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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 09:55

Pour l'économiste Daniel Cohen, le numérique donne aux consommateurs les moyens de " s'autœxploiter ". Propos recueillis par Elise Barthet, et Philippe Escande pour Le Monde le 10 septembre 2018. Ecouter aussi Comment conjuguer économie libérale et urgence environnementale ? et lire Pour un service public des données.

Daniel Cohen est directeur du département d'économie de l'Ecole normale supérieure et membre fondateur de l'Ecole d'économie de Paris. Il est aussi membre du conseil de surveillance du Monde. M. Cohen vient de publier Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d'une mutation qui inquiète (Albin Michel, 230 pages, 19 euros). Il explique pourquoi la croissance s'est envolée dans nos sociétés avancées et pourquoi elle pourrait revenir dans la civilisation numérique qui s'annonce.

Daniel Cohen est directeur du département d'économie de l'Ecole normale supérieure et membre fondateur de l'Ecole d'économie de Paris. Il est aussi membre du conseil de surveillance du Monde. M. Cohen vient de publier Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d'une mutation qui inquiète (Albin Michel, 230 pages, 19 euros). Il explique pourquoi la croissance s'est envolée dans nos sociétés avancées et pourquoi elle pourrait revenir dans la civilisation numérique qui s'annonce.

Dans votre livre, vous revenez sur les cinquante dernières années en analysant l'évolution des idées, des cultures, des comportements et des technologies qui nous ont fait basculer dans une nouvelle ère. Quelle place l'économie tient-elle dans cette mutation ?

Elle en est le fil conducteur. L'errance politique et sociale des cinquante dernières années tient à un facteur décisif : l'effondrement de la société industrielle, et l'immense difficulté où l'on s'est trouvé de comprendre ce qui était en train de la remplacer. La gauche, dans les années 1960, a rêvé d'une sortie du capitalisme. La droite, avec la révolution conservatrice, prônait un retour aux valeurs morales du travail et de l'effort. Toutes les deux se sont trompées. Le capitalisme n'est pas mort, et il n'est pas devenu moral…

Le titre Il faut dire que les temps ont changé est ironique. Un pacte faustien avait été signé durant la société industrielle qui consistait à faire accepter aux gens, au nom de la croissance, une déshumanisation du travail, illustrée par le taylorisme et la chaîne de production. Or, ce pacte-là, nous sommes en train de le signer à nouveau, dans la société algorithmique qui s'annonce, pour renouer avec la croissance perdue. Au travail à la chaîne et à la consommation de masse, on est en train de substituer un nouveau système tout aussi déshumanisant, celui qui nous installe derrière nos tablettes et nos ordinateurs, au bureau et chez soi. Le livre est une réflexion sur ce nouveau modèle de croissance.

Mais pourquoi la croissance manque-t-elle aujourd'hui ?

Parce que nous sommes parvenus à ce que Jean Fourastié avait prévu dès 1948 dans Le Grand Espoir du XXe siècle : une société de services. L'objet qu'elle manipule n'est plus la terre ou la matière, mais l'homme lui-même. Et comme Fourastié l'avait parfaitement anticipé, une telle société a, par nature, beaucoup de mal à générer de la croissance. Si le bien que je produis est un service aux personnes âgées, aux malades, aux enfants que j'éduque, alors la croissance bute sur la finitude du temps que je peux leur consacrer.

Pour en dégager, nous nous sommes lancés dans la chasse aux temps morts, à ce que l'économiste Philippe Askenazy appelle un nouveau stakhanovisme. Dans les années 1980, puis 1990, la reprise en main des entreprises par les actionnaires et la financiarisation de l'économie ont été à l'origine de cette nouvelle ère. Uber en est finalement l'expression parfaite. C'est toujours un chauffeur et une voiture pour aller d'un point A à un point B, mais avec un logiciel qui optimise les temps morts et organise la sortie du salariat de ses employés. Mais une fois rogné tous les temps morts, que faire ? Presser le citron et travailler toujours plus ?

Vous dites que vous vous êtes trompé sur l'interprétation du phénomène…

En effet. Fourastié croyait que le développement d'une société de services entraînerait une revalorisation du travail de l'infirmière, de l'instituteur, du restaurateur, de tous ceux dont le métier est d'être tourné vers l'homme. Développant cette idée, j'ai écrit, dans mon livre Trois leçons sur la société post-industrielle, que la valeur se créerait dans le face-à-face du prestataire avec le client. Dix ans plus tard, je constate que c'est exactement le contraire qui s'est passé. Le numérique capte la richesse et c'est le service de proximité qui tend vers la gratuité. Netflix détourne les spectateurs des salles de cinéma et les fournit en ligne.

Pour vous, la réponse est pourtant dans le numérique et les gains de productivité qu'il apporte. Pour l'instant, on ne les voit pas beaucoup…

La limite de la croissance dans une société de services, c'est l'absence de ce que les économistes appellent des économies d'échelle. Je m'occupe d'une personne à la fois, ou en tout cas d'un nombre limité d'entre elles, comme un comédien dans un théâtre. Pour toucher un nombre démultiplié de spectateurs, il faut le cinéma et la télévision. La révolution numérique engage la même transformation pour la société de services dans son ensemble.

Le développement de l'intelligence artificielle va favoriser ces économies d'échelle. L'une des plus belles illustrations de cela apparaît dans le film Her. Le héros tombe amoureux d'un logiciel qui a la voix de Scarlett Johansson. Il l'aime parce qu'elle sait tout de lui et sait répondre à ses désirs. Quand le corps devient nécessaire, elle recrute une femme " réelle " pour lui faire l'amour, pour un temps limité. Et puis, un jour, il découvre qu'elle est amoureuse de milliers de types comme lui… C'est ce que l'économiste appelle des rendements d'échelle ! Ils ont un prix : une profonde déshumanisation de la société.

N'est-ce pas aussi parce que le consommateur fait le travail à la place d'autres humains, ce qui, à terme, menace tous les emplois ?

Oui, nous faisons gratuitement nombre de tâches qui étaient autrefois salariées. Mais attention, ce n'est pas vraiment le consommateur qui a remplacé le guichetier de la gare, mais le logiciel qui lui permet de le faire. Le numérique donne aux consommateurs les moyens de s'autœxploiter…

Faut-il en conclure que les robots et l'intelligence artificielle vont détruire le travail rémunéré ? Force est de constater que tout le monde s'est trompé dans ce domaine depuis le début du XIXe  siècle avec les luddites qui cassaient leurs machines, ou l'économiste Jean de Sismondi qui craignait que " le roi, en tournant constamment une manivelle, fasse produire par des automates tout l'ouvrage de l'Angleterre ". Les pessimistes ont eu tort, mais les optimistes aussi en sous-estimant constamment les progrès de la machine. Il y a dix ans, personne ne pensait qu'un logiciel serait capable de conduire une voiture.

Quel impact cela pourrait-il avoir sur la structure de l'emploi ?

Nous sommes face à deux scénarios dont un seul est rassurant. Le premier est celui d'une société profondément inégalitaire où la valeur est captée tout en haut, dans les entreprises qui bénéficient d'économies d'échelle massives, comme Google, Facebook ou Amazon. La richesse créée se concentre au sommet. Les Bill Gates et autres auront toujours autour d'eux des médecins, des coachs, des avocats très bien payés. Mais plus on s'éloigne du centre, plus la richesse percole difficilement, vers des emplois raréfiés et mal payés.

Un autre scénario est possible, qui verra surgir, comme ce fut souvent le cas dans l'histoire, des complémentarités inédites entre les technologies et le travail humain. Par exemple, les infirmiers ou les éducateurs qui pourront offrir un bien meilleur service avec les nouveaux outils de l'intelligence artificielle. L'enjeu est de faire émerger une nouvelle classe moyenne avec des personnes qui ne seront pas forcément les plus qualifiées. Je crois ce scénario possible, mais il ne viendra pas tout seul. Il faut s'en donner les moyens. Il faut que les écoles et les hôpitaux puissent développer des instruments qui leur permettent d'offrir des services nouveaux utilisant les savoirs et la présence de leur personnel.

La présidence Macron s'engage-t-elle dans cette voie ?

Pour l'instant, j'ai l'impression qu'il veut surtout revaloriser le travail à la façon de Sarkozy, " travailler plus pour gagner plus ". C'est un discours profondément daté. Comme dans les années 1980, la seule solution serait le néostakhanovisme, la lutte contre les temps morts ? Le gouvernement veut revaloriser le travail, mais quel travail ?

Nous sommes à un moment où s'instaurent de nouveaux rapports entre l'homme et la technique. Il faut retrouver de la respiration, comprendre pourquoi nos sociétés ne semblent pas plus heureuses qu'il y a cinquante ans, alors que le revenu par tête a doublé depuis 1968. On ne peut pas se contenter des vieilles recettes de Reagan et Thatcher. La désocialisation des heures supplémentaires coûtera 3 milliards d'euros et n'aura pas d'impact sur l'emploi alors que le budget de l'enseignement supérieur est de 13  milliards d'euros et aurait grand besoin de ressources nouvelles. Les nouvelles générations doivent pouvoir s'approprier à leur profit les technologies nouvelles, mais sans les subir, en disposant à leur égard d'une distance critique qui n'en fasse pas les esclaves.

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 09:27

Vent d'ouest - un court métrage inédit, attribué à Jean-Luc Godard, sur la ZAD  de Notre-Dame des Landes et l’état du monde, réalisé pour l’ouverture du festival de Cannes.

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9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 13:27
Libérer l’architecture au sein du paysage

L’architecture de Junya Ishigami m’a touché.                                                       Si la Fondation Cartier lui consacre sa toute première exposition monographique dédiée à un architecte, « Freeing architecture », ce n'est pas pour rien : lauréat du prestigieux Lion d’or à la Biennale d’architecture de Venise en 2010, Junya Ishigami (né en 1974 au Japon) est un créateur hors normes, passionné par les dialogues entre les bâtiments et la nature. Il brouille les frontières entre l'intérieur et l'extérieur de ses bâtiments. Apaisées, flottantes, légères, ses constructions sont à l'image de ses rêves d'une architecture décloisonnée, ouverte, en contact avec le paysage. 

Junya Ishigami observe la nature

Junya Ishigami observe la nature

« J’aime penser l’architecture librement, avoir une vision la plus souple, la plus ouverte, la plus subtile possible, pour dépasser les idées reçues sur l’architecture. Peut-être pourrions-nous mettre de côté les généralités sur la discipline (les pratiques, les catégories et les styles communs) afin de la reconsidérer complètement, comme si nous construisions des bâtiments dans un monde où il n’existait aucun concept architectural. » Voilà en somme la philosophie de Junya Ishigami qui, à 43 ans, milite pour « libérer l’architecture », titre de cette exposition monographique présentée à la Fondation Cartier. Formé à bonne école durant quatre années chez Sanaa, le Japonais s’est fixé pour seule règle de ne pas en avoir.

Libérer l’architecture au sein du paysage
Libérer l’architecture au sein du paysage

En 2004, il ouvre son agence à Tokyo avec un objectif : faire de ses rêves une réalité. Partant du principe que rien n’est impossible, il réveille une discipline trop souvent engoncée dans ses idées préconçues, ses codes et ses dogmes. La question de la forme ou de l’esthétique est hors sujet, voire obsolète pour Junya Ishigami, qui souhaite « anticiper un futur où se matérialiseront de nouveaux rôles et conditions pour l’architecture, jamais imaginés jusque-là ».

Libérer l’architecture au sein du paysage
Libérer l’architecture au sein du paysage

Parler d’architecture au grand public tout en ravissant les spécialistes est toujours une gageure. « Freeing architecture » y parvient avec une aisance surprenante. Et si parfois les textes frôlent les poncifs, c’est pour mieux réussir là où les expositions d’architecture échouent très souvent : laisser la place à l’imaginaire. L’apparente simplicité des propositions de Junya Ishigami cache une étonnante complexité, notamment en termes de mise en œuvre, qui s’interdit d’être démonstrative. Cette rétrospective dissèque la genèse de ses réalisations, racontant comment un collage d’illustrations d’enfants est devenu le motif d’une toiture à Shandong (Chine) ou comment il a imaginé une maison-restaurant en béton semblable à un rocher pour un chef cuisinier à Yamaguchi (Japon). 

Maison-restaurant en béton creusée dans la terre.

Maison-restaurant en béton creusée dans la terre.

 Maquette d'un bâtiment flottant, à la place d'une île artificielle.

Maquette d'un bâtiment flottant, à la place d'une île artificielle.

C’est par des maquettes réalisées pour l’occasion que Junya Ishigami nous transporte dans son univers onirique. Regroupés par affinités, une vingtaine de projets, réalisés ou en cours, témoignent de sa capacité à faire bouger les lignes. La relation avec la nature, si chère à l’architecture japonaise, s’en trouve renouvelée par une approche offensive : les mégalithes deviennent structures (huit villas à Dali, Chine), une faille rocheuse est creusée (chapelle à Shandong, Chine), les arbres sont déplacés (jardin à Tochigi, Japon), un lac est créé (centre culturel à Rizhao, Chine). Grand admirateur de Jean Nouvel, l’architecte japonais ne pouvait rêver mieux qu’exposer son travail à la Fondation Cartier, inauguré par notre star française en 1994 sur le boulevard Raspail à Paris. Une exposition d'une très grande qualité à ne pas manquer, et une illustration magistrale de ce que peut être une architecture libérée. Du 30 mars au 10 juin 2018, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, boulevard Raspail, 75014 Paris.

Libérer l’architecture au sein du paysage
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28 janvier 2018 7 28 /01 /janvier /2018 09:05

Alors que le slogan " L'imagination au pouvoir " est devenu un mantra d'entreprise, il faut, selon l'universitaire, refuser la fausse alternative entre révolution néolibérale et conservatisme social. Le 25 janvier 2018 par Judith Revel.

Les Français n'ont pas toujours bonne mémoire, mais certaines formules survivent à l'effacement des événements auxquels elles sont liées. C'est le cas de " l'imagination au pouvoir ", énoncé drapeau de 1968. Déclaration de guerre aussi : une guerre de mots et d'images, de gestes et de pratiques, de cheveux soudainement longs, de désirs libérés, d'indignation devant l'injustifiable, d'espoirs joyeux, d'envie de liberté et de justice. Une guerre qui avait en haine la vraie guerre (le Vietnam – mais le souvenir de la seconde guerre mondiale n'était pas si lointain, et celle d'Algérie venait à peine de se terminer) et qui s'opposait à toutes les formes d'autorité : celle des parents sur les enfants, des hommes sur les femmes, du premier monde sur le second et le troisième, de la bourgeoisie sur la classe ouvrière, de la culture " haute " sur les formes d'expression populaire, de l'Eglise sur les mœurs, de l'Etat sur les citoyens, de l'université sur les savoirs, de la famille sur les choix personnels.

Une partie de la jeunesse se dressait contre une génération qui avait permis Vichy puis la défense sanglante d'un monde -colonial qui avait tourné à la guerre civile et dont la France sortait à peine. Changeons le monde, envahissons les rues et les places – nous, hommes et femmes de bonne volonté, ouvriers et étudiants, -immigrés et Français, qui n'avons pas- -demandé à hériter de ce dont se sont rendus responsables ceux qui nous ont précédés. Il s'agissait d'expérimenter de nouvelles manières d'être ensemble, de nouveaux modes de vie.

On réduit souvent les événements de Mai à une révolution hédoniste et libertaire, sexuelle et artistique, apanage de quelques milliers d'étudiants parisiens privilégiés ; on y voit les prémices de cet individualisme libéral qui est aujourd'hui notre lot, chacun voulant faire valoir ses propres désirs, son propre plaisir, ici, tout de suite, au détriment de tous les autres. Rien n'est plus faux : jamais 1968, avec sa soif d'expérimentations antiautoritaires, sa volonté de destituer tous les pouvoirs et de n'en prendre aucun, sa joyeuse envie d'inaugurer le monde, n'a perdu de vue que transformer le réel ne pouvait se faire qu'ensemble – à travers des expérimentations qui, sans exiger des différences qu'elles se conforment à un modèle unique, les laisseraient au contraire libres d'être ce qu'elles étaient. Il fallait créer une société où les différences cohabiteraient sans qu'aucune ne soit jamais considérée comme supérieure à une autre. " L'imagination au pouvoir " : le refus du pouvoir, l'envie d'un monde commun constitué de différences précieuses et riches, la guerre aux autoritarismes, aux égoïsmes et aux traditionalismes de tout poil.

Faut-il attendre la catastrophe ?

Aujourd'hui, le malaise ne naît pas de l'effacement de la mémoire, mais du constat que les mêmes mots qui avaient incarné l'espoir de 1968 – révolution, imagination, transformation – sont devenus le vocabulaire d'un néolibéralisme avide de disciplinariser les vies pour rendre les individus plus productifs et plus gouvernables. La sidération consiste en cela : l'imagination est le maître mot d'une mélasse idéologique qui voudrait que nous soyons d'autant plus dociles que nous sommes utiles, et vice versa. Or notre utilité productive, aujourd'hui, c'est notre faculté d'inventer. Mantra d'entreprise, " l'imagination au pouvoir " est une injonction à se transformer en permanence soi-même, à être plus créatif, plus innovant : il s'agit de dépayser le consommateur avide de nouveautés, d'écraser la concurrence par l'innovation, de capturer l'imagination sociale et de la breveter (c'est-à-dire de la privatiser), pour nourrir la course éperdue à la valorisation économique. " Sois inventif ou crève ", nouvelle formule magique de la sélection naturelle à l'époque du néolibéralisme.

La guerre de chacun contre tous est aujourd'hui une guerre d'imagination : c'est à qui sera le plus étonnant, rapide, inattendu, étrange, paradoxal. La marque même de notre assujettissement est cette obligation du transformisme, le culte de notre propre individualité, ce capital humain que nous sommes devenus et qui nous arrache au fourmillement joyeux et partagé de la socialisation et du partage.

Refuser les transformations néolibérales de la société ? C'est être attaché à des privilèges. Lutter contre l'institutionnalisation de nouvelles injustices ? C'est appartenir au passé. Dénoncer le " détricotage " des grands acquis sociaux ? C'est ne pas être " contemporain ". " Révolution " est aujourd'hui le mot favori de ceux qui réalisent la mise en pièces méthodique de nos vies sous prétexte qu'il faut accompagner le mouvement de l'histoire : une histoire dont ils présentent la (fausse) nécessité comme allant de soi, et dont ils disent être les auteurs exclusifs. Cette histoire n'est pourtant pas la seule, et leur usage de l'imagination n'est pas le nôtre.

Il est urgent et nécessaire à présent de se réapproprier l'imagination et la révolution : elles ne sont pas ce que vous en faites. Notre imagination consiste à dire, pour commencer : je refuse la fausse alternative entre révolution néolibérale et conservatisme social. Le tour de passe-passe qui consiste à inverser les pôles (le néolibéralisme comme facteur irréfutable de progrès ; la critique du néolibéralisme comme frein à la modernité) est obscène. Là où tout est tombé par terre, il faut inventer.

Faut-il la catastrophe pour voir fonctionner à nouveau à l'endroit l'imaginaire du changement ? Pas de réponse à cela – c'est là que commence, sans doute, la responsabilité politique. Libre à nous d'attendre la catastrophe. Libre à nous aussi de décider que l'attente du pire n'est pas bonne conseillère, parce que l'indignation n'attend pas, que l'imagination frémit en chacun de nous et serpente dans la totalité des rapports sociaux : nous voulons tenter d'inventer autre chose. Non pas en dépit du monde (nous ne voulons pas être utopistes), ou sur ses ruines (nous ne voulons pas être catastrophistes), mais dans et contre ce qu'il est.

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23 novembre 2017 4 23 /11 /novembre /2017 11:48

En 2017, allons-nous dire enfin stop aux violences contre les femmes ? Rendez-vous samedi 25 novembre, 14h30, Place de la République à Paris, défilé jusqu’à Bastille. Cf. http://www.collectifdroitsdesfemmes.org/. Lire aussi Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et Un 8 mars revendicatif pour l'égalité salariale.

Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Le 25 novembre, journée internationale pour l'élimination des violences contre les femmes, arrive cette année dans une actualité brûlante. Deux semaines après que le viol d'une enfant de 11 ans ait été requalifié "d'atteinte sexuelle" par le parquet, des centaines de milliers de femmes victimes de harcèlement et d'agressions sexuelles se mobilisent pour dénoncer publiquement leurs agresseurs, connus ou non, avec les hashtags #BalanceTonPorc et #MoiAussi. Le mouvement est mondial.

Certains semblent découvrir le sujet et s'étonnent du nombre de victimes. Pourtant, les violences patriarcales contre les femmes ne sont pas des faits nouveaux. En France, les chiffres n'évoluent quasiment pas d'une année sur l'autre. Mais dans les commissariats, les plaintes ont augmenté de 30%. Enfin, le monde semble se rendre compte que les femmes victimes d’agresseurs ne sont pas une série de cas isolés mais bien le reflet d’un problème de société massif, généralisé, systémique, que l’on nomme domination patriarcale. Les chiffres, qui n’évoluent pas ou peu au fil des ans, parlent d’eux-mêmes :

  • 1 femme est assassinée tous les 3 jours par son conjoint ou ex
  • 62 000 femmes de 20 à 69 ans sont victimes de viols ou tentatives de viols chaque année (et au moins le double de filles mineures)
  • Plus de 550 000 femmes sont victimes d’agressions sexuelles (autres que viols) par an
  • 80% des femmes estiment être régulièrement confrontées à des attitudes ou décisions sexistes dans leur cadre professionnel.
Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Les violences patricarcales prennent de très nombreuses formes : publicités sexistes et dégradantes, insultes, harcèlement dans la rue, cyberharcèlement, harcèlement sexuel au travail, lesbophobie, coups, agressions sexuelles, prostitution et traite, pornographie, mutilations sexuelles, mariages forcés, viols, violences conjugales, violences psychologiques, administratives et économiques, violences contre les femmes en situation de handicap, de vulnérabilité économique, femmes migrantes étrangères souvent victimes de double violence.

Ces violences sont universelles, et touchent toutes les femmes. Elles ont lieu partout dans le monde et sont le fait d'hommes de toutes origines, de tous milieux, de tous pays. Elles ne sont pas seulement le fait de "pauvres", "d'étrangers" ou d'hommes issus de "quartiers difficiles", comme on voudrait souvent nous le faire croire afin d'instrumentaliser la parole féministe à des fins racistes, ou pour stigmatiser les milieux populaires.

Malgré l'action des associations féministes et les témoignages de femmes victimes, la tolérance de la société face à ces violences reste très forte, et l'impunité des agresseurs reste la règle : 1% de violeurs seulement est condamné en France.

Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Il est temps que la société prenne la mesure des violences subies par les femmes du fait du système patriarcal et pour le maintenir. Arrêter les violences ne peut se faire sans un changement global des rapports entre les femmes et les hommes. Cela suppose une volonté de mener une politique publique contre les violences faites aux femmes, de grande ampleur. Cela exige un budget conséquent alloué au secrétariat d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes. Les subventions aux associations, qui remplissent des missions de service public, doivent être pérennisées et augmentées. Leurs emplois doivent pouvoir être conservés car elles pâtissent en premier lieu de la suppression des contrats aidés.

Nous demandons une loi-cadre contre les violences et le sexisme, qui inclut :

  • l'application des lois existantes, le renforcement de l'arsenal juridique, la fin de l'impunité et la protection des victimes ;
  • dès le plus jeune âge la prévention et l'éducation à l'égalité, au respect et à la vie affective et sexuelle ;

la formation des professionnel.le.s aux violences sexuelles et sexistes.

Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Le 25 novembre, femmes et hommes, manifestons pour enfin en finir avec les violences patriarcales contre les femmes !

Premier.e.s signataires :

Collectif National pour les Droits des Femmes, Acort Groupe Femmes de Turquie, Alternative Libertaire, Amicale du Nid, APEL-Egalité, Assemblée des Femmes, Association Nationale des Etudes Féministes, les Chiennes de Garde, Collectif 13 Droits des femmes, Collectif 20è/Tenon pour l'IVG, Collectif Féministe contre le Viol, Collectif pour le Respect de la Personne, Coordination Lesbienne en France, CQFD Fierté Lesbienne, Ensemble !, Europe Écologie Les Verts, Féministes Insoumis.es, Femen, Femmes Egalité, Femmes libres sur Radio libertaire, Femmes migrantes debout, Femmes solidaires, Festival Femmes en résistance, Fédération Syndicale Unitaire, Ligue des Femmes Iraniennes pour la Démocratie, Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, Maison des Femmes de Paris, Maison des Femmes Thérèse Clerc à Montreuil, Marche Mondiale des Femmes Paris Ile de France, Mouvement du Nid, NPA, Parti Communiste Français, Parti Communiste des Ouvriers de France, Planning Familial, Rajfire, Réseau Féministe Ruptures, SKB (Turquie), Union Syndicale Solidaires.

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20 novembre 2017 1 20 /11 /novembre /2017 09:04

Le document de travail secret du ministère représente une offensive contre tous les secteurs de l'activité culturelle. La recherche systématique de réduction de personnel et de coûts le conduit à s'inquiéter des risques sociaux. D’après Le Monde et l’Humanité le 15 novembre 2017.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 3.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 3.

Dans son édition datée du 15 novembre 2017, Le Monde révèle les pistes explosives de réforme de l’audiovisuel public. Un « document de travail » du ministère de la culture de Françoise Nyssen, que Le Monde s’est procuré, envisage des pistes de réformes du secteur de l’audiovisuel public. Une « holding » regrouperait France Télévisions, Radio France et d’autres entreprises publiques. France Ô – la chaîne des outre-mer – serait supprimée. Les médias jeunes, France 4 et Le Mouv’, ne seraient plus diffusés qu’en numérique. Les réseaux régionaux de France 3 et France Bleu se verraient « rapprochés ».

Le Monde ajoute : « Le gouvernement n’aime décidément pas quand les journalistes font leur travail d’investigation.  Après la ministre du travail, Muriel Pénicaud, qui avait déposé plainte en juin, à la suite des révélations de Libération sur la réforme du code du travail, c’est au tour de la ministre de la culture, Françoise Nyssen, d’annoncer son intention de déposer une plainte contre X en réponse à nos révélations sur  les premières pistes de la ré- forme de l’audiovisuel public.

Cette démarche est inquiétante, encore plus venant de la ministre de la culture, chargée de la communication. Car, si son entourage assure que la plainte ne vise pas Le Monde, elle cible, de façon évidente, nos sources d’information en cherchant à les tarir par la menace de poursuites judiciaires. Une culture du secret en opposition complète avec la défense de la liberté de la presse et de la protection des sources. »

Dans l’Humanité du 15 novembre 2017, Maurice Ulrich poursuit :

C'est dire que la transparence n'est pas le fort d'une équipe gouvernementale qui préfère à l'évidence que ses réformes soient élaborées en l'absence de tout débat démocratique. Cette passe d'armes entre Mme Nyssen et le Monde vient en tout cas ternir l'image de la ministre de la Culture, qui semble présider ici à un vaste plan qui va bien au-delà de l'audiovisuel. Car c'est bien ce qu'attestent les documents qui nous sont également parvenus et qui constituent la contribution ministérielle en date du 3 novembre aux « travaux du CAP 2022 ».

Le document présente cinq projets de réformes touchant à l'administration centrale, au champ muséal, aux aides à la création, à la politique des archives et donc à l'audiovisuel ou médias de service public.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 8.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 8.

D'emblée le préambule qui trace les grandes lignes de ces réformes pose problème en postulant d'abord « une montée en puissances des collectivités territoriales qui investissent davantage dans l'animation de la vie culturelle locale », ce qui va totalement à l'encontre des réductions de crédits observées à tous les échelons et de la baisse annoncée des dotations. La conséquence en serait, ce qui redouble le problème, la possibilité de créer « des échelons déconcentrés et des opérateurs dotés d'une grande autonomie de gestion », aussi bien que « des dispositifs d'intervention et de soutien à la création simplifiés et concentrés, davantage orientés vers la diffusion et l'élargissement des publics ». En traduction libre, on pourrait dire à quelque chose près, débrouillez-vous et soyez rentables.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 9.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 9.

Administration centrale : baisse des effectifs

L'organisation du ministère est jugée insuffisamment adaptée à l'évolution de son environnement. Il s'agirait donc de la recentrer sur quelques missions en même temps que de la décentraliser et d'externaliser d'autres missions. Une perte de près de 350 emplois en découlerait. Mais les rédacteurs du projet ont aussi prévu les conséquences et la méthode. Ils écrivent noir sur blanc dans une case du document : « Risques : risque social important (baisse des effectifs de l'administration centrale) à considérable (externalisation fonctions d'accueil) ». Ou encore : « Conditions de succès : annonce rapide de la stratégie de transformation ».

Musées nationaux : autonomisation et autofinancement

Les musées nationaux sont invités au chapitre « Explicitation des gains attendus » à développer leurs ressources propres avec « un renforcement de leur autonomie ». D'autres seraient purement et simplement transférés aux collectivités territoriales ou intégrés à d'autres ministères.

Pour ce qui concerne la RMN (Réunion des musées nationaux), il est préconisé de la recentrer sur « les activités commerciales et l'exploitation du Grand Palais » de manière à répondre à l'évolution du secteur concurrentiel : Fondation Vuitton, Fondation Pinault, Culturespaces. Il s'agirait également et dans cette logique de rassembler toujours un public plus large en équilibrant économiquement les expositions. En d'autres termes, la RMN et les musées nationaux sont invités à entrer dans une course à l'échalote avec le secteur privé. Là encore, le document met en garde contre les risques : « Sensibilité sociale forte » avec la transformation « des agents de droit public en agents de droit privé ».

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 19.

Document de travail pour la Contribution du Ministère de la culture au Cap 2022, p 19.

Spectacles vivants : l’Opéra et la Comédie Française à la diète

Le document demande une augmentation des représentations « afin d'attirer de nouveaux publics tout en amortissant mieux le coût des spectacles et des expositions ». Cela en adaptant mieux « l'offre de spectacle aux attentes du public et des collectivités ». Dans cette perspective, il est constaté que sont en œuvre « des conventions collectives et des accords salariaux qui rigidifient l'organisation du travail ». Il s'agit donc de mettre en œuvre plus de polyvalence, de faire évoluer le modèle économique et social des établissements et dans ce cadre de réviser particulièrement « les régimes spéciaux de l'Opéra et de la Comédie-Française », comme de réfléchir au statut de l'Ensemble intercontemporain (créé par Pierre Boulez NDLR). Le risque social est signalé comme « très élevé ».

Archives nationales : le tri sélectif

La proposition majeure est sans ambiguïté : « Réduire le champ d'archivage aux documents essentiels ». Les archives nationales, celles d'outremer et celles du monde du travail seraient regroupées en un seul service. Sept millions d'euros annuels seraient attendus d'une réduction de 10 à 20 % du flux de la collecte et d'une réévaluation de kilomètres d'archives.

Deux facteurs de risques sont identifiés : « Une mobilisation des historiens. Risque social en interne ».

Le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac) a réagi, dès hier, « ce gouvernement veut aller vite ( ) son attitude est arrogante et somme toute ridicule : vouloir changer sans l'appui des gens concernés est voué à l'échec ( ) cette première étape du CAP 2022 est scandaleuse dans sa méthode comme dans ses propositions ».

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16 novembre 2017 4 16 /11 /novembre /2017 09:14

Capitalisme, démesure et autodestruction est le sous-titre de ce livre. Anselm Jappe est un des représentants les plus importants en France de la théorie critique de la valeur, une théorie de critique radicale du capitalisme inspirée par Karl Marx, mais qui s'oppose au marxisme traditionnel, et dont André Gorz était très proche dans ses dernières années. D’après http://dissidences.hypotheses.org et http://www.palim-psao.fr, Palim Psao qui propose un ensemble de textes et vidéos portant sur les courants de la critique de la valeur (Wertkritik) et de la critique de la valeur-dissociation (Wert-abspaltungskritik), autour des œuvres de Robert Kurz, Anselm Jappe, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Moishe Postone, Claus Peter Ortlieb, etc., et des revues Krisis, Exit ! et Sortir de l'économie, et suivi d’un entretien avec l'auteur qui trace les traits d'une société en proie à une pulsion autodestructrice pour Mediapart.

La Découverte, 2017, 248 pages, 22 €.

La Découverte, 2017, 248 pages, 22 €.

Anselm Jappe est le représentant en France de la théorie critique de la valeur, une théorie qui relit Marx à travers l’abstraction induite par la marchandisation du monde. Cette critique radicale (au sens de « à la racine ») du capitalisme, portée par la revue allemande Krisis dans les années 1990 et 2000, se distingue néanmoins profondément des autres écoles marxistes par son rejet de certains éléments clés comme la lutte de classes. L’auteur avait présenté cette théorie au public français en 2004 dans Les Aventures de la marchandise, qui est republié aux éditions La Découverte ces jours-ci, alors que paraît chez le même éditeur son nouvel ouvrage, La Société autophage.

 Dans La société autophage, le philosophe allemand Anselm Jappe livre une proposition théorique originale et très radicale du capitalisme ainsi qu’une analyse des formes de violence extrêmes. En s’intéressant au sujet narcissique-fétichiste, qu’il identifie comme la subjectivité propre au capitalisme de crise, la « critique de la valeur » élargit ici son discours à la sphère des structures psychiques, à la recherche du sujet même de la fétichisation de la marchandise. Ce livre s’adresse à tous ceux qui se préoccupent de la « pulsion de mort » de la société actuelle et qui pensent qu’elle est le résultat d’une véritable crise de civilisation.    

   Le mythe grec d’Érysichthon nous parle d’un roi qui s’autodévora parce que rien ne pouvait assouvir sa faim – punition divine pour un outrage fait à la nature. Cette anticipation d’une société vouée à une dynamique autodestructrice constitue le point de départ de La Société autophage. Anselm Jappe y poursuit l’enquête commencée dans ses livres précédents, où il montrait – en relisant les théories de Karl Marx au prisme de la « critique de la valeur » – que la société moderne est entièrement fondée sur le travail abstrait et l’argent, la marchandise et la valeur.

   Mais comment les individus vivent-ils la société marchande ? Quel type de subjectivité le capitalisme produit-il ? Pour le comprendre, il faut rouvrir le dialogue avec la tradition psychanalytique, de Freud à Erich Fromm ou Christopher Lasch. Et renoncer à l’idée, forgée par la Raison moderne, que le « sujet » est un individu libre et autonome. En réalité, ce dernier est le fruit de l’intériorisation des contraintes créées par le capitalisme, et aujourd’hui le réceptacle d’une combinaison létale entre narcissisme et fétichisme de la marchandise.
Le sujet fétichiste-narcissique ne tolère plus aucune frustration et conçoit le monde comme un moyen sans fin voué à l’illimitation et la démesure. Cette perte de sens et cette négation des limites débouchent sur ce qu’Anselm Jappe appelle la « pulsion de mort du capitalisme » : un déchaînement de violences extrêmes, de tueries de masse et de meurtres « gratuits » qui précipite le monde des hommes vers sa chute.

   Dans ce contexte, les tenants de l’émancipation sociale doivent urgemment dépasser la simple indignation contre les tares du présent – qui est souvent le masque d’une nostalgie pour des stades antérieurs du capitalisme – et prendre acte d’une véritable « mutation anthropologique » ayant tous les atours d’une dynamique régressive.

 Les conclusions de cette traversée, nécessairement partielle, des logiques contemporaines permettent d’affirmer une thèse importante : il n’y a pas de « forme-sujet » opprimé de l’extérieur par la « forme-marchandise », comme par un carcan dont il suffirait de sortir pour se libérer. Au contraire, il y a eu historiquement, comme l’affirme Jappe, un « développement parallèle et conjoint de la forme-sujet et de la forme-marchandise » (p. 220). Cette idée conduit à rien moins qu’à un changement dans le paradigme traditionnel de l’émancipation à gauche, car elle oblige chaque militant qui souhaite un changement radical à repenser l’action politique également dans les termes d’une nécessaire déconstruction de « sa propre constitution psychique narcissique ». Ambitieux programme, que celui pour lequel la sortie de la société marchande passe au préalable par une importante transformation individuelle ! D’ailleurs, l’auteur n’a pas la prétention de donner la marche à suivre : le chemin reste à trouver, à tel point que son indétermination peut paraître un peu décourageante. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage présente l’immense intérêt, par rapport à d’autres analyses contemporaines par ailleurs convergentes, de ne pas tomber dans l’ornière de l’invocation nostalgique de formes d’organisation sociale ou de rapports humains hérités du passé, ou même d’une « nature » de l’homme qui laisserait bien peu de place à l’invention historique.

Dans un entretien accordé à Mediapart, Anselm Jappe revient sur quelques-uns des principaux thèmes de sa théorie, sur son dialogue avec la psychanalyse ou avec certains essayistes critiques de la société néolibérale, sur sa critique du marxisme traditionnel et sur le devenir du capitalisme.

Anselm Jappe

Anselm Jappe

Le livre que vous publiez ces jours-ci, La Société autophage, explore en détail le devenir du sujet dans la société capitaliste. Le concevez-vous comme la poursuite des Aventures de la marchandise, qui exposait au public français la théorie critique de la valeur ?

C’est une continuation plus personnelle. L’ouvrage Les Aventures de la marchandise s’appuyait principalement sur les grands théoriciens de la critique de la valeur, notamment ceux qui écrivaient dans la revue allemande Krisis. Depuis, une partie de ces derniers, notamment Robert Kurz, ont fait évoluer cette théorie vers une théorie de la critique du sujet, avec une critique des Lumières. J’ai développé parallèlement mes propres idées, en m’intéressant également à l’apport de la psychanalyse. En cela, j’ai été particulièrement marqué par la lecture de Christopher Lasch et de ses ouvrages La Culture du narcissisme et Le Moi assiégé, mais j’ai également repris les ouvrages de Herbert Marcuse et Erich Fromm. À cela se sont ajoutées plusieurs autres lectures importantes pour la genèse de ce livre, celle du sociologue Luc Boltanski ou encore de Dany-Robert Dufour, avec qui je ne suis globalement pas d’accord, mais dont la lecture m’a paru suffisamment stimulante pour me donner l’envie de lui répondre. C’est ce parcours, qui a duré dix ans, qui m’a permis de construire La Société autophage.

La théorie critique de la valeur souligne l’abstraction que le capitalisme par nature impose au monde. Est-ce là le point de départ de votre démonstration ?

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que la théorie critique de la valeur n’est pas une théorie purement économique. Elle s’inscrit dans la continuité de la pensée de Karl Marx, qui entreprend une critique de l’économie politique et non pas celle d’une théorie économique particulière. Marchandise, travail abstrait, valeur et argent ne sont pas, chez Marx, des catégories économiques, mais des catégories sociales qui forment toutes les façons d’agir et de penser dans la société. Ce n’est pas explicite chez Marx, mais c’est ce que l’on peut tirer de ses écrits. C’est pourquoi je fais de la valeur un « fait social total », au sens où l’entend Marcel Mauss.

Ces catégories sont, comme le dirait Emmanuel Kant, des formes a priori, des formes vides de sens qui sont comme des moules et dont tout découle. Ainsi, dans la société capitaliste, tout prend la forme d’une pure quantité d’argent et, au-delà même, d’une pure quantité. Cela va donc bien au-delà du seul fait économique. Ces catégories ne sont cependant pas des faits anthropologiques qui existeraient partout et toujours. Ce sont des formes qui progressivement s’imposent aux autres domaines de la vie, notamment aux relations sociales. On le voit avec l’émergence du « moi quantifié » dans le cadre de la mesure, par exemple, des prestations sportives. La quantification monétaire est une des formes les plus visibles de la société capitaliste, mais ce n’est pas la seule.

La première partie de votre livre décrit l’histoire du sujet confronté à cette abstraction imposée par le capitalisme. 

Oui, mais il est important de bien saisir la nature de cette abstraction. L’abstraction est un phénomène mental qui est évidemment une aide pour saisir le réel. On ne peut pas toujours parler d’un arbre particulier et l’on a donc recours à un concept général d’arbre. Mais il s’agit, ici, d’autre chose. Il s’agit d’une abstraction, la valeur, qui peut prendre n’importe quelle forme réelle par la quantification. Toute réalité peut être ramenée à une quantité de valeur. Elle devient alors une « abstraction réelle », concept qui n’est pas explicitement présent chez Marx, mais qui a été développé au XXe siècle. Et cela a des impacts très concrets. Un jouet ou une bombe ne deviennent ainsi plus que des quantités de la valeur abstraite et la décision de stopper ou de poursuivre leur production dépend de la quantité de survaleur, de plus-value, que ces objets contiennent.

Nous ne sommes donc plus ici dans la vision marxiste classique d’une dialectique entre base et superstructure, où l’économie s’imposerait et où le reste s’adapterait à elle. Ici, il s’agit d’une forme générale abstraite, la valeur, qui s’exprime à tous les niveaux. J’aime ainsi à citer le linguiste allemand Eske Bockelmann qui souligne qu’au XVIIe siècle la musique est passée d’une mesure qualitative à une mesure quantitative. Et cette abstraction s’exprime, au même moment, dans la nouvelle physique de Galilée ou dans la nouvelle épistémologie de Descartes.

C’est ici que prend forme l’un des éléments clés de votre pensée, la notion de fétichisme. Fondée par l'homme, la valeur dicte sa loi à l'homme. Un concept qui, selon vous, permet de saisir la nature du capitalisme au-delà des critiques habituelles.

Dans le concept marxien de fétichisme, qui découle de ce que l’on vient de dire, ce qui porte la valeur n’a aucune importance. Un jouet ou une bombe ne sont que des formes passagères d’une autre forme de réalité invisible, la quantité de travail abstrait, c’est-à-dire la valeur. Une fois cela compris, on peut aller au-delà de la simple vision moralisatrice de la société capitaliste. Le producteur de bombes produit des bombes non parce qu’il est insensible moralement, mais parce qu’il est soumis à cette logique fétichiste. L’immoralité peut s’y ajouter, mais ce n’est pas le moteur. Et, du reste, dans la société capitaliste, ce fétichisme touche aussi les ouvriers. Ceux qui fabriquent les bombes ne veulent pas perdre leur emploi. Tous participent à cette réalité, parce que tous sont soumis au fétichisme de la marchandise et de la valeur.

Il ne faut cependant pas se limiter à une vision trop systémique de la réalité. Il existe aussi un niveau de réalité fait d’idéologie et d’intérêts, où les acteurs veulent tirer des avantages réels de la situation et qui est nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme. Les individus ne sont pas des marionnettes. Pour s’imposer, le capitalisme doit en passer par des systèmes de motivation et de gratification. C’est la carotte agitée devant l’âne. Seulement, ces motivations sont secondaires, elles peuvent toujours être remplacées par d’autres. Ce qui est essentiel pour le système, c’est l’existence une structure psychique spécifique. Et c’est ici que se joue la question du narcissisme du sujet.

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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 09:08

On polluerait davantage dans les milieux populaires que dans les milieux aisés ? L’écologie serait un truc de riches ? Ces lieux communs ne résistent pas à l’analyse des bilans carbone. Reporterre remet les pendules à l’heure, en bande dessinée. Par Lorène Lavocat et Tommy le 9 novembre 2017 pour Reporterre.

Les milieux populaires au secours de la planète
Les milieux populaires au secours de la planète
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31 octobre 2017 2 31 /10 /octobre /2017 09:29

Du côté des écoféministes – l’écologie contre les violences sexistes… Par Lorène Lavocat le 28 octobre 2017 pour Reporterre.

Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture

« La nature est une femme publique. Nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner selon nos désirs. » Ainsi parlait le philosophe Francis Bacon à la fin du XVIe siècle. Quatre cents ans plus tard, le désastre écologique et les violences sexistes viennent douloureusement confirmer la prééminence de cette vision.

« L’articulation de la destruction de la nature et de l’oppression des femmes ressemble à un ruban de Möbius : les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et on peut maltraiter la nature parce qu’elle est féminine », nous expliquait Émilie Hache en octobre 2016. Aiguillé.e.s par ce propos, à Reporterre, nous nous sommes dit que l’écologie avait sans doute un regard à porter sur le combat en cours contre les violences sexistes.

C’est du côté des écoféministes que nous sommes allé.e.s puiser une inspiration. Pour les écoféministes, destruction de la nature et oppression des femmes sont liées. « Qu’on parle de harcèlement sexiste ou de destruction de la nature, il s’agit dans les deux cas d’une violence banalisée et quotidienne, qui s’aggrave, et qui vient du fait qu’elles partagent une position de dominées, appuie Margot Lauwers, professeure à Perpignan et spécialiste de la littérature nord-américaine écoféministe. Mais dans les deux cas, on assiste également à une prise de conscience et à une dénonciation. » En 1974, dans le Féminisme ou la Mort, Françoise d’Eaubonne décrivait le capitalisme comme « le dernier vestige du patriarcat », en ce qu’il a mis en place une double exploitation : celle du corps des femmes et celle du corps de la Terre.

Reclaim the night and win the day

Les écoféministes invitent donc à penser l’intersectionnalité des luttes, car elles lient les différentes formes de domination et de discrimination. « Une société qui cautionne la violence faite à la Terre dans un but d’enrichissement personnel sera plus encline à être une société qui fait violence aux femmes pour un confort personnel », décrit Margot Lauwers.

De fait, « le mouvement écoféministe des années 1980 s’intéressait beaucoup à la question du harcèlement et des violences subies par les femmes », explique Isabelle Cambourakis, qui a édité de nombreux ouvrages écoféministes. Au début des années 1980, lors de l’occupation de Greenham Common, en Angleterre, les femmes du groupe Women for Life on Earth contre les armes nucléaires chantaient Reclaim the Night, chanson dans laquelle elles réclamaient de pouvoir se promener la nuit sans craindre le viol ni le harcèlement.

«  If we choose to walk alone
For us there is no safety zone
If we’re attacked we bear the blame
They say that we began the game
And though you prove your injury
The judge may set the rapist free
Therefore the victim is to blame
Call it nature, but rape’s the name

Reclaim the night and win the day
We want the right that should be our own
A freedom women have seldom known
The right to live, the right to walk alone without fear. »

« Les féministes du milieu non violent réfléchissaient alors aux liens entre la posture non violente théorique et les violences subies par les femmes, et beaucoup ont rejoint les écoféministes », raconte Isabelle Cambourakis. Leurs discussions les ont amenées à expérimenter de nouveaux modes de protestation. Manifs de nuit, action non mixte. « Ces réflexions ont largement influencé les pratiques d’action directe non violente menées par des femmes », précise l’éditrice. « Les écoféministes nord-américaines sont du côté de l’expérience, de l’art et de l’action plutôt que de la théorie, rappelle Margot Lauwers. Elles font des rituels, elles protestent en dansant, ce qui est une manière très impliquante de revendiquer. » Elles se réapproprient leur corps, ce corps qui a été dévalorisé et rendu objet par le patriarcat. La professeure voit dans ce foisonnement de modes d’action une inspiration pour le combat actuel : « L’écoféminisme peut nous aider à surmonter l’opposition binaire pacisfime/ violence et à élargir notre palette d’action ».

 

« Une solidarité active entre femmes : elles se relient, échangent, s’épaulent »

Trente ans après l’occupation de Greenham Common, les zadistes de Notre-Dame-des-Landes continuent de faire vivre ce lien entre lutte féministe et écologiste. « Sur zone, c’est comme une microsociété, on y subit le sexisme autant qu’ailleurs », note Angela, qui y vit. Avec d’autres, elles ont créé une cabane féministe qui accueille chaque semaine des goûters en mixité choisie : femmes, lesbiennes, transexuel.le.s, intersexes. « Nous discutons de ce qui se passe, des actions à mener, comme dans les réunions en grand groupe, explique-t-elle. Sauf que dans les grandes assemblées, il n’y a pas toujours un partage de la parole égalitaire, de même que lors des constructions, un homme viendra souvent conseiller une femme, quitte à lui prendre le marteau des mains. Il est de bonne volonté, mais il ne se remet pas en cause : c’est un sexisme inconscient. » Pour faire évoluer les mentalités, des habitants de la Zad mettent en place des actions de sensibilisation : atelier sur le consentement, sur le masculinisme. Il existe également un groupe d’écoute, spécialement dédié à l’accueil des personnes ayant subi une agression ou une violence sexiste. « Nous faisons des annonces avant les concerts pour que le public soit vigilant aux agressions possibles, et nous avons déjà expulsé une personne agresseuse de la zone. » Pour Angela, la lutte féministe apporte au combat « contre l’aéroport et son monde » : « L’exploitation et “l’objetisation” des femmes prend ses origines dans le patriarcat, de même que l’exploitation et “l’objetisation” de la Terre. » Ces deux luttes sont liées et doivent être menées ensemble. En août dernier, Starhawk, une militante écoféministe étasunienne et auteure de plusieurs textes fondateurs du mouvement s’est d’ailleurs rendue dans le bocage nantais.

Le campement de Greenham Common le 12 décembre 1982

Le campement de Greenham Common le 12 décembre 1982

Justement, quelles pistes ces féministes nous ouvrent-elles pour sortir enfin du carcan patriarcal ? « Avec le mouvement de libération de la parole qui opère sur les réseaux et dans les médias, une sororité s’élève, observe Pascale d’Erm, auteure du livre Sœurs en écologie. Il s’agit d’une solidarité active entre femmes : elles se relient, échangent, s’épaulent. » Les cercles de femmes comme ceux organisés sur la Zad permettent de parler librement, de partager les expériences et d’aller de l’avant ensemble. Pour Pascale d’Erm, les valeurs de l’écologie — « la résilience, l’importance accordée au temps long et aux cycles, le respect de la diversité du vivant » — peuvent apporter des angles de réflexion pour aujourd’hui : la conscience de notre interdépendance, la bienveillance et le respect de toute forme de vie.

« Radicalisation des points de vue » ou « une réconciliation entre hommes et femmes »

« Tous ces principes — que certain.e.s appellent “féminins” mais qui ne sont pas l’apanage des femmes — n’ont jamais été valorisés par le patriarcat, estime l’auteure. L’intuition, la culture du “et” — corps et esprit, intuition et raison —, l’accueil. » Elle invite ainsi les femmes, mais aussi les hommes, à se les réapproprier. Dans cette même optique, plusieurs penseurs masculins écoféministes, comme le sociologue Richard Twine, ont travaillé à la déconstruction du concept de masculinité. « Il existe un carcan masculiniste : un homme doit être si, doit réagir comme ça, note Margot Lauwers. Et l’écoféminisme laisse une grande place aux hommes, la stratégie d’émancipation peut être pensée et menée en collaboration, hommes et femmes ensemble. »

Un avis partagé par Yveline Nicolas, de l’association Adéquation, qui a organisé une rencontre autour du lien entre genre et écologie : « Malgré le fait que le harcèlement et les violences sont un phénomène massif dans nos sociétés, on observe assez peu de soutien de la part des hommes, et c’est un des nœuds du problème. » Tant que les hommes ne s’impliqueront pas dans le combat pour l’égalité, « nous n’arriverons pas à renverser cette culture de l’hégémonie et du pouvoir », prédit-elle. L’association mise sur l’éducation dès le plus jeune âge, la formation des éducateurs (enseignants, puériculteurs, animateurs…) et la sensibilisation de tous : elle a d’ailleurs publié une brochure sur les masculinités.

Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture

Le mouvement en cours peut-il changer la donne ? Yveline Nicolas se dit sceptique : « Les réseaux sociaux donnent l’impression d’un phénomène massif, mais dans le même temps, les associations s’appauvrissent, avec la fin des emplois aidés et la baisse des subventions. Or ce sont elles qui, au quotidien, font avancer les choses. Empiler les lois les unes sur les autres sans les appliquer ne changera rien. » Pour Pascale d’Erm, la libération de la parole peut conduire soit à de plus grandes crispations, avec une « radicalisation des points de vue », soit à « une réconciliation entre hommes et femmes » qu’elle appelle de ses vœux : « Les enjeux écologiques appellent hommes et femmes à se prendre par la main pour préserver les dernières ressources naturelles. Remettre en cause les violences et la domination sera profitable aux hommes autant qu’aux femmes. Écologie et féminisme dessinent un monde régénéré et apaisé. »

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 12:26

Chasseuse de matières sonores au cœur de la diversité animale, la Norvégienne se produit au festival Présences électronique, à Paris. Par Olivier Lamm le 10 avril 2017 pour Libération. Lire aussi sur le même sujet Bernie Krause, harmonies vivantes et Le grand orchestre de la nature est peu à peu réduit au silence.

Jana Winderen, traqueuse de sons. (Photo F. Petursson)

Jana Winderen, traqueuse de sons. (Photo F. Petursson)

L’instrument préféré de Jana Winderen est le Telinga, un micro muni d’une parabole qui permet d’attraper des sons minuscules jusqu’à 50 mètres de distance. Perfectionné à la limite du magique, le Telinga, tout comme sa collection d’hydrophones (conçus pour enregistrer sous l’eau) ou le micro miniature DPA 4060 (idéal pour capter les petits insectes) permet à cette musicienne norvégienne de saisir des phénomènes géologiques ou organiques hors d’atteinte de l’homme, dans un confort tout relatif - Jana Winderen doit tout de même voyager pour investiguer, et créer. Le voyage est même, avec la technologie de pointe, la condition sine qua non de son art. Diplômée en art et en écologie piscicole, la Norvégienne œuvre dans la sphère mal comprise du field recording, domaine de l’art sonore à équidistance du musical et du scientifique, dont les performeurs sont les ruisseaux et les montagnes, les rumeurs des villes, des campagnes ou des océans.

Pour créer ses disques et BO d’installation, Winderen, comme ses comparses et prédécesseurs Chris Watson ou Eric La Casa, explore le monde à la recherche d’environnements et phénomènes exceptionnels pour s’en faire l’écho. Son art dépend ainsi à égalité des sons qu’elle trouve et de ce qu’elle choisit d’en restituer, et son empreinte d’artiste des genres de lieux qu’elle affectionne - en l’occurrence les souterrains et océans de Russie jusqu’en Arctique, dont l’homme, dans sa bulle, a décrété qu’ils étaient silencieux, et où elle traque pour le contredire toutes les espèces qui font bruisser le monde hors de la portée de son oreille.

En 2009, elle faisait par exemple se décrocher quelques mâchoires dans les milieux mélomanes et scientifiques avec The Noisiest Guys on the Planet («les gars les plus bruyants sur la planète»), compte rendu d’investigations sonores au large des côtes scandinaves à la rencontre des Decapoda - famille des crustacés à cinq paires de pattes dont font partie les galathées, les crevettes ou les écrevisses - qui témoignait de leur existence jusque dans leurs activités les plus intimes avec une clarté ahurissante.

Quarante ans après le Chant des baleines de Roger Payne, hit inattendu qui fit découvrir au grand public la magnifique étrangeté des cris des baleines à bosse, l’œuvre de Jana Winderen, récemment prolongée par des immersions chez les insectes d’eau douce (The Listener, 2016) dans les bancs de phytoplancton (The Wanderer, 2015) ou parmi les chauve-souris (Out of Range, 2014) révèle littéralement la texture de la vie à des échelles et des endroits où l’on pensait qu’elle existait nécessairement sans nous. Non seulement saisissants dans leurs matières et textures, ses paysages sonores en deviennent poignants quand l’auditeur s’autorise à s’y projeter lui-même, côtoyant ce qu’il reconnaît, pourquoi pas, comme des cousins éloignés.

À Présences électronique, Jana Winderen présentera une œuvre intitulée Déclassifiée, basée sur «des enregistrements de phoque barbu, de crépitements de crustacés, d’orque, de baleine à bosse et baleine-pilote, de grognements de morue, de goberge, d’aiglefin et de poisson-crapaud».

Festival Présences électronique Le CentQuatre, 5, rue Curial, 75019. Du 14 au 16 avril. Accès gratuit, mais places à retirer une heure avant les concerts. Rens. : www.104.fr

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Fête de la transition énergetique et citoyenne le 9 mai aux Lilas