Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bienvenu.e

  • : Les Lilas Ecologie : Blog des militants et élus Europe Ecologie Les Verts des Lilas et du Pré Saint-Gervais
  • : Culture, information, réflexion de l'écologie politique par les militants et les élus Europe Ecologie Les Verts des Lilas, du Pré Saint-Gervais, d'Est Ensemble
  • Contact

Recherche

Nous contacter ...

S'abonner à la Lettre d'information ...

C'est dans la colonne de droite tout en bas...

18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 11:04

Une étude menée au Royaume-Uni sur dix-huit ans illustre de façon incontestable la relation entre pesticides et déclin des butineurs sauvages.

Par Martine Valo pour Le Monde le 18 août 2016.

Les insecticides de la famille des néonicotinoïdes, les plus efficaces jamais synthétisés, tuent massivement abeilles et bourdons. Il n’y a plus désormais que les firmes agro-chimiques pour le nier. Ou du moins pour sous-estimer le rôle de ces pesticides dans le déclin catastrophique des colonies d’insectes butineurs. Ces sociétés préfèrent le réduire à un facteur pathogène parmi d’autres : virus, monocultures réduisant et fragmentant leurs habitats, champignons, invasion de frelons, réchauffement climatique...

Il semble, au contraire, que les néonicotinoïdes multiplient par trois cette mortalité́ accélérée. C’est ce que défend une étude britannique publiée mardi 16 août par la revue Nature Communications et signée par sept chercheurs du centre pour l’écologie et l’hydrologie de Wallingford et de Fera Science Limited, un centre de recherche semi-privé sur l’environnement et l’alimentation sis à York (nord de l’Angleterre).

Voilà des années que les apiculteurs alertent sur l’impact des néonicotinoïdes, qu’ils lient à l’effondrement du nombre de leurs colonies d’abeilles, depuis que l’usage de ces produits chimiques s’est généralisé́ dans les campagnes occidentales, à partir de 1995.

De précédentes études scientifiques ont évalué́ leurs effets sub-létaux et neurotoxiques sur les abeilles domestiques, en particulier. Elles ont montré notamment que celles-ci perdent leur sens de l’orientation, ou que les bourdons donnent naissance à 80 % de femelles en moins...

Des preuves solides

Mais tous ces travaux n'ont pas apporté de « preuves solides » de l'impact de ces pesticides sur la disparition des espèces sauvages dans la nature, avancent les auteurs de la présente étude. À défaut d'établir un lien irréfutable de cause à effet, ces derniers estiment qu’ils illustrent cette fois de façon incontestable la relation entre produits chimiques et déclin des insectes en ayant croisé dix-huit années de données nationales, portant sur 62 des 250 espèces sauvages d’Angleterre, avec leur exposition aux champs de colza traités aux néonicotinoïdes. Cette échelle de temps paraît pertinente, écrivent-ils, pour observer les évolutions des populations d’insectes et, en parallèle, « les répercussions des changements historiques dans la gestion de l’agriculture ».

Les chercheurs ont eu recours aux relevés rigoureusement effectués au Royaume-Uni par des entomologistes volontaires, amateurs ou non, de la société́ nationale Bees, Wasps and Ants Recording, de 1994 à 2011. Ils en ont écarté́ les abeilles domestiques, car les apiculteurs les déplacent parfois en fonction des floraisons. Ils ont retenu les insectes sauvages repérés au moins cinq cents fois sur des parcelles d’un kilomètre carré ayant fait l’objet d’au moins deux recensements complets en dix-huit ans. Soit au final, une collection de 31 800 inventaires.

Quant au colza, il a été choisi pour sa progression fulgurante. Cet oléagineux est désormais la principale culture traitée aux néonicotinoïdes et couvre ainsi 8,2 millions d’hectares en Europe.

L’année 2002 sert enfin de référence : c’est celle où s’est répandue outre-Manche cette famille de pesticides qui a pour caractéristique d’enrober la semence, puis de persister dans toute la plante, fleurs y compris, et dans les sols. Les chercheurs ont comparé́ les courbes d’abondance que chaque espèce d’abeilles aurait dû suivre si ses effectifs avaient poursuivi la tendance dessinée avant 2002, avec les trajectoires réelles ultérieures.

Un déclin accéléré

Leurs modèles en ont déduit que, dans un premier temps, le colza fournit aux abeilles de quoi butiner, mais ce bienfait ne compense pas la toxicité́ des pesticides. Au contraire. « Nous estimons que, depuis 2002, l’usage de néonicotinoïdes est à lui seul responsable d’une perte supérieure à 20 % pour cinq espèces [Halicte tumulorum, Lasioglossum fulvicorne, L. malachurum, L. pauxillum et Osmia spinulosa] », affirment les auteurs. La même cause suscite un déclin de 10 % chez vingt-quatre espèces, de plus de 15 % pour onze autres, voire de 30 % chez les plus touchées.

Au total, les espèces sauvages friandes de colza traité aux néonicotinoïdes déclinent trois fois plus que les autres, observent-ils. Cependant, les non-butineuses ne sont pas non plus épargnées et semblent contaminées par d’autres fleurs ayant poussé́ à proximité́ de ces oléagineux.

Après bien des atermoiements, l’Union européenne a accepté́, en 2013, d’interdire sur son territoire trois insecticides néonicotinoïdes sur certaines cultures. Officiellement décidé pour deux ans, le moratoire est encore en vigueur aujourd’hui.

En France, la nouvelle loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, adoptée le 20 juillet, prévoit de tous les bannir au 1er septembre 2018 sur l’ensemble des terres agricoles… mais avec de possibles dérogations jusqu’en 2020.

Partager cet article
Repost0
29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 18:00

 

Catastrophes climatiques cotées en Bourse

Sécheresses, ouragans, inondations : aux quatre coins du monde, les catastrophes climatiques charrient leur lot de drames humains et d’images spectaculaires. Et posent une question prosaïque : qui paiera les dégâts ? Quand ils ont trop à perdre, les assureurs se défaussent sur les Etats. Mais ces derniers, étranglés par la dette, peinent à assumer. Ils se tournent alors vers les marchés financiers, leurs calculs glacials et leurs produits spéculatifs.

par Razmig Keucheyan, mars 2014, Le Monde diplomatique, http://www.monde-diplomatique.fr/2014/03/KEUCHEYAN/50199

 En novembre 2013, le « supertyphon » Haiyan s’abattait sur l’archipel des Philippines : plus de six mille morts, un million et demi de logements détruits ou endommagés, 13 milliards de dollars de dégâts matériels. Trois mois plus tard, deux courtiers appartenant aux compagnies d’assurances privées Munich Re et Willis Re, accompagnés de représentants du Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe (UNISDR), présentaient aux sénateurs philippins un nouveau produit financier destiné à pallier les déficiences supposées de l’Etat en matière de gestion des désastres climatiques : le Philippines Risk and Insurance Scheme for Municipalities (PRISM). Une sorte d’emprunt catastrophe à haut rendement que les municipalités proposeraient à des investisseurs privés (1). Ces derniers percevraient des taux d’intérêt plantureux subventionnés par l’Etat, mais, en cas de sinistre d’une force et d’une gravité prédéfinies, ils perdraient leur mise.

« Dérivés climatiques » (weather derivatives), « obligations catastrophe » (catastrophe bonds ou cat bonds) et autres produits d’assurance climatique connaissent un succès retentissant. En plus de pays asiatiques, le Mexique, la Turquie, le Chili ou encore l’Etat américain de l’Alabama, durement affecté par l’ouragan Katrina en 2005, y ont recouru sous une forme ou une autre. Pour les promoteurs de ces instruments, il s’agit de confier l’assurance des risques naturels et tout ce qui l’entoure − primes, évaluation des menaces, dédommagement des victimes − aux marchés financiers. Mais pourquoi la finance s’imbrique-t-elle à la nature précisément au moment où celle-ci manifeste des signes d’épuisement toujours plus distincts ?

Pendant plusieurs siècles, la Terre a procuré au système économique matières premières et ressources à bas prix. L’écosystème parvenait également à absorber les déchets de la production industrielle. Or ces deux fonctions ne s’opèrent plus aussi facilement. Non seulement le prix des matières premières et de la gestion des déchets augmente, mais la multiplication et l’aggravation des désastres naturels font monter le coût global de l’assurance. Laquelle exerce une pression à la baisse sur le taux de profit des acteurs industriels. Ainsi la crise écologique n’est-elle pas seulement le reflet, mais aussi le possible déclencheur d’une crise du capitalisme.

Dans ce contexte, la financiarisation paraît offrir une échappatoire : les compagnies d’assurances et de réassurances (lire « Noir palmarès ») mettent en œuvre de nouvelles façons de disperser le risque, dont la principale est la titrisation des dangers climatiques. Une transposition à l’échelon météorologique des mécanismes testés avec le succès qu’on sait dans l’immobilier américain...

Parmi les produits les plus fascinants de ce nouvel arsenal financier : l’« obligation catastrophe ». Une obligation est un titre de créance ou une fraction de dette échangeable sur un marché, et qui fait l’objet d’une cotation. La particularité des cat bonds tient à ce qu’ils procèdent non pas d’une dette contractée par un Etat pour renouveler ses infrastructures, ou par une entreprise pour financer l’innovation, mais de la nature et de ses aléas. Ils concernent un événement dont il est possible mais pas certain qu’il advienne, et dont on sait qu’il occasionnera des dégâts matériels et humains importants. Dès lors, il s’agit de disperser les risques dans l’espace et le temps, de manière à les rendre financièrement insensibles. Dans la mesure où les marchés se déploient à l’échelle mondiale, ces risques atteignent par la titrisation un « étalement » maximal.

Ce prodige de l’ingénierie financière a vu le jour en 1994, peu après qu’une série de fléaux au coût hors norme (l’ouragan Andrews en Floride en 1992, le tremblement de terre de Northridge en Californie en 1994) eurent obligé l’industrie de l’assurance à trouver des ressources nouvelles. Depuis, environ deux cents cat bonds ont été émis, dont vingt-sept au cours de la seule année 2007, pour un montant de 14 milliards de dollars.

Ouragan caribéen contre tsunami en Asie

Comme tout titre financier, les obligations climatiques passent sous les fourches Caudines des agences de notation — Standard & Poor’s, Fitch et Moody’s —, qui leur accordent généralement la note médiocre de BB, signe qu’elles ne sont pas sans risque. La valeur d’un cat bond fluctue sur le marché en fonction de la plus ou moins grande probabilité que la menace se réalise et en fonction de l’offre et de la demande du titre concerné. Il arrive que ces titres continuent de s’échanger à l’approche d’une catastrophe et même au cours de son déroulement, par exemple lors d’une canicule en Europe ou d’un ouragan en Floride. C’est ce que les traders spécialisés appellent, avec le sens de la formule qui les caractérise, live cat bond trading — le commerce de titres en direct (2).

Une bourse d’échange de titres intitulée Catex, pour Catastrophe Risk Exchange, localisée dans le New Jersey, est apparue en 1995. Un investisseur excessivement exposé aux tremblements de terre californiens pourra y diversifier son portefeuille en échangeant ses cat bonds contre d’autres portant sur des ouragans caribéens ou sur un tsunami dans l’océan Indien. Catex a également pour fonction de fournir à ses clients des bases de données leur permettant d’évaluer les risques.

Acteur crucial du dispositif, les agences de modélisation se livrent au catastrophe modeling, soit la modélisation des catastrophes. Leur objectif est de calculer la nature et de réduire autant que faire se peut l’incertitude. Il existe un petit nombre d’agences de modélisation dans le monde, la plupart américaines : Applied Insurance Research (AIR), Eqecat et Risk Management Solutions (RMS). En fonction de variables telles que la vitesse des vents, la taille des cyclones, les températures, mais aussi des caractéristiques physiques de la zone concernée (matériaux employés dans la construction, type de terrain, population), elles évaluent le coût d’une catastrophe, ainsi que les indemnités versées par les assureurs. Et, par conséquent, déterminent le prix d’un cat bond.

La plupart des obligations de ce type émises jusqu’à présent l’ont été par des assureurs et des réassureurs. Mais, depuis le milieu des années 2000, les Etats eux-mêmes mettent sur le marché des cat bonds « souverains », comme on parle de dette souveraine. Cette tendance, lancée par des théoriciens de l’assurance issus de la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, l’une des écoles de commerce les plus prestigieuses du monde, est activement encouragée par la Banque mondiale et par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Ce déplacement illustre le lien étroit qui se noue entre la crise budgétaire des Etats (endettement et baisse de leurs recettes) et la crise environnementale. Du fait des difficultés qu’ils traversent, les Etats s’avèrent de moins en moins capables d’assumer le coût assurantiel des désastres climatiques par des moyens conventionnels, c’est-à-dire principalement par l’impôt. Ils le seront d’autant moins que le nombre et la puissance de ces cataclysmes augmentent à cause du changement climatique. Pour des gouvernements aux abois, la financiarisation de l’assurance des risques climatiques représente une bouffée d’oxygène : la titrisation comme substitut à l’impôt et à la solidarité nationale. C’est là un point de fusion de la crise écologique et de la crise financière, comme le montre l’exemple du Mexique.

Ouragans dans le golfe du Mexique, séismes, glissements de terrain ou éruption du Popocatépetl, qui surplombe Mexico : le pays semble cerné par les menaces. Assureur en dernier ressort en cas de catastrophe, l’Etat indemnise les victimes sur le budget fédéral, c’est-à-dire grâce à l’impôt, selon le principe de solidarité nationale consubstantiel à l’Etat-nation moderne. En 1996, le gouvernement mettait en place un Fonds pour les désastres naturels (Fondo de desastres naturales, dit « Fonden ») destiné à la fois à fournir une aide d’urgence aux sinistrés et à permettre la reconstruction des infrastructures. Ce dispositif a fonctionné jusqu’à ce qu’une série de catastrophes au coût exorbitant s’abattent sur le pays. En 2005, le gouvernement fédéral a dépensé 800 millions de dollars pour pallier leurs conséquences, alors qu’il n’avait prévu d’y consacrer que... 50 millions (3).

Des critères très contraignants

L’idée de titriser l’assurance des risques de tremblement de terre se concrétise l’année suivante, sur l’impulsion de la Banque mondiale. En 2009, le pays décide d’inclure dans le dispositif les ouragans, ce qui donne lieu à un programme dit « multicat », couvrant une multiplicité de risques. Autour de la table des négociations, rien que des gens sérieux : le ministre des finances du Mexique, ainsi que des représentants de la banque Goldman Sachs et du réassureur Swiss Re Capital Markets, chargés de vendre le programme aux investisseurs. Munich Re est également partie prenante, de même que deux grands cabinets d’avocats américains, Cadwalader, Wickersham & Taft et White & Case. AIR, l’agence de modélisation chargée de mettre en place les paramètres de déclenchement de l’obligation — le seuil de gravité au-delà duquel les investisseurs perdent leur mise —, a élaboré deux modèles : l’un pour les séismes, l’autre pour les ouragans. Une fois le cat bond enregistré aux îles Caïmans par Goldman Sachs et Swiss Re, il est vendu aux investisseurs au cours de tournées de promotion organisées par les banques.

Chaque fois qu’une catastrophe frappe le Mexique, l’agence AIR détermine donc si l’événement correspond aux paramètres établis par les contractants. Si c’est le cas, les investisseurs doivent mettre l’argent à disposition de l’Etat mexicain. Dans le cas contraire, ils ne déboursent rien, mais continuent de toucher une généreuse prime d’assurance.

En avril 2010, un séisme ravage l’Etat de Basse-Californie ; mais son épicentre se trouve au nord de la zone délimitée par le cat bond : l’argent de l’obligation n’est pas libéré, et le Mexique continue à payer des intérêts. De même, quand un ouragan frappe deux mois plus tard l’Etat de Tamaulipas, sa puissance est inférieure au seuil prédéterminé, et Mexico ne voit pas la couleur des dollars. Les critères sont si contraignants que seuls trois des deux cents cat bonds émis depuis quinze ans ont été déclenchés (The Economist, 5 octobre 2013).

En Asie du Sud-Est, région particulièrement exposée, la mise en place de cat bonds souverains s’opère selon des modalités particulières (4). En Indonésie, le plus important pays musulman du monde, les principes de l’assurance islamique, le takaful, s’appliquent. N’ignorant pas que ce secteur connaît depuis une décennie une croissance annuelle de 25 % (contre 10 % pour le marché de l’assurance traditionnelle), le réassureur Swiss Re fait beaucoup d’efforts pour renforcer sa sharia credibility, selon sa propre expression (5). Les pays en développement sont souvent les plus durement frappés par les catastrophes climatiques, à la fois pour des raisons géographiques et parce qu’ils ne disposent pas pour y faire face des mêmes moyens que les pays occidentaux. La montée du niveau des mers affecte les Pays-Bas aussi bien que le Bangladesh, mais il est préférable d’affronter les flots à Amsterdam plutôt qu’à Munshiganj (6).

Les obligations catastrophe — ou, dans un autre genre, les quotas carbone — ne sont pas les seuls produits financiers branchés sur des processus naturels. Les dérivés climatiques (weather derivatives), par exemple, proposent aux investisseurs des paris sur le temps qu’il va faire, c’est-à-dire sur des variations de la météo qui n’impliquent pas l’interruption du cours normal de la vie sociale. D’un événement sportif à une récolte en passant par un concert rock ou les fluctuations du prix du gaz, bien des aspects des sociétés modernes sont influencés par le temps. On estime qu’un quart de la richesse annuelle produite par les pays développés est susceptible d’en subir l’impact (7). Le principe du dérivé climatique est presque enfantin : un montant financier est libéré au profit de son acheteur au cas où les températures — ou un autre paramètre météo — dépassent, ou au contraire n’atteignent pas, un niveau prédéterminé ; par exemple, si le froid — et donc les dépenses énergétiques — excède un certain seuil, ou si la pluie limite la fréquentation d’un parc d’attractions en été.

Dans le domaine agricole, certains dérivés ont pour sous-jacent — l’actif réel sur lequel porte l’instrument financier — le temps de germination des plantes. Un index tel que les degrés-jours de croissance (growing degree days) mesure l’écart entre la température moyenne dont une récolte a besoin pour mûrir et la température réelle, déclenchant un versement en cas de dépassement du seuil fixé. Dans le cadre d’un swap (« échange »), deux entreprises que les variations du climat affectent de manière opposée peuvent décider de s’assurer mutuellement. Si une entreprise énergétique perd de l’argent en cas d’hiver trop doux et une société organisant des événements sportifs, en cas d’hiver trop rigoureux, elles se verseront un montant prédéterminé selon que le mercure monte ou descend (8).

Les ancêtres des dérivés climatiques sont apparus dans l’agriculture au XIXe siècle, notamment aux Etats-Unis, au Chicago Board of Trade. Ils portaient sur des matières premières telles que le coton et le blé (9). Au moment de la libéralisation et du décloisonnement des marchés financiers, dans les années 1970, et de la prolifération des produits dérivés, les sous-jacents potentiels se sont multipliés. Pionnières dans ce domaine, les multinationales de l’énergie, parmi lesquelles Enron, y trouvent un moyen de « lisser » leurs risques de pertes (10). Ainsi, après l’hiver 1998-1999, particulièrement doux aux Etats-Unis du fait du phénomène de la Niña, certains énergéticiens échaudés décident d’utiliser les dérivés pour se « couvrir ».En effet, pour ces entreprises, des fluctuations de quelques degrés impliquent des variations financières colossales. A partir de 1999, les dérivés climatiques s’échangent au Chicago Mercantile Exchange, historiquement spécialisé dans les produits agricoles. L’émergence de ces produits financiers va de pair avec le mouvement de privatisation des services météorologiques, notamment dans les pays anglo-saxons : ce sont eux qui, en dernière instance, déterminent le seuil au-delà duquel un dérivé se déclenche.

Dans un article sous-titré « Pourquoi l’environnement a besoin de la haute finance », trois théoriciens de l’assurance suggèrent à présent de mettre en place des species swaps, une forme de dérivé portant sur le risque de disparition des espèces (11). L’interpénétration de la finance et de la nature revêt ici une de ses formes les plus radicales : il s’agit de rendre la préservation des espèces profitable pour les entreprises, afin de les inciter à prendre soin de la biodiversité. En effet, cette mission coûteuse incombe pour le moment à l’Etat, dont les caisses sont de plus en plus fréquemment vides. Ici encore, l’argument de la crise fiscale justifie la financiarisation de la nature.

Imaginons que l’Etat de Floride signe avec une entreprise un contrat de species swap ayant comme sous-jacent une variété de tortue menacée vivant dans les parages de la société contractante. Si le nombre de spécimens s’accroît du fait de l’attention prodiguée par l’entreprise, l’Etat verse à cette dernière des intérêts ; si, au contraire, les tortues se raréfient ou approchent du seuil d’extinction, c’est l’entreprise qui verse de l’argent à l’Etat, afin que celui-ci puisse engager une opération de sauvetage.

Les « hypothèques environnementales » (environmental mortgages) — sortes de subprime dont le sous-jacent n’est pas un bien immobilier mais une portion d’environnement —, les titres adossés aux forêts (forest backed securities) ou encore les mécanismes financiers liés aux zones humides (wetlands), libéralisés aux Etats-Unis par l’administration de M. George H. Bush dans les années 1990, offrent d’autres exemples de produits du même type.

Le capitalisme, explique le théoricien de l’écosocialisme James O’Connor, implique des « conditions de production (12) ». A mesure qu’il se développe, il affaiblit et même détruit ses conditions de production. Si le pétrole bon marché a permis pendant plus d’un siècle le fonctionnement de ce que Timothy Mitchell appelle la « démocratie carbone (13) », sa raréfaction renchérit considérablement les coûts de l’industrie. Le capital a besoin de ces conditions de production, mais ne peut faire autrement que de les épuiser. C’est ce que O’Connor appelle la « seconde contradiction » du système : celle entre le capital et la nature, la première opposant le capital et le travail.

Ces deux contradictions s’enchevêtrent : le travail humain génère de la valeur en transformant la nature. La première contradiction conduit à une baisse tendancielle du taux de profit, c’est-à-dire à l’apparition de crises profondes du système. La seconde induit quant à elle un renchérissement croissant de l’entretien des conditions de production, qui pèse également à la baisse sur le taux de profit, puisque des volumes croissants de capitaux employés à cet entretien — par exemple, pour la recherche de réserves de pétrole toujours plus difficiles d’accès — ne sont pas transformés en profits.

Dans cette configuration, l’Etat moderne joue le rôle d’interface entre le capital et la nature : il régule l’usage des conditions de production afin que celles-ci puissent être exploitées. L’objectif de l’écosocialisme consiste à défaire le triptyque que forment le capitalisme, la nature et l’Etat. Il s’agit d’empêcher ce dernier d’œuvrer en faveur des intérêts du capital et de réorienter son action en faveur du bien-être des populations et de la préservation des équilibres naturels. La conférence Paris Climat 2015 (COP 21), dans laquelle le gouvernement de M. François Hollande semble placer de grands espoirs, offrira au mouvement global pour la justice climatique l’occasion de faire entendre cette revendication.

Razmig Keucheyan

Sociologue. Ce texte s’inspire de son ouvrage La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Zones, Paris (parution le 6 mars).

 

 

Partager cet article
Repost0

L'écologie aux Lilas et au Pré ...

Pour une restauration scolaire de qualité, durable, équitable, accessible aux Lilas

Les zadistes de Gonesse ont-ils raison de s’opposer à une gare en plein champ ?

Une nouvelle ZAD près de chez vous

Pour le projet CARMA contre la reprise des travaux de la gare "Triangle de Gonesse"

Les Lilas écologie - en campagne pour gagner

Les Lilas Ecologie en campagne

Le gouvernement abandonne Europacity, pas l’artificialisation des terres agricoles

Il faut stopper EuropaCity - marche citoyenne de Gonesse à Matignon 4 et 5 octobre

Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte

Les promoteurs, les arbres et la cité - lettre ouverte à BNP Paribas

Toxic Tour de Pantin à Romainville dimanche 16 juin 2019

Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050

Merci aux 1779 Lilasiennes et Lilasiens qui ont voté " Pour le climat, tout doit changer ! "

Pollution de l’air dans les écoles et crèches franciliennes

Volonté politique de créer une régie publique de l’eau à Est Ensemble, mythe ou réalité ?

À la base … un revenu ?

Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h

La forêt de Romainville, un enjeu écologique et politique

La Forêt passe à l'attaque !

Plâtre et béton sur la Corniche

Agir ensemble pour les Coquelicots le 7 décembre

Marche pour le climat, Défendons la forêt de la Corniche des Forts

Destruction des océans, sur-pêche, pêche électrique... avec Bloom mardi 20 novembre

À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale

Marches pour le climat et la biodiversité 13 et 14 octobre

Les amis des coquelicots étaient bienvenus...

Amis des coquelicots, agissons ensemble vendredi 5 octobre à 18H30

La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes

Mobilisation citoyenne à la marche pour le climat samedi 8 septembre à Paris

Un coup de pouce Vert pour les Électrons solaires ! 

Le collectif Eau publique des Lilas invite au dialogue le 21 mars

Entre le nucléaire et la bougie, il y a l’intelligence - du 10 au 18 mars aux Lilas

En Ile de France, les énergies renouvelables citoyennes ont le vent en poupe...

Le Syctom a organisé une concertation réservée aux sachants – et après ?

Une enquête publique sur le PLU des Lilas… qui change la donne !

Une victoire pour l'eau publique en Île-de-France

L’eau publique, c’est maintenant !

L’Ouest de la Seine Saint-Denis se mobilise pour la création d’un service public de l’eau

Romainville : le Syctom lance une concertation préalable pour la modernisation du centre de transfert et de tri des déchets

Que sont ces CSR - Combustibles Solides de Récupération - qu’on veut brûler à Romainville ?

Ces parents qui mijotent une cantine publique

De nouvelles préconisations nutritionnelles... Pas d'usine, on cuisine !

À Romainville contre l’incinération

Une victoire de l'engagement citoyen aux cantines rebelles du 10 novembre

Derniers échos de la révision du PLU des Lilas

Les Sans Radio retrouvent les ondes

Europacity : le débat public se conclut sur des positions inconciliables

Le parc (George-Valbon La Courneuve) debout !

Grand Paris : non à la logique financière

Pour une gestion publique, démocratique et écologique de l'eau

Le revenu de base ? Débat mardi 14 juin 20h

C'était la Grande Parade Métèque 2016...

La nature : une solution au changement climatique en Île-de-France

Participer à la Grande Parade Métèque samedi 28 mai 2016

PLU des lilas: enfin un diagnostic et état initial de l'environnement ... à compléter

Avec la loi « Travail », où irait-on ? Débattons-en mercredi 30 mars

Réduire la place de la voiture des actes pas des paroles

La COP 21 aux Lilas

La nature est un champ de bataille

Alternatiba et le Ruban pour le climat des Lilas à la République

Un compost de quartier aux Lilas

Devoir d'asile : de l'Etat jusqu'aux Lilas

Un ruban pour le climat aux Lilas

Six propositions vertes pour une révision du PLU véritablement utile

La Grande Parade Métèque samedi 30 mai

Fête de la transition énergetique et citoyenne le 9 mai aux Lilas