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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 10:43

Jeudi 3 septembre 2020, l’Affaire du siècle a déposé devant le Tribunal Administratif de Paris son “mémoire en réplique”, c’est-à-dire la réponse aux arguments que l’État avait présenté en juin dernier. Par l’Affaire du siècle le 5 septembre 2020. Lire aussi Réchauffement climatique : l’État français plaide non coupable et Des ONG attaquent la France en justice pour inaction climatique.

L’Affaire du Siècle répond aux arguments de l’État

Alors que l’État a mis près de 16 mois pour répondre à l’Affaire du Siècle, notre équipe juridique a travaillé sans relâche cet été pour produire notre mémoire en quelques semaines.

Plus de 40 pages dans lesquelles nous revenons en détail sur les arguments de l’État pour tenter d’échapper à ses responsabilités face à la crise climatique :

🙉 Dire au juge ce que l’État ne veut pas entendre

Alors que l’État reporte la responsabilité des changements climatiques sur les autres pays, les entreprises et chacun-e d’entre nous, nous rappelons le rôle essentiel qui lui revient. Car c’est bien l’État qui manque à son rôle de régulateur pour limiter, et si possible, éliminer les dangers liés aux changements climatiques. C’est à lui que revient le pouvoir de mettre en place une véritable transition écologique et sociale. C’est bien parce qu’il se dérobe à son devoir que nous l’attaquons en justice.

Nous rappelons aussi que la justice a déjà condamné l’État dans des affaires où il n’était pas l’unique responsable. Ça a ainsi été le cas dans les affaires de l’amiante, en 2004, des algues vertes en 2014, du Médiator en 2016… Non, la France ne peut pas à elle seule lutter contre les dérèglements climatiques, mais oui, elle doit faire sa part et tenir ses engagements !

Enfin, nous démontrons qu’en ne respectant pas ses objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre, d’efficacité énergétique ou encore d’énergies renouvelables, il a lui-même directement contribué à la crise climatique : entre 2015 et 2019, la France a émis environ 89 millions de tonnes de CO2 équivalent en trop, par rapport à ses objectifs l’équivalent de deux mois et demi d’émissions du pays tout entier (au rythme d’avant le confinement).

🙊 Rappeler au Tribunal ce que l’État a “oublié” de dire

Nous soulignons également les nombreux points de notre requête auxquels l’État s’est abstenu de répondre, sans contester, donc, les manquements mis en évidence par l’Affaire du Siècle :

  • L’objectif de réduire de 20% les émissions de GES d’ici à 2020, pour les ramener aux niveaux de 1990 n’est pas respecté ;
  • La part du fret ferroviaire s’est effondrée, contrairement à ce que prévoyait la loi Grenelle I ;
  • La rénovation énergétique des bâtiments a pris un retard monumental : alors que l’État aurait dû rénover 670 000 passoires thermiques par an, il est à 33 000 par an en moyenne, soit à peine 5% du rythme nécessaire !
  • La surface agricole en bio, qui devrait représenter 20% de la surface agricole utile en 2020 se situe aujourd’hui autour de… 8%
  • etc…

🙈 Exposer ce que l’État ne veut pas voir

Pour essayer de se défendre, l’État listait des lois et des mesures prises récemment. Nous lui rappelons que quantité ne vaut pas qualité. Comme l’expliquent nos avocats, “le nombre de textes importe peu, dès lors que l’État persiste à ne pas s’assurer de l’efficacité des mesures qu’il adopte pour lutter contre le changement climatique.” Ce ne sont pas des lois que l’État ne respecte pas qui assureront la protection de nos droits humains et du droit de chacune et chacun d’entre nous à vivre dans un système climatique soutenable, mais bien des actions concrètes et efficaces !

Mémoire en réplique de l'Affaire du siècle, 3 septembre 2020

Les Témoins du Climat devant le juge

Mais, depuis son lancement, l’Affaire du Siècle est bien plus qu’un dossier juridique. C’est également une mobilisation citoyenne immense. C’est pour cela qu’il était essentiel pour nous de montrer au Tribunal que nous sommes toutes et tous touchées dans notre quotidien par l’inaction climatique de l’État.
100 témoignages, issus de notre cartographie collective des impacts des changements climatiques, font donc désormais partie du dossier.

Le 6 septembre 2017, ma vie a été complètement bouleversée par l’ouragan Irma, qui a dévasté l’île de Saint-Martin, où j’habite : 95 % des bâtiments de l’île détruits. Aujourd’hui, je vis toujours dans une maison en chantier, nous n’avons pas repris une vie normale.
Magali, 49 ans.

Je suis guide de haute montagne, je vois au quotidien l’impact des changements climatiques, qui rendent la pratique de l’alpinisme, et donc mon activité professionnelle de plus en plus risquée. Rien que cet été, plusieurs accidents mortels ont eu lieu, en lien avec les fortes chaleurs.
Pol, 41 ans.

Je frémis à l’idée d’imaginer l’avenir. C’est une pensée qui me stresse au quotidien. Je ressens une forte impression de rouleau compresseur que rien n’arrête. Mon compagnon et moi même sommes très pessimistes et angoissés par l’avenir, au point que notre désir d’enfant est impacté. Je suis tiraillée par mon envie réelle de fonder une famille et la conscience de la crise climatique dans laquelle nous sommes.
Sidonie, 32 ans.

🌍 Découvrez tous les témoignages sur la carte #TémoinDuClimat

L’Affaire du Siècle jugée d’ici la fin de l’année ?

Dans les prochaines semaines, l’État devrait de nouveau avoir la possibilité d’ajouter des arguments au dossier, puis le/la juge décidera de la clôture de l’instruction et fixera une date d’audience, probablement avant la fin de l’année. La décision devrait être rendue deux semaines plus tard.

Cette décision, historique pour la lutte contre les changements climatiques, devrait avoir lieu avant la fin de l’année. Nous approchons donc d’une étape cruciale pour l’Affaire du Siècle et pour la justice climatique. C’est grâce à votre soutien sans pareil, que nous sommes désormais si près du but. Partout à travers le monde, la justice se révèle un levier puissant pour contraindre les États à agir pour protéger le peuple. Ensemble, nous pouvons changer l’avenir !

Si vous ne l'avez pas fait, signez la pétition

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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 14:50

Sols sans vie, manque de pluie, ruisseaux à sec, arbres dépérissants, attaques de ravageurs, canicules répétées : année après année, une sécheresse récurrente attaque nos forêts. Pourtant, en France comme en Europe, l’exploitation des forêts grandit et s’industrialise à grande vitesse, soumise à la logique productiviste qui a ravagé l’agriculture. D’après les revues Nature, Science of The Total Environment et Perrine Mouterde pour le Monde. Lire aussi Face aux méga-feux, la forêt, un commun à préserver, La Forêt passe à l'attaque ! et Les forêts françaises ne sont pas à vendre !

Un jeune hêtre mort qui a subi la sécheresse et le manque d’eau, en forêt de Compiègne (Oise), le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Un jeune hêtre mort qui a subi la sécheresse et le manque d’eau, en forêt de Compiègne (Oise), le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Les deux tiers de la forêt de Compiègne sont en situation de crise sanitaire

Ici, ce sont des trouées dans la canopée. Les arbres, pourtant dans la force de l’âge, ont perdu leurs feuilles les plus hautes, laissant passer la lumière. Là, c’est un morceau d’écorce qui se décolle tel un sparadrap usé. Un peu plus loin encore, c’est un hêtre au houppier dégarni et aux feuilles plus petites qu’à la normale. A ses pieds, des jeunes arbres dépérissent déjà.

Il y a une dizaine d’années, ce secteur de la forêt de Compiègne (Oise), l’une des plus vastes du pays, était encore en parfaite santé. Certains arbres avaient été coupés pour favoriser le développement des semis naturels. « Cette parcelle devait être régénérée mais, aujourd’hui, nous ne sommes pas sûrs que ça marche », constate Bertrand Wimmers, le directeur de l’agence de Picardie de l’Office national des forêts (ONF).

Avec son sol sableux qui ne retient pas l’eau, cette forêt, qui fut le terrain de chasse des rois de France, est particulièrement affectée par les sécheresses. Mais la plupart des territoires sont touchés, à des degrés divers. A Brive, en Corrèze, c’est un cèdre du Liban de plus de 100 ans qui a dû être abattu en juillet. A Pierrelaye-Bessancourt dans le Val-d’Oise, où une nouvelle forêt de 1 350 hectares doit voir le jour, les jeunes plants ont été tués en quelques jours. Des frênes ou des bouleaux qui perdent leurs feuilles, des pins sylvestres qui rougissent…

« Il est impossible de quantifier précisément l’impact de cette sécheresse, précise Fabien Caroulle, adjoint du chef du département de la santé des forêts (DSF) du ministère de l’agriculture. Certains arbres dépérissants sont disséminés dans un massif, des espèces comme le hêtre réagissent rapidement au manque d’eau, d’autres réagiront des années plus tard, d’autres encore peuvent dépérir puis repartir… Mais nous sommes dans une situation où les difficultés s’accumulent. »

Prélèvement par l’ONF d’échantillons afin de voir l’évolution de la composition du sol, dans la forêt de Compiègne (Oise), le 2 septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Prélèvement par l’ONF d’échantillons afin de voir l’évolution de la composition du sol, dans la forêt de Compiègne (Oise), le 2 septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Embolie vasculaire

Si le mois de juillet a été le plus sec depuis 1959 et le plus chaud de l’histoire, il survient dans un contexte de sécheresses estivales répétées depuis 2015, avec des épisodes « particulièrement sévères depuis 2018 », selon le DSF.

« L’arbre est un peu comme un boxeur, estime Xavier Pesme, directeur général adjoint du Centre national de la propriété forestière. Il tient debout au premier coup, au deuxième, au troisième… Puis vient le coup de trop et il s’écroule. » « Les données sur les effets cumulatifs sont complexes mais on peut penser qu’un arbre affaibli par une sécheresse aura plus de mal à se remettre d’un nouvel épisode extrême », abonde Sylvain Delzon, biologiste écologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

En période de sécheresse, l’arbre ferme ses pores – appelés stomates – pour limiter ses pertes d’eau. Comme chez les hommes, la transpiration permet de réguler la température des organes. L’arrêt de celle-ci peut conduire, à un certain point, à un échauffement des feuilles, qui vont jaunir et tomber. Lorsque le manque d’eau se prolonge et que le phénomène de succion, qui permet d’aspirer l’eau du sol, devient trop intense, des bulles d’air peuvent apparaître dans la colonne d’eau. Comme dans une paille bouchée, plus rien ne circule : une embolie vasculaire conduit alors à la mort de l’organe (branche, feuille…), voire à celle de l’arbre si elle se généralise.

Dans un espace victime de la sécheresse, le feuillage des hêtres est clairsemé, dans la forêt de Compiègne (Oise), le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Dans un espace victime de la sécheresse, le feuillage des hêtres est clairsemé, dans la forêt de Compiègne (Oise), le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Les sécheresses n’agissent pas seulement sur les arbres, mais aussi sur tout un écosystème. « La mortalité d’une essence peut avoir des effets en cascade sur la faune et la flore qui lui sont inféodées, explique le ministère de l’agriculture et de l’alimentation. La fructification et la qualité des graines peuvent aussi être impactées, ce qui peut être un problème pour renouveler naturellement la forêt à partir des arbres en place. »

Attaque de parasites

Autre effet collatéral, les arbres affaiblis deviennent une proie de choix pour les ravageurs. Les conséquences peuvent être dramatiques : depuis 2018, les épicéas, plantés après la seconde guerre mondiale en plein effort de reconstruction, sont attaqués par les scolytes. En trois ans, ce parasite extrêmement coriace a détruit 9 millions de m3 de bois dans les régions Grand-Est et Bourgogne-Franche-Comté.

A Compiègne, ce sont les hannetons qui détruisent les racines des feuillus. « Le soleil les tue par en haut et les insectes par en bas », déplore Guillaume Declochez, adjoint au responsable de l’unité de Compiègne pour l’ONF. Aujourd’hui, les deux tiers de la forêt où il se promenait déjà enfant sont en état de crise sanitaire.

Des morceaux d’écorces se décollent d’un hêtre dans la forêt Compiègne (Oise), le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY

Des morceaux d’écorces se décollent d’un hêtre dans la forêt Compiègne (Oise), le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY

Les sécheresses ont encore d’autres conséquences. Lorsqu’ils ferment leurs stomates, les arbres absorbent beaucoup moins de CO2 et jouent donc moins intensément leur rôle de puits de carbone. Surtout, ils grandissent beaucoup moins vite. « Cela fait trois ans que la croissance des arbres est fortement affectée, assure Nicolas Delpierre, maître de conférences en écophysiologie végétale à l’université Paris-Saclay. Elle s’arrête beaucoup plus tôt que d’habitude, à la mi-juin plutôt qu’à la fin de juillet. Cela se répercute notamment sur les quantités de bois produites. »

Une étude, publiée en juillet dans Science of The Total Environment, a permis d’évaluer grâce aux données de l’inventaire forestier national les effets du changement climatique sur huit espèces de conifères en France entre 2006 et 2016 : elle confirme l’importance de la contrainte hydrique sur la vitalité des forêts. En dix ans, la moitié des peuplements étudiés ont vu leurs précipitations estivales diminuer de plus de 25 %.

Le stress hydrique du hêtre se manifeste par des jeunes branches qui poussent sur son tronc, comme sur cet arbre, le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

Le stress hydrique du hêtre se manifeste par des jeunes branches qui poussent sur son tronc, comme sur cet arbre, le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

« Ces travaux montrent que les plantations avec une structure un peu plus hétérogène s’en sortent mieux que celles où tous les arbres ont le même diamètre, précise Clémentine Ols, l’une des auteurs de cette étude, chercheuse au laboratoire d’inventaire forestier de l’Institut national de l’information géographique et forestière. Les peuplements plus diversifiés en termes de structures et d’essences sont donc une piste intéressante pour mettre en place une sylviculture plus résiliente aux changements climatiques. Si l’on veut des systèmes qui durent, il faut changer de paradigme sylvicole et arrêter les plantations monospécifiques. »

Travail d’adaptation

Comment faire face à ces épisodes de sécheresses et de canicules, appelés à devenir toujours plus fréquents et intenses ? La priorité, dans les forêts domaniales comme dans une partie des forêts privées – elles représentent 75 % des 16,8 millions d’hectares de forêts françaises – est à la diversification, des espèces et des provenances.

Des chênes pubescents, plus méridionaux que les chênes pédonculés, des hêtres de la Sainte-Baume ou encore des sapins de Turquie sont, par exemple, introduits dans des forêts du nord ou de l’est de la France sur de petites parcelles, baptisées « îlots d’avenir » par l’ONF. « Il faut augmenter la diversité génétique et la capacité adaptative des forêts, explique Sylvain Delzon. Les génotypes les plus adaptés au climat local seront sélectionnés progressivement. »

Des espèces exotiques peuvent aussi être introduites, tout en veillant à ce qu’elles ne deviennent pas invasives. « Il faut faire des mélanges, mais lesquels ? De combien d’essences, 2, 3, 15 ? Et à quelle échelle, celle de la parcelle, de la microparcelle, de la forêt entière ? On expérimente », observe Bertrand Wimmers.

Les résultats de ces essais, eux, ne commenceront à se dessiner que dans une dizaine d’années, d’où l’importance de documenter ce travail de fourmi. « Pour les plantations, on peut aussi faire des croisements entre les individus les plus résistants mais il faudra du temps pour avoir une variété améliorée », ajoute Sylvain Delzon.

Pour les forestiers, il est inconcevable, en revanche, de laisser la forêt effectuer seule ce travail d’adaptation au dérèglement climatique, une course contre la montre perdue d’avance. « Les arbres ont une capacité naturelle à s’adapter et à se déplacer mais de façon très lente, explique Bertrand Wimmers. Les chênes ont mis six mille ans pour arriver du Caucase en Europe. Or, le réchauffement va très vite. On a le sentiment que ce qu’on imaginait comme scénario pour 2040 ou 2050 est en train de se produire aujourd’hui… »

« Une gestion plus fine »

Si les forêts ne vont pas disparaître, l’enjeu est aussi celui du rôle qu’elles sont amenées à jouer. Guillaume Delcochez désigne des cerisiers tardifs qui ont pris la place laissée vacante par des arbres dépérissants. « Ce type de plante envahissante est beaucoup moins bénéfique en termes de production de bois, de biodiversité et d’activités touristiques, juge-t-il. Si on la laisse se développer, on perdra sur tous les tableaux. »

En quelques années, son travail a changé. Il faut passer plus souvent sur chaque parcelle, faire des éclaircies plus fréquentes mais moins importantes pour ne pas déstabiliser les peuplements, préserver autant que possible les sols.

« Cela demande davantage de temps, une gestion plus fine et des efforts d’explication à destination du public », explique cet agent de l’ONF. Un aspect du métier est, en revanche, plus simple : là où il fallait auparavant choisir quel arbre couper en premier, pour favoriser la régénération, la décision s’impose souvent d’elle-même. Il faut, en priorité, s’occuper des arbres en train de mourir.

La placette Renecofor, site de surveillance de l’écosystème forestier de la forêt de Compiègne, le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

La placette Renecofor, site de surveillance de l’écosystème forestier de la forêt de Compiègne, le 1er septembre. Photo CHRISTOPHE CAUDROY.

L’exploitation des forêts s’accroît et réduit l’atténuation du changement climatique en Europe

Les forêts deviennent une industrie ! Parée du discours trompeur de l’énergie verte et des vertus de la biomasse, une entreprise massive et silencieuse de transformation de la sylve en matière se déploie. Les abatteuses, les voies forestières démesurées, les centrales à biomasse sont en train de l’avaler, de la quadriller, de la standardiser. La forêt subit maintenant la logique productiviste qui a ravagé l’agriculture, détruisant les emplois, dispersant les produits chimiques, gaspillant l’énergie, réduisant la biodiversité.

L’étude publiée mercredi 1er juillet 2020 dans la revue Nature fait frémir. Alors que les forêts constituent un important puits de carbone, indispensable pour lutter contre le réchauffement climatique, les États membres de l’Union européenne (UE) auraient augmenté de manière « abrupte » leur récolte de bois depuis 2016 pour nourrir la hausse de la demande et les nouvelles centrales électriques.

Écrite par le centre de recherche de la Commission européenne, cette étude s’appuie sur des données satellitaires d’une résolution à échelle fine. Elle montre que les aires boisées exploitées se sont largement étendues : leur superficie a augmenté de 49 % par an en moyenne en 2016-2018 par rapport à 2011-2015, ce qui représente une perte annuelle de biomasse de bois de 69 % pour les forêts de l’UE.

Cette intensification des coupes n’est pas liée à l’arrivée d’arbres à maturité mais bien à un boom des marchés, précise l’étude. Ce phénomène est particulièrement visible dans les pays du nord comme la Suède et la Finlande. Les deux pays concentrent à eux deux la moitié de l’augmentation totale. Mais la France, l’Espagne, la Pologne, le Portugal sont aussi touchés. La taille moyenne des parcelles coupées a grandi de 44 % dans 21 des États membres. Les forêts de feuillus sont violemment touchées.

Les auteurs de l’étude rappellent que les forêts européennes ont absorbé ces 25 dernières années, environ 10 % des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne. Mais au rythme actuel, elles ne seront bientôt plus en mesure d’atténuer le changement climatique, alertent-ils.

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 16:27

Alors que la Convention Citoyenne pour le Climat a rendu son rapport (passionnant, bientôt disponible en téléchargement), alors que 58 organisations rassemblées sous la bannière du Pacte du pouvoir de vivre ont proposé 15 mesures d’urgence au premier ministre et appellent dans leur tribune à la tenue d’une « conférence de la transformation », le gouvernement vient de rendre son mémoire de défense en réponse à l’Affaire du siècle. Selon lui, l’accusation d’inaction climatique portée à son encontre par quatre grandes ONG ne tient pas la route. D'après Le Monde et Marie-Noëlle Bertrand pour l’Humanité le vendredi 26 juin 2020. Lire aussi De la CGT à Greenpeace, une alliance inédite entre syndicats et mouvements écologistes et Cinquante propositions de la convention citoyenne pour « porter l’espoir d’un nouveau modèle de société ».

Réchauffement climatique : l’État français plaide non coupable

L’État français plaide non coupable, les ONG affûtent leur riposte

Il plaide non coupable : près de seize mois après le début de l’instruction, l’État a répondu aux arguments déposés contre lui dans le cadre de l’Affaire du siècle. Rien, selon lui, ne prouve qu’il a failli à son devoir en matière de lutte contre le réchauffement, avance-t-il dans son mémoire de défense. Un exposé strictement opposé à ce qui lui est reproché, tant par les ONG requérantes que par les quelques millions de Français qui les soutiennent.

Le 17 décembre 2018, Notre Affaire à Tous, la Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace France et Oxfam France avaient annoncé leur volonté de porter plainte contre les autorités françaises pour dénoncer leur immobilité en matière de lutte contre le réchauffement, sauf à obtenir d’elles des engagements immédiats et concrets d’actions climatiques.

Elles lançaient, dans la foulée, une pétition. En quelques jours, celle-ci battait un record de signatures, obtenant plus de 2 millions de paraphes. La procédure judiciaire avait officiellement démarré le 14 mars 2019, à l’avant-veille d’une marche mondiale pour le climat très largement suivie en France. En mai, les ONG remettaient au tribunal un mémoire détaillant les motifs de leur plainte.

Les autorités renvoient la responsabilité aux comportements individuels et aux entreprises

L’État n’a pas mis en œuvre les actions suffisantes pour s’aligner sur les engagements qu’il a pris dans le cadre de l’Accord de Paris, avançaient-elles en substance. Ni les politiques de transports, ni les politiques agricoles, ni celles développées en matière d’énergie ou de rénovation thermiques des bâtiments ne permettent à la France de remplir son devoir en termes de réduction des gaz à effet de serre afin de limiter le réchauffement climatique bien en deçà de 2 °C, détaillaient-elles.

Selon la procédure juridique, l’État avait jusqu’au 2 juillet prochain pour répondre. C’est donc chose faite, in extremis. Long de 18 pages, son mémoire de défense nie toutes les accusations en bloc.

«  Le gouvernement demande au juge de rejeter la requête de l’Affaire du Siècle », rapportent les organisations de l’Affaire du siècle dans un communiqué. «  Il temporise sur ses objectifs fixés y compris pour 2020, faisant valoir que la période pour les atteindre n’est pas encore écoulée », énumèrent-elles. «  Il réfute toute responsabilité dans le changement climatique, écrivant, d’une part, que la France n’est qu’un pays parmi d’autres, et, d’autre part, que les Français·e·s, par leurs comportements individuels, les collectivités territoriales et les entreprises aussi en sont responsables. Il liste des mesures politiques récentes, dont il ne démontre pas les effets sur la réduction d’émissions de gaz à effet de serre dans la période applicable au recours (jusqu’à mars 2 019). Certaines ont d’ailleurs été adoptées après le dépôt du recours. » Les organisations s’attachent également à pointer les non-dits. «  L’État omet de mentionner son rôle de régulateur et d’investisseur. Il omet le lien entre changement climatique et atteinte aux droits humains protégés par la CEDH (droit à la vie et droit au respect de la vie privée et familiale) et conteste l’existence d’une obligation générale de lutte contre le changement climatique. »

Le plan de relance n’exige aucune contrepartie sociale ni environnementale ferme aux entreprises

La réponse, forcement, ne sied pas aux plaignants, dont les avocats produiront, dans les semaines à venir, un nouveau mémoire en réplique aux arguments de l’État. La période choisie par ce dernier pour réfuter l’ensemble des griefs qui lui sont reprochés, n’est pas la meilleure qui soit. Rien n’indique qu’il envisage d’accentuer ses efforts en matière de lutte climatique, s’indignent les organisations : «  Le gouvernement ne semble pas enclin à saisir les opportunités qui se présentent à lui pour rectifier la trajectoire de son inaction, dans un contexte qui appelle pourtant à agir. » Son plan de relance, singulièrement, n’exige aucune contrepartie sociale ni environnementale ferme aux entreprises qu’il a soutenues dans la crise.

En avril, insistent-elles également, le Haut conseil pour le climat, instance indépendante mise en place en 2019 par Emmanuel Macron, avait pourtant insisté, dans un rapport spécial, pour que « l a réponse du Gouvernement à la crise sanitaire du Covid-19 soutienne la transition bas-carbone juste pour renforcer notre résilience aux risques sanitaires et climatiques. »

76 % de la population est favorable à ce que la justice l’y contraigne, soulignent encore les quatre ONG, auxquelles s’ajoutent de nouveaux appuis. La Fondation Abbé Pierre et la Fédération nationale d’agriculture biologique viennent à leur tour de verser leurs arguments au tribunal, en complément de ceux dont disposait déjà l’Affaire du Siècle.

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« Face aux urgences sanitaire, sociale et écologique, la concorde ne se décrète pas, elle se construit »

Tribune parue le 25 juin 2020.

Le 2 mai, les organisations du Pacte du pouvoir de vivre [19 organisations le 5 mars, au moment du lancement, 58 désormais, dont la CFDT, l’UNSA, la Fondation Nicolas Hulot, la Ligue de l’enseignement, la Mutualité française…] ont adressé au premier ministre 15 mesures d’urgence à mettre en œuvre prioritairement en cette période de fin de confinement. Ces propositions visent à apporter des réponses immédiates aux millions de personnes durement touchées par la crise : demandeurs d’emploi, sans-abri, ménages et jeunes précaires en difficulté pour payer leur loyer et leurs charges, se soigner, se nourrir convenablement, personnes handicapées ou âgées, migrants et réfugiés, décrocheurs scolaires… Elles visent aussi à remettre, sans attendre, les enjeux essentiels sur le haut de la pile : l’accès aux soins, le développement des modes de transport vertueux, les conditionnalités écologique et sociale des aides aux grandes entreprises, le soutien et la valorisation des métiers du soin et de l’accompagnement…

Le Pacte fera tout son possible pour que ces propositions justes et indispensables soient effectivement mises en œuvre. Mais parallèlement, il nous faut sans attendre amorcer un véritable changement de mode de gouvernance. C’est l’objet de notre 15e proposition, qui appelle à la tenue d’une « conférence de la transformation écologique et sociale ».

Depuis le début de la crise sanitaire, les 58 organisations du Pacte du pouvoir de vivre – associations, syndicats, fondations, mutuelles – se sont fortement mobilisées pour apporter un maximum de réponses concrètes aux difficultés rencontrées par nos concitoyens. A cette occasion, elles ont été les témoins, souvent en première ligne, de ce que nous savions déjà depuis fort longtemps : le creusement des inégalités – à l’intérieur de nos pays « riches », mais aussi à l’échelle de la planète –, les situations d’exclusion insupportables, ou encore un modèle de développement devenu un non-sens pour notre société.

Mais cette crise a également mis en évidence les profondes et inquiétantes défaillances de la communauté nationale et de la puissance publique à écouter, prendre en compte, anticiper les souffrances sociales comme les désastres écologiques qui nous menacent. Cette réalité décuple notre inquiétude face à des décisions qui ne prendraient pas en compte simultanément les urgences sociale, climatique et démocratique.

Nouvelle gouvernance

Le temps est donc venu de poser la première pierre d’une nouvelle approche des politiques publiques et d’une nouvelle gouvernance. Notre démocratie n’a en effet jamais eu autant besoin de se reposer sur l’expertise collective et l’engagement de l’ensemble des composantes de la société qui la font vivre au quotidien.

La conférence que nous appelons de nos vœux doit être la première illustration concrète d’un changement de méthode permettant de reconstruire notre société sur des bases écologiquement résilientes et socialement justes. Elle devra ainsi rassembler la société civile organisée, c’est-à-dire les associations, syndicats, mutuelles qui composent le Pacte du pouvoir de vivre et au-delà, mais aussi les organisations patronales, les élus locaux, les parlementaires… Les règles du jeu devront être claires et énoncées à l’avance, car la concorde ne se décrète pas, elle se construit. Elle devra se dérouler dans un format court, avec des objectifs circonscrits, et notamment celui d’aboutir à une loi de transformation écologique et de justice sociale qui impulserait le véritable changement structurel qui s’impose sur le plan de la justice sociale comme sur celui de nos responsabilités écologiques.

Les propositions qui sortiront devront ainsi permettre de réduire nos émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % en 2030 par rapport à 1990. La conférence devra également prendre appui sur les résultats et les premières propositions issus du travail approfondi mené par la convention citoyenne sur le climat, ainsi que sur l’expertise du Haut Conseil pour le climat, afin de s’assurer que les décisions prises soient compatibles avec nos engagements climatiques. Elles devront s’incarner dans des arbitrages budgétaires et fiscaux qui seront opérés dans les semaines et les mois à venir : plan de relance, et notamment déclinaison des 39 milliards d’euros issus du fonds de relance européen, projet de loi de finances… Enfin, elles devront faire l’objet de traductions budgétaires concrètes pour répondre simultanément et avec ambition aux urgences sanitaires et sociales du moment, ainsi qu’aux enjeux écologiques à moyen et long terme.

Changement d’échelle

Les compromis, permettant de construire collectivement les politiques publiques de demain, devront conduire à la mise en place de dispositifs publics qui tiennent compte de la diversité des territoires et des responsabilités des parties prenantes publiques ou privées de la conférence. Celle-ci devra autant que nécessaire aboutir à une évolution des normes, pour permettre à notre pays de changer d’échelle sur les questions environnementales et respecter nos objectifs nationaux et internationaux.

Cette proposition, qui a suscité l’intérêt de députés issus de diverses sensibilités politiques, n’a fait l’objet que d’une réponse polie de la part du premier ministre. Nous regrettons vivement et ne comprenons pas cette posture. Nous pensons que ce serait une erreur majeure de ne pas s’engager rapidement dans une telle initiative. Nous pensons qu’il est grand temps de changer de regard, de repenser la place des acteurs sociaux et intermédiaires dans la définition des politiques publiques afin de garantir leur justesse et la vivacité de notre démocratie. Les organisations du Pacte du pouvoir de vivre représentent des millions de militants, bénévoles, salariés et citoyens qui sont prêts – à condition que les prérequis soient réunis – à s’engager activement dans une telle démarche.

A ce jour, aucune réponse n’a été apportée pour relever ce défi démocratique, qui représenterait un véritable progrès politique. C’est pourquoi nous réitérons aujourd’hui notre proposition de mise en place rapide d’une « conférence de la transformation écologique et sociale ». C’est une nécessité absolue si nous voulons pouvoir collectivement décider de notre avenir et nous donner un nouvel horizon commun après la crise.

Pour les organisations du Pacte du pouvoir de vivre :
Thierry Beaudet, président de la Mutualité française ; Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT ; Cyril Chabanier, président de la CFTC ; Patrick Doutreligne, président de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (Uniopss) ; Véronique Fayet, présidente du Secours catholique ; Orlane François, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) ; Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité ; Isabelle Giordano, présidente de Cinéma pour tous et vice-présidente de L’Ascenseur ; Laurent Grandguillaume, président de Territoires zéro chômeur de longue durée ; Claire Hédon, présidente d’ATD Quart Monde ; Nicolas Hulot, président d’honneur de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme ; Philippe Jahshan, président du Mouvement associatif ; Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre ; Alain Rochon, président de l’APF France Handicap ; Jérôme Saddier, président d’ESS France ; Arnaud Schwartz, président de France Nature Environnement. La liste complète des signataires est accessible ici.

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 10:21

Parmi les outils économiques insuffisants mais nécessaires au « monde d’après », une plongée dans le monde « merveilleux » des ultras riches à travers l’idée du revenu maximum. Par Benjamin Joyeux le 18 juin 2020 pour L’écolo des montagnes. Lire aussi Relancer l'économie... dans la bonne direction  et Pour un revenu de base individuel, universel et libre d’obligation.

Rapport Oxfam 20 janvier 2020

Rapport Oxfam 20 janvier 2020

Toujours plus d’inégalités

Dans le « monde d’hier », en janvier dernier, la veille de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, Oxfam nous alertait déjà dans son rapport annuel sur l’ampleur des inégalités mondiales, devenues « hors de contrôle ». L’ONG établissait un constat implacable, dénonçant « un système économique injuste et sexiste, profitant en très grande partie à une infime minorité de riches hommes blancs, au détriment d’une très grande partie de la population, et en premier lieu des plus pauvres, des femmes et des filles. » [1]

Depuis lors, les mesures de confinement pour endiguer la pandémie de Coronavirus ont constitué un révélateur de ces inégalités et n’ont fait que les accentuer dans les pays dans lesquels elles étaient déjà criantes. Ainsi en Inde par exemple, la situation pour les plus démunis comme les travailleurs migrants, qui était déjà déplorable avant la crise sanitaire, est devenue impossible avec le confinement [2].

La France, pays qui se targue de son triptyque « liberté, égalité, fraternité », ne fut pas en reste concernant les inégalités. Tout le monde a pu constater par exemple que celles et ceux qui en avaient les moyens, possédant notamment une résidence secondaire sur la côte ou à la campagne, quittaient à la hâte Paris et les grandes villes la veille du confinement général, pendant que les autres restaient enfermés, pour beaucoup les uns sur les autres dans des logements exigus [3].

Tout récemment, le 9 juin dernier, l’Observatoire des inégalités a publié un rapport intitulé « Les riches en France », dans lequel il est indiqué notamment que le 1 % des Français les plus riches a les revenus parmi les plus hauts de toute l’Europe, revenus qui sont 6,7 fois plus élevés chez les 10 % les plus fortunés que chez les 10 % les moins aisés, en moyenne. Comme l’indique clairement ce rapport, au cours des deux dernières décennies, les personnes riches en France se sont simplement « enrichies » davantage.

Le revenu maximum, contre les inégalités

Il semble ainsi que, dans ce contexte d’explosion criante des inégalités, la question d’un plafond, d’une limitation de la richesse, mérite tout autant d’être posée que celle de la nécessaire lutte contre la pauvreté.

Le retour du revenu maximum ?

Qu’on l’appelle « revenu maximum », « salaire maximum » ou encore « salaire maximal admissible », l’idée d’instaurer un plafond de revenu n’est pas neuve dans le débat public. Elle semble néanmoins avoir disparu des écrans radar ces derniers temps, comme si on l’avait, de façon inconsciente ou intentionnelle, classée définitivement au rayon des mesures utopistes, voire « bolchéviques » pour ses détracteurs (bien souvent les mêmes qui seraient les premiers concernés par sa mise en œuvre). Alors folle cette idée d’instaurer un plafond de revenu à ne pas dépasser ? En ces temps d’explosion tant des inégalités que des déficits publics accentuée par les mesures de confinement prises ces deux derniers mois, ne s’agirait-il pas plutôt d’une mesure de salubrité publique ?

Une idée ancienne et répandue 

Platon énonçait déjà au Ve siècle avant notre ère, comme le rappelle utilement l’économiste français spécialiste des indicateurs de richesse Jean Gadrey sur son blog [4], que « le législateur doit établir quelles sont les limites acceptables à la richesse et à la pauvreté ». Celui-ci proposait alors un rapport de 1 à 4 entre les revenus les plus bas et les plus élevés.

Le plafonnement des revenus apparaît également en 1563 sous le règne d’Elisabeth I dans la loi britannique « Statute of Artificers » qui limite les revenus de certains travailleurs à cause du manque de main d’œuvre lié aux épidémies.

Plus près de nous, le revenu maximal a été imposé par quelques gouvernements sociaux-démocrates, comme celui de la Suède durant les années 1960.

Sans aller jusqu’au revenu maximum, aux Etats-Unis, pays pas vraiment réputé pour sa rapacité fiscale à l’égard des plus riches, des années 30 jusqu’en 1980, le taux supérieur de l’impôt pour les plus fortunés est toujours resté au-dessus de 70 %, et il fut en moyenne à plus de 80 %, comme le rappelle l’économiste Thomas Piketty [5]. Un impôt quasi-confiscatoire a donc existé au pays de l’Oncle Sam durant la majeure partie du 20e siècle, mettant à mal l’idée pourtant répandue aujourd’hui qu’une très forte imposition des plus hauts revenus pouvant aller jusqu’à un plafonnement indépassable serait une utopie communiste. L’idée avait d’ailleurs été relancée par le président américain Barack Obama en février 2009, annonçant son intention de limiter à 500 000 dollars les revenus annuels globaux des patrons d’entreprises renflouées par l’État suite à la crise « des subprimes » [6].

Le revenu maximum, contre les inégalités

Les Suisses sont eux allés jusqu’à soumettre l’idée d’un plafonnement des salaires des patrons à un référendum en 2013, proposition malheureusement rejetée par 65% des votants (35% l’avaient tout de même soutenue) [7].

Si dans deux pays berceaux de « l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme », l’idée du revenu maximum a pu y creuser son sillon, celle-ci devrait prospérer en France, pays de la « passion égalitaire » [8]. Pourtant il n’en est rien. Dans le champ politique, seuls Europe Ecologie avait repris l’idée du salaire maximum dans son programme des élections européennes de 2009, de même que le Front de Gauche lors de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle de 2012 [9]. Depuis lors, c’est quelque peu silence radio du côté des politiques, la majorité actuelle ayant même préféré à l’opposé supprimer l’Impôt de solidarité sur la fortune en octobre 2017 (un « totem vieux de 35 ans » soi-disant « inefficace et complexe », dixit le ministre de l’économie Bruno Lemaire [10]).

Le principe de limiter l’accumulation de richesse parait au contraire tout simple pour certains : le revenu maximum faisait ainsi partie des revendications des Gilets Jaunes, un revenu qui n’excéderait pas 15 000 euros mensuels (proposition 22) [11]. Cette somme, si elle paraît faible pour nombre de cadres et de dirigeants, est pourtant astronomique pour une immense majorité de Français, à l’heure où 93% des salariés gagnent moins de 5000 euros par mois et où neuf millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté [12]. 

En fait, au regard de l’histoire récente, c’est l’absence de plafond ou en tous cas de forte limitation des plus hauts revenus qui constitue une exception historique. Ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’on ne jura plus que par le laissez-faire. Il fallait laisser les riches s’enrichir, et compter sur le « trickle down effect », en Français le « ruissellement », pour que les pauvres finissent automatiquement par en profiter aussi.

Tant et si bien qu’en 2005, le multimilliardaire américain Warren Buffet pouvait déclarer d’une voix assurée sur CNN : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».

Aujourd’hui, les riches semblent avoir tellement bien gagné la bataille culturelle que même une proposition modeste comme celle de l’acteur Vincent Lindon [13] en pleine crise sanitaire, une taxe « Jean Valjean » minime, de 1 à 5 %, pour les patrimoines supérieurs à … 10 millions d’euros, est accueillie avec une belle indifférence, avant d’être bien vite remisée « sous le tapis ».

Le point de vue de Jean Gadrey

Pour tenter d’y voir un peu plus clair, L’écolo des montagnes a voulu interroger directement l’économiste Jean Gadrey sur le revenu maximum :

Le revenu maximum, contre les inégalités

Benjamin Joyeux : « –  Monsieur Gadrey, est-ce qu’un plafonnement des revenus vous paraît être une idée pertinente aujourd’hui pour répondre à l’explosion des inégalités que l’on observe partout sur la planète et qui semble s’être accentuée avec la crise sanitaire ?

Jean Gadrey : – Ce n’est pas seulement pertinent, c’est indispensable. Non seulement pour des raisons morales ou de justice sociale mettant en question l’indécence des inégalités, mais, de façon de plus en plus claire, parce que les seuils de soutenabilité écologique étant atteints ou dépassés, l’excès de richesse des uns interdit aux autres de vivre décemment, voire de survivre, en les privant de biens communs essentiels « plafonnés » par la nature.

BJ : – Pourquoi cette idée semble avoir disparu du débat public actuel ?

JG : – Je ne suis pas certain qu’elle ait disparu. Il est vrai que les plus riches, souvent détenteurs des grands médias et capables de faire élire des dirigeants politiques défendant leurs intérêts, ont les moyens de faire passer cette idée pour une utopie dangereuse. Mais du côté de la société civile et de ses organisations, l’idée de plafonds de richesse associés à des seuils de vie digne reste vivace et influe sur une partie des délibérations publiques.

BJ : – Comment et sous quelle forme une telle mesure pourrait être mise en œuvre rapidement sans provoquer une « fuite des capitaux », comme ses détracteurs en brandissent la menace dès qu’on invoque cette idée (alors qu’un impôt quasi confiscatoire a existé aux Etats-Unis par exemple et en maints endroits de la planète jusqu’au début des années 80) ?

La façon sans doute la plus simple et la plus populaire passe par une forte progressivité de l’imposition des revenus jusqu’à une tranche d’imposition à 100 % pour les très hauts revenus, ainsi que par des mesures semblables portant sur les patrimoines. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi que les « revenus primaires » (avant impôts), surtout les salaires, soient soumis à des normes d’écart maximum acceptable. Des propositions crédibles existent en ce sens. Quant à une éventuelle « fuite des capitaux » c’est une question à la fois de volonté politique nationale (sanctionner les « fugueurs ») et de volonté de faire avancer une Europe de la convergence des normes sociétales plutôt qu’une Europe de la concurrence sociale et fiscale. Ce n’est pas irréaliste : on a connu des décennies où, dans tous les pays dits développés, la fiscalité des hauts revenus et des gros patrimoines était très élevée. »

D’un point de vue moins économique mais plus symbolique, le revenu maximum peut également constituer un instrument fondamental pour décaler le regard de notre imaginaire collectif, afin de favoriser un monde plus sobre mais surtout plus désirable.

Un RMA pour renverser l’imaginaire

Dans son livre sorti en 2007 Comment les riches détruisent la planète, le journaliste et fondateur de Reporterre Hervé Kempf décrit très bien comment le mode de vie des plus aisés est incompatible avec les limites de la biosphère. Pire, ce mode de vie s’avère néfaste pour le reste de l’humanité car il influence toute la société vers un comportement anti-écologique. Hervé Kempf rappelle dans son ouvrage que l’économie ne fonctionne pas que selon le prisme de l’offre et de la demande, mais également selon le principe de l’ostentation, défini par l’économiste américain d’origine norvégienne Thorstein Veblen au début du 20e siècle. Celui-ci démontre que les classes aisées, à l’abri des besoins matériels immédiats et de la contrainte du travail autre que souhaité, sont avant tout mues par le désir de se démarquer de leur voisin. Et ce comportement finit par influencer l’ensemble de la société, les plus favorisés donnant le tempo de ce qui symbolise la richesse et le succès. La quintessence de cet esprit ostentatoire fut parfaitement résumée par le « fils de pub » Jacques Séguéla, qui n’avait sans doute pas mesuré toute l’ampleur de sa réflexion en déclarant à la télévision en 2009 : « Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie » [14].

Le revenu maximum, contre les inégalités

Nous inspirant de ce livre et de cette citation, il y a onze ans, à quelques semaines des élections européennes de mai 2009, nous étions quelques-un-e-s au sein d’un petit groupe d’activistes écolos à décider de créer le collectif Sauvons les riches. Nous partions d’un constat simple : le mode de vie des ultra riches, censé être enviable par tous, étant totalement incompatible avec les exigences écologiques nécessaires à notre temps, il fallait arrêter de les envier ou les critiquer, pour les plaindre et commencer à les soigner avec humour. Notre proposition politique était très simple elle aussi : instaurer un revenu maximum, pour lutter concrètement à la fois contre l’explosion des inégalités sociales et contre le changement climatique, justice sociale et justice climatique constituant les deux facettes de la même médaille.

Collectif Sauvons le riches !

Collectif Sauvons le riches !

Nous sommes partis à l’époque à l’assaut de quelques citadelles des ultra riches pour leur demander de signer notre pétition pour un revenu maximum, en commençant bien sûr par Jacques Séguéla : pique-nique improvisé au Bristolabordage festif d’un yacht déguisés en pirates, distribution de pantoufles d’or en plein conseil d’administration de Natixis, remise d’un diplôme de « fils à Papa » à Jean Sarkozy en plein Rotary Club, etc. Nous avons eu durant quelques semaines une bonne couverture médiatique et l’une d’entre nous fut même élue à la surprise générale députée européenne sur la liste Europe Ecologie en juin 2009. Mais de revenu maximum, il ne fut ensuite plus vraiment question dans le débat public.

Le revenu maximum, contre les inégalités

Cette expérience m’a appris une chose : plutôt que de critiquer les riches en donnant le sentiment de les envier, inverser l’imaginaire en les plaignant et en proposant de les aider est beaucoup plus subversif. En effet, dans notre imaginaire collectif de société ostentatoire et consommatrice à outrance, les ultra riches et leur mode de vie sont le symbole de la réussite sociale et ils tirent leur fierté de ce constat. Si vous inversez l’imaginaire en décrivant leurs pratiques sociales comme tristes et absurdes, ils perdent leur aura d’attractivité. C’est également ce que le journaliste et désormais député François Ruffin a magistralement réussi à faire subir à Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, dans son film Merci patron [15].

Vous l’avez compris si vous avez lu cet article jusqu’au bout, comme pour d’autres sujets tels le changement climatique ou l’éradication de la pauvreté, le revenu maximum n’est pas une utopie ou une hérésie économique, mais relève uniquement de la volonté politique et de l’imaginaire dans lequel il s’inscrit. Aujourd’hui plus que jamais, le revenu maximum semble bien être un outil « indispensable » dans l’imaginaire du « monde d’après ».

Pour aller plus loin :

Dernier rapport de l’Observatoire des inégalités : https://www.inegalites.fr/5-millions-de-riches-en-France

Blog de Jean Gadrey : https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2008/11/17/l-eventail-acceptable-des-revenus-platon-georges-marchais-etc

Tribune d’Hervé Kempf sur Reporterre en 2010 : https://reporterre.net/Le-revenu-maximum-un-levier-pour

Article de Mathieu Dejean sur Slate d’août 2014 : http://www.slate.fr/story/90553/salaire-maximum

Tribune de Sauvons les Riches sur Médiapart en décembre 2018 : https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/141218/il-est-urgent-d-instaurer-un-revenu-maximum

Article de Pablo Maillé dans Usbek et Rica le 10 juin 2020 : https://usbeketrica.com/article/crise-economique-faut-il-instaurer-un-revenu-maximum


[1] Lire https://www.oxfamfrance.org/rapports/celles-qui-comptent/

[2] Lire par exemple https://blogs.mediapart.fr/benjamin-joyeux/blog/020420/l-urgence-d-un-monde-pour-tout-le-monde-jai-jagat-au-temps-du-corona

[3] Lire par exemple https://www.huffingtonpost.fr/entry/avec-le-coronavirus-et-le-confinement-le-scandale-des-inegalites-sociales-eclate_fr_5e735534c5b63c3b648b2938

[4] Lire : https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2008/11/17/l-eventail-acceptable-des-revenus-platon-georges-marchais-etc

[5] Lire https://www.liberation.fr/france/2009/03/17/roosevelt-n-epargnait-pas-les-riches_546501

[6] Lire https://www.lefigaro.fr/societes/2009/02/05/04015-20090205ARTFIG00344-obama-va-plafonner-les-salaires-des-patrons-.php

[7] Lire https://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/23/referendum-en-suisse-sur-le-salaire-des-chefs-d-entreprise_3519227_3234.html

[8] Voir https://www.armand-colin.com/legalite-une-passion-francaise-9782200283230

[9] Lire https://www.liberation.fr/france/2011/09/12/melenchon-propose-le-smic-a-1700-euros-et-un-salaire-maximum_760707

[10] Lire https://www.lefigaro.fr/impots/2017/10/20/05003-20171020ARTFIG00357-les-deputes-ont-vote-la-suppression-de-l-isf.php

[11] Lire par exemple https://blogs.mediapart.fr/jeremiechayet/blog/021218/liste-des-42-revendications-des-gilets-jaunes

[12] Lire notamment https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/02/13/20002-20180213ARTFIG00255-un-independant-sur-dix-gagne-aujourd-hui-moins-de-500-euros-par-mois.php

[13] Lire https://www.huffingtonpost.fr/entry/vincent-lindon-propose-une-taxe-jean-valjean-pour-que-les-plus-riches-aident-les-plus-precaires_fr_5eb2c094c5b6bf4b8ef497fc

[14] Lire https://www.20minutes.fr/economie/572979-20090217-economie-si-agrave-50-ans-on-n-a-pas-une-rolex-c-est-qu-on-a-rate-sa-vie

[15] Voir https://vimeo.com/ondemand/mercipatronqc/216327543

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 09:06

Un essai de Matthieu Amiech le 1er juin 2020 sur Terrestres. Lire aussi sur le même sujet Un moment d’accélération de la virtualisation du monde et De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Sommes-nous encore libres de décider de nos usages et modes de vie collectifs ? L'auteur fait le constat du paradoxe d'une société où le diktat technologique impose, malgré la volonté de ses citoyens, l'implantation et l'utilisation de technologies numériques de plus en plus performantes et pénétrantes (comme la 5G), alors même qu'elles contribuent à accélérer la catastrophe écologique en cours.

Le 13 mars 2019, dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture, Hervé Gardette reçoit trois chercheurs pour répondre à une question a priori peu subversive : « La 5G va-t-elle nous simplifier la vie ? ». Après quelques échanges initiaux sur l’état actuel des réseaux et les enjeux industriels de ce projet d’intensification des ondes de téléphonie mobile, le journaliste donne un tour assez inattendu à l’entretien : « Est-ce que selon vous la question de l’utilité est suffisamment posée ? On nous vend une société qui va être structurée différemment par ça, [du coup], est-ce qu’on a la possibilité de dire – mettons, la société française – nous, on préfère ne pas faire le choix de la 5G, parce qu’au regard des gains et des pertes, on préfère rester là où on en est ? ou bien, est-ce qu’une telle question est inenvisageable ? »

Pierre-Jean Benghouzi, professeur à l’École polytechnique (et ancien membre de l’Autorité de régulation des communications et des postes, l’Arcep), légèrement surpris, commence par répondre : « Non, elle n’est pas inenvisageable ». Hervé Gardette insiste alors : « Donc, on peut dire : non, on n’y va pas ». Benghouzi corrige le tir : « Non, on ne peut pas… » Quelques instants plus tard, une autre intervenante, la sémiologue Laurence Allard, répond de manière très différente : « La réponse peut être donnée par la terre elle-même, par la planète, qui peut à sa façon dire non. Parce que ce scénario socio-technique, consistant à connecter tous les objets, à multiplier les data centers, à extraire encore plus de métaux rares, est assez improbable en termes environnementaux ». Et de souligner le lien entre notre mode de vie hyper-connecté et le réchauffement climatique.

Quelques semaines plus tôt, en plein mouvement des Gilets jaunes, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, plaçait au cœur de son rapport 2019 le problème de l’inégalité d’accès aux services publics provoquée par les politiques systématiques de « dématérialisation » de ces services1. Il estimait à 13 millions le nombre de personnes en France n’ayant pas un accès aisé aux technologies de l’information et de la communication (TIC) : habitants de communes rurales, retraités, citoyens d’origine étrangère en contacts fréquents avec les préfectures – entre autres… Son rapport n’est pas à proprement parler une prise de position contre la numérisation des services publics, il peut même être lu comme un appel à accélérer l’effort de formation et de connexion de ces populations aux technologies informatiques. Mais en attendant, il demande au gouvernement et aux administrations que des guichets physiques soient partout maintenus – que le passage par Internet ne devienne pas une obligation pour les usagers. Dans un contexte où une institution aussi importante que la SNCF supprime la très grande majorité de ses guichets de gare, pour ne laisser d’autre choix aux voyageurs que d’acheter leurs billets en ligne, une telle recommandation n’est pas négligeable2.

De manière moins radicale que la question posée par Hervé Gardette plus haut, la recommandation du Défenseur des droits s’inscrit en faux contre le déterminisme technologique. Le premier met en doute le caractère inéluctable du déploiement de la 5G – ce n’est pas parce qu’elle permet de faire plus de choses et plus vite que son adoption est nécessaire et automatique. Le second met en cause l’imposition d’un usage universel d’Internet – ce n’est pas parce que certains services peuvent être rendus en ligne, que les autres modalités existant jusqu’ici doivent disparaître. L’interrogation du premier et l’exigence du second entrent en résonance avec un climat de scepticisme, voire d’inquiétude en France, devant la poursuite incessante et effrénée du développement des TIC. La critique explicite des effets sociaux et politiques des TIC était, jusqu’à il y a peu, cantonnée aux partisans de la décroissance. Elle se diffuse désormais au-delà, comme en témoigne le refus assez large des compteurs Linky dans la population, et plus récemment la crispation autour de la 5G. On n’en est peut-être pas encore au point de rejet suscité dans le passé par le programme électro-nucléaire ou les OGM ; mais une conscience partagée que l’informatisation du monde pose des problèmes politiques graves prend forme, malgré la puissance des habitudes de chacun en matière de connexion à sa tribu et au réseau mondial.

Pour que cette conscience diffuse et encore floue devienne un mouvement d’opposition, il faut précisément que le développement de la technologie cesse d’apparaître comme une fatalité. On ne peut pas s’opposer à quelque chose que l’on perçoit comme un destin écrit d’avance : si l’informatisation est un processus plus ou moins naturel, elle s’impose à tout le monde et personne ne peut aller contre. Si par contre elle résulte de politiques volontaristes des États, des entreprises, des grandes fondations, et d’efforts colossaux en matière de recherche scientifique, alors elle a au moins une part de contingence. Elle dépend de décisions ministérielles, de choix managériaux, de financements publics et privés, qui peuvent être dénoncés, contestés, voire empêchés. Malgré les enquêtes répétées de certains groupes ou journaux à ce sujet3, le caractère extrêmement volontariste, et donc évitable, du développement technologique n’est pas encore assez perçu, même dans les fractions politisées ou révoltées de la population.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

S’opposer à l’informatisation du monde suppose évidemment de considérer que c’est possible – et même pensable. Cela suppose aussi de trouver que c’est sensé et même souhaitable. Je vais ici m’attarder sur quelques raisons qui devraient faire apparaître une telle opposition comme non seulement sensée, mais également indispensable. Notre dépendance aux écrans, et la réduction concomitante de nos vies à un stock d’informations, posent en effet au minimum quatre problèmes politiques majeurs : les entreprises accroissent considérablement leur emprise sur nous ; le pouvoir social a tendance à se concentrer de manière extraordinaire ; le travail est plus facilement exploité par le capital ; la catastrophe écologique en cours est nettement aggravée par la croissance exponentielle des technologies prétendument « immatérielles ». Comme on le voit, il ne s’agit pas de questions esthétiques, de partis pris sensibles ou philosophiques, qui peuvent par ailleurs légitimement entrer en ligne de compte pour juger d’un monde où les machines, les algorithmes et les procédures impersonnelles prennent de plus en plus de place4. Il s’agit de problèmes politiques essentiels, auxquels aucun partisan du progrès social et humain – de l’égalité et de la liberté – ne peut rester indifférent ; et auxquels effectivement un nombre croissant de nos contemporains sont sensibles, même si cela n’entraîne pas pour l’instant de rejet massif de la quincaillerie électronique.

L’emprise accrue des entreprises sur nos            existences

Au début des années 2000, Internet devait être le vecteur d’une transformation considérable des relations entre entreprises et consommateurs. On ne comptait pas les articles, ouvrages, chroniques, annonçant la prise de pouvoir des consommateurs, enfin en mesure de s’informer et de s’organiser grâce aux nouvelles technologies. Celles-ci devaient mettre fin à l’asymétrie entre les grandes organisations industrielles, avec leurs techniques de marketing, et leur clientèle atomisée, aisément manipulable. La chercheuse américaine Shoshana Zuboff, qui vient de publier L’Age du capitalisme de surveillance, rejoignait alors les analyses très répandues prophétisant la naissance d’« un monde d’individus informés cherchant à contrôler la qualité de leur vie » et imposant leurs choix aux entreprises ; elle parlait d’« un nouveau capitalisme distribué, où la création de valeur dépend d’une nouvelle logique de distribution attentive aux besoins des personnes5 ».

Vingt ans plus tard, prétendre qu’Internet a massivement émancipé les populations de la société de consommation est devenu bien difficile. Le temps passé sur les écrans nous expose de manière approfondie à la publicité et a permis un affinement des techniques de marketing qui était difficilement imaginable au 20e siècle. Parler d’« encerclement du consommateur » (John K. Galbraith, 1967) ou de « société bureaucratique de consommation dirigée » (Henri Lefèbvre, 1958) semble bien insuffisant, pour décrire le type d’emprise que les acteurs de la grande industrie exercent sur les citoyens d’aujourd’hui.

Dans son ouvrage de 2019, Shoshana Zuboff tourne donc complètement casaque. Elle valide toutes les alarmes lancées au fil des deux décennies écoulées par ceux qui ne voyaient pas dans l’informatisation une promesse de liberté. Elle retrace par le menu les évolutions qui ont fait du World Wide Web le terrain d’un conditionnement sans précédent des individus : le tournant lucratif de Google en 2003, qui intègre le profilage des utilisateurs du moteur de recherche « à des fins de publicité ciblée » ; le passage d’une cadre de haut niveau de Google, Sheryl Sandberg, chez Facebook, en 2008, où elle importe les dites méthodes de profilage ; la mise en place de dispositifs d’espionnage de nos habitudes sur les pages du web aussi bien que dans l’électronique des voitures ; l’apparition des objets connectés ; le lancement du jeu Pokemon Go en 2016 par un ancien de Google Maps, où les chasseurs de Pokemon sont « téléguidés » dans l’espace urbain pour les amener notamment dans des enseignes qui ont payé pour faire partie du jeu6

Pour compléter, soulignons que les individus passant un temps important sur des interfaces mises au point par les géants de l’informatique sont soumis à un rythme de sollicitations publicitaires extrêmement intense, de la simple vision répétée des logos de marque aux offres personnalisées en fonction des centres d’intérêts décelés par les algorithmes, en passant par les spots qui se déclenchent à tout bout de champ au cours de la navigation.

Internet a systématisé et automatisé le principe de l’étude de marché, base du marketing. Le marketing « traditionnel » s’appuyait sur des enquêtes laborieuses, nécessitant la création et la réunion de panels de consommateurs représentatifs de tel segment de population, puis la passation de questionnaires ou l’observation des comportements dans des faux magasins. Depuis vingt ans, la fréquentation de plus en plus massive et permanente du web a permis d’épargner une grande partie de ce travail, qui se fait maintenant spontanément, en ligne, 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Les ordinateurs n’ont plus qu’à analyser les immenses quantités de données recueillies – sur l’apparition de telle tendance sociétale, le succès de telle offre auprès de tel public, les progrès ou régressions de la notoriété de telle marque, etc.

Le mode de vie connecté a renforcé les techniques d’influence, voire de contrôle des comportements, apparus avec la société de consommation. Les annonceurs ne s’y trompent pas puisque Internet pèse 41 % du marché européen de la publicité, presque 60 % au Royaume-Uni7. Et ces techniques risquent d’être encore renforcées par la captation permanente de données grâce aux puces RFID, et autres dispositifs de reconnaissance faciale, en cours de dissémination dans l’espace urbain et dans les foyers. On comprend pourquoi les acteurs de la grande industrie parlent de « réalité augmentée » à ce propos : c’est qu’elles en escomptent une augmentation de leur propre emprise sur la subjectivité et les habitudes des masses humaines.

Une société plus centralisée

L’idée que le pouvoir social a tendance à se concentrer grâce aux TIC découle bien sûr des constats dressés dans le premier point, mais bien d’autres exemples viennent l’étayer. Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire moderne qu’une série d’innovations techniques rebat les cartes du jeu capitaliste et favorise l’émergence de nouveaux empires. Pour autant, le « pouvoir industriel » (pour reprendre les termes de Cohen et Bauer en 19818) acquis par les GAFAM sur les citoyens du monde entier, en seulement vingt ans, a tout de même quelque chose de remarquable.

On attendait de la micro-informatique et de la société en réseaux une décentralisation du pouvoir et de l’initiative. Vue d’aujourd’hui, l’informatisation de la vie quotidienne a au contraire consacré le pouvoir des grandes organisations sur les individus, les administrés, les consommateurs. À mesure qu’elles se « dématérialisent », ces organisations sont plus opaques que jamais aux yeux des citoyens de base, tandis qu’elles disposent de plus d’informations sur eux. Pensons au prélèvement à la source, que permettent la prolifération et l’interconnexion des fichiers du fisc, de l’Urssaf, de la Sécurité sociale, de Pôle emploi, des banques, etc. Pensons bien sûr aux compteurs Linky, prévus pour connaître à distance la consommation d’électricité des ménages, recueillir des données sur la composition détaillée de cette consommation (quels appareils sont utilisés ? combien de temps ? à quelle heure ?), et pouvoir moduler l’intensité du courant en fonction des besoins du réseau – voire, le couper quand l’usager est mauvais payeur9.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Pensons plus généralement à la logique de l’intelligence artificielle : des robots ne peuvent être mis au point, en médecine, en agriculture, en éducation, que grâce au recueil de quantités prodigieuses de données qui « entraînent » le programme informatique. Celui-ci affine sa capacité de réponse au fur et à mesure qu’on lui présente de nouveaux cas de figure. La mise au point de tels algorithmes nécessite techniquement que ces données (big data) soient mises à disposition de certains acteurs industriels ; elle induit donc en tant que telle des phénomènes de concentration, de centralisation, considérables. C’est à accepter cette concentration, cette centralisation, qu’invite le rapport Vilani sur l’intelligence artificielle10 : la « culture de la donnée » qu’il appelle de ses vœux consiste à tout faire pour que les entreprises engagées dans la robotique médicale puissent regrouper le plus de données possibles sur les diagnostics et les prescriptions effectués par les médecins, au mépris par exemple de l’engagement de ces derniers au secret médical.

Que pèsent par rapport à tout cela les blogs, les forums, les sites d’information indépendants, dont les zélateurs du web du début des années 2000 espéraient qu’ils allaient changer le visage de la société ? Quel contrepoids aux logiques centralisatrices représentent les réalisations de la galaxie du logiciel « libre », tel Wikipedia ? Dire que cela ne pèse rien dans le monde actuel serait injuste. Mais ne pas voir que ces réalisations sont marginalisées par le fonctionnement dominant d’Internet, par les logiques capitalistiques et bureaucratiques à l’œuvre derrière les écrans, relève d’un certain aveuglement11. Et l’analyse des effets de l’informatique sur le monde du travail devrait achever d’illustrer combien il est délicat d’espérer combattre, au moyen de cette infrastructure technologique, des tendances qui trouvent aujourd’hui largement leur ressort dans la dite infrastructure.

Un facteur essentiel du déséquilibre capital/travail depuis les années 1970

Pourquoi et comment la classe des détenteurs de capital et des dirigeants d’entreprise ont-ils pu à ce point inverser un rapport de forces qui leur était relativement défavorable il y a cinquante ans ? On considère souvent que les ingrédients décisifs de ce renversement sont le développement et l’autonomisation des marchés financiers, la mondialisation de la concurrence, le chômage de masse et la réorganisation des entreprises en réseaux, avec de nouvelles formes de management à la clé. Le rôle des TIC dans ces évolutions est vu à la fois comme évident et secondaire – c’est un élément important en toile de fond, mais jamais une cause fondamentale de la grande régression sociale en cours12.

Or, sans entrer ici dans le débat délicat sur le lien entre progrès technologique et chômage, il est clair que ni le formidable pouvoir acquis par la finance, ni l’intensification de la concurrence dans de nombreux secteurs, ni le management néo-libéral dans la firme en réseaux ne peuvent être dissociés du développement de l’informatique. Ainsi, c’est l’informatisation et la mise en réseau des places boursières du monde entier qui a permis l’émergence à partir des années 1970 d’un marché planétaire unifié des capitaux, ouvert 24 heures sur 24, et sur lequel les investisseurs peuvent déplacer leurs fonds d’un simple clic, des milliers de fois par jours. L’explosion vertigineuse des transactions financières, la montée en puissance des investisseurs institutionnels, ne sont pas seulement le résultat de décisions politiques, elles sont sous-tendues par une évolution technologique brutale et permanente. Qu’on en juge plutôt : « après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes13. » Cette vitesse ne ressort plus simplement d’une informatisation des transactions mais d’une véritable automatisation : ce sont désormais plus de 70 % des échanges boursiers qui sont réalisés par des algorithmes ! Derrière les programmes d’austérité budgétaire imposés aux gouvernements par les marchés, derrière les exigences de rentabilité des actionnaires qui provoquent une mise sous pression extrême des salariés, voire des licenciements boursiers, il y a sans nul doute des acteurs qui défendent des intérêts ; mais il y a aussi la puissance de calcul et de transmission des ordinateurs, des réseaux et des logiciels, qui donnent concrètement leur (surplus de) pouvoir à ces acteurs.

De même, le rôle des TIC dans la possibilité qu’ont les patrons, depuis la fin du XXe siècle, de déplacer les différents segments de leur production à l’endroit du monde où les coûts salariaux, le niveau de protection sociale et de combativité ouvrière, sont optimaux pour eux – ce rôle est rarement souligné à sa juste mesure. De nos jours, un groupe industriel peut avoir sa direction à Londres, des centres de recherche à Munich et Sophia-Antipolis, des usines affiliées en Turquie ou en Tunisie, des pièces de haute précision fabriquées par des PME mises en concurrence entre elles dans le Nord de l’Italie, l’agence de marketing à Chicago, le centre d’appels pour la hotline à Bombay et les fiches de paie éditées en Pologne. Plus besoin de ces grandes concentrations de main d’œuvre comme on en voyait fréquemment dans les années 1960-70, où la conscience et l’organisation des travailleurs avaient un temps effrayé les élites économiques d’Italie, de France ou d’Angleterre : aujourd’hui, l’informatique permet de gérer de manière efficace une chaîne de production décentralisée, faites d’établissements, de filiales ou de sous-traitants dispersés aux quatre coins d’un pays et du monde. Dans cette firme néo-libérale du XXIe siècle, les TIC ont donné une nouvelle vie au taylorisme et à la bureaucratie, comme permettaient de l’anticiper il y a vingt ans les travaux de Guillaume Duval ou Danièle Linhart14. Elles jouent aussi un rôle essentiel dans l’imposition des méthodes de gestion du privé au secteur public, et dans la destruction de l’éthique du travail que ressentent de nombreux salariés des hôpitaux, des services sociaux, de la SNCF ou de l’Éducation nationale. « [L’informatique] prend du temps et de l’attention au travail vivant, en démultipliant les tâches administratives, déclarent ainsi dans leur plate-forme les travailleurs fédérés au sein du réseau de résistance au management, Écran total. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. (…) Le savoir-faire est confisqué, le métier devient application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts15 », et tout cela les empêche de traiter les usagers de manière professionnelle, ou simplement, humaine.

Bientôt le cœur de la catastrophe écologique ?

Enfin, là encore en totale contradiction avec ce que maints discours idéologiques sur la « dématérialisation » ont prétendu depuis le début du siècle, les TIC apportent une contribution majeure à la destruction des milieux de vie, aux quatre coins de la planète Terre. La production exponentielle d’appareils électroniques exige des quantités fantastiques de métaux enfouis dans les sols, et constitue donc un facteur important de l’actuel boom minier, aux conséquences écologiques catastrophiques. Si, comme le dit Anna Bednik, l’on s’apprête à extraire plus de métaux de la croûte terrestre en une génération que dans toute l’histoire de l’humanité16, la demande de l’industrie du numérique en or, argent, cuivre, tungstène, lithium, et « terres rares » (néodyme, yttrium, cérium, germanium…) y est pour beaucoup. Or, l’industrie minière est terriblement polluante et énergivore.

« Comme leur nom ne l’indique pas, les terres rares sont moins rares que difficiles à extraire. (…) La séparation et le raffinage de ces éléments naturellement agglomérés avec d’autres minerais, souvent radioactifs, impliquent une longue série de procédés nécessitant une grande quantité d’énergie et de substances chimiques : plusieurs phases de broyage, d’attaque aux acides, de chloration, d’extraction par solvant, de précipitation sélective et de dissolution. (…) Stockés à proximité des fosses minières, les stériles, ces immenses volumes de roches extraits pour accéder aux zones plus concentrées en minerais, génèrent souvent des dégagements sulfurés qui drainent les métaux lourds contenus dans les roches, et les font migrer vers les cours d’eau (…) La quantité d’énergie nécessaire pour extraire, broyer, traiter et raffiner les métaux représenterait 8 à 10 % de l’énergie totale consommée dans le monde, faisant de l’industrie minière un acteur majeur du réchauffement climatique17. »

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

En plus de ce qu’elle consomme et pollue pour la production de ses appareils, l’industrie du numérique contribue aussi au réchauffement climatique par les quantités faramineuses d’électricité qu’induit son fonctionnement ordinaire. L’ensemble des équipements numériques consomme aujourd’hui entre 10 et 15 % de l’électricité mondiale, selon les estimations. Mais cette consommation double tous les quatre ans, ce qui pourrait porter la part du numérique à 50 % de l’électricité mondiale en 2030 (!) – soit une quantité équivalente à que ce que l’humanité consommait au total en… 2008, il y a simplement onze ans. Ces projections vertigineuses18 sont en partie éclairées par les estimations de plusieurs études récentes, sur la puissance électrique demandée par un datacenter (équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants), par les 10 milliards d’e-mails envoyés chaque heure dans le monde (équivalente à la production horaire de 15 centrales nucléaires, ou à 4000 allers-retours Paris-New York en avion), par les 140 milliards de recherches sur Google chaque heure, etc19.

À cela s’ajoute la pollution générée par les déchets de cette industrie, à la mesure de l’obsolescence soigneusement entretenue de tous les produits qui nous passent entre les mains. Mais aussi la pollution par les ondes, sur l’ampleur et les conséquences desquelles aucun consensus n’existe mais sur lesquelles des inquiétudes appuyées par un certain nombre de travaux scientifiques persistent20).

Il y a quelques mois, lors d’une présentation publique de l’essai du groupe MARCUSE La Liberté dans le coma, où je dressais une partie de ce tableau, une personne dans l’assistance m’a demandé si, ce que nous voulions, c’était « désinventer l’ordinateur » ! Bien évidemment, il ne s’agit pas de ça. Désinventer une technologie qui existe n’est pas possible, quand bien même on constate qu’elle provoque des dégâts sociaux et anthropologiques supérieurs à ses avantages. La question est plutôt de savoir si les sociétés humaines, qui se disent de nos jours si évoluées, sont capables de maîtriser leurs inventions, d’en faire un usage raisonné qui intègre la possibilité d’une limitation. Cornelius Castoriadis disait ainsi qu’une société qui « se poserait explicitement la question de la transformation consciente de sa technologie » connaîtrait une forme de liberté supérieure et « une révolution totale, sans précédent dans l’histoire21 ».

Dans le cas de l’informatique, compte tenu du déferlement que nous vivons depuis plusieurs décennies, transformer consciemment les choses nécessite pour commencer un freinage, une décélération. Il s’agirait d’introduire de la contingence et de la délibération dans une trajectoire jusqu’ici exclusivement définie par l’intérêt marchand et l’idéologie du « toujours plus, toujours plus vite ». Il nous semble que c’est le sens de l’action des nombreux groupes opposés à la pose des compteurs Linky à travers la France, dont toute une partie est désormais en train d’englober la 5G dans leur périmètre de réflexion et de contestation : ces milliers de citoyens sentent qu’il y a quelque chose de problématique dans l’accumulation même des technologies, la vitesse à laquelle elles transforment leurs vies sans qu’existe jamais le moindre espace socio-politique où leur nécessité, leurs effets à long terme, le rythme et les conditions de leur développement puissent être discutés – réellement discutés. Tels des zadistes, ils réclament donc que certains grands projets industriels soient mis en pause, pour que l’ensemble de la société puisse s’informer et réfléchir à ce qui est souhaitable et à ce qui ne l’est pas. Or, pour toute une partie du camp progressiste, l’opportunité d’une telle mise en question reste peu évidente. S’interroger sur la nécessité de l’innovation permanente, voire remettre en cause l’usage de technologies déjà existantes, n’est-il pas vain ou secondaire, tant que nous vivons sous un régime de propriété lucrative, de concurrence et de profit privé ? Cela ne risque-t-il pas même de brouiller le débat politique, de détourner de précieuses énergies de la lutte prioritaire pour la redistribution économique et le changement des rapports sociaux ? À ces objections classiques, nous répondons que la technologie fait partie des rapports sociaux : elle contribue à les façonner ; elle a un impact sur le degré d’exploitation des salariés, sur la forme que prend la vie quotidienne, sur les possibilités de révolte qui sont laissées aux dominés. Vouloir changer les techniques en usage dans le sens de plus d’autonomie et de démocratie22 s’inscrit donc tout à fait légitimement dans un projet d’émancipation sociale, comme le soulignait Herbert Marcuse dès 1964 :

Le capitalisme avancé fait entrer la rationalité technique dans son appareil de production, malgré l’emploi irrationnel qui en est fait. Cela vaut pour l’outillage mécanisé, pour les usines, pour l’exploitation des ressources, cela vaut aussi pour la forme du travail, (…) « exploité scientifiquement ». Ni la nationalisation, ni la socialisation par elles-mêmes ne changent cet aspect matériel de la rationalité technologique (…). Certes, Marx soutenait que si les « producteurs immédiats » organisaient et dirigeaient l’appareil productif, il y aurait un changement qualitatif dans la continuité technique, c’est-à-dire que la production viserait à satisfaire les besoins individuels qui se développeraient librement. Cependant, dans la mesure où l’existence privée et publique dans toutes les sphères de la société est engloutie dans l’appareil technique établi (…), un changement qualitatif implique un changement de la structure technologique elle-même.

Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, Minuit, 1968 [1964], p. 48-49.

C’est un tel changement d’horizon que suggèrent les escarmouches récentes autour des projets d’informatisation complète du monde : ne plus attendre un hypothétique renversement ou affaiblissement du capitalisme pour discuter des technologies souhaitables ou acceptables ; mais tenter d’empêcher ici et maintenant l’aggravation des inégalités, l’accroissement du pouvoir des couches dirigeantes et le recul de la liberté, en grippant des rouages essentiels du système par des stratégies de désobéissance civile. La proposition de réduire massivement notre usage des technologies de pointe et d’entrer en lutte contre les politiques publiques qui les promeuvent ne relève pas simplement de la morale (morale sanitaire, morale écologique, morale « existentielle », …) ; c’est aussi une proposition stratégique, qui fait le pari que s’opposer individuellement et collectivement à l’informatisation de nos vies peut nous permettre de sortir de l’impuissance, de retrouver une prise sur le monde, un levier pour nuire enfin aux puissants.

Notes

1 - Le rapport intitulé « Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics » est consultable à l’adresse https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapport-demat-num-21.12.18.pdf

2 - Voir l’article de Gaspard d’Allens sur l’action du 31 janvier en gare de Matabiau, contre cette politique : https://reporterre.net/Des-humains-plutot-que-des-machines-usagers-et-cheminots-contestent-la-numerisation-des

3 - Je pense notamment aux enquêtes de Tomjo, de Pièces et main d’œuvre, de la revue annuelle ; mais aussi aux chroniques régulières d’Alain Gras, François Jarrige et Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance

4 - Pour une critique de l’informatisation du monde qui dépasse ces quatre points, on peut se reporter à Hervé Krief, Internet ou le retour à la bougie, Quartz, 2018 ; Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme, 2017 ; et bien sûr le livre du groupe MARCUSE auquel j’ai participé : La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, La Lenteur, 2019.

5 - Extrait du livre de Zuboff co-écrit avec James Maxmin, The Support Economy, Penguin, 2002, cité par Frédéric Joignot, dans son article « La surveillance, stade suprême du capitalisme ? », dans Le Monde du samedi 15 juin 2019, p. 24-25.

6 - Cf. Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », in Le Monde diplomatique n° 778, janvier 2019.

7 - Chiffres donnés en 2018 par l’agence médias belge Space.

8 - Cf. Michel Bauer et Elie Cohen, Qui gouverne les groupes industriels ? Essai sur l’exercice du pouvoir du et dans le groupe industriel, Paris, Le Seuil, 1981.

9 - C’est ainsi que le maire de Nice, Christian Estrosi, a demandé à Enedis d’avoir accès aux données des compteurs Linky pour savoir si les propriétaires de résidences secondaires s’étaient réfugiés dans sa ville, au début du confinement. Enedis ne semble pas avoir donné suite à cette demande (source : L’Age de faire, n°151, mai 2020, p. 18).

10 - Cédric Vilani, Donner un sens à l’intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne, rapport de mission parlementaire remis au Premier ministre en 2018, disponible à l’adresse https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/184000159.pdf

11 - Voir à ce propos la mise au point tranchée de Julia Laïnae et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme. Pourquoi nous ne vous proposerons pas d’« écogestes numériques » ni de solutions pour une « démocratie numérique », La Lenteur, 2020.

12 - Un exemple de ce genre de tableau intéressant mais fondamentalement lacunaire est fourni par Thomas Coutrot, dans Contre l’organisation du travail, La Découverte (Repères), 1999.

13 - D’après un rapport d’IBM cité par Alexandre Laumonnier, 6, Zones sensibles, 2013.

14 - Cf. Guillaume Duval, L’entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s. La seconde vie du taylorisme, Paris, Syros-Alternatives économiques, 2000 ; Danièle Linhart et Aimée Moutet (dir.), Le Travail nous est compté. La construction des normes temporelles du travail, Paris, La Découverte, 2005.

15 - « Écran total, contre la gestion et l’informatisation de nos vies » (mai 2016), disponible à l’adresse https://sniadecki.wordpress.com/2016/09/13/plate-forme-ecran-total/

16 - Cf. Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Paris, Le Passager clandestin, 2016, p. 112.

17 - Célia Izoard, « Les bas-fonds du capital », in Guyane. Trésors et conquêtes, revue Z, n°12, automne 2018, p. 12-13-14.

18 - Proposées par Andrae Anders S.G. et Edler Tomas, in « On Global Electricity Usage of Communication Technology : Trends to 2030 », Challenges 6, 2015, p. 117-157. Dans leur rapport de 2019 pour l’ADEME,  L’impact social et énergétique des data centers sur les territoires, Cécile Diguet et Fanny Lopez resituent ces projections dans un ensemble de scénarios plus ou moins extrêmes.

19 - Voir le rapport dirigé par Hugues Ferreboeuf pour le « think tank » Shift Project : Lean ICT- Pour une sobriété numérique (2018). Soulignons que ces statistiques établies il y a trois ou quatre ans ont toutes les chances d’être complètement dépassées suite à l’épisode de confinement que nous venons de vivre, et qui a concerné (ou concerne encore) plusieurs milliards de personnes dans le monde.

20 - Cf. l’article du physicien belge (et ancien eurodéputé) Paul Lannoye, « Avec la 5G… tous cobayes ? », dans Kairos n° 37, décembre 2018 (https://www.kairospresse.be/article/avec-la-5g-tous-cobayes/) ; et celui de Laury-Anne Cholez, « La 5G se déploie alors que ses effets sur la santé ne sont pas évalués », en date du 25 février 2020 pour le quotidien en ligne Reporterre (https://reporterre.net/La-5G-se-deploie-alors-que-ses-effets-sur-la-sante-ne-sont-pas-evalues

21 - Cornélius Castoriadis, Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 2017 (première édition : 1978), p. 307.

22 - Voir la mise au point extraordinairement éclairante de Lewis Mumford, dans « Technique autoritaire, technique démocratique », publié dans Orwell et Mumford, la mesure de l’homme, La Lenteur, 2014.

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17 juin 2020 3 17 /06 /juin /2020 09:06

La lecture historique de l’écologie politique s’est toujours nourrie de la relation collective qu’entretien l’humanité avec la nature. L’effondrement de cette relation rend cette lecture encore plus pertinente. Le philosophe Pierre Charbonnier présente les trois courants qui guident l’écologie politique aujourd’hui – le socialisme vert, la critique radicale de la modernité, et la technocratie des élites. Le 11 mars 2020 dans le Green European Journal. Lire aussi à ce sujet Penser une sortie vertueuse de l’âge moderne.

L’arbre qui voulait voir la mer - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

L’arbre qui voulait voir la mer - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

La décennie qui se referme en 2020 aura été celle de l’inaction climatique globale. Sans le moindre doute, c’est l’incapacité à engager la transformation nécessaire de nos régimes économiques vers des modèles compatibles avec les limites planétaires qui définit le début du 21e siècle au regard de l’histoire.

Cet échec peut s’expliquer par le gigantesque gouffre qui s’est creusé entre les infrastructures de décision politique en place, qui organisent la compétitivité et la productivité au nom de l’emploi, et les impératifs écologiques et climatiques définis par les sciences du système Terre. Les systèmes d’approvisionnement globalisés, conçus pour absorber les crises locales en rendant disponibles des ressources extérieures, étaient tributaires d’une énergie rendue peu chère par la sous-estimation de ses externalités – opération devenue aujourd’hui impossible. Plus radicalement : l’effort économique sur lequel nous avons voulu faire reposer la réponse aux demandes de justice sociale et de bien-être matériel est en train de les mettre en péril l’une comme l’autre. Nous vivons donc une époque marquée par la dissociation entre ce dont nous héritons et ce que nous voyons, un peu abasourdis, à l’horizon.

Nous sommes aujourd’hui prisonniers, ou du moins croyons-nous l’être, de dispositifs techniques et idéologiques hérités d’un monde en large partie détruit, qui se caractérisait par la stabilité climatique et l’idéal cornucopien. Le monde dans lequel nous sommes amenés à vivre, et dans lequel nous vivons déjà, n’a plus du tout les mêmes caractéristiques matérielles que celui des générations précédentes, et pourtant une bonne partie des catégories de pensée qui orientent l’action politique proviennent de ce monde perdu. La structuration du droit de propriété, la conquête des gains de productivité, en particulier, sont des vestiges d’un passé déjà lointain. La formation des subjectivités contemporaines encapsulées dans la sphère domestique et propulsées par les équipements de mobilité individuelle, pourtant plus récente, apparaît elle-même comme étrangement distante des impératifs et des possibilités du présent. Le monde qu’a fait advenir le projet moderne a donc rendu caducs de larges pans de ce même projet.

Mais une partie du problème qui se pose à nous est que nous surestimons probablement à quel point nous sommes tributaires de ces catégories de pensée et d’action. L’histoire nous apprend que la construction des sociétés de croissance ne s’est pas faite sans contestations, qu’elle est le produit d’un arrangement fragile entre science, technologie et politique, et qu’il existe dans le répertoire de l’action politique moderne des éléments de contre-mouvement. L’inertie des grands systèmes techniques et des idéaux de progrès n’est pas assimilable à une fatalité : notre rapport à l’avenir et aux appuis matériels de l’action peut être réouvert.

Poser le diagnostic

L’une des difficultés auxquelles nous faisons face, autant sur un plan intellectuel que politique, consiste à déterminer exactement ce dont nous héritons, ce que nous conservons de cet héritage, et ce que nous devons défaire, refuser. En d’autres termes, la politique écologique est étroitement liée à une réflexion sur le temps, parce que le choc climatique bouleverse totalement nos repères chronopolitiques. Et il s’agit bien d’une difficulté parce que plusieurs réponses peuvent être apportées à cette question.

Je voudrais ici montrer qu’au moins trois échelles de temps peuvent être retenues pour considérer la rupture politique que nous avons la tâche d’accomplir. Sur une temporalité longue, d’abord, l’écologisation des sociétés peut se comprendre comme une subversion des structures profondes du rapport collectif à la nature, qui aurait pour objectif de renégocier notre rapport au vivant et à notre place dans le monde : une écologie du décentrement. En référence à une temporalité intermédiaire, celle du capitalisme industriel et de ses critiques, on peut ensuite assimiler l’écologie politique à une relance des demandes de justice sociale fondées sur la discipline du capital. Et en référence à une temporalité brève, enfin, celle de la « grande accélération », voire du rattrapage économique de l’Asie, il est possible d’adopter une vision plus technocratique des enjeux : il s’agirait essentiellement de mettre un terme à l’escalade fossile des superpuissances globales en finançant une sphère productive décarbonée.

En fonction de l’échelle prise en considération, ce sont différents imaginaires politiques qui émergent, différents leviers d’action, et in fine différents collectifs. Mon hypothèse est que le succès de la grande transformation écologique dépend de l’alliance entre ces trois collectifs, et on pourrait même dire, de la capacité qu’ils auront à ne pas se mépriser mutuellement.

Contrairement à ce que l’on fait ordinairement, je commencerai par l’étape intermédiaire, parce que c’est elle qui occupe aujourd’hui probablement le centre de l’attention. En effet, les principaux efforts idéologiques pour construire l’écologie politique viennent désormais de la gauche classique, issue du mouvement ouvrier et à la recherche d’un nouveau support de mobilisation après les échecs de la stratégie dite « populiste ». Les différentes versions du Green New Deal forment désormais le socle commun d’une réponse coordonnée par l’Etat social à l’impératif écologique. Derrière le Green New Deal, il y a l’idée selon laquelle la puissance du capital ne peut être limitée que par l’intervention d’une puissance publique à l’écoute des demandes d’égalité, et que ces demandes sont désormais indissociables d’un freinage de l’économie fossile. Les pathologies de l’exploitation industrielle, auxquelles ont répondu l’élaboration du droit social et plus largement les politiques de protection du corps collectif, se doublent aujourd’hui de pathologies environnementales, qu’il s’agit d’incorporer au programme socialiste.

Récemment explicitée dans un ouvrage-programme (Aronoff, Battistoni, Riofrancos, Cohen, A Planet to Win), cette articulation entre écologie et socialisme repose sur la réactivation du langage traditionnel des luttes sociales, voire de la lutte des classes elle-même. Le pari central qui est fait est que l’accentuation de la pression économique sur la société va de pair avec l’accentuation de la pression écologique, et que les conflits d’intérêts liés aux inégalités socio-économiques vont finir par s’aligner sur les conflits environnementaux. Après une période marquée par la conquête de l’électorat populaire par le libéralisme conservateur de Trump ou des brexiters, qui avaient réussi à hacker le discours de la protection et de la communauté (alors identifiée à l’identité), l’enjeu est de reconquérir l’imaginaire politique de ces catégories sociales pour l’emporter. On comprend bien en quoi cette stratégie procède d’une réflexion sur l’héritage industriel du 19e siècle : elle consiste à réorienter le désir de socialisation de la technique et des grandes infrastructures matérielles, ses symboles sont le train, l’habitat collectif et la ville partagée.

Le socialisme vert apparaît désormais comme la plateforme la plus crédible aux USA, et commence également à s’imposer en Europe. Elle rencontre toutefois deux limites principales. D’un côté, elle repose largement sur une forme d’étatisme, voire de souverainisme politique : une fois remontées dans l’Etat par la voie électorale, les demandes de justice écologique sont mises en œuvre sous la forme d’un encadrement juridique rénové et d’une orientation des capitaux planifiée. Outre que l’on ne peut pas sous-estimer les résistances internes de l’appareil d’Etat à de telles transformations, ainsi que la défection du capital privé, cet imaginaire politique est celui de la mobilisation totale, habituellement mis en œuvre en temps de guerre. Autant dire qu’il suppose une forme de déclaration de guerre contre un ennemi dont on ne sait pas s’il est intérieur (le capital fossile) ou extérieur (les Etats-fossiles, comme l’Arabie Saoudite) – déclaration de guerre qui engage une politique extérieure. Le second écueil du socialisme vert, qui fait écho à celui du welfare state de l’après-guerre, est qu’il constitue encore un privilège du Nord sur le Sud, largement privé des moyens de financer une telle conversion énergétique, alors même qu’il est le plus durement touché par la crise climatique.

L’étatisme et le défaut (relatif) de réflexion globale sont les deux aspects qui suscitent les critiques et la méfiance du second collectif écologique dont je voudrais parler. Celui-ci procède d’une réflexion qui se veut plus radicale au sujet des relations entre nature et société, et entend dynamiter l’ensemble des structures qui faisaient du milieu un partenaire essentiellement productif. L’échelle de temps convoquée n’est pas ici celle des crises de la société industrielle, mais celle de la modernité scientifique, du « désenchantement du monde », pour reprendre une formule célèbre. Elle remonte au moins au 16e siècle, celui des révolutions scientifiques de l’astronomie et de la physique, qui ont consacré la centralité de l’humain dans le cosmos, et celui des supposées grandes découvertes, sur lesquelles s’est adossée la centralité présumée de l’occident sur le reste du monde. Les collectifs que convoque cette forme de critique sont nombreux. La subversion de la relation moderne au monde peut en effet venir de schèmes de pensée géographiquement et culturellement décentrés, comme c’est le cas des communautés amazoniennes, arctiques, amérindiennes, etc., qui témoignent d’arrangement sociaux avec le vivant irréductibles à l’appropriation et à l’exploitation. Mais elle provient aussi de collectifs issus de la modernité, qui entendent rompre avec ses schémas dominants. La lutte des territoires contre la souveraineté de l’Etat, généralement inféodée aux objectifs de croissance, fait résonner cette remise en cause très profonde de l’histoire moderne. Ainsi la ZAD de NDDL est-elle devenue en France le symbole de la construction d’un lien au territoire fondé sur l’autonomie radicale de ses usagers-protecteurs. Ces collectifs se tournent donc en même temps contre la souveraineté, la propriété, l’extraction, c’est-à-dire contre les différentes composantes de la matrice moderniste.

Mais la force de ces collectifs, leur radicalité, est aussi leur faiblesse. Ils font le pari d’un mitage progressif des espaces dévolus à l’organisation productive, d’un changement de paradigme culturel et juridique, autant de processus qui, parce qu’ils reposent sur la construction située d’expériences politiques alternatives, sont nécessairement lents. On peut ajouter qu’ils sont extrêmement coûteux en termes d’investissement personnel, et qu’ils sont largement inaccessibles aux catégories de population intégrées par nécessité à un marché du travail excessivement concurrentiel, et qui ne peuvent pas toujours prendre le risque de se désaffilier des structures de l’Etat social. En d’autres termes, situer le combat sur un terrain métaphysique, c’est aussi le situer dans la temporalité longue des structures de la coexistence humaine et écologique. Chaque forme de critique a son rythme propre, sa vitesse, et celle-ci apparait comme extrêmement lente au regard du délai fixé par les rapports scientifiques pour décarboner l’économie.

Aussi faut-il décrire une troisième sphère de mobilisation, qui cette fois s’articule à une praxis écologique peut-être moins radicale en apparence, mais beaucoup plus rapide. On peut en effet concevoir l’impasse climatique non pas comme la conséquence d’une temporalité profonde, liée à la constitution de la cosmologie moderne, ni même comme une conséquence de l’industrialisation en général, mais comme le produit de la « grande accélération » de l’après-guerre. C’est-à-dire comme un phénomène plus tardif, où se sont liés l’exubérance énergétique du pétrole, la construction d’une technosphère fondée sur la mobilité individuelle et la consommation de masse, mais aussi la formation des institutions fondées sur des agrégats économiques permettant de mesurer la croissance, d’en faire un objectif explicite ainsi qu’un critère de performance. Les caractéristiques matérielles de cette accélération ont la spécificité d’être aux mains d’une élite technologique et économique extrêmement concentrée autour de quelques entreprises, notamment dans le secteur énergétique et agro-alimentaire, quelques lieux de pouvoir et de savoir, en particulier les organes supranationaux de régulation en charge de planifier le marché libre ainsi bien sûr que les principaux acteurs géopolitiques souverains.

Battre le fer tant qu’il est chaud

L’une des choses que révèlent les mobilisations pour le climat est que ces infrastructures de décision sont à la fois extrêmement puissantes, et beaucoup plus vulnérables qu’on ne tend à le penser. D’efficaces campagnes de désinvestissement dans les secteurs les plus destructeurs, notamment si elles sont orchestrées par les banques centrales, sont susceptibles de paralyser l’édifice du capitalisme fossile, et avec lui les chaînes d’approvisionnement inefficaces et inégalitaires dans lesquelles se coulent nos existences. La formation et la promotion d’administrateurs et d’ingénieurs civils libérés des pseudo-contraintes budgétaires et capables de conduire la mutation écologique des villes, des réseaux de transports, des infrastructures de logement, va dans le même sens. Il s’agit d’engendrer un nouvel art de gouverner non corrompu par les exigences de croissance, et adossées à des savoirs technologiques, agroécologiques, juridiques, etc. Bien sûr, cela sonne moins romantique que les appels idéalistes à des changements de civilisation et à une générosité inconditionnelle envers une nature réanimée. L’épreuve du pouvoir sera un passage obligé, probablement moins passionnant que les fondations d’un nouveau paradigme culturel, mais assurément plus rapide à mettre en place.

Il est évident que cette nouvelle élite écologique ne recrute pas le même type de profil anthropologique que les deux autres décrits plus haut. Il est évident aussi que des inimitiés, réelles ou supposées, existent entre l’utopie autonomiste post-coloniale, le jacobinisme vert du GND, et ces maîtres d’œuvre de la révolution technocratique. D’un point de vue théorique, on pourrait également exiger que le problème soit traité à l’échelle adéquate : soit celle des structures cosmologiques de la modernité, soit celle des pathologiques de l’industrialisation, soit celle de la grande accélération. Mais de la même manière que les trois hypothèses historiographiques sous-jacentes ne sont pas nécessairement exclusives, les trois contre-mouvements critiques et les trois collectifs qui les animent ne sont pas voués à entrer en rivalité. Il faut même qu’ils apprennent à s’apprivoiser mutuellement, à établir un common ground sur lequel s’appuyer.

Ce que l’on observe en réalité, c’est l’alignement des intérêts objectifs – ce que l’on appelle parfois la convergence de luttes – de ces collectifs mus par différents affects politiques, qui s’expriment dans des idiomes revendicatifs distincts, qui emploient des registres d’action et qui investissent des lieux et des formes de pouvoir complémentaires. Sans doute cet alignement est-il en partie conjoncturel, mais la politique est après tout comme l’affirmait Machiavel l’art de saisir le bon moment pour agir.

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 09:47

EELV a présenté lundi 15 juin en conférence de presse, notre plan de reconstruction écologique de l'économie : des mesures d'urgence pour faire face à la crise économique et à la montée du chômage, et construire une économie résiliente qui résiste aux chocs écologiques de demain. Par EELV, lire aussi Répondre à l’urgence sociale : 5 priorités, 21 mesures dès maintenant, et Face à la pandémie planétaire : une indispensable solidarité, l'urgence de changer de modèle.

Relancer l'économie... dans la bonne direction

Julien Bayou, Éva Sas, Mounir Satouri et Alain Coulombel ont présenté ce plan en conférence de presse.

Nous voulons une réponse globale, écologique, solidaire et citoyenne à la crise. La crise économique appelle une réponse forte et rapide pour en limiter les conséquences. Cependant, cette réponse ne doit en aucun cas méconnaître la crise environnementale et sociale qui représente une menace aussi sérieuse, pour notre cohésion, pour la démocratie et pour l’habitabilité de la planète.

Notre plan repose sur 4 grands axes :

- une mesure immédiate : la relance des emplois aidés

- les grands chantiers nationaux de la transition écologique : rénovation thermique des bâtiments, transports durables, énergies renouvelables

- la conditionnalité environnementale et sociale des aides de l'Etat aux entreprises

- la relocalisation de l'économie

Des mesures chiffrées à 12,7 milliards d’euros et assorties de solutions de financement :

- annulation de la dette publique de l’État détenue par la BCE

- rétablissement d'une fiscalité juste : ISF, barémisation des revenus du capital, taxation des transactions financières

- contribution des secteurs ayant profité de la crise : assurances et GAFA

Retrouver le taux de croissance du jour d’avant n’est pas un objectif si notre économie doit engager une transition écologique. Au lendemain du discours d’Emmanuel Macron, « On n’a pas tiré les leçons de 2008 », souligne le secrétaire national, Julien Bayou. Éva Sas dénonce même une « tartufferie » à propos des 20 milliards de participations publiques accordées aux entreprises « sans contreparties ».

C’est d’ailleurs l’un des aspects mis en avant par les écologistes dans leur plan de relance. L’un de ses volets est dédié à la « conditionnalité environnementale et sociale des aides publiques », à la garantie du maintien de l’emploi. « Emmanuel Macron, lui, reste dans une logique libérale en refusant d’augmenter la pression fiscale », rappelle également Alain Coulombel. Dans cette perspective, « la seule façon de trouver des recettes supplémentaires, c’est d’augmenter la dette. Donc, inévitablement, quand il faudra la réduire, le gouvernement commencera à sabrer dans les dépenses publiques », prévient-il.

Les écologistes proposent donc de lancer trois grands chantiers nationaux pour la transition écologique, dans le bâtiment, les transports et l’énergie. Pour la rénovation thermique des bâtiments, il s’agirait d’un budget de 2 milliards d’euros, qui pourrait créer, selon leurs estimations, 145 000 emplois nouveaux d’ici à 2025. Dans les transports, EELV met sur la table un investissement public supplémentaire de 3,5 milliards d’euros par an, générant 36 000 emplois supplémentaires pour le vélo, 160 000 dans les transports en commun et 55 000 pour le ferroviaire.

Sur le plan du financement, les écologistes misent sur de nouvelles mesures fiscales : un rétablissement de l’ISF, la fin de la « flat tax » sur les revenus du capital, mais aussi la création de nouvelles tranches d’impôt sur le revenu, dont une réservée aux très hauts revenus. EELV veut également mettre à contribution « les secteurs qui ont profité de la crise » : les assurances qui ont « réalisé 2 milliards d’économie du fait de la baisse de la sinistralité automobile », ou les Gafa qui « échappent depuis trop longtemps à l’impôt sur les bénéfices ». Enfin, les dirigeants du parti rappellent que la BCE détient 420 milliards d’euros de dette publique française. « Son annulation est possible techniquement et souhaitable économiquement. Elle libérerait l’État d’une contrainte de remboursement qui resserre ses marges de manœuvre », plaident les écologistes dans leur plan de relance.

Mesures d'urgence face à la crise économique post-sanitaire

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14 juin 2020 7 14 /06 /juin /2020 09:01

La pensée politique moderne a souvent négligé les relations entre la société et son environnement. Mais une certaine approche de cette relation a toujours été ancrée dans ses courants majeurs, du libéralisme au socialisme. Abondance et liberté par Pierre Charbonnier est une histoire environnementale des idées, qui relie les tendances changeantes des ressources et de l’utilisation des terres à la pensée politique telle qu’elle s’est développée à l’époque moderne. Édouard Gaudot revient sur cette analyse radicale, soulignant sa pertinence dans la réflexion sur la double crise sociale et écologique du XIXe siècle, le 10 avril 2020 dans LE Grand Continent. Bruno Latour s'y référait dans Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise.

Changer le monde - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Changer le monde - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Depuis le printemps 2020, pour une moitié environ de l’humanité, et selon un nuancier assez divers des restrictions nationales, nos libertés individuelles d’aller et venir sont drastiquement restreintes, tandis que leur exercice collectif est temporairement confiné à l’espace public virtuel des médias et réseaux sociaux en ligne. Parallèlement, entre commerces fermés, rupture des chaînes de valeur mondialisées, transports à l’arrêt, chômage technique et faillites réelles, les effets négatifs d’un ralentissement brutal de l’activité économique mondiale sont déjà palpables, et ne laissent pas d’inquiéter.

Le contexte de pandémie globale du Covid-19, la crise sanitaire et ses conséquences sociales, économiques et politiques, constituent une toile de fond particulièrement propice pour la lecture du passionnant Abondance et Liberté de Pierre Charbonnier. Car avec la suspension de l’une et la menace qui pèse sur l’autre, c’est tout l’imaginaire de la modernité, occidentale puis mondialisée, qui est directement remis en question. En résonnance avec la problématique centrale de l’ouvrage.

Bénéficiant du reflux de l’activité humaine et de ses multiples pollutions sonores, industrielles ou spatiales, le ciel et les eaux s’éclaircissent, laissant faune et flore s’épanouir dans ce répit passager. À mesure donc que l’humanité se rétracte comme un organisme vivant attaqué par un corps étranger, on voit réapparaître dans le champ sensoriel de l’homme, ces dauphins, sangliers, oiseaux, insectes jusqu’ici relégués en lointaine périphérie de sa conscience : son environnement. Chassé par notre expansion démesurée, le « naturel » revient au galop.

On l’attendait plutôt dans les manifestations catastrophiques du dérèglement climatique, mais c’est à la faveur de cette crise sanitaire que semble donc s’affirmer encore un peu plus la prise de conscience que le territoire terrestre, comme l’espace public, doit se partager entre toutes les formes de vie qui l’habitent. Et l’on voit fleurir, bien au-delà de la seule sphère intellectuelle et militante des écologistes assumés, les vœux et l’espoir que ce changement subit de nos habitudes et de nos perspectives permette de dépasser la dichotomie majeure de la modernité  : la séparation entre l’homme et la nature.

Écrit à l’époque historique de la dégradation parallèle de la vie sur la planète et de la remise en cause de l’ordre libéral, au moment où l’actualité confirme une réorientation des conflits sociaux autour des subsistances humaines (p. 6), Abondance et Liberté est un livre double. Il se présente à la fois comme une histoire des idées politiques faite d’une lecture chronologique d’auteurs d’une part ; et d’autre part comme un essai de réinterprétation de la production de ces idées – ainsi que de leur portée dans l’organisation de la cité – en fonction des formes d’occupation de l’espace et d’usage de la terre (p. 7) qu’elles portent.

En d’autres termes, même si la « raison écologique » correspond au stade actuel de la conscience critique née avec la montée en puissance des idéaux d’abondance et d’autonomie, c’est à dire de liberté (p. 39), l’écologie précède sa formulation par les écologistes. Première des trois qualités majeures de l’ouvrage : Charbonnier choisit ainsi de montrer l’articulation historique et philosophique de ce trilemme moderne. Le mouvement est ternaire, l’histoire qu’il décrit aussi (p. 48-50). En gros, dans la première phase, la promesse d’autonomie politique, et d’émancipation de l’arbitraire, se double d’une promesse collective et individuelle d’enrichissement. Puis la constitution progressive de groupes sociaux autonomes, libres et déterminés à poursuivre leurs intérêts, se traduit par un mouvement à la fois de croissance économique et de conquêtes démocratiques, enracinant profondément dans nos imaginaires l’équation historique entre les deux. Mais parallèlement et à mesure que se révèlent les conditions de l’accès à l’abondance, en particulier aux marges (classes populaires, colonialisme et bientôt dégradations naturelles), s’amorce le retournement critique de la relation initiale. Jusqu’au moment historique où nous nous trouvons, quand l’autonomie se trouve désormais menacée par les logiques de croissance/abondance qui l’alimentaient.

Croissance, démocratie – et écologie  : en ajoutant cette dernière, Charbonnier nous invite donc à revisiter l’émergence et la consolidation historiques du projet politique moderne d’émancipation individuelle et collective adossée à l’essor de l’industrie considéré comme l’inexorable marche du progrès. La Chine populaire du capitalisme autoritaire avait déjà prouvé que ce couple moderne ne trace pas nécessairement une trajectoire linéaire, puisque l’abondance peut se réaliser en dehors de la liberté. Mais avec quarante ans d’alertes scientifiques et de mobilisations civiles contre le dérèglement du climat, la destruction du vivant et toutes les menaces systémiques pesant sur les équilibres écologiques de la planète, l’écologie constitue à ce jour la plus vivace des remises en cause de l’association entre capitalisme et démocratie.

Abondance et Liberté est ainsi « une histoire environnementale des idées », placée sous le patronage de l’anthropologie (critique) de la modernité, en particulier Bruno Latour, abondamment référencé au cours de l’ouvrage, et Philippe Descola, pionnier sur la voie du dépassement de la séparation entre nature et culture : Plutôt que l’histoire brève et continue de la prise de conscience environnementale, on écrira l’histoire longue et pleine de ruptures des rapports entre la pensée politique et les formes de subsistance, de territorialité et de connaissance écologique (p. 30). Habiter, subsister, connaître : la terre, les machines, l’énergie (naturelle, mécanique ou fossile), c’est à dire les « affordances » politiques de la terre (p. 53), conditionnent nos catégories politiques (p. 40) et influent sur les systèmes idéologiques qu’elles suscitent.

Les lecteurs de l’excellente et puissante somme de Thomas Piketty, Capital et Idéologie, savaient déjà que l’inégale répartition sociale de l’abondance trouve sa légitimation dans le discours idéologique dominant. Charbonnier vient opportunément élargir cette lecture en rappelant comment dominants et dominés participent finalement du même rapport au monde, à la nature, aux ressources. Le fil historique de la relation ambivalente entre abondance et liberté souligne ce va-et-vient de la pensée du progrès. En montrant que la modernité, dans sa forme libérale enthousiaste ou sa forme critique socialiste procède d’une même façon de résider sur le territoire, d’en tirer notre subsistance et d’en décrire et connaître la nature, les propriétés et les liens systémiques (p. 405-407 ; p. 30), le livre nous invite à en repenser les catégories fondatrices. Ainsi de la définition moderne au XVIIe de la propriété, comme cette forme proprement dite de l’accès au sol pour l’individu, du bon usage de la terre qui lui garantit l’entrée dans l’espace de la souveraineté (p. 87) : privée ou publique, le territoire est donc à qui le met en valeur. On voit sans peine poindre la logique coloniale ou l’arraisonnement de l’espace productif par l’État.

Inégalités territoriales, distribution des groupes sociaux, répartition des manques et des abondances, etc., plus qu’un mode de production, le capitalisme se présente donc comme un mode de résidence (p. 405), une façon collective d’être-au-monde dont il faut repenser complètement les prémices, et non seulement corriger les excès. C’est la deuxième qualité majeure de l’ouvrage : inviter le lecteur à dépasser l’imaginaire anticapitaliste classique qu’on rencontre encore trop dans une partie de la critique écologiste de la société ; en particulier avec la notion fort en vogue des « communs » utilisée très souvent pour simplement redorer le blason d’une pensée communiste dévaluée par l’expérience historique. Le rapport à la propriété des moyens de production, ou à la répartition des fruits de la terre ne peut pas se concevoir sans une redéfinition en profondeur du sens de la propriété et de l’exploitation des ressources naturelles.

En donnant à voir l’impensé écologique de l’histoire des idées modernes, Abondance et liberté se présente donc comme une histoire alternative du triomphe occidental sur la nature, le manque et l’hétéronomie (c’est à dire la contrainte extérieure) (p. 25). Passer de « l’environnement objet », à « l’environnement point de vue » ouvre des perspectives d’interprétation historiques à la fois pertinentes et essentielles. Ainsi, relire, parfois à l’aide du classique Carbon democracy de Timothy Mitchell, l’histoire des luttes sociales au nord comme au sud, à la lumière des enjeux de souveraineté des communautés sur leur territoire, permet de relier entre eux, dans l’espace et le temps, les grèves charbonnières de la Ruhr, les luttes des Mapuche au Chili ou les Zadistes de Notre Dame des Landes. Cette politisation des territoires (p. 405) qui les soustrait à l’arraisonnement de l’espace selon les logiques administratives héritées de l’État moderne illustre bien une des facettes du chantier intellectuel et politique en cours.

Ce chantier, c’est celui de sortir de l’exception moderne (ch.11), autrement dit, résoudre par le haut le trilemme liberté/abondance/écologie. En ce sens l’invitation aux écologistes à intégrer une partie de la pensée critique socialiste a l’immense mérite d’élargir le champ de la réflexion écologique au-delà des canons du discours environnementaliste trop souvent enfermé dans une approche exclusivement centrée sur la nature, au risque de la misanthropie, et une certaine idée morale des méfaits du progrès – ce qui peut expliquer probablement l’absence assez étonnante de certains penseurs, pionniers ou piliers, de l’écologie politique, en particulier dans la critique de la raison technique. Est-ce la raison pour laquelle l’imaginaire anti-techniciste est manquant ?

En faisant cette impasse partielle sur les résistances historiques au machinisme et l’imaginaire artisanal de l’autolimitation et de la qualité du savoir-faire, au bénéfice de l’hypothèse technocratique avec Saint-Simon ou Veblen (ch.6), le livre maintient la question de la technologie dans l’angle mort où une grande partie de la pensée écologiste, décroissante ou post-croissante, l’a abandonnée. Or cette question est cruciale, car la vitesse et la nature des évolutions sociales et culturelles nécessaires à la résolution du trilemme dépendent aussi de la vitesse et de la nature des évolutions technologiques. Que les écologistes le déplorent, l’ignorent ou le combattent n’y changera rien  : nos sociétés détiennent la science du feu nucléaire et du code génétique, et il n’y a aucune raison qu’elles l’oublient. Quelle seront leur place, et celle de la technologie dans la société sortie de «  l’exception moderne  »  ?

Néanmoins, le programme de réflexion développé en trois temps – sortir du naturalismerepenser l’échelle planétaire des échanges et penser le freinage économique (p. 374-382) résonne familièrement aux oreilles écologistes. En ce sens, tout en insistant pour en préciser les concepts, passant par exemple du productivisme (rythme et intensité, soit surexploitation) au productionnisme (la simple action d’exploiter) (p. 380), Charbonnier s’inscrit pleinement dans le champ des penseurs de l’écologie politique. Et il s’arrête, comme eux, au pied de la montagne. Sans pointer le chemin pour la gravir.

Probablement parce que ce problème suppose une reprogrammation profonde de l’imaginaire occidental. Et qu’il dépasse ainsi largement l’objet du livre, en complexité et en problématique. En fait, c’est là la première nuance importante, philosophique, aux qualités de l’ouvrage : le cadre du tableau est un peu étroit. Certes, l’entreprise était déjà fort ambitieuse, et à cette aune, elle est plutôt réussie. Mais il faut préciser : ce n’est pas une « histoire environnementale des idées politiques », mais « des idées de l’économie politique ».

L’aventure de la modernité, et de l’articulation entre abondance et liberté, est aussi celle du déploiement de la raison critique dans l’histoire. Et pour le coup, s’il s’agit de dépasser les nombreuses et mutilantes séparations qui nous emprisonnent homme/nature, chair/esprit, et même masculin/féminin ou familier/étranger, cet intense travail de reprogrammation exige aussi une histoire environnementale de l’humanisme  : Pascal et Descartes, polarités contraires de la raison humaine aux prises avec une nature qui menace de la dépasser, ou encore les piliers de la supériorité de la rationalité humaine sur le réel, la nature, l’environnement.

Par ailleurs, l’émergence de la sensibilité et de l’intériorité individuelles a aussi sa traduction politique, et Rousseau, Goethe, Hugo, Byron comme les romantiques dont l’engagement révolutionnaire a scandé le XIXe siècle jusqu’à l’effroyable boucherie industrielle et nationaliste de 1914 mériteraient cette relecture environnementale. Enfin, les penseurs du soupçon sont certes bien là, à travers Marx, et Marcuse pour la dimension freudienne. Mais on pourra s’étonner de l’absence des références nietzschéennes à la généalogie de la morale, et à sa diététique, voire à la pensée de la technique heideggérienne sur l’arraisonnement de la nature.

Certes, ce travail a déjà été en partie amorcé, par exemple par Serge Audier dans La société écologique et ses ennemis. Et aussi par Peter Sloterdijk, dont La Domestication de l’Étre [1] ou Le Palais de Cristal, voire les Sphères, s’attachent à penser philosophiquement le dépassement de notre séparation d’avec le monde. Mais il y a là assez de matière pour plusieurs parcours historiques accompagnant l’indispensable ajustement de nos perspectives. Plus classiques, et tout aussi absents de l’impressionnante liste de référence, Jonas, Gorz ou Graeber ont pourtant chacun à leur façon tenté de doter la pensée critique écologiste contemporaine des outils intellectuels et philosophiques pour « décoloniser l’imaginaire » – c’est à dire nous affranchir d’une certaine idée de l’homme, et des représentations philosophiques et politiques léguées par la modernité industrielle, sans remettre en cause son double héritage d’abondance et liberté.

Léguée par l’humanisme, cette « certaine idée de l’homme » est indissociable de la façon de penser la nature, le monde, les rapports sociaux, et la part féminine de l’humanité. Le choix délibéré de ne pas explorer cette dimension de la « symétrisation » (p. 355), c’est à dire du renversement critique de la centralité moderne, tout en se concentrant sur les deux autres identifiées (la décolonisation et l’écologie), peut sembler une décision de bon sens : la pente est raide, le sommet lointain, et le terrain peut se muer très vite en champ de mines conceptuelles. Mais c’est en fait un choix très éloquent et finalement dommageable. Car l’altérité asymétrique que représente la nature est plus abstraite, dépourvue du visage et de l’expression d’une volonté autonome – pour œuvrer au basculement des imaginaires, le féminisme, et tout particulièrement l’éco-féminisme, offrent un levier puissant. Cette entreprise de réajustement d’une vision masculine, linéaire, techniciste du progrès vers son pendant féminin, circulaire et créateur, mériterait de quitter les marges militantes et radicales de la pensée, pour en occuper le centre.

Néanmoins, malgré ces nuances, Abondance et liberté emmène son lecteur dans un voyage stimulant pour comprendre l’émergence historique de l’économie politique. Et son affirmation en tant que domaine distinct de la politique. Devenue une sphère autonome, l’économie s’est progressivement émancipée de sa raison d’être pour finalement s’apparenter à une matrice autonome et vorace, nourrie de nos énergies vitales, dans laquelle sont aujourd’hui branchés nos cerveaux consuméristes.

De ces 450 pages, denses, érudites, exigeantes, le lecteur pressé lira de préférence les premier et deux derniers chapitres ainsi que les introductions des suivants, plutôt que les longues analyses des penseurs concernés – dans un langage souvent beaucoup trop académique qui constitue un des défauts majeurs du livre, trop marqué par sa nature originelle de travail universitaire. Mais l’étudiant consciencieux ou l’intellectuel curieux prendront le temps de découvrir les relectures originales de Fichte, lucide observateur de la contradiction politique du libéralisme anglais, dont le discours libéral s’accommode sans peine de l’exploitation coloniale, ou Guizot, penseur pionnier des résistances du corps social. Ou encore la formulation par Jevons dès le milieu du XIXe siècle de « l’effet rebond », ce paradoxe qui empoisonne toutes nos politiques de sobriété modernes, en provoquant une augmentation de la consommation des ressources à mesure qu’augmente l’efficacité dans leur usage.

Le corpus réuni est riche et diversifié, mêlant figures imposées et références originales. Le cœur de l’ouvrage, son originalité revendiquée, etsa troisième qualité majeure, se trouvent formulés au chapitre 5, dans le sillage de Proudhon, premier critique socialiste et penseur « écologiste » des limites à la croissance et à l’utilisation des ressources ; et de Durkheim, « inventeur » du social, produit par le développement conjoint de l’industrie et de la revendication de souveraineté – autrement dit la démocratie exige l’industrie (p. 195).

La question sociale est le premier visage de la question écologique… Sous l’écologie politique se trouve la question de la résistance qu’oppose la société à sa subordination à un ordre économique (p. 198-199). C’est ici que se noue toute la problématique : dans cette interprétation audacieuse de la continuité historique entre la question sociale formulée par Durkheim et Proudhon aux premiers moments du socialisme et la question écologique contemporaine. Charbonnier commet d’ailleurs le même abus catégoriel que les écologistes d’aujourd’hui : la tentation de réduire l’une à l’autre dans une hiérarchie, chronologique pour lui, morale pour eux.

C’est la deuxième nuance majeure, politique cette fois. Une ambiguïté hante le lecteur tout au long de ce voyage historique : le spectre du socialisme, tantôt décrit comme un moment historique et tantôt affiché comme une préférence politique. Cette ambivalence persistante a tendance à embrouiller la lecture. Régulièrement se pose la question de savoir si l’on a affaire à une histoire des idées ou à une entreprise idéologique pour faire évoluer la critique socialiste de l’articulation entre abondance et liberté vers la prise en compte de la question écologiste. Avec un message tout particulièrement pertinent aux conservateurs du socialisme industriel : le meilleur hommage que l’on puisse rendre au socialisme consiste donc à actualiser le socle conceptuel et historique sur lequel le projet d’autonomie peut se reconstituer, plutôt qu’à faire revivre à tout prix des idéaux liés à l’âge industriel (p. 390).

Cette ambivalence est heureusement levée en fin de parcours (p. 403 et p. 421). Et l’on comprend que la formule introductive, contribuer à la politisation de l’écologie (p. 11), qui pouvait sonner comme de l’arrogance (car même dissociée du destin électoral des Verts européens, l’écologie occupe le champ politique depuis quelques décennies désormais), signale en fait l’ambition implicite du livre : apporter un certain ordre intellectuel et théorique au champ particulièrement foisonnant de la pensée écologiste.

De fait, comme une grande maison aux portes ouvertes et multiples, la cathédrale écologiste tient plutôt de l’habitat éphémère, du grand forum participatif, du festival des idées. Contrairement au socialisme, ou au libéralisme, l’écologie se caractérise par l’absence de livre sacré et de corpus canonique. Et l’on sent à la lecture d’Abondance et liberté le rêve de remédier à ce manque – au risque de cristalliser à terme une orthodoxie et des hérésies. Et assécher la biodiversité politique qui la caractérise.

Cependant, si cet aspect n’est pas vraiment désirable, et de toute façon un peu présomptueux, l’idée de faire entendre aux uns et aux autres que les questions sociale et écologique se superposent désormais est utile au travail de convergence politique nécessaire aujourd’hui. Redéfinir la question sociale pour donner à la solidarité entre humains et non-humains la centralité qui lui revient dans la conjoncture présente (404) est une bonne formulation, qui pourrait faire communier les différentes chapelles de l’écologie et du socialisme à leur Concile de Nicée.

Bien plus qu’une simple reformulation œcuménique des enjeux, il faudra une boussole, une nouvelle cartographie conceptuelle (p. 388). Reprenant le fil de Bruno Latour et son essai de 2017 Où atterrir ?, qui posait la question de l’orientation en politique à l’heure de l’impératif climatique, Charbonnier plaide dans les dernières pages pour l’émergence d’un nouveau sujet critique (p. 411), c’est à dire en quelque sorte ce « peuple de l’écologie » que les politiciens verts français s’évertuent à invoquer sur le mode de la conjuration des esprits.

Mais comment faire émerger ce sujet collectif  ? Comme tous les autres, le livre achoppe sur les conditions de la désaliénation, de notre désintoxication volontaire. On peut évidemment proclamer la nécessité de l’autolimitation, ou d’une révolution éthique fondée sur la Grèce ancienne, comme celle prônée par Giorgios Kallis dans son excellent petit essai Limits. «  Refuser la subordination à un ordre économique  » pour faire écho à Durkheim ne suffit pas à définir l’horizon. Il faut revenir à la dimension idéologique de l’écologie  : une forme de réhabilitation du sens de la vie. En fournissant un récit du monde et de l’homme, articulé à la représentation d’une société idéale, comme par exemple dans le grand classique de la science-fiction Ecotopia de Ernst Callenbach, l’écologie adosse les destinées individuelles aux trajectoires collectives. En tant qu’idéologie, elle permet de réintroduire la double dimension transcendantale et immanente qui maintient le corps social – sans les illusions du ré-enchantement de la politique.

Car la clé de l’articulation entre les deux traditions critiques socialiste et écologiste de la modernité se trouve dans cette capacité de lier la dimension individuelle et collective, la transformation/émancipation de chacun et celle de la société. L’ouvrage nous abandonne à la lisière de la forêt avec cette question restée en suspens : comment faire advenir une société écologiste ? et à quelle échelle ? nationale, européenne (dimension manquante, malheureusement, alors que Latour faisait justement de l’Europe la piste d’atterrissage), mondiale ?

Notre modernité occidentale semble incapable de résoudre, ni même de comprendre, le lien entre le progrès matériel linéaire depuis trois siècles et l’effondrement qui menace les grands équilibres naturels, prisonnière de son anthropocentrisme fondateur dans lequel s’ancrent quatre clivages irréductibles  : l’opposition ontologique entre nature et culture, morale entre individuel et collectif, politique entre écologie et social, et géopolitique entre nations et planète.

Libéralisme, socialisme et conservatisme, ces formes d’organisation politique dont nous sommes aujourd’hui les héritiers procèdent ensemble d’une souche commune  : une vision humano-centrée et techniciste, du rapport de l’humanité à la terre et aux êtres vivants qui la peuplent. Que la création soit divine ou naturelle, elle reste extérieure et soumise à l’homme. Son approche est ancrée dans les certitudes d’une philosophie morale, religieuse ou laïque, mais humaniste. Sans pour autant toujours en rejeter l’héritage l’écologie politique se construit sur les limites évidentes de cet humanisme.

Malgré les nuances et les limites politiques de l’entreprise, Abondance et liberté est un ouvrage majeur, dans la série de ceux, petits essais ou grandes sommes, qui tentent ces dernières années de penser le monde de l’impératif climatique et œuvrer à la réconciliation des logiques économiques et écologiques. Précieux, il est une invitation à ne pas jeter les acquis de la modernité avec l’eau du bain de ses déraillements écolocides. En ce sens il est fondamentalement écologiste car il inscrit sa critique du progrès dans la tradition progressiste.

Tout l’enjeu, et son urgence, est là. Repenser la place de l’homme dans la réalité du vivant – et nos catégories politiques en conséquence. Le livre de Pierre Charbonnier ne répond pas à cette question. Mais il apporte une pierre précieuse pour paver la voie vers une réponse.

Pierre Charbonnier. Abondance et liberté – Une histoire environnementale des idées politiques. La Découverte, 2020.

[1] This is a chapter from Solidarity and the Crisis of Trust (European Solidarity Centre, 2016). Jacek Koltan (ed.)

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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 09:34

Par Benoît Monange, directeur de la Fondation de l’Ecologie Politique, le 29 juin 2020 sur son blog sur Alternatives économiques. Lire aussi Propositions pour un retour sur Terre et Un prélude à la reconversion écologique de nos sociétés.

Réconcilier les gauches et les écologistes autour de la post-croissance

La tragédie sanitaire provoquée par le Covid-19, pandémie emblématique de l’anthropocène, nous oblige à penser de nouveaux modèles économiques compatibles avec les limites écologiques de la planète. Alors que les croyances dominantes s’effritent et que les propositions pour construire le « monde d’après » affluent, concevoir une alternative forte et crédible aux visées néolibérales passera nécessairement par une politique réconciliant les fondamentaux des gauches et des écologistes. Dans ce contexte, plusieurs travaux académiques publiés récemment en anglais méritent qu’on leur consacre un peu d’attention.

Mais voyons d’abord quel est le cœur du problème. Si la nécessité de lutter contre le changement climatique et les dégradations environnementales est maintenant une évidence largement partagée ; la réponse principale pour rendre compatible le système économique actuel avec ces nouvelles contraintes a été la promesse d’une « croissance verte ». Largement critiquée, cette politique tend à être remplacée par la promotion d’une « Nouvelle Donne Verte » (Green New Deal) plus ambitieuse au niveau environnemental et accordant une attention accrue aux questions sociales. Cette approche n’emporte cependant pas entièrement l’adhésion des écologistes car elle reste ancrée dans une logique fortement croissanciste. Or, pour les écologistes, un découplage total entre croissance et pression sur les ressources planétaires est impossible[1]. Le respect des limites physiques de la planète impose alors de
refuser la logique productiviste de croissance continue du PIB.

A contrario, les propositions écologistes d’un modèle de post-croissance heurtent une partie de la gauche qui les assimile à de l’austérité et craint des conséquences sociales délétères en cas de contraction du PIB. Des travaux de modélisation économiques qui viennent d’être publiés sur les politiques alternatives à la croissance verte devraient permettre de dépasser ces appréhensions.

Alternatives possibles à la croissance

Au mois de mars dernier, dans la revue Nature Sustainability, l’équipe du professeur Simone d’Alessandro[2] a rendu public un travail d’une grande importance pour mesurer les effets d’une politique post-croissance. Pour ce faire, ces chercheurs ont réalisé une modélisation macro-économique dynamique extrêmement sophistiquée et robuste de la société française incluant des variables économiques, sociales mais également environnementales.

Ce modèle leur a permis de tester les impacts sur les trente prochaines années de trois types de politiques économiques : un scénario basé sur une croissance verte, un scenario de type Green New Deal cumulant croissance verte et mesures d’équité sociale (baisse du temps de travail, programmes de sécurisation de l’emploi...) et enfin un scénario post-croissant alliant décroissance, mesures d’équité sociale et fiscale (taxe sur la fortune).

A l’horizon 2050, les résultats sont éloquents. Si les mesures de croissance verte permettent une certaine décarbonation de l’économie, elles présentent un bilan social calamiteux avec un taux de chômage élevé et une forte hausse des inégalités (index de Gini). A contrario, les simulations de l’équipe d’Alessandro démontrent que le scénario post-croissant permet de combiner une politique écologique et climatique ambitieuse et des résultats renforçant la justice sociale (faible taux de chômage et baisse des inégalités) même dans une dynamique de ralentissement puis de contraction du PIB.

Autre pierre d’achoppement pour un rassemblement d’idées de gauche et écologistes : la soutenabilité écologique de l’État providence. Les gauches ont longtemps basé leurs propositions de justice sociale sur le « partage des fruits de la croissance ». Par exemple, alors même qu’il intégrait de nombreux paramètres écologiques, le plan économique de la France Insoumise pour la présidentielle de 2017 prévoyait de financer ses mesures sociales par une approche néo-keynésienne misant sur un fort effet multiplicateur et une croissance du PIB de plus de 2 % par an pendant toute la mandature[3].

On l’a vu de nouveau de manière aiguë lors de la contestation contre le projet de réforme des retraites. L’opposition de gauche a largement appuyé sa contestation en reprenant les chiffrages du Conseil d’orientation des retraites, tous basés sur des évolutions croissancistes peu compatibles avec des politiques de protection du climat et de la biodiversité[4]. Peu de voix se sont jointes à celle de Jean Gadrey, pour appeler à une transition écologique du
système de retraites qui ne miserait plus sur la croissance[5].

Un État providence soutenable

Alors, peut-on concevoir un État providence décroissant qui assure un haut niveau de bien-être social tout en préservant l’habitabilité de notre planète ? La chercheuse finlandaise Tuuli Hirvilammi vient d’en faire la démonstration dans la revue académique Sustainability[6]. Elle commence par décrire la construction de l’État providence d’après-guerre à partir d’un cercle apparemment vertueux entretenu par la croissance.

De manière schématique, la croissance de la production a entraîné de hauts niveaux d’emploi permettant le financement de mesures de redistribution qui nourrissaient une hausse de la consommation qui relançait un cycle de croissance, et ainsi de suite. Cette logique initiale dans la mise en place de l’État providence expliquerait en grande partie la fétichisation de la croissance chez ses défenseurs. Mais cette belle machine devient insoutenable lorsqu’elle atteint un niveau de production qui alimente la crise écologique (émission de gaz à effet de serre, chute de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles, pollutions, etc.).

Pour y répondre, Tuuli Hirvilammi, a conceptualisé un État providence résilient basé sur deux cercles vertueux déconnectés de la croissance du PIB. Il s’agit de combiner une logique régénérative qui restreint la pression sur les ressources naturelles à l’intérieur des limites planétaires en s’appuyant sur la circularité, la participation sociale et la sobriété tout en alimentant les mesures de bien-être par un renforcement de la redistribution et la baisse des externalités négatives.

Les travaux de Simone D’Alessandro comme ceux de Tuuli Hirvilammi montrent qu’il est possible de concevoir des politiques combinant impératif de justice sociale et impératif de préservation de l’habitabilité humaine de notre planète. C’est cette vision d’une société post-croissance que la gauche et les écologistes doivent suivre pour proposer un nouveau contrat de société radical qui évitera l’effondrement social et écologique qui se profile.

[1] Parrique, Timothée & Barth, Jonathan & Briens, François & Spangenberg, Joachim & Kraus-Polk, Alejo. (2019). Decoupling Debunked. Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability. European Environment Bureau.

[2] D’Alessandro, S., Cieplinski, A., Distefano, T. et al. « Feasible alternatives to green growth », Nature Sustainability, 3, 329–335 (2020).

[3] Présidentielle 2017: Jean-Luc Mélenchon chiffre son programme, RFI, 19 février 2017.

[4] Otero, I, Farrell, KN, Pueyo, S, et al. « Biodiversity policy beyond economic growth », Conservation Letters. (2020).

[5] « Grand COR malade : toute prospective des retraites présupposant la croissance revient à pourrir la vie des futurs retraités », Debout ! Le blog de Jean Gadrey, 12 décembre 2019.

[6] Hirvilammi, T, « The Virtuous Circle of Sustainable Welfare as a Transformative Policy
Idea », Sustainability, 2020, 12(1), 391.

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 13:05

Attac, Oxfam, Greenpeace, la Confédération paysanne et la CGT présentent 34 mesures communes pour répondre à la crise née du Covid-19. Du NPA au PS, en passant par les Verts et La France insoumise, on s’intéresse de près à cette démarche « historique ». D’après Nabil Wakim et Sylvia Zappi le 26 mai 2020 pour Le Monde. Cf Plus jamais ça ! Construisons ensemble le jour d’après.

Tracer sa route - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Tracer sa route - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

C’est une coalition inédite qui s’est dessinée derrière le plan de sortie de crise que présentent vingt organisations, ce mardi 26 mai, à lire ci-dessous. Mêlant des formations altermondialistes, des associations écologistes, des ONG travaillant dans la solidarité internationale, des collectifs luttant contre la pauvreté, des syndicats, l’alliance avance trente-quatre mesures programmatiques. Un pacte qui prétend proposer une reconversion de l’économie tout en préservant les emplois.

L’entente s’est opérée à bas bruit pour mieux dépasser les réticences internes. Le 5 décembre 2019, la France s’apprête à vivre sa première grande journée de mobilisation contre la réforme des retraites. Au premier rang de la manifestation parisienne, Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, se prépare à un conflit long. Mais le matin même, au siège de la centrale syndicale, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), il accueillait le patron de Greenpeace, Jean-François Julliard, et la coprésidente d’Attac, Aurélie Trouvé, pour discuter d’initiatives communes entre les syndicats et la mouvance écologiste.

Quelques semaines plus tard, mi-janvier, les dirigeants de quatre syndicats (la CGT, FSU, Confédération paysanne, et Solidaires) et quatre associations (Greenpeace, Oxfam, les Amis de la Terre et Attac) signent un appel commun dans Le Journal du dimanche « Pour la justice sociale et le climat ». « Ce rapprochement est né dans la foulée des “gilets jaunes” et du mouvement pour le climat, avec l’idée que chacun ne peut pas rester dans son couloir, explique Julien Rivoire, d’Attac. Puis, la crise sanitaire a accentué le besoin de dépasser les divergences. » A la fin du mois de mars, les organisations publient un texte commun titré « Plus jamais ça » qui appelle à apporter « une réponse démocratique, sociale et écologique à la crise ».

Le plan de sortie de crise Plus jamais ça - Un monde à reconstruire

« Un pas important »

Alors que l’épidémie bat son plein, les associations et les syndicats travaillent à une plate-forme commune. « Pendant le confinement, les partis de gauche étaient totalement inaudibles, il fallait prendre l’initiative », raconte un participant. Car s’ils veillent jalousement à leur indépendance, les organisations entendent bien que leurs propositions irriguent le débat du « monde d’après ».

Les initiateurs ont donc convié, mercredi 20 mai, toutes les organisations de gauche et écologiste à une réunion en visioconférence. Petit miracle en cette période d’éclatement de la gauche, elles ont toutes répondu présent, représentées par leur numéro un. Parti socialiste (PS), Europe Ecologie-Les Verts (EELV), La France insoumise (LFI), Parti communiste français (PCF), Génération.s, Place publique, Nouveau Parti anticapitaliste (NPA)… Au total onze mouvements, qui composent la diversité de ce côté de l’échiquier politique. « Nous appelions de nos vœux un lobby citoyen et c’est ce qui se met en place », se réjouit Claire Monod, coordinatrice nationale de Génération.s. « En 1936, c’est appuyé par le mouvement social du Front populaire que Léon Blum a pu bâtir le programme “Les Jours heureux”. Il est naturel que les ONG maintiennent une pression sur les forces politiques », appuie Olivier Faure, premier secrétaire du PS.

Les uns et les autres ont insisté sur les actions communes à mener « pour gagner des changements tout de suite », selon les mots de Fabien Roussel. Notamment sur la gratuité des masques ou sur un plan conséquent de « sauvetage de l’hôpital public ». « Parler la même langue, c’est un pas important de franchi », insiste le numéro un du PCF. « Il faut lever l’étanchéité qui existe entre le mouvement social et les partis politiques », veut croire Julien Bayou, secrétaire national d’EELV.

La quasi-totalité des partis s’est engagée à signer une déclaration commune s’engageant à poursuivre la démarche – pourtant plus marquée à gauche que le PS. Seuls le NPA et LFI n’ont pas signé. « Ce cadre associatif et syndical rentre dans ce que pourrait préfigurer la fédération populaire que nous voulons construire. Mais pas question de signer un communiqué qui irait du NPA au PS qui laisserait penser qu’une union de la gauche new-look est en gestation », prévient déjà le député « insoumis » Eric Coquerel.

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