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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 09:03
Pour le projet CARMA contre la reprise des travaux de la gare "Triangle de Gonesse"

Terres de Gonesse : Où en est-on ?

Vendredi 18 décembre, la cour administrative d’appel de Versailles a rétabli le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de Gonesse, rendant possible l’urbanisation de 280 hectares du Triangle agricole. Cinq jours plus tard, la Société du Grand Paris (SGP) annonçait une reprise du chantier de la gare du Grand Paris Express dès le mois de février, ignorant ainsi les préconisations de la Convention citoyenne pour le climat, les actions juridiques en cours, et sans attendre les décisions du gouvernement suite au travail de Francis Rol‑Tanguy, rapporteur du gouvernement, sur l'avenir du Triangle.

Le danger pour la terre est imminent !

Sur ce territoire a été signé, en décembre 2015, l' "accord de Paris" sur les changements climatiques. Or, que veut faire la SGP, en contradiction totale avec les recommandations de la Convention citoyenne pour le climat, qui demandent l'arrêt de l'étalement urbain ? Elle cherche à passer en force, pour construire une gare située en champ pour la ligne 17 Nord ! Pourtant, de nombreuses communes d'Ile-de-France sont aujourd’hui à la recherche de terres fertiles, de fermes et de maraîchers pour s’alimenter et pour respecter la loi : dès 2022, les communes devront être approvisionnées à 50% en produits bio ou sous label de qualité (loi EGalim du 30 octobre 2018). Le projet CARMA qui permet d'assurer la vocation agricole du triangle, est prêt à démarrer.

À l'heure où les citoyen·nes plébiscitent les aliments produits localement et sans produits chimiques, à l'heure où les crises sanitaires et les canicules à répétition exigent de développer l'autonomie alimentaire et de protéger les sols, CARMA donnera un avenir aux terres du Triangle et enclenchera, au sein du Pays de France, des dynamiques pour l'emploi et pour la santé alimentaire de tous.tes. De leur côté, la SGP et certains élus du conseil départemental du Val d'Oise s'obstinent à proposer des projets incohérents, vides de toute substance, dans le seul but de démarrer la construction d'une gare coûteuse et inutile et d'urbaniser le Triangle. Réagir face à ce déni de bon sens est indispensable. Ni la saison ni la situation sanitaire ne doivent nous empêcher de nous  mobiliser.

Rendez-vous dimanche 17 janvier pour empêcher ce coup de force et pour défendre les terres nourricières du Pays de France, notre patrimoine commun !

Chemin de la Justice, GONESSE.
RER B ou D, arrêt Parc des Expositions ou Villiers-le-Bel Gonesse Arnouville, puis bus 20, arrêt Fontaine Cypierre.
En cas de besoin, appelez au 06 76 90 11 62.

Dans un article du JDD paru le 20 décembre 2020, quelques jours avant la tournée du Père Noël, Madame Cavecchi, présidente du conseil départemental du Val d’Oise a fait part de ses propositions pour bétonner le Triangle de Gonesse : « À la place d'EuropaCity, la présidente du 95 réclame "un véritable projet d'envergure métropolitaine". Autour de la gare de Gonesse (110 hectares), elle plaide pour un nouveau quartier accueillant "un conservatoire national de la presse, un centre de conservation pour la BNF et une cité des médias, ainsi qu'une annexe de la Philharmonie de Paris pour jeune public, un nouveau Creps (centre de ressources, d'expertise et de performance sportive) et une cité scolaire internationale doublée d'une école de la gastronomie et de l'hôtellerie." Pour la partie sud du Triangle (170 hectares), elle espère un pôle d'industrie agroalimentaire "autour des circuits courts". »

Un nouveau quartier accueillant : Madame Cavecchi ignore qu’en raison du plan d’exposition aux bruits des deux aéroports, il ne peut y avoir sur le Triangle de Gonesse construction de logement. Un quartier sans habitants n’est pas un quartier. Toutes celles et ceux qui sont venus aux Fêtes des Terres de Gonesse ou aux ZADimanches savent que le Triangle est accueillant pour le projet CARMA et ses visiteurs, pas pour un quartier de ville. 

Une annexe de la Philharmonie de Paris pour jeune public : les directeurs d’EuropaCity avaient eux aussi rêvé d’accueillir des annexes de musées nationaux : un "Centre Culturel" pour enfants dédié au numérique et la gastronomie s'inspirant (un petit peu) de la Galerie des Enfants du Muséum National d'Histoire Naturelle et les réserves du musée national d'Art moderne du Centre Pompidou. Madame Cavecchi reste dans le monde d’avant."

La réalité aujourd’hui est la construction d’entrepôts de logistique dans toutes les zones d’activités en cours de réalisation dans le Val d’Oise. Le Triangle de Gonesse après EuropaCity, mérite mieux que des entrepôts : un projet agricole et alimentaire d’envergure régionale, vivement CARMA !

Extrait de l'entretien avec Emmanuel Macron diffusé le 4 décembre en direct par le média Brut :

« Moi j’ai pas pris des lois pour dans dix ans. On est en train de fermer toutes les centrales à charbon, on a arrêté des projets que tout le monde laissait traîner, Notre-Dame-des-Landes, la Montagne d’or, EuropaCity (…). Donc moi je n’ai pas de leçon à recevoir »

Contrairement à l'affirmation du Président de la République, le projet Montagne d'Or n'est pas définitivement arrêté puisque le 24 décembre 2020 le tribunal administratif de Guyane a ordonné à l’État de prolonger les concessions minières de la Compagnie Montagne d'or. Début 2021 l'affirmation d’Emmanuel Macron relative à EuropaCity et au Triangle de Gonesse sera-t-elle aussi démentie par un saccage des terres agricoles ordonné par la Société du Grand Paris contrôlée par l’État

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 12:55

Faut-il donner un prix à la nature et coter en bourse les catastrophes climatiques ? Alors que la dernière Convention sur la Diversité Biologique CBD-COP 14 a été un échec, la France a organisé le 11 janvier 2021 son 4e One Planet Summit sur la biodiversité, afin de promouvoir des « solutions fondées sur la nature » pour protéger les espèces. Derrière cette expression apparaissent des techniques de financiarisation de la nature dénoncées par Razmig Keucheyan. Elles menacent les droits des peuples autochtones, s’inquiètent des ONG et des chercheurs. D’après Jade Lindgaard le 11 janvier 2021 pour Mediapart. Lire aussi La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010, La nature est un champ de batailleQuand la finance se branche sur la nature et Catastrophes climatiques cotées en Bourse.

Le One Planet Summit rentabilise la biodiversité sans protéger la nature

Faut-il donner un prix à la nature pour la protéger ? La question sous-tendra les tables rondes et annonces qui doivent ponctuer le One Planet Summit, un événement organisé lundi 11 janvier par l’Élysée autour de la protection de la biodiversité. États, institutions internationales (Banque mondiale, Banque centrale européenne) et secteur privé y sont invités, en partie à distance du fait de l’épidémie de Covid-19.

Près d’un million d’espèces animales et végétales sont menacées dans le monde par les pollutions, les dérèglements climatiques, l’agriculture intensive et l’artificialisation des sols, ainsi que l’a démontré un rapport de l’IPBES en 2019. Plusieurs rencontres internationales de haut niveau sont prévues en 2021 pour tenter d’enrayer la catastrophe en cours : le Congrès mondial de la nature à Marseille en septembre, la COP15 Biodiversité à Kunming en Chine, que certain·e·s voient comme un équivalent de la COP21 sur le climat en 2015. Les One Planet Summits sont des sommets informels et multipartites lancés par Emmanuel Macron en 2017 pour encourager la finance climat.

L’édition 2021, consacrée à la biodiversité, entend soutenir, plus largement, la finance verte. Doit se tenir un « forum de l’investissement pour la Grande Muraille verte », un projet de plantation sur 8 000 kilomètres à travers le Sahara et les pays du Sahel pour lutter contre l’impact des dérèglements climatiques, qui ne parvient toujours pas à se déployer quinze ans après son lancement. Également annoncée, la création d’une coalition pour une mer Méditerranée exemplaire.

Et, surtout, l’engagement par les États membres de la Coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples (lancée par la France, le Costa Rica et la Grande-Bretagne, elle réunit aujourd’hui 50 membres) de classer 30 % de leur territoire terrestre et maritime en espace protégé, d’ici à 2030. Cette proposition est au cœur des négociations en cours pour un futur cadre mondial de protection de la biodiversité, qui pourraient déboucher sur un accord historique lors de la COP15 en Chine, à la fin de l’année. Pour Paris, l’effort sera bien mince, car environ 29,5 % de son territoire est considéré comme faisant déjà l’objet d’une protection, notamment via le maillage des parcs régionaux et nationaux.

Enfin, une « Coalition pour la convergence des financements en faveur du climat et la biodiversité » doit se fixer l’objectif de consacrer 30 % de la finance climat publique à des programmes visant des « solutions basées sur la nature ». Paris s’engage à le faire d’ici à 2022, à hauteur d’environ 1,5 milliard d’euros.

Des « solutions basées sur la nature » : l’expression embrasse un large spectre de situations. Mais, dans le contexte onusien, elle est inséparable de la notion de services écosystémiques, autrement dit de l’idée de rendre payant l’usage des ressources que la nature fournit aux humains. C’est ce que défendait dès 2009 l’économiste indien Pavan Sukhdev, l’un des théoriciens de l’économie verte, dans un rapport pour le PNUE.

Puisque aucun lac ni aucune prairie ne dispose de compte en banque, cette approche se traduit par la création d’outils financiers cherchant à rentabiliser les investissements à dimension écologique. Et ouvre de fait la voie à des formes de marchandisation de la nature, puisque c’est au nom de sa valeur économique que la biodiversité devient l’objet de politiques de préservation. « Les solutions basées sur la nature promeuvent la financiarisation de la nature au sens où, plutôt que d’arrêter de détruire la biodiversité, on finance des compensations à la déforestation ou à la pollution d’une rivière, par exemple, analyse Frédéric Hache, directeur de l’Observatoire de la finance verte, une ONG basée à Bruxelles. Cette approche revient à considérer la nature comme un capital à protéger et faire prospérer. C’est une approche néolibérale de la biodiversité, par opposition à une politique contraignante d’interdiction de la déforestation ou des pesticides. »

Jointe par Mediapart, Monique Barbut, envoyée spéciale du président de la République pour la biodiversité, explique que « la France n’est pas opposée au principe de paiement des services écosystémiques de la nature mais considère que ce concept doit être utilisé avec prudence. Il n’est pas question de marchandiser la nature ou de réduire la biodiversité à une fonction de source ou de support à la croissance économique qui relève d’une vision utilitariste ne recouvrant pas l’ensemble de ce qui motive sa préservation. La biodiversité qualifiée de remarquable est identifiée comme telle pour sa valeur intrinsèque plutôt que pour sa seule valeur d’usage économique ». Elle cite le verdissement de la PAC – pourtant bien limité – en exemple de cette démarche.

Malgré cette prudence d’expression, la France contribue déjà à des initiatives de ce type. Par le biais de l’Agence française de développement (AFD), la France « soutient des partenariats entre les États, le secteur privé et les organisations de la société civile, aux niveaux local et international, pour structurer le paiement pour services rendus par la conservation d’un écosystème, tels que la protection de la qualité des ressources en eau potable par le maintien ou la reconstitution d’un couvert végétal, la protection contre les inondations, l’érosion, l’envasement ou l’ensablement de retenues d’eau, d’infrastructures, de zones urbaines, de zones agricoles », poursuit Monique Barbut, cheville ouvrière du One Planet Summit.

Le concept de « solutions basées sur la nature » a été utilisé dès 2009 dans le cadre des négociations climat de l’ONU. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui regroupe des gouvernements et des ONG, l’a introduit dans son programme depuis plusieurs années. Elle considère que les « compensations de biodiversité » (« offset » en anglais) peuvent produire des résultats positifs. Mais à un moment où ni les États ni le secteur privé ne réduisent suffisamment leurs émissions de gaz à effet de serre pour empêcher les dérèglements climatiques, planter des forêts ou reconstituer des zones humides au nom de la compensation est une manière de s’autoriser à continuer à émettre du CO2. C’est une absurdité écologique et une diversion des contraintes qu’il faudrait adopter.

Pour l’UICN, dans « le retour sur investissement, l’efficacité de l’intervention et la distribution équitable des bénéfices et des coûts sont déterminantes dans le succès d’une solution basée sur la nature », comme le remarque une note de l’Observatoire de la finance verte. Ce vocabulaire économique, cette philosophie de la financiarisation de la nature se retrouvent dans le message vidéo posté par Emmanuel Macron sur des réseaux sociaux : « Si rien n’est fait, un million d’espèces animales et végétales s’éteindront dans les décennies à venir. Perdre cette biodiversité, c’est perdre un capital irremplaçable. »

Sur le site du One Planet Summit, on peut lire que « la biodiversité est notre assurance-vie ». Parmi les acteurs cités sur le site Web du sommet du 11 janvier, on trouve le Natural Capital Lab, un fonds fiduciaire créé en 2018 à New York, hébergé par la Banque interaméricaine de développement (BID), qui veut « faire du capital naturel un nouvel actif pour les investisseurs ». Il entend notamment « pallier le manque de structures pour les entrepreneurs du capital naturel ».

« Une opération colossale d’accaparement de terres »

De son côté, Monique Barbut assure que les solutions basées sur la nature sont « des réponses au défi du changement climatique, et plus largement à ceux de l’agenda du développement durable, à travers la préservation et la restauration des écosystèmes (naturels ou non) ». Elle cite en exemple : « Planter des arbres pour fixer du carbone, planter des mangroves plutôt que des digues en béton pour lutter contre l’érosion côtière », ainsi que l’agroécologie.

Elle écarte l’hypothèse de la création de marchés financiers de compensation dans les 30 % de finance climat publique annoncés par la France : « Ces deux sujets sont disjoints. L’annonce sur la place des solutions fondées sur la nature dans la finance climat concerne les flux de financement publics mobilisés par les pays développés dans le cadre de leurs engagements au titre de l’accord de Paris. » 

Pour Frédéric Hache, « un nombre croissant de gens ayant réalisé que la compensation était un échec, le terme “compensation” a aujourd’hui quasiment disparu des propositions de loi et articles dans les médias, pour être remplacé par des termes comme “solutions fondées sur la nature”, “solutions climatiques naturelles” ». La compensation se trouve aussi dans la stratégie biodiversité européenne, qui fixe un objectif de « pas de perte nette » de biodiversité, la netteté étant entre destruction et compensation. Le terme équivalent en langage onusien est « neutralité en matière de dégradation des terres ». Les marchés de compensation biodiversité sont promus depuis dix ans par la Commission européenne, la Banque mondiale, l’OCDE, l’ONU, ainsi que par certains gouvernements. Ils n’existent pas encore en Europe ni au niveau international.

L’une des principales propositions en discussion lors du sommet biodiversité du 11 janvier sera l’objectif de protéger 30 % de la surface terrestre (contre 15 % environ aujourd’hui). Il sera au cœur de la convention de l’ONU sur la biodiversité, fin 2021. Il inquiète des chercheurs et des ONG, en raison de l’accaparement de terres massif qu’il risque de provoquer. « Il est estimé que 50 % des terres mondiales sont occupées par des communautés locales et indigènes, mais que celles-ci ne possèdent légalement que 10 % des terres, les droits de propriété n’étant pas formalisés dans un grand nombre d’endroits, explique Frédéric Hache. Dans la course à trouver des terres bon marché pour des projets de restauration, le risque est grand de voir ces communautés expulsées de leurs terres. »

Pour Stephen Corry, de l’ONG Survival International, « l’objectif de transformer 30 % de la planète en “zone protégée” est, en réalité, une opération colossale d’accaparement de terres, aussi massive qu’à l’époque de la colonisation européenne. Cela va causer beaucoup de souffrance et de mort. Cela n’a rien à voir avec le dérèglement du climat, la protection de la biodiversité ou la lutte contre les pandémies – en réalité, cela risque plutôt d’aggraver ces problèmes. C’est une affaire d’argent, de contrôle des terres et des ressources, et une attaque contre la diversité humaine. C’est une dépossession planifiée de centaines de millions de personnes qui risque d’éradiquer la diversité humaine et l’autosuffisance – qui sont pourtant indispensables pour ralentir le changement climatique et protéger la biodiversité ».

Selon Survival International, les mesures de protection de la nature dans le bassin du Congo et en Asie du Sud sont de plus en plus militarisées. Selon des chercheurs, si la moitié de la surface du globe était placée en zone protégée, un milliard de personnes pourraient être affectées. Certains projets de restauration ont déjà donné lieu à des accaparements de terres, expulsions de communautés indigènes et violations des droits de l’homme, selon l’ONG World Rainforest Movement, qui a étudié les effets catastrophiques d’une compensation conduite par le groupe minier Rio Tinto à Madagascar.

Pour Monique Barbut, envoyée spéciale de l’Élysée pour la biodiversité, « l’objectif de protection de 30 % n’est pas simplement un nouvel objectif quantitatif, c’est une opportunité de repenser la conservation et ses pratiques. La France défend une approche des aires protégées qui s’appuie sur un aménagement responsable et participatif des territoires. Les droits des communautés ne sont pas incompatibles avec la protection de la biodiversité. Les communautés locales sont considérées comme des partenaires essentiels par la Coalition de la haute ambition pour la nature, sans lesquels la mise en œuvre effective de la cible de protection ne pourrait se faire ». Des groupes représentant des peuples autochtones et des communautés locales ont reçu des propositions de la part des États promouvant l’objectif de 30 % en 2030. Une réunion ministérielle de cette coalition doit clore le sommet lundi, en fin d’après-midi.

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 09:17

Alors que la crise sanitaire a démontré la fragilité de notre modèle agricole, un collectif de personnalités engagées pour une transition écologique et solidaire plaide pour un nouveau pacte entre villes et campagne et invite à repenser notre relation à la terre. Tribune parue le 29 décembre 2020 dans Le Monde. Lire aussi Antispécisme, écologie, comment en finir avec ce Carnage ? , Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle et Bilan des États Généraux de l’Alimentation, 2 ans après, la loi EGAlim définitivement à l’abandon.

Des milliers de peintures rouges, vieilles de 12 500 ans, en Amazonie colombienne, découvertes en 2019. CHANEL4 / WILD BLUE MEDIA

Des milliers de peintures rouges, vieilles de 12 500 ans, en Amazonie colombienne, découvertes en 2019. CHANEL4 / WILD BLUE MEDIA

Le Covid-19 aura eu au moins un mérite : révéler au plus grand nombre la vulnérabilité de notre système et rendre manifeste l’urgence de proposer de nouveaux modèles de production et de vivre-ensemble, plus résilients, porteurs de sens, créateurs de richesses et de solidarités. Face aux crises écologiques, économiques et sociales s’impose une évidence : la nécessité de (re)toucher terre. Un retour à la terre que nous entendons au sens large, c’est-à-dire repenser les relations ville-campagne, reconnecter notre société hors-sol au vivant et redonner une place centrale à l’agriculture et aux paysans.

Le modèle urbain consumériste arrive en bout de course. Cette impasse invite à changer de regard sur la ruralité. Loin des congestions automobiles et du stress, agriculteurs, entrepreneurs, associations, artistes et collectivités inventent chaque jour d’autres façons de produire, de travailler, d’habiter. Ils refont battre le cœur des villages, mettent de la poésie dans nos vies, permettent la résilience alimentaire et économique, mettent les gens en relation et ouvrent à de nouvelles solidarités.

Ce foisonnement d’expériences offre une occasion pour les campagnes de jouer un rôle politique fort dans la construction du monde de demain et invite à penser de nouveaux équilibres territoriaux. Oui, les campagnes qualifient les villes aujourd’hui ! Nous plaidons pour un nouveau pacte ville-campagne qui favoriserait les complémentarités et les mises en cohérence plutôt que l’irresponsable « laisser-faire » libéral.

Miser sur l’intelligence collective

Les nouveaux modes de travail et les technologies rendent aujourd’hui possible un exode urbain. Le confinement loin des villes aura permis à de nombreux citadins de l’expérimenter temporairement, et pour certains de sauter le pas définitivement. Mais pour que ce phénomène soit une véritable opportunité, il doit faire l’objet de « politiques d’accueil ». Et inversement, les projets des néoruraux doivent s’inscrire dans le respect des spécificités et des besoins locaux. Seul un projet politique qui s’inscrit dans des processus de rencontres entre les différents acteurs fera sens, et permettra à chacun de s’approprier le territoire et de travailler ensemble.

La diversité et le lien sont les seules réponses à la complexité. Les crises actuelles ont pris racine dans un mal invisible : celui de l’uniformisation des êtres et des territoires. Face à l’ineptie d’un monde cloisonné, nous devons concentrer nos efforts sur le lien à l’autre : entre citadins et ruraux, entre les mondes agricoles, économiques, politiques et artistiques. La résilience ne peut se créer qu’en misant sur nos complémentarités. L’innovation naît de l’intelligence collective.

Or, nous avons un challenge de taille : (ré)inventer les activités de demain avec pour seul viatique le souci du vivant. Notre système est arrivé au bout de l’absurde, celui d’un monde déconnecté de la complexité de la vie, dirigé par une économie hors-sol, où s’expérimente chaque jour de façon plus aiguë la perte de sens de nos métiers.

Sortir du « je consomme, donc je suis »

A l’heure de l’épuisement des ressources, comment décemment poursuivre un modèle basé sur une croissance infinie ? Si la fonction de l’économie est de gérer la rareté, comment expliquer que celle-ci n’intègre pas la fonte du capital environnemental et refuse de payer le « coût nature » de l’industrialisation de ses process ?

C’est là notre perte, une dette qu’aucune ligne de production ne pourra compenser et que les générations futures n’auront de cesse d’éponger. Car non, le monde d’après ne pourra pas être celui de la croissance verte. Il y a urgence à reconnecter notre économie et nos comptabilités aux réalités de cette nature au bord de l’épuisement.

Pour forger cette nouvelle économie, il est une loi qu’on ne criera jamais assez fort : moins de biens, plus de liens ! Nous devons sortir de la religion du « je consomme, donc je suis », pour proposer un changement de paradigme : une société de l’être, de la nature, de la simplicité heureuse d’être connecté au vivant, humain et non humain. De ce point de vue, les agriculteurs ont un rôle majeur à jouer dans le monde à venir, concernant la transmission de leurs savoirs mais aussi la résilience de nos modèles. Il convient de reconnaître leur valeur fondamentale.

Redonner sa place à l’agriculture locale

Si la France est vulnérable, elle l’est en particulier au niveau de son autosuffisance alimentaire. Nous assistons à une baisse du nombre d’agriculteurs alors que nous n’en avons jamais autant eu besoin. Au sortir de la seconde guerre mondiale, plus d’un tiers des personnes en âge de travailler étaient dans l’agriculture. Aujourd’hui, cela ne concerne plus que 2,5 % des actifs.

Mais nos concitoyens doivent prendre conscience que, s’ils ont majoritairement des métiers tertiaires, c’est parce qu’ils leur ont délégué la production de vivres. La France conserve des ressources, mais la production n’est aujourd’hui organisée que dans une logique industrielle d’exportation. Il est temps pour notre pays de questionner son modèle et de refaire de la question agricole et de l’autosuffisance alimentaire des priorités absolues.

Pour redonner au secteur dit « primaire » sa place première, plusieurs défis attendent notre pays : repenser les stratégies alimentaires et agricoles en renforçant la résilience locale, la justice environnementale et la justesse économique, et favoriser le développement d’une nouvelle génération d’agriculteurs, plus « paysans » qu’exploitants agricoles.

Ce nouveau contrat écologique et social, cette reconnexion à la terre, ces nouvelles relations ville-campagne, l’autonomie des territoires et leurs capacités à offrir aux populations des lieux de vie désirables doivent s’inscrire dans un projet politique qui doit s’affranchir de toute logique partisane. Nous l’appelons de nos vœux, il en va de notre survie.

Premiers signataires : Emmanuelle Coratti, présidente de l’association Back to Earth ; Claire Desmares-Poirrier, paysanne, activiste de la ruralité positive ; Damien Deville, géographe et anthropologue, membre de l’Archipel des Alizées ; Jean-Yves Pineau, directeur de l’association Les Localos.

Et aussi Eric Andrieu, député européen ; Ninon Bardet, ingénieur culturel ; Marie-France Barrier, réalisatrice et fondatrice de Des enfants et des arbres ; Beaujolais vert votre avenir, réseau de communes ; Philippe Bertrand, journaliste à France Inter ; Yann Bouffin, maire de Callen (Landes) ; Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement, président de l’Institut Momentum ; Guillaume Dherissard, directeur général de Fermes de Figeac ; Sylvain Dumas et Raphaël Boutin Kuhlmann, gérants de Villages vivants ; Alexis Durand Jeanson, chercheur associé de Prima terra ; Guillaume Faburel, professeur à Lyon-II et à Sciences Po Lyon ; Bernard
Farinelli, auteur ; Charles Fournier, vice-président de la région Centre-Val de Loire ; Gilles Fumey, chercheur au CNRS ; Kristina Hakala, chargée de communication à 358° ; Christophe Lavelle, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle et au CNRS ; La Traverse, collectif ; Eric Lenoir, paysagiste et essayiste ; Paule
Masson, autrice et journaliste ; Julien Mezzano, délégué général de l’Association nationale nouvelles ruralités ; André Micoud, sociologue ; Sophie Mignard, élue d’Argentat-sur-Dordogne ; Nathalie Pinel, gérante de Cohéo ; Maxime de Rostolan, fondateur de Fermes d’avenir et de Blue Bees ; Bernard Rouchaléou, ancien
professionnel du développement rural ; Cédric Szabo, directeur de l’Association des maires ruraux de France ; Hélène Tallon, géographe ; Dominique Valentin, fondateur de Vivrovert.

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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 12:45

Pour mieux prendre conscience des enjeux climatiques, Olivier Remaud, philosophe et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), nous invite à voir dans les icebergs et les glaciers des êtres vivants, comme le font ceux qui les étudient ou vivent auprès d’eux. Entretien autour de son livre Penser comme un iceberg (Actes Sud). Lire aussi Reconnaissance des écocides : pas de faux-semblants, Philosophie politique de la nuit« Reconnaissons la nature comme sujet de droit » et Un fleuve reconnu comme une entité vivante en Nouvelle-Zélande.

 

Olivier Remaud

Olivier Remaud

Les glaciers de hautes montagnes sont immobiles. La toundra arctique se fige sous un épais tapis de neige. La banquise du Grand Sud est silencieuse. Les icebergs dérivent, éternels solitaires. Tout est glacé. Rien ne vit. Et pourtant, Olivier Remaud nous invite à Penser comme un iceberg (Actes Sud, octobre 2020). Dans ses travaux, il s’intéresse aux usages du monde sous un double aspect : les fables sociales et les formes de vie. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Solitude volontaire (Albin Michel, 2017) et Errances (Paulsen, 2019). Dans ce livre, le philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) montre à quel point la vie inonde ces êtres de glace. Il nous invite à y voir des «arches de vie» et à considérer tout ce qui nous relie à eux, car c’est le meilleur moyen de changer notre rapport au monde pour lutter contre le réchauffement climatique.

En quoi les glaciers et les icebergs peuvent-ils être considérés comme des êtres vivants ?

D’abord parce que les icebergs sont des écosystèmes mobiles, de véritables arches de vie. Sur leurs flancs s’accroche une multitude de micro-algues attirées par les sels nutritifs de l’eau. Ces minuscules organismes sont des éléments primordiaux pour la vie des autres êtres vivants dans les milieux polaires. La glace fait partie de l’existence quotidienne des populations autochtones des latitudes boréales ainsi que des habitants de hauts massifs montagneux partout sur la planète. Les glaciers sont des partenaires sociaux, les sujets de rituels collectifs et d’attentions multiples. On les consulte, on leur parle, on ne veut pas les offenser. On s’assure qu’ils contribuent en retour à la bonne organisation des groupes humains. Autrement dit, ce sont des personnages à part entière dans des histoires communes. Il n’y a là aucune superstition : les sociétés réfléchissent souvent sur elles-mêmes en sollicitant des auxiliaires non humains. Enfin, on déclare en glaciologie qu’un glacier n’est plus que de la «glace morte» lorsqu’il a perdu sa masse au point d’être revenu à l’état de névé, simple amas de neige. On suppose qu’il est né, qu’il a grandi, puis décliné, et qu’il était auparavant bien vivant.

 L'île de l'Eléphant située au nord-ouest de l’Antarctique, dans les îles Shetland du sud, en décembre 2019. Photo Camille Seaman

L'île de l'Eléphant située au nord-ouest de l’Antarctique, dans les îles Shetland du sud, en décembre 2019. Photo Camille Seaman

Cette idée de vie vient aussi du mot utilisé pour décrire la naissance des icebergs : « le vélage ».

Même si l’origine de cet usage est difficile à tracer, le terme de vêlage (calving en anglais) est attesté dans le milieu des baleiniers dès le début du XIXe siècle. Il instruit une équivalence singulière entre, d’une part, un glacier et une vache ou une baleine qui mettent bas, et d’autre part, un iceberg et un veau ou un baleineau qui naissent. La communauté scientifique l’a enregistré dans ses lexiques spécialisés, et il est passé dans le langage courant. On peut y voir une licence poétique, mais il témoigne plutôt de ce que j’appelle un «animisme spontané». Le vêlage met en scène une vie nouvelle. Ce mot vient troubler le discours qui oppose une nature inanimée à la culture. Il nous invite à dépasser la grande division occidentale entre les choses et les personnes. C’est pourquoi j’ai traqué le vocabulaire de la vie et les expériences qui lui correspondent dans les savoirs collectifs et jusque dans les rangs des sciences.

Diriez-vous qu'aujourd'hui, les scientifiques et les riverains de glaciers ont la même conception de ces zones de glaces ?

Par delà les approches différentes, je pense que tout le monde partage une même gamme de sentiments. Face à des entités de glace, parfois si massives, chacun éprouve une réelle empathie. J’en veux pour preuve l’émotion qui étreint toute personne qui voit un iceberg en plein océan ou un glacier suspendu en montagne pour la première fois. On ne se demande pas s’il faut prêter une âme à des assemblages de cristaux arrondis tassés les uns sur les autres. On reconnaît une forme de vie comme étant déjà présente en eux et précédant le regard. Il y aurait un dialogue intéressant à inaugurer sur la base de telles expériences. On se rendrait compte que nos façons «naturalistes» de percevoir et de penser ne sont peut-être pas si dénuées d’animisme et que celui-ci ne contredit pas forcément le raisonnement scientifique.

Ce lien avec l'iceberg est-il un défi lancé au regard occidental, qui sépare nature et culture, humain et non-humain ?

De nos jours, beaucoup estiment encore que les zones de glace sont désertiques et «désolées». La solitude de l’iceberg est l’un des mythes indissociables du dualisme nature-culture qui vide la nature de la plupart de ses êtres vivants. Dans cette veine, les récits de nombreux voyageurs polaires développent un imaginaire romantique. L’iceberg évolue dans les solitudes océaniques, comme une cathédrale posée sur l’eau. Miroir de nos désespoirs, c’est un fragment sublime qui reflète autant la grandeur de l’œuvre divine que la misère de la condition humaine. Certains ont vite deviné que les icebergs ne se bornent pas à illustrer une esthétique du sublime. Mais ils ne plongeaient pas sous la surface de la mer, et les mots leur manquaient pour les décrire autrement. Il nous est possible maintenant de découvrir la vie là où elle se déploie, grâce à des équipements élaborés. Il n’y a plus aucune raison de se représenter l’iceberg comme un tombeau.

«Les glaciers sont des partenaires sociaux... »

En quoi cette reconnaissance de la vie dans la glace nous conduit-elle à « penser comme un iceberg », pour reprendre le titre de votre livre ?

Le titre est un clin d’œil à la formule de l’écologue Aldo Leopold : «Penser comme une montagne.» Il s’agissait pour lui de convaincre ses contemporains que la montagne a besoin du loup afin de réguler l’éventuel surplus de cerfs et d’éviter que les arbres ne soient complètement défoliés. Chaque être compte dans l’équilibre général d’un écosystème donné. Penser comme un iceberg exige d’abolir les miroirs, de considérer notre planète telle qu’elle est, jusque dans ses régions extrêmes, et non telle que nous voudrions qu’elle soit pour nous uniquement, inerte et à notre disposition. Sans quoi nous peinerons toujours à prendre la vraie mesure des interactions entre les êtres vivants humains et non humains. Une biodiversité existe dans les glaces. Elle suit ses rythmes propres et les populations autochtones s’insèrent depuis des siècles dans ces milieux.

Penser comme un iceberg ou comme un glacier, est-ce aussi percevoir les signes, les couleurs et les sons par lesquels ils « communiquent » ?

La communauté scientifique scrute les comportements des glaciers et des icebergs. Elle établit leur état de santé, mesure les évolutions de leur masse et enregistre leur «voix». En outre, la glace a la mémoire longue et elle est bavarde. Les échantillons prélevés par carottage nous parlent du climat passé. Ils confirment que nos histoires humaines sont liées à l’histoire naturelle de la Terre. Pas de doute, les entités de glace sont d’une manière générale très expressives : leurs couleurs changent au fil des saisons et des époques. Elles se déplacent, respirent et font continuellement leur gymnastique. Elles ont une personnalité, une biographie. Qui vit à leur côté apprend à déchiffrer ces signes. Cette cohabitation lui permet d’appréhender le dérèglement climatique immédiatement, avec tous ses sens.

C'est ce que nous ne percevons pas toujours : de plus en plus de touristes partent en croisière pour admirer les vêlages, sans voir qu'ils sont un  signe du changement climatique.

Il est normal que le «front» d’un glacier côtier se casse et libère dans l’océan des morceaux de lui-même. Sa masse obéit à une loi mécanique de fracturation. Elle réagit également à l’action corrosive de l’eau de mer salée. Assister à la naissance d’un iceberg est une expérience visuelle et sonore chaque fois unique, puissante et inoubliable. Le tourisme polaire est pourtant celui de la «dernière chance». Si le phénomène de vêlage n’est pas inquiétant en lui-même, c’est sa multiplication qui l’est. Les calottes glaciaires se rétractent, les glaciers s’amenuisent, le nombre d’icebergs augmente, ce qui veut dire que le réchauffement climatique s’accélère. Le cycle global de l’eau s’en trouve modifié, et avec lui toutes les chaînes vitales.

Rappelons par ailleurs que les algues de la banquise fournissent une grande part de l’oxygène mondial. A chaque fonte nouvelle, les êtres vivants sur la planète respirent un peu moins bien. Or la glace qui disparaît ne reforme plus de glaciers. Les couches récentes n’ont pas le temps de tasser les couches anciennes. Le géophysicien Marco Tedesco parle de «cannibalisme de la fonte». Il explique que la fonte se nourrit d’elle-même et que le mécanisme, une fois enclenché, est irréversible. Les vieilles glaces se raréfient dans le Grand Nord et au-delà. La dynamique positive est grippée. Les neiges éternelles le sont de moins.

Beaucoup de personnes éprouvent aujourd’hui une émotion particulière devant des glaciers qui, ayant réduit de moitié ou plus encore, laissent la place à des étendues de rocailles nues. Le philosophe Glenn Albrecht a forgé un terme pour qualifier ce genre de sentiment : nous sommes saisis par la « solastalgie », par une détresse écologique.

Cette  solastalgie vaut-elle aussi pour ceux, comme nous, qui vivent loin des glaciers et des iceberg, et ne sont pas les témoins directs de cette disparition ?

Avoir conscience que les écosystèmes se dégradent sous nos yeux est éprouvant. Celles et ceux qui y vivent ont même l’impression que leur corps est amputé. Mais quand on n’habite ni dans des régions boréales ni dans des massifs montagneux, peut-on en effet éprouver cette solastalgie avec la même intensité ? Les mondes de glace semblent parfois si éloignés, si autres, si hostiles. Il nous manque un sentiment cosmopolitique qui nous rapprocherait d’eux et de leur vie sauvage. La solastalgie est une émotion qui ignore les frontières. Si nous l’éprouvions vraiment à l’égard des glaciers, des icebergs, et aussi de la banquise, nous franchirions une étape. Il faudrait alors nous employer à la dépasser le plus rapidement possible. Car si nous y parvenions, ce serait le signe que nous avons converti une anxiété en initiative et que nous avons commencé à agir très concrètement. Pour toutes ces raisons, l’avenir de la planète se joue dans les glaces.

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11 décembre 2020 5 11 /12 /décembre /2020 13:52

Le gouvernement continue le détricotage des mesures de la Convention citoyenne pour le climat. Le bilan global alarme légitimement les écologistes.  L’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) estime dans une note qu’il faudrait que le gouvernement justifie pourquoi il ne prend pas telle ou telle mesure, et qu’il propose en contrepartie des propositions de substitution, dont les effets seraient chiffrés. Ce serait en effet la moindre des choses après l’année de travail des citoyens et citoyennes. Le Réseau Action Climat expose ici les 15 mesures les plus structurantes de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui, si elles n’étaient pas reprises, décrédibiliseraient complètement l’objectif de cette loi spécifique. D’après le Réseau Action Climat et Reporterre le  9 décembre 2020. Lire aussi La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiques, La convention citoyenne pour le climat interpelle Emmanuel MacronTrois mois après la convention citoyenne pour le climat, la désillusion et Cinquante propositions de la convention citoyenne pour « porter l’espoir d’un nouveau modèle de société ».

D'après https://www.imagineonlefait.fr/, le site des 150 participant·e·s de la Convention Citoyenne pour le Climat

D'après https://www.imagineonlefait.fr/, le site des 150 participant·e·s de la Convention Citoyenne pour le Climat

Alors que le 5ème anniversaire de l’Accord de Paris arrive à grands pas et que les émissions de gaz à effet de serre de la France ne sont pas alignées sur une trajectoire de limitation du réchauffement à 1,5°C, le projet de loi Climat permettrait de rectifier en partie le tir. Tout en rappelant que l’ensemble des propositions de la Convention doivent être reprises sans filtre, le Réseau Action Climat expose ici les 15 mesures les plus structurantes de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui, si elles n’étaient pas reprises, décrédibiliseraient complètement l’objectif de cette loi spécifique. Le Réseau Action Climat attend un projet de loi Climat à la hauteur de l’urgence climatique, permettant de créer de nombreux emplois, mais aussi de réduire la précarité énergétique et alimentaire.

Le Projet de Loi Climat « sans filtre », par le Réseau Action Climat

Il s’agit de 15 mesures, réparties dans les 5 titres du projet de loi et qui correspondent aux groupes de travail de la Convention :

  1. “Consommer” : Pour agir sur la consommation des Français et avoir un impact sur l’empreinte carbone, il s’agit d’interdire la publicité des produits les plus émetteurs de gaz à effet de serre et de mettre en place un système de consigne pour réemploi des emballages.

  2. « Se déplacer » : Limiter les émissions des transports en France – et la pollution de l’air – nécessite d’actionner plusieurs leviers : interdire la commercialisation de véhicules neufs très émetteurs, mettre en place un prêt garanti par l’Etat pour l’achat de véhicules peu polluants, supprimer les avantages fiscaux sur le gazole pour les poids lourds, réduire durablement le trafic aérien et développer un plan d’investissement massif pour le transport ferroviaire.

  3. “Se loger” : Pour réduire l’impact climatique du secteur du bâtiment et réduire la précarité énergétique, il s’agit de mettre en place progressivement une obligation de rénovation énergétique globale des logements et de limiter l’artificialisation des sols, en particulier le suréquipement commercial.

  4. “Se nourrir” : Réduire les émissions de l’agriculture et de l’alimentation implique de passer à un choix végétarien quotidien dans la restauration collective publique, de concevoir une nouvelle solidarité nationale alimentaire, de taxer les engrais chimiques et d’orienter les financements vers les élevages durables.

  5. “Travailler et produire” : La transition écologique demande aussi d’accompagner les transformations des entreprises et les reconversions professionnelles. Il sera nécessaire d’accompagner la reconversion des entreprises, la transformation des métiers et d’obliger les grandes entreprises à renforcer la transparence concernant leur empreinte carbone et à réduire significativement leurs émissions chaque année.

Dans le cadre de la Convention Citoyenne pour le Climat, 150 citoyens ont travaillé 9 mois pour élaborer 149 propositions pour accélérer l’action climatique de la France. La promesse du Président de la République en janvier 2020 de soumettre ces propositions « sans filtre » soit à référendum, soit au vote du Parlement, soit à application règlementaire directe, n’est pas tenue. En juin, trois propositions ont été formellement écartées et bien qu’aucun nouveau joker n’ait été établi jusqu’ici, l'analyse du Réseau Action Climat montre que d’autres manières sont utilisées par le Gouvernement pour retarder ou affaiblir l’ambition des propositions.

Le Réseau Action Climat demande de mettre fin à ces stratégies d’affaiblissement et de retardement pour que le projet de loi Climat France puisse véritablement contribuer à aligner la France sur une trajectoire de limitation du réchauffement à 1,5°C. Après la transmission “filtrée” du Gouvernement, ça sera aux Parlement de hausser l’ambition du projet de loi Climat.

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24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 17:07

Marie Toussaint, députée européenne écologiste et cofondatrice de l'association "Notre affaire à tous", s'inquiète d'une reconnaissance au rabais des écocides et pointe plusieurs limites. Tribune du 22 novembre 2020. Lire aussi « Reconnaissons la nature comme sujet de droit »Un fleuve reconnu comme une entité vivante en Nouvelle-Zélande et Valérie Cabanes : « Reconnaître le crime d’écocide ».

Reconnaissance des écocides : pas de faux-semblants

Le Garde des Sceaux et la Ministre de l'environnement ont annoncé dimanche matin dans le JDD la création d'un 'délit d'écocide', associé à un délit de mise en danger de l'environnement et au renforcement des moyens dédiés à la justice environnementale.  Il faut d'abord sincèrement saluer le fait que les ministres se saisissent enfin de la question. C'est une forme de prise en compte de l'importance des enjeux portés depuis des décennies par les juristes et les organisations qui luttent contre les crimes environnementaux.

Cela intervient également dans un contexte où les citoyennes et les citoyens de la convention pour le climat ont réclamé à leur tour la reconnaissance des écocides. Leur inscription dans le débat public est salutaire et tout doit être fait pour que leurs propositions soient entendues. Les propositions formulées aujourd'hui ne semblent constituer qu'une mise à jour et une application (tardive) de la directive européenne de 2008, visant à la protection de l'environnement par le droit pénal, et dont la nécessaire révision est prévue pour le second semestre 2021.

Il était temps. Nous remercions les ministres mais les engageons à agir au-delà des mots. Nous ne saurons nous contenter d'annonces qui se limiteraient au respect d'une législation européenne déjà considérée comme obsolète. Si on veut que les armes des pollueurs cèdent devant la toge du législateur, il faut une ambition juridique importante afin de faire reculer les crimes environnementaux.

Pour l'heure, le flou demeure sur la portée de l'annonce, mais il est fort à craindre que nous ne puissions souscrire à la définition donnée par le gouvernement aux écocides. Elle ressemble à une définition au rabais. A ce stade ce qui est présenté dans l'article du JDD ne relève pas d'une réelle reconnaissance des écocides mais uniquement de la création d'un délit de pollution généralisée, que nous appelions certes de nos vœux. 

Or, les mots ont un sens, chacun sait qu'un délit n'est pas un crime. La distinction n'est pas uniquement sémantique mais également normative. On ne punit pas les mêmes choses et pas de la même manière selon qu'elles relèvent d'un crime ou d'un délit. En l'état, à nos yeux, la proposition formulée continuerait malheureusement d'appréhender comme des infractions mineures les atteintes les plus graves portées aux écosystèmes, les crimes qui mettent en danger la planète et qui doivent enfin être considérés comme tels par le droit pénal. Rappelons, si l'analogie devait être nécessaire, qu'un vol est un délit, mais un vol à main armé un crime. Considérons-nous alors que la mise en danger la planète est moins grave qu'un vol à main armé, même sans victime ?

Plus troublant encore la proposition formulée dans le JDD ne prévoit pas de condamner les atteintes autonomes à l'environnement, c'est-à-dire celles qui ne résultent d'aucune violation d'une règle législative ou administrative existante. Ce qui veut dire que si une atteinte grave aux écosystèmes n'enfreint aucune règle, elle ne sera pas sanctionnée. Comme on connait l'habileté des entreprises pollueuses à chercher les trous dans le filet juridique, nous disons qu'il ne faut pas seulement resserrer la maille ; mais changer le filet. Reconnaitre réellement les écocides demande préalablement de reconnaitre une valeur intrinsèque à la nature, et ce d'autant plus qu'on imagine bien que la législation ne peut par avance prévoir et embrasser tous les cas d'atteintes graves aux écosystèmes. Le droit ne doit pas courir après les catastrophes, mais les empêcher autant que faire se peut. Ce qui doit importer n'est pas uniquement les atteintes à la loi, mais bel et bien l'impact sur les écosystèmes. C'est, nous en convenons, un nouveau paradigme.

Nous voulons souligner un dernier manque. Si une entreprise française commet un écocide hors du territoire national, le gouvernement ne prévoit pas de possibilité d'agir contre elle. C'est une faute. Nous demandons à ce que les parquets puissent poursuivre indépendamment de la nationalité des accusés, des victimes ou du lieu où l'atteinte a été commise. Cette compétence universelle serait un outil précieux pour lutter contre l'impunité en matière de crimes environnementaux.

Nous savons la mobilisation de longue date des défenseurs des droits humains pour faire appliquer réellement la compétence universelle aux cas de violation graves des droits de l'humanité, et nous la soutenons. Ainsi, contrairement à ce que des esprits chagrins affirment parfois à tort, la lutte pour la reconnaissance de l'écocide ne s'oppose pas aux combats pour les droits humains, mais vient au contraire s'y adjoindre en revendiquant l'émergence d'un droit véritablement cosmopolitique.

Pour toutes ces raisons, nous appelons les ministres à approfondir leur travail, à renforcer leurs propositions, et à mettre en œuvre la révolution juridique dont la protection de l'environnement a besoin. Si des lobbies cherchent à les entraver, nous serons, comme toujours, du côté de la transparence et de l'avancée de l'intérêt général, dans la plus grande vigilance. 

Enfin, nous veillerons à ce que le Président de la République soutienne réellement, ainsi qu'il l'a annoncé à plusieurs reprises, la reconnaissance du crime d'écocide au niveau international, et notamment auprès de la Cour pénale internationale.

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 11:41

Dans Les révoltes du ciel s’écrit une histoire plus longue des savoirs et des politiques du réchauffement climatique. L’enquête de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher vient montrer que la transformation du climat a été, à plusieurs moments charnière des derniers siècles, un aspect central du débat des sociétés qui nous ont précédé. Mais quand aurions-nous pu prendre une autre direction que celle d’une Terre-étuve ? D’après « Les révoltes du ciel » de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, et Christophe Bonneuil, Charles Perragin, Vanina Delmas, Xavier Mauduit, pour PhiloMag, Politis, Reporterre et France Culture, octobre-novembre 2020. Lire aussi Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la TerrePropositions pour un retour sur Terre« Il n’y a que des migrants sur Terre... » et Homo domesticus, de James C. Scott.

Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle

Serions-nous depuis 1992 la première génération à enfin prendre conscience du réchauffement climatique et de ses dangers, grâce au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), aux progrès d’une climatologie équipée de satellites et de super-ordinateurs ? Aurions-nous avant cela altéré les fonctionnements planétaires sans nous en apercevoir, faute des savoirs scientifiques récemment acquis ?

Cette fable est politiquement incapacitante. En nous faisant croire que nous serions écologiquement plus éclairés que les sociétés du passé, elle attribue au savoir scientifique et à la « prise de conscience » le pouvoir magique de nous mettre sur la bonne voie. Or, depuis le premier rapport du GIEC en 1990 – déjà « certain » que les émissions humaines de gaz à effet de serre entraîneraient un « réchauffement additionnel » –, le CO2 dans l’atmosphère est passé de 354 à 415 ppm. Le progrès des recherches n’y a pas suffi : il est temps de parler stratégies.

Cette fable est aussi historiquement fausse : ce n’est pas les yeux fermés mais les yeux grands ouverts que notre modernité a altéré la Terre. L’idée que le devenir de la Terre puisse être affecté par l’action humaine est discutée par des humanistes de la Renaissance. Et comme le montrent Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher dans Les Révoltes du ciel (lire ci-dessous), la transformation du climat à l’échelle continentale, voire planétaire, par la déforestation préoccupe fortement les savants et les gouvernants des années 1780-1850. Ce n’est que vers 1890-1950 qu’un âge productiviste a fabriqué « les illusions rassurantes d’un climat à la fois inébranlable et inoffensif », concluent les auteurs.

D’autres travaux sont venus récemment mettre au jour cet autre moment oublié des savoirs climatiques : les années 1960-1980. L’effet de serre – connu depuis le XIXe siècle mais alors jugé bénin – commence à inquiéter les scientifiques à partir des années 1950. Un rapport du comité scientifique de la Maison Blanche affirme, dès 1965, que la hausse du CO2 atmosphérique pourrait « produire des changements mesurables et peut-être marqués du climat » et le président Lyndon Johnson en parle au Congrès. L’alerte se solidifie avec le rapport du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur l’impact humain sur le climat, de 1971, puis celui de l’Académie américaine des sciences, de 1979, estimant déjà qu’un doublement de la teneur en CO2 par rapport à l’ère préindustrielle correspondrait à un réchauffement de 1,5 à 4,5 °C. En France, la Datar écrit dès 1972 que « nous en savons assez aujourd’hui de la théorie du climat et de la construction de modèles climatiques pour voir que l’homme peut fort bien provoquer des changements de climat ».

Plus intéressant encore, on sait maintenant par l’exhumation de leurs notes et documents internes combien les multinationales – pétrolières et automobiles notamment – suivaient de près la question du réchauffement climatique. À la fin des années 1960, l’American Petroleum Institute commande des études universitaires, qui lui confirment la gravité du phénomène. Les dirigeants d’Exxon sont avertis dès juillet 1977 que « l’humanité influence le climat global ». En 1979, Exxon conduit d’importantes recherches climatiques et élabore des scénarios énergético-climatiques… qui lui permettent de mesurer combien la sortie des énergies fossiles affecterait son business. Une enquête parue le mois dernier montre que Ford, dès 1956, et General Motors, dès les années 1970, savaient aussi. Les General Motors Laboratories mettent plusieurs chercheurs sur le réchauffement climatique et sur la possibilité de le limiter par l’action des aérosols et la dynamique des nuages. Mais la recherche de Ruth Reck, l’une de ces scientifiques, douche ces espoirs : l’effet de serre n’est pas limité par l’albedo des nuages et General Motors, par communiqué de presse, affirme en 1979 que « l’impact de l’effet de serre lié au dioxyde de carbone sur le climat de la Terre pourrait être plus compliqué que prévu ».

Pourtant, dans la seconde moitié des années 1980, ces mêmes compagnies multinationales enterrent ces recherches et changent de discours. Face au danger de voir leur profitabilité réduite par des politiques internationales de maîtrise des émissions de gaz à effet de serre, elles fondent, en 1989, la Global Climate Coalition, vaste opération de déni climatique et de lobbying. Ruth Reck est remerciée par General Motors, tout comme bien des chercheurs des programmes climat d’Exxon.

Là encore, une histoire de perte de savoirs, de déni de réalité par des dirigeants mus par le profit, plutôt qu’une fable de progrès des savoirs et de prise de conscience.

Christophe Bonneuil Directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherches historiques (EHESS).

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“ Les Révoltes du ciel ” par Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher

Vouloir contrôler l’empreinte des actions humaines sur l’environnement n’est pas du tout propre à notre époque. Nous sortons en réalité d’un bref interlude historique, de la fin du XIXe siècle aux années 1950, où le climat s’est délogé de nos consciences. Le recul des famines, le développement industriel, le perfectionnement des réseaux et de l’exploitation agricole et minière, nous ont fait un temps oublier que le climat était la matrice du vivant. Dans cet impressionnant travail de documentation que représente Les Révoltes du cielUne histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle (Seuil, 2020), Fressoz et Locher relatent une histoire du climat du XVe au XXe siècle, et nous montrent que l’anxiété climatique et la politisation des sujets environnementaux ne datent pas d’hier. L’Anthropocène, entendu comme pensée de l’enchevêtrement entre les temporalités de la Terre et des sociétés, est, du point de vue de l’historien, caractéristique de l’époque moderne européenne en général et française en particulier.

Dès le XVIe siècle, la volonté d’agir sur le climat pour le modeler révèle qu’une partie du monde est déjà profondément consciente qu’action humaine et processus naturels sont entrelacés. Puis, très tôt, s’installe la crainte d’un effondrement climatique. Quelles sont les grandes étapes de la pensée de cette interdépendance homme-nature ?

  • La colonisation comme normalisation du climat. À l’aube des empires coloniaux européens, une question anime les conquistadors : les « zones torrides » sont-elles vraiment inhabitables ? Non, pour Christophe Colomb. Les excès de la météo du Nouveau monde sont liés à l’absence de culture et de déforestation. Si les pluies tropicales se déversent sur les côtes jamaïcaines, c’est à cause de la surabondance des grands arbres qui attirent les tempêtes. À l’époque, il s’agit bien sûr de convaincre les banquiers d’investir dans les expéditions et les comptoirs coloniaux. Mais l’aventure est aussi théologique. Transformer les zones torrides par le déboisement et le travail de la terre, c’est purifier l’air. A contrario, « les pluies torrentielles prouvent la non-possession des Caraïbes ». La présence d’une nature non cultivée démontre que ce territoire n’appartient à personne. Le climat adouci par la pluie devient aussi le signe divin que le colon accomplit sa mission d’extension des terres chrétiennes. Cette thèse de la colonisation par la « transformation anthropique des climats » va se répandre en Europe, et en particulier dans la France et l’Angleterre du XVIIe siècle. 
  • L’agir climatique, signe de la civilisation. Dès le début du XVIIIe, le climat est vu plus généralement comme le miroir des mœurs sociales. En France, des auteurs comme l’historien Jean-Baptiste Dubos, admirateur du matérialisme empiriste de John Locke et grand inspirateur de Montesquieu, fait même de la dégradation du climat le signe de la décadence des civilisations. Avec la ruine des égouts et l’abandon des cultures, le beau soleil de Rome a décliné avec l’âme romaine, et le bon air a reflué avec le génie… Chez le très influent philosophe et naturaliste Buffon, les sociétés ne sont plus hiérarchisées selon des critères religieux ou moraux, mais par la capacité à façonner la nature. À la fin du XVIIIe siècle, les épidémies, les récoltes, les prix, les cours d’eau gelés qui mettent les usines au chômage – tout est lié au climat, qui devient un « fait social total »
  • Le catastrophisme révolutionnaire. Si dès le XVIIe, quelques intellectuels anglais craignent que la déforestation n’engendre une perturbation globale du cycle de l’eau (qui est alors un modèle théologique), « c’est bien la Révolution française qui opère le basculement fondamental de l’optimisme colonisateur à l’angoisse de l’effondrement. » Entre 1788 et 1794, la météorologie épouvantable, les pénuries de grains et l’augmentation du prix du bois vont pousser les révolutionnaires à dénoncer les effets environnementaux du despotisme et de la féodalité, un régime non seulement injuste mais « contre-nature ». « Le discours révolutionnaire oppose ainsi un régime féodal qui barre les cours d’eau, multiplie les marécages, laisse les plantes pourrir et la population dégénérer, à une république qui fluidifie, draine, met en culture, réchauffe et rend salubres les climats. » Dans les débats révolutionnaires, l’alerte climatique sort des cercles naturalistes et « devient un élément structurant du discours sur la propriété, sur la nature et sur le rôle de l’État dans leur gestion. » De façon générale, de 1789 à 1820, « chaque régime a prétendu réparer les désordres climatiques provoqués par l’incurie de ses prédécesseurs. »
  • Le temps de l’humanité fragile. Après l’une des plus grosses éruptions de l’histoire humaine, celle du volcan Tambora en 1815 dans l’actuelle Indonésie, le froid, les famines et les maladies gagnent l’Europe. L’idée d’un refroidissement climatique inéluctable s’installe, et la glace prend un sens eschatologique. On ressort une vieille théorie de Buffon sur le refroidissement progressif du globe terrestre. D’autres évoquent l’apparition de taches solaires, des perturbations de l’atmosphère liées à la position relative de la Terre, du soleil et de la Lune (astrométéorologie), ou encore la dérive des icebergs. En France, le « dérangement des saisons » s’impose dans l’opinion. Tandis que des pièces populaires mettent en scène la fin du monde, les études de l’atmosphère se perfectionnent, et émerge une forme de rationalité météorologique. La véritable histoire du climat et ses variations majeures se jouent désormais à l’échelle des temps géologiques, sur des millions d’années. Cette idée ne date donc pas du XXIe siècle.

Dans Les Révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique. XVe-XXe siècle, Fabien Locher et Jean-Baptiste Fressoz racontent avec précision cinq siècles d’observations, d’intérêt, de questionnements sur les variations climatiques et le rôle de l’humain sur ces événements. Une enquête qui fourmille de sources de première main pour comprendre l’utilisation faite du changement climatique par les conquistadors du Nouveau Monde, les révolutionnaires français, les savants mais aussi la petite bourgeoisie et les paysans du XIXe siècle, dans les colonies… Paradoxalement, c’est le progrès technique à l’ère industrielle qui fera basculer progressivement le climat dans l’oubli et effacera en quelque sorte la menace pendant un temps. La thèse des deux historiens de l’environnement est limpide : il n’y a rien de nouveau ! Ni la prise de conscience d’un changement climatique, ni la recherche sur l’action humaine, ni l’anxiété climatique, ni les discours catastrophistes, ni la politisation des sujets environnementaux. Leur enquête s’inscrit aussi dans le temps long puisqu’elle a commencé à la fin des années 2000, avec la découverte d’archives non exploitées à Météo France, et s’est terminée lors du confinement au printemps 2020. « En montrant que cette histoire de savoirs climatiques est très longue, qu’il y a eu des débats, des résistances et pas de consensus immédiat, cela crée un argument en faveur de la solidité de ces savoirs », glissent-ils, alertant à la fois sur les tentations climatosceptiques ou au contraire de discours grandiloquents et naïfs sur la récente prise de conscience climatique.

« L’histoire du climat montre tout un univers colonial »

Entretien avec Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher Historiens et chercheurs au CNRS par Vanina Delmas.

Vous commencez votre histoire du changement climatique à l’époque de la colonisation de l’Amérique : Christophe Colomb observant les conditions climatiques et préconisant de couper les grands arbres pour réduire les pluies. Pourquoi ?

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21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 09:10

Dans une décision inédite rendue jeudi 19 novembre, le Conseil d’État donne trois mois au gouvernement pour prouver qu’il respecte ses engagements en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Une décision historique, selon les associations et les communes qui avaient saisi le juge administratif. D'après Les Echos, Reporterre, l'Humanité et Mediapart le 19 novembre 2020. Lire aussi L’Affaire du Siècle répond aux arguments de l’État, Réchauffement climatique : l’État français plaide non coupableDes ONG attaquent la France en justice pour inaction climatique et Un maire attaque L’État pour inaction climatique pour la première fois en France.

Le député européen EELV et ancien maire de Grande-Synthe, Damien Carême, la députée européenne EELV Karima Delli, et derrière eux Pierre Stoeber, lors d’une manifestation le 21 septembre 2019 à Paris. Lucas Barioulet/AFP

Le député européen EELV et ancien maire de Grande-Synthe, Damien Carême, la députée européenne EELV Karima Delli, et derrière eux Pierre Stoeber, lors d’une manifestation le 21 septembre 2019 à Paris. Lucas Barioulet/AFP

L’État va devoir rendre compte de ses engagements climatiques. Dans une décision rendue jeudi 19 novembre, le Conseil d’État donne trois mois au gouvernement pour prouver qu’il respecte ses promesses prises en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. « Si la France s’est engagée à réduire ses émissions de 40 % d’ici à 2030, elle a, au cours des dernières années, régulièrement dépassé les plafonds d’émissions qu’elle s’était fixés […] et l’essentiel des efforts de réduction ont été reportés à après 2020 », relève la plus haute juridiction administrative française. Le Conseil d’État avait été saisi en 2018 pour inaction climatique par la ville de Grande-Synthe (Nord), rejointe par plusieurs ONG, ainsi que par les villes de Grenoble et de Paris.

La décision du Conseil d’État va permettre une avancée cruciale en droit français, selon les ONG de L’Affaire du siècle. « En affirmant le caractère contraignant des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre contenus dans la loi, la plus haute juridiction administrative met l’État face à ses responsabilités dans la crise climatique. C’est une véritable révolution en droit : les lois programmatiques sur le climat ont jusqu’ici été considérées par les gouvernements et parlements successifs comme de vagues promesses. Elles font désormais peser sur l’État une obligation de résultat, et l’engagent à mettre en œuvre des mesures concrètes et efficaces pour atteindre ces objectifs. » De son côté, l’ancien ministre de la transition écologique d’Emmanuel Macron, Nicolas Hulot, a qualifié sur son compte Twitter la décision de « pas de géant ».

La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiques

Grâce à cette décision, les engagements pris par le gouvernement, à travers des lois, des décrets ou des traités, deviendront contraignants. Par exemple, ceux pris lors de l’Accord de Paris. Devant les caméras du monde entier, la France et 195 autres pays ont signé le 12 décembre 2015 un texte listant une série d’objectifs à atteindre, le plus ambitieux étant de maintenir l’augmentation de la température mondiale à un niveau inférieur à 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, à 1,5 °C si possible. « Cette décision pose un défi au gouvernement car il aura une obligation juridique, légale, d’agir pour le climat, observe l’eurodéputée Marie Toussaint auprès de Mediapart, à l’origine de la campagne « L’Affaire du siècle ». Il faudra donc qu’il agisse de manière effective. » 

Les accords signés lors de la COP21 « renvoient à chaque État signataire le soin de prendre des mesures nationales pour assurer leur mise en œuvre », explique le Conseil d’État dans son communiqué, avant de préciser : « Néanmoins les objectifs que s’est fixés la France à ce titre doivent être lus à la lumière de ces accords afin de leur donner une pleine portée en droit français. » Cela signifie que les lois ou les décrets adoptés par la France pour respecter les engagements de l’Accord de Paris ont été transposés dans le droit français. Dès lors, ils doivent être suivis et respectés.

Le Conseil d’État constate par ailleurs l’échec de la France dans le calendrier de la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. « Pour la période 2015-2018, le plafond d’émissions prévu a sensiblement été dépassé », note l’instance. La France a seulement réalisé une baisse moyenne de ses émissions de 1 % par an alors que le plafond fixé imposait une réduction de l’ordre de 2,2 % par an. » Il ajoute que le gouvernement a revu à la baisse son objectif concernant la période 2019-2023, ce qui a eu pour conséquence de décaler la trajectoire de la diminution des émissions à l’horizon 2030. C’est pourquoi, avant de statuer définitivement sur la requête, il lui enjoint dans les trois mois de « justifier que la trajectoire de réduction à horizon 2030 pourra être respectée ».

La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiques

Toutes les études actuelles montrent que la France ne respecte pas ses engagements. Les émissions de gaz à effet de serre ont baissé entre 2018 et 2019, mais cette diminution n’est pas suffisante pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. « Le réchauffement climatique induit par les activités humaines continue de s’aggraver, alors que les actions climatiques de la France ne sont pas à la hauteur des enjeux ni des objectifs qu’elle s’est donnés, indique le Haut Conseil pour le climat dans son rapport annuel, publié en juillet dernier. Le gouvernement doit reprendre le cap vers la neutralité carbone. » « Le premier budget carbone n’a pas été respecté, ni globalement ni sectoriellement pour les quatre principaux secteurs qui représentent plus de 85 % des émissions, ajoute Greenpeace France dans un communiqué. La relève des budgets carbone 2019-2023 dans les décrets Stratégie nationale bas carbone (SNBC) est directement contraire à une recommandation explicite du Haut Conseil pour le climat. » 

Ces constats motivent la décision inédite de la plus haute juridiction. Si, au terme des trois mois accordés, l’État n’a pas réussi à convaincre que les mesures prises jusqu’à présent sont suffisantes pour respecter ses ambitions, il pourrait être contraint de mettre en œuvre les politiques publiques nécessaires à la protection du climat. « Cela pourrait être l’interdiction de faire gérer les tarifs SNCF par des algorithmes qui font payer les billets toujours plus cher, illustre Me Guillaume Hannotin, avocat de L’Affaire du siècle. Il faut qu’une famille avec deux enfants qui va de Paris à Nice puisse faire l’aller-retour pour 20 euros par tête, pour qu’ils ne soient pas tentés de prendre l’avion ou la voiture, qui polluent davantage mais sont moins onéreux. »

Une « décision historique »

En prenant cette décision, le Conseil d’État a considéré la requête de Grande-Synthe (Nord) comme recevable. « La commune littorale est particulièrement exposée aux effets du changement climatique », a-t-il jugé. Notamment au risque de submersion marine. Il donne ainsi raison à l’ancien maire écologiste Damien Carême, qui a engagé ce recours contre l’État en janvier 2019 pour « non-respect de ses engagements climatiques ». « J’ai attaqué l’État en disant que les habitants et les élus locaux faisaient des efforts pour réduire leurs émissions et que celui qui manquait à l’appel, c’était l’État lui-même !, explique l’eurodéputé EELV auprès de Mediapart. En faisant cela, il met en péril l’avenir de la ville, parce que “submersion marine” veut dire qu’elle serait rayée de la carte. Il met aussi en péril le bien des habitants et leur sécurité. »

Le recours de Damien Carême a ensuite été rejoint par les villes de Grenoble et de Paris. Puis par quatre organisations : Oxfam, Notre affaire à tous, Greenpeace et la Fondation Nicolas Hulot. Ce quatuor d’associations est par ailleurs à l’initiative d’une pétition baptisée « L’Affaire du siècle ». Lancée fin 2018, elle dénonce aussi l’inaction du gouvernement sur les enjeux climatiques. Elle a recueilli à ce jour plus de deux millions de signatures. 

De son côté, le ministère de la transition écologique prend acte de la décision du Conseil d’État, « qui n’est pas un jugement sur le fond mais une demande de preuves d’action ». L’entourage de Barbara Pompili explique que le gouvernement « mène une politique offensive en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Un tiers du plan France Relance, soit 30 milliards d’euros, sont consacrés à la relance verte. Le projet de loi traduisant les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, qui sera prochainement présenté, ancrera durablement la culture écologique dans le modèle français. Ces différents éléments doivent permettre à la France d’atteindre les objectifs climatiques fixés. »

L’État français n’est pas le seul exécutif européen à avoir été attaqué en justice. Aux Pays-Bas, le 20 décembre 2019, la Cour suprême a approuvé les conclusions du tribunal qui, le 24 juin 2015, a condamné l’État néerlandais à réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins 25 % d’ici 2020, par rapport aux niveaux de 1990. Ne pas atteindre cet objectif serait une « violation des droits des citoyens néerlandais », protégés par la Convention européenne des droits de l’homme, a conclu la justice. « Le Conseil d’État s’inscrit dans ce mouvement de justice climatique planétaire, se félicite l’ancienne ministre de l’environnement Corinne Lepage de Jacques Chirac, aujourd’hui avocate de Grande-Synthe. C’est une décision historique car on sort des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient. »

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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 16:58

De plus en plus de nouvelles maladies infectieuses émergent, principalement à cause de la destruction des écosystèmes. Prévenir leur apparition serait la seule solution durable, selon un nouveau rapport international qui juge le coût de la prévention cent fois moindre que celui de l’inaction. D’après la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) et Clémentine Thiberge pour Le Monde le 29 octobre 2020. Lire aussi « Nous dépendons fondamentalement de la diversité du vivant ».

Prélèvement nasal sur un pangolin, à la China Biodiversity Conservation and Green Development Foundation, dans le Zhejiang, en juin 2020. AP

Prélèvement nasal sur un pangolin, à la China Biodiversity Conservation and Green Development Foundation, dans le Zhejiang, en juin 2020. AP

« Dans les décennies à venir, les pandémies vont être plus nombreuses, plus meurtrières, se propageront plus rapidement et feront plus de dégâts à l’économie mondiale ; à moins qu’il n’y ait un changement radical dans l’approche globale de la lutte contre les maladies infectieuses. » Voici l’alerte lancée par Peter Daszak, chercheur en zoologie et coauteur d’un rapport sur les pandémies publiées le jeudi 29 octobre par la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES).

Ce groupe d’experts a réuni en début d’année vingt-deux scientifiques internationaux pour répondre à deux questions : comment les pandémies émergent-elles ? Et peut-on les prévenir ? « Habituellement ce type de rapport prend plusieurs années, explique Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’IPBES. Nous l’avons sorti très rapidement car il était nécessaire d’avoir à disposition une évaluation du savoir scientifique sur le lien entre pandémies et biodiversité. »
Les auteurs ont analysé et synthétisé environ 700 références scientifiques. « On a beaucoup d’informations sur les pandémies d’un point de vue social, médical, explique Peter Daszak. Et on en a également beaucoup sur la perte de biodiversité, il était important de relier les deux pour répondre à la question : pourquoi les pandémies se produisent-elles ? »

IPBES - Rapport sur les pandémies, résumé en français.

« Une pandémie tous les dix ans »

Selon le rapport, 70 % des maladies émergentes (Ebola, Zika) et la quasi-totalité des pandémies connues (VIH, Covid-19) sont des zoonoses – c’est-à-dire qu’elles sont causées par des virus d’origine animale. Les principaux porteurs sont les mammifères – chauves-souris, rongeurs, primates, bétail – et les oiseaux. Mais bien que les pandémies trouvent leurs origines dans des microbes portés par des animaux, ce sont bien les activités humaines qui amplifient le phénomène. « Il n’y a pas de grand mystère sur la cause de la pandémie de Covid-19, ou de toute pandémie moderne, explique Peter Daszak. Les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique et de la perte de biodiversité entraînent également des risques sanitaires par leur impact sur notre environnement. L’expansion et l’intensification de l’agriculture, le commerce, la production et la consommation non durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune, le bétail, les agents pathogènes et les humains. C’est la voie vers les pandémies. »

Ces maladies émergent à un rythme de plus en plus soutenu. Selon le rapport, il existerait environ 1,7 million de virus non découverts chez les animaux, et 540 000 à 850 000 d’entre eux pourraient potentiellement infecter les humains. « D’ici peu, nous pourrions avoir une pandémie tous les dix ans, alerte Peter Daszak. Les gérer comme nous le faisons avec le coronavirus n’est pas une solution durable. Sinon, tous les pays pourraient connaître une récession économique continue. » Alors quelles sont les solutions pour réduire les risques de pandémies ? « Notre approche actuelle n’est pas la bonne, insiste le chercheur britannique. Nous espérons toujours contenir et contrôler les maladies après leur apparition grâce aux vaccins et aux thérapies. Mais échapper à l’ère des pandémies implique de laisser une place plus grande à la prévention qu’à la réaction. »

Imiter les cellules antiterroristes

Le chercheur préconise une approche à l’égard des pandémies similaire à celle des cellules antiterroristes. « Il faut faire exactement le même travail, explique-t-il. C’est-à-dire surveiller constamment, écouter les rumeurs de maladies émergentes locales pour pouvoir, dès le début d’une épidémie, la contrôler et l’enrayer. Aujourd’hui, nous ne faisons qu’attendre que les épidémies se développent et circulent. » Les programmes de lutte contre les pandémies agissent souvent dans le cadre de mesures d’urgence. Alors que celles-ci, dans un cercle vicieux, peuvent avoir des négatifs sur la biodiversité, par exemple l’abattage d’animaux ou la diffusion d’insecticides. « Il faut faire attention à ne pas faire passer le mauvais message, explique Peter Daszak. Les virus proviennent de la faune sauvage, beaucoup de maladies sont transmises par les chauves-souris, aussi certaines personnes pensent que la solution serait de les éradiquer. Mais si l’on enlève une espèce, une autre viendra prendre sa place. »

Les chercheurs sont unanimes : il est indispensable de changer radicalement de mode de consommation et d’exploitation. « Il faut réduire la consommation non durable de produits provenant des zones réservoirs de maladies émergentes, ainsi que celle, excessive, de produits issus de l’élevage », soutient Peter Daszak. Serge Morand, chercheur en écologie au CNRS, confirme : « Il faut vraiment remettre l’agriculture au centre des problèmes, et par conséquent au centre des solutions. » Selon le rapport de l’IPBES, le risque de pandémie peut être considérablement réduit en freinant la perte de biodiversité – qu’elle découle du commerce d’animaux sauvages ou de l’agriculture intensive – et en s’efforçant de conserver des habitats naturels propices.

Taxes sur la consommation de viande

Et pour convaincre du bénéfice des approches préventives, les chercheurs mettent en avant les avantages économiques. Le coût de l’inaction en matière de pandémie serait ainsi cent fois plus élevé que le coût de la prévention. Selon leurs calculs, les pandémies et autres zoonoses émergentes coûtent plus de mille milliards de dollars (857 milliards d’euros) de dommages économiques par an. Ils estiment à l’inverse que les stratégies de prévention basées sur la réduction du commerce des espèces sauvages, le changement d’utilisation des terres et une surveillance accrue, coûteraient entre 40 et 58 milliards de dollars par an. A titre d’exemple, les dépenses liées au Covid-19 ont été estimées entre 8 000 et 16 000 milliards de dollars entre le début de l’épidémie et juillet 2020 et pourraient s’élever à 16 000 milliards de dollars rien qu’aux Etats-Unis d’ici à 2021.

Les chercheurs s’agacent du manque d’actions politiques en réponse à leur diagnostic. « Ce rapport, très bien rédigé, est très important, mais le constat qu’il fait l’a déjà été il y a des années, souligne Serge Morand. En 1968 déjà, l’Unesco faisait le rapprochement entre destruction de la biodiversité et pandémie. Maintenant, il faut aller au-delà des constats, il faut aller plus loin ! » Le rapport propose des options politiques qui contribueraient à lutter contre le risque sanitaire : lancer un conseil intergouvernemental sur la prévention des pandémies afin de fournir aux décideurs les meilleures données scientifiques sur les maladies émergentes, prédire les zones à haut risque, évaluer l’impact économique des pandémies potentielles ; rédiger des accords internationaux fixant des objectifs contraignants ; inclure des taxes sur la consommation de viande et la production animale ; renforcer l’application des lois sur le trafic d’espèces sauvages. « Le Covid-19 a mis en évidence l’importance de la science et de l’expertise, soutient Anne Larigauderie. Nous espérons que ce rapport offrira aux décideurs de nouvelles perspectives sur la réduction du risque de pandémie et les options de prévention. »

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 11:03

Dans un courrier envoyé lundi 12 octobre, les participants rappellent le chef de l’Etat à son « engagement ». Face à la colère des 150 citoyens tirés au sort pour lui faire des propositions, le président a réaffirmé hier sa volonté d’« agir » contre le réchauffement. D’après Emilie Torgemen pour Le Parisien, Rémi Barroux et Olivier Faye pour Le Monde le 13 octobre 2020. Lire aussi " Une citoyenneté réprimée " et Trois mois après la convention citoyenne pour le climat, la désillusion.

Le président Emmanuel Macron, dont le portrait est ici tenu à l’envers par des activistes, peine à convaincre de la réalité de son engagement pour le climat. (photo AFP)

Le président Emmanuel Macron, dont le portrait est ici tenu à l’envers par des activistes, peine à convaincre de la réalité de son engagement pour le climat. (photo AFP)

Alors que la convention citoyenne pour le climat a fêté son premier anniversaire début octobre, rien ne va plus entre les 150 conventionnels et Emmanuel Macron. Et, derrière les apparences de courriers policés échangés entre le président de la République et les participants, la fracture s’aggrave. Dans une lettre, envoyée lundi 12 octobre au chef de l’Etat par l’association Les 150, formée en juin 2020, à l’issue des travaux de la convention, ses membres lui demandaient « de réaffirmer [son] engagement formel et public en faveur de l’examen sans filtre de [leurs] propositions, un engagement crucial pour mener à bien ce nouveau mandat de suivi ».

La réponse n’a pas tardé, Emmanuel Macron tentant de désamorcer la crise dans un courrier daté du même jour. « Ces débats qui s’annoncent, je les partagerai avec vous, sur la base de vos propositions, pour ne jamais renoncer à l’ambition qui est la vôtre, conformément au contrat moral qui nous lie depuis le début de nos travaux, écrit le président de la République. Certaines de vos mesures méritent des ajustements, dont une partie avait d’ailleurs été soulignée par les juristes qui vous accompagnaient. Parfois, elles nécessitent une temporalité différente de celle que vous proposez, simplement parce que c’est la condition de leur réussite économique, sociale et écologique. » Il n’hésite pas à alerter les conventionnels sur des divergences probables : « Parfois, pour le même objectif, des solutions différentes peuvent émerger. »

Le projet de loi devrait être prêt « pour un conseil des ministres au mois de décembre, à une date proche du cinquième anniversaire de l’accord de Paris », y réaffirme-t-il. Dans ce projet de loi devraient figurer 40 % des propositions des participants. Le chef de l’Etat précise aussi qu’une « trentaine des propositions de la convention sont déjà, soit totalement soit partiellement mises en œuvre ».

La liste des « jokers » s’allonge

En visite sur les lieux des inondations dévastatrices dans les Alpes-Maritimes, le 7 octobre, Ce n’est pas la perception qu’ont les conventionnels du processus engagé dès la remise de leurs propositions au gouvernement, en juin. « Nous avons le sentiment de manquer d’un soutien clair et défini de la part de l’Etat, dont les prises de position nous apparaissent parfois contradictoires », écrivent-ils dans leur courrier de lundi. Et d’évoquer des « déclarations ministérielles discordantes sur les sujets de l’aérien, de la publicité, du déploiement de la 5G, de la baisse de la TVA relative au transport ferroviaire, ou d’autres, [qui] viennent renforcer le trouble et obscurcir la parole présidentielle ».

Emmanuel Macron avait ainsi évoqué la taxation sur le transport aérien, une des propositions des conventionnels, plaidant pour un report de cette mesure : « On a le droit d’avoir dans la mise en œuvre du bon sens collectif. » La ministre de la transition écologique et solidaire, Barbara Pompili, chargée du suivi de la traduction des mesures de la convention dans la politique gouvernementale, avait dû s’expliquer le lendemain. « Le secteur aérien a été durement touché par le Covid, ce que ne savaient pas les citoyens quand ils ont fait leurs propositions, puisqu’ils ont travaillé avant la crise », avait-elle rappelé, sur Franceinfo. « Ce sont des bonnes propositions, mais, simplement, on va essayer de les repousser un tout petit peu dans le temps pour les appliquer à un moment où le secteur aura repris son souffle. »

Choquant alors que les aéroports sont les nouvelles destinations des marches pour le climat ! De quoi exaspérer une partie des 150 qui ont appelé à une conférence de presse, mercredi 14 octobre, devant l’Assemblée nationale. « L’association, par le biais des deux coprésidents du comité de gouvernance de la convention, Thierry Pech et Laurence Tubiana, ont écrit au président, et celui-ci a répondu avec sa communication habituelle. Il n’y a rien de nouveau, il emploie toujours les mêmes termes, cela ne change rien à la colère des citoyens », explique Isabelle Robichon, conventionnelle parisienne, qui devrait annoncer une nouvelle initiative, l’association Les 150 étant, selon elle, « en train d’exploser ».

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