourd’hui, une alternative écologique et égalitaire. Elle pourra notamment renouer avec une tradition écologique «cachée», portée par de multiples figures de gauche - d’Elisée Reclus à Ivan Illich ou Rosa Luxembourg et tant d’autres parfaitement oubliées depuis - que le philosophe exhume tout au long de son livre. Autant de voix ensevelies par le culte du productivisme.

Face à la crise écologique, la gauche doit faire son autocritique, écrivez-vous. Pourquoi insister sur sa responsabilité ?

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine, selon Serge Audier

J’insiste aussi sur la responsabilité des néolibéraux et des néoconservateurs. Et plus que d’anthropocène, je préfère parler de «capitalocène» [thèse selon laquelle le capitalisme est le premier responsable de la destruction écologique du globe, ndlr]. Mais cela ne doit pas empêcher l’autocritique : la gauche, même anticapitaliste, porte sa part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine. Je ne le dis pas pour disqualifier ma famille politique, ni pour prôner une idéologie «ni droite ni gauche», populiste ou réactionnaire, vomissant le progrès, les Lumières et l’universalisme. Je pense au contraire que les idéaux de liberté, d’égalité, de solidarité et l’écologie doivent être associés. Une tradition cachée «pré-écologique» a d’ailleurs existé à gauche depuis Jean-Jacques Rousseau, mais aussi chez Fourrier, William Morris ou Michelet, et plus encore chez les anarchistes. Ces libertaires, ces socialistes et même ces républicains avaient compris, dès le XIXe siècle, qu’il y avait une impasse sociale, naturelle et esthétique dans l’industrialisme. Chacun à leur manière, ils ouvraient l’horizon d’une autre société qui dépasse la domination de l’homme sur l’homme (et sur la femme), mais aussi sur la nature. Cette nébuleuse est toutefois restée marginale.

Au contraire du saint-simonisme, qui aura une influence énorme.

Ce courant exaltant «l’industrialisme» avec des accents scientistes a été la matrice idéologique du productivisme de gauche, qui célèbre l’hégémonie des «producteurs» et l’accroissement productif exponentiel. Une culture d’ingénieurs, bien incarnée par l’Ecole polytechnique, marque ses destinées. Pour le comte de Saint-Simon (1760-1825) et ses disciples saint-simoniens, l’âge nouveau est celui des scientifiques et des industriels : la direction des sociétés doit revenir à cette élite, pour l’utilité de tous. Leur impératif est celui de l’exploitation technologique du globe, pour la paix et le progrès social.

Pourquoi cet aveuglement face au désastre écologique se poursuit-il, à gauche, tout au long du XXe siècle ?

L’idéologie marxiste et un certain républicanisme ont suivi les tendances industrialistes dominantes. Une thèse est pourtant aujourd’hui en vogue dans les milieux anticapitalistes : Marx serait un très grand penseur écologiste. De fait, l’auteur du Capital était informé des dégâts de l’agriculture industrielle, et la coupure entre la ville et la campagne matérialisait pour lui la rupture du métabolisme liant l’homme à la nature. Il a l’intuition du «capitalocène» : le capitalisme immole tout à la logique court-termiste du profit et de la marchandise, même la nature. Mais voir en Marx un génial écologiste, c’est exagérer son originalité à cet égard, et surtout occulter sa postérité marxiste, fort peu écologique. Un des apports clés du «socialisme scientifique» de Marx et Engels réside en effet dans l’idée que l’avènement du communisme suppose le plein développement du capitalisme et de ses contradictions. D’où l’apologie paradoxale de la bourgeoisie comme agent nécessaire de la «grande industrie» et des «forces productives».

Et la responsabilité originelle du républicanisme ?

Nourries du saint-simonisme et du positivisme d’Auguste Comte, une partie des élites républicaines - pas toutes, certes ! - croit en une progression de l’humanité par stades successifs, dont le plus élevé serait l’âge industriel. Ils lient les progrès politiques (le suffrage universel, la démocratie représentative…), aux progrès scientifiques et industriels. Il y a chez certains savants et idéologues républicains un culte scientiste de la science et des techniques, vouées à dominer la nature. Une tendance repérable aussi dans le socialisme et le progressisme américains, ou dans le «fabianisme» anglais.

Tout au long de l’histoire de la gauche, il y a pourtant eu des «brèches écologiques». Qu’entendez-vous par là ?

Des esprits fidèles aux idéaux émancipateurs ont perçu les impasses du productivisme et prôné une réorientation - et pas seulement des marginaux. Pourquoi la gauche, par exemple, a-t-elle oublié Franz Schrader (1844-1924) ? Ce géographe reconnu avertissait que l’humanité allait détruire la planète, qu’il fallait absolument préserver les forêts vierges, et que l’âge industriel, faute d’être vraiment rationnel, conduirait à la catastrophe climatique. Ce souci de la nature, on le retrouve parmi des anarchistes, souvent férus de science, mais aussi, dès le début du XXe siècle, dans les mouvements de protection de l’environnement aux Etats-Unis, en Russie ou en Suisse. Certains sont apolitiques, d’autres progressistes, mais tous travaillent à un changement de trajectoire.

Vous racontez même un fait méconnu : la Russie de Lénine aurait pu devenir un modèle d’écologie !

Sous le tsarisme, il existe déjà un fort réseau associatif de protection de la nature. Ses acteurs, parfois libéraux et progressistes, voient dans la Révolution l’opportunité d’imposer des réformes écologiques. Alors que les bolcheviks veulent nationaliser les terres, des naturalistes russes, conscients des fléaux de la propriété privée, saisissent l’occasion : ils persuadent Lénine de créer une grande politique de parcs nationaux, d’appuyer une écologie scientifique dans les universités, etc. Mais la guerre civile, l’impératif industriel et l’intériorisation des dogmes du taylorisme vont l’emporter chez Lénine et Trotski. Sans parler du totalitarisme sous Staline : l’écologie est alors écrasée par une idéologie démiurgique délirante de la toute-puissance de l’homme sur la société et la nature.

Pourquoi même les boucheries des deux guerres mondiales ne décillent pas les grands partis de gauche ?

Dans leur fascination productiviste, les mouvements de gauche laissent souvent la critique de l’industrialisme aux conservateurs, voire à l’extrême droite. L’après-guerre de 1945 est une nouvelle occasion manquée. Certes, des congrès et des alertes soulignent que l’humanité prend une voie écologiquement mortifère, mais sans grands effets. Là encore, il est d’ailleurs trop facile de juger rétrospectivement : pour beaucoup, notamment à gauche, seule la «croissance» - devenue mot fétiche - empêchera l’effondrement économique des années 30 et le retour des frustrations des masses, foyers de la barbarie totalitaire et du cataclysme de la guerre.

Un vrai tournant se produit pourtant dans les années 60 et 70. Pourquoi ?

Avec l’accélération de la croissance, les dégâts écologiques et civilisationnels ressortent aussi. L’impasse du modèle apparaît même dans les hautes sphères. En témoignent le succès du livre l’Ere de l’opulence, de l’Américain John Kenneth Galbraith, éminence grise des Démocrates, et plus encore l’écho du «Rapport Meadow» sur «les limites à la croissance» (1972) du Club de Rome. La contestation vient aussi d’en bas : les rébellions étudiantes contre la guerre du Vietnam, depuis les campus américains jusqu’à Mai 68, ne sont pas explicitement écologistes, mais leur anti-autoritarisme, leur critique du complexe militaro-industriel et de la «société de consommation» préparent le terrain. Une critique globale du système productiviste et de ses dégâts sur la nature perce alors à gauche, qui ne se résume plus aux enjeux de redistribution des fruits de la croissance.

Pourquoi la greffe n’a pas pris entre l’écologie et les grands partis de gauche français qui accèdent au pouvoir ?

La trajectoire de la gauche est tributaire du Programme commun, avec ses nationalisations et son idéologie productiviste. Le Parti communiste français a toujours été dans le déni de la crise écologique - à l’inverse du PC italien qui, dès les années 70, a entrevu une voie écosocialiste. Il a même voulu discréditer le Club de Rome, caricaturé en complot d’une élite mondialisée et européiste cherchant à noyer le peuple français dans l’austérité. Au Parti socialiste, François Mitterrand aimait le terroir plus que l’écologie et, à sa gauche, Jean-Pierre Chevènement restera le chantre d’un productivisme national. Enfin, la «deuxième gauche», qui avait parfois articulé autogestion et projet écologique, s’est essoufflée : quand elle a conquis une certaine hégémonie, elle a pris un visage bien plus technocratique et gestionnaire.

Quel que soit le pays, les gauches auraient-elles de toute façon pu contrer le néolibéralisme et son combat contre l’écologie ?

Les rapports de forces étaient très défavorables. Dans les années 70, l’essoufflement du modèle fordiste pouvait laisser espérer une alternative, mais c’est alors que les néolibéraux ont lancé une contre-offensive visant à réprimer les rébellions démocratiques et ouvrières, à discréditer les associations de consommateurs ou les militants écologiques. En 1990, alors que le mur de Berlin vient de tomber, le gratin du néolibéralisme réuni dans la Société du Mont-Pèlerin (1) infléchit la bataille : le nouveau péril, c’est aussi l’environnementalisme. Et ils avaient les forces économiques pour soutenir leur combat anti-écologique et climatosceptique. Reste un point révélateur : le rejet dévastateur de l’écologie par les néolibéraux a très longtemps échappé aux radars de la gauche. Ce qui en dit long sur son imaginaire, sur sa propre religion de la croissance et sur son incapacité à construire un possible alternatif.

(1) Groupe de réflexion fondé en Suisse en 1947 notamment par les économistes Friedrich Hayek et Milton Friedman.

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 09:02

L’industrie numérique prospère grâce à un principe presque enfantin : extraire les données personnelles et vendre aux annonceurs des prédictions sur le comportement des utilisateurs. Mais, pour que les profits croissent, le pronostic doit se changer en certitude. Pour cela, il ne suffit plus de prévoir : il s’agit désormais de modifier à grande échelle les conduites humaines. Par Shoshana Zuboff pour Le Monde Diplomatique. Lire aussi " S'approprier les technologies nouvelles, sans les subir " et Pour un service public des données.

De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance

Cette journée de juillet 2016 fut particulièrement éprouvante pour David. Il avait passé de longues heures à auditionner les témoins de litiges assurantiels dans un tribunal poussiéreux du New Jersey où, la veille, une coupure d’électricité avait eu raison du système d’air conditionné. Enfin chez lui, il s’immergea dans l’air frais comme on plonge dans l’océan. Pour la première fois depuis le matin, il respira profondément, se servit un apéritif et monta à l’étage afin de s’accorder une longue douche. La sonnette retentit au moment même où l’eau commençait à ruisseler sur ses muscles endoloris. Il enfila un tee-shirt et un short, puis dévala les escaliers. En ouvrant la porte, il se retrouva nez à nez avec deux adolescents qui agitaient leurs téléphones portables sous son nez.

— Hé ! vous avez un Pokémon dans votre jardin. Il est pour nous ! On peut aller l’attraper ?

— Un quoi ?

Ce soir-là, David fut dérangé encore quatre fois par des inconnus impatients d’accéder à son jardin et furieux de se voir congédiés. Ils poussaient des cris et scrutaient sa maison à travers l’écran de leur smartphone, à la recherche des fameuses créatures de « réalité augmentée ». Vue à travers leurs appareils, cette portion du monde laissait paraître leurs Pokémon, mais aux dépens de tout le reste. Le jeu s’était emparé de la maison et du monde alentour. Il s’agissait là d’une nouvelle invention commerciale : une déclaration d’expropriation qui transforme la réalité en une étendue d’espaces vides prêts à être exploités au profit d’autres. « Combien de temps cela va-t-il durer ?, se demandait David. De quel droit ? Qui dois-je appeler pour que cela cesse ? »

Ni lui ni les joueurs pendus à sa sonnette ne soupçonnaient qu’ils avaient été réunis ce soir-là par une logique audacieuse et sans précédent : le capitalisme de surveillance.

En 1999, Google, malgré l’éclat de son nouveau monde, avec ses pages Web consultables en un clic et ses capacités informatiques croissantes, ne disposait d’aucune stratégie pour faire fructifier l’argent de ses investisseurs prestigieux.

Les utilisateurs apportaient la matière première sous la forme de données comportementales, lesquelles étaient récoltées pour améliorer la vitesse, la précision et la pertinence des résultats afin de concevoir des produits annexes comme la traduction. Du fait de cet équilibre des pouvoirs, il eût été financièrement risqué, voire contre-productif, de rendre le moteur de recherche payant pour ses utilisateurs. La vente des résultats de recherche aurait aussi créé un précédent dangereux pour la multinationale, en assignant un prix à des informations dont son robot indexateur s’était déjà emparé sans verser de rétribution. Sans appareils du type de l’iPod d’Apple, avec ses chansons au format numérique, pas de plus-value, pas de marge, et rien à transformer en profit.

À l’époque, Google reléguait la publicité à l’arrière-plan : l’équipe d’AdWords, sa régie publicitaire, comptait... sept personnes, dont la plupart partageaient l’antipathie des fondateurs à l’égard de leur spécialité. Mais, en avril 2000, la fameuse « nouvelle économie » entre brutalement en récession, et un séisme financier secoue le jardin d’Éden de la Silicon Valley. La réponse de Google entraîne alors une mutation cruciale, qui va transformer AdWords, Google, Internet et la nature même du capitalisme de l’information en un projet de surveillance formidablement lucratif.

La logique d’accumulation qui assurera la réussite de Google apparaît clairement dans un brevet déposé en 2003 par trois de ses meilleurs informaticiens, intitulé : « Générer des informations utilisateur à des fins de publicité ciblée ». La présente invention, expliquent-ils, vise « à établir les informations de profils d’utilisateurs et à utiliser ces dernières pour la diffusion d’annonces publicitaires (1) ». En d’autres termes, Google ne se contente plus d’extraire des données comportementales afin d’améliorer les services. Il s’agit désormais de lire dans les pensées des utilisateurs afin de faire correspondre des publicités avec leurs intérêts. Lesquels seront déduits des traces collatérales de leur comportement en ligne. La collecte de nouveaux jeux de données appelés « profil utilisateur » (de l’anglais user profile information) va considérablement améliorer la précision de ces prédictions.

D’où proviennent ces informations ? Pour reprendre les mots des détenteurs du brevet, elles « pourront être déduites ». Leurs nouveaux outils permettent de créer des profils par l’intégration et l’analyse des habitudes de recherche d’un internaute, des documents qu’il demande ainsi que d’une myriade d’autres signaux de comportement en ligne, même lorsqu’il ne fournit pas directement ces renseignements. Un profil, préviennent les auteurs, « peut être créé (ou mis à jour, ou élargi) même lorsque aucune information explicite n’est donnée au système ». Ainsi manifestent-ils leur volonté de surmonter les éventuelles frictions liées aux droits de décision de l’utilisateur, ainsi que leur capacité à le faire. Les données comportementales, dont la valeur a été « épuisée » du point de vue de l’amélioration des recherches, formeront désormais la matière première essentielle — exclusivement détenue par Google — à la construction d’un marché de la publicité en ligne dynamique. Ces informations collectées en vue d’usages autres que l’amélioration des services constituent un surplus. Et c’est sur la base de cet excédent comportemental que la jeune entreprise accède aux profits « réguliers et exponentiels » nécessaires à sa survie.

L’invention de Google met au jour de nouvelles possibilités de déduire les pensées, les sentiments, les intentions et les intérêts des individus et des groupes au moyen d’une architecture d’extraction automatisée qui fonctionne comme un miroir sans tain, faisant fi de la conscience et du consentement des concernés. Cet impératif d’extraction permet de réaliser des économies d’échelle qui procurent un avantage concurrentiel unique au monde sur un marché où les pronostics sur les comportements individuels représentent une valeur qui s’achète et se vend. Mais surtout, le miroir sans tain symbolise les relations sociales de surveillance particulières fondées sur une formidable asymétrie de savoir et de pouvoir.

Soudain autant que retentissant, le succès d’AdWords entraîne une expansion significative de la logique de surveillance commerciale. En réponse à la demande croissante de clics de la part des publicitaires, Google commence par étendre le modèle au-delà de son moteur de recherche pour transformer Internet tout entier en un vaste support pour ses annonces ciblées. Selon les mots de Hal Varian, son économiste en chef, il s’agissait alors pour le géant californien d’appliquer ses nouvelles compétences en matière « d’extraction et d’analyse » aux contenus de la moindre page Internet, aux moindres gestes des utilisateurs en recourant aux techniques d’analyse sémantique et d’intelligence artificielle susceptibles d’en extraire du sens. Dès lors, Google put évaluer le contenu d’une page et la manière dont les utilisateurs interagissent avec elle. Cette « publicité par ciblage de centres d’intérêt » basée sur les méthodes brevetées par l’entreprise sera finalement baptisée AdSense. En 2004, la filiale engendrait un chiffre d’affaires quotidien de 1 million de dollars ; un chiffre multiplié par plus de vingt-cinq en 2010.

Tous les ingrédients d’un projet lucratif se trouvaient réunis : excédent d’informations comportementales, sciences des données, infrastructure matérielle, puissance de calcul, systèmes algorithmiques et plates-formes automatisées. Tous convergeaient pour engendrer une « pertinence » sans précédent et des milliards d’enchères publicitaires. Les taux de clics grimpèrent en flèche. Travailler sur AdWords et AdSense comptait désormais autant que travailler sur le moteur de recherche. Dès lors que la pertinence se mesurait au taux de clics, l’excédent de données comportementales devenait la clé de voûte d’une nouvelle forme de commerce dépendant de la surveillance en ligne à grande échelle. L’introduction en Bourse de Google en 2004 révèle au monde le succès financier de ce nouveau marché. Mme Sheryl Sandberg, ancienne cadre de Google passée chez Facebook, présidera à la transformation du réseau social en géant de la publicité. Le capitalisme de surveillance s’impose rapidement comme le modèle par défaut du capitalisme d’information sur la Toile, attirant peu à peu des concurrents de tous les secteurs.

L’économie de surveillance repose sur un principe de subordination et de hiérarchie. L’ancienne réciprocité entre les entreprises et les utilisateurs s’efface derrière le projet consistant à extraire une plus-value de nos agissements à des fins conçues par d’autres — vendre de la publicité. Nous ne sommes plus les sujets de la réalisation de la valeur. Nous ne sommes pas non plus, comme d’aucuns l’ont affirmé, le « produit » que vend Google. Nous sommes les objets dont la matière est extraite, expropriée, puis injectée dans les usines d’intelligence artificielle de Google qui fabriquent les produits prédictifs vendus aux clients réels : les entreprises qui paient pour jouer sur les nouveaux marchés comportementaux.

Sous couvert de « personnalisation »

Premier responsable de la marque Google, M. Douglas Edwards raconte une réunion tenue en 2001 avec les fondateurs autour de la question « Qu’est-ce que Google ? ». « Si nous avions une catégorie, méditait M. Larry Page, cofondateur de l’entreprise, ce serait les informations personnelles (…). Les endroits qu’on a vus. Nos communications (…). Les capteurs ne coûtent rien (…). Le stockage ne coûte rien. Les appareils photographiques ne coûtent rien. Les gens vont générer d’énormes quantités de données (…). Tout ce que vous aurez entendu, vu ou éprouvé deviendra consultable. Votre vie entière deviendra consultable (2). »

La vision de M. Page offre un fidèle reflet de l’histoire du capitalisme, qui consiste à capter des choses extérieures à la sphère commerciale pour les changer en marchandises. Dans son essai La Grande Transformation, publié en 1944, l’économiste Karl Polanyi décrit l’avènement d’une économie de marché autorégulatrice à travers l’invention de trois « marchandises fictives ». Premièrement, la vie humaine subordonnée aux dynamiques de marché et qui renaît sous la forme d’un « travail » vendu et acheté. Deuxièmement, la nature convertie en marché, qui renaît comme « propriété foncière ». Troisièmement, l’échange devenu marchand et ressuscité comme « argent ». Les détenteurs actuels du capital de surveillance ont créé une quatrième marchandise fictive, extorquée à la réalité expérimentale d’êtres humains dont les corps, les pensées et les sentiments sont aussi intacts et innocents que l’étaient les prairies et forêts dont regorgeait la nature avant son absorption par le marché. Conformément à cette logique, l’expérience humaine se trouve marchandisée par le capitalisme de surveillance pour renaître sous forme de « comportements ». Traduits en données, ces derniers prennent place dans l’interminable file destinée à alimenter les machines conçues pour en faire des prédictions qui s’achètent et se vendent.

Cette nouvelle forme de marché part du principe que servir les besoins réels des individus est moins lucratif, donc moins important, que vendre des prédictions de leur comportement. Google a découvert que nous avions moins de valeur que les pronostics que d’autres font de nos agissements.

Cela a tout changé.

La première vague de produits prédictifs fut portée par l’excédent de données extraites à grande échelle sur Internet afin de produire des annonces en ligne « pertinentes ». À l’étape suivante, il fut question de la qualité des prédictions. Dans la course à la certitude maximale, il apparut clairement que les meilleures prédictions devraient s’approcher le plus possible de l’observation. À l’impératif d’extraction s’ajouta une deuxième exigence économique : l’impératif de prédiction. Ce dernier se manifeste d’abord par des économies de gamme.

L’excédent de données comportementales doit être non seulement abondant, mais également varié. Obtenir cette variété impliquait d’étendre les opérations d’extraction du monde virtuel au monde réel, là où nous menons notre « vraie » vie. Les capitalistes de surveillance comprenaient que leur richesse future passait par le développement de nouvelles chaînes d’approvisionnement sur les routes, au milieu des arbres, à travers les villes. Ils tenteraient d’accéder à votre système sanguin, à votre lit, à vos conversations matinales, à vos trajets, à votre footing, à votre réfrigérateur, à votre place de parking, à votre salon.

De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance

Une seconde dimension, plus critique encore que la variété, caractérise désormais la collecte des données : l’approfondissement. Pour obtenir des prédictions comportementales très précises et donc très lucratives, il faut sonder nos particularités les plus intimes. Ces opérations d’approvisionnement visent notre personnalité, nos humeurs, nos émotions, nos mensonges et nos fragilités. Tous les niveaux de notre vie personnelle sont automatiquement captés et comprimés en un flux de données à destination des chaînes de montage qui produisent de la certitude. Accomplie sous couvert de « personnalisation », une bonne part de ce travail consiste en une extraction intrusive des aspects les plus intimes de notre quotidien.

De la bouteille de vodka « intelligente » au thermomètre rectal connecté, les produits destinés à interpréter, suivre, enregistrer et communiquer des données prolifèrent. Sleep Number, qui fournit « des lits intelligents dotés d’une technologie de suivi du sommeil », collecte également « des données biométriques et des données relatives à la manière dont vous, un enfant ou toute autre personne utilise le lit, notamment les mouvements du dormeur, ses positions, sa respiration et sa fréquence cardiaque ». Elle enregistre aussi tous les sons émis dans votre chambre…

Nos maisons sont dans la ligne de mire du capitalisme de surveillance. Des entreprises spécialisées se disputaient en 2017 un marché de 14,7 milliards de dollars pour des appareils ménagers connectés, contre 6,8 milliards l’année précédente. À ce rythme-là, le montant atteindra 101 milliards de dollars en 2021. Commercialisés depuis quelques années, des objets absurdes se tiennent à l’affût dans nos intérieurs : brosse à dents intelligente, ampoule intelligente, tasse à café intelligente, four intelligent, extracteur de jus intelligent, sans oublier les couverts intelligents censés améliorer notre digestion. D’autres semblent plus inquiétants : une caméra de surveillance à domicile avec reconnaissance faciale, un système d’alarme qui repère les vibrations inhabituelles précédant un cambriolage, des GPS d’intérieur, des capteurs qui s’adaptent à tous les objets pour analyser le mouvement et la température, sans oublier des cafards cyborgs qui détectent les sons. Même la chambre du nourrisson est repensée pour devenir une source de surplus comportemental.

Tandis que la course aux profits générés par la surveillance s’exacerbe, les capitalistes s’aperçoivent que les économies de gamme ne suffisent pas. Certes, l’excédent de données doit être abondant et varié ; mais le moyen le plus sûr de prédire le comportement reste d’intervenir à la source : en le façonnant. J’appelle « économies de l’action » ces processus inventés pour y parvenir : des logiciels configurés pour intervenir dans des situations réelles sur des personnes et des choses réelles. Toute l’architecture numérique de connexion et de communication est désormais mobilisée au service de ce nouvel objectif. Ces interventions visent à augmenter la certitude en influençant certaines attitudes : elles ajustent, adaptent, manipulent, enrôlent par effet de groupe, donnent un coup de pouce. Elles infléchissent nos conduites dans des directions particulières, par exemple en insérant une phrase précise dans notre fil d’actualités, en programmant l’apparition au moment opportun d’un bouton « achat » sur notre téléphone, en coupant le moteur de notre voiture si le paiement de l’assurance tarde trop, ou encore en nous orientant par GPS dans notre quête de Pokémon. « Nous apprenons à écrire la musique, explique un concepteur de logiciels. Ensuite, nous laissons la musique les faire danser. Nous pouvons mettre au point le contexte qui entoure un comportement particulier afin d’imposer un changement... Nous pouvons dire au réfrigérateur : “Verrouille-toi parce qu’il ne devrait pas manger”, ou ordonner à la télé de s’éteindre pour que vous vous couchiez plus tôt. »

Depuis que l’impératif de prédiction a déplacé les opérations d’approvisionnement dans le monde réel, les fournisseurs de biens ou de services dans des secteurs bien établis, loin de la Silicon Valley, salivent à leur tour à l’idée des profits issus de la surveillance. En particulier les assureurs automobiles, impatients de mettre en place la télématique — les systèmes de navigation et de contrôle des véhicules. Ils savent depuis longtemps que les risques d’accident sont étroitement corrélés au comportement et à la personnalité du conducteur, mais, jusqu’ici, ils n’y pouvaient pas grand-chose. Un rapport des services financiers du cabinet de conseil Deloitte recommande désormais la « minimisation du risque » (un euphémisme qui, chez un assureur, désigne la nécessité de garantir les profits) à travers le suivi et la sanction de l’assuré en temps réel — une approche baptisée « assurance au comportement ». D’après le rapport de Deloitte, « les assureurs peuvent suivre le comportement de l’assuré en direct, en enregistrant les heures, les lieux et les conditions de circulation durant ses trajets, en observant s’il accélère rapidement ou s’il conduit à une vitesse élevée, voire excessive, s’il freine ou tourne brusquement, s’il met son clignotant (3) ».

À mesure que la certitude se substitue à l’incertitude, les primes d’assurance, qui auparavant reflétaient les aléas inévitables de la vie quotidienne, peuvent grimper ou chuter d’une milliseconde à l’autre, grâce à la connaissance précise de la vitesse à laquelle vous conduisez vers votre lieu de travail après une matinée particulièrement tendue passée à vous occuper d’un enfant malade, ou d’un dérapage plus ou moins contrôlé effectué sur le parking du supermarché.

Toutefois, les outils télématiques ne visent pas seulement à savoir, mais aussi à agir. L’assurance au comportement promet ainsi de réduire les risques à travers des mécanismes conçus pour modifier les conduites et accroître les gains. Cela passe par des sanctions, comme des hausses de taux d’intérêt en temps réel, des malus, des blocages de moteur, ou par des récompenses, comme des réductions, des bonus ou des bons points à utiliser pour des prestations futures.

Spireon, qui se décrit comme la « plus grande entreprise de télématique » dans son domaine, suit et surveille des véhicules et des conducteurs pour les agences de location, les assureurs et les propriétaires de parcs automobiles. Son « système de gestion des dommages collatéraux liés à la location » déclenche des alertes chez les conducteurs qui ont un retard de paiement, bloque le véhicule à distance quand le problème se prolonge au-delà d’une certaine période et le localise en vue de sa récupération.

La télématique inaugure une ère nouvelle, celle du contrôle comportemental. Aux assureurs de fixer les paramètres de conduite : ceinture de sécurité, vitesse, temps de pause, accélération ou freinage brusque, durée de conduite excessive, conduite en dehors de la zone de validité du permis, pénétration dans une zone d’accès restreint. Gavés de ces informations, des algorithmes surveillent, évaluent et classent les conducteurs, et ajustent les primes en temps réel. Comme rien ne se perd, les « traits de caractère » établis par le système sont également traduits en produits prédictifs vendus aux publicitaires, lesquels cibleront les assurés par des publicités envoyées sur leur téléphone.

Lorsqu’il ouvrit la porte ce soir-là, David ignorait que les chasseurs de Pokémon et lui-même participaient à une expérience grandeur nature d’économies de l’action. Ils en étaient les cobayes, et le laborantin en blouse blanche se nommait John Hanke.

Auparavant vice-président de Google Maps et responsable de Street View, M. Hanke a créé en 2010 sa propre rampe de lancement au sein de Google : Niantic Labs, l’entreprise à l’origine de Pokémon Go. Il caressait l’ambition de prendre possession du monde en le cartographiant. Il avait déjà fondé Keyhole, une start-up de cartographie virtuelle à partir d’images satellites financée par la Central Intelligence Agency (CIA) puis rachetée par Google, qui l’a rebaptisée Google Earth. Avec Niantic, il s’attelle à concevoir des jeux en réalité virtuelle qui permettront de traquer et de téléguider les gens sur les territoires que Street View a déjà audacieusement enregistrés sur ses cartes.

Ce jeu repose sur le principe de la « réalité augmentée » et fonctionne comme une chasse au trésor. Une fois que vous téléchargez l’application de Niantic, vous utilisez votre GPS et l’appareil photographique de votre smartphone pour trouver des créatures virtuelles appelées Pokémon. Elles apparaissent sur l’écran comme si elles se trouvaient devant vous : dans le jardin d’un homme qui ne se doute de rien, dans la rue d’une ville, dans une pizzeria, un parc, une pharmacie, etc. Il s’agit de pousser les joueurs à « sortir » et à « partir à l’aventure à pied », dans les espaces à ciel ouvert des villes, des villages et des banlieues. Disponible aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande le 6 juillet 2016, Pokémon Go est devenue en une semaine l’application la plus téléchargée et la plus lucrative aux États-Unis, atteignant vite autant d’utilisateurs actifs sur Android que Twitter.

Terrain de jeu grandeur nature

Six jours seulement après la sortie du jeu, Joseph Bernstein, reporter pour le site d’information en ligne BuzzFeed, conseillait aux utilisateurs de Pokémon Go de se pencher sur les quantités de données que l’application recueillait sur leurs téléphones. TechCrunch, un site spécialisé dans l’actualité des start-up et des nouvelles technologies, exprimait des inquiétudes similaires au sujet de la « longue liste d’autorisations requises par l’application ».

Le 13 juillet 2016, la logique de chasse aux données qui se cache derrière le jeu se précise. En plus des paiements pour des options supplémentaires du jeu, « le modèle économique de Niantic contient une seconde composante, à savoir le concept de lieux sponsorisés », a reconnu M. Hanke dans un entretien avec le Financial Times. Ce nouveau flux de revenus était prévu depuis le départ : les entreprises « paieront Niantic pour figurer parmi les sites du terrain de jeu virtuel, compte tenu du fait que cette présence favorise la fréquentation ». La facturation, expliquait-il, s’effectue sur la base d’un « coût par visite », semblable au « coût par clic » pratiqué par les annonces publicitaires du moteur de recherche Google.

L’idée frappe par sa simplicité : les revenus issus du monde réel sont censés augmenter selon la capacité de Niantic à pousser les gens vers certains sites précis, tout comme Google a appris à extraire toujours plus de données comme un moyen d’adresser des publicités en ligne à des personnes précises. Les composantes et les dynamiques du jeu, associées à la technologie de pointe de la réalité augmentée, incitent les gens à se rassembler dans des lieux du monde réel pour dépenser de l’argent bien réel dans des commerces du monde réel appartenant aux marchés de la prédiction comportementale de Niantic.

L’apogée de Pokémon Go, à l’été 2016, signait l’accomplissement du rêve porté par le capitalisme de surveillance : un laboratoire vivant de la modification comportementale qui conjuguait avec aisance échelle, gamme et action. L’astuce de Pokémon Go consistait à transformer un simple divertissement en un jeu d’un ordre très différent : celui du capitalisme de surveillance — un jeu dans le jeu. Tous ceux qui, rôdant dans les parcs et les pizzerias, ont investi la ville comme un terrain d’amusement servaient inconsciemment de pions sur ce second échiquier bien plus important. Les enthousiastes de cet autre jeu bien réel ne comptaient pas au nombre des agités qui brandissaient leurs portables devant la pelouse de David. Ce sont les véritables clients de Niantic : les entités qui paient pour jouer dans le monde réel, bercées par la promesse de revenus juteux. Dans ce second jeu permanent, on se dispute l’argent que laisse derrière lui chaque membre souriant du troupeau. « La capacité du jeu à servir de vache à lait pour les marchands et autres lieux en quête de fréquentation suscite d’intenses spéculations », s’est réjoui le Financial Times.

Il ne peut y avoir de revenus assurés si on ne s’en donne pas les moyens. Les nouveaux instruments internationaux de modification comportementale inaugurent une ère réactionnaire où le capital est autonome et les individus hétéronomes ; la possibilité même d’un épanouissement démocratique et humain exigerait le contraire. Ce sinistre paradoxe est au cœur du capitalisme de surveillance : une économie d’un nouveau genre qui nous réinvente au prisme de son propre pouvoir. Quel est ce nouveau pouvoir et comment transforme-t-il la nature humaine au nom de ses certitudes lucratives ?
Shoshana Zuboff
Professeure émérite à la Harvard Business School. Auteure de The Age of Surveillance Capitalism : The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, Public Affairs, New York, 2019. 

(1) NDLR. Pour les références, nous renvoyons à l’ouvrage de Shoshana Zuboff.
(2) Douglas Edwards, I’m Feeling Lucky : The Confessions of Google Employee Number 59, Houghton Mifflin Harcourt, New York, 2011.
(3) Sam Friedman et Michelle Canaan, « Overcoming speed bumps on the road to telematics » (PDF), Deloitte, 21 avril 2014.

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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 09:20

Hommes et femmes, animaux et machines, végétaux et bactéries... La biologiste, philosophe et historienne des sciences américaine déconstruit les divisions binaires. A rebours de l’anthropocèneet du « capitalocène », elle a imaginé une nouvelle ère géologique, le « chthulucène » qui englobe toutes les entités terrestre, présentes, passées et à venir. Entretien par Catherine Vincent pour Le Monde.

Le « chthulucène » de Donna Haraway

Donna Haraway est une biologiste, philosophe et historienne des sciences, née en 1944, à Denver (Colorado). Depuid la parution de son œuvre fondatrice, « Manifeste cyborg », en 1985, qui participa à l’émergence du féminisme postmoderne, la biologiste Donna Haraway prône un engagement envers toutes les créatures (plantes, animaux, microbes, machines), afin de garantir notre avenir. Alors que l’un de ses ouvrages, Manifeste des espèces compagnes (2003, publié en français en 2010 aux Éditions de l’éclat), vient d’être réédité par Flammarion (168 p., 17 €), voilà le regard politique et théorique, mais aussi poétique, qu’elle porte sur le monde.

Les principaux personnages de votre ­« Manifeste des espèces compagnes » sont des chiens, notamment la vôtre, Cayenne Pepper, avec laquelle vous avez noué de profonds liens d’attachement. Ce livre, écrivez-vous, est « une déclaration de parenté » (« a kinship statement »). Que voulez-vous dire ?

La parenté est cette situation à travers laquelle des créatures mortelles, dans leur vie et après, construisent ou héritent de liens durables, tantôt diffus, tantôt intenses. Quand vous avez un enfant ou que vous affiliez un nouveau membre à votre parenté, eux aussi vous affilient. Chacun peut réclamer des droits sur l’autre. Même si on ne s’entend pas avec sa mère, on n’a pas vraiment le choix : il faut en prendre soin. Et imaginons qu’on décide tout de même de ne pas le faire, on le vivra au fond de son être comme un échec, une incapacité. La parenté, c’est une relation de réciprocité. J’ai un cousin, il m’a. J’ai un chien, il m’a. J’ai un territoire chanté – grâce au chant des oiseaux –, et les oiseaux m’ont aussi. Il ne s’agit pas seulement de relations avec des créatures de type Homo sapiens, ou avec les animaux avec qui on vit chez soi : la parenté s’associe à une solidarité diffuse et persistante, dans laquelle des êtres qui vivent et meurent sont en jeu les uns pour les autres.

Ce que vous venez de décrire se rapproche d’un terme qui revient souvent dans vos propos, celui de « natureculture ». Que signifie-t-il pour vous ?

Ce que les Occidentaux ont appelé « nature », d’un côté, et « culture », de l’autre, est une ­ coconstruction indissociable. La distinction ­entre ces deux entités sous-entend que la ­culture est la zone réservée à l’humain, et que la nature est celle réservée à tout ce qui ne l’est pas – l’humain pouvant disposer de ce « reste » à ­volonté pour ses propres fins. Nature et culture font partie de ces nombreuses binarités qui ont une longue histoire dans la conquête coloniale et capitaliste et qui sont radicalement hiérarchiques. Le concept de « natureculture » que je défends, au contraire, ne renvoie jamais à l’unité, ni à deux choses, mais au multiple. C’est un tissu d’embrouilles, une sorte de nœud ­tentaculaire où s’enchevêtrent les vivants, les morts et toutes les choses terrestres.

Dans le « Manifeste des espèces compagnes », vous évoquez longuement un sport canin appelé « agility », très répandu dans les pays anglo-saxons. De quoi s’agit-il ?
Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

L’agility est un jeu que pratiquent ensemble un chien et son partenaire humain. Il faut s’imaginer un terrain assez grand – une trentaine de mètres de côté – contenant un parcours d’obstacles : barrières de saut, tunnels, palissades inclinées en « A », lignes de piquets de slalom. Un juge arrange ces différents obstacles en motifs – par exemple, trois sauts, un virage à droite, un tunnel, une palissade inclinée en « A », un nouveau virage à droite, des piquets de slalom, etc. Ni l’humain ni le chien ne connaissent à l’avance le parcours. L’humain peut juste, avant la course, le sillonner pendant quelques minutes, après quoi le chien doit effectuer l’exercice « à toutes pattes », aussi rapidement que possible.

Un parcours de 15-20 obstacles dure environ vingt-cinq secondes, ce qui signifie qu’un humain et un chien bien entraînés peuvent communiquer très rapidement. Avec vos épaules, vos bras, votre voix, vos yeux, vous pouvez dire au chien : « J’aimerais que tu sautes les deux prochains obstacles, mais, après, sache qu’il y aura un virage à gauche. » Vous lui communiquez à l’avance l’obstacle à franchir, vous le devancez sur le parcours pour lui donner au moment propice les mouvements à réaliser. C’est donc un sport très réactif, très vif. Mais c’est avant tout un jeu : on s’amuse l’un avec l’autre. Si vous évoluez sans joie, vous ne serez pas bons et vous abandonnerez.

Vous et vos chiens avez beaucoup pratiqué ce sport, au point que vous vous êtes ­demandé : « Dans un monde qui est ­secoué par tant de crises écologiques et politiques, comment puis-je y attacher de l’importance ? » Quelle est votre réponse ?

Aucun être humain adulte sain d’esprit ne s’enferme dans une seule et même activité. Nous en avons tous plusieurs, et chacune de ces activités se sollicitent les unes les autres pour se transmettre mutuellement de l’énergie, du sérieux, de la robustesse, de l’enthousiasme et de la joie. Donc, soit nous maintenons vivantes, au sens plein du terme, toutes ces activités à la fois, soit nous nous rendons incapables de travailler, en adultes responsables, à la résolution de nos problèmes. Par ailleurs, il n’est pas ici question d’un chien et d’un homme en général, universels, qui existeraient partout et nulle part. Il est question d’une vieille femme, blanche et riche de Californie – « riche » au sens où j’ai bénéficié d’un poste universitaire qui m’a assuré une vie confortable – et de sa chienne. C’est donc un cas historiquement situé, celui de cette chienne et de cette personne, toutes deux ­apprenant à se sensibiliser l’une à l’autre.

Que peut apporter cet ajustement mutuel ? D’une part, il vous enseigne quelque chose sur la manière de faire attention aux choses ordinaires de la vie quotidienne et de les prendre au sérieux : vous devenez responsable de ­quelqu’un. D’autre part, pratiquer le sport d’agility permet à l’être humain d’en ­apprendre beaucoup sur la façon d’être clair, de ne pas stresser son partenaire, de ne pas le punir malencontreusement parce qu’il échappe à vos illusions. Et c’est une véritable mise à l’épreuve du mensonge. L’agility est sans doute la pratique, dans ma vie, qui m’a le plus appris à ne pas mentir, car les chiens ont une sainte horreur du mensonge et le sentent tout de suite. Autrement dit, je pense que c’est un sport qui nous apprend à nous lier aux non-humains.

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Dans les « espèces compagnes », vous ­incluez les abeilles, le riz ou la flore ­intestinale. Pour certains intellectuels, cette démarche, comme celle du philosophe antispéciste Peter Singer, démontrerait une incapacité à penser l’altérité. Que leur répondez-vous ?

Je ne suis pas du tout d’accord. Il est vrai que, moi et d’autres, nous nous efforçons corps et âme de penser les connexions entre des êtres situés dans des milieux naturels ou sociaux différents. Mais jamais il n’est question pour autant de penser l’identité entre ces êtres !

De façon régulière et soutenue, moi et d’autres alliés intellectuels, nous sommes clairement engagés non pas dans des thématiques comme « le même et l’autre », « l’humain et le non-humain », « l’un et le multiple » – ces ribambelles de couples binaires –, mais, bien au contraire, dans des manières de situer autrement la différence. A mon avis, ceux qui nous fustigent en disant que nous avons perdu la capacité de penser l’altérité ont implicitement en tête l’altérité avec ungrand A – l’identité compriseseulement du point de vue du soi qui possède un point de vue exclusif et unitaire. Je suis en désaccord radical avec cette manière d’envisager ­philosophiquement et ontologiquement la construction du monde.

En 1985, vous publiez le « Manifeste ­cyborg », un « mythe politique ironique » portant une critique sociale radicale du « genre » qui inspira le courant dit du « cyberféminisme ». Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce texte ?

Le Manifeste cyborg a été pour moi l’occasion de nouer plusieurs fils ensemble. Ce fut d’abord une tentative méthodologique pour répondre à une situation historique très ­précise, dont j’avais bénéficié. Mon cerveau de jeune fille catholique irlandaise n’aurait ­jamais reçu une éducation de première classe en technologies, en philosophie et en littérature sans la course à l’armement et la guerre froide qui ont suivi la seconde guerre mondiale aux Etats-Unis. Si l’histoire avait suivi un autre cours, je serais sans doute devenue la mère de dix enfants !

Par ailleurs, j’ai obtenu mon premier emploi universitaire à Hawaï, qui a été le centre de la doctrine du champ de bataille électronique mise en œuvre par Robert McNamara durant la guerre du Vietnam. Le Manifeste cyborg est donc une théorisation du « Command, Control, Communication and Intelligence » [ou C3I : ­ensemble de méthodes de gestion de grands systèmes complexes engagés habituellement dans des opérations délicates, notamment militaires] par une enfant de la guerre. Mais c’est, en même temps, un plaidoyer pour qu’existent l’amour des machines, l’amour des autres organismes, l’amour des uns et des autres, un entremêlement générateur pour faire naître une saine cohabitation entre vivants et non-vivants – organismes, technologies, humains, non-humains et machines.

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Image extraite de « Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016). Fabrizio Terranova 2016

Enfin, il est important de rappeler que ce texte a été écrit à un certain moment de l’histoire du féminisme, où la colère vis-à-vis de la technologie militaire, aux Etats-Unis plus ­encore qu’en Europe, était très grande. Les ­féministes et beaucoup d’autres fulminaient alors contre une technologie qui se mêlait de tout – de l’eugénisme, de la stérilisation, de la ­reproduction, de la guerre… J’ai senti chez ces militantes une diabolisation de la technologie qui ne menait nulle part. Mon Manifeste cyborg était donc l’affirmation que le féminisme, dans un monde où les machines ­deviennent omniprésentes, ne peut se permettre d’être technophobe.

Alors que le réchauffement climatique ­devient une réalité tangible, les termes d’« anthropocène » et de « capitalocène » se sont imposés dans le langage courant. Dans « Staying With the Trouble. Making Kin in the Chthulucene » (Duke University Press, 2016), vous introduisez deux autres notions : le « plantationocène » et le « chthulucène ». Que désignent ces mondes ?

L’anthropocène – l’ère de l’homme – désigne l’époque de l’histoire de notre planète qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre. Cette notion est à la source d’une somme de travaux importants, et elle a eu le mérite d’attirer notre attention sur les problèmes liés aux combustions carboniques. Mais le mot « anthropos » me pose problème, car il entraîne à penser en termes d’espèce ­humaine et non en termes de « praticiens ­situés ». Or, cette modification de notre environnement n’est pas une affaire qui concerne tous les humains en général : c’est une affaire qui touche majoritairement des pratiques ayant trait au capitalisme.

Le capitalocène, dont l’histoire remonte à environ cinq siècles, est donc un terme plus précis que celui d’anthropocène pour pointer les bouleversements destructeurs générés par des humains sur les qualités homéostatiques de la planète. Mais, là encore, le problème ne se résume pas au seul capitalisme. D’où le concept de plantationocène, qu’un groupe de personnes – Anna Tsing, Nils ­Bubandt et d’autres – et moi-même avons proposé il y a quelques années.

Par ce terme, nous désignons la transformation dévastatrice de divers types de pâturages, de cultures, de forêts en plantations extractives et fermées, qui se fondent sur le travail des esclaves et sur d’autres formes de travail­ ­exploité, aliéné et généralement spatialement déplacé. Ces modèles de plantations à grande échelle ont précédé le capitalisme industriel, et ont permis sa mise en place, en accumulant du capital sur le dos d’êtres humains réduits en ­esclavage. Du XVe au XIXsiècle, les plantations de canne à sucre au Brésil, puis aux Caraïbes, furent ainsi étroitement liées au développement du mercantilisme et du colonialisme.

Mais cette période de plantations à grande échelle, qui a été cruciale dans le développement de ce que nous appelons « modernité » ou « expansion moderne », n’est pas révolue. Loin de là ! Il suffit d’observer la destruction des mangroves, la façon dont les politiques de crédits carbone favorisent la monoculture d’arbres rentables comme les palmiers à huile, l’immense exploitation d’animaux industriels destinés à l’alimentation et au textile, pour se rendre compte que le plantationocène est plus présent que jamais. Nous devons donc nous pencher sur ses spécificités.

Et le chthulucène ?

Je cherchais un nom pour désigner les forces et les pouvoirs des dynamiques en cours à l’échelle de la Terre, dont les peuples humains font partie. L’idée de ce terme, chthulucène, s’est imposée à mes oreilles…Mais celles-ci auraient dû être plus malignes ! J’ai réalisé trop tard, en effet, que j’avais induit une confusion avec le « Cthulhu » de H. P. Lovecraft, l’ancien Dieu tentaculaire misogyne et raciste que cet écrivain imagina en 1928. Résultat : les passionnés de Lovecraft se fâchent contre moi parce que je prononcerais mal le mot – « mon » Chthulu commence par « Chth », le sien par « Cth » –, alors que je l’ai délibérément orthographié autrement ! J’ai voulu faire de mon Chthulu l’une de ces créatures filandreuses, habitant les profondeurs, que l’on nomme chthoniennes. Avec le terme chthulucène, je voulais que l’oreille entende le son des terrestres, de tout ce qui est lié à la Terre, y compris l’atmosphère. Je voulais affirmer que nous sommes reliés à une myriade de temporalités et de spatialités, reliées aux divers pouvoirs passés, présents et à venir de la Terre.

« Habiter le trouble » dans le chthulucène est, selon vous, un des moyens « sérieux » de donner suite à notre histoire sur Terre et de lui offrir un avenir viable. Que voulez-vous dire ?

Le chthulucène est un endroit pour travailler, ralentir et renverser l’anthropocène, le capitalocène et le plantationocène. C’est un lieu, et donc aussi une manière de se situer avec les autres terrestres, aussi bien humains que non humains, pour se livrer à la fois aux joies et aux souffrances du temps présent. Prenez le cas de l’agriculture. Tous ces êtres humains qui travaillent dans la production alimentaire, ou qui s’y intéressent, ou encore tous ceux d’entre nous qui consommons – donc tout le monde –, peuvent, si on pense chthulucène, prendre au sérieux la chaîne des marchandises, comprendre qui en vit et qui en meurt, que ce soit en travaillant la terre, en traversant les eaux maritimes ou fluviales, ou au niveau de la distribution du produit.

Qui vit et qui meurt dans ces machineries de l’agroalimentaire ? Que faudrait-il imaginer pour qu’elles s’associent à une bonne alimentation, au niveau des créatures du sol, des ­villes et des routes commerciales ? Que serait cette bonne alimentation ? Cette question, qui embrasse toute la cascade de ce qui se fabrique et se détruit pour que nous puissions nous nourrir, peut se poser avec l’aide d’un concept comme celui de chthulucène. Je ne pense pas que ce soit possible du point de vue du capitalocène ou de l’anthropocène.

Deux ans après la publication de « Staying With the Trouble », comment voyez-vous évoluer la prise en compte de l’urgence climatique ?

Le changement climatique constitue une dimension centrale des crises multiples et enchevêtrées que nous traversons, mais elle n’est pas la seule. S’y ajoutent la question de la capacité d’absorption et d’adaptation de la planète face aux perturbations, et celle de notre propre adaptation à la vitesse de ces changements. Partout dans le monde, la sensibilité vis-à-vis de ces problèmes s’est accrue au cours ces dernières années. Aux Etats-Unis, l’intensité et la fréquence des incendies ou des ouragans, l’assèchement des sols et la destruction des habitats de nombreuses créatures ont clairement accéléré la prise de conscience. Mais peu de gens, me semble-t-il, ont une véritable compréhension des subtilités multidimensionnelles du problème. Et la crise politique étasunienne induite par Trump et ses alliés a retardé la capacité politique d’y répondre de façon adéquate.

Le ministère de l’intérieur, l’Agence de protection de l’environnement, la NASA, l’Agence d’observation océanique et atmosphérique : tout cet appareil bureaucratique est actuellement enlisé dans une terrible impasse politique vis-à-vis du changement climatique. Le fait que l’économie américaine s’acharne de plus en plus sur les combustibles fossiles, en particulier le charbon, traduit une politique environnementale désastreuse. Et cette situation n’est pas exclusivement étasunienne. Même si la Chine est un chef de file dans la technologie des énergies propres, elle reste très engagée dans l’exploitation des combustibles fossiles. Il en va de même avec la concurrence des multinationales qui se joue au cercle polaire arctique pour l’extraction robotisée du pétrole. Les forces libérales sont très puissantes au niveau mondial, et la question n’est plus tant désormais le déni du réchauffement que la dépossession du pouvoir d’action des institutions sur cette question. Le tout sans aucun égard pour les effets politiques qu’engendre cette crise climatique sur d’autres peuples, notamment ceux du Pacifique.

Imaginons-nous dans un ou deux siècles. Comment décririez-vous votre monde idéal ?

C’est un monde, tout d’abord, dans lequel ­l’effondrement des systèmes écologiques ne serait pas absolu. Dans lequel tout ce dont nous prenons soin ne se serait pas évaporé. Mon monde idéal, celui que je fictionne, ­exclut l’idée de revenir à un statu quo antique, de retourner à un passé mythique. Je ne pense pas qu’il soit possible de réparer tous les ­dégâts – la perte est irréversible – mais il existerait certains genres de restitution, des guérisons partielles, des réparations, des réinventions de nouvelles créatures robotiques, etc. Il est en même temps possible de réparer et d’inventer des alliances les uns avec les autres. Donc, mon monde intégrerait de ­manière intensive des séries multispécifiques écologiques : le genre d’agriculture qui ferait la fierté du chthulucène. Il y aurait une sorte d’engagement envers les autres créatures et organismes (les plantes, les animaux, les microbes), une invitation à nouer des liens pour renforcer mutuellement les possibilités d’avenir des uns et des autres.

Cela impliquerait donc aussi de « faire des ­parents » (making kin) sur des modes biogénétiques diversifiés, sans pour autant signer la fin de la reproduction classique. Ce monde idéal serait pro-enfants : les nouveau-nés y ­seraient vraiment valorisés, précieux et pris très sérieusement en charge de toutes sortes de façons. Je considère que nous vivons aujourd’hui dans un monde « pronataliste », mais que nous sommes en même temps dans un monde « anti-enfants ». J’aimerais que cela aille plus dans l’autre sens : beaucoup moins de natalité et beaucoup plus d’attention à la manière de prendre soin des enfants. Ce serait un monde, enfin, où les déplacements et les migrations se feraient parce que les gens le voudraient, non parce qu’ils y seraient acculés et forcés à quitter leur maison. Il n’y aurait plus cette violence migratoire que nous ­vivons actuellement. Le cosmopolitisme ­serait précieux et valorisé. J’imagine un monde qui soit en même temps profondément local et profondément cosmopolite.

Et en ce qui concerne les hommes et les femmes ?

Il y aurait des cis-mâles et des cis-femelles, bien entendu ! [Le cis-genre, terme conçu par des militants LGBT, s’emploie quand le genre ressenti d’une personne correspond à son sexe biologique, par opposition au trans-genre]. Le genre désigne une catégorie, et les catégories sont déjà beaucoup plus diverses que ce que mes parents auraient jamais pu imaginer. Le mot « genre » ne cesse de multiplier ses significations, et les humains explorent de nombreux « devenirs-genres » et « devenirs-non genres ». Je n’ai aucun doute que les cis-mâles et les cis-femelles auraient une place honorable dans ce monde idéal, mais peut-être une place minoritaire.

(Traduit par Fleur Courtois-L’Heureux.)

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7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 13:25

Éléments-phares de la « révolution verte », pesticides et engrais de synthèse ont permis de relever le défi alimentaire posé par l’explosion démographique au XXe siècle. Mais le recours généralisé à ces produits provoque des dégâts majeurs sur la santé des agriculteurs comme sur l’équilibre de l’environnement. Apprendre à limiter leur usage représente l’un des impératifs de l’agriculture au XXIe siècleD'après Claude Aubert, Ingénieur agronome, spécialiste de l’agriculture et de l’alimentation biologiques, cofondateur de Terre vivante, pour le Monde diplomatique de décembre 2018. Lire aussi Glyphosate : la justice française annule une autorisation de mise sur le marché alors que les autorités sanitaires européennes ont plagié Monsanto pour l’autoriser en 2017, Le cadmium, ce " tueur " caché dans les engrais, La toxicité du Roundup connue de Monsanto depuis au moins 18 ans et La bataille de l’ammoniac.

Laure Prouvost. — Vue de l’installation « On ira loin », 2015 Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne - www.laureprouvost.com

Laure Prouvost. — Vue de l’installation « On ira loin », 2015 Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne - www.laureprouvost.com

En 1909, le chimiste allemand Fritz Haber parvient à combiner l’azote de l’air avec de l’hydrogène en effectuant la synthèse de l’ammoniac (NH3). Une réaction chimique parmi d’autres ? Pas tout à fait. Celle-ci révolutionna l’agriculture en permettant de doubler, voire de tripler, les rendements. Pour de nombreux spécialistes, l’invention des engrais azotés a permis de nourrir la population de la planète, passée au XXe siècle de un milliard et demi à plus de six milliards d’habitants. Cette découverte à première vue géniale valut à son auteur le prix Nobel de chimie en 1918 — une attribution controversée, car Haber avait aussi participé à la conception des gaz de combat employés dans les tranchées. Les travaux de ce chercheur issu d’une famille juive permirent également la mise au point du Zyklon B, funeste pesticide employé vingt ans plus tard par les nazis dans les camps d’extermination.

L’alimentation des plantes relève d’un paradoxe. Alors que l’air se compose essentiellement d’azote (78 %, contre 21 % d’oxygène), elles sont incapables d’y puiser cet élément indispensable à leur croissance. C’est principalement dans le sol qu’elles le trouvent, sous la forme de nitrate (NO3) ou d’ammoniac (NH3). Elles peuvent alors l’assimiler grâce à sa minéralisation par les bactéries, dans l’humus et dans les autres matières organiques : résidus de récolte, fumier, compost, etc. Depuis l’invention de Haber, quelques sacs d’engrais permettent d’apporter tout l’azote nécessaire aux plantes et d’améliorer le rendement. Plus besoin de charrier des tonnes de fumier ou de compost ; plus besoin de cultiver des légumineuses riches en azote...

Depuis un siècle, la production peu onéreuse d’azote réactif utilisable par les plantes a complètement bouleversé l’agriculture. Elle formait dans les années 1960 l’un des quatre piliers de la « révolution verte » : sélection de variétés à haut rendement, pesticides, irrigation et engrais chimiques. Cette révolution fut saluée unanimement comme une grande réussite. Mais, dans les pays industrialisés d’abord, puis dans ceux en développement, l’utilisation croissante des engrais azotés de synthèse a eu des effets que personne, ou presque, n’avait prévus.

Série d’effets délétères

Très vite, les agriculteurs ont compris que l’apport d’azote sur les cultures par les déjections animales (fumier, lisier) et par les légumineuses n’était plus nécessaire. Dès lors, pourquoi se compliquer la vie à élever des vaches ou des moutons et à les faire paître ? Nombre d’entre eux s’en sont donc débarrassés pour se concentrer sur les productions végétales, en particulier les céréales. Mais, comme il fallait aussi produire du lait et de la viande, dont la demande augmentait rapidement, d’autres exploitations se consacrèrent à l’élevage, les plus productives fonctionnant en stabulation, sans sortie de l’étable, et remplaçant le fourrage par des céréales ou des oléagineux.

En quelques décennies, le paysage agricole européen fut radicalement transformé. En France, dans le Centre ou l’Est, des régions céréalières sans bétail recourent à une agriculture très mécanisée, utilisant massivement les engrais azotés chimiques. En Normandie, en Bretagne, au Danemark ou en Bavière, les élevages s’industrialisent de plus en plus, avec d’énormes concentrations d’animaux. Les fermes de plus de mille vaches deviennent monnaie courante dans plusieurs pays européens, comme les porcheries produisant des dizaines de milliers de porcs par an ou les élevages de centaines de milliers de poules. Cette évolution résulte directement de l’invention de Haber, considérée à juste titre comme la plus importante de l’histoire de l’agriculture — certains disent même de l’histoire tout court.

Ce bouleversement, logique dans une vision économique à court terme, produit une série d’effets délétères, tant en matière de santé que d’environnement. En réalité, de nombreux problèmes écologiques et sanitaires que pose l’agriculture moderne émanent de la synthèse des engrais azotés, ou plutôt du mauvais usage qui en est fait.

Premier problème : la teneur des sols en matière organique baisse dans les régions de grandes cultures, faute d’apport de fertilisants organiques et de rotations incluant des cultures qui enrichissent naturellement le sol en azote et en matière organique, comme la luzerne. Des rendements élevés demeurent possibles, mais, dans certaines régions, ils tendent à plafonner, voire à baisser, en dépit du renfort d’azote de synthèse. Par ailleurs, la capacité de rétention en eau des sols et la vitesse d’infiltration de l’eau diminuent, ce qui augmente le risque d’érosion par ruissellement et d’inondations.

De surcroît, les ravageurs et les maladies se multiplient et requièrent de plus en plus de traitements pesticides. Les engrais azotés n’en sont évidemment pas la seule cause, mais ils y contribuent par la disparition des rotations longues, qui interrompent le cycle de reproduction des agents pathogènes et des insectes, et par l’augmentation de la teneur des feuilles en azote, qui favorise la multiplication de certains ravageurs, par exemple les pucerons.

Enfin, la quasi-monoculture des céréales affaiblit la biodiversité, tout comme la perturbation de l’activité biologique de la terre et les dépôts d’azote atmosphérique, qui proviennent de l’ammoniac émis par les sols et par les élevages. Et les sols deviennent de plus en plus acides.

Les excès d’azote ont de graves effets sur la santé et l’environnement, comme l’ont montré deux cents chercheurs européens dans une importante publication hélas passée presque inaperçue (1). Principaux accusés : les nitrates et l’ammoniac. Les premiers sont normalement présents dans les sols, où ils sont absorbés par les racines des plantes, auxquelles ils fournissent l’essentiel de leur azote. Mais il reste toujours, en particulier lorsque les apports d’engrais azotés sont élevés, un surplus d’azote qui est entraîné par les pluies. Il se retrouve dans les nappes phréatiques et les cours d’eau, et finalement dans l’eau du robinet. Avec deux effets principaux : un risque possible d’augmentation de certains cancers et l’eutrophisation (appauvrissement en oxygène) des cours d’eau, qui conduit à la disparition des poissons et au dépôt de dizaines de milliers de tonnes d’algues vertes sur les côtes chaque année. On trouve également des nitrates dans les aliments, avec des teneurs parfois très élevées dans certains légumes. Leur impact sur la santé fait encore l’objet de controverses, faute de données scientifiques suffisantes et convergentes.

À l’origine des particules fines

L’ammoniac est un polluant beaucoup moins connu et plus préoccupant en matière de santé et d’environnement. La quasi-totalité des émissions (679 000 tonnes en 2016 en France) provient des cultures (64 %) et de l’élevage (34,4 %) (2). Ce composé chimique reste peu de temps dans l’atmosphère : une partie se dépose sur le sol et sur la végétation ; une autre donne naissance à divers composés azotés indésirables (protoxyde d’azote, oxydes d’azote, etc.). Les oxydes d’azote se combinent avec d’autres polluants présents dans l’air pour former des particules fines (3) secondaires. Ce dernier phénomène est l’un des plus inquiétants. Les particules fines pénètrent au plus profond des alvéoles pulmonaires, provoquant cancers, maladies cardio-vasculaires et respiratoires. L’Organisation mondiale de la santé estime que l’exposition à ces particules a causé environ 4,2 millions de morts prématurées dans le monde en 2016 (4).

Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), l’agriculture et la sylviculture étaient responsables de 55 % des émissions totales de particules en suspension en 2016, et ces émissions ne baissent guère, contrairement à celles de l’industrie ou du transport (5). Si les cultures représentent la part principale d’émission primaire de l’ensemble des particules en général, l’élevage contribue surtout à la formation des particules fines. Lors des pics de pollution, en particulier au printemps, une part importante des particules fines peut être d’origine agricole, principalement à cause des émissions d’ammoniac venant des sols à la suite des apports d’engrais, et essentiellement par les déjections (fumier, purin, lisier) des animaux d’élevage.

Les scientifiques ayant contribué à l’évaluation européenne de l’azote estiment le coût environnemental des excédents d’azote pour le continent entre 70 milliards et 320 milliards d’euros par an, en raison de leur impact sur les écosystèmes, la qualité de l’air et de l’eau et, en définitive, sur la santé humaine (6). Ce coût leur semble supérieur au bénéfice économique tiré de l’utilisation des engrais azotés de synthèse. Les chercheurs considèrent les surplus d’azote comme l’un des problèmes écologiques majeurs du XXIe siècle, au même titre que le réchauffement climatique et la perte de biodiversité.

La première solution serait évidemment de réduire, voire de supprimer, les apports d’azote chimique. On pourrait le faire en modifiant les systèmes de production, notamment en introduisant davantage de légumineuses (haricots, pois, luzerne, etc.) dans les rotations, ce qui nous affranchirait de la dépendance à l’égard du soja, importé en masse. L’agriculture biologique permet de s’en passer complètement, ce qui est un argument de poids — sans doute aussi important que la non-utilisation des pesticides de synthèse (7) — en faveur de ce mode de production.

Certes, si l’on interdisait brutalement à tous les agriculteurs l’utilisation de l’azote chimique, ce serait une catastrophe, car la conversion à la bio ne peut être que progressive et exige pour de nombreuses exploitations une remise en question totale de leur système de production. La plupart des spécialistes notaient jusqu’à présent que la généralisation d’une agriculture sans azote de synthèse conduirait à une chute importante des rendements. Mais une récente méta-analyse a conclu que, au niveau mondial, le différentiel moyen de rendement entre la bio et le conventionnel n’était que de 19 % (8). Il tombe même à 8 ou 9 % lorsque les techniques bio incluent des rotations de cultures variées. Une autre méta-analyse montre que les cultures associées ou intercalaires — plusieurs espèces cultivées dans le même champ et en même temps — permettent en moyenne une augmentation de la production de 30 % (9). Nourrir tous les habitants de la planète sans azote de synthèse paraît donc possible, mais suppose un changement radical de modèle agricole.

L’autre partie de la solution, la moins difficile à mettre en œuvre à court terme, est de réduire la taille des élevages industriels et la consommation de viande. L’élevage représente les trois quarts de la production d’ammoniac. Les animaux en stabulation expédient dans l’atmosphère quatre fois plus d’ammoniac que ceux élevés au pâturage, à condition que ce dernier ne soit pas trop intensif. Des mesures techniques permettent certes de diminuer les émissions d’ammoniac (couverture des fosses à lisier, enfouissement du lisier, utilisation d’ammonitrate plutôt que d’urée, etc.), mais elles sont souvent coûteuses et, pour certaines, d’une efficacité relative. Si l’on réduisait fortement, voire supprimait, les apports d’azote de synthèse, il faudrait revenir à l’association de la culture et de l’élevage, ce qui réduirait la part des élevages hors sol. Par ailleurs, les engrais chimiques permettent aujourd’hui de produire à un prix relativement bas des aliments pour le bétail, et de satisfaire ainsi la demande mondiale croissante de viande et de produits laitiers. En Europe, cette demande s’oriente à la baisse ; il s’agirait d’accompagner cette évolution en mangeant moins de viande, et de meilleure qualité.

Une nouvelle « révolution verte », corrigeant les conséquences néfastes de la première, est à portée de main : il faudrait pour cela apporter progressivement moins d’engrais azotés dans les cultures et opter pour d’autres méthodes d’élevage — à l’herbe, moins concentrées et moins intensives. Mais, pour y parvenir, deux choses semblent encore manquer cruellement : l’information du consommateur et la volonté politique.

(1) Mark A. Sutton et al. (sous la dir. de), The European Nitrogen Assessment : Sources, Effects and Policy Perspectives, Cambridge University Press, 2011.

(2) Rapport d’émission Secten (Secteurs économiques et énergie), Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique, Paris, 2017 (mise à jour du 10 juillet 2018), www.citepa.org

(3) Nom donné aux particules en suspension dans l’air de diamètre inférieur à 2,5 micromètres (ou PM2,5).

(4) « Qualité de l’air ambiant et santé », Organisation mondiale de la santé, Genève, 2 mai 2018, www.who.int/fr

(5) Rapport d’émission Secten, op. cit.

(6) « Nitrogen in Europe : Current problems and future solutions », Initiative internationale sur l’azote, Fondation européenne de la science, Strasbourg, 2011.

(7) Lire Claire Lecoeuvre, « Pourquoi manger bio ? », Le Monde diplomatique, mars 2018.

(8) Lauren C. Ponisio et al., « Diversification practices reduce organic to conventional yield gap », Proceedings of the Royal Society B, vol. 282, no 1799, Londres, 22 janvier 2015.

(9) Marc-Olivier Martin-Guay et al., « The new Green Revolution : Sustainable intensification of agriculture by intercropping », Science of the Total Environment, vol. 615, Amsterdam, 15 février 2018.

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1 février 2019 5 01 /02 /février /2019 09:09

L’anthropologue de la nature Philippe Descola explique les raisons de notre aveuglement face à l’urgence écologique, et appelle à repenser notre rapport à la nature. Propos recueillis par Nicolas Truong le 30 janvier 2019 pour Le Monde. Lire aussi Les citoyens ressentent l’urgence climatique et sanitaire et maintiennent la pression sur les gouvernements et Le monde ne prend pas le « tournant climatique » nécessaire pour limiter le réchauffement sous 1,5 °C.

Philippe Descola, Collège de France.

Philippe Descola, Collège de France.

Anthropologue, spécialiste des Jivaros Achuar, en Amazonie équatorienne (Les Lances du crépuscule, Plon, 1993), Philippe Descola est professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature. Disciple de Claude Lévi-Strauss et successeur de Françoise Héritier, médaille d’or du CNRS (en 2012) pour l’ensemble de ses travaux, Philippe Descola développe une anthropologie comparative des rapports entre humains et non-humains qui a révolutionné à la fois le paysage des sciences humaines et la réflexion sur les enjeux écologiques de notre temps (Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005). Dans un entretien avec le journal Le Monde, Philippe Descola analyse la façon dont nous pouvons faire face à la catastrophe écologique.

Depuis que l’information circule en temps réel, nous avons davantage l’impression de vivre dans le même monde et au même instant. Partageons-nous tous le même présent ?

Les systèmes de communication actuels nous donnent cette illusion de simultanéité. La circulation des images et des objets nous fait croire que l’on partage un système de valeurs devenu universel. Or la seule chose qui l’est, c’est le triomphe progressif du marché. En dehors du désir de se procurer des biens sur un marché et d’avoir les ressources pour le faire, chacun des présents varie. Les modes de vie, les aspirations, les valeurs continuent à différer profondément. Notre présent, c’est-à-dire notre capacité à nous projeter dans l’avenir en faisant référence à un passé, diffère selon les lieux et les communautés. Le seul présent collectif, c’est celui de l’état de la planète, mais même celui-là n’a pas la même force, la même pertinence et la même urgence pour tout le monde.

L’idée d’un présent partagé serait donc illusoire ?

Oui. Les présents des communautés autour du monde ne coïncident qu’artificieusement. Le présent d’un Amérindien expulsé de ses terres par une plantation de palmiers à huile ne rencontre le mien que lorsque je vérifie la composition d’un aliment que j’achète. Ce sont des coïncidences de tête d’épingle. On s’imagine partager le même monde, mais nos présents sont fondés sur des prémisses et des agendas différents. Toutefois, aujourd’hui, tous les humains sont confrontés à la question de l’état du système Terre et donc de notre futur commun. Nous devons tous faire face au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité, à la pollution, à l’appauvrissement des sols arables. Bref, à la détérioration des conditions d’habitabilité de la terre ; mais là encore, il y a des différences.

L’anthropocène, qui désigne l’âge où les activités humaines modifient l’équilibre de la planète, est-il adéquat pour décrire notre présent ?

Les responsabilités ne sont pas identiques. Le terme « anthropocène » a le mérite de souligner que les humains sont devenus une force naturelle, mettant ainsi à bas le dualisme entre la nature et la culture. Mais, il est inexact parce que ce n’est pas l’anthropos, l’homme en général, qui est responsable de cela. Ce sont certains humains, dans une trajectoire historique particulière, qui ont accouché d’un système singulier d’usage des ressources et d’enquête sur la nature. Et les effets ne sont pas les mêmes pour tous : les populations qui vivent dans des écosystèmes fragiles sont les premières à en souffrir. Celles qui habitent les latitudes les plus septentrionales, dans les régions d’altitude, dans les zones submersibles, où le réchauffement climatique commence déjà à avoir des effets perceptibles.

On assiste à une prise de conscience collective de cette condition planétaire, et en même temps on voit surgir des mouvements populistes autoritaires qui s’opposent totalement à cette sensibilité écologique. Pour quelles raisons ?

C’est un problème de temporalité. C’est comme des trains qui circulent à des vitesses différentes. Comme on croise des trains qui roulent plus lentement, on a l’impression qu’ils sont à l’arrêt, mais c’est une illusion. Il faut du temps pour que les trains avancent à la même vitesse. Cette différence vient de la difficulté à se projeter dans un futur lointain. L’on sait maintenant que l’objectif de limiter le réchauffement à 2 degrés à la fin du siècle est absurde. Les spécialistes du climat envisagent désormais un réchauffement global de l’ordre de 4 degrés. Ce qui suppose que des régions entières de la planète vont devenir inhabitables. Les pays riches s’en sortiront, bien sûr, on construira des digues aux Etats-Unis pour éviter la submersion de New York ou Miami. Mais dans une grande partie du monde, ces solutions sont inadéquates. La fonte des glaciers qui alimentent les grands fleuves d’Asie va avoir des conséquences dramatiques pour des centaines de millions de personnes. Ces présents ne sont pas simultanés. Et face à ce constat, il existe tout un éventail de positions : les « sachants », notamment les scientifiques, ont une idée assez claire de ce qui va se passer ; une partie de la population est plus ou moins sensible à cette idée, qui reste très abstraite ; sans oublier ceux qui pour des raisons politiques de très court terme choisissent de nier le réchauffement, et enfin les populations qui sont en première ligne mais ne comprennent pas toujours ce qu’il se passe.

Quelles causes assignent-elles par exemple ?

Dans les Andes, on voit les montagnes comme des entités spirituelles qui se vengent lorsqu’on les agresse, par des glissements de terrain, le tarissement des sources ou des pluies torrentielles : le circuit des eaux est bouleversé. Or les populations locales pensent que c’est parce qu’on n’exécute plus les rituels, qu’on ne respecte plus les montagnes. C’est paradoxal, on a de plus en plus de chamanerie pour les touristes et de moins en moins de chamanes qui s’occupent des dérèglements climatiques.

Notre présent, c’est celui dans lequel cohabitent à la fois la popularité de l’ancien ministre de l’écologie français Nicolas Hulot et, au Brésil, l’élection de Jair Bolsonaro…

Absolument, et le cas du Brésil est exemplaire parce qu’il y a des régions du pays qui étaient en grande partie boisées au XIXe siècle et qui sont maintenant des déserts. On connaît les effets de la déforestation, étudiés par des agronomes, des historiens… Et on a la gorge serrée de voir que ça continue malgré tout.

Comment expliquez-vous que cette prise de conscience du désastre écologique ne mobilise pas davantage ?

Il faut expérimenter dans sa chair les conséquences de ce que l’on a fait. La France de la fin du XIXe siècle était très déboisée. Quand on regarde des cartes postales de certaines régions du Midi, il n’y avait plus que des cailloux. Le reboisement du mont Aigoual pour empêcher l’envasement du port de Bordeaux, par exemple, a porté ses fruits. Il y a eu à ce moment-là une réaction très vive parce que les conséquences étaient perceptibles. La différence, c’est que là, nous faisons face à des conséquences à beaucoup plus long terme. L’idée que, dans soixante-dix ou quatre-vingts ans, il fera 5 ou 6 degrés de plus dans certaines régions de la planète qui deviendront inhabitables est beaucoup plus difficile à imaginer.

Cette prise de conscience ne peut passer que par l’expérience ?

Oui, celle de la catastrophe. Mais est-elle réversible ou pas ? Les exemples historiques sont plutôt inquiétants : dans Les Somnambules, de Christopher Clark [Flammarion, 2015], sur les origines de la guerre de 1914-1918, on découvre a posteriori cet enchaînement de bévues, de bêtises. Ce n’est qu’après qu’on s’est rendu compte des conditions dans lesquelles l’inimaginable s’est déclenché, sur le moment personne ne pensait que ça allait devenir cette monstrueuse boucherie.

Estimez-vous que nous sommes somnambules ?

Oui, certains moins que d’autres. Les mesures économiques qu’on peut envisager (un marché du carbone, le fait de rapatrier les externalités écologiques) sont utiles, mais au fond, c’est le système général qui est fou. La croissance devenue une divinité, la consommation comme seule valeur, la production de richesses infinie… Le modèle est complètement épuisé mais on continue à y vivre.

Qu’est-ce qui, dans les initiatives présentes, nous laisse penser que l’on pourrait éviter la catastrophe ?

Je ne sais si on pourra l’éviter. Ce sont moins des individus qui sont en cause que le système général du capitalisme. Ce que j’ai appelé le naturalisme se cristallise à la fin du XVIIIe siècle avec le développement de la machine à vapeur et du capitalisme industriel. Tout à coup, on a la possibilité, grâce aux transports maritimes notamment, de faire circuler de grandes quantités de marchandises partout sur la planète, d’obtenir des sources d’énergie qui permettent de produire massivement des biens industrialisés que l’on peut vendre très loin. C’est un dispositif fondé sur l’exploitation effrénée de la nature, sur l’idée que les humains, certains d’entre eux, ont des droits « naturels » sur les ressources et les biens communs : énergies fossiles, terre, air, eau… Ce phénomène de privatisation s’est mis en place avec le mouvement des enclosures à la fin du Moyen Age et n’a cessé de croître. Pour le stopper, il faut une révolution mentale : les humains n’ont pas de droits sur la nature, c’est la nature qui a des droits sur eux. Aussi bizarre qu’elle paraisse, c’est une conception commune et que les anthropologues connaissent bien. Dans les Andes, par exemple, les populations autochtones se voient comme membres de collectifs formés d’humains et de non-humains ; aussi, quand un élément du collectif, une montagne ou une source, est agressé, la totalité des membres doit le défendre.

Est-ce qu’il existe des leviers qui vont dans le sens de cette révolution mentale, intellectuelle ? Des points d’appui, des laboratoires de vie commune qui explorent des fonctionnements dans lequel le respect de nature serait inclus ?

Oui, des expériences comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, par exemple. C’est un laboratoire social où la vie commune n’est pas fondée sur les principes du consumérisme capitaliste. Il y a des exemples assez nombreux en Europe et dans le monde. Autre signe intéressant : la personnalité juridique concédée au fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande. On a donné des droits non pas à la nature, qui est une abstraction, mais à un milieu de vie. Si l’on veut dépasser l’individu maître et possesseur de la nature, il faut transformer des milieux de vie en sujets de droit. Ce n’est pas absurde, ça s’est fait dans le droit romain, lorsque des dieux étaient propriétaires de terres dont les temples avaient la charge. Les juristes diront : « Oui, mais les humains sont responsables parce qu’ils ont des droits et des devoirs, et un fleuve n’a pas de devoirs. » Sans doute, mais le fait que les humains tirent leur légitimité juridique du fait qu’ils habitent les rives de ce fleuve, qu’ils contribuent à son bien-être et que, de ce fait, ils contribuent au leur, est une transformation profonde de la philosophie classique du droit de propriété. Ces petites transformations nous orientent vers l’idée d’un monde formé de communautés locales, beaucoup plus indépendantes et pourtant interconnectées.

Le grand défi de ce siècle, c’est d’imaginer des institutions rendant possible la vie commune entre des collectifs territorialisés relativement autonomes mais qui respectent tous des devoirs vis-à-vis du système Terre. Nos instruments internationaux ne permettent pas cela, ce sont des systèmes entièrement interétatiques. Un gigantesque travail conceptuel et philosophique reste à accomplir, analogue à celui réalisé par les philosophes du XVIIIe siècle et les penseurs socialistes du XIXsiècle. Face à une situation très dégradée et injuste, de nouvelles formes politiques sont à inventer.

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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 12:37

Besoin de nature, désastre écologique, retour à une ­fascination antique ? Le succès d’ouvrages récents sur la vie ­secrète des arbres ­semble répondre au souhait de la société de mieux comprendre ces êtres immobiles qui communiquent et coopèrent entre eux. D’après Catherine Vincent le 20 décembre 2018 pour Le Monde. Lire « L’Arbre-monde » de Richard Power et Sylvothérapie : « les bains de forêt » améliorent votre santé, et aussi Les forêts françaises ne sont pas à vendre ! et « Le Temps des forêts » : l’exploitation de la forêt est entrée dans la démesure.

Baum 1532/7, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Baum 1532/7, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Le sapin de Noël est une tradition qui remonte au moins au début du XVIsiècle dans les pays germaniques. Une vieille histoire, donc. Mais depuis quelques années, en déposant leurs cadeaux sous ses branches, certains ne regardent plus leur sapin comme naguère. Quelque chose a changé dans la considération que nous portons au règne végétal. L’arbre en particulier, cet être vertical dont la présence obstinée triomphe sur le temps et suscite un intérêt mêlé de fascination.

En témoigne le succès phénoménal, en Allemagne comme en France, de La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017), dans lequel l’ingénieur forestier allemand Peter Wohlleben nous fait découvrir les mille et une manières dont hêtres et chênes communiquent entre eux et coopèrent. Depuis, ouvrages et émissions consacrés aux plantes se multiplient. Après les animaux, il semble que ce soit au tour du règne végétal de sortir du « lumpenprolétariat du vivant » – le terme est du philosophe Dominique Bourg. Comment expliquer ce soudain engouement ? Un besoin de nature exacerbé par nos modes de vie trop urbains ? Le désastre écologique en cours, qui vient nous rappeler l’importance des plantes pour la bonne marche de notre planète ? Des racines plus profondes, plongeant dans les temps préhistoriques où l’homme et la forêt ne ­faisaient qu’un ?

Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża. Photo Creative Commons by Ralf Lotys.

Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża. Photo Creative Commons by Ralf Lotys.

Quand la France était un immense manteau vert

Il y a vingt mille ans, au maximum du dernier âge glaciaire, le territoire correspondant à la France était à peu près vide – d’arbres, d’animaux et d’hommes. Quelque dix mille ans plus tard, le niveau des mers a monté de plus de 100 mètres et un immense ­manteau vert a recouvert l’Hexagone... Aucun témoignage direct ne nous est parvenu de cette grande forêt française, mais il est certain que les premières populations humaines la fréquentaient assidûment. « Avant le radoucissement du climat, il y avait tout au plus quelques milliers d’humains dans toute ­l’Europe. C’est seulement ensuite que les populations ont commencé à croître, en même temps que la forêt : toutes les civilisations européennes y sont donc nées », affirme Stéphane Durand, qui vient de publier un passionnant ouvrage à remonter le temps, 20 000 ans ou la grande histoire de la nature (Actes Sud, 250 p., 22 euros).

Tout change il y a environ huit mille ans, lorsque ­apparaissent sur le pourtour de la Méditerranée les premiers éleveurs et cultivateurs. A peine débarqués sur les côtes provençales, ils s’empressent de couper et brûler les antiques chênes pour ouvrir des clairières. La déforestation progresse à l’intérieur des terres, remonte les fleuves, escalade les montagnes : quand les Romains envahissent la Gaule, lors du premier siècle avant notre ère, ils trouvent un pays en grande partie déboisé.

Entre 1800 et 1830, sous le Premier Empire et la Restauration, la forêt française atteint son niveau le plus bas : 9 millions d’hectares, soit environ un sixième du territoire métropolitain actuel. Après quoi de vigoureuses politiques de ­reforestation seront mises en œuvre afin de freiner le déboisement des montagnes, donné comme ­responsable d’inondations catastrophiques dans les années 1840.

Depuis, la forêt française a doublé de surface – « de par la main de l’homme, mais aussi de manière spontanée, du fait de la déprise agricole », précise Stéphane Durand. Cette extension a permis la réapparition de nombreuses espèces animales depuis longtemps disparues de notre territoire. Dans le concert des catastrophes écologiques actuelles et à venir, voilà au moins une bonne nouvelle.

La forêt primaire de Nyungwe. © Yakov Oskanov / 123RF

La forêt primaire de Nyungwe. © Yakov Oskanov / 123RF

De l’arbre à l’homme

« L’arbre n’est pas une plante comme les autres, rappelle Laurent Tillon, chargé de mission en biodiversité à l’Office national des ­forêts (ONF) et auteur de l’ouvrage Et si on écoutait la nature ? (Payot, 400 p., 22 euros). Il nous dépasse et nous transcende en termes de taille et de durée : dans la forêt, on côtoie facilement des arbres de deux cent cinquante ans nés avant la Révolution française. Cet être vivant qui reste silencieux n’en est pas moins très puissant, et garde une part de mystère. » En ce sens, estime-t-il, La Vie secrète des arbres a répondu à une attente de la société : elle souhaite mieux comprendre ces êtres si différents de nous. Avec un anthropomorphisme assumé qui lui a valu de sévères critiques, mais qui a largement contribué à en faire un best-seller.

« Quand Peter Wohlleben parle de l’allaitement des adultes vers les jeunes semis de hêtres, il suggère une similitude entre l’homme et l’arbre qui nous rassure, nous fait nous sentir plus proches de lui », poursuit Laurent Tillon. « Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie “être-au-monde” », renchérit le philosophe Emanuele Coccia, dont La Vie des plantes (Rivages, 2016) se taille également un joli succès.

Bien que son approche prenne une autre direction, il ne considère pas, lui non plus, que la posture volontairement anthropomorphique de Wohlleben soit un problème. Et rappelle qu’elle ne date pas d’hier. Aristote, par exemple, considérait dans son Traité de l’âme que « ce qu’est la tête dans les animaux, les racines le sont dans les plantes ».

Ce à quoi le philosophe andalou Averroès ajoutait, quinze siècles plus tard : « L’action des deux est identique. » Emanuele Coccia rappelle que cette analogie entre tête et racine, qui fonde celle entre homme et plante, a connu « un succès extraordinaire dans la tradition philosophique et théologique médiévale, jusqu’à la modernité ». Le philosophe Francis Bacon (1561-1626) l’utilisera encore.

Baum 1533/4, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Baum 1533/4, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Quoi d’étonnant à cela ? Notre relation à ­l’arbre remonte à la nuit des temps. Jacques Brosse, spécialiste de botanique et des religions mort en 2008, retrace dans sa Mythologie des arbres (Payot, « Petite bibliothèque », réédition 2015) l’omniprésence dans les rites anciens de ces végétaux, considérés comme les manifestations de la présence des dieux sur terre. « Lorsque l’on étudie les religions de jadis, note-t-il, on rencontre, à peu près chez toutes, des cultes rendus à des arbres considérés comme sacrés, et singulièrement au plus vénéré d’entre eux, l’Arbre cosmique. Celui-ci constituait le pilier central, l’axe autour duquel ­s’ordonnait l’Univers, naturel et surnaturel, physique comme métaphysique. »

L’Arbre de vie

Chêne, figuier ou olivier : l’arbre tient une place de choix dans l’antiquité gréco-romaine. Dans la Bible et les textes de l’exégèse chrétienne, il devient même essentiel : au milieu du paradis céleste se dresse l’Arbre de vie et, non loin, celui de la connaissance du bien et du mal dont Eve et Adam mangeront le fruit malgré l’interdiction divine. Depuis toujours, le pouvoir émotionnel de cet être immobile s’est exercé sur nous. Sa taille et son silence nous ont sidérés, ses bois morts nous ont effrayés, sa longévité nous a fascinés. L’historien Michelet (1798-1874), parlant aux arbres : « Vous voyez passer l’homme et vous durez mille ans. » Le poète Lamartine (1790-1869), à propos des ­cèdres du Liban : ils « savent l’histoire de la terre mieux que l’histoire elle-même ».

Dans La Douceur de l’ombre (Flammarion, « Champs Histoire », 2014), l’historien du sensible Alain Corbin évoque longuement l’âme prêtée aux arbres par les savants, les philosophes, les poètes et les artistes. Les présocratiques nommaient « homicides » les coups qui leur étaient portés. Aristote comme Platon leur accordaient une âme « végétative ». A l’aube des temps modernes, tandis que ­Descartes (1596-1650) impose l’idée de l’animal-machine, s’amorce paradoxalement en France une réévaluation de la sensibilité ­végétale sous l’influence du botaniste du roi Guy de La Brosse (1586-1641), qui s’enhardit jusqu’à prêter aux arbres des affects. « A ses yeux, le poirier se plaît dans la compagnie des hommes, précise Alain Corbin. L’arbre se ­délecte de la mangeaille et s’attriste de la ­disette. Celui qui est agressé par la hache se resserre sur l’outrage. »

Viendra ensuite, dès le début du XVIIIsiècle en Angleterre et en Allemagne, puis en France, le grand courant du romantisme, réaction ­directe au rationalisme des Modernes. Goethe s’émerveille de La Métamorphose des plantes, Rousseau élabore ses Rêveries d’un promeneur solitaire, Chateaubriand affirme que « l’amour et les passions agitent unanimement les hommes, les animaux et les plantes ». Outre-Atlantique, le philosophe et poète américain Henry David Thoreau se passionne pour l’érable rouge et évoque la douceur des émotions éprouvées par les feuilles mourant de leur chute automnale.

« Les arbres parlent ! »

Mais si l’imaginaire qui entoure l’arbre et la ­forêt n’a pas attendu le XXIsiècle pour se déployer, la redécouverte actuelle se situe dans un paysage nouveau. D’abord, parce que nos connaissances du règne végétal ont ­explosé ces dernières décennies. Ensuite, parce que la crise écologique s’est installée dans les ­consciences, et avec elle un regard inédit sur la nature avec laquelle nous cohabitons.

En 1990, au Congrès mondial de l’arbre qui se tient à Montpellier, une publication scientifique fait les grands titres de la presse. « Les ­arbres parlent ! », affirment-ils. L’étude explique le mal mystérieux qui, depuis dix ans, frappe les antilopes dans une réserve du Transvaal, en Afrique du Sud. Ces bêtes se nourrissent principalement des feuilles des acacias qui les entourent. Lorsque, devenues très nombreuses, elles se mettent à mourir de manière inexpliquée, on mesure dans les feuilles que contenait leur estomac un taux anormalement élevé de tanins – un poison que cet arbuste ­fabrique pour se défendre contre un prédateur. On découvre alors que les feuilles d’un arbre agressé peuvent prévenir ses voisins par un message chimique, afin qu’ils élèvent préventivement leurs teneurs en tanin.

 « Des histoires comme celle-ci, les arbres en ont des centaines à nous raconter ! », affirme Laurent Tillon. En se penchant sur leurs signaux électriques et hormonaux, la neurobiologie végétale a révélé la complexité du comportement des plantes, qui captent, analysent, stockent et partagent quantité d’informations afin de croître et s’adapter au mieux à leur environnement : elles font des choix en permanence.

Où et quand puiser ses nutriments ? Quel ­organe développer ou réduire ? A quel taux se reproduire ? Faut-il faire appel aux autres, ­répondre à leurs messages de détresse ? Autant de questions auxquelles les végétaux ne cessent de répondre. Au point de mériter, selon certains chercheurs, le terme d’intelligence. Et d’avoir gagné le droit à l’estime.

« Depuis les Lumières, le champ de la considération n’a cessé de s’élargir, souligne le naturaliste Stéphane Durand. On a d’abord donné la parole et des droits aux femmes, aux enfants, aux ­minorités, puis on a étendu cet intérêt au-delà de la simple humanité, jusqu’aux animaux et maintenant aux plantes. » Auteur de 20 000 ans ou la grande histoire de la nature (Actes Sud, 250 p., 22 euros), il souligne une autre mutation : « Jusqu’à ces dernières décennies, pour étudier les espèces animales ou végétales, on travaillait essentiellement sur des dynamiques de populations. Désormais, les travaux se concentrent de plus en plus sur les individus… et cela change tout ! »

« Baum 1530/9 », image d’Anne Schwalbe, extraite de la série « Baum », 2017. ANNE SCHWALBE

« Baum 1530/9 », image d’Anne Schwalbe, extraite de la série « Baum », 2017. ANNE SCHWALBE

Lorsque Laurent Tillon part en mission dans la forêt, il regarde la forme des arbres, puis leurs défauts et cicatrices. « A travers tous ces détails, on comprend l’histoire de chaque arbre », affirme-t-il. Et à partir du moment où l’on commence à entendre l’histoire de vie personnelle d’un bouleau ou d’un palmier, ­notre regard sur lui se modifie inévitablement.

Recrudescence des visites en ­forêt

L’autre raison de cet intérêt soudain pour le végétal : la crise écologique en cours. Prendre conscience de ce qu’on inflige à notre environnement – et donc à nous-mêmes – suscite le besoin de se reconnecter à la nature. Réalisées par l’ONF et l’université de Caen, plusieurs enquêtes de fréquentation ont ainsi montré une recrudescence des visites en ­forêt au cours de la dernière décennie : près de 87 % des Français y sont allés en 2015, soit au total plus d’un milliard de visites.

Plus profondément encore, la catastrophe climatique à venir et l’implication de notre espèce dans ce désastre suscitent désormais l’émergence d’une vaste réflexion sur la réinsertion de l’humanité au sein de la nature. Cette remise en question du dualisme ­nature-culture va évidemment bien au-delà de l’arbre, incluant le règne du vivant dans son ensemble.

Mais le réchauffement de notre planète sous l’impact des gaz à effet de serre n’incite pas moins à la reconnaissance vis-à-vis de ce compagnon discret et quotidien, dont les feuilles absorbent jour après jour du gaz ­carbonique pour restituer de l’oxygène – concourant, comme toutes les plantes, à rendre notre atmosphère respirable. Plus de dix ans après sa parution, c’est avec un intérêt renouvelé qu’on relit ainsi le botaniste Francis Hallé, qui, dans son Plaidoyer pour l’arbre (Actes Sud, 2005), relate l’intense dialogue de certaines espèces tropicales avec l’homme, regrettant qu’elles lui aient tant apporté en ayant si peu reçu en retour.

Plaidoyer pour l’arbre, mais aussi plaidoyer pour l’homme

Plaidoyer pour l’arbre, mais aussi plaidoyer pour l’homme. Dans un article récemment mis en ligne sur le site Terrestres, intitulé : « Suivre la forêt. Une entente terrestre de ­l’action politique », les philosophes Lena ­Balaud et Antoine Chopot observent que des habitants de San Francisco greffent des tiges d’arbres fruitiers de manière illégale sur les ­arbres ornementaux des quartiers pauvres, « pour que l’espace urbain redevienne un commun comestible et non marchand pour tous ». Qu’en France, amoureux et techniciens de la forêt « se rassemblent pour racheter collectivement de nombreux hectares forestiers pour les sortir des griffes du marché ».

Dans la pensée écologique contemporaine comme dans les combats citoyens qui s’ébauchent pour lutter contre le réchauffement climatique, le non-humain commence ainsi à jouer son rôle. Dans ce contexte, par les capacités d’entraide et de coopération qu’il révèle, l’arbre pourrait également nous servir d’exemple. Pour le philosophe Emanuele ­Coccia, là réside même le principal message de La Vie secrète des arbres. « Ce que dit Peter ­Wohlleben, précise-t-il, c’est que pour comprendre ce qu’est la cohabitation, ce ne sont pas les animaux qu’il faut regarder : c’est la forêt, qui constitue en quelque sorte le paradigme de la cohabitation parfaite. En ce sens, l’arbre devient un sujet politique. »

Parc national de Białowieża, Pologne

Parc national de Białowieża, Pologne

Les bénéfices de contacts plus réguliers avec les milieux naturels sont à la fois psychiques, physiques, mais aussi sociaux

Alors que nos vies urbaines nous ­coupent de plus en plus des milieux naturels, un nombre croissant de chercheurs soulignent les bienfaits, pour notre santé, d’une plus grande fréquentation des espaces verts. Alix Cosquer, chercheuse en psychologie environnementale au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS (Montpellier), spécialiste des interactions entre individus et environnements naturels, développe leurs arguments : « Ces chercheurs sont partis d’un constat : nos pratiques se sédentarisent, la nature s’éloigne de nos espaces de vie et on ­observe, en même temps, l’augmentation d’un certain nombre de troubles – stress, allergies, obésité. A côté des raisons sociales et économiques, l’une des hypothèses expliquant cette évolution pourrait être la raréfaction de nos rapports avec le milieu naturel – l’écologue américain Robert Pyle parle même d’une « extinction de l’expérience » de nature.

Des travaux ont donc été menés pour tester les bénéfices de contacts plus réguliers. Ils ont confirmé que la fréquentation de la nature améliore l’estime de soi ainsi que les capacités d’attention et ­d’apprentissage, qu’elle réduit le stress et la fatigue. Elle prévient même certaines ­pathologies virales par l’intermédiaire des phytoncides – des huiles essentielles émises par les arbres qui favorisent l’activité de certaines cellules immunitaires. »

Dans le numéro de novembre-décembre 20128 de la revue « Pour la science » - « La révolution végétale », Alix Cosquer affirme que les bienfaits des « bains de nature » ne sont pas seulement psychiques et physiques, mais aussi sociaux : « Des recherches menées sur des groupes d’enfants ont montré que les environnements naturels favorisent le calme, la maîtrise de soi, et réduisent les sentiments de frustration ou de colère. Ils ­favorisent donc les comportements ­prosociaux et la coopération plutôt que la compétition. Plusieurs études, menées notamment à l’Institut de la santé et du bien-être de l’université de Glasgow (Ecosse), ont par ailleurs montré que l’accès à des espaces verts atténue les inégalités liées aux revenus en termes de santé.

C’est là une donnée ­sociale qui mériterait d’être prise en compte politiquement, car il existe une forte inégalité sociale en matière d’accès aux espaces de nature : les catégories aisées fréquentent plus souvent les parcs et jardins que les populations défavorisées, et elles pratiquent plus largement des sports de plein air. »

Dans « Les Rêveries du promeneur ­solitaire », Rousseau évoquait le sentiment de nature comme un transport des sens et de l’âme pouvant aller jusqu’à l’extase. « Rousseau parlait d’une rêverie, d’un ­accord, d’une ivresse provoquée par ­l’immensité d’un système dont il se sentait partie prenante », explique Alix Cosquer. « Aujourd’hui, alors qu’on redécouvre aujourd’hui avec la sylvothérapie et ses expériences immersives en forêt, on parlerait plutôt de connexion à la nature. Mais le positionnement du promeneur en forêt reste le même : il est à la fois un observateur extérieur et un être participant à un monde plus vaste qui l’inclut. »

L’engouement actuel pour l’arbre et la forêt s’inscrit dans un contexte de forte prise de conscience écologique. « Redécouvrons l’hypothèse de « biophilie » émise dans les années 1980 par le biologiste américain Edward O. Wilson. Cette hypothèse postule que l’espèce ­humaine a une tendance innée, inscrite génétiquement, à rechercher le contact de la nature dans le but d’assurer la meilleure adaptation possible à son ­environnement. Il ne s’agit que d’une proposition théorique, mais elle fait sens au regard des bienfaits sur la santé que nous venons d’évoquer. Cette hypothèse ouvre également la voie à un rapport plus politique à l’environnement. Prendre conscience de son inscription dans le système écologique en tant qu’acteur du vivant plutôt que comme humain ­déconnecté, c’est un premier pas vers le changement de nos comportements. »

Pour accélérer cette prise de ­conscience écologique, il faut développer nos contacts avec la nature : « C’est la pierre angulaire de la construction d’interactions plus harmonieuses avec notre environnement. Je suis persuadée que nos relations à la nature, la manière dont elles se déploient dès l’enfance et tout au long de notre vie, sont susceptibles de contribuer au développement d’un autre imaginaire avec le monde qui nous entoure. Et que ces ­représentations, à terme, peuvent s’incarner dans des choix de société.

Mais il faudrait pour cela une politique nettement plus ambitieuse en matière d’éducation à la nature, assortie d’actions ­concrètes. En particulier le développement, dans les villes, d’espaces verts à proximité des lieux de vie, et la mise en œuvre de moyens efficaces pour que chacun d’entre nous soit régulièrement confronté à des expériences de nature. »

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27 décembre 2018 4 27 /12 /décembre /2018 12:39

Le philosophe qui mène des enquêtes de terrain sur les loups et les grizzlis plaide pour de nouvelles « alliances » entre les hommes et les animaux. En pistant les prédateurs, le philosophe a réappris à faire attention à toutes formes de vie. Il critique l’existentialisme en ce qu’il a fait de l’être humain le seul sujet dans un monde vide de sens, rempli d’objets, et déconstruit le mythe occidental d’un homme au-dessus de la chaîne alimentaire, en dehors de la communauté animale. Propos recueillis en décembre 2018 par Coralie Schaub et Catherine Mary pour Le Monde et Libération. Lire aussi Manger pour régner et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Baptiste Morizot, maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, consacre ses travaux à la relation des êtres humains avec les autres êtres vivants, en particulier les animaux. Avec une particularité : il se rend autant que possible sur le terrain, en « philosophe pisteur ».  Dans son livre Les Diplomates. ­Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject, 2016), il propose des ­pistes pour pacifier la relation entre l’humain et le loup. Dans Sur la piste animale (Actes Sud), il raconte comment, en suivant les traces laissées par les ours du Yellowstone, les loups provençaux, les panthères des neiges du Kirghizistan ou même les lombrics de nos composts d’appartement, il part à la recherche d’une « qualité d’attention » aux autres que nous avons perdue. Il mêle au récit de ses expériences de pistage une réflexion philosophique sur la modernité.

Pourquoi la question de notre rapport à l’animal intéresse-t-elle le philosophe que vous êtes ?

J’ai été formé par les arts et la littérature et je me suis ensuite orienté vers la philosophie de la biologie. J’ai très vite eu le sentiment que la « Nature », telle qu’elle était définie dans les sciences modernes, n’avait pas la richesse de ­signification que l’on peut trouver sous la plume d’écrivains néanmoins très férus de ­savoirs scientifiques, tels Aldo Leopold [au ­début du XXe siècle] ou Richard Powers aujourd’hui - cf. « L’Arbre-monde » de Richard Powers. Les sciences modernes ont véhiculé l’idée d’une nature homogène, régie par des lois mathématiques froides et abstraites, ce qui ne rend pas compte de la richesse du monde vivant, de l’intelligence qui l’habite, et de ses myriades de communications.

Dans quelle mesure questionnez-vous l’objectivité scientifique ?

Les sciences naturelles sont tenues de se plier à un langage qui objective leur sujet, ce qui produit un effet de violence : l’objectivation tend à tout transformer en matière inerte ­régie par des causes mécaniques. La conception opposée, c’est celle du poète qui interprète les signes de manière sensible, selon sa subjectivité. J’essaie, dans mon travail, de ­métisser les deux approches en distinguant, dans la démarche scientifique, ce qui est toxique de ce qui est émancipateur. Il ne s’agit pas d’être en rupture avec les sciences mais de les subvertir de l’intérieur. Je m’appuie sur des enquêtes rigoureuses, tout en faisant confiance à ce qu’il y a de prodigieux dans le vivant.

Votre réflexion philosophique s’appuie sur le pistage. De quoi s’agit-il ?

Nous avons l’habitude de ne voir la nature que de notre point de vue alors qu’elle est habitée par d’autres vivants. Leur présence et leur ­manière d’occuper les lieux peuvent être décelées par leurs traces. On peut, en se plaçant du point de vue de l’animal, décrypter sa manière de vivre et de communiquer. C’est ce que permet le pistage, qui consiste à être attentif aux signes, au réseau d’influences qui structurent le monde vivant. En étudiant les empreintes et les marquages, on peut tenter de décrypter la logique propre de l’animal et sa manière ­d’habiter le territoire, tissé à tous les autres. Les rochers où nous plaçons les balises de nos sentiers sont ainsi volontiers utilisés par certains animaux pour y placer des excréments qui servent, eux aussi, de marquages afin de communiquer avec les autres vivants.

J’essaie aussi de comprendre comment un paysage dialogue de manière particulière avec le corps de chaque espèce : un rocher va être vécu comme un perchoir par un vautour, comme un lieu de marquage par une panthère des neiges. Dans le pistage, on se ­demande très vite : « Si j’avais ce corps-là, où irais-je, comment passerais-je, qu’aurais-je envie de faire ? » A mon sens, l’animalité est une grande question. L’énigme d’être un humain est plus claire et plus vivante au contact des formes de vie animales qui sont des énigmes devant nous. Et l’énigme politique par excellence de vivre en commun dans un monde d’altérités y trouve d’autres implications, et d’autres ressources. C’est cela qu’on rencontre « sur la piste animale ».

Vous avez également pisté le loup dans le Haut-Var. Qu’avez-vous appris ?

J’ai beaucoup pisté le loup autour du plateau de Canjuers (Haut-Var), qui abrite depuis 1970 une base militaire. Ce qui est intéressant, avec le loup, c’est sa territorialité très marquée : il laisse des signes destinés aux autres vivants aux croisements des chemins, aux gués, aux cols. Cette manière de revendiquer la souveraineté sur son territoire défie notre mainmise sur l’espace : il nous force à nous rapporter autrement à la nature.

A partir de cette ­expérience du pistage du loup, l’idée a germé qu’il existait une troisième voie possible entre les anti-loups et les pro-loups, celle du diplomate. Il s’agit d’imaginer un personnage qui ne défende pas un camp, qui ne soit pas pour l’un et contre l’autre, mais qui travaille au service de la relation, et qui s’emploie à comprendre finement les points de vue divergents pour proposer des modus vivendi sur un même territoire. Comment, par exemple, penser des moyens de protection des troupeaux du point de vue du loup ? Ce sont des questions sur lesquelles je travaille désormais avec des éthologues sur le terrain.

Vous étendez cette réflexion aux autres animaux parce que l’humain, dites-vous, a une responsabilité envers eux. Qu’entendez-vous par là ?

Le personnage de diplomate qui m’intéresse particulièrement, c’est la figure historique du « truchement ». Dans l’histoire des relations entre les Français du Canada et les peuples amérindiens, les truchements étaient de jeunes Français qui passaient l’hiver avec les tribus algonquines. Ils apprenaient leurs usages et leur langue afin de mettre en place une relation mutuellement bénéfique avec eux – ce qui a tragiquement échoué. Comme le truchement, le diplomate est une personne qui vient de quelque part, mais qui essaie de voir le monde à travers les yeux des autres, en l’occurrence ici les vivants, les animaux sauvages : il apprend comment ils vivent et communiquent pour mieux cohabiter avec eux.

Il n’est donc pas dans une position surplombante mais parmi eux : il n’a pas de pouvoir coercitif et ne décide pas unilatéralement de ce qui se passe. L’humain, du fait des capacités cognitives qu’il a acquises au cours de son évolution, est à mon sens en mesure de jouer ce rôle de diplomate auprès des autres êtres vivants avec qui nous partageons la Terre. La diplomatie envers les vivants, c’est la théorie et la pratique des égards ajustés à leur intime altérité, pour créer de nouvelles alliances avec eux. Et c’est, je crois, d’une absolue nécessité dans la situation de crise qui est la nôtre.

L’idée est-elle de tenter de se mettre à la place de nos congénères non humains pour arriver à nous remettre à notre véritable place ?

Cette question me fascine. Je n’arrive pas à trouver ce que veut dire « véritable place », philosophiquement. Disons plutôt une place plus juste, plus pertinente. Mais une chose est claire : aujourd’hui, nos relations aux autres êtres vivants sont toxiques, pour eux et pour nous. On peut relire l’histoire de la modernité, et de ce qu’elle appelle le « progrès », comme la recherche de techniques permettant de ne pas avoir à faire attention aux autres formes de vie, à ne pas être attentionné à leur égard. D’un point de vue, cela a apporté un grand confort. Mais dépassé un certain seuil, cela devient inconfortable et même invivable. Invivable au niveau existentiel, car cela donne l’image d’un monde mort, muet, désenchanté, asphyxiant à terme. Et invivable à un niveau plus concret : en induisant changement climatique et crise de la biodiversité, cela rend le monde inhabitable pour les humains dans les décennies à venir. La question est donc de réapprendre à faire attention, à brancher sa sensibilité sur la multiplicité des formes de vie qui habitent un milieu, qui le constituent mais de manière discrète, les pollinisateurs, la faune des sols, les forêts… Le pistage permet d’élargir la gamme des êtres qui méritent notre attention.

Vouloir aller au contact des animaux sauvages est parfois perçu comme un signe de misanthropie…

Pour moi, cela n’a pas de sens. Je ne suis pas du tout misanthrope, j’aime beaucoup les humains, ce sont les animaux les plus intéressants qui soient. Au contraire, la sensibilité, la disponibilité aux autres êtres vivants produisent des effets émancipateurs sur les relations humaines. Cela nous rend, je l’espère, « mieux humains », parce que c’est une manière d’oublier son ego. Et pas sous des formes sacrificielles, mais plutôt comme on oublie son parapluie. Simplement parce que les autres sont bien plus intéressants.

Le pistage a-t-il joué un rôle dans l’évolution de l’intelligence humaine ?

C’est l’hypothèse de l’anthropologue Louis Liebenberg. Pendant deux millions d’années, l’humain a dû enquêter pour trouver sa nourriture, suivre des traces pendant des heures, décrypter des pistes, savoir qui était l’animal, où il allait, ce qu’il faisait. Ces capacités de décryptage, de raisonnement ont été valorisées par l’évolution de telle manière qu’elles se sont sédimentées en nous. Et aujourd’hui, elles sont disponibles pour que nous en fassions tout autre chose : toutes les enquêtes possibles, par exemple dans les sciences et les arts.

Sommes-nous devenus « sapiens » parce que nous n’avons pas d’odorat développé, ce qui nous a obligés, pour trouver des proies invisibles, à pister, donc à raisonner, à déduire ?

Ce raisonnement va très vite, mais il est assez juste. Primates frugivores devenus omnivores à tendance carnivore, nous avons été obligés pour pister de compenser notre absence d’odorat en développant des capacités cognitives d’un autre degré que celles de nos cousins primates. Dépourvus de nez, il nous a fallu éveiller l’œil qui voit l’invisible, l’œil de l’esprit.

Vous dites que le pistage nous permet de rentrer chez nous, sur Terre : on cherche une vie extraterrestre en oubliant qu’il y a des milliers de formes de vie à nos pieds…

Et intelligentes, complexes, riches. Des lichens aux pieuvres, en passant par les abeilles et les arbres, les formes de vie qu’on côtoie sont prodigieusement inventives. Evidemment, elles ne résolvent pas d’équations et n’écrivent pas A la recherche du temps perdu, mais il y a d’autres manières d’être intelligent. L’un des grands enjeux du XXIe siècle sera de formuler ces intelligences, de les reconnaître dans leur altérité sans projeter sur elles ce que nous sommes. Cela change la physionomie du monde. Alors que toute l’attention des modernes allait vers l’univers lointain, pour y chercher une forme de vie intelligente, au point de dévaluer la Terre en la réduisant à un stock de ressources à disposition, celle-ci redevient l’objet de toute notre attention.

Rentrer chez soi, c’est une manière de dire qu’il y a des pratiques qui repeuplent les milieux dans lesquels on vit, même les plus quotidiens, de formes de vie énigmatiques, fascinantes et parfois embêtantes. Il y a des cohabitations difficiles, comme avec le loup. Mais du fait même que le monde redevient peuplé, riche en signes, en communication, la vie devient bien plus intéressante que le monde mort dont nous avons hérité des existentialistes. J’ai été formé à la philosophie de Sartre et de Camus, qui ont été des grands penseurs de l’émancipation. Mais avec leur doctrine de l’humain comme seule liberté dans un monde de choses vides de sens, ils constituent paradoxalement des alliés objectifs de la crise écologique et de l’extractivisme, parce qu’ils ont contribué à élaborer une vision du monde dans lequel nous croyons être les seuls sujets, dans un cosmos absurde d’objets tout prêts à devenir ressources, privant les vivants de leur richesse de significations.

Le pistage des animaux sauvages nous a constitués, et pourtant nous ne le pratiquons plus depuis que nous sommes sédentarisés. N’est-ce pas cela qui nous a coupés de la nature ? 

La sédentarisation, et plus probablement l’urbanisation, nous a fait perdre l’art du pistage au sens philosophiquement enrichi, la sensibilité et la disponibilité aux signes des autres formes de vie, l’art de les lire. On ne sait plus lire, on n’y voit rien. Et il suffit de commencer à réapprendre à voir, et même commencer à estimer qu’il y a quelque chose à voir et à comprendre, pour que tout le paysage se recompose. 

Par contre, ce qui me gêne dans cette histoire de « perte », c’est qu’il y a comme un primitivisme nostalgique là-dedans, avec lequel je suis en désaccord. Je ne pense pas que c’était mieux avant, en aucune manière, ni qu’il faille revenir à des formes de vie antérieures. Il faut inventer. Même si les pisteurs amérindiens ont des capacités à lire et décrypter des signes très supérieures aux nôtres, je crois aussi beaucoup à la force des sciences, des idées contemporaines, qu’on trouve dans la recherche, les arts. Par exemple, la capacité à comprendre que les acacias sont capables de faire monter le tanin dans leurs feuilles quand ils se sentent agressés par des herbivores et ensuite de projeter des éthanols invisibles de telle manière que cela prévienne leurs congénères, vous ne pouvez pas l’inventer, il vous faut de la science de pointe pour le trouver.

Cette science attentive au vivant est un dispositif de libération à l’égard des sciences traditionnelles. Elles héritent d’une tradition d’objectivation et de réductionnisme à l’égard du vivant, mais en même temps, c’est aussi les sciences qui peuvent nous en libérer le plus efficacement, car quand elles font bien leur travail, elles subvertissant cet héritage: elles passent leur temps à montrer que le vivant est infiniment plus riche et prodigieux que ce qu’on croyait. Ces biologies subversives font aujourd’hui un grand travail de réanimation.

Vous expliquez qu’on a fini par croire qu’on est hors de la nature parce qu’on a éliminé tous les superprédateurs pour qu’ils ne nous mangent pas, pour occulter le fait que nous sommes aussi de la viande, un tabou que l’humanité occidentale s’est fabriqué…

La philosophe écoféministe Val Plumwood nous a permis de faire de belles avancées sur ce sujet. Elle propose de regarder nos pratiques d’inhumation. La pierre tombale, le cercueil capitonné et l’enterrement six pieds sous terre, juste en dessous de là où se trouve la faune du sol, entendent limiter les risques d’être mangé. D’empêcher un phénomène naturel dans d’autres cultures : restituer la dépouille, l’offrir aux autres êtres de la forêt, les vautours dans l’Est tibétain ou les grands carnassiers dans certains chamanismes sibériens.

Les humains issus de notre tradition culturelle ont essayé de rendre réel le mythe selon lequel ils étaient en dehors de la nature en étant les seuls êtres vivants qui ont le droit de manger tous les autres mais n’acceptent d’être mangés par personne. Etre le mangeur non mangeable. Ecologiquement, c’est une bizarrerie, tous les mangeurs sont mangés, même les grands prédateurs sont restitués, quand ils meurent, aux charognards, aux bactéries, à toute la faune qu’on appelle les « décomposeurs ». Nous nous sommes bricolé un mythe dans lequel nous sommes seuls et inaccessibles au sommet de la pyramide alimentaire.

Sommet de la pyramide, et aussi bout de chaîne. Vous dites qu’il y a quelque chose de métaphysique dans les lombricomposteurs. Car donner nos restes aux vers de terre suppose d’accepter que nous ne soyons plus le point de captation dernier et exclusif de la matière vivante qui monte jusqu’à nous...

Les lombricomposteurs ne sont pas aussi impressionnants que les panthères, mais ils nous permettent de nouer des relations d’alliance avec des formes de vie sauvage. Il faut comprendre leurs mœurs, comment ils vivent. Vous êtes obligé de savoir que les lombrics respirent par la peau, sinon vous leur donnez des liquides huileux et vous les asphyxiez, donc cela vous force à voir le monde par leurs yeux. C’est essentiel, «se mettre dans la peau de», pour «pouvoir respirer avec».

Et au-delà de cela, on nourrit aussi les vers de terre avec des ongles ou des cheveux, il y a là quelque chose d’un peu répugnant. Car l’idée d’être consommés par d’autres a été rendue répugnante par la métaphysique occidentale. Faire circuler notre propre matière organique, nos cheveux, nos ongles, jusqu’au lombricomposteur qui va la transformer en engrais pour nourrir toute la biodiversité d’un potager, c’est repasser à une conception du monde dans laquelle on accepte d’être membre avec d’autres de la communauté de la Terre.

Capacité d’attention va de pair avec capacité d’émerveillement, non ?

Absolument. S’émerveiller d’un lombric qui ne respire que par la peau... Même si je n’utilise jamais le mot, c’est un affect qui me travaille. Mon travail de philosophe et d’écrivain provient de ma fascination et de mon émerveillement pour l’énigme d’être vivant, en tant qu’humain, en tant qu’animal, que végétal. L’énigme d’être un humain, qui est toujours intacte, est plus vivable et plus claire quand on la compare avec d’autres formes de vie, quand on regarde les autres animaux, qu’on apprend qui nous sommes en les regardant. Quand on comprend qu’un arbre peut être stressé, et qu’il y a quelque chose de profondément parent avec notre stress et quelque chose d’absolument différent.

Comment faire, concrètement, pour réapprendre à pister, au sens large ? Nous sommes tout le temps sur Internet, dans le virtuel.

Au lieu d’opposer une sorte de réalité authentique du contact avec la nature et Internet, je pense que le pistage dont on a besoin aujourd’hui passe par Internet. Regardez ces permaculteurs qui passent la nuit sur la Toile, sur des blogs d’amateurs experts, à apprendre à décrypter les relations entre leurs poireaux, leurs fraises et les limaces, et qui le lendemain sont les mains dans la terre pour appliquer les savoirs acquis, se poser de nouvelles questions…

C’est Internet qui nous apprend que les lombrics respirent par la peau, permet aux apiculteurs amateurs d’apprendre ce qu’est une abeille… Il faut pister la nuit sur le Web, et aller suivre ce qu’on a compris le jour sur le terrain. On peut réapprendre le dehors sur Internet, notamment grâce aux blogs, aux encyclopédies libres. Lorsque les savoirs scientifiques et pratiques étaient cloisonnés dans des bibliothèques ou dans des métiers, nous ne disposions pas de cette circulation horizontale du savoir, qui est une sorte d’amplificateur de sensibilité aux énigmes du vivant qu’on n’a jamais connue dans l’histoire de l’humanité.

Pour vous donc, il n’est pas trop tard pour se réensauvager, retrouver cette empathie pour les autres ? N’est-on pas trop nombreux pour aller voir les ours ou les panthères ?

Les grands prédateurs, ce sont des symboles et des ambassadeurs puissants. Mais l’essentiel, c’est la sensibilité au vivant au sens large, et sous ses formes les plus discrètes, les moins nobles, la faune des sols, les pollinisateurs…

Le fait qu’on ait tant de mal à accepter le retour du loup ou des ours, n’est-ce pas symbolique, aussi, de notre (in)capacité à accepter l’altérité ?

Bien sûr que c’en est un symbole, un symptôme. Souvent, on me demande si je ne suis pas un peu optimiste, et je ne comprends même pas la question. Je me sens spinoziste, je dimentionne les problèmes que je me pose à l’échelle où je peux les résoudre. Je cherche à savoir ce qu’on peut faire maintenant. Je ne sais pas si ce sera suffisant à l’échelle cosmique, s’il est trop tard, si on va s’en sortir ou pas. Ce n’est pas mon problème, il y a tellement de raisons de se sentir impuissant qu’il me semble important de les minimiser. Les passions tristes nous rendent impuissants et les passions joyeuses décuplent notre puissance. La capacité politique à déplacer le seuil de l’intolérable et à nous amener à nous engager aussi volontairement contre les pesticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » que contre la peine de mort, cela ne passe pas par de la déploration, mais par de l’amour.

Comment sensibiliser au mieux à la question écologique : faut-il faire peur ou montrer que la nature est magnifique ? Sensibiliser par la beauté, via des émissions comme Ushuaïa Nature, cela ne suffit pas...

Ushuaïa, c’est faire perdurer la conception moderne de la nature selon laquelle c’est un bel espace là-bas dehors. Cela n’amènera jamais personne à se mobiliser avec la même véhémence que pour les droits sociaux. Donc il faut arriver à rendre visible la nature comme le territoire qui nous porte - une idée de Bruno Latour. Arriver à montrer que les vivants sont des cohabitants de la terre dont on dépend dans toutes les dimensions de notre existence. Ce n’est pas là-bas dehors, mais sous nos pieds. Pas une carte postale ni l’arrière-plan d’un selfie, mais un lieu de géopolitique complexe, multi-espèces, où il faut comprendre et composer les relations mutualistes, c’est-à-dire potentiellement bénéfiques pour le plus grand nombre.

Ne perdons pas trop de temps à nous demander si c’est déjà cuit, si on ferait mieux d’aller siroter des mojitos, parce que de toute façon il n’y a rien d’autre à faire. Je crois vraiment à la capacité des humains à ouvrir leur gamme de sensibilité, à élargir politiquement la gamme de ce à quoi ils font attention, à apprendre un nouveau sens de la justice à l’égard de formes de vie qui actuellement sont complètement en-dehors… Les puissances sont là. Est-ce qu’elles seront à la hauteur de la crise, je ne sais pas. Mais imaginez les premières suffragettes qui ont commencé à militer : elles ont bien fait de ne pas se dire « il est trop tard, de toute façon les hommes sont trop bêtes, ils ne vont jamais comprendre...» Soyons des suffragettes !

 

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16 novembre 2018 5 16 /11 /novembre /2018 11:09

Un appel à lire ci-dessous, suivi de " Violences sexuelles et sexistes : l’urgence d’une mobilisation ", un communiqué du 14 novembre de la Ligue des Droits de l’Homme qui soutient cette journée d’actions, et d’un entretien avec Laure Murat pour l’Humanité : « Érotiser l’égalité plutôt que la violence et la domination ». Lire aussi Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre, Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et #Monvotesi : après l’affaire Baupin, les élues écolo lancent une campagne sur les droits des femmes.

Des millions de femmes et d’enfants ont subi et subissent encore des violences sexistes et sexuelles, en France et dans le monde.

Dans l’espace public, au travail, à la maison, nous exigeons de vivre en liberté, sans injures, ni menaces, sans sifflements ni harcèlement, sans persécutions ni agressions, sans viols, sans blessures, sans exploitation de nos corps, sans mutilations, sans meurtres.

Aucune femme ne doit souffrir de violences et d’attaques à l’intégrité corporelle parce qu’elle est femme. Aucune femme ne doit cumuler les violences car elle cumule les discriminations. Nous exigeons que les enfants soient protégés de ces violences.

Nous voulons montrer notre force, notre nombre et notre détermination.

Nous voulons affirmer haut et fort notre solidarité avec les victimes.

Nous voulons en finir avec l’impunité des agresseurs.

Nous exigeons des mesures ambitieuses et des moyens financiers suffisants pour que l’action publique mette la lutte contre les violences en top des priorités : éducation dès le plus jeune âge, formation obligatoire des professionnel-le-s, application de l’ordonnance de protection, augmentation des moyens pour accueillir les femmes victimes…

Nous allons marcher pour montrer notre nombre, notre force et notre détermination.

Après #MeToo, devenons #NousToutes.

Nous invitons toutes celles et ceux qui veulent comme nous, mettre fin aux violences sexistes et sexuelles à marcher avec nous. Rendez-vous le 24 novembre !

Le rendez-vous parisien sera à 14h30 place de la Madeleine.

Consultez la liste des rassemblements organisés partout en France

Rejoignez la Marche et son organisation

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Communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme 

Paris, le 14 novembre 2018

Le 24 novembre auront lieu, à Paris et partout en France, des marches à l’appel du mouvement « Nous Toutes ». Cette journée d’actions s’inscrit dans le prolongement des prises de parole courageuses des femmes, de la pression des mouvements féministes, de la vague médiatique #Metoo qui contribuent à sortir les violences sexistes et sexuelles du silence, du déni et de l’occultation. L’opinion publique est alertée et sensibilisée. Alors même que ces violences sont unanimement reconnues comme une atteinte massive aux droits fondamentaux, en particulier au droit à l’intégrité physique et psychique, il reste encore beaucoup à faire pour que la légitimité de cette parole soit reconnue et, surtout, suivie d’effets.

La Ligue des droits de l’Homme (LDH) appelle à participer massivement à cette journée qui doit contribuer à une mobilisation effective des pouvoirs publics et de la société tout entière, pour que celle-ci se dote d’outils lui permettant de mieux identifier, pour mieux prévenir, ces violences. Il s’agit aussi de mieux accompagner les victimes qui trop souvent ne sont pas protégées ou ne font l’objet d’aucune prise en charge adaptée. Enfin, il faut améliorer le dispositif pénal et le mettre en conformité avec les normes internationales, notamment la convention d’Istanbul, en définissant le viol et autres agressions sexuelles en référence à l’absence de consentement sexuel. Sur ce point, la loi votée le
3 août 2018 n’apporte aucune amélioration.

Les violences sexuelles et sexistes qui touchent les femmes de tous les milieux, de toutes les nationalités, dans toutes les sphères de la société (maison, travail, espaces publics…) constituent un des symptômes majeurs d’un ordre patriarcal et machiste qui perdure. A ce titre, elles doivent être combattues sans relâche et avec opiniâtreté. Au-delà de cette urgence, la LDH en appelle à une prise de conscience qui concerne l’ensemble des droits des femmes. Elle réaffirme sa volonté de lutter contre toutes les injustices, les inégalités et les discriminations qui frappent les femmes parce qu’elles sont femmes, et son exigence d’une société fondée sur une égalité réelle entre toutes celles et tous ceux qui la constituent.

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Laure Murat : « Érotiser l’égalité plutôt que la violence et la domination »

Entretien réalisé par Sophie Joubert pour l’Humanité du Vendredi 16 Novembre 2018.

Laure Murat

Laure Murat

Historienne et professeure à l’université de Californie-Los Angeles (UCLA), Laure Murat publie un an après #MeToo Une révolution sexuelle ? (Stock), un essai sur les suites de l’affaire Weinstein, du point de vue américain et français. Elle analyse la persistance de la domination masculine et la construction du regard, notamment dans le cinéma.

Votre livre s’intitule Une révolution sexuelle ? , le point d’interrogation signifie-t-il que la révolution sexuelle est inachevée ?

LAURE MURAT Est-ce la continuation de la première révolution sexuelle, celle des années 1970, ou s’agit-il d’un mouvement connexe, certes, mais différent dans sa nature ? Nous sommes beaucoup trop près, temporellement, de l’événement pour évaluer l’impact du mouvement #MeToo sur le changement en profondeur qui semble se dessiner dans la société. Il me semble néanmoins que cette « révolution sexuelle ? » contemporaine s’attaque très précisément à une citadelle que le féminisme n’a pas réussi à faire tomber, malgré les avancées considérables depuis cinquante ans : la persistance de la domination masculine. Pourquoi ? J’avance cette hypothèse (mais il y en a bien d’autres) : l’urgence à remporter certains acquis cruciaux (avortement, loi Neuwirth, etc.) a autorisé une circulation des désirs qui libéraient les femmes et dont les hommes ont largement profité. Cette priorité donnée à « l’amour libre » a relégué au second plan le problème politique plus insidieux de la domination masculine, dont on voit partout la persistance, des inégalités salariales à la « charge mentale » liée aux travaux domestiques, qui incombent encore, à 80 %, aux femmes. En s’attaquant au harcèlement, aux abus de pouvoir, #MeToo s’attaque frontalement à un problème systémique et universel, qui pose aussi, inévitablement, celui de la soumission et du consentement.

L’affaire Weinstein n’est pas une mèche qui s’est soudain enflammée. Quelles étapes, en France et aux États-Unis, ont-elles permis la prise de parole (Geneviève Fraisse) massive des femmes ?

LAURE MURAT Je crois que l’affaire Weinstein est surtout la cristallisation d’un problème systémique qui remonte… à la nuit des temps. J’ai reçu récemment un article, publié en 1986, sur une grève des ouvrières de Limoges en 1905 contre le « droit de cuissage ». Mais qui entendait ces femmes ? Car c’est là que le bât blesse : les femmes prennent la parole depuis longtemps, mais qui les écoute ? En France, il faudra attendre les travaux pionniers de Michelle Perrot, fondatrice du Groupe d’études féministes en 1974, pour que les questions du viol, de l’avortement, de la prostitution, du travail domestique, etc., entrent finalement, des années plus tard, à l’université. Aux États-Unis, Catharine MacKinnon, juriste, est longtemps restée controversée dans son combat contre le « harcèlement sexuel », dont la notion est néanmoins entrée dans la loi. Quel est le chemin parcouru depuis lors ? En 1991, le juge Clarence Thomas avait été nommé à la Cour suprême, malgré les accusations de harcèlement par Anita Hill. En 2018, le juge Kavanaugh est lui aussi nommé à la Cour suprême, malgré les accusations d’agression sexuelle portées par le Dr Christine Blasey Ford. Est-ce la preuve que rien ne change ? On pourrait le penser. Néanmoins, j’observe qu’Anita Hill avait été massivement conspuée, y compris en France par Élisabeth Badinter, quand Christine Blasey Ford, dont la parole a été partout prise au sérieux, a été massivement soutenue. En France, l’affaire DSK a marqué un tournant. Ce qui n’a pas empêché une tribune du Monde, dite tribune Deneuve, d’encourager au maintien d’une « liberté d’importuner » les femmes. Malgré tout, on sent bien que la barque prend l’eau et qu’il devient de plus en plus compliqué de maintenir un système dysfonctionnel et indigne. Les mentalités changent, mais avec une lenteur dont il ne faut pas désespérer.

La tribune Deneuve, parue en France, a presque coïncidé avec le mouvement Time’s Up aux États-Unis, porté par Oprah Winfrey, star noire, née dans un milieu très modeste et victime du racisme. Que disent ces deux événements des différences entre les deux pays ?

LAURE MURAT Time’s Up et la tribune Deneuve sont les deux faces presque caricaturales d’une différence culturelle qui s’enracine dans un problème politique. Aux États-Unis, l’absence d’un État providence encourage un modèle communautariste solidaire, militant, diversifié et inclusif pour pallier les défaillances du libéralisme, d’une forme de dérégulation et de cette fameuse liberté individuelle qui se confond un peu trop souvent avec le chacun pour soi. En France, la tradition universaliste, jacobine, centralisée veut porter un regard non différencié sur les discriminations, où « le citoyen » serait ce sujet neutre, sans appartenance religieuse ou ethnique, et sans couleur de peau. Mais l’on sait bien que cette fiction politique, tout admirable qu’elle soit dans sa visée, revient toujours à favoriser un modèle masculin, blanc et hétérosexuel. J’ajoute que si les deux pays ont une histoire commune dans l’avènement de la démocratie et de l’élaboration du contrat social, leurs rapports au racisme, à la tolérance religieuse et à l’antisémitisme sont radicalement différents. Quand les États-Unis prennent en compte la singularité des communautés et la communauté des singularités, la France, terrorisée par l’idée de « ghettoïsation », en appelle à un modèle supposément impartial – qui en réalité reconduit les privilèges d’une classe ou d’un groupe. La diversité du monde dans lequel nous vivons, l’accélération du temps et des mouvements migratoires, les nouvelles technologies, appellent à constamment repenser ces luttes politiques, qui s’avèrent, c’est un fait inéluctable, beaucoup plus efficaces et pragmatiques aux États-Unis. Le mouvement #MeToo l’a montré. Aux États-Unis, il y a eu réactivité. En France, réaction.

Dans quel contexte historique faut-il entendre ce que vous appelez la « dissidence française » au mouvement #MeToo ?

LAURE MURAT Elle s’ancre dans plusieurs problèmes, dont les racines sont historiques. Si je voulais les résumer d’une formule brutale et un peu trop dense, je dirais ceci : l’hétérosexualité comme régime politique s’est construite sur la croyance militante en la différence des sexes comme donnée naturelle, que la religion, l’anthropologie, l’ordre symbolique lacanien et le mythe de la galanterie ont servi, théoriquement et culturellement, à justifier. Remettre en question la hiérarchisation des sexes et analyser leur construction dans l’espace social, en bref, interroger la norme, c’est bien sûr faire s’écrouler ce château de cartes, qui a pour mission et résultat d’essentialiser, artificiellement, les rapports de pouvoir. D’où les résistances françaises, quasi hystériques, aux études de genre et au mariage pour tous et toutes.

Comment faire entrer l’égalité dans le champ des rapports amoureux ?

LAURE MURAT C’est une question passionnante. J’aime beaucoup cette injonction de la féministe américaine Gloria Steinem : « Eroticize equality .» Érotiser l’égalité, sous-entendu : plutôt que la violence et la domination. Or ceci est plus simple à dire qu’à faire, la sexualité étant ce continent trouble où la violence peut être consentie, le malaise revendiqué, les provocations recherchées. C’est un chantier considérable et très excitant, en ceci qu’il raffine et complexifie, bien plus qu’il ne réduit et simplifie, les relations entre les êtres, quel que soit leur sexe, dans tout ce qu’elles ont de passionné, d’impur et d’exaltant. Il me semble même que c’est le nœud et le pivot, qui nouent et organisent le rapport de la sexualité à l’amour – l’amour, un mot qu’on n’entend pas beaucoup dans ces débats, et qui est pourtant la seule chose intéressante de l’existence.

Comment expliquer que, malgré une extrême réglementation des rapports entre les sexes, les États-Unis n’aient pas endigué le harcèlement sexuel et les viols ? On en est au même point de part et d’autre de l’Atlantique.

LAURE MURAT Cela a été une des grandes découvertes de mon enquête. Aux États-Unis comme en France, malgré un système juridique très différent, les chiffres sont à peu près les mêmes sur les pourcentages de femmes harcelées ou violées. Dans les deux pays, 1 % des violeurs sont derrière les barreaux. Se pose une très vieille question : est-ce la loi qui change les mentalités ou les mentalités qui changent la loi ? La nécessité d’un débat national sur ces questions de violences sexuelles est plus que jamais d’actualité.

L’affaire Weinstein n’a pas seulement mis en lumière des pratiques, mais aussi des représentations, notamment dans le cinéma. Que peut apporter une critique féministe de l’histoire du cinéma et de l’art ?

LAURE MURAT Beaucoup. Car elle peut nous permettre de nous déssiller les yeux sur des problèmes pourtant évidents. Il suffit de vous reporter au site de Geneviève Sellier, « Le genre et l’écran ». C’est un peu l’histoire de la Lettre volée d’Edgar Poe : ne pas voir ce qui est pourtant sous vos yeux. Cela porte un autre nom : le déni. Je vais vous faire ici une confidence, à la fois indiscrète et immodeste. Il y a peu, j’ai reçu une lettre d’Annie Ernaux, à qui j’ai envoyé mon livre. À propos de mon chapitre sur le cinéma, elle me remercie « de nous ouvrir les yeux sur ce qui pourtant les crève ». C’est une formule admirable. Car le cinéma a pour fonction – entre autres – de montrer. Mais on peut montrer en dissimulant, notamment sous des sophistications esthétiques… Une relecture des films des années 1970 est à cet égard fascinante : tout notre arsenal imaginaire des rapports très inégalitaires entre hommes et femmes est exposé de façon exponentielle. Comment cela nourrit-il nos fantasmes ? Quel impact cela a-t-il dans nos vies ? Que cela nous dit-il de la société et de notre propre comportement ? Le cinéma n’a pas de responsabilité morale. Mais il a une responsabilité politique. Tout loge, je crois, dans cet interstice très subtil.

Quels risquent pèsent aujourd’hui sur #MeToo ? Doit-on craindre un « backlash », un contrecoup ? Les récentes affaires qui ont mis en cause Asia Argento, accusatrice de Weinstein, et l’universitaire Avital Ronell vont-elles dans ce sens ?

LAURE MURAT Les risques sont considérables, et le backlash déjà très bien installé. J’ai été très frappée, lors de mon séjour en France pour la promotion de mon livre, que tous les entretiens, notamment à la radio, commençaient par : « Que pensez-vous des dérives du mouvement #MeToo ? » Un scandale hollywoodien provoque une onde de choc mondiale, des millions de femmes à travers le monde dénoncent une situation inique et universelle qu’il est urgent de traiter, et on commence par me parler des débordements, des femmes qui peut-être ont menti ou ont profité de la promotion canapé… L’une des premières émissions à laquelle j’ai participé s’est achevée sur une chanson dont le refrain répétait : « Les hommes viennent de Mars, les femmes de Pigalle… ». Une façon de dire : racontez ce que vous voulez, vous n’êtes que des putes. Ce que révèle #MeToo, c’est aussi l’extraordinaire et incurable misogynie du monde. Marie Laguerre, cette jeune femme frappée pour avoir répondu à un agresseur, a reçu un tombereau d’injures sur son site. Patti Davis, fille de Ronald Reagan, vient de se faire incendier après avoir raconté l’agression sexuelle qu’elle a subie trente ans plus tôt. En ce qui concerne Asia Argento et Avital Ronell, je remarque que, aussitôt les faits connus, l’actrice Rose McGowan (l’une des premières femmes à avoir témoigné contre Harvey Weinstein) et la philosophe Judith Butler ont pris leurs distances avec le dossier. Bien évidemment, les femmes sont capables de mensonges et d’abus de pouvoir. Une fois encore, l’essentialisation de la violence est une aporie théorique. Mais soyons sérieux et traitons les urgences dans l’ordre. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon.

Entretien réalisé par Sophie Joubert, Spécialiste de l’histoire culturelle

Diplômée de l’Ehess, docteure en histoire, Laure Murat est spécialisée dans l’histoire culturelle. Elle a notamment publié la Maison du Dr Blanche (Lattès), un livre sur la maison de santé où ont été soignés Nerval, Van Gogh et Maupassant ; Passage de l’Odéon (Fayard), sur Sylvia Beach et Adrienne Monnier ; la Loi du genre (Fayard), une histoire du « troisième sexe ». Elle a également écrit sur la relecture ( Relire, une passion française, Flammarion) et sur Los Angeles ( Ceci n’est pas une ville, Flammarion), où elle vit six mois par an.

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29 septembre 2018 6 29 /09 /septembre /2018 09:15

Figure de l’École de Francfort, Hartmut Rosa critique la logique de croissance au nom de la « vie bonne ». Une traduction de son dernier ouvrage et un recueil de textes ont paru récemment : Résonance, de Hartmut Rosa, La Découverte, 544 pages, 28 euros. Remède à l’accélération, de Hartmut Rosa, Philosophie magazine éditeur, 93 pages, 14 euros. Par Laurent Etre le 27 septembre 2018 pour l’Humanité. Lire aussi Le « revenu universel », entre utopie et pragmatisme , Revenu garanti, l’invité-surprise et Reprenons le mouvement de réduction du temps de travail et instaurons le revenu universel d'existence.

Hartmut Rosa sous-titre son dernier livre, Résonance, par « Une sociologie de la relation au monde ». Plainpicture/Cavan Images

Hartmut Rosa sous-titre son dernier livre, Résonance, par « Une sociologie de la relation au monde ». Plainpicture/Cavan Images

Depuis la sortie de son best-seller Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010), Hartmut Rosa touche un large public, du moins celui qu’intéresse la critique de nos modes de vie dans le capitalisme contemporain. Disciple d’Axel Honneth, lequel interroge pour sa part la société actuelle du point de vue du besoin humain de reconnaissance, Hartmut Rosa s’inscrit dans le cadre théorique de l’Institut de recherche sociale de Francfort (créé en 1923 et communément appelé « l’École de Francfort » à partir des années 1950), dont il incarne la quatrième génération. Les grands noms de la première sont Horkheimer, Adorno, Marcuse, Fromm… Croisant un certain marxisme, avec les apports de la psychanalyse freudienne et une sociologie consciente des limites des méthodes empiriques, l’École a dans sa ligne de mire la société de consommation et ses industries culturelles, la course au rendement… Avant de s’édulcorer quelque peu sous la houlette de Jürgen Habermas (deuxième génération) et son « éthique de la discussion », soluble dans la social-démocratie la plus tempérée. Avec Honneth, figure de proue d’une troisième génération francfortoise, et directeur de thèse de Rosa, on a pu croire à un retour aux ambitions transformatrices des origines, sa théorie de la reconnaissance remettant au premier plan la conflictualité sociale. Las, l’horizon revendiqué ne va pas plus loin que le retour à un « capitalisme organisé » (lire l’Humanité du 22 janvier 2015).

Contre la frénésie productiviste

Et voilà donc Rosa. Lui revendique ouvertement une « pensée anticapitaliste », dans la conclusion de son dernier livre, Résonance, sous-titré « Une sociologie de la relation au monde ».

De la critique de l’accélération à la recherche de résonance, le chemin est plus direct qu’il n’y paraît. L’accélération se définit par une « croissance quantitative par unité de temps », rappelle le philosophe et sociologue. Le problème n’est donc pas la vitesse en soi mais le fait que celle-ci nous soit imposée et nous emporte dans une frénésie productiviste. « Pour produire plus, dans la même unité de temps, il n’y a qu’une solution. À population égale, il faut aller plus vite », résume-t-il dans l’un des articles composant « Remède à l’accélération », le recueil publié par Philosophie magazine. La préoccupation de Rosa, au fond, c’est notre réduction à de purs supports de croissance et le développement, concomitant, de relations déshumanisées, instrumentales, vides de sens.

L’émancipation humaine suppose donc de cultiver, envers et contre tout, des rapports d’authentique réciprocité, ou « résonnants ». Ce qui suppose d’abord d’identifier les différents « axes de résonance » : horizontaux (les relations aux autres), verticaux (l’expérience de la nature, l’art, la religion) et diagonaux (croisant les deux précédents, comme c’est le cas, par exemple, avec le travail).

Cette démarche a le grand mérite d’interpeller chacun dans son positionnement à l’égard du cours actuel de la société, à rebours à la fois des postures victimaires et culpabilisantes, en reprenant simplement la discussion des sagesses antiques sur la « vie bonne ».

N’est-ce pas, en effet, de ce débat, moral au meilleur sens du terme, et ancré dans les expériences du quotidien, que peut naître l’envie du changement social ? Débat qu’un certain déterminisme marxiste a pu ignorer dramatiquement. La description de la résonance, et de tout ce qui peut y faire obstacle, a quelque chose de performatif : elle nous reconnecte à nos aspirations profondes, nous place en résonance d’abord avec nous-mêmes.

La « justice distributive »

Rosa, nouveau penseur du New Age ? Loin s’en faut. Il ne ménage pas ses coups, d’ailleurs, contre un certain discours de développement personnel enjoignant chacun à identifier et optimiser ses « ressources ». Pour lui, l’épanouissement individuel ne doit jamais être dissocié de la réflexion sur le « cadre socio-politique ». Mais inversement, celle-ci ne saurait occuper tout l’espace d’une théorie critique de la société. à suivre Hartmut Rosa, les tendances actuelles de la philosophie sociale et de la sociologie à se focaliser, respectivement, sur la « justice distributive » et l’accroissement (réel) des inégalités comptent aussi au nombre des effets de l’incapacité de nos sociétés à faire place à la question du bonheur. C’est l’échec à penser cet enjeu qui a conduit les sciences humaines à se rabattre sur le quantitatif. Alors, que faire, concrètement, pour favoriser la résonance ? La seule piste tangible avancée par Rosa est celle d’un revenu universel. L’argumentation formulée à l’appui n’est pas inaudible. « La garantie des ressources sans la contrainte de leur augmentation continuelle me semble une condition préalable à toute réorientation de la conduite de vie », écrit-il. Certes. Mais, outre les dilemmes non tranchés sur le financement d’une telle mesure, la réorientation de vie espérée n’a-t-elle pas plus de chance d’aboutir si la garantie des ressources découle d’une socialisation des moyens de production, par l’action consciente et délibérée des producteurs eux-mêmes ? C’était la voie esquissée par Marx.

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15 septembre 2018 6 15 /09 /septembre /2018 09:56

" Les arbres sont des créatures sociales et sociables ". L'écrivain américain Richard Powers fait des rois des végétaux les vrais héros de " L'Arbre-monde ", son nouveau roman. Ces arbres si importants dans l'imaginaire littéraire et, matière première du papier, dans l'économie de l'édition. Et pour cause : l'arbre porte en lui l'écriture dans le liber, pellicule végétale située entre le bois et l'écorce, et étymologie latine du mot " livre ". Propos recueillis par Florence Noiville pour Le Monde.

« L’Arbre-monde » de Richard Powers

Découvert en 1985 avec Trois fermiers s'en vont au bal (Cherche-Midi, 2004), Richard Powers est l'un des écrivains les  plus puissants de la scène littéraire américaine. Après des études de physique, il se lance en littérature, explorant les relations entre sciences (physique, génétique), technologies et art (la musique en particulier). Il reçoit en  2006 le National Book Award pour La  Chambre aux échos (Cherche-Midi, 2008). Dans son douzième roman, L'Arbre-monde, ses héros mesurent près de 100 mètres de hauteur et sont vieux de plusieurs siècles : ce sont les arbres autour desquels s'enroulent les destins de neuf personnes convergeant vers la Californie, où un séquoia géant est menacé de destruction. Un éco-roman dont l'auteur explique qu'il a profondément changé sa propre manière d'être au monde et ses liens avec les autres vivants, les " non-humains ".

Pour l'écriture de ce roman, vous vous êtes installé dans les Appalaches. E vous n'en êtes pas revenu. Vous vivez avec et parmi les arbres. Qu'est-ce qui vous frappe ?

J'ai été stupéfait de découvrir, pendant les six ans passés à faire des recherches pour ce roman, que 95  % à 98  % des forêts américaines avaient été abattues. Toutes les forêts de feuillus originelles ont disparu. J'avais lu qu'un des rares endroits où l'on peut encore trouver des vestiges de la forêt primaire est l’arrière-pays reculé des Great Smoky Mountains. Il y a trois ans – j'étais encore immergé dans l'écriture –, je suis allé les voir, dans le Tennessee. Je pensais savoir à quoi m'attendre. J'avais tort ! Au moment où j'ai pénétré dans la forêt primaire, j'ai compris à quoi ressemblaient les forêts de ce pays lorsque les Européens sont arrivés. A quoi elles ressemblaient il y a des milliers d'années, depuis la fin de l'ère glaciaire. Dans une forêt primaire, les sons, les odeurs, les sensations sont différentes. La biodiversité est d'une richesse qui saute aux yeux, même pour un néophyte en langage des arbres.

" L'Arbre-monde ", votre roman, suggère que ces derniers ont beaucoup à nous dire…

Tous, de l'aralie épineuse – la " canne du diable ", bizarrement tordue, aux énormes feuilles composées – à l'imposant tulipier – qui peut atteindre sept ou huit mètres de circonférence – ont beaucoup à nous apprendre. Exemple ? Un arbre isolé attaqué par des insectes est capable de diffuser des insecticides pour se défendre. L'arbre émet des signaux chimiques aéroportés pour prévenir ses congénères, qui peuvent ainsi se protéger. Ou pourrait dire que les arbres s'associent en un vaste système immunitaire partagé. Plus incroyable : ils peuvent être reliés par des filaments de champignon qui s'insinuent dans les cellules des racines et tissent une toile souterraine sur des kilomètres carrés. Ces réseaux fongiques s'apparentent à une immense économie solidaire qui unit même des espèces différentes. Les arbres partagent leur nourriture et leurs remèdes. Un sapin de Douglas géant peut renflouer un bouleau malade ou rabougri ! Les arbres sont des créatures bien plus sociales et sociables que nous ne l'imaginons. Il n'y a pas d'individu isolé dans une forêt.

Le fait que les arbres aient un " plan de développement ", comme vous dites dans la si belle histoire du châtaignier de l'Iowa, sur une échelle de temps considérable, ne rend-il pas les destins de vos personnages humains quasi dérisoires en comparaison ?

La vie humaine n'est en aucun cas dérisoire. Mais nous ne sommes pas l'unique centre de la création. S'il y a une dimension politique dans mon roman, c'est celle-là : il y a du sens en dehors de nous, humains. Et nous devons changer notre façon de l'appréhender. La fiction, qui fait directement appel aux affects, à l'identification et au besoin de récit, est une arme unique pour influer sur les cœurs et les esprits, comme les statistiques et l'argumentation peuvent rarement le faire.

L'idée que les arbres peuvent prendre soin les uns des autres est présente dans les mythes comme celui de Philémon et Baucis. Redécouvrons nous aujourd'hui ce que les Anciens savaient depuis longtemps ?

Quand j'ai dit à mon entourage que j'écrivais un roman où les arbres sont des personnages parmi d'autres, j'ai senti du scepticisme. Mais plus je mesurais les relations de dépendance entre arbres et humains, plus je me demandais pourquoi il existait si peu de livres de ce type. Puis j'ai pris conscience du fait qu'une grande part de la littérature place le non-humain au cœur de l'imaginaire (lire ci-contre). Depuis les mythes grecs et les  fables d'Ovide jusqu'à l'animisme dans la  tradition européenne du conte populaire, ou aux panthéismes des littératures indigènes, les arbres sont partout, représentés comme des créatures actives, avec des besoins et des desseins. Ce n'est qu'avec l'essor d'un humanisme individualiste et utilitariste en Occident que notre littérature a sombré dans l'obsession exclusive d'une psychologie intime qui n'assigne de sens qu'à l'individu, comme si les humains offraient la seule histoire possible. Peut-être nous sommes-nous persuadés d'avoir pris définitivement l'ascendant sur la nature. Que ce qui se joue entre humains et non-humains est désormais scellé en notre faveur. Pourtant, la nature revient nous hanter et la grande épopée de notre tentative de survie sur Terre se rejoue sur un mode urgent et tragique.

Après les incendies qui ont ravagé la Californie cet été, le président Donald Trump a déclaré qu'il faudrait abattre les arbres car, s'il y avait moins d'arbres, il y aurait moins d'incendies…

Cette déclaration grotesque mais dévastatrice me met en rage. En l'espace de vingt mois, cette administration a entrepris de démanteler l'essentiel d'une législation environnementale cruciale, conquise de haute lutte. Plus rien n'est en sécurité aux États-Unis, pas même nos parcs nationaux, dont certains sont déjà offerts en pâture à l'exploitation mercantile. Cette remarque ahurissante de Trump s'inscrit dans une vision paternaliste qui place les hommes au-dessus des femmes, les Blancs au-dessus des autres races, les Américains au-dessus des autres nations, et confère aux humains un pouvoir absolu sur tous les êtres vivants.

La domination de l'homme sur le non-humain n'est pas la solution. Comme le dit dans le roman ma petite bande d'activistes : le contrôle tue, l'union guérit. Si nous voulons continuer à vivre sur cette planète, nous devons œuvrer à rétablir les innombrables connexions qui nous lient au monde non humain. Encore une fois, pendant des millénaires, la littérature a fait de ces connexions une matière à récits. Les romanciers sérieux d'aujourd'hui doivent se remémorer ces récits et ces mythes, et entreprendre d'en inventer de nouveaux. Nous ne sommes pas seuls au monde. Il est grand temps de faire connaissance avec nos voisins et de revenir sur terre.

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