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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 12:37

Besoin de nature, désastre écologique, retour à une ­fascination antique ? Le succès d’ouvrages récents sur la vie ­secrète des arbres ­semble répondre au souhait de la société de mieux comprendre ces êtres immobiles qui communiquent et coopèrent entre eux. D’après Catherine Vincent le 20 décembre 2018 pour Le Monde. Lire « L’Arbre-monde » de Richard Power et Sylvothérapie : « les bains de forêt » améliorent votre santé, et aussi Les forêts françaises ne sont pas à vendre ! et « Le Temps des forêts » : l’exploitation de la forêt est entrée dans la démesure.

Baum 1532/7, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Baum 1532/7, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Le sapin de Noël est une tradition qui remonte au moins au début du XVIsiècle dans les pays germaniques. Une vieille histoire, donc. Mais depuis quelques années, en déposant leurs cadeaux sous ses branches, certains ne regardent plus leur sapin comme naguère. Quelque chose a changé dans la considération que nous portons au règne végétal. L’arbre en particulier, cet être vertical dont la présence obstinée triomphe sur le temps et suscite un intérêt mêlé de fascination.

En témoigne le succès phénoménal, en Allemagne comme en France, de La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017), dans lequel l’ingénieur forestier allemand Peter Wohlleben nous fait découvrir les mille et une manières dont hêtres et chênes communiquent entre eux et coopèrent. Depuis, ouvrages et émissions consacrés aux plantes se multiplient. Après les animaux, il semble que ce soit au tour du règne végétal de sortir du « lumpenprolétariat du vivant » – le terme est du philosophe Dominique Bourg. Comment expliquer ce soudain engouement ? Un besoin de nature exacerbé par nos modes de vie trop urbains ? Le désastre écologique en cours, qui vient nous rappeler l’importance des plantes pour la bonne marche de notre planète ? Des racines plus profondes, plongeant dans les temps préhistoriques où l’homme et la forêt ne ­faisaient qu’un ?

Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża. Photo Creative Commons by Ralf Lotys.

Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża. Photo Creative Commons by Ralf Lotys.

Quand la France était un immense manteau vert

Il y a vingt mille ans, au maximum du dernier âge glaciaire, le territoire correspondant à la France était à peu près vide – d’arbres, d’animaux et d’hommes. Quelque dix mille ans plus tard, le niveau des mers a monté de plus de 100 mètres et un immense ­manteau vert a recouvert l’Hexagone... Aucun témoignage direct ne nous est parvenu de cette grande forêt française, mais il est certain que les premières populations humaines la fréquentaient assidûment. « Avant le radoucissement du climat, il y avait tout au plus quelques milliers d’humains dans toute ­l’Europe. C’est seulement ensuite que les populations ont commencé à croître, en même temps que la forêt : toutes les civilisations européennes y sont donc nées », affirme Stéphane Durand, qui vient de publier un passionnant ouvrage à remonter le temps, 20 000 ans ou la grande histoire de la nature (Actes Sud, 250 p., 22 euros).

Tout change il y a environ huit mille ans, lorsque ­apparaissent sur le pourtour de la Méditerranée les premiers éleveurs et cultivateurs. A peine débarqués sur les côtes provençales, ils s’empressent de couper et brûler les antiques chênes pour ouvrir des clairières. La déforestation progresse à l’intérieur des terres, remonte les fleuves, escalade les montagnes : quand les Romains envahissent la Gaule, lors du premier siècle avant notre ère, ils trouvent un pays en grande partie déboisé.

Entre 1800 et 1830, sous le Premier Empire et la Restauration, la forêt française atteint son niveau le plus bas : 9 millions d’hectares, soit environ un sixième du territoire métropolitain actuel. Après quoi de vigoureuses politiques de ­reforestation seront mises en œuvre afin de freiner le déboisement des montagnes, donné comme ­responsable d’inondations catastrophiques dans les années 1840.

Depuis, la forêt française a doublé de surface – « de par la main de l’homme, mais aussi de manière spontanée, du fait de la déprise agricole », précise Stéphane Durand. Cette extension a permis la réapparition de nombreuses espèces animales depuis longtemps disparues de notre territoire. Dans le concert des catastrophes écologiques actuelles et à venir, voilà au moins une bonne nouvelle.

La forêt primaire de Nyungwe. © Yakov Oskanov / 123RF

La forêt primaire de Nyungwe. © Yakov Oskanov / 123RF

De l’arbre à l’homme

« L’arbre n’est pas une plante comme les autres, rappelle Laurent Tillon, chargé de mission en biodiversité à l’Office national des ­forêts (ONF) et auteur de l’ouvrage Et si on écoutait la nature ? (Payot, 400 p., 22 euros). Il nous dépasse et nous transcende en termes de taille et de durée : dans la forêt, on côtoie facilement des arbres de deux cent cinquante ans nés avant la Révolution française. Cet être vivant qui reste silencieux n’en est pas moins très puissant, et garde une part de mystère. » En ce sens, estime-t-il, La Vie secrète des arbres a répondu à une attente de la société : elle souhaite mieux comprendre ces êtres si différents de nous. Avec un anthropomorphisme assumé qui lui a valu de sévères critiques, mais qui a largement contribué à en faire un best-seller.

« Quand Peter Wohlleben parle de l’allaitement des adultes vers les jeunes semis de hêtres, il suggère une similitude entre l’homme et l’arbre qui nous rassure, nous fait nous sentir plus proches de lui », poursuit Laurent Tillon. « Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie “être-au-monde” », renchérit le philosophe Emanuele Coccia, dont La Vie des plantes (Rivages, 2016) se taille également un joli succès.

Bien que son approche prenne une autre direction, il ne considère pas, lui non plus, que la posture volontairement anthropomorphique de Wohlleben soit un problème. Et rappelle qu’elle ne date pas d’hier. Aristote, par exemple, considérait dans son Traité de l’âme que « ce qu’est la tête dans les animaux, les racines le sont dans les plantes ».

Ce à quoi le philosophe andalou Averroès ajoutait, quinze siècles plus tard : « L’action des deux est identique. » Emanuele Coccia rappelle que cette analogie entre tête et racine, qui fonde celle entre homme et plante, a connu « un succès extraordinaire dans la tradition philosophique et théologique médiévale, jusqu’à la modernité ». Le philosophe Francis Bacon (1561-1626) l’utilisera encore.

Baum 1533/4, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Baum 1533/4, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Quoi d’étonnant à cela ? Notre relation à ­l’arbre remonte à la nuit des temps. Jacques Brosse, spécialiste de botanique et des religions mort en 2008, retrace dans sa Mythologie des arbres (Payot, « Petite bibliothèque », réédition 2015) l’omniprésence dans les rites anciens de ces végétaux, considérés comme les manifestations de la présence des dieux sur terre. « Lorsque l’on étudie les religions de jadis, note-t-il, on rencontre, à peu près chez toutes, des cultes rendus à des arbres considérés comme sacrés, et singulièrement au plus vénéré d’entre eux, l’Arbre cosmique. Celui-ci constituait le pilier central, l’axe autour duquel ­s’ordonnait l’Univers, naturel et surnaturel, physique comme métaphysique. »

L’Arbre de vie

Chêne, figuier ou olivier : l’arbre tient une place de choix dans l’antiquité gréco-romaine. Dans la Bible et les textes de l’exégèse chrétienne, il devient même essentiel : au milieu du paradis céleste se dresse l’Arbre de vie et, non loin, celui de la connaissance du bien et du mal dont Eve et Adam mangeront le fruit malgré l’interdiction divine. Depuis toujours, le pouvoir émotionnel de cet être immobile s’est exercé sur nous. Sa taille et son silence nous ont sidérés, ses bois morts nous ont effrayés, sa longévité nous a fascinés. L’historien Michelet (1798-1874), parlant aux arbres : « Vous voyez passer l’homme et vous durez mille ans. » Le poète Lamartine (1790-1869), à propos des ­cèdres du Liban : ils « savent l’histoire de la terre mieux que l’histoire elle-même ».

Dans La Douceur de l’ombre (Flammarion, « Champs Histoire », 2014), l’historien du sensible Alain Corbin évoque longuement l’âme prêtée aux arbres par les savants, les philosophes, les poètes et les artistes. Les présocratiques nommaient « homicides » les coups qui leur étaient portés. Aristote comme Platon leur accordaient une âme « végétative ». A l’aube des temps modernes, tandis que ­Descartes (1596-1650) impose l’idée de l’animal-machine, s’amorce paradoxalement en France une réévaluation de la sensibilité ­végétale sous l’influence du botaniste du roi Guy de La Brosse (1586-1641), qui s’enhardit jusqu’à prêter aux arbres des affects. « A ses yeux, le poirier se plaît dans la compagnie des hommes, précise Alain Corbin. L’arbre se ­délecte de la mangeaille et s’attriste de la ­disette. Celui qui est agressé par la hache se resserre sur l’outrage. »

Viendra ensuite, dès le début du XVIIIsiècle en Angleterre et en Allemagne, puis en France, le grand courant du romantisme, réaction ­directe au rationalisme des Modernes. Goethe s’émerveille de La Métamorphose des plantes, Rousseau élabore ses Rêveries d’un promeneur solitaire, Chateaubriand affirme que « l’amour et les passions agitent unanimement les hommes, les animaux et les plantes ». Outre-Atlantique, le philosophe et poète américain Henry David Thoreau se passionne pour l’érable rouge et évoque la douceur des émotions éprouvées par les feuilles mourant de leur chute automnale.

« Les arbres parlent ! »

Mais si l’imaginaire qui entoure l’arbre et la ­forêt n’a pas attendu le XXIsiècle pour se déployer, la redécouverte actuelle se situe dans un paysage nouveau. D’abord, parce que nos connaissances du règne végétal ont ­explosé ces dernières décennies. Ensuite, parce que la crise écologique s’est installée dans les ­consciences, et avec elle un regard inédit sur la nature avec laquelle nous cohabitons.

En 1990, au Congrès mondial de l’arbre qui se tient à Montpellier, une publication scientifique fait les grands titres de la presse. « Les ­arbres parlent ! », affirment-ils. L’étude explique le mal mystérieux qui, depuis dix ans, frappe les antilopes dans une réserve du Transvaal, en Afrique du Sud. Ces bêtes se nourrissent principalement des feuilles des acacias qui les entourent. Lorsque, devenues très nombreuses, elles se mettent à mourir de manière inexpliquée, on mesure dans les feuilles que contenait leur estomac un taux anormalement élevé de tanins – un poison que cet arbuste ­fabrique pour se défendre contre un prédateur. On découvre alors que les feuilles d’un arbre agressé peuvent prévenir ses voisins par un message chimique, afin qu’ils élèvent préventivement leurs teneurs en tanin.

 « Des histoires comme celle-ci, les arbres en ont des centaines à nous raconter ! », affirme Laurent Tillon. En se penchant sur leurs signaux électriques et hormonaux, la neurobiologie végétale a révélé la complexité du comportement des plantes, qui captent, analysent, stockent et partagent quantité d’informations afin de croître et s’adapter au mieux à leur environnement : elles font des choix en permanence.

Où et quand puiser ses nutriments ? Quel ­organe développer ou réduire ? A quel taux se reproduire ? Faut-il faire appel aux autres, ­répondre à leurs messages de détresse ? Autant de questions auxquelles les végétaux ne cessent de répondre. Au point de mériter, selon certains chercheurs, le terme d’intelligence. Et d’avoir gagné le droit à l’estime.

« Depuis les Lumières, le champ de la considération n’a cessé de s’élargir, souligne le naturaliste Stéphane Durand. On a d’abord donné la parole et des droits aux femmes, aux enfants, aux ­minorités, puis on a étendu cet intérêt au-delà de la simple humanité, jusqu’aux animaux et maintenant aux plantes. » Auteur de 20 000 ans ou la grande histoire de la nature (Actes Sud, 250 p., 22 euros), il souligne une autre mutation : « Jusqu’à ces dernières décennies, pour étudier les espèces animales ou végétales, on travaillait essentiellement sur des dynamiques de populations. Désormais, les travaux se concentrent de plus en plus sur les individus… et cela change tout ! »

« Baum 1530/9 », image d’Anne Schwalbe, extraite de la série « Baum », 2017. ANNE SCHWALBE

« Baum 1530/9 », image d’Anne Schwalbe, extraite de la série « Baum », 2017. ANNE SCHWALBE

Lorsque Laurent Tillon part en mission dans la forêt, il regarde la forme des arbres, puis leurs défauts et cicatrices. « A travers tous ces détails, on comprend l’histoire de chaque arbre », affirme-t-il. Et à partir du moment où l’on commence à entendre l’histoire de vie personnelle d’un bouleau ou d’un palmier, ­notre regard sur lui se modifie inévitablement.

Recrudescence des visites en ­forêt

L’autre raison de cet intérêt soudain pour le végétal : la crise écologique en cours. Prendre conscience de ce qu’on inflige à notre environnement – et donc à nous-mêmes – suscite le besoin de se reconnecter à la nature. Réalisées par l’ONF et l’université de Caen, plusieurs enquêtes de fréquentation ont ainsi montré une recrudescence des visites en ­forêt au cours de la dernière décennie : près de 87 % des Français y sont allés en 2015, soit au total plus d’un milliard de visites.

Plus profondément encore, la catastrophe climatique à venir et l’implication de notre espèce dans ce désastre suscitent désormais l’émergence d’une vaste réflexion sur la réinsertion de l’humanité au sein de la nature. Cette remise en question du dualisme ­nature-culture va évidemment bien au-delà de l’arbre, incluant le règne du vivant dans son ensemble.

Mais le réchauffement de notre planète sous l’impact des gaz à effet de serre n’incite pas moins à la reconnaissance vis-à-vis de ce compagnon discret et quotidien, dont les feuilles absorbent jour après jour du gaz ­carbonique pour restituer de l’oxygène – concourant, comme toutes les plantes, à rendre notre atmosphère respirable. Plus de dix ans après sa parution, c’est avec un intérêt renouvelé qu’on relit ainsi le botaniste Francis Hallé, qui, dans son Plaidoyer pour l’arbre (Actes Sud, 2005), relate l’intense dialogue de certaines espèces tropicales avec l’homme, regrettant qu’elles lui aient tant apporté en ayant si peu reçu en retour.

Plaidoyer pour l’arbre, mais aussi plaidoyer pour l’homme

Plaidoyer pour l’arbre, mais aussi plaidoyer pour l’homme. Dans un article récemment mis en ligne sur le site Terrestres, intitulé : « Suivre la forêt. Une entente terrestre de ­l’action politique », les philosophes Lena ­Balaud et Antoine Chopot observent que des habitants de San Francisco greffent des tiges d’arbres fruitiers de manière illégale sur les ­arbres ornementaux des quartiers pauvres, « pour que l’espace urbain redevienne un commun comestible et non marchand pour tous ». Qu’en France, amoureux et techniciens de la forêt « se rassemblent pour racheter collectivement de nombreux hectares forestiers pour les sortir des griffes du marché ».

Dans la pensée écologique contemporaine comme dans les combats citoyens qui s’ébauchent pour lutter contre le réchauffement climatique, le non-humain commence ainsi à jouer son rôle. Dans ce contexte, par les capacités d’entraide et de coopération qu’il révèle, l’arbre pourrait également nous servir d’exemple. Pour le philosophe Emanuele ­Coccia, là réside même le principal message de La Vie secrète des arbres. « Ce que dit Peter ­Wohlleben, précise-t-il, c’est que pour comprendre ce qu’est la cohabitation, ce ne sont pas les animaux qu’il faut regarder : c’est la forêt, qui constitue en quelque sorte le paradigme de la cohabitation parfaite. En ce sens, l’arbre devient un sujet politique. »

Parc national de Białowieża, Pologne

Parc national de Białowieża, Pologne

Les bénéfices de contacts plus réguliers avec les milieux naturels sont à la fois psychiques, physiques, mais aussi sociaux

Alors que nos vies urbaines nous ­coupent de plus en plus des milieux naturels, un nombre croissant de chercheurs soulignent les bienfaits, pour notre santé, d’une plus grande fréquentation des espaces verts. Alix Cosquer, chercheuse en psychologie environnementale au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS (Montpellier), spécialiste des interactions entre individus et environnements naturels, développe leurs arguments : « Ces chercheurs sont partis d’un constat : nos pratiques se sédentarisent, la nature s’éloigne de nos espaces de vie et on ­observe, en même temps, l’augmentation d’un certain nombre de troubles – stress, allergies, obésité. A côté des raisons sociales et économiques, l’une des hypothèses expliquant cette évolution pourrait être la raréfaction de nos rapports avec le milieu naturel – l’écologue américain Robert Pyle parle même d’une « extinction de l’expérience » de nature.

Des travaux ont donc été menés pour tester les bénéfices de contacts plus réguliers. Ils ont confirmé que la fréquentation de la nature améliore l’estime de soi ainsi que les capacités d’attention et ­d’apprentissage, qu’elle réduit le stress et la fatigue. Elle prévient même certaines ­pathologies virales par l’intermédiaire des phytoncides – des huiles essentielles émises par les arbres qui favorisent l’activité de certaines cellules immunitaires. »

Dans le numéro de novembre-décembre 20128 de la revue « Pour la science » - « La révolution végétale », Alix Cosquer affirme que les bienfaits des « bains de nature » ne sont pas seulement psychiques et physiques, mais aussi sociaux : « Des recherches menées sur des groupes d’enfants ont montré que les environnements naturels favorisent le calme, la maîtrise de soi, et réduisent les sentiments de frustration ou de colère. Ils ­favorisent donc les comportements ­prosociaux et la coopération plutôt que la compétition. Plusieurs études, menées notamment à l’Institut de la santé et du bien-être de l’université de Glasgow (Ecosse), ont par ailleurs montré que l’accès à des espaces verts atténue les inégalités liées aux revenus en termes de santé.

C’est là une donnée ­sociale qui mériterait d’être prise en compte politiquement, car il existe une forte inégalité sociale en matière d’accès aux espaces de nature : les catégories aisées fréquentent plus souvent les parcs et jardins que les populations défavorisées, et elles pratiquent plus largement des sports de plein air. »

Dans « Les Rêveries du promeneur ­solitaire », Rousseau évoquait le sentiment de nature comme un transport des sens et de l’âme pouvant aller jusqu’à l’extase. « Rousseau parlait d’une rêverie, d’un ­accord, d’une ivresse provoquée par ­l’immensité d’un système dont il se sentait partie prenante », explique Alix Cosquer. « Aujourd’hui, alors qu’on redécouvre aujourd’hui avec la sylvothérapie et ses expériences immersives en forêt, on parlerait plutôt de connexion à la nature. Mais le positionnement du promeneur en forêt reste le même : il est à la fois un observateur extérieur et un être participant à un monde plus vaste qui l’inclut. »

L’engouement actuel pour l’arbre et la forêt s’inscrit dans un contexte de forte prise de conscience écologique. « Redécouvrons l’hypothèse de « biophilie » émise dans les années 1980 par le biologiste américain Edward O. Wilson. Cette hypothèse postule que l’espèce ­humaine a une tendance innée, inscrite génétiquement, à rechercher le contact de la nature dans le but d’assurer la meilleure adaptation possible à son ­environnement. Il ne s’agit que d’une proposition théorique, mais elle fait sens au regard des bienfaits sur la santé que nous venons d’évoquer. Cette hypothèse ouvre également la voie à un rapport plus politique à l’environnement. Prendre conscience de son inscription dans le système écologique en tant qu’acteur du vivant plutôt que comme humain ­déconnecté, c’est un premier pas vers le changement de nos comportements. »

Pour accélérer cette prise de ­conscience écologique, il faut développer nos contacts avec la nature : « C’est la pierre angulaire de la construction d’interactions plus harmonieuses avec notre environnement. Je suis persuadée que nos relations à la nature, la manière dont elles se déploient dès l’enfance et tout au long de notre vie, sont susceptibles de contribuer au développement d’un autre imaginaire avec le monde qui nous entoure. Et que ces ­représentations, à terme, peuvent s’incarner dans des choix de société.

Mais il faudrait pour cela une politique nettement plus ambitieuse en matière d’éducation à la nature, assortie d’actions ­concrètes. En particulier le développement, dans les villes, d’espaces verts à proximité des lieux de vie, et la mise en œuvre de moyens efficaces pour que chacun d’entre nous soit régulièrement confronté à des expériences de nature. »

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27 décembre 2018 4 27 /12 /décembre /2018 12:39

Le philosophe qui mène des enquêtes de terrain sur les loups et les grizzlis plaide pour de nouvelles « alliances » entre les hommes et les animaux. En pistant les prédateurs, le philosophe a réappris à faire attention à toutes formes de vie. Il critique l’existentialisme en ce qu’il a fait de l’être humain le seul sujet dans un monde vide de sens, rempli d’objets, et déconstruit le mythe occidental d’un homme au-dessus de la chaîne alimentaire, en dehors de la communauté animale. Propos recueillis en décembre 2018 par Coralie Schaub et Catherine Mary pour Le Monde et Libération. Lire aussi Manger pour régner et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Dans le Parc des loups du Gévaudan, à Marvejols (Lozère). Photo Constance Decirde. Hans Lucas

Baptiste Morizot, maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, consacre ses travaux à la relation des êtres humains avec les autres êtres vivants, en particulier les animaux. Avec une particularité : il se rend autant que possible sur le terrain, en « philosophe pisteur ».  Dans son livre Les Diplomates. ­Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject, 2016), il propose des ­pistes pour pacifier la relation entre l’humain et le loup. Dans Sur la piste animale (Actes Sud), il raconte comment, en suivant les traces laissées par les ours du Yellowstone, les loups provençaux, les panthères des neiges du Kirghizistan ou même les lombrics de nos composts d’appartement, il part à la recherche d’une « qualité d’attention » aux autres que nous avons perdue. Il mêle au récit de ses expériences de pistage une réflexion philosophique sur la modernité.

Pourquoi la question de notre rapport à l’animal intéresse-t-elle le philosophe que vous êtes ?

J’ai été formé par les arts et la littérature et je me suis ensuite orienté vers la philosophie de la biologie. J’ai très vite eu le sentiment que la « Nature », telle qu’elle était définie dans les sciences modernes, n’avait pas la richesse de ­signification que l’on peut trouver sous la plume d’écrivains néanmoins très férus de ­savoirs scientifiques, tels Aldo Leopold [au ­début du XXe siècle] ou Richard Powers aujourd’hui - cf. « L’Arbre-monde » de Richard Powers. Les sciences modernes ont véhiculé l’idée d’une nature homogène, régie par des lois mathématiques froides et abstraites, ce qui ne rend pas compte de la richesse du monde vivant, de l’intelligence qui l’habite, et de ses myriades de communications.

Dans quelle mesure questionnez-vous l’objectivité scientifique ?

Les sciences naturelles sont tenues de se plier à un langage qui objective leur sujet, ce qui produit un effet de violence : l’objectivation tend à tout transformer en matière inerte ­régie par des causes mécaniques. La conception opposée, c’est celle du poète qui interprète les signes de manière sensible, selon sa subjectivité. J’essaie, dans mon travail, de ­métisser les deux approches en distinguant, dans la démarche scientifique, ce qui est toxique de ce qui est émancipateur. Il ne s’agit pas d’être en rupture avec les sciences mais de les subvertir de l’intérieur. Je m’appuie sur des enquêtes rigoureuses, tout en faisant confiance à ce qu’il y a de prodigieux dans le vivant.

Votre réflexion philosophique s’appuie sur le pistage. De quoi s’agit-il ?

Nous avons l’habitude de ne voir la nature que de notre point de vue alors qu’elle est habitée par d’autres vivants. Leur présence et leur ­manière d’occuper les lieux peuvent être décelées par leurs traces. On peut, en se plaçant du point de vue de l’animal, décrypter sa manière de vivre et de communiquer. C’est ce que permet le pistage, qui consiste à être attentif aux signes, au réseau d’influences qui structurent le monde vivant. En étudiant les empreintes et les marquages, on peut tenter de décrypter la logique propre de l’animal et sa manière ­d’habiter le territoire, tissé à tous les autres. Les rochers où nous plaçons les balises de nos sentiers sont ainsi volontiers utilisés par certains animaux pour y placer des excréments qui servent, eux aussi, de marquages afin de communiquer avec les autres vivants.

J’essaie aussi de comprendre comment un paysage dialogue de manière particulière avec le corps de chaque espèce : un rocher va être vécu comme un perchoir par un vautour, comme un lieu de marquage par une panthère des neiges. Dans le pistage, on se ­demande très vite : « Si j’avais ce corps-là, où irais-je, comment passerais-je, qu’aurais-je envie de faire ? » A mon sens, l’animalité est une grande question. L’énigme d’être un humain est plus claire et plus vivante au contact des formes de vie animales qui sont des énigmes devant nous. Et l’énigme politique par excellence de vivre en commun dans un monde d’altérités y trouve d’autres implications, et d’autres ressources. C’est cela qu’on rencontre « sur la piste animale ».

Vous avez également pisté le loup dans le Haut-Var. Qu’avez-vous appris ?

J’ai beaucoup pisté le loup autour du plateau de Canjuers (Haut-Var), qui abrite depuis 1970 une base militaire. Ce qui est intéressant, avec le loup, c’est sa territorialité très marquée : il laisse des signes destinés aux autres vivants aux croisements des chemins, aux gués, aux cols. Cette manière de revendiquer la souveraineté sur son territoire défie notre mainmise sur l’espace : il nous force à nous rapporter autrement à la nature.

A partir de cette ­expérience du pistage du loup, l’idée a germé qu’il existait une troisième voie possible entre les anti-loups et les pro-loups, celle du diplomate. Il s’agit d’imaginer un personnage qui ne défende pas un camp, qui ne soit pas pour l’un et contre l’autre, mais qui travaille au service de la relation, et qui s’emploie à comprendre finement les points de vue divergents pour proposer des modus vivendi sur un même territoire. Comment, par exemple, penser des moyens de protection des troupeaux du point de vue du loup ? Ce sont des questions sur lesquelles je travaille désormais avec des éthologues sur le terrain.

Vous étendez cette réflexion aux autres animaux parce que l’humain, dites-vous, a une responsabilité envers eux. Qu’entendez-vous par là ?

Le personnage de diplomate qui m’intéresse particulièrement, c’est la figure historique du « truchement ». Dans l’histoire des relations entre les Français du Canada et les peuples amérindiens, les truchements étaient de jeunes Français qui passaient l’hiver avec les tribus algonquines. Ils apprenaient leurs usages et leur langue afin de mettre en place une relation mutuellement bénéfique avec eux – ce qui a tragiquement échoué. Comme le truchement, le diplomate est une personne qui vient de quelque part, mais qui essaie de voir le monde à travers les yeux des autres, en l’occurrence ici les vivants, les animaux sauvages : il apprend comment ils vivent et communiquent pour mieux cohabiter avec eux.

Il n’est donc pas dans une position surplombante mais parmi eux : il n’a pas de pouvoir coercitif et ne décide pas unilatéralement de ce qui se passe. L’humain, du fait des capacités cognitives qu’il a acquises au cours de son évolution, est à mon sens en mesure de jouer ce rôle de diplomate auprès des autres êtres vivants avec qui nous partageons la Terre. La diplomatie envers les vivants, c’est la théorie et la pratique des égards ajustés à leur intime altérité, pour créer de nouvelles alliances avec eux. Et c’est, je crois, d’une absolue nécessité dans la situation de crise qui est la nôtre.

L’idée est-elle de tenter de se mettre à la place de nos congénères non humains pour arriver à nous remettre à notre véritable place ?

Cette question me fascine. Je n’arrive pas à trouver ce que veut dire « véritable place », philosophiquement. Disons plutôt une place plus juste, plus pertinente. Mais une chose est claire : aujourd’hui, nos relations aux autres êtres vivants sont toxiques, pour eux et pour nous. On peut relire l’histoire de la modernité, et de ce qu’elle appelle le « progrès », comme la recherche de techniques permettant de ne pas avoir à faire attention aux autres formes de vie, à ne pas être attentionné à leur égard. D’un point de vue, cela a apporté un grand confort. Mais dépassé un certain seuil, cela devient inconfortable et même invivable. Invivable au niveau existentiel, car cela donne l’image d’un monde mort, muet, désenchanté, asphyxiant à terme. Et invivable à un niveau plus concret : en induisant changement climatique et crise de la biodiversité, cela rend le monde inhabitable pour les humains dans les décennies à venir. La question est donc de réapprendre à faire attention, à brancher sa sensibilité sur la multiplicité des formes de vie qui habitent un milieu, qui le constituent mais de manière discrète, les pollinisateurs, la faune des sols, les forêts… Le pistage permet d’élargir la gamme des êtres qui méritent notre attention.

Vouloir aller au contact des animaux sauvages est parfois perçu comme un signe de misanthropie…

Pour moi, cela n’a pas de sens. Je ne suis pas du tout misanthrope, j’aime beaucoup les humains, ce sont les animaux les plus intéressants qui soient. Au contraire, la sensibilité, la disponibilité aux autres êtres vivants produisent des effets émancipateurs sur les relations humaines. Cela nous rend, je l’espère, « mieux humains », parce que c’est une manière d’oublier son ego. Et pas sous des formes sacrificielles, mais plutôt comme on oublie son parapluie. Simplement parce que les autres sont bien plus intéressants.

Le pistage a-t-il joué un rôle dans l’évolution de l’intelligence humaine ?

C’est l’hypothèse de l’anthropologue Louis Liebenberg. Pendant deux millions d’années, l’humain a dû enquêter pour trouver sa nourriture, suivre des traces pendant des heures, décrypter des pistes, savoir qui était l’animal, où il allait, ce qu’il faisait. Ces capacités de décryptage, de raisonnement ont été valorisées par l’évolution de telle manière qu’elles se sont sédimentées en nous. Et aujourd’hui, elles sont disponibles pour que nous en fassions tout autre chose : toutes les enquêtes possibles, par exemple dans les sciences et les arts.

Sommes-nous devenus « sapiens » parce que nous n’avons pas d’odorat développé, ce qui nous a obligés, pour trouver des proies invisibles, à pister, donc à raisonner, à déduire ?

Ce raisonnement va très vite, mais il est assez juste. Primates frugivores devenus omnivores à tendance carnivore, nous avons été obligés pour pister de compenser notre absence d’odorat en développant des capacités cognitives d’un autre degré que celles de nos cousins primates. Dépourvus de nez, il nous a fallu éveiller l’œil qui voit l’invisible, l’œil de l’esprit.

Vous dites que le pistage nous permet de rentrer chez nous, sur Terre : on cherche une vie extraterrestre en oubliant qu’il y a des milliers de formes de vie à nos pieds…

Et intelligentes, complexes, riches. Des lichens aux pieuvres, en passant par les abeilles et les arbres, les formes de vie qu’on côtoie sont prodigieusement inventives. Evidemment, elles ne résolvent pas d’équations et n’écrivent pas A la recherche du temps perdu, mais il y a d’autres manières d’être intelligent. L’un des grands enjeux du XXIe siècle sera de formuler ces intelligences, de les reconnaître dans leur altérité sans projeter sur elles ce que nous sommes. Cela change la physionomie du monde. Alors que toute l’attention des modernes allait vers l’univers lointain, pour y chercher une forme de vie intelligente, au point de dévaluer la Terre en la réduisant à un stock de ressources à disposition, celle-ci redevient l’objet de toute notre attention.

Rentrer chez soi, c’est une manière de dire qu’il y a des pratiques qui repeuplent les milieux dans lesquels on vit, même les plus quotidiens, de formes de vie énigmatiques, fascinantes et parfois embêtantes. Il y a des cohabitations difficiles, comme avec le loup. Mais du fait même que le monde redevient peuplé, riche en signes, en communication, la vie devient bien plus intéressante que le monde mort dont nous avons hérité des existentialistes. J’ai été formé à la philosophie de Sartre et de Camus, qui ont été des grands penseurs de l’émancipation. Mais avec leur doctrine de l’humain comme seule liberté dans un monde de choses vides de sens, ils constituent paradoxalement des alliés objectifs de la crise écologique et de l’extractivisme, parce qu’ils ont contribué à élaborer une vision du monde dans lequel nous croyons être les seuls sujets, dans un cosmos absurde d’objets tout prêts à devenir ressources, privant les vivants de leur richesse de significations.

Le pistage des animaux sauvages nous a constitués, et pourtant nous ne le pratiquons plus depuis que nous sommes sédentarisés. N’est-ce pas cela qui nous a coupés de la nature ? 

La sédentarisation, et plus probablement l’urbanisation, nous a fait perdre l’art du pistage au sens philosophiquement enrichi, la sensibilité et la disponibilité aux signes des autres formes de vie, l’art de les lire. On ne sait plus lire, on n’y voit rien. Et il suffit de commencer à réapprendre à voir, et même commencer à estimer qu’il y a quelque chose à voir et à comprendre, pour que tout le paysage se recompose. 

Par contre, ce qui me gêne dans cette histoire de « perte », c’est qu’il y a comme un primitivisme nostalgique là-dedans, avec lequel je suis en désaccord. Je ne pense pas que c’était mieux avant, en aucune manière, ni qu’il faille revenir à des formes de vie antérieures. Il faut inventer. Même si les pisteurs amérindiens ont des capacités à lire et décrypter des signes très supérieures aux nôtres, je crois aussi beaucoup à la force des sciences, des idées contemporaines, qu’on trouve dans la recherche, les arts. Par exemple, la capacité à comprendre que les acacias sont capables de faire monter le tanin dans leurs feuilles quand ils se sentent agressés par des herbivores et ensuite de projeter des éthanols invisibles de telle manière que cela prévienne leurs congénères, vous ne pouvez pas l’inventer, il vous faut de la science de pointe pour le trouver.

Cette science attentive au vivant est un dispositif de libération à l’égard des sciences traditionnelles. Elles héritent d’une tradition d’objectivation et de réductionnisme à l’égard du vivant, mais en même temps, c’est aussi les sciences qui peuvent nous en libérer le plus efficacement, car quand elles font bien leur travail, elles subvertissant cet héritage: elles passent leur temps à montrer que le vivant est infiniment plus riche et prodigieux que ce qu’on croyait. Ces biologies subversives font aujourd’hui un grand travail de réanimation.

Vous expliquez qu’on a fini par croire qu’on est hors de la nature parce qu’on a éliminé tous les superprédateurs pour qu’ils ne nous mangent pas, pour occulter le fait que nous sommes aussi de la viande, un tabou que l’humanité occidentale s’est fabriqué…

La philosophe écoféministe Val Plumwood nous a permis de faire de belles avancées sur ce sujet. Elle propose de regarder nos pratiques d’inhumation. La pierre tombale, le cercueil capitonné et l’enterrement six pieds sous terre, juste en dessous de là où se trouve la faune du sol, entendent limiter les risques d’être mangé. D’empêcher un phénomène naturel dans d’autres cultures : restituer la dépouille, l’offrir aux autres êtres de la forêt, les vautours dans l’Est tibétain ou les grands carnassiers dans certains chamanismes sibériens.

Les humains issus de notre tradition culturelle ont essayé de rendre réel le mythe selon lequel ils étaient en dehors de la nature en étant les seuls êtres vivants qui ont le droit de manger tous les autres mais n’acceptent d’être mangés par personne. Etre le mangeur non mangeable. Ecologiquement, c’est une bizarrerie, tous les mangeurs sont mangés, même les grands prédateurs sont restitués, quand ils meurent, aux charognards, aux bactéries, à toute la faune qu’on appelle les « décomposeurs ». Nous nous sommes bricolé un mythe dans lequel nous sommes seuls et inaccessibles au sommet de la pyramide alimentaire.

Sommet de la pyramide, et aussi bout de chaîne. Vous dites qu’il y a quelque chose de métaphysique dans les lombricomposteurs. Car donner nos restes aux vers de terre suppose d’accepter que nous ne soyons plus le point de captation dernier et exclusif de la matière vivante qui monte jusqu’à nous...

Les lombricomposteurs ne sont pas aussi impressionnants que les panthères, mais ils nous permettent de nouer des relations d’alliance avec des formes de vie sauvage. Il faut comprendre leurs mœurs, comment ils vivent. Vous êtes obligé de savoir que les lombrics respirent par la peau, sinon vous leur donnez des liquides huileux et vous les asphyxiez, donc cela vous force à voir le monde par leurs yeux. C’est essentiel, «se mettre dans la peau de», pour «pouvoir respirer avec».

Et au-delà de cela, on nourrit aussi les vers de terre avec des ongles ou des cheveux, il y a là quelque chose d’un peu répugnant. Car l’idée d’être consommés par d’autres a été rendue répugnante par la métaphysique occidentale. Faire circuler notre propre matière organique, nos cheveux, nos ongles, jusqu’au lombricomposteur qui va la transformer en engrais pour nourrir toute la biodiversité d’un potager, c’est repasser à une conception du monde dans laquelle on accepte d’être membre avec d’autres de la communauté de la Terre.

Capacité d’attention va de pair avec capacité d’émerveillement, non ?

Absolument. S’émerveiller d’un lombric qui ne respire que par la peau... Même si je n’utilise jamais le mot, c’est un affect qui me travaille. Mon travail de philosophe et d’écrivain provient de ma fascination et de mon émerveillement pour l’énigme d’être vivant, en tant qu’humain, en tant qu’animal, que végétal. L’énigme d’être un humain, qui est toujours intacte, est plus vivable et plus claire quand on la compare avec d’autres formes de vie, quand on regarde les autres animaux, qu’on apprend qui nous sommes en les regardant. Quand on comprend qu’un arbre peut être stressé, et qu’il y a quelque chose de profondément parent avec notre stress et quelque chose d’absolument différent.

Comment faire, concrètement, pour réapprendre à pister, au sens large ? Nous sommes tout le temps sur Internet, dans le virtuel.

Au lieu d’opposer une sorte de réalité authentique du contact avec la nature et Internet, je pense que le pistage dont on a besoin aujourd’hui passe par Internet. Regardez ces permaculteurs qui passent la nuit sur la Toile, sur des blogs d’amateurs experts, à apprendre à décrypter les relations entre leurs poireaux, leurs fraises et les limaces, et qui le lendemain sont les mains dans la terre pour appliquer les savoirs acquis, se poser de nouvelles questions…

C’est Internet qui nous apprend que les lombrics respirent par la peau, permet aux apiculteurs amateurs d’apprendre ce qu’est une abeille… Il faut pister la nuit sur le Web, et aller suivre ce qu’on a compris le jour sur le terrain. On peut réapprendre le dehors sur Internet, notamment grâce aux blogs, aux encyclopédies libres. Lorsque les savoirs scientifiques et pratiques étaient cloisonnés dans des bibliothèques ou dans des métiers, nous ne disposions pas de cette circulation horizontale du savoir, qui est une sorte d’amplificateur de sensibilité aux énigmes du vivant qu’on n’a jamais connue dans l’histoire de l’humanité.

Pour vous donc, il n’est pas trop tard pour se réensauvager, retrouver cette empathie pour les autres ? N’est-on pas trop nombreux pour aller voir les ours ou les panthères ?

Les grands prédateurs, ce sont des symboles et des ambassadeurs puissants. Mais l’essentiel, c’est la sensibilité au vivant au sens large, et sous ses formes les plus discrètes, les moins nobles, la faune des sols, les pollinisateurs…

Le fait qu’on ait tant de mal à accepter le retour du loup ou des ours, n’est-ce pas symbolique, aussi, de notre (in)capacité à accepter l’altérité ?

Bien sûr que c’en est un symbole, un symptôme. Souvent, on me demande si je ne suis pas un peu optimiste, et je ne comprends même pas la question. Je me sens spinoziste, je dimentionne les problèmes que je me pose à l’échelle où je peux les résoudre. Je cherche à savoir ce qu’on peut faire maintenant. Je ne sais pas si ce sera suffisant à l’échelle cosmique, s’il est trop tard, si on va s’en sortir ou pas. Ce n’est pas mon problème, il y a tellement de raisons de se sentir impuissant qu’il me semble important de les minimiser. Les passions tristes nous rendent impuissants et les passions joyeuses décuplent notre puissance. La capacité politique à déplacer le seuil de l’intolérable et à nous amener à nous engager aussi volontairement contre les pesticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » que contre la peine de mort, cela ne passe pas par de la déploration, mais par de l’amour.

Comment sensibiliser au mieux à la question écologique : faut-il faire peur ou montrer que la nature est magnifique ? Sensibiliser par la beauté, via des émissions comme Ushuaïa Nature, cela ne suffit pas...

Ushuaïa, c’est faire perdurer la conception moderne de la nature selon laquelle c’est un bel espace là-bas dehors. Cela n’amènera jamais personne à se mobiliser avec la même véhémence que pour les droits sociaux. Donc il faut arriver à rendre visible la nature comme le territoire qui nous porte - une idée de Bruno Latour. Arriver à montrer que les vivants sont des cohabitants de la terre dont on dépend dans toutes les dimensions de notre existence. Ce n’est pas là-bas dehors, mais sous nos pieds. Pas une carte postale ni l’arrière-plan d’un selfie, mais un lieu de géopolitique complexe, multi-espèces, où il faut comprendre et composer les relations mutualistes, c’est-à-dire potentiellement bénéfiques pour le plus grand nombre.

Ne perdons pas trop de temps à nous demander si c’est déjà cuit, si on ferait mieux d’aller siroter des mojitos, parce que de toute façon il n’y a rien d’autre à faire. Je crois vraiment à la capacité des humains à ouvrir leur gamme de sensibilité, à élargir politiquement la gamme de ce à quoi ils font attention, à apprendre un nouveau sens de la justice à l’égard de formes de vie qui actuellement sont complètement en-dehors… Les puissances sont là. Est-ce qu’elles seront à la hauteur de la crise, je ne sais pas. Mais imaginez les premières suffragettes qui ont commencé à militer : elles ont bien fait de ne pas se dire « il est trop tard, de toute façon les hommes sont trop bêtes, ils ne vont jamais comprendre...» Soyons des suffragettes !

 

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16 novembre 2018 5 16 /11 /novembre /2018 11:09

Un appel à lire ci-dessous, suivi de " Violences sexuelles et sexistes : l’urgence d’une mobilisation ", un communiqué du 14 novembre de la Ligue des Droits de l’Homme qui soutient cette journée d’actions, et d’un entretien avec Laure Murat pour l’Humanité : « Érotiser l’égalité plutôt que la violence et la domination ». Lire aussi Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre, Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et #Monvotesi : après l’affaire Baupin, les élues écolo lancent une campagne sur les droits des femmes.

Des millions de femmes et d’enfants ont subi et subissent encore des violences sexistes et sexuelles, en France et dans le monde.

Dans l’espace public, au travail, à la maison, nous exigeons de vivre en liberté, sans injures, ni menaces, sans sifflements ni harcèlement, sans persécutions ni agressions, sans viols, sans blessures, sans exploitation de nos corps, sans mutilations, sans meurtres.

Aucune femme ne doit souffrir de violences et d’attaques à l’intégrité corporelle parce qu’elle est femme. Aucune femme ne doit cumuler les violences car elle cumule les discriminations. Nous exigeons que les enfants soient protégés de ces violences.

Nous voulons montrer notre force, notre nombre et notre détermination.

Nous voulons affirmer haut et fort notre solidarité avec les victimes.

Nous voulons en finir avec l’impunité des agresseurs.

Nous exigeons des mesures ambitieuses et des moyens financiers suffisants pour que l’action publique mette la lutte contre les violences en top des priorités : éducation dès le plus jeune âge, formation obligatoire des professionnel-le-s, application de l’ordonnance de protection, augmentation des moyens pour accueillir les femmes victimes…

Nous allons marcher pour montrer notre nombre, notre force et notre détermination.

Après #MeToo, devenons #NousToutes.

Nous invitons toutes celles et ceux qui veulent comme nous, mettre fin aux violences sexistes et sexuelles à marcher avec nous. Rendez-vous le 24 novembre !

Le rendez-vous parisien sera à 14h30 place de la Madeleine.

Consultez la liste des rassemblements organisés partout en France

Rejoignez la Marche et son organisation

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Communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme 

Paris, le 14 novembre 2018

Le 24 novembre auront lieu, à Paris et partout en France, des marches à l’appel du mouvement « Nous Toutes ». Cette journée d’actions s’inscrit dans le prolongement des prises de parole courageuses des femmes, de la pression des mouvements féministes, de la vague médiatique #Metoo qui contribuent à sortir les violences sexistes et sexuelles du silence, du déni et de l’occultation. L’opinion publique est alertée et sensibilisée. Alors même que ces violences sont unanimement reconnues comme une atteinte massive aux droits fondamentaux, en particulier au droit à l’intégrité physique et psychique, il reste encore beaucoup à faire pour que la légitimité de cette parole soit reconnue et, surtout, suivie d’effets.

La Ligue des droits de l’Homme (LDH) appelle à participer massivement à cette journée qui doit contribuer à une mobilisation effective des pouvoirs publics et de la société tout entière, pour que celle-ci se dote d’outils lui permettant de mieux identifier, pour mieux prévenir, ces violences. Il s’agit aussi de mieux accompagner les victimes qui trop souvent ne sont pas protégées ou ne font l’objet d’aucune prise en charge adaptée. Enfin, il faut améliorer le dispositif pénal et le mettre en conformité avec les normes internationales, notamment la convention d’Istanbul, en définissant le viol et autres agressions sexuelles en référence à l’absence de consentement sexuel. Sur ce point, la loi votée le
3 août 2018 n’apporte aucune amélioration.

Les violences sexuelles et sexistes qui touchent les femmes de tous les milieux, de toutes les nationalités, dans toutes les sphères de la société (maison, travail, espaces publics…) constituent un des symptômes majeurs d’un ordre patriarcal et machiste qui perdure. A ce titre, elles doivent être combattues sans relâche et avec opiniâtreté. Au-delà de cette urgence, la LDH en appelle à une prise de conscience qui concerne l’ensemble des droits des femmes. Elle réaffirme sa volonté de lutter contre toutes les injustices, les inégalités et les discriminations qui frappent les femmes parce qu’elles sont femmes, et son exigence d’une société fondée sur une égalité réelle entre toutes celles et tous ceux qui la constituent.

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Laure Murat : « Érotiser l’égalité plutôt que la violence et la domination »

Entretien réalisé par Sophie Joubert pour l’Humanité du Vendredi 16 Novembre 2018.

Laure Murat

Laure Murat

Historienne et professeure à l’université de Californie-Los Angeles (UCLA), Laure Murat publie un an après #MeToo Une révolution sexuelle ? (Stock), un essai sur les suites de l’affaire Weinstein, du point de vue américain et français. Elle analyse la persistance de la domination masculine et la construction du regard, notamment dans le cinéma.

Votre livre s’intitule Une révolution sexuelle ? , le point d’interrogation signifie-t-il que la révolution sexuelle est inachevée ?

LAURE MURAT Est-ce la continuation de la première révolution sexuelle, celle des années 1970, ou s’agit-il d’un mouvement connexe, certes, mais différent dans sa nature ? Nous sommes beaucoup trop près, temporellement, de l’événement pour évaluer l’impact du mouvement #MeToo sur le changement en profondeur qui semble se dessiner dans la société. Il me semble néanmoins que cette « révolution sexuelle ? » contemporaine s’attaque très précisément à une citadelle que le féminisme n’a pas réussi à faire tomber, malgré les avancées considérables depuis cinquante ans : la persistance de la domination masculine. Pourquoi ? J’avance cette hypothèse (mais il y en a bien d’autres) : l’urgence à remporter certains acquis cruciaux (avortement, loi Neuwirth, etc.) a autorisé une circulation des désirs qui libéraient les femmes et dont les hommes ont largement profité. Cette priorité donnée à « l’amour libre » a relégué au second plan le problème politique plus insidieux de la domination masculine, dont on voit partout la persistance, des inégalités salariales à la « charge mentale » liée aux travaux domestiques, qui incombent encore, à 80 %, aux femmes. En s’attaquant au harcèlement, aux abus de pouvoir, #MeToo s’attaque frontalement à un problème systémique et universel, qui pose aussi, inévitablement, celui de la soumission et du consentement.

L’affaire Weinstein n’est pas une mèche qui s’est soudain enflammée. Quelles étapes, en France et aux États-Unis, ont-elles permis la prise de parole (Geneviève Fraisse) massive des femmes ?

LAURE MURAT Je crois que l’affaire Weinstein est surtout la cristallisation d’un problème systémique qui remonte… à la nuit des temps. J’ai reçu récemment un article, publié en 1986, sur une grève des ouvrières de Limoges en 1905 contre le « droit de cuissage ». Mais qui entendait ces femmes ? Car c’est là que le bât blesse : les femmes prennent la parole depuis longtemps, mais qui les écoute ? En France, il faudra attendre les travaux pionniers de Michelle Perrot, fondatrice du Groupe d’études féministes en 1974, pour que les questions du viol, de l’avortement, de la prostitution, du travail domestique, etc., entrent finalement, des années plus tard, à l’université. Aux États-Unis, Catharine MacKinnon, juriste, est longtemps restée controversée dans son combat contre le « harcèlement sexuel », dont la notion est néanmoins entrée dans la loi. Quel est le chemin parcouru depuis lors ? En 1991, le juge Clarence Thomas avait été nommé à la Cour suprême, malgré les accusations de harcèlement par Anita Hill. En 2018, le juge Kavanaugh est lui aussi nommé à la Cour suprême, malgré les accusations d’agression sexuelle portées par le Dr Christine Blasey Ford. Est-ce la preuve que rien ne change ? On pourrait le penser. Néanmoins, j’observe qu’Anita Hill avait été massivement conspuée, y compris en France par Élisabeth Badinter, quand Christine Blasey Ford, dont la parole a été partout prise au sérieux, a été massivement soutenue. En France, l’affaire DSK a marqué un tournant. Ce qui n’a pas empêché une tribune du Monde, dite tribune Deneuve, d’encourager au maintien d’une « liberté d’importuner » les femmes. Malgré tout, on sent bien que la barque prend l’eau et qu’il devient de plus en plus compliqué de maintenir un système dysfonctionnel et indigne. Les mentalités changent, mais avec une lenteur dont il ne faut pas désespérer.

La tribune Deneuve, parue en France, a presque coïncidé avec le mouvement Time’s Up aux États-Unis, porté par Oprah Winfrey, star noire, née dans un milieu très modeste et victime du racisme. Que disent ces deux événements des différences entre les deux pays ?

LAURE MURAT Time’s Up et la tribune Deneuve sont les deux faces presque caricaturales d’une différence culturelle qui s’enracine dans un problème politique. Aux États-Unis, l’absence d’un État providence encourage un modèle communautariste solidaire, militant, diversifié et inclusif pour pallier les défaillances du libéralisme, d’une forme de dérégulation et de cette fameuse liberté individuelle qui se confond un peu trop souvent avec le chacun pour soi. En France, la tradition universaliste, jacobine, centralisée veut porter un regard non différencié sur les discriminations, où « le citoyen » serait ce sujet neutre, sans appartenance religieuse ou ethnique, et sans couleur de peau. Mais l’on sait bien que cette fiction politique, tout admirable qu’elle soit dans sa visée, revient toujours à favoriser un modèle masculin, blanc et hétérosexuel. J’ajoute que si les deux pays ont une histoire commune dans l’avènement de la démocratie et de l’élaboration du contrat social, leurs rapports au racisme, à la tolérance religieuse et à l’antisémitisme sont radicalement différents. Quand les États-Unis prennent en compte la singularité des communautés et la communauté des singularités, la France, terrorisée par l’idée de « ghettoïsation », en appelle à un modèle supposément impartial – qui en réalité reconduit les privilèges d’une classe ou d’un groupe. La diversité du monde dans lequel nous vivons, l’accélération du temps et des mouvements migratoires, les nouvelles technologies, appellent à constamment repenser ces luttes politiques, qui s’avèrent, c’est un fait inéluctable, beaucoup plus efficaces et pragmatiques aux États-Unis. Le mouvement #MeToo l’a montré. Aux États-Unis, il y a eu réactivité. En France, réaction.

Dans quel contexte historique faut-il entendre ce que vous appelez la « dissidence française » au mouvement #MeToo ?

LAURE MURAT Elle s’ancre dans plusieurs problèmes, dont les racines sont historiques. Si je voulais les résumer d’une formule brutale et un peu trop dense, je dirais ceci : l’hétérosexualité comme régime politique s’est construite sur la croyance militante en la différence des sexes comme donnée naturelle, que la religion, l’anthropologie, l’ordre symbolique lacanien et le mythe de la galanterie ont servi, théoriquement et culturellement, à justifier. Remettre en question la hiérarchisation des sexes et analyser leur construction dans l’espace social, en bref, interroger la norme, c’est bien sûr faire s’écrouler ce château de cartes, qui a pour mission et résultat d’essentialiser, artificiellement, les rapports de pouvoir. D’où les résistances françaises, quasi hystériques, aux études de genre et au mariage pour tous et toutes.

Comment faire entrer l’égalité dans le champ des rapports amoureux ?

LAURE MURAT C’est une question passionnante. J’aime beaucoup cette injonction de la féministe américaine Gloria Steinem : « Eroticize equality .» Érotiser l’égalité, sous-entendu : plutôt que la violence et la domination. Or ceci est plus simple à dire qu’à faire, la sexualité étant ce continent trouble où la violence peut être consentie, le malaise revendiqué, les provocations recherchées. C’est un chantier considérable et très excitant, en ceci qu’il raffine et complexifie, bien plus qu’il ne réduit et simplifie, les relations entre les êtres, quel que soit leur sexe, dans tout ce qu’elles ont de passionné, d’impur et d’exaltant. Il me semble même que c’est le nœud et le pivot, qui nouent et organisent le rapport de la sexualité à l’amour – l’amour, un mot qu’on n’entend pas beaucoup dans ces débats, et qui est pourtant la seule chose intéressante de l’existence.

Comment expliquer que, malgré une extrême réglementation des rapports entre les sexes, les États-Unis n’aient pas endigué le harcèlement sexuel et les viols ? On en est au même point de part et d’autre de l’Atlantique.

LAURE MURAT Cela a été une des grandes découvertes de mon enquête. Aux États-Unis comme en France, malgré un système juridique très différent, les chiffres sont à peu près les mêmes sur les pourcentages de femmes harcelées ou violées. Dans les deux pays, 1 % des violeurs sont derrière les barreaux. Se pose une très vieille question : est-ce la loi qui change les mentalités ou les mentalités qui changent la loi ? La nécessité d’un débat national sur ces questions de violences sexuelles est plus que jamais d’actualité.

L’affaire Weinstein n’a pas seulement mis en lumière des pratiques, mais aussi des représentations, notamment dans le cinéma. Que peut apporter une critique féministe de l’histoire du cinéma et de l’art ?

LAURE MURAT Beaucoup. Car elle peut nous permettre de nous déssiller les yeux sur des problèmes pourtant évidents. Il suffit de vous reporter au site de Geneviève Sellier, « Le genre et l’écran ». C’est un peu l’histoire de la Lettre volée d’Edgar Poe : ne pas voir ce qui est pourtant sous vos yeux. Cela porte un autre nom : le déni. Je vais vous faire ici une confidence, à la fois indiscrète et immodeste. Il y a peu, j’ai reçu une lettre d’Annie Ernaux, à qui j’ai envoyé mon livre. À propos de mon chapitre sur le cinéma, elle me remercie « de nous ouvrir les yeux sur ce qui pourtant les crève ». C’est une formule admirable. Car le cinéma a pour fonction – entre autres – de montrer. Mais on peut montrer en dissimulant, notamment sous des sophistications esthétiques… Une relecture des films des années 1970 est à cet égard fascinante : tout notre arsenal imaginaire des rapports très inégalitaires entre hommes et femmes est exposé de façon exponentielle. Comment cela nourrit-il nos fantasmes ? Quel impact cela a-t-il dans nos vies ? Que cela nous dit-il de la société et de notre propre comportement ? Le cinéma n’a pas de responsabilité morale. Mais il a une responsabilité politique. Tout loge, je crois, dans cet interstice très subtil.

Quels risquent pèsent aujourd’hui sur #MeToo ? Doit-on craindre un « backlash », un contrecoup ? Les récentes affaires qui ont mis en cause Asia Argento, accusatrice de Weinstein, et l’universitaire Avital Ronell vont-elles dans ce sens ?

LAURE MURAT Les risques sont considérables, et le backlash déjà très bien installé. J’ai été très frappée, lors de mon séjour en France pour la promotion de mon livre, que tous les entretiens, notamment à la radio, commençaient par : « Que pensez-vous des dérives du mouvement #MeToo ? » Un scandale hollywoodien provoque une onde de choc mondiale, des millions de femmes à travers le monde dénoncent une situation inique et universelle qu’il est urgent de traiter, et on commence par me parler des débordements, des femmes qui peut-être ont menti ou ont profité de la promotion canapé… L’une des premières émissions à laquelle j’ai participé s’est achevée sur une chanson dont le refrain répétait : « Les hommes viennent de Mars, les femmes de Pigalle… ». Une façon de dire : racontez ce que vous voulez, vous n’êtes que des putes. Ce que révèle #MeToo, c’est aussi l’extraordinaire et incurable misogynie du monde. Marie Laguerre, cette jeune femme frappée pour avoir répondu à un agresseur, a reçu un tombereau d’injures sur son site. Patti Davis, fille de Ronald Reagan, vient de se faire incendier après avoir raconté l’agression sexuelle qu’elle a subie trente ans plus tôt. En ce qui concerne Asia Argento et Avital Ronell, je remarque que, aussitôt les faits connus, l’actrice Rose McGowan (l’une des premières femmes à avoir témoigné contre Harvey Weinstein) et la philosophe Judith Butler ont pris leurs distances avec le dossier. Bien évidemment, les femmes sont capables de mensonges et d’abus de pouvoir. Une fois encore, l’essentialisation de la violence est une aporie théorique. Mais soyons sérieux et traitons les urgences dans l’ordre. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon.

Entretien réalisé par Sophie Joubert, Spécialiste de l’histoire culturelle

Diplômée de l’Ehess, docteure en histoire, Laure Murat est spécialisée dans l’histoire culturelle. Elle a notamment publié la Maison du Dr Blanche (Lattès), un livre sur la maison de santé où ont été soignés Nerval, Van Gogh et Maupassant ; Passage de l’Odéon (Fayard), sur Sylvia Beach et Adrienne Monnier ; la Loi du genre (Fayard), une histoire du « troisième sexe ». Elle a également écrit sur la relecture ( Relire, une passion française, Flammarion) et sur Los Angeles ( Ceci n’est pas une ville, Flammarion), où elle vit six mois par an.

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29 septembre 2018 6 29 /09 /septembre /2018 09:15

Figure de l’École de Francfort, Hartmut Rosa critique la logique de croissance au nom de la « vie bonne ». Une traduction de son dernier ouvrage et un recueil de textes ont paru récemment : Résonance, de Hartmut Rosa, La Découverte, 544 pages, 28 euros. Remède à l’accélération, de Hartmut Rosa, Philosophie magazine éditeur, 93 pages, 14 euros. Par Laurent Etre le 27 septembre 2018 pour l’Humanité. Lire aussi Le « revenu universel », entre utopie et pragmatisme , Revenu garanti, l’invité-surprise et Reprenons le mouvement de réduction du temps de travail et instaurons le revenu universel d'existence.

Hartmut Rosa sous-titre son dernier livre, Résonance, par « Une sociologie de la relation au monde ». Plainpicture/Cavan Images

Hartmut Rosa sous-titre son dernier livre, Résonance, par « Une sociologie de la relation au monde ». Plainpicture/Cavan Images

Depuis la sortie de son best-seller Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010), Hartmut Rosa touche un large public, du moins celui qu’intéresse la critique de nos modes de vie dans le capitalisme contemporain. Disciple d’Axel Honneth, lequel interroge pour sa part la société actuelle du point de vue du besoin humain de reconnaissance, Hartmut Rosa s’inscrit dans le cadre théorique de l’Institut de recherche sociale de Francfort (créé en 1923 et communément appelé « l’École de Francfort » à partir des années 1950), dont il incarne la quatrième génération. Les grands noms de la première sont Horkheimer, Adorno, Marcuse, Fromm… Croisant un certain marxisme, avec les apports de la psychanalyse freudienne et une sociologie consciente des limites des méthodes empiriques, l’École a dans sa ligne de mire la société de consommation et ses industries culturelles, la course au rendement… Avant de s’édulcorer quelque peu sous la houlette de Jürgen Habermas (deuxième génération) et son « éthique de la discussion », soluble dans la social-démocratie la plus tempérée. Avec Honneth, figure de proue d’une troisième génération francfortoise, et directeur de thèse de Rosa, on a pu croire à un retour aux ambitions transformatrices des origines, sa théorie de la reconnaissance remettant au premier plan la conflictualité sociale. Las, l’horizon revendiqué ne va pas plus loin que le retour à un « capitalisme organisé » (lire l’Humanité du 22 janvier 2015).

Contre la frénésie productiviste

Et voilà donc Rosa. Lui revendique ouvertement une « pensée anticapitaliste », dans la conclusion de son dernier livre, Résonance, sous-titré « Une sociologie de la relation au monde ».

De la critique de l’accélération à la recherche de résonance, le chemin est plus direct qu’il n’y paraît. L’accélération se définit par une « croissance quantitative par unité de temps », rappelle le philosophe et sociologue. Le problème n’est donc pas la vitesse en soi mais le fait que celle-ci nous soit imposée et nous emporte dans une frénésie productiviste. « Pour produire plus, dans la même unité de temps, il n’y a qu’une solution. À population égale, il faut aller plus vite », résume-t-il dans l’un des articles composant « Remède à l’accélération », le recueil publié par Philosophie magazine. La préoccupation de Rosa, au fond, c’est notre réduction à de purs supports de croissance et le développement, concomitant, de relations déshumanisées, instrumentales, vides de sens.

L’émancipation humaine suppose donc de cultiver, envers et contre tout, des rapports d’authentique réciprocité, ou « résonnants ». Ce qui suppose d’abord d’identifier les différents « axes de résonance » : horizontaux (les relations aux autres), verticaux (l’expérience de la nature, l’art, la religion) et diagonaux (croisant les deux précédents, comme c’est le cas, par exemple, avec le travail).

Cette démarche a le grand mérite d’interpeller chacun dans son positionnement à l’égard du cours actuel de la société, à rebours à la fois des postures victimaires et culpabilisantes, en reprenant simplement la discussion des sagesses antiques sur la « vie bonne ».

N’est-ce pas, en effet, de ce débat, moral au meilleur sens du terme, et ancré dans les expériences du quotidien, que peut naître l’envie du changement social ? Débat qu’un certain déterminisme marxiste a pu ignorer dramatiquement. La description de la résonance, et de tout ce qui peut y faire obstacle, a quelque chose de performatif : elle nous reconnecte à nos aspirations profondes, nous place en résonance d’abord avec nous-mêmes.

La « justice distributive »

Rosa, nouveau penseur du New Age ? Loin s’en faut. Il ne ménage pas ses coups, d’ailleurs, contre un certain discours de développement personnel enjoignant chacun à identifier et optimiser ses « ressources ». Pour lui, l’épanouissement individuel ne doit jamais être dissocié de la réflexion sur le « cadre socio-politique ». Mais inversement, celle-ci ne saurait occuper tout l’espace d’une théorie critique de la société. à suivre Hartmut Rosa, les tendances actuelles de la philosophie sociale et de la sociologie à se focaliser, respectivement, sur la « justice distributive » et l’accroissement (réel) des inégalités comptent aussi au nombre des effets de l’incapacité de nos sociétés à faire place à la question du bonheur. C’est l’échec à penser cet enjeu qui a conduit les sciences humaines à se rabattre sur le quantitatif. Alors, que faire, concrètement, pour favoriser la résonance ? La seule piste tangible avancée par Rosa est celle d’un revenu universel. L’argumentation formulée à l’appui n’est pas inaudible. « La garantie des ressources sans la contrainte de leur augmentation continuelle me semble une condition préalable à toute réorientation de la conduite de vie », écrit-il. Certes. Mais, outre les dilemmes non tranchés sur le financement d’une telle mesure, la réorientation de vie espérée n’a-t-elle pas plus de chance d’aboutir si la garantie des ressources découle d’une socialisation des moyens de production, par l’action consciente et délibérée des producteurs eux-mêmes ? C’était la voie esquissée par Marx.

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15 septembre 2018 6 15 /09 /septembre /2018 09:56

" Les arbres sont des créatures sociales et sociables ". L'écrivain américain Richard Powers fait des rois des végétaux les vrais héros de " L'Arbre-monde ", son nouveau roman. Ces arbres si importants dans l'imaginaire littéraire et, matière première du papier, dans l'économie de l'édition. Et pour cause : l'arbre porte en lui l'écriture dans le liber, pellicule végétale située entre le bois et l'écorce, et étymologie latine du mot " livre ". Propos recueillis par Florence Noiville pour Le Monde.

« L’Arbre-monde » de Richard Powers

Découvert en 1985 avec Trois fermiers s'en vont au bal (Cherche-Midi, 2004), Richard Powers est l'un des écrivains les  plus puissants de la scène littéraire américaine. Après des études de physique, il se lance en littérature, explorant les relations entre sciences (physique, génétique), technologies et art (la musique en particulier). Il reçoit en  2006 le National Book Award pour La  Chambre aux échos (Cherche-Midi, 2008). Dans son douzième roman, L'Arbre-monde, ses héros mesurent près de 100 mètres de hauteur et sont vieux de plusieurs siècles : ce sont les arbres autour desquels s'enroulent les destins de neuf personnes convergeant vers la Californie, où un séquoia géant est menacé de destruction. Un éco-roman dont l'auteur explique qu'il a profondément changé sa propre manière d'être au monde et ses liens avec les autres vivants, les " non-humains ".

Pour l'écriture de ce roman, vous vous êtes installé dans les Appalaches. E vous n'en êtes pas revenu. Vous vivez avec et parmi les arbres. Qu'est-ce qui vous frappe ?

J'ai été stupéfait de découvrir, pendant les six ans passés à faire des recherches pour ce roman, que 95  % à 98  % des forêts américaines avaient été abattues. Toutes les forêts de feuillus originelles ont disparu. J'avais lu qu'un des rares endroits où l'on peut encore trouver des vestiges de la forêt primaire est l’arrière-pays reculé des Great Smoky Mountains. Il y a trois ans – j'étais encore immergé dans l'écriture –, je suis allé les voir, dans le Tennessee. Je pensais savoir à quoi m'attendre. J'avais tort ! Au moment où j'ai pénétré dans la forêt primaire, j'ai compris à quoi ressemblaient les forêts de ce pays lorsque les Européens sont arrivés. A quoi elles ressemblaient il y a des milliers d'années, depuis la fin de l'ère glaciaire. Dans une forêt primaire, les sons, les odeurs, les sensations sont différentes. La biodiversité est d'une richesse qui saute aux yeux, même pour un néophyte en langage des arbres.

" L'Arbre-monde ", votre roman, suggère que ces derniers ont beaucoup à nous dire…

Tous, de l'aralie épineuse – la " canne du diable ", bizarrement tordue, aux énormes feuilles composées – à l'imposant tulipier – qui peut atteindre sept ou huit mètres de circonférence – ont beaucoup à nous apprendre. Exemple ? Un arbre isolé attaqué par des insectes est capable de diffuser des insecticides pour se défendre. L'arbre émet des signaux chimiques aéroportés pour prévenir ses congénères, qui peuvent ainsi se protéger. Ou pourrait dire que les arbres s'associent en un vaste système immunitaire partagé. Plus incroyable : ils peuvent être reliés par des filaments de champignon qui s'insinuent dans les cellules des racines et tissent une toile souterraine sur des kilomètres carrés. Ces réseaux fongiques s'apparentent à une immense économie solidaire qui unit même des espèces différentes. Les arbres partagent leur nourriture et leurs remèdes. Un sapin de Douglas géant peut renflouer un bouleau malade ou rabougri ! Les arbres sont des créatures bien plus sociales et sociables que nous ne l'imaginons. Il n'y a pas d'individu isolé dans une forêt.

Le fait que les arbres aient un " plan de développement ", comme vous dites dans la si belle histoire du châtaignier de l'Iowa, sur une échelle de temps considérable, ne rend-il pas les destins de vos personnages humains quasi dérisoires en comparaison ?

La vie humaine n'est en aucun cas dérisoire. Mais nous ne sommes pas l'unique centre de la création. S'il y a une dimension politique dans mon roman, c'est celle-là : il y a du sens en dehors de nous, humains. Et nous devons changer notre façon de l'appréhender. La fiction, qui fait directement appel aux affects, à l'identification et au besoin de récit, est une arme unique pour influer sur les cœurs et les esprits, comme les statistiques et l'argumentation peuvent rarement le faire.

L'idée que les arbres peuvent prendre soin les uns des autres est présente dans les mythes comme celui de Philémon et Baucis. Redécouvrons nous aujourd'hui ce que les Anciens savaient depuis longtemps ?

Quand j'ai dit à mon entourage que j'écrivais un roman où les arbres sont des personnages parmi d'autres, j'ai senti du scepticisme. Mais plus je mesurais les relations de dépendance entre arbres et humains, plus je me demandais pourquoi il existait si peu de livres de ce type. Puis j'ai pris conscience du fait qu'une grande part de la littérature place le non-humain au cœur de l'imaginaire (lire ci-contre). Depuis les mythes grecs et les  fables d'Ovide jusqu'à l'animisme dans la  tradition européenne du conte populaire, ou aux panthéismes des littératures indigènes, les arbres sont partout, représentés comme des créatures actives, avec des besoins et des desseins. Ce n'est qu'avec l'essor d'un humanisme individualiste et utilitariste en Occident que notre littérature a sombré dans l'obsession exclusive d'une psychologie intime qui n'assigne de sens qu'à l'individu, comme si les humains offraient la seule histoire possible. Peut-être nous sommes-nous persuadés d'avoir pris définitivement l'ascendant sur la nature. Que ce qui se joue entre humains et non-humains est désormais scellé en notre faveur. Pourtant, la nature revient nous hanter et la grande épopée de notre tentative de survie sur Terre se rejoue sur un mode urgent et tragique.

Après les incendies qui ont ravagé la Californie cet été, le président Donald Trump a déclaré qu'il faudrait abattre les arbres car, s'il y avait moins d'arbres, il y aurait moins d'incendies…

Cette déclaration grotesque mais dévastatrice me met en rage. En l'espace de vingt mois, cette administration a entrepris de démanteler l'essentiel d'une législation environnementale cruciale, conquise de haute lutte. Plus rien n'est en sécurité aux États-Unis, pas même nos parcs nationaux, dont certains sont déjà offerts en pâture à l'exploitation mercantile. Cette remarque ahurissante de Trump s'inscrit dans une vision paternaliste qui place les hommes au-dessus des femmes, les Blancs au-dessus des autres races, les Américains au-dessus des autres nations, et confère aux humains un pouvoir absolu sur tous les êtres vivants.

La domination de l'homme sur le non-humain n'est pas la solution. Comme le dit dans le roman ma petite bande d'activistes : le contrôle tue, l'union guérit. Si nous voulons continuer à vivre sur cette planète, nous devons œuvrer à rétablir les innombrables connexions qui nous lient au monde non humain. Encore une fois, pendant des millénaires, la littérature a fait de ces connexions une matière à récits. Les romanciers sérieux d'aujourd'hui doivent se remémorer ces récits et ces mythes, et entreprendre d'en inventer de nouveaux. Nous ne sommes pas seuls au monde. Il est grand temps de faire connaissance avec nos voisins et de revenir sur terre.

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 09:55

Pour l'économiste Daniel Cohen, le numérique donne aux consommateurs les moyens de " s'autœxploiter ". Propos recueillis par Elise Barthet, et Philippe Escande pour Le Monde le 10 septembre 2018. Ecouter aussi Comment conjuguer économie libérale et urgence environnementale ? et lire Pour un service public des données.

Daniel Cohen est directeur du département d'économie de l'Ecole normale supérieure et membre fondateur de l'Ecole d'économie de Paris. Il est aussi membre du conseil de surveillance du Monde. M. Cohen vient de publier Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d'une mutation qui inquiète (Albin Michel, 230 pages, 19 euros). Il explique pourquoi la croissance s'est envolée dans nos sociétés avancées et pourquoi elle pourrait revenir dans la civilisation numérique qui s'annonce.

Daniel Cohen est directeur du département d'économie de l'Ecole normale supérieure et membre fondateur de l'Ecole d'économie de Paris. Il est aussi membre du conseil de surveillance du Monde. M. Cohen vient de publier Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d'une mutation qui inquiète (Albin Michel, 230 pages, 19 euros). Il explique pourquoi la croissance s'est envolée dans nos sociétés avancées et pourquoi elle pourrait revenir dans la civilisation numérique qui s'annonce.

Dans votre livre, vous revenez sur les cinquante dernières années en analysant l'évolution des idées, des cultures, des comportements et des technologies qui nous ont fait basculer dans une nouvelle ère. Quelle place l'économie tient-elle dans cette mutation ?

Elle en est le fil conducteur. L'errance politique et sociale des cinquante dernières années tient à un facteur décisif : l'effondrement de la société industrielle, et l'immense difficulté où l'on s'est trouvé de comprendre ce qui était en train de la remplacer. La gauche, dans les années 1960, a rêvé d'une sortie du capitalisme. La droite, avec la révolution conservatrice, prônait un retour aux valeurs morales du travail et de l'effort. Toutes les deux se sont trompées. Le capitalisme n'est pas mort, et il n'est pas devenu moral…

Le titre Il faut dire que les temps ont changé est ironique. Un pacte faustien avait été signé durant la société industrielle qui consistait à faire accepter aux gens, au nom de la croissance, une déshumanisation du travail, illustrée par le taylorisme et la chaîne de production. Or, ce pacte-là, nous sommes en train de le signer à nouveau, dans la société algorithmique qui s'annonce, pour renouer avec la croissance perdue. Au travail à la chaîne et à la consommation de masse, on est en train de substituer un nouveau système tout aussi déshumanisant, celui qui nous installe derrière nos tablettes et nos ordinateurs, au bureau et chez soi. Le livre est une réflexion sur ce nouveau modèle de croissance.

Mais pourquoi la croissance manque-t-elle aujourd'hui ?

Parce que nous sommes parvenus à ce que Jean Fourastié avait prévu dès 1948 dans Le Grand Espoir du XXe siècle : une société de services. L'objet qu'elle manipule n'est plus la terre ou la matière, mais l'homme lui-même. Et comme Fourastié l'avait parfaitement anticipé, une telle société a, par nature, beaucoup de mal à générer de la croissance. Si le bien que je produis est un service aux personnes âgées, aux malades, aux enfants que j'éduque, alors la croissance bute sur la finitude du temps que je peux leur consacrer.

Pour en dégager, nous nous sommes lancés dans la chasse aux temps morts, à ce que l'économiste Philippe Askenazy appelle un nouveau stakhanovisme. Dans les années 1980, puis 1990, la reprise en main des entreprises par les actionnaires et la financiarisation de l'économie ont été à l'origine de cette nouvelle ère. Uber en est finalement l'expression parfaite. C'est toujours un chauffeur et une voiture pour aller d'un point A à un point B, mais avec un logiciel qui optimise les temps morts et organise la sortie du salariat de ses employés. Mais une fois rogné tous les temps morts, que faire ? Presser le citron et travailler toujours plus ?

Vous dites que vous vous êtes trompé sur l'interprétation du phénomène…

En effet. Fourastié croyait que le développement d'une société de services entraînerait une revalorisation du travail de l'infirmière, de l'instituteur, du restaurateur, de tous ceux dont le métier est d'être tourné vers l'homme. Développant cette idée, j'ai écrit, dans mon livre Trois leçons sur la société post-industrielle, que la valeur se créerait dans le face-à-face du prestataire avec le client. Dix ans plus tard, je constate que c'est exactement le contraire qui s'est passé. Le numérique capte la richesse et c'est le service de proximité qui tend vers la gratuité. Netflix détourne les spectateurs des salles de cinéma et les fournit en ligne.

Pour vous, la réponse est pourtant dans le numérique et les gains de productivité qu'il apporte. Pour l'instant, on ne les voit pas beaucoup…

La limite de la croissance dans une société de services, c'est l'absence de ce que les économistes appellent des économies d'échelle. Je m'occupe d'une personne à la fois, ou en tout cas d'un nombre limité d'entre elles, comme un comédien dans un théâtre. Pour toucher un nombre démultiplié de spectateurs, il faut le cinéma et la télévision. La révolution numérique engage la même transformation pour la société de services dans son ensemble.

Le développement de l'intelligence artificielle va favoriser ces économies d'échelle. L'une des plus belles illustrations de cela apparaît dans le film Her. Le héros tombe amoureux d'un logiciel qui a la voix de Scarlett Johansson. Il l'aime parce qu'elle sait tout de lui et sait répondre à ses désirs. Quand le corps devient nécessaire, elle recrute une femme " réelle " pour lui faire l'amour, pour un temps limité. Et puis, un jour, il découvre qu'elle est amoureuse de milliers de types comme lui… C'est ce que l'économiste appelle des rendements d'échelle ! Ils ont un prix : une profonde déshumanisation de la société.

N'est-ce pas aussi parce que le consommateur fait le travail à la place d'autres humains, ce qui, à terme, menace tous les emplois ?

Oui, nous faisons gratuitement nombre de tâches qui étaient autrefois salariées. Mais attention, ce n'est pas vraiment le consommateur qui a remplacé le guichetier de la gare, mais le logiciel qui lui permet de le faire. Le numérique donne aux consommateurs les moyens de s'autœxploiter…

Faut-il en conclure que les robots et l'intelligence artificielle vont détruire le travail rémunéré ? Force est de constater que tout le monde s'est trompé dans ce domaine depuis le début du XIXe  siècle avec les luddites qui cassaient leurs machines, ou l'économiste Jean de Sismondi qui craignait que " le roi, en tournant constamment une manivelle, fasse produire par des automates tout l'ouvrage de l'Angleterre ". Les pessimistes ont eu tort, mais les optimistes aussi en sous-estimant constamment les progrès de la machine. Il y a dix ans, personne ne pensait qu'un logiciel serait capable de conduire une voiture.

Quel impact cela pourrait-il avoir sur la structure de l'emploi ?

Nous sommes face à deux scénarios dont un seul est rassurant. Le premier est celui d'une société profondément inégalitaire où la valeur est captée tout en haut, dans les entreprises qui bénéficient d'économies d'échelle massives, comme Google, Facebook ou Amazon. La richesse créée se concentre au sommet. Les Bill Gates et autres auront toujours autour d'eux des médecins, des coachs, des avocats très bien payés. Mais plus on s'éloigne du centre, plus la richesse percole difficilement, vers des emplois raréfiés et mal payés.

Un autre scénario est possible, qui verra surgir, comme ce fut souvent le cas dans l'histoire, des complémentarités inédites entre les technologies et le travail humain. Par exemple, les infirmiers ou les éducateurs qui pourront offrir un bien meilleur service avec les nouveaux outils de l'intelligence artificielle. L'enjeu est de faire émerger une nouvelle classe moyenne avec des personnes qui ne seront pas forcément les plus qualifiées. Je crois ce scénario possible, mais il ne viendra pas tout seul. Il faut s'en donner les moyens. Il faut que les écoles et les hôpitaux puissent développer des instruments qui leur permettent d'offrir des services nouveaux utilisant les savoirs et la présence de leur personnel.

La présidence Macron s'engage-t-elle dans cette voie ?

Pour l'instant, j'ai l'impression qu'il veut surtout revaloriser le travail à la façon de Sarkozy, " travailler plus pour gagner plus ". C'est un discours profondément daté. Comme dans les années 1980, la seule solution serait le néostakhanovisme, la lutte contre les temps morts ? Le gouvernement veut revaloriser le travail, mais quel travail ?

Nous sommes à un moment où s'instaurent de nouveaux rapports entre l'homme et la technique. Il faut retrouver de la respiration, comprendre pourquoi nos sociétés ne semblent pas plus heureuses qu'il y a cinquante ans, alors que le revenu par tête a doublé depuis 1968. On ne peut pas se contenter des vieilles recettes de Reagan et Thatcher. La désocialisation des heures supplémentaires coûtera 3 milliards d'euros et n'aura pas d'impact sur l'emploi alors que le budget de l'enseignement supérieur est de 13  milliards d'euros et aurait grand besoin de ressources nouvelles. Les nouvelles générations doivent pouvoir s'approprier à leur profit les technologies nouvelles, mais sans les subir, en disposant à leur égard d'une distance critique qui n'en fasse pas les esclaves.

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 09:27

Vent d'ouest - un court métrage inédit, attribué à Jean-Luc Godard, sur la ZAD  de Notre-Dame des Landes et l’état du monde, réalisé pour l’ouverture du festival de Cannes.

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9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 13:27
Libérer l’architecture au sein du paysage

L’architecture de Junya Ishigami m’a touché.                                                       Si la Fondation Cartier lui consacre sa toute première exposition monographique dédiée à un architecte, « Freeing architecture », ce n'est pas pour rien : lauréat du prestigieux Lion d’or à la Biennale d’architecture de Venise en 2010, Junya Ishigami (né en 1974 au Japon) est un créateur hors normes, passionné par les dialogues entre les bâtiments et la nature. Il brouille les frontières entre l'intérieur et l'extérieur de ses bâtiments. Apaisées, flottantes, légères, ses constructions sont à l'image de ses rêves d'une architecture décloisonnée, ouverte, en contact avec le paysage. 

Junya Ishigami observe la nature

Junya Ishigami observe la nature

« J’aime penser l’architecture librement, avoir une vision la plus souple, la plus ouverte, la plus subtile possible, pour dépasser les idées reçues sur l’architecture. Peut-être pourrions-nous mettre de côté les généralités sur la discipline (les pratiques, les catégories et les styles communs) afin de la reconsidérer complètement, comme si nous construisions des bâtiments dans un monde où il n’existait aucun concept architectural. » Voilà en somme la philosophie de Junya Ishigami qui, à 43 ans, milite pour « libérer l’architecture », titre de cette exposition monographique présentée à la Fondation Cartier. Formé à bonne école durant quatre années chez Sanaa, le Japonais s’est fixé pour seule règle de ne pas en avoir.

Libérer l’architecture au sein du paysage
Libérer l’architecture au sein du paysage

En 2004, il ouvre son agence à Tokyo avec un objectif : faire de ses rêves une réalité. Partant du principe que rien n’est impossible, il réveille une discipline trop souvent engoncée dans ses idées préconçues, ses codes et ses dogmes. La question de la forme ou de l’esthétique est hors sujet, voire obsolète pour Junya Ishigami, qui souhaite « anticiper un futur où se matérialiseront de nouveaux rôles et conditions pour l’architecture, jamais imaginés jusque-là ».

Libérer l’architecture au sein du paysage
Libérer l’architecture au sein du paysage

Parler d’architecture au grand public tout en ravissant les spécialistes est toujours une gageure. « Freeing architecture » y parvient avec une aisance surprenante. Et si parfois les textes frôlent les poncifs, c’est pour mieux réussir là où les expositions d’architecture échouent très souvent : laisser la place à l’imaginaire. L’apparente simplicité des propositions de Junya Ishigami cache une étonnante complexité, notamment en termes de mise en œuvre, qui s’interdit d’être démonstrative. Cette rétrospective dissèque la genèse de ses réalisations, racontant comment un collage d’illustrations d’enfants est devenu le motif d’une toiture à Shandong (Chine) ou comment il a imaginé une maison-restaurant en béton semblable à un rocher pour un chef cuisinier à Yamaguchi (Japon). 

Maison-restaurant en béton creusée dans la terre.

Maison-restaurant en béton creusée dans la terre.

 Maquette d'un bâtiment flottant, à la place d'une île artificielle.

Maquette d'un bâtiment flottant, à la place d'une île artificielle.

C’est par des maquettes réalisées pour l’occasion que Junya Ishigami nous transporte dans son univers onirique. Regroupés par affinités, une vingtaine de projets, réalisés ou en cours, témoignent de sa capacité à faire bouger les lignes. La relation avec la nature, si chère à l’architecture japonaise, s’en trouve renouvelée par une approche offensive : les mégalithes deviennent structures (huit villas à Dali, Chine), une faille rocheuse est creusée (chapelle à Shandong, Chine), les arbres sont déplacés (jardin à Tochigi, Japon), un lac est créé (centre culturel à Rizhao, Chine). Grand admirateur de Jean Nouvel, l’architecte japonais ne pouvait rêver mieux qu’exposer son travail à la Fondation Cartier, inauguré par notre star française en 1994 sur le boulevard Raspail à Paris. Une exposition d'une très grande qualité à ne pas manquer, et une illustration magistrale de ce que peut être une architecture libérée. Du 30 mars au 10 juin 2018, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, boulevard Raspail, 75014 Paris.

Libérer l’architecture au sein du paysage
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28 janvier 2018 7 28 /01 /janvier /2018 09:05

Alors que le slogan " L'imagination au pouvoir " est devenu un mantra d'entreprise, il faut, selon l'universitaire, refuser la fausse alternative entre révolution néolibérale et conservatisme social. Le 25 janvier 2018 par Judith Revel.

Les Français n'ont pas toujours bonne mémoire, mais certaines formules survivent à l'effacement des événements auxquels elles sont liées. C'est le cas de " l'imagination au pouvoir ", énoncé drapeau de 1968. Déclaration de guerre aussi : une guerre de mots et d'images, de gestes et de pratiques, de cheveux soudainement longs, de désirs libérés, d'indignation devant l'injustifiable, d'espoirs joyeux, d'envie de liberté et de justice. Une guerre qui avait en haine la vraie guerre (le Vietnam – mais le souvenir de la seconde guerre mondiale n'était pas si lointain, et celle d'Algérie venait à peine de se terminer) et qui s'opposait à toutes les formes d'autorité : celle des parents sur les enfants, des hommes sur les femmes, du premier monde sur le second et le troisième, de la bourgeoisie sur la classe ouvrière, de la culture " haute " sur les formes d'expression populaire, de l'Eglise sur les mœurs, de l'Etat sur les citoyens, de l'université sur les savoirs, de la famille sur les choix personnels.

Une partie de la jeunesse se dressait contre une génération qui avait permis Vichy puis la défense sanglante d'un monde -colonial qui avait tourné à la guerre civile et dont la France sortait à peine. Changeons le monde, envahissons les rues et les places – nous, hommes et femmes de bonne volonté, ouvriers et étudiants, -immigrés et Français, qui n'avons pas- -demandé à hériter de ce dont se sont rendus responsables ceux qui nous ont précédés. Il s'agissait d'expérimenter de nouvelles manières d'être ensemble, de nouveaux modes de vie.

On réduit souvent les événements de Mai à une révolution hédoniste et libertaire, sexuelle et artistique, apanage de quelques milliers d'étudiants parisiens privilégiés ; on y voit les prémices de cet individualisme libéral qui est aujourd'hui notre lot, chacun voulant faire valoir ses propres désirs, son propre plaisir, ici, tout de suite, au détriment de tous les autres. Rien n'est plus faux : jamais 1968, avec sa soif d'expérimentations antiautoritaires, sa volonté de destituer tous les pouvoirs et de n'en prendre aucun, sa joyeuse envie d'inaugurer le monde, n'a perdu de vue que transformer le réel ne pouvait se faire qu'ensemble – à travers des expérimentations qui, sans exiger des différences qu'elles se conforment à un modèle unique, les laisseraient au contraire libres d'être ce qu'elles étaient. Il fallait créer une société où les différences cohabiteraient sans qu'aucune ne soit jamais considérée comme supérieure à une autre. " L'imagination au pouvoir " : le refus du pouvoir, l'envie d'un monde commun constitué de différences précieuses et riches, la guerre aux autoritarismes, aux égoïsmes et aux traditionalismes de tout poil.

Faut-il attendre la catastrophe ?

Aujourd'hui, le malaise ne naît pas de l'effacement de la mémoire, mais du constat que les mêmes mots qui avaient incarné l'espoir de 1968 – révolution, imagination, transformation – sont devenus le vocabulaire d'un néolibéralisme avide de disciplinariser les vies pour rendre les individus plus productifs et plus gouvernables. La sidération consiste en cela : l'imagination est le maître mot d'une mélasse idéologique qui voudrait que nous soyons d'autant plus dociles que nous sommes utiles, et vice versa. Or notre utilité productive, aujourd'hui, c'est notre faculté d'inventer. Mantra d'entreprise, " l'imagination au pouvoir " est une injonction à se transformer en permanence soi-même, à être plus créatif, plus innovant : il s'agit de dépayser le consommateur avide de nouveautés, d'écraser la concurrence par l'innovation, de capturer l'imagination sociale et de la breveter (c'est-à-dire de la privatiser), pour nourrir la course éperdue à la valorisation économique. " Sois inventif ou crève ", nouvelle formule magique de la sélection naturelle à l'époque du néolibéralisme.

La guerre de chacun contre tous est aujourd'hui une guerre d'imagination : c'est à qui sera le plus étonnant, rapide, inattendu, étrange, paradoxal. La marque même de notre assujettissement est cette obligation du transformisme, le culte de notre propre individualité, ce capital humain que nous sommes devenus et qui nous arrache au fourmillement joyeux et partagé de la socialisation et du partage.

Refuser les transformations néolibérales de la société ? C'est être attaché à des privilèges. Lutter contre l'institutionnalisation de nouvelles injustices ? C'est appartenir au passé. Dénoncer le " détricotage " des grands acquis sociaux ? C'est ne pas être " contemporain ". " Révolution " est aujourd'hui le mot favori de ceux qui réalisent la mise en pièces méthodique de nos vies sous prétexte qu'il faut accompagner le mouvement de l'histoire : une histoire dont ils présentent la (fausse) nécessité comme allant de soi, et dont ils disent être les auteurs exclusifs. Cette histoire n'est pourtant pas la seule, et leur usage de l'imagination n'est pas le nôtre.

Il est urgent et nécessaire à présent de se réapproprier l'imagination et la révolution : elles ne sont pas ce que vous en faites. Notre imagination consiste à dire, pour commencer : je refuse la fausse alternative entre révolution néolibérale et conservatisme social. Le tour de passe-passe qui consiste à inverser les pôles (le néolibéralisme comme facteur irréfutable de progrès ; la critique du néolibéralisme comme frein à la modernité) est obscène. Là où tout est tombé par terre, il faut inventer.

Faut-il la catastrophe pour voir fonctionner à nouveau à l'endroit l'imaginaire du changement ? Pas de réponse à cela – c'est là que commence, sans doute, la responsabilité politique. Libre à nous d'attendre la catastrophe. Libre à nous aussi de décider que l'attente du pire n'est pas bonne conseillère, parce que l'indignation n'attend pas, que l'imagination frémit en chacun de nous et serpente dans la totalité des rapports sociaux : nous voulons tenter d'inventer autre chose. Non pas en dépit du monde (nous ne voulons pas être utopistes), ou sur ses ruines (nous ne voulons pas être catastrophistes), mais dans et contre ce qu'il est.

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23 novembre 2017 4 23 /11 /novembre /2017 11:48

En 2017, allons-nous dire enfin stop aux violences contre les femmes ? Rendez-vous samedi 25 novembre, 14h30, Place de la République à Paris, défilé jusqu’à Bastille. Cf. http://www.collectifdroitsdesfemmes.org/. Lire aussi Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et Un 8 mars revendicatif pour l'égalité salariale.

Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Le 25 novembre, journée internationale pour l'élimination des violences contre les femmes, arrive cette année dans une actualité brûlante. Deux semaines après que le viol d'une enfant de 11 ans ait été requalifié "d'atteinte sexuelle" par le parquet, des centaines de milliers de femmes victimes de harcèlement et d'agressions sexuelles se mobilisent pour dénoncer publiquement leurs agresseurs, connus ou non, avec les hashtags #BalanceTonPorc et #MoiAussi. Le mouvement est mondial.

Certains semblent découvrir le sujet et s'étonnent du nombre de victimes. Pourtant, les violences patriarcales contre les femmes ne sont pas des faits nouveaux. En France, les chiffres n'évoluent quasiment pas d'une année sur l'autre. Mais dans les commissariats, les plaintes ont augmenté de 30%. Enfin, le monde semble se rendre compte que les femmes victimes d’agresseurs ne sont pas une série de cas isolés mais bien le reflet d’un problème de société massif, généralisé, systémique, que l’on nomme domination patriarcale. Les chiffres, qui n’évoluent pas ou peu au fil des ans, parlent d’eux-mêmes :

  • 1 femme est assassinée tous les 3 jours par son conjoint ou ex
  • 62 000 femmes de 20 à 69 ans sont victimes de viols ou tentatives de viols chaque année (et au moins le double de filles mineures)
  • Plus de 550 000 femmes sont victimes d’agressions sexuelles (autres que viols) par an
  • 80% des femmes estiment être régulièrement confrontées à des attitudes ou décisions sexistes dans leur cadre professionnel.
Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Les violences patricarcales prennent de très nombreuses formes : publicités sexistes et dégradantes, insultes, harcèlement dans la rue, cyberharcèlement, harcèlement sexuel au travail, lesbophobie, coups, agressions sexuelles, prostitution et traite, pornographie, mutilations sexuelles, mariages forcés, viols, violences conjugales, violences psychologiques, administratives et économiques, violences contre les femmes en situation de handicap, de vulnérabilité économique, femmes migrantes étrangères souvent victimes de double violence.

Ces violences sont universelles, et touchent toutes les femmes. Elles ont lieu partout dans le monde et sont le fait d'hommes de toutes origines, de tous milieux, de tous pays. Elles ne sont pas seulement le fait de "pauvres", "d'étrangers" ou d'hommes issus de "quartiers difficiles", comme on voudrait souvent nous le faire croire afin d'instrumentaliser la parole féministe à des fins racistes, ou pour stigmatiser les milieux populaires.

Malgré l'action des associations féministes et les témoignages de femmes victimes, la tolérance de la société face à ces violences reste très forte, et l'impunité des agresseurs reste la règle : 1% de violeurs seulement est condamné en France.

Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Il est temps que la société prenne la mesure des violences subies par les femmes du fait du système patriarcal et pour le maintenir. Arrêter les violences ne peut se faire sans un changement global des rapports entre les femmes et les hommes. Cela suppose une volonté de mener une politique publique contre les violences faites aux femmes, de grande ampleur. Cela exige un budget conséquent alloué au secrétariat d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes. Les subventions aux associations, qui remplissent des missions de service public, doivent être pérennisées et augmentées. Leurs emplois doivent pouvoir être conservés car elles pâtissent en premier lieu de la suppression des contrats aidés.

Nous demandons une loi-cadre contre les violences et le sexisme, qui inclut :

  • l'application des lois existantes, le renforcement de l'arsenal juridique, la fin de l'impunité et la protection des victimes ;
  • dès le plus jeune âge la prévention et l'éducation à l'égalité, au respect et à la vie affective et sexuelle ;

la formation des professionnel.le.s aux violences sexuelles et sexistes.

Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre

Le 25 novembre, femmes et hommes, manifestons pour enfin en finir avec les violences patriarcales contre les femmes !

Premier.e.s signataires :

Collectif National pour les Droits des Femmes, Acort Groupe Femmes de Turquie, Alternative Libertaire, Amicale du Nid, APEL-Egalité, Assemblée des Femmes, Association Nationale des Etudes Féministes, les Chiennes de Garde, Collectif 13 Droits des femmes, Collectif 20è/Tenon pour l'IVG, Collectif Féministe contre le Viol, Collectif pour le Respect de la Personne, Coordination Lesbienne en France, CQFD Fierté Lesbienne, Ensemble !, Europe Écologie Les Verts, Féministes Insoumis.es, Femen, Femmes Egalité, Femmes libres sur Radio libertaire, Femmes migrantes debout, Femmes solidaires, Festival Femmes en résistance, Fédération Syndicale Unitaire, Ligue des Femmes Iraniennes pour la Démocratie, Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, Maison des Femmes de Paris, Maison des Femmes Thérèse Clerc à Montreuil, Marche Mondiale des Femmes Paris Ile de France, Mouvement du Nid, NPA, Parti Communiste Français, Parti Communiste des Ouvriers de France, Planning Familial, Rajfire, Réseau Féministe Ruptures, SKB (Turquie), Union Syndicale Solidaires.

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