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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 12:59

Plusieurs études scientifiques identifient les priorités en matière de sauvegarde du vivant d’ici à 2030, en prévision de la Conférence des parties (COP) de la Convention des Nations unies sur la biodiversité en 2021. D’après United Nations Convention on Biological Diversity et Perrine Mouterde pour Le Monde, septembre-octobre 2020. Lire aussi « Nous dépendons fondamentalement de la diversité du vivant » et La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010.

Comment protéger 30 % (voire 50 %) de la planète ?

Protéger 30 % (voire 50 %) de la planète d’ici 2030 - telle est l’ambition qui semble se dessiner en matière de conservation de la nature. Le projet de cadre mondial qui doit être négocié lors de la 15e édition de la Conférence des parties (COP) de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique prévue à Kunming en Chine en 2021, dont la version actualisée a été publiée le 1er septembre, affiche cet objectif. « J’invite tous les Etats à rejoindre la coalition [menée par la France et le Costa-Rica] qui vise la protection de 30 % des espaces terrestres et maritimes », a lancé le président Emmanuel Macron lors du sommet de l’ONU sur la biodiversité fin septembre.

S’il s’impose progressivement, ce chiffre de 30 % relève du consensus politique davantage que de fondements scientifiques, des chercheurs appelant plutôt à protéger la moitié de la planète. C’est le cas du célèbre biologiste américain Edward O. Wilson, considéré comme le père de la notion de « biodiversité » et qui a publié en 2016 l’ouvrage Half-Earth (« la moitié de la Terre », WW Norton & Co, 2006, non traduit). Les aires protégées, des espaces géographiques définis, reconnus et gérés pour assurer à long terme la conservation de la nature, demeurent la pierre angulaire des politiques visant à enrayer l’érosion de la biodiversité. « La nécessité de protéger la moitié de la planète est actée d’un point de vue scientifique mais au plan politique, beaucoup de pays trouvent que 30 %, c’est déjà trop », précise Thierry Lefebvre, du programme « Aires protégées » de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN).

ACTUALISATION DU PROJET INITIAL DE CADRE MONDIAL DE LA BIODIVERSITÉ POUR L'APRÈS-2020 - ONU, Convention pour la Biodiversité, août 2020.

Une étude publiée le 4 septembre dans la revue Science Advancesavance, elle aussi, le chiffre de 50 %. L’équipe de chercheurs, menée par l’ONG américaine Resolve, a cartographié les différentes aires à protéger afin de résoudre à la fois les crises climatique et de la biodiversité, en les classant en différentes catégories : celles où vivent des espèces rares (les préserver nécessiterait de protéger 2,3 % de terres supplémentaires), les zones de forte biodiversité (6 %), les habitats des grands mammifères (6,3 %), les espaces sauvages (16 %) et les zones propices à la stabilisation du climat (4,7 %).

« Protéger 50 % de la planète permettrait de constituer un filet de sécurité global pour résoudre les deux défis existentiels de notre époque, explique Eric Dinerstein, le principal auteur de cette étude et directeur du programme biodiversité à Resolve. Mais le chiffre de 30 % est néanmoins un bon début. »

Il y a dix ans, à l’issue des négociations d’Aichi au Japon, la communauté internationale s’était engagée à protéger 17 % des terres et 10 % des mers d’ici à 2020. Sur les vingt objectifs adoptés à l’époque, c’est l’un des rares à avoir connu des progrès notables. Entre 2010 et 2019, la couverture des aires protégées est passée de 14,1 % à 15,3 % des terres et de 2,9 % à 7,5 % des mers. En s’appuyant sur le bilan d’Aichi, une étude publiée dans Nature mercredi 7 octobre dresse les priorités pour la prochaine décennie. « Nous sommes à un moment charnière, explique Victor Cazalis, l’un des auteurs de ces travaux et doctorant de l’université de Montpellier au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive. On s’est beaucoup focalisé sur l’objectif quantitatif d’Aichi, mais il y a aussi des dimensions qualitatives importantes. »

D’abord, les aires protégées doivent être représentatives des espèces et des écorégions – des zones écologiquement homogènes en termes d’habitats et d’espèces. Aujourd’hui, moins de 22 % des espèces menacées d’extinction sont protégées de façon adéquate – c’est-à-dire qu’une proportion suffisante de leur aire de répartition est protégée. Sur les 15 000 « zones-clés pour la biodiversité », environ un tiers n’était pas couvertes par les aires protégées en 2019. « Depuis dix ans, les aires protégées ont été créées en fonction de leur faible coût pour l’activité humaine plutôt que pour un gain réel en matière de biodiversité, souligne Victor Cazalis. Les zones où il y a le plus de poissons, par exemple, ont été trois fois moins protégées que les zones moins riches en biodiversité. »

Derniers espaces sauvages

Au-delà de ces espaces, de plus en plus de voix appellent à protéger en priorité les derniers espaces sauvages ou quasi sauvages de la planète. Fin 2016, la revue Current Biology rappelait que ces zones sont essentielles pour la protection des espèces menacées, pour le stockage du carbone mais aussi pour réguler les climats locaux. « Malgré la myriade d’atouts des zones de nature sauvage, celles-ci sont presque entièrement ignorées dans les accords multilatéraux car elles sont supposées être relativement à l’abri des menaces », écrivaient les chercheurs.

Aujourd’hui, cette vision est en train de changer. « Certains pensent qu’il faut d’abord préserver la biodiversité là où elle est la plus menacée et d’autres ont une approche plus préventive, en insistant sur le fait qu’il faut anticiper de nouvelles pressions par exemple en Sibérie ou dans les pôles, explique Thierry Lefebvre. En réalité, nous avons besoin de combiner ces deux approches. »Selon une étude publiée dans One Earth le 18 septembre, 1,9 million de km2 – soit environ la superficie du Mexique – de terres intactes ont été « fortement modifiées » entre 2000 et 2013.

La protection des zones permettant de séquestrer et de stocker du carbone telles que les forêts primaires, les prairies, les tourbières ou les océans – qui se superposent en partie aux espaces intacts ou à forte biodiversité – apparaît également cruciale.

Ces études récentes insistent sur un dernier point : l’importance de créer des corridors afin que toutes ces aires protégées soient reliées entre elles. Une dimension encore largement ignorée et pourtant d’importance majeure pour permettre la migration des espèces, notamment en période de dérèglement climatique.

L’ONG Resolve propose d’utiliser le « défi de Bonn », une initiative visant à restaurer 350 millions d’hectares de terres dégradées et déboisées d’ici à 2030, pour constituer ces corridors. « On a tendance à protéger les espèces les unes après les autres, de façon séparée, mais ces espèces se déplacent, il faut que l’évolution puisse se poursuivre, insiste Thierry Lefebvre. Au-delà des chiffres, l’un des enjeux est de penser de façon systémique pour bâtir un réseau d’aires protégées connectées, efficaces et fonctionnelles. »

« Il ne faut pas oublier que l’objectif, ce n’est pas de créer des aires protégées, c’est bien d’empêcher le déclin des espèces et des écosystèmes, ajoute Victor Cazalis. Il faut que l’on ait une approche qui se focalise sur les résultats. » Pour cela, il faudra accroître les moyens financiers et humains alloués au fonctionnement des aires protégées, alors que seules 11 % d’entre elles ont déclaré avoir un système d’évaluation de la qualité de leur gestion. « L’action la plus efficace est de renforcer et de financer les peuples autochtones pour qu’ils protègent leurs terres, pointe aussi Eric Dinerstein, car 37 % de notre filet de sécurité se trouvent sous leur juridictionIls ont un rôle crucial à jouer.

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 09:06

Un essai de Matthieu Amiech le 1er juin 2020 sur Terrestres. Lire aussi sur le même sujet Un moment d’accélération de la virtualisation du monde et De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Sommes-nous encore libres de décider de nos usages et modes de vie collectifs ? L'auteur fait le constat du paradoxe d'une société où le diktat technologique impose, malgré la volonté de ses citoyens, l'implantation et l'utilisation de technologies numériques de plus en plus performantes et pénétrantes (comme la 5G), alors même qu'elles contribuent à accélérer la catastrophe écologique en cours.

Le 13 mars 2019, dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture, Hervé Gardette reçoit trois chercheurs pour répondre à une question a priori peu subversive : « La 5G va-t-elle nous simplifier la vie ? ». Après quelques échanges initiaux sur l’état actuel des réseaux et les enjeux industriels de ce projet d’intensification des ondes de téléphonie mobile, le journaliste donne un tour assez inattendu à l’entretien : « Est-ce que selon vous la question de l’utilité est suffisamment posée ? On nous vend une société qui va être structurée différemment par ça, [du coup], est-ce qu’on a la possibilité de dire – mettons, la société française – nous, on préfère ne pas faire le choix de la 5G, parce qu’au regard des gains et des pertes, on préfère rester là où on en est ? ou bien, est-ce qu’une telle question est inenvisageable ? »

Pierre-Jean Benghouzi, professeur à l’École polytechnique (et ancien membre de l’Autorité de régulation des communications et des postes, l’Arcep), légèrement surpris, commence par répondre : « Non, elle n’est pas inenvisageable ». Hervé Gardette insiste alors : « Donc, on peut dire : non, on n’y va pas ». Benghouzi corrige le tir : « Non, on ne peut pas… » Quelques instants plus tard, une autre intervenante, la sémiologue Laurence Allard, répond de manière très différente : « La réponse peut être donnée par la terre elle-même, par la planète, qui peut à sa façon dire non. Parce que ce scénario socio-technique, consistant à connecter tous les objets, à multiplier les data centers, à extraire encore plus de métaux rares, est assez improbable en termes environnementaux ». Et de souligner le lien entre notre mode de vie hyper-connecté et le réchauffement climatique.

Quelques semaines plus tôt, en plein mouvement des Gilets jaunes, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, plaçait au cœur de son rapport 2019 le problème de l’inégalité d’accès aux services publics provoquée par les politiques systématiques de « dématérialisation » de ces services1. Il estimait à 13 millions le nombre de personnes en France n’ayant pas un accès aisé aux technologies de l’information et de la communication (TIC) : habitants de communes rurales, retraités, citoyens d’origine étrangère en contacts fréquents avec les préfectures – entre autres… Son rapport n’est pas à proprement parler une prise de position contre la numérisation des services publics, il peut même être lu comme un appel à accélérer l’effort de formation et de connexion de ces populations aux technologies informatiques. Mais en attendant, il demande au gouvernement et aux administrations que des guichets physiques soient partout maintenus – que le passage par Internet ne devienne pas une obligation pour les usagers. Dans un contexte où une institution aussi importante que la SNCF supprime la très grande majorité de ses guichets de gare, pour ne laisser d’autre choix aux voyageurs que d’acheter leurs billets en ligne, une telle recommandation n’est pas négligeable2.

De manière moins radicale que la question posée par Hervé Gardette plus haut, la recommandation du Défenseur des droits s’inscrit en faux contre le déterminisme technologique. Le premier met en doute le caractère inéluctable du déploiement de la 5G – ce n’est pas parce qu’elle permet de faire plus de choses et plus vite que son adoption est nécessaire et automatique. Le second met en cause l’imposition d’un usage universel d’Internet – ce n’est pas parce que certains services peuvent être rendus en ligne, que les autres modalités existant jusqu’ici doivent disparaître. L’interrogation du premier et l’exigence du second entrent en résonance avec un climat de scepticisme, voire d’inquiétude en France, devant la poursuite incessante et effrénée du développement des TIC. La critique explicite des effets sociaux et politiques des TIC était, jusqu’à il y a peu, cantonnée aux partisans de la décroissance. Elle se diffuse désormais au-delà, comme en témoigne le refus assez large des compteurs Linky dans la population, et plus récemment la crispation autour de la 5G. On n’en est peut-être pas encore au point de rejet suscité dans le passé par le programme électro-nucléaire ou les OGM ; mais une conscience partagée que l’informatisation du monde pose des problèmes politiques graves prend forme, malgré la puissance des habitudes de chacun en matière de connexion à sa tribu et au réseau mondial.

Pour que cette conscience diffuse et encore floue devienne un mouvement d’opposition, il faut précisément que le développement de la technologie cesse d’apparaître comme une fatalité. On ne peut pas s’opposer à quelque chose que l’on perçoit comme un destin écrit d’avance : si l’informatisation est un processus plus ou moins naturel, elle s’impose à tout le monde et personne ne peut aller contre. Si par contre elle résulte de politiques volontaristes des États, des entreprises, des grandes fondations, et d’efforts colossaux en matière de recherche scientifique, alors elle a au moins une part de contingence. Elle dépend de décisions ministérielles, de choix managériaux, de financements publics et privés, qui peuvent être dénoncés, contestés, voire empêchés. Malgré les enquêtes répétées de certains groupes ou journaux à ce sujet3, le caractère extrêmement volontariste, et donc évitable, du développement technologique n’est pas encore assez perçu, même dans les fractions politisées ou révoltées de la population.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

S’opposer à l’informatisation du monde suppose évidemment de considérer que c’est possible – et même pensable. Cela suppose aussi de trouver que c’est sensé et même souhaitable. Je vais ici m’attarder sur quelques raisons qui devraient faire apparaître une telle opposition comme non seulement sensée, mais également indispensable. Notre dépendance aux écrans, et la réduction concomitante de nos vies à un stock d’informations, posent en effet au minimum quatre problèmes politiques majeurs : les entreprises accroissent considérablement leur emprise sur nous ; le pouvoir social a tendance à se concentrer de manière extraordinaire ; le travail est plus facilement exploité par le capital ; la catastrophe écologique en cours est nettement aggravée par la croissance exponentielle des technologies prétendument « immatérielles ». Comme on le voit, il ne s’agit pas de questions esthétiques, de partis pris sensibles ou philosophiques, qui peuvent par ailleurs légitimement entrer en ligne de compte pour juger d’un monde où les machines, les algorithmes et les procédures impersonnelles prennent de plus en plus de place4. Il s’agit de problèmes politiques essentiels, auxquels aucun partisan du progrès social et humain – de l’égalité et de la liberté – ne peut rester indifférent ; et auxquels effectivement un nombre croissant de nos contemporains sont sensibles, même si cela n’entraîne pas pour l’instant de rejet massif de la quincaillerie électronique.

L’emprise accrue des entreprises sur nos            existences

Au début des années 2000, Internet devait être le vecteur d’une transformation considérable des relations entre entreprises et consommateurs. On ne comptait pas les articles, ouvrages, chroniques, annonçant la prise de pouvoir des consommateurs, enfin en mesure de s’informer et de s’organiser grâce aux nouvelles technologies. Celles-ci devaient mettre fin à l’asymétrie entre les grandes organisations industrielles, avec leurs techniques de marketing, et leur clientèle atomisée, aisément manipulable. La chercheuse américaine Shoshana Zuboff, qui vient de publier L’Age du capitalisme de surveillance, rejoignait alors les analyses très répandues prophétisant la naissance d’« un monde d’individus informés cherchant à contrôler la qualité de leur vie » et imposant leurs choix aux entreprises ; elle parlait d’« un nouveau capitalisme distribué, où la création de valeur dépend d’une nouvelle logique de distribution attentive aux besoins des personnes5 ».

Vingt ans plus tard, prétendre qu’Internet a massivement émancipé les populations de la société de consommation est devenu bien difficile. Le temps passé sur les écrans nous expose de manière approfondie à la publicité et a permis un affinement des techniques de marketing qui était difficilement imaginable au 20e siècle. Parler d’« encerclement du consommateur » (John K. Galbraith, 1967) ou de « société bureaucratique de consommation dirigée » (Henri Lefèbvre, 1958) semble bien insuffisant, pour décrire le type d’emprise que les acteurs de la grande industrie exercent sur les citoyens d’aujourd’hui.

Dans son ouvrage de 2019, Shoshana Zuboff tourne donc complètement casaque. Elle valide toutes les alarmes lancées au fil des deux décennies écoulées par ceux qui ne voyaient pas dans l’informatisation une promesse de liberté. Elle retrace par le menu les évolutions qui ont fait du World Wide Web le terrain d’un conditionnement sans précédent des individus : le tournant lucratif de Google en 2003, qui intègre le profilage des utilisateurs du moteur de recherche « à des fins de publicité ciblée » ; le passage d’une cadre de haut niveau de Google, Sheryl Sandberg, chez Facebook, en 2008, où elle importe les dites méthodes de profilage ; la mise en place de dispositifs d’espionnage de nos habitudes sur les pages du web aussi bien que dans l’électronique des voitures ; l’apparition des objets connectés ; le lancement du jeu Pokemon Go en 2016 par un ancien de Google Maps, où les chasseurs de Pokemon sont « téléguidés » dans l’espace urbain pour les amener notamment dans des enseignes qui ont payé pour faire partie du jeu6

Pour compléter, soulignons que les individus passant un temps important sur des interfaces mises au point par les géants de l’informatique sont soumis à un rythme de sollicitations publicitaires extrêmement intense, de la simple vision répétée des logos de marque aux offres personnalisées en fonction des centres d’intérêts décelés par les algorithmes, en passant par les spots qui se déclenchent à tout bout de champ au cours de la navigation.

Internet a systématisé et automatisé le principe de l’étude de marché, base du marketing. Le marketing « traditionnel » s’appuyait sur des enquêtes laborieuses, nécessitant la création et la réunion de panels de consommateurs représentatifs de tel segment de population, puis la passation de questionnaires ou l’observation des comportements dans des faux magasins. Depuis vingt ans, la fréquentation de plus en plus massive et permanente du web a permis d’épargner une grande partie de ce travail, qui se fait maintenant spontanément, en ligne, 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Les ordinateurs n’ont plus qu’à analyser les immenses quantités de données recueillies – sur l’apparition de telle tendance sociétale, le succès de telle offre auprès de tel public, les progrès ou régressions de la notoriété de telle marque, etc.

Le mode de vie connecté a renforcé les techniques d’influence, voire de contrôle des comportements, apparus avec la société de consommation. Les annonceurs ne s’y trompent pas puisque Internet pèse 41 % du marché européen de la publicité, presque 60 % au Royaume-Uni7. Et ces techniques risquent d’être encore renforcées par la captation permanente de données grâce aux puces RFID, et autres dispositifs de reconnaissance faciale, en cours de dissémination dans l’espace urbain et dans les foyers. On comprend pourquoi les acteurs de la grande industrie parlent de « réalité augmentée » à ce propos : c’est qu’elles en escomptent une augmentation de leur propre emprise sur la subjectivité et les habitudes des masses humaines.

Une société plus centralisée

L’idée que le pouvoir social a tendance à se concentrer grâce aux TIC découle bien sûr des constats dressés dans le premier point, mais bien d’autres exemples viennent l’étayer. Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire moderne qu’une série d’innovations techniques rebat les cartes du jeu capitaliste et favorise l’émergence de nouveaux empires. Pour autant, le « pouvoir industriel » (pour reprendre les termes de Cohen et Bauer en 19818) acquis par les GAFAM sur les citoyens du monde entier, en seulement vingt ans, a tout de même quelque chose de remarquable.

On attendait de la micro-informatique et de la société en réseaux une décentralisation du pouvoir et de l’initiative. Vue d’aujourd’hui, l’informatisation de la vie quotidienne a au contraire consacré le pouvoir des grandes organisations sur les individus, les administrés, les consommateurs. À mesure qu’elles se « dématérialisent », ces organisations sont plus opaques que jamais aux yeux des citoyens de base, tandis qu’elles disposent de plus d’informations sur eux. Pensons au prélèvement à la source, que permettent la prolifération et l’interconnexion des fichiers du fisc, de l’Urssaf, de la Sécurité sociale, de Pôle emploi, des banques, etc. Pensons bien sûr aux compteurs Linky, prévus pour connaître à distance la consommation d’électricité des ménages, recueillir des données sur la composition détaillée de cette consommation (quels appareils sont utilisés ? combien de temps ? à quelle heure ?), et pouvoir moduler l’intensité du courant en fonction des besoins du réseau – voire, le couper quand l’usager est mauvais payeur9.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Pensons plus généralement à la logique de l’intelligence artificielle : des robots ne peuvent être mis au point, en médecine, en agriculture, en éducation, que grâce au recueil de quantités prodigieuses de données qui « entraînent » le programme informatique. Celui-ci affine sa capacité de réponse au fur et à mesure qu’on lui présente de nouveaux cas de figure. La mise au point de tels algorithmes nécessite techniquement que ces données (big data) soient mises à disposition de certains acteurs industriels ; elle induit donc en tant que telle des phénomènes de concentration, de centralisation, considérables. C’est à accepter cette concentration, cette centralisation, qu’invite le rapport Vilani sur l’intelligence artificielle10 : la « culture de la donnée » qu’il appelle de ses vœux consiste à tout faire pour que les entreprises engagées dans la robotique médicale puissent regrouper le plus de données possibles sur les diagnostics et les prescriptions effectués par les médecins, au mépris par exemple de l’engagement de ces derniers au secret médical.

Que pèsent par rapport à tout cela les blogs, les forums, les sites d’information indépendants, dont les zélateurs du web du début des années 2000 espéraient qu’ils allaient changer le visage de la société ? Quel contrepoids aux logiques centralisatrices représentent les réalisations de la galaxie du logiciel « libre », tel Wikipedia ? Dire que cela ne pèse rien dans le monde actuel serait injuste. Mais ne pas voir que ces réalisations sont marginalisées par le fonctionnement dominant d’Internet, par les logiques capitalistiques et bureaucratiques à l’œuvre derrière les écrans, relève d’un certain aveuglement11. Et l’analyse des effets de l’informatique sur le monde du travail devrait achever d’illustrer combien il est délicat d’espérer combattre, au moyen de cette infrastructure technologique, des tendances qui trouvent aujourd’hui largement leur ressort dans la dite infrastructure.

Un facteur essentiel du déséquilibre capital/travail depuis les années 1970

Pourquoi et comment la classe des détenteurs de capital et des dirigeants d’entreprise ont-ils pu à ce point inverser un rapport de forces qui leur était relativement défavorable il y a cinquante ans ? On considère souvent que les ingrédients décisifs de ce renversement sont le développement et l’autonomisation des marchés financiers, la mondialisation de la concurrence, le chômage de masse et la réorganisation des entreprises en réseaux, avec de nouvelles formes de management à la clé. Le rôle des TIC dans ces évolutions est vu à la fois comme évident et secondaire – c’est un élément important en toile de fond, mais jamais une cause fondamentale de la grande régression sociale en cours12.

Or, sans entrer ici dans le débat délicat sur le lien entre progrès technologique et chômage, il est clair que ni le formidable pouvoir acquis par la finance, ni l’intensification de la concurrence dans de nombreux secteurs, ni le management néo-libéral dans la firme en réseaux ne peuvent être dissociés du développement de l’informatique. Ainsi, c’est l’informatisation et la mise en réseau des places boursières du monde entier qui a permis l’émergence à partir des années 1970 d’un marché planétaire unifié des capitaux, ouvert 24 heures sur 24, et sur lequel les investisseurs peuvent déplacer leurs fonds d’un simple clic, des milliers de fois par jours. L’explosion vertigineuse des transactions financières, la montée en puissance des investisseurs institutionnels, ne sont pas seulement le résultat de décisions politiques, elles sont sous-tendues par une évolution technologique brutale et permanente. Qu’on en juge plutôt : « après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes13. » Cette vitesse ne ressort plus simplement d’une informatisation des transactions mais d’une véritable automatisation : ce sont désormais plus de 70 % des échanges boursiers qui sont réalisés par des algorithmes ! Derrière les programmes d’austérité budgétaire imposés aux gouvernements par les marchés, derrière les exigences de rentabilité des actionnaires qui provoquent une mise sous pression extrême des salariés, voire des licenciements boursiers, il y a sans nul doute des acteurs qui défendent des intérêts ; mais il y a aussi la puissance de calcul et de transmission des ordinateurs, des réseaux et des logiciels, qui donnent concrètement leur (surplus de) pouvoir à ces acteurs.

De même, le rôle des TIC dans la possibilité qu’ont les patrons, depuis la fin du XXe siècle, de déplacer les différents segments de leur production à l’endroit du monde où les coûts salariaux, le niveau de protection sociale et de combativité ouvrière, sont optimaux pour eux – ce rôle est rarement souligné à sa juste mesure. De nos jours, un groupe industriel peut avoir sa direction à Londres, des centres de recherche à Munich et Sophia-Antipolis, des usines affiliées en Turquie ou en Tunisie, des pièces de haute précision fabriquées par des PME mises en concurrence entre elles dans le Nord de l’Italie, l’agence de marketing à Chicago, le centre d’appels pour la hotline à Bombay et les fiches de paie éditées en Pologne. Plus besoin de ces grandes concentrations de main d’œuvre comme on en voyait fréquemment dans les années 1960-70, où la conscience et l’organisation des travailleurs avaient un temps effrayé les élites économiques d’Italie, de France ou d’Angleterre : aujourd’hui, l’informatique permet de gérer de manière efficace une chaîne de production décentralisée, faites d’établissements, de filiales ou de sous-traitants dispersés aux quatre coins d’un pays et du monde. Dans cette firme néo-libérale du XXIe siècle, les TIC ont donné une nouvelle vie au taylorisme et à la bureaucratie, comme permettaient de l’anticiper il y a vingt ans les travaux de Guillaume Duval ou Danièle Linhart14. Elles jouent aussi un rôle essentiel dans l’imposition des méthodes de gestion du privé au secteur public, et dans la destruction de l’éthique du travail que ressentent de nombreux salariés des hôpitaux, des services sociaux, de la SNCF ou de l’Éducation nationale. « [L’informatique] prend du temps et de l’attention au travail vivant, en démultipliant les tâches administratives, déclarent ainsi dans leur plate-forme les travailleurs fédérés au sein du réseau de résistance au management, Écran total. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. (…) Le savoir-faire est confisqué, le métier devient application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts15 », et tout cela les empêche de traiter les usagers de manière professionnelle, ou simplement, humaine.

Bientôt le cœur de la catastrophe écologique ?

Enfin, là encore en totale contradiction avec ce que maints discours idéologiques sur la « dématérialisation » ont prétendu depuis le début du siècle, les TIC apportent une contribution majeure à la destruction des milieux de vie, aux quatre coins de la planète Terre. La production exponentielle d’appareils électroniques exige des quantités fantastiques de métaux enfouis dans les sols, et constitue donc un facteur important de l’actuel boom minier, aux conséquences écologiques catastrophiques. Si, comme le dit Anna Bednik, l’on s’apprête à extraire plus de métaux de la croûte terrestre en une génération que dans toute l’histoire de l’humanité16, la demande de l’industrie du numérique en or, argent, cuivre, tungstène, lithium, et « terres rares » (néodyme, yttrium, cérium, germanium…) y est pour beaucoup. Or, l’industrie minière est terriblement polluante et énergivore.

« Comme leur nom ne l’indique pas, les terres rares sont moins rares que difficiles à extraire. (…) La séparation et le raffinage de ces éléments naturellement agglomérés avec d’autres minerais, souvent radioactifs, impliquent une longue série de procédés nécessitant une grande quantité d’énergie et de substances chimiques : plusieurs phases de broyage, d’attaque aux acides, de chloration, d’extraction par solvant, de précipitation sélective et de dissolution. (…) Stockés à proximité des fosses minières, les stériles, ces immenses volumes de roches extraits pour accéder aux zones plus concentrées en minerais, génèrent souvent des dégagements sulfurés qui drainent les métaux lourds contenus dans les roches, et les font migrer vers les cours d’eau (…) La quantité d’énergie nécessaire pour extraire, broyer, traiter et raffiner les métaux représenterait 8 à 10 % de l’énergie totale consommée dans le monde, faisant de l’industrie minière un acteur majeur du réchauffement climatique17. »

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

En plus de ce qu’elle consomme et pollue pour la production de ses appareils, l’industrie du numérique contribue aussi au réchauffement climatique par les quantités faramineuses d’électricité qu’induit son fonctionnement ordinaire. L’ensemble des équipements numériques consomme aujourd’hui entre 10 et 15 % de l’électricité mondiale, selon les estimations. Mais cette consommation double tous les quatre ans, ce qui pourrait porter la part du numérique à 50 % de l’électricité mondiale en 2030 (!) – soit une quantité équivalente à que ce que l’humanité consommait au total en… 2008, il y a simplement onze ans. Ces projections vertigineuses18 sont en partie éclairées par les estimations de plusieurs études récentes, sur la puissance électrique demandée par un datacenter (équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants), par les 10 milliards d’e-mails envoyés chaque heure dans le monde (équivalente à la production horaire de 15 centrales nucléaires, ou à 4000 allers-retours Paris-New York en avion), par les 140 milliards de recherches sur Google chaque heure, etc19.

À cela s’ajoute la pollution générée par les déchets de cette industrie, à la mesure de l’obsolescence soigneusement entretenue de tous les produits qui nous passent entre les mains. Mais aussi la pollution par les ondes, sur l’ampleur et les conséquences desquelles aucun consensus n’existe mais sur lesquelles des inquiétudes appuyées par un certain nombre de travaux scientifiques persistent20).

Il y a quelques mois, lors d’une présentation publique de l’essai du groupe MARCUSE La Liberté dans le coma, où je dressais une partie de ce tableau, une personne dans l’assistance m’a demandé si, ce que nous voulions, c’était « désinventer l’ordinateur » ! Bien évidemment, il ne s’agit pas de ça. Désinventer une technologie qui existe n’est pas possible, quand bien même on constate qu’elle provoque des dégâts sociaux et anthropologiques supérieurs à ses avantages. La question est plutôt de savoir si les sociétés humaines, qui se disent de nos jours si évoluées, sont capables de maîtriser leurs inventions, d’en faire un usage raisonné qui intègre la possibilité d’une limitation. Cornelius Castoriadis disait ainsi qu’une société qui « se poserait explicitement la question de la transformation consciente de sa technologie » connaîtrait une forme de liberté supérieure et « une révolution totale, sans précédent dans l’histoire21 ».

Dans le cas de l’informatique, compte tenu du déferlement que nous vivons depuis plusieurs décennies, transformer consciemment les choses nécessite pour commencer un freinage, une décélération. Il s’agirait d’introduire de la contingence et de la délibération dans une trajectoire jusqu’ici exclusivement définie par l’intérêt marchand et l’idéologie du « toujours plus, toujours plus vite ». Il nous semble que c’est le sens de l’action des nombreux groupes opposés à la pose des compteurs Linky à travers la France, dont toute une partie est désormais en train d’englober la 5G dans leur périmètre de réflexion et de contestation : ces milliers de citoyens sentent qu’il y a quelque chose de problématique dans l’accumulation même des technologies, la vitesse à laquelle elles transforment leurs vies sans qu’existe jamais le moindre espace socio-politique où leur nécessité, leurs effets à long terme, le rythme et les conditions de leur développement puissent être discutés – réellement discutés. Tels des zadistes, ils réclament donc que certains grands projets industriels soient mis en pause, pour que l’ensemble de la société puisse s’informer et réfléchir à ce qui est souhaitable et à ce qui ne l’est pas. Or, pour toute une partie du camp progressiste, l’opportunité d’une telle mise en question reste peu évidente. S’interroger sur la nécessité de l’innovation permanente, voire remettre en cause l’usage de technologies déjà existantes, n’est-il pas vain ou secondaire, tant que nous vivons sous un régime de propriété lucrative, de concurrence et de profit privé ? Cela ne risque-t-il pas même de brouiller le débat politique, de détourner de précieuses énergies de la lutte prioritaire pour la redistribution économique et le changement des rapports sociaux ? À ces objections classiques, nous répondons que la technologie fait partie des rapports sociaux : elle contribue à les façonner ; elle a un impact sur le degré d’exploitation des salariés, sur la forme que prend la vie quotidienne, sur les possibilités de révolte qui sont laissées aux dominés. Vouloir changer les techniques en usage dans le sens de plus d’autonomie et de démocratie22 s’inscrit donc tout à fait légitimement dans un projet d’émancipation sociale, comme le soulignait Herbert Marcuse dès 1964 :

Le capitalisme avancé fait entrer la rationalité technique dans son appareil de production, malgré l’emploi irrationnel qui en est fait. Cela vaut pour l’outillage mécanisé, pour les usines, pour l’exploitation des ressources, cela vaut aussi pour la forme du travail, (…) « exploité scientifiquement ». Ni la nationalisation, ni la socialisation par elles-mêmes ne changent cet aspect matériel de la rationalité technologique (…). Certes, Marx soutenait que si les « producteurs immédiats » organisaient et dirigeaient l’appareil productif, il y aurait un changement qualitatif dans la continuité technique, c’est-à-dire que la production viserait à satisfaire les besoins individuels qui se développeraient librement. Cependant, dans la mesure où l’existence privée et publique dans toutes les sphères de la société est engloutie dans l’appareil technique établi (…), un changement qualitatif implique un changement de la structure technologique elle-même.

Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, Minuit, 1968 [1964], p. 48-49.

C’est un tel changement d’horizon que suggèrent les escarmouches récentes autour des projets d’informatisation complète du monde : ne plus attendre un hypothétique renversement ou affaiblissement du capitalisme pour discuter des technologies souhaitables ou acceptables ; mais tenter d’empêcher ici et maintenant l’aggravation des inégalités, l’accroissement du pouvoir des couches dirigeantes et le recul de la liberté, en grippant des rouages essentiels du système par des stratégies de désobéissance civile. La proposition de réduire massivement notre usage des technologies de pointe et d’entrer en lutte contre les politiques publiques qui les promeuvent ne relève pas simplement de la morale (morale sanitaire, morale écologique, morale « existentielle », …) ; c’est aussi une proposition stratégique, qui fait le pari que s’opposer individuellement et collectivement à l’informatisation de nos vies peut nous permettre de sortir de l’impuissance, de retrouver une prise sur le monde, un levier pour nuire enfin aux puissants.

Notes

1 - Le rapport intitulé « Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics » est consultable à l’adresse https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapport-demat-num-21.12.18.pdf

2 - Voir l’article de Gaspard d’Allens sur l’action du 31 janvier en gare de Matabiau, contre cette politique : https://reporterre.net/Des-humains-plutot-que-des-machines-usagers-et-cheminots-contestent-la-numerisation-des

3 - Je pense notamment aux enquêtes de Tomjo, de Pièces et main d’œuvre, de la revue annuelle ; mais aussi aux chroniques régulières d’Alain Gras, François Jarrige et Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance

4 - Pour une critique de l’informatisation du monde qui dépasse ces quatre points, on peut se reporter à Hervé Krief, Internet ou le retour à la bougie, Quartz, 2018 ; Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme, 2017 ; et bien sûr le livre du groupe MARCUSE auquel j’ai participé : La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, La Lenteur, 2019.

5 - Extrait du livre de Zuboff co-écrit avec James Maxmin, The Support Economy, Penguin, 2002, cité par Frédéric Joignot, dans son article « La surveillance, stade suprême du capitalisme ? », dans Le Monde du samedi 15 juin 2019, p. 24-25.

6 - Cf. Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », in Le Monde diplomatique n° 778, janvier 2019.

7 - Chiffres donnés en 2018 par l’agence médias belge Space.

8 - Cf. Michel Bauer et Elie Cohen, Qui gouverne les groupes industriels ? Essai sur l’exercice du pouvoir du et dans le groupe industriel, Paris, Le Seuil, 1981.

9 - C’est ainsi que le maire de Nice, Christian Estrosi, a demandé à Enedis d’avoir accès aux données des compteurs Linky pour savoir si les propriétaires de résidences secondaires s’étaient réfugiés dans sa ville, au début du confinement. Enedis ne semble pas avoir donné suite à cette demande (source : L’Age de faire, n°151, mai 2020, p. 18).

10 - Cédric Vilani, Donner un sens à l’intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne, rapport de mission parlementaire remis au Premier ministre en 2018, disponible à l’adresse https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/184000159.pdf

11 - Voir à ce propos la mise au point tranchée de Julia Laïnae et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme. Pourquoi nous ne vous proposerons pas d’« écogestes numériques » ni de solutions pour une « démocratie numérique », La Lenteur, 2020.

12 - Un exemple de ce genre de tableau intéressant mais fondamentalement lacunaire est fourni par Thomas Coutrot, dans Contre l’organisation du travail, La Découverte (Repères), 1999.

13 - D’après un rapport d’IBM cité par Alexandre Laumonnier, 6, Zones sensibles, 2013.

14 - Cf. Guillaume Duval, L’entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s. La seconde vie du taylorisme, Paris, Syros-Alternatives économiques, 2000 ; Danièle Linhart et Aimée Moutet (dir.), Le Travail nous est compté. La construction des normes temporelles du travail, Paris, La Découverte, 2005.

15 - « Écran total, contre la gestion et l’informatisation de nos vies » (mai 2016), disponible à l’adresse https://sniadecki.wordpress.com/2016/09/13/plate-forme-ecran-total/

16 - Cf. Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Paris, Le Passager clandestin, 2016, p. 112.

17 - Célia Izoard, « Les bas-fonds du capital », in Guyane. Trésors et conquêtes, revue Z, n°12, automne 2018, p. 12-13-14.

18 - Proposées par Andrae Anders S.G. et Edler Tomas, in « On Global Electricity Usage of Communication Technology : Trends to 2030 », Challenges 6, 2015, p. 117-157. Dans leur rapport de 2019 pour l’ADEME,  L’impact social et énergétique des data centers sur les territoires, Cécile Diguet et Fanny Lopez resituent ces projections dans un ensemble de scénarios plus ou moins extrêmes.

19 - Voir le rapport dirigé par Hugues Ferreboeuf pour le « think tank » Shift Project : Lean ICT- Pour une sobriété numérique (2018). Soulignons que ces statistiques établies il y a trois ou quatre ans ont toutes les chances d’être complètement dépassées suite à l’épisode de confinement que nous venons de vivre, et qui a concerné (ou concerne encore) plusieurs milliards de personnes dans le monde.

20 - Cf. l’article du physicien belge (et ancien eurodéputé) Paul Lannoye, « Avec la 5G… tous cobayes ? », dans Kairos n° 37, décembre 2018 (https://www.kairospresse.be/article/avec-la-5g-tous-cobayes/) ; et celui de Laury-Anne Cholez, « La 5G se déploie alors que ses effets sur la santé ne sont pas évalués », en date du 25 février 2020 pour le quotidien en ligne Reporterre (https://reporterre.net/La-5G-se-deploie-alors-que-ses-effets-sur-la-sante-ne-sont-pas-evalues

21 - Cornélius Castoriadis, Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 2017 (première édition : 1978), p. 307.

22 - Voir la mise au point extraordinairement éclairante de Lewis Mumford, dans « Technique autoritaire, technique démocratique », publié dans Orwell et Mumford, la mesure de l’homme, La Lenteur, 2014.

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 16:50

L’économiste Daniel Cohen analyse la crise sanitaire comme un moment de basculement de l’économie dans un nouveau régime de croissance et du rôle de l’État dans un nouveau mode d’intervention sociale. Propos recueillis par Antoine Reverchon pour Le Monde, qui s'est aussi exprimé sur ce blog dans " S'approprier les technologies nouvelles, sans les subir ".

Lire aussi Détruire le capitalisme avant qu’il ne nous détruise (à propos de Lubrizol), Pour un allongement de la garantie des objets, Effondrement et justice sociale, Il faut immédiatement mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle et De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance. Et aussi Agnès Sinaï, collapsologue : « Les maires sont en première ligne face à l’effondrement » qui entre en résonance avec ce que nous vivons...

Daniel Cohen est professeur à l’École d’économie de Paris – dont il est un des membres fondateurs – et directeur du département d’économie de l’École normale supérieure. Membre du conseil de surveillance du Monde, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages, dans lesquels il mêle diverses sciences sociales et histoire pour décrire de façon accessible aux non-économistes les grandes mutations socio-économiques anciennes et contemporaines, dont Les Origines du populisme, avec Yann Algan, Elizabeth Beasley et Martial Foucault (Seuil, 2019), et, chez Albin Michel : Il faut dire que les temps ont changé… (2018) ; Le monde est clos et le désir infini (2015) ; Homo Economicus (2013) ; La Prospérité du vice (2009).

Daniel Cohen est professeur à l’École d’économie de Paris – dont il est un des membres fondateurs – et directeur du département d’économie de l’École normale supérieure. Membre du conseil de surveillance du Monde, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages, dans lesquels il mêle diverses sciences sociales et histoire pour décrire de façon accessible aux non-économistes les grandes mutations socio-économiques anciennes et contemporaines, dont Les Origines du populisme, avec Yann Algan, Elizabeth Beasley et Martial Foucault (Seuil, 2019), et, chez Albin Michel : Il faut dire que les temps ont changé… (2018) ; Le monde est clos et le désir infini (2015) ; Homo Economicus (2013) ; La Prospérité du vice (2009).

Il est courant, dans le débat public, de comparer la crise actuelle à celles de 2003 (consécutive à l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère, SRAS), de 2008 et même de 1929. Ces comparaisons ont-elles un sens ?

La première comparaison qui est venue à l’esprit, lorsque la crise du coronavirus a commencé, a été en effet la crise sanitaire de 2003, elle aussi venue de Chine. Elle avait occasionné 774 morts et provoqué un ralentissement de la croissance économique mondiale de 0,2 % à 0,3 % à l’époque.

On en est désormais très très loin ! Avant même que la crise ne se propage aux autres pays, l’impact direct de la crise chinoise sur le reste de la planète avait changé d’échelle. Le produit intérieur brut (PIB) de la Chine a été multiplié entre-temps par huit et son rôle dans le commerce international a également bondi, pour représenter à lui seul 20 % des échanges !

Ce « virus chinois », comme l’appelle le président américain Donald Trump, a permis de mesurer l’extraordinaire dépendance où se trouvent un très grand nombre de secteurs industriels à l’égard de la Chine.

La pandémie pourrait bien clore à cet égard un cycle économique qui a commencé avec les réformes de Deng Xiaoping en Chine au début des années 1980 et la chute du mur de Berlin, en 1989. L’onde de choc de cette mondialisation s’épuise. La guerre commerciale lancée par Donald Trump a d’ailleurs convaincu les Chinois eux-mêmes qu’ils devaient réduire leur dépendance à l’égard des États-Unis.

La crise de 2008 n’était-elle pas déjà une manifestation de cet épuisement ?

La crise de 2008 était née du projet délirant des grandes banques commerciales américaines de sous-traiter à des intermédiaires la tâche d’accorder des crédits à des ménages eux-mêmes en grande vulnérabilité, les fameux subprimes. Des produits extrêmement toxiques avaient été injectés dans le système financier international provoquant un effondrement général des marchés.

La réponse des gouvernements de l’époque avait été à la hauteur de la crise. On se souvient des réunions du G7 et du G20, qui avaient permis une riposte forte, coordonnée et mondiale. Rien de tel aujourd’hui avec des personnages comme Donald Trump, Jair Bolsonaro, Boris Johnson qui tournent tous le dos au multilatéralisme.

A l’époque, il s’agissait d’affronter une crise dont l’épicentre était, comme en 1929, financier, et d’éviter les conséquences que l’on a connues dans les années 1930, à savoir la contagion de l’économie réelle par le krach financier, et son effondrement. Et on y est à peu près parvenu : malgré une onde de choc initiale aussi violente qu’en 1929, la récession mondiale n’a finalement duré que neuf mois…

La crise économique actuelle est en réalité profondément différente de celles de 2008 ou de 1929. Elle est d’emblée une crise de l’économie réelle. L’enjeu n’est pas, comme hier, de chercher à la soutenir par des mesures d’offre ou de demande. Ce qu’on attend de l’Etat est, paradoxalement, qu’il veille à ce que bon nombre d’entreprises ferment leurs portes. Du fait des mesures de confinement, il faut que le produit intérieur brut (PIB) baisse ! Le rôle majeur des politiques publiques, à ce stade, n’est pas de relancer l’économie, mais de s’assurer qu’elle reste dans un état d’hibernation satisfaisant, qui lui permette de repartir rapidement ensuite. Ce ne sont pas des mesures d’ordre macroéconomique qu’on lui demande, mais des mesures microéconomiques.

Il ne s’agit pas non plus de mesures de soutien à la demande – elles ne seront nécessaires que quand la pandémie sera terminée, car que peuvent acheter des consommateurs confinés à des entreprises à l’arrêt ? Des mesures d’offre sont nécessaires, mais dans les secteurs-clés dans la résolution de la crise sanitaire, qu’il s’agisse du fonctionnement des hôpitaux et de la médecine de ville, des entreprises produisant masques, tests, appareils respiratoires…

Pour le reste de l’économie, on attend surtout de l’État des mesures de soutien à chaque entreprise, à chaque individu en perte d’activité. Ce n’est pas du crédit qu’il faut distribuer, mais du soutien budgétaire direct qui soulage la trésorerie des entreprises, le revenu des ménages. A cet égard, le principe est simple, le déficit doit être tout simplement égal à la perte d’activité due à la pandémie. Si l’on suit les statistiques produites par l’Insee, chaque mois de confinement pourrait coûter 3 points de croissance sur l’année. C’est aussi idéalement le chiffre du déficit public pour accompagner la crise. Si la crise dure deux mois, ce serait le double…

Parce qu’il ne s’agit pas d’une crise de crédit, rien ne serait pire que de répondre à cette crise avec les seuls outils de 2008 actionnés par les banques centrales – baisse de taux, facilités monétaires, mécanisme de stabilité –, même s’il est évidemment indispensable d’éviter que la crise de l’économie réelle ne se transforme aussi en une crise financière.

Le bon outil est l’outil budgétaire, mais tous les Etats ne disposent pas en ce domaine des mêmes marges de manœuvre. Je pense notamment à l’Italie. Aider l’Italie à se financer, par exemple par le recours au Mécanisme européen de stabilité, serait une bonne chose, ça lui permettrait de réduire ses coûts de financement. Mais à ce niveau aussi, ce n’est pas de crédit mais de soutien budgétaire dont l’Italie a besoin.

Le budget européen, qui représente tout de même 1 % du PIB de l’Union européenne, doit pouvoir financer directement, par exemple, le fonctionnement des hôpitaux les plus atteints. Le débat sur les « coronabonds », un emprunt européen d’urgence, est à cet égard décisif. Il permettrait à l’Europe de réaliser immédiatement des transferts budgétaires importants, à charge de réduire ensuite certaines dépenses pour payer les intérêts de la dette émise…

Les États-Unis viennent de lancer un plan de 2 000 milliards de dollars (1 825 milliards d’euros), dont une grande partie vont aller directement sur les comptes des entreprises et des ménages, quitte à creuser un gigantesque trou budgétaire. C’est à ce type d’action que vous pensez ?

Ce plan représente 10 % du PIB américain et est en effet important. Mais c’est, en partie, pour ce qui concerne le soutien aux ménages, un essaimage à l’aveuglette : on donne 1 000 dollars par adulte et 500 dollars par enfant à tous les ménages dont le revenu est inférieur à 75 000 dollars par an, mais sans aucune considération pour leur situation réelle. On ne peut exclure que Donald Trump vise surtout à préserver ses chances d’être réélu.

Un État moderne, un État du XXIe siècle, devrait avoir la capacité de faire du sur-mesure, de la microéconomie « chirurgicale », en ciblant les aides entreprise par entreprise, individu par individu. Nous avons maintenant les outils pour cela, comme le prélèvement à la source, les déclarations de TVA et de charges sociales des entreprises, qui permettent de flécher les aides vers ceux qui subissent la crise le plus violemment.

La contrepartie de cette possibilité est, bien sûr, le risque d’une surveillance généralisée, car nous allons nous apercevoir que l’État a acquis les mêmes capacités de communiquer – et de surveiller – tout le corps social, à l’égal des GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon].

Cette crise signale-t-elle la fin du capitalisme néolibéral mondialisé ?

C’est certainement la fin, ou le début du recul du capitalisme mondialisé tel qu’on l’a connu depuis quarante ans, c’est-à-dire à la recherche incessante de bas coûts en produisant toujours plus loin. Mais elle signale aussi l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique…

Pour en saisir la portée et les menaces nouvelles que recèle ce capitalisme numérique, il faut revenir en arrière, au temps où l’on pensait que la désindustrialisation allait conduire, dans les pays développés, à une société de services. L’idée, théorisée notamment par l’économiste français Jean Fourastié [1907-1990], était que les humains travailleraient non plus la terre ou la matière, mais l’humain lui-même : prendre soin, éduquer, former, distraire autrui, serait le cœur d’une économie enfin humanisée. Ce rêve postindustriel était libérateur, épanouissant… Mais comme le souligne Fourastié, il n’était plus synonyme de croissance…

Si la valeur du bien est le temps que je passe à m’occuper d’autrui, cela veut dire aussi que l’économie ne peut plus croître, sauf à accroître indéfiniment le temps de travail.

Le capitalisme a trouvé une parade à ce « problème », celle de la numérisation à outrance. Si l’être que je suis peut être transformé en un ensemble d’informations, de données qui peuvent être gérées à distance plutôt qu’en face-à-face, alors je peux être soigné, éduqué, diverti sans avoir besoin de sortir de chez moi… Je vois des films sur Netflix plutôt que d’aller en salle, je suis soigné sans aller à l’hôpital… La numérisation de tout ce qui peut l’être est le moyen pour le capitalisme du XXIe siècle d’obtenir de nouvelles baisses de coût…

Le confinement général dont nous faisons l’objet à présent utilise massivement ces techniques : le télétravail, l’enseignement à distance, la télémédecine… Cette crise sanitaire apparaîtra peut-être, rétrospectivement, comme un moment d’accélération de cette virtualisation du monde. Comme le point d’inflexion du passage du capitalisme industriel au capitalisme numérique, et de son corollaire, l’effondrement des promesses humanistes de la société postindustrielle.

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 09:21

Pour la première fois depuis les années 1980, le développement du solaire pourrait reculer en 2020. D'après Nabil Wakim le 25 mars 2020 pour Le Monde. Lire aussi L’accord qui protège les pollueurs, Pourquoi ne pas investir dans des usines photovoltaïques plutôt que dans de nouveaux EPR ?,                              Trop cher et trop lent, le nucléaire ne sauvera pas le climat et                        Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte.

Les 117 panneaux photovoltaïques posés par la Coopérative Electrons solaires sur l'école Waldeck-Rousseau aux Lilas produiront l'équivalent de la consommation de 12 foyers.

Les 117 panneaux photovoltaïques posés par la Coopérative Electrons solaires sur l'école Waldeck-Rousseau aux Lilas produiront l'équivalent de la consommation de 12 foyers.

Le développement des énergies renouvelables dans le monde était déjà insuffisant pour faire face aux enjeux du changement climatique. La pandémie due au coronavirus vient compliquer plus encore la situation. Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol, a sonné l’alerte dès le 14 mars. « Alors que les gouvernements répondent aux différentes crises en cours, ils ne doivent pas perdre de vue l’un des défis majeurs de notre temps : la transition vers des énergies propres », a-t-il expliqué dans une tribune publiée sur LinkedIn.

« Le coronavirus est une crise internationale sans précédent (…), mais, même si ses effets seront sévères, ils seront probablement temporaires. La menace posée par le changement climatique, qui nous impose de réduire de manière significative nos émissions de gaz à effet de serre dès cette décennie, va, elle, rester intacte », ajoute M. Birol.

Or une grande partie de la lutte contre le changement climatique repose sur deux leviers : la baisse de la consommation au niveau mondial et le développement d’énergies qui n’émettent pas de CO2 dans l’atmosphère. Au premier rang de ces dernières : l’éolien, le solaire et les batteries, dont les coûts ont diminué très fortement ces dernières années.

Forte baisse de la consommation d’énergie

Le ralentissement de l’économie mondiale entraîne déjà une forte baisse de la consommation d’énergie, qui va temporairement réduire les émissions de CO2. Mais elle devrait s’accompagner également de la baisse du développement des énergies renouvelables.

Selon une première comptabilité réalisée dès la mi-mars par Bloomberg New Energy and Finance (BNEF), les nouvelles installations de panneaux solaires devraient reculer en 2020, pour la première fois depuis les années 1980. Les analystes de BNEF prévoyaient pour cette année des nouvelles capacités situées entre 121 et 152 gigawatts, elles devraient être autour de 108 à 143 gigawatts.

Une grande majorité des panneaux photovoltaïques sont fabriqués en Chine et en Asie du Sud-Est, où l’activité a été ralentie fortement ces derniers mois à cause de la pandémie et des mesures de confinement. Désormais, la situation s’améliore en Chine, mais la crise économique touche désormais l’Europe et les États-Unis. Or ces derniers sont parmi les marchés les plus dynamiques en termes d’installations de parcs solaires. « Les usines chinoises redémarrent, la pression sur l’offre de composants et équipements-clés devrait donc s’alléger, estiment Jenny Chase et Tom Harries, de BNEF. [Mais] nous sommes plus préoccupés par la demande. »

« Une crise significative » aux États-Unis

Ils notent également que pour les panneaux solaires comme pour les batteries, la situation a mis en lumière « le besoin de diversifier la chaîne d’approvisionnement et renforcé l’idée qu’il fallait localiser des usines en Asie, en Europe et aux États-Unis ». Du côté de la demande de batteries, BNEF entrevoit une baisse de 4 % à 12 % sur l’année 2020 par rapport à ce qui était envisagé. En cause notamment, une forte contraction du marché de l’automobile.

Aux États-Unis, où le solaire s’est rapidement déployé ces dernières années, le secteur voit venir « une crise significative », s’inquiète Abigail Ross Hopper, présidente de la Solar Energy Industries Association. Les questions se posent aussi pour l’éolien, soulignent les acteurs de la filière. WindEurope, qui représente les intérêts des professionnels du secteur à Bruxelles, estime qu’il est « trop tôt pour analyser l’impact du Covid-19 », mais se prépare à un coup d’arrêt important.

Prix en forte baisse

Selon une étude du cabinet Wood Mackenzie, publiée mardi 24 mars, les nouvelles installations pourraient décliner de près de 5 gigawatts, une baisse de près de 7 % au niveau mondial. Là aussi, il s’agirait d’une première.

L’incidence dans la chaîne d’approvisionnement se fait déjà sentir, souligne Giles Dickson, le PDG de WindEurope. « Nous sommes susceptibles de voir des délais dans le développement de nouvelles fermes éoliennes », estime-t-il, appelant les gouvernements à être flexibles sur l’application des règles relatives aux appels d’offres.

D’autant que le prix des énergies fossiles, qu’il s’agisse du pétrole, du gaz ou du charbon, est en forte baisse. A la sortie de la crise sanitaire, de nombreux gouvernements pourraient être tentés de diminuer leur soutien aux énergies renouvelables et de se tourner vers des énergies plus traditionnelles, mais fortement émettrices de CO2.

 

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 15:13

Depuis le début de la COP 25 à Madrid il y a une semaine, aucun État parmi les plus émetteurs de gaz à effet de serre n’a annoncé le moindre engagement immédiat, alors que la session inaugurale était explicitement conçue pour évoquer des mesures « à court terme ». Les négociations n’avancent pas, et les pays développés, dont la France, refusent toujours la mise en place d’un financement des pertes et dommages causés par des conditions climatiques plus extrêmes et par la montée des eaux liées au changement climatique. En l’absence de réglementation forte et d’un coût élevé, les marchés carbone permettent aux États de se dédouaner des exigences de réduction réelle des émissions de gaz à effet de serre. Le Chili a décidé de placer la question de la préservation des mers au cœur du sommet que le pays préside jusqu’au 13 décembre. D’après Reporterre et Martine Valo pour Le Monde le 07 décembre 2019. Lire aussi Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre, Les microplastiques sont omniprésents dans les grands fleuves européens comme dans les océans et Le réchauffement des océans accélère.

 Cent portraits du Président de la République dérobés dans les mairies de l'Hexagone ont été brandis dimanche 8 décembre à Paris pour dénoncer l'inaction du gouvernement en matière de lutte pour l’environnement. THOMAS SAMSON/AFP

Cent portraits du Président de la République dérobés dans les mairies de l'Hexagone ont été brandis dimanche 8 décembre à Paris pour dénoncer l'inaction du gouvernement en matière de lutte pour l’environnement. THOMAS SAMSON/AFP

L’océan est brièvement mentionné dans le préambule de l’accord de Paris de 2015 sur le climat : une petite place pour un gigantesque milieu qui occupe plus des deux tiers de la surface de la Terre. Encore a-t-il fallu attendre cette fameuse COP21 pour qu’il apparaisse, sous la pression conjointe de scientifiques et d’ONG, sur la scène des négociations internationales destinées à contenir le réchauffement planétaire.

Quatre ans plus tard, pour la COP25, le Chili a voulu lui consacrer deux journées, le 6 et le 7 décembre, et plus globalement présenter la 25e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC) comme une « COP bleue » – même si celle-ci se tient à Madrid et non à Santiago comme prévu au départ.

Cette initiative du ministère de l’environnement chilien est un message probablement autant adressé au reste du monde qu’en interne. Santiago, qui s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 47 % d’ici à 2030, assure protéger 42 % de ses eaux, soit 1,3 million de kilomètres carrés de zones sur lesquelles veiller, trois fois plus qu’en 2010 – notamment avec une vaste aire marine autour de l’île de Pâques. Cependant, une bonne partie de ses plus de 5 000 km de côtes le long du Pacifique pâtissent de graves pollutions générées notamment par l’aquaculture et une pêche intense.

Mais quel rapport entre l’état de santé des écosystèmes marins et le système climatique ? C’est simple : de leurs interactions mutuelles à la fois chimiques et biologiques dépend la vie sur Terre. Car les océans produisent plus de la moitié de l’oxygène de cette planète et ils absorbent plus du quart du dioxyde de carbone (CO2) émis chaque année par les activités humaines. Ils ont également intégré plus de 90 % du réchauffement atmosphérique dû au surcroît de gaz à effet de serre depuis le milieu du XXe siècle. Autrement dit, sans eux, l’air serait déjà irrespirable.

Déroute de la cryosphère

L’un des processus complexes des échanges avec l’atmosphère repose sur la photosynthèse des algues, plantes aquatiques et cyanobactéries, et sur les cycles biologiques des organismes qui vont entraîner le CO2 vers les profondeurs. Les océans ont donc besoin d’écosystèmes vivants en bonne santé.

Or, avec le changement climatique, ils deviennent plus acides, se réchauffent, se dilatent et leurs niveaux s’élèvent. Réclamé lors de la COP21, le diagnostic rendu en septembre par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne laisse aucun doute : un emballement général est en train de bouleverser les fonds marins et cause la déroute de la cryosphère.

Les glaces fondent à vitesse redoublée, tandis que des canicules se multiplient au fond de l’eau, faisant blanchir les coraux et entraînant bien d’autres conséquences, pour certaines encore inconnues.

Il reste par ailleurs difficile de réaliser à quel point l’élévation du niveau des mers, qui pourrait atteindre 1,10 mètre par rapport à la période 1986-2005 selon le GIEC, va impacter les littoraux et contribuer à l’aggravation des épisodes météorologiques extrêmes. En France par exemple, le rapport rendu fin novembre par le député (La République en marche) de Vendée Stéphane Buchou sur l’érosion côtière indique que 650 km de littoral sont en recul, et se rétractent même de 50 centimètres par an pour 270 d’entre eux.

« Réseau global cohérent » d’aires marines protégées

Tout ce que l’océan compte de défenseurs au sein des fondations, des ONG et chez les scientifiques se fait entendre ces jours-ci pour ouvrir les yeux des décideurs réunis à Madrid : exposition de photos sous-marines dans l’enceinte de la COP par l’ONG Oceana, regroupements d’experts par l’initiative OneOcean, appels à mettre fin à la surpêche, rapports multiples…

La Plate-forme océan et climat – une alliance d’instituts de recherche, d’ONG, de musées, mais aussi des armateurs – publie pour l’occasion un nouveau plaidoyer. Elle demande entre autres à l’Organisation maritime internationale de bien vouloir « intégrer la pêche dans sa stratégie de réduction des gaz à effet de serre » et aux Etats de poursuivre l’objectif de 30 % de l’océan sauvegardé d’ici à 2030 au moyen « d’un réseau global cohérent » d’aires marines protégées effectivement et durablement gérées « afin de restaurer d’urgence la biodiversité ».

Certains espèrent voir pris en compte les efforts de conservation et de protection des milieux marins au même titre que ceux des secteurs des transports ou de l’énergie par exemple. Ces mesures devraient donc selon eux figurer elles aussi dans les engagements que présentent les Etats membres de la CNUCC.

Les herbiers de posidonie, les forêts sous-marines de kelps, les palétuviers des littoraux stockent de grandes quantités de carbone. La capacité des mangroves en la matière serait dix fois supérieure à celle d’une forêt tempérée et même cinquante fois supérieure à celle d’une forêt tropicale, selon le copieux rapport de Greenpeace international publié le 4 décembre « sur la crise climatique et l’urgence de protéger au moins 30 % de l’océan d’ici à 2030 », selon un mot d’ordre désormais partagé.

« S’engager à restaurer, pas seulement cesser de dégrader »

L’Union internationale pour la conservation de la nature devait, pour sa part, présenter, samedi 7 décembre, une étude entièrement centrée sur l’extension des « zones mortes » à proximité des côtes et sur l’inquiétante baisse globale des taux d’oxygène dans l’eau de mer.

« Nous attendons de cette COP qu’elle apporte suffisamment de connaissances scientifiques pour pouvoir avancer, résume Sébastien Treyer, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Il faudrait que les Etats fassent preuve d’ambition, qu’ils s’engagent à restaurer, pas seulement à cesser de dégrader. Pour cela, nous devons mettre en avant des solutions opérationnelles à l’égard des gouvernements, dont beaucoup sont sceptiques. »

LIddri a donc passé en revue dix-huit mesures envisageables : des plus robustes, comme le développement des énergies marines renouvelables – à condition de ne pas altérer la biodiversité, aux plus risquées et moins convaincantes comme la fertilisation d’écosystèmes marins pour les rendre plus productifs.

L’importance de l’univers marin est loin de s’être imposée sur la scène des négociations climatiques jusqu’à présent, même chez la plupart des pays côtiers, rappellent les auteurs de l’Iddri. Ils citent une analyse de juin 2016 montrant que sur 161 engagements, 70 % évoquaient effectivement la mer, mais surtout comme une menace à laquelle se préparer.

« Meilleure chance »

Pour les ONG, il est temps de changer de point de vue. Et le moment paraît d’autant plus propice qu’un futur traité international sur la haute mer – un instrument international juridiquement contraignant « portant sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale » –, en discussion à l’ONU depuis plusieurs années, est censé aboutir en 2020.

Pour toutes ces raisons, cette « COP bleue » suscite un élan redoublé chez les ONG et beaucoup d’attentes de leur part pour une déclaration résolue en fin de session.

« C’est la meilleure chance qu’il y ait jamais eue de tenir compte de l’océan dans l’atténuation des changements climatiques et l’adaptation à ces changements », a ainsi déclaré Rémi Parmentier, coordinateur de Because The Ocean. Cette initiative politique qui regroupe plus de trente Etats a été lancée à Paris à l’occasion de la COP21 par une vingtaine de signataires dont déjà le Chili, l’Espagne, la France, Monaco, le Canada, Fidji, la fondation Tara, l’Iddri…

La plupart des argumentaires sur le rôle fondamental de l’océan qui sont parvenus à cette COP bleue soulignent l’intérêt des solutions basées sur la nature, en particulier sur les côtes, pour tenter de contenir la crise climatique. Mais tous font aussi remarquer que le meilleur moyen de soulager l’océan gavé de gaz à effet de serre d’origine anthropique reste de… réduire nos émissions.

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 09:02

La France doit quitter le Traité sur la charte de l’énergie, car il est une arme entre les mains des multinationales pour ralentir ou bloquer des politiques climatiques ambitieuses. Par Maxime Combes, économiste, porte-parole d'Attac, le 20 novembre 2019 pour Politis. Lire aussi Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre, La France continue à soutenir les énergies fossiles alors que le monde prévoit d’en produire 120 % en trop et COP 21 + 3 ans : les banques françaises toujours au charbon.

L'entreprise candienne Vermilion a contraint la france à reculer sur le projet de loi sur les hydrocarbures en la menaçant de poursuites.

L'entreprise candienne Vermilion a contraint la france à reculer sur le projet de loi sur les hydrocarbures en la menaçant de poursuites.

Longtemps resté dans l’oubli, le Traité de la charte de l’énergie (1), regroupant plus d’une cinquantaine d’États (de l’Europe occidentale au Japon en passant par l’Asie centrale), est aujourd’hui utilisé par les multinationales de l’énergie pour attaquer les pouvoirs publics lorsque ces derniers prennent des mesures en matière de transition énergétique qui contreviennent à leurs intérêts. Ainsi, parmi des dizaines de cas, l’entreprise suédoise Vattenfall poursuit l’Allemagne pour sa décision d’abandonner le nucléaire ; l’entreprise allemande Uniper attaque les Pays-Bas pour leur décision de fermer des centrales à charbon ; l’entreprise britannique Rockhopper s’en prend à l’Italie à la suite de son moratoire sur les forages offshore.

De « l’Affaire du siècle » aux mises en demeure de Total, une grande attention a récemment été portée sur les actions entreprises par des ONG, des citoyens ou même des collectivités territoriales pour obtenir devant la justice des décisions favorables concernant le climat : il s’agit de mobiliser les embryons de droit international et national sur les enjeux climatiques pour obliger les entreprises et les États à faire plus en matière de lutte contre les dérèglements climatiques. Une moindre attention est portée aux outils de droit dont disposent les multinationales pour dissuader et sanctionner les États ainsi que les collectivités territoriales.

Le cas hollandais est emblématique. On se souvient de la décision de justice condamnant l’État à faire davantage en matière climatique après une action menée par l’ONG Urgenda au nom de 886 citoyens (2). Cette décision a accéléré le débat sur la sortie du charbon, ce qui reste le moyen le plus rapide pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, après Uniper, déjà cité, ce sont coup sur coup les entreprises allemande et suédoise RWE et Vattenfall qui annoncent vouloir poursuivre les Pays-Bas en cas de vote d’une loi qui planifie la fermeture de centrales à charbon et prévoie d’interdire l’utilisation du charbon pour la production électrique d’ici à 2030. Elles s’estiment victimes d’une expropriation indirecte et de pertes de profits.

Une étude (3) a documenté l’utilisation du Traité de la charte de l’énergie par les multinationales de l’énergie qui réclament des sommes faramineuses aux États. Si elles ne sortent pas gagnantes à chaque fois, elles peuvent faire pression sur les pouvoirs publics pour retarder ou amoindrir la portée des lois de transition énergétique. C’est ce qui est advenu en France lors de l’examen de la loi Hulot sur les hydrocarbures : il a été montré (4) que l’entreprise canadienne Vermilion a menacé le gouvernement de poursuites après une première mouture du projet de loi assez ambitieuse. Résultat : Nicolas Hulot et le gouvernement ont fait machine arrière, protégeant ainsi les droits acquis des industriels.

Cette confrontation entre un droit du climat encore incomplet et peu contraignant et un droit de l’investissement robuste et contraignant ne fait sans doute que commencer. La transformation des soubassements énergétiques de notre formidable machine à réchauffer la planète qu’est l’économie mondiale doit nécessairement conduire à revoir fortement à la baisse la durée de vie des infrastructures pétrolières, gazières et charbonnières. Les entreprises privées, qui en sont le plus souvent propriétaires, ne vont pas s’abstenir de faire valoir leurs droits devant ces outils de justice parallèle (les mécanismes d’arbitrage entre États et entreprises : ISDS, ICS, etc.) auxquels les pouvoirs publics leur ont donné accès.

Le Traité de la charte de l’énergie fonctionne donc à la fois comme une arme de dissuasion massive à disposition des multinationales de l’énergie pour ralentir ou bloquer des politiques de transition énergétique et comme un outil de sanction financière envers les États lorsqu’ils décident néanmoins de mener des politiques climatiques plus ambitieuses. De ce fait, ce traité protège les pollueurs. On peut même calculer qu’il garantit l’émission de cinq fois plus de gaz à effet de serre que ne le permettrait le budget carbone européen s’il était respecté (5).

C’est la raison pour laquelle une vingtaine d’organisations de la société civile en Europe, parmi lesquelles l’Aitec, Attac France, les Amis de la Terre France ou le CCFD-Terre solidaire, ont appelé les États membres de l’Union européenne à quitter le Traité de la charte de l’énergie (5). Alors que la COP 25 a été transférée à Madrid, l’UE et les États européens, à commencer par la France et Emmanuel Macron, feraient bien de suivre ce conseil plutôt que nous entraîner droit dans le mur.

(1) Le Traité sur la charte de l’énergie, appelé aussi Charte énergétique européenne, a été signé en 1994 et est entré en vigueur en 1998. (2) « Pays-Bas : l’État condamné pour ses gaz à effet de serre », Politis, n° 1525, 31 octobre 2018.

(3) Résumé du rapport « Un traité pour les gouverner tous », Corporate Europe Observatory (CEO) et Transnational Institute (TNI), juin 2018.

(4) « Loi Hulot : nouvelles révélations sur le lobbying au sommet de l’État », Observatoire des multinationales, 30 août 2018.

(5) « The Energy Charter Treaty (ECT). Assessing its geopolitical, climate and financial impacts », septembre 2019, disponible sur www.openexp.eu

(6) « Lettre ouverte de la société civile sur le Traité sur la charte de l’énergie », 23 septembre 2019, www.collectifstoptafta.org

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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 09:09

A quelques jours du lancement de la COP 25 à Madrid, l’ONU appelle dans un rapport publié ce mardi à une action urgente : la courbe des rejets de GES en 2018 augmente en dépit des maigres efforts entrepris. Des solutions n’attendent pourtant que d’être appliquées. D’après Aude Massiot pour Libération et Victor Chaix pour Reporterre le 26 novembre 2019. Lire aussi La France continue à soutenir les énergies fossiles alors que le monde prévoit d’en produire 120 % en trop, Le méthane croit de manière alarmante dans l’atmosphère, Des Etats inCOPables de sauver l’humanité ? et La France rétrogradée en 21ème position des performances climatiques.

Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre

Même l’ONU ne retient plus ses mots pour qualifier le retard pris dans la lutte contre le dérèglement climatique : «une décennie perdue», annonçait dès le titre l’un de ses comptes rendus sur le climat diffusé en septembre. Une manière juste de résumer le dixième rapport annuel onusien publié ce mardi sur l’écart entre la réalité de «nos émissions de gaz à effet de serre» et les objectifs.

Rapport du PNUE sur la différence entre les actions nécessaires et l'augmentation constatée des gaz à effet de serre.

Malgré l’enjeu magistral, et quelques efforts politiques encore timides, cette courbe de nos émissions, que tout le monde scrute avec l’espoir qu’elle fléchira enfin, n’a pas encore entamé sa descente. Au rythme actuel, elle pourrait même continuer à croître jusqu’en 2030. Or, dans ses multiples rapports, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) s’est montré très clair : si l’humanité espère limiter la hausse mondiale des températures à 1,5° C ou 2° C par rapport à l’époque préindustrielle, elle doit faire baisser ses émissions dès 2020. Jusqu’à atteindre un équilibre entre ce qui est émis et ce qui est aspiré par les forêts, les océans et les sols, au tournant du siècle.

Transformations

Ces objectifs, inscrits dans l’accord de Paris, n’ont pas été choisis au hasard. Il s’agit de paliers clés au-delà desquels certaines populations humaines, animales et végétales, verront leur survie menacée. A + 2° C, la quasi-totalité des coraux seront morts. Cette disparition irréversible entraînerait des bouleversements en chaîne sur de nombreux écosystèmes et espèces qui survivent grâce à ces coraux. Et les littoraux perdront la barrière naturelle qui les protège des tempêtes.

Le temps presse : nous avons déjà atteint la barre du + 1° C à l’échelle mondiale. Les terres se réchauffent deux fois plus vite et des régions comme l’Arctique, quatre fois plus. Une réalité dont doivent tenir compte ceux qui estiment que beaucoup d’efforts ont été menés ces dernières années. D’après l’ONU, ces actions sont très en deçà des transformations structurelles nécessaires pour être à la hauteur de l’enjeu climatique. «Les pays dont les émissions baissent n’ont pas été en mesure, pour l’instant, de compenser la croissance des autres pays, et des secteurs qui ne sont pas pris en compte dans le décompte [de l’accord de Paris, ndlr], comme l’aviation et le transport maritime», souligne le rapport. Les émissions mondiales ont grimpé de 1,6 % tous les ans, depuis 2008, avec une accélération en 2018.

Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre

Lundi, l’Organisation mondiale de météorologie (OMM) a joint sa voix à celle du Giec : la concentration en dioxyde de carbone (CO2), le principal gaz à effet de serre émis par l’homme, a atteint un record l’an passé, poursuivant sa course folle à 407,8 parties par million. « La dernière fois que la Terre a connu une concentration de CO2 comparable, c’était il y a 3 à 5 millions d’années, souligne le secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas. Les températures étaient alors supérieures de 2 à 3° C, le niveau des océans de 10 à 20 mètres par rapport à aujourd’hui. »

Le problème est qu’une fois dégagé, le CO2 reste dans l’atmosphère pendant des siècles, et plus longtemps dans les océans. Il n’est pas le seul. Le méthane, produit surtout par les ruminants et les fuites lors de l’extraction de gaz, ainsi que l’oxyde nitreux, effet collatéral de l’agriculture intensive, sont de plus en plus présents dans notre atmosphère.

Tout cela a un effet évident : en trente ans, l’effet réchauffant de ces gaz s’est renforcé de 43 %, un phénomène aussi appelé le forçage radiatif. L’ONU Environnement le martèle : plus on prend du retard sur les efforts menés, plus ceux à venir seront difficiles pour redresser la barre. Il faut dire que le bilan est presque dramatique : « Le niveau actuel d’émissions de gaz à effet de serre est quasiment le même que ce que [nos rapports] prévoyaient pour 2020 si aucune politique n’était mise en place », poursuit le rapport.

Les économies du G20 portent une lourde responsabilité dans cet échec. A elles seules, elles cumulent 78 % des émissions mondiales. Fait encourageant, néanmoins, ces pays devraient respecter leurs engagements pour 2020. Mais comme souvent, la vision à moyen et long terme fait défaut. Dans le groupe du G20, six pays (le Canada, les Etats-Unis, l’Indonésie, le Mexique, la Corée du Sud et l’Afrique du Sud) devraient rater leurs objectifs de 2030, sans actions supplémentaires.

Émissions de CO2 en gigatonnes par pays (valeur absolue à gauche, par habitant à droite)

Émissions de CO2 en gigatonnes par pays (valeur absolue à gauche, par habitant à droite)

Potentiel

Premier pollueur au monde, Pékin est bien sûr attendu au tournant. Mais il ne faut pas oublier que la hausse fulgurante de ses émissions depuis les années 80, et plus fortement de 2000 à 2012, a été largement portée par la délocalisation des industries lourdes d’Europe, ou des Etats-Unis, vers la Chine. Si on s’intéresse à ce que chaque habitant émet, en moyenne, directement ou indirectement par sa consommation, les Européens se placent juste au-dessus des Chinois, et bien en-dessous des Américains.

Émissions de CO2 en gigatonnes. En ligne continue, les émissions du pays ; en ligne discontinues, les émissions liées à sa consommation (à gauche, le pays dans son entier, à droite, par habitant)

Émissions de CO2 en gigatonnes. En ligne continue, les émissions du pays ; en ligne discontinues, les émissions liées à sa consommation (à gauche, le pays dans son entier, à droite, par habitant)

Pour lancer le changement, pas besoin d’attendre des découvertes technologiques miraculeuses. Les solutions existent déjà et n’attendent qu’à être mises en place. Dès 2017, l’ONU concluait qu’en «ne prenant en compte que les technologies viables et en adoptant des postulats prudents, les émissions mondiales pourraient être réduites […] de manière à rester bien en dessous de 2° C et 1,5° C». Mieux encore, une grande partie de cet énorme potentiel d’amélioration est concentrée dans seulement six secteurs : l’énergie solaire, éolienne, les appareils économes, les véhicules pour passagers durables, le reboisement et l’arrêt de la déforestation. «L’hypothèse de base pour ces estimations est que tous les pays agissent rapidement et mettent en place ces mesures avec le meilleur rapport coût-efficacité, dans leur contexte national, nuance l’ONU. C’est évidemment très idéaliste.» Rien qu’une suppression des subventions au secteur fossile permettrait une baisse de 10 % des émissions de CO2 en dix ans.

Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre

Paquet législatif

Depuis 2010, les capacités de production d’énergies renouvelables augmentent de 8 à 9 % par an. La fabrication d’électricité par le charbon, l’énergie la plus polluante, a chuté cette année de 3 %, un record, d’après le site CarbonBrief. Encore faut-il que la consommation mondiale décline aussi. Pour l’instant, les renouvelables permettent seulement de compenser l’augmentation de ce qui est consommé.

Autre bonne nouvelle, de plus en plus de pays s’engagent à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Alors que la 25e Conférence onusienne sur le climat (COP 25) s’ouvre à Madrid le 2 décembre pour deux semaines, la Commission européenne devrait publier une première partie de son fameux «Green Deal européen» le 11 décembre. Annoncé cet été, ce paquet législatif a pour ambition d’engager réellement l’Union européenne dans la transition écologique. Belle avancée ou green washing ? Toutes les hypothèses sont sur la table. Beaucoup espèrent que l’UE sera le premier gros pollueur à présenter un plan d’action plus ambitieux que celui publié pour la COP 21, en 2015. Les négociations de la convention de l’ONU sur le climat prévoient qu’en 2020, les contributions nationales soient revues par les Etats. Avec, de préférence, des exigences plus fortes.

Contrairement à ce qui pourrait sembler logique, les engagements des Etats présentés en 2015 lors de la signature de l’accord de Paris ne permettent pas de respecter ce traité. Elles mèneraient la planète vers un réchauffement de plus de 3 °C, et ce si elles sont respectées, ce qui n’est pas encore le cas. Les gouvernements doivent donc quintupler leurs efforts. Et l’ONU est intransigeante : «La conséquence de ces chiffres est claire : pour que les objectifs de Paris restent en vie, le monde ne peut se permettre de perdre une nouvelle décennie.»

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 09:12

À rebours de la décision historique de la Banque européenne d’investissement de ne plus financer les énergies fossiles, l’Assemblée nationale a décidé le 15 novembre de maintenir les aides à l’export aux secteurs du pétrole et du gazLes perspectives de production de gaz, de pétrole et de charbon d’ici à 2030 excèdent très largement les objectifs de l’accord de Paris sur le climat, alertent les Nations unies dans un rapport publié mercredi 20 novembre. D'après Marie-Noëlle Bertrand les 19 et 20 Novembre 2019 pour l’Humanité. Lire aussi Le méthane croit de manière alarmante dans l’atmosphère, COP 21 + 3 ans : les banques françaises toujours au charbon et Climat : les banques continuent de financer les énergies fossiles.

W. Grubitzsch/dpa Picture-Alliance

W. Grubitzsch/dpa Picture-Alliance

La France, championne du monde du climat, voit-elle d’un mauvais œil la révolution verte de sa propre finance publique ? Au lendemain de la décision historique de la Banque européenne d’investissement (BEI) de ne plus soutenir les projets liés aux énergies fossiles, l’Assemblée nationale a refusé pour sa part de mettre fin aux aides à l’export consacrées aux filières du gaz et du pétrole.

Le rejet est intervenu vendredi, dans le cadre de la discussion sur le projet de loi de finances. Pire, souligne Delphine Batho, députée de gauche non affiliée et ex-ministre de l’Écologie : en contradiction totale avec les objectifs de l’accord de Paris sur le climat, le Parlement « a même rouvert la possibilité d’accorder une garantie de l’État à certains investissements dans des centrales à charbon ».

Les discours ambiants ne laissaient pourtant pas penser qu’il en irait ainsi. La veille, jeudi 14 novembre, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, s’était empressé de saluer la décision sans précédent de la BEI. La plus grande banque publique au monde venait d’acter, avec l’appui de la France, le fait que, à compter de 2022, elle ne financera plus aucun projet industriel impliquant des combustibles fossiles, qu’il s’agisse de charbon, de gaz ou de pétrole. « Nous lancerons la stratégie d’investissement climatique la plus ambitieuse de toutes les institutions financières publiques quelles qu’elles soient », assurait dans la foulée Werner Hoyer, son président, promettant également d’aligner, dès 2020, l’ensemble des activités de la BEI sur l’accord de Paris.

« Une décision historique, qui constitue la première étape vers la création de la Banque européenne du climat, proposée par le président Macron », avait instantanément commenté le ministre Français de l’Économie.

« C’est une victoire importante pour le mouvement climatique »

Il n’a pas été le seul à s’en réjouir, quand ce revirement de la BEI répond à une revendication de longue date de plusieurs ONG. « C’est une victoire importante pour le mouvement climatique », a ainsi réagi Colin Roche, de Friends of the Earth. En creux, se dessinait la perspective que la décision de la BEI inspire les institutions financières nationales. « Si le gouvernement français (en) a été le moteur », notait ainsi dans les colonnes de Libération Cécile Marchand, chargée de campagne climat aux Amis de la Terre-France, « il s’agit maintenant d’être cohérent et d’en faire de même (…) à travers les aides à l’export, discutées actuellement dans le cadre du projet de loi de finances 2020. »

L’espoir n’était pas sans fondement : en septembre, face à l’ONU, Emmanuel Macron avait affirmé vouloir aller dans ce sens. Une fois n’est pas exception, les actes n’ont pas suivi.

Vendredi après-midi, Delphine Batho a présenté un amendement visant à mettre fin aux aides à l’export pour toutes les énergies fossiles, gaz et pétrole inclus. Pour l’heure, le PLF, via son article 68, ne prévoit de mettre fin qu’aux seules aides accordées au charbon, au gaz de schiste ou au pétrole bitumineux. Or, rappelle la députée, aucun dossier de ce type n’est en cours devant BpiFrance, la nouvelle agence française de crédit à l’exportation. « L’article 68 n’apporte donc rien. » Des mesures ciblant plus largement l’ensemble des combustibles fossiles auraient en revanche pu peser dans la balance climatique. « Au cours des dix dernières années, la France a consacré 9,3 milliards d’euros au financement de garanties de l’État en faveur de projets d’extraction de pétrole ou de gaz à l’international », rappelle encore Delphine Batho. Et de citer, singulièrement, les 311 millions d’euros accordés en 2009 à la création d’une usine de liquéfaction de gaz au Yémen pour des sous-traitants de Total.

Son argument s’est vu rejeté sèchement par Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès de Bruno Le Maire. La majorité parlementaire a suivi. Celle-ci a en revanche retenu un sous-amendement au même article 68 visant, cette fois, à assouplir la fin des aides à l’export au charbon, excluant de ces interdictions certaines technologies telles que celles de capture et stockage du CO2.

Au niveau mondial,  la production de combustibles fossiles a atteint un niveau record

À quelques semaines de la prochaine conférence de l’ONU sur le climat – la COP25, qui démarrera le 2 décembre à Madrid –, le rapport inédit que relaie aujourd’hui le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) a de quoi interpeller. Partis comme ils sont partis, les gouvernements s’apprêtent, dans leur ensemble, à excéder amplement la production de gaz, de pétrole et de charbon par rapport à ce qu’il conviendrait pour être dans les clous de l’accord de Paris sur le climat adopté en 2015. Et ce n’est pas peu dire.

Additionnés les uns aux autres, les plans nationaux prévoient, d’ici à 2030, de produire environ 50 % de combustibles fossiles en plus qu’il n’est possible de le faire pour limiter le réchauffement climatique à 2 °C, soit l’objectif le moins ambitieux issu de la COP21. Si l’on se réfère à son objectif le plus téméraire – celui de limiter le réchauffement à 1,5 °C maximum –, la surproduction planifiée est encore plus éloquente : le monde, globalement, a d’ores et déjà prévu d’extraire du sous-sol 120 % de combustibles fossiles en trop d’ici à 2030. Autrement dit, en dépit des alertes aujourd’hui partagées, les États les plus producteurs mais aussi ceux les plus consommateurs d’énergies fossiles continuent de mener la planète vers la fournaise.

2019 paraît être en ce sens une année type. Quatre ans après l’adoption de l’accord de Paris, « la production de combustibles fossiles mondiaux a atteint un niveau record », souligne le rapport, opportunément baptisé Production Gap Carbon (littéralement : Écart de production carbone) et coproduit par le Pnue et plusieurs organisations internationales, think tanks économiques ou scientifiques. Le charbon, le pétrole et le gaz naturel « demeurent les sources d’énergie dominantes, représentant 81 % de l’approvisionnement total en énergie primaire », poursuit-il, citant l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Ces combustibles sont, de loin, les principaux responsables des bouleversements climatiques, rappelle-t-il encore, représentant plus de 75 % des émissions de gaz à effet de serre globales et près de 90 % des seules émissions de dioxyde de carbone (CO2).

La poursuite d’investissement dans les hydrocarbures épinglée

« Ce rapport montre pour la première fois à quel point l’écart est important entre les objectifs de Paris et les politiques des pays en matière de production », souligne Michael Lazarus, auteur principal de l’étude et directeur du Stockholm Environment Institute’s US Center. Certes, d’autres analyses, réévaluées chaque année depuis 2009 par le Pnue, avaient déjà contribué à mettre en évidence l’écart entre objectifs et émissions de gaz à effet de serre. Mais ce premier bilan des perspectives de production s’avère encore plus inquiétant, souligne le Pnue.

Pour les réaliser, le Production Gap Report a comparé les données économiques rendues publiques par les États aux scénarios mis en avant par le Giec (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat). Celles concernant le charbon restent les plus inquiétantes – les pays prévoient d’en sortir 150 % de plus en 2030 que le niveau compatible avec une limitation du réchauffement à 2 °C, et 280 % de plus que ce qui serait compatible avec une limitation du réchauffement à 1,5 °C. Mais le pétrole et le gaz sont eux aussi en bonne voie pour exploser le bilan carbone planétaire, dont la production pourrait, en 2040, excéder de 40 % à 50 % ce qu’il convient de faire pour ne pas réchauffer l’atmosphère au-delà de 2 °C.

Le rapport met directement en cause la poursuite des investissements dans les infrastructures, tellement massifs qu’ils « bloquent », en quelque sorte, toute perspective de renoncer aux hydrocarbures pendant encore de très nombreuses années. Les financements publics sont singulièrement pointés du doigt. « De nombreux gouvernements financent la production de combustibles fossiles par l’intermédiaire des institutions de finances publiques (…) telles que les banques nationales, bilatérales et multilatérales de développement et des agences de crédit à l’exportation. » Avis à la France, qui, le 15 novembre, a reconduit la possibilité d’accorder des aides à l’export au gaz et au pétrole.

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20 novembre 2019 3 20 /11 /novembre /2019 11:43

Cette année encore, nous serons présent.e.s à cette marche, à laquelle appellent plusieurs tribunes ci-dessous. Cf. Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre.

Nous marcherons avec #NOUSTOUTES le 23 novembre pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles

Nous marcherons avec les femmes le 23 novembre pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles

Julien Bayou, Baptiste Beaulieu, Vikash Dhorasoo, Clément Cogitore, Martin Winckler... Un collectif d'hommes appelle à s'allier aux luttes pour l'égalité et contre le patriarcat. Publié le 13 novembre 2019 dans Libération.

Des millions de femmes se battent chaque jour en France contre les violences sexistes et sexuelles. Hommes de différents milieux, âges et convictions, nous souhaitons aujourd’hui leur exprimer notre soutien et notre reconnaissance. A celles qui se lèvent pour prendre la parole, à celles qui n’osent pas, sont silenciées, nous disons ceci : nous vous croyons. Ils n’avaient pas le droit. Ils n’ont toujours pas le droit. Les coupables, ce sont eux.

Nous soulignons la responsabilité pleine et entière des hommes qui les harcèlent, les agressent et les violent, et condamnons ces actes et paroles sans aucune réserve. Nous nous unissons au cri que ces femmes adressent au gouvernement et à la société tout entière : il est temps de mettre fin à l’impunité dont nous bénéficions en tant qu’hommes et de s’emparer enfin pleinement d’un sujet qui compte comme victimes la moitié de notre population. S’en emparer pleinement ne signifie pas simplement faire de la communication, mais se responsabiliser et mettre les moyens dans ce qui était censé être la «grande cause du quinquennat».

Nous marcherons le 23 novembre, et à chaque fois que ce sera nécessaire, contre toutes les oppressions que les femmes subissent.

Nous marcherons le 23 novembre, deux jours avant la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, car nous ne pouvons plus, nous non plus, tolérer le décompte des féminicides. Nous marcherons le 23 novembre à l’appel du collectif #NousToutes pour demander au gouvernement d’allouer spécifiquement à la lutte contre les violences machistes en France 1 milliard d’euros par an.

Nous marcherons le 23 novembre car les violences sexistes et sexuelles, dont les enfants sont également victimes, sont des preuves inacceptables de la domination masculine. Nous sommes convaincus que les mécanismes de domination dont nous, les hommes, sommes les acteurs, perdureront tant que nous ne changerons pas nos comportements et n’interrogerons pas la construction des masculinités et leur toxicité. Nous marcherons le 23 novembre en promettant qu’il ne s’agit pas d’une action ponctuelle pour nous dédouaner. Nous assumons notre responsabilité en tant qu’hommes et nous nous engageons à soutenir quotidiennement les femmes dans le combat contre le patriarcat, tout en gardant en mémoire que notre mobilisation est bien pensée en leur soutien et non à leur place. Nous marcherons le 23 novembre en assumant ce rôle d’alliés car nous avons conscience des privilèges dont nous jouissons et nous voulons les mettre au profit des luttes féministes. Toutefois, nous ne chercherons pas à occuper la place physique et médiatique des principales concernées. Le cortège de tête leur appartient.

Nous appelons les hommes à marcher et à contribuer à la cagnotte en ligne «Réussissons la marche #NousToutes», pour financer l’organisation de cet événement majeur et permettre à chacune et à chacun d’être présent·e.

Pour toutes les personnes subissant des violences sexistes car elles se définissent comme femmes ou sont perçues comme telles par la société, qu’elles soient cis ou trans, quelles que soient leur orientation sexuelle, leur couleur de peau, leurs capacités physiques, sensorielles ou mentales, leur état de santé, leur âge, leur situation financière, leur nationalité ou leur religion, nous marcherons le 23 novembre.

Cette tribune a été initiée par le collectif Féministons-nous. Signataires : Noël Agossa, président de l’Association des familles de victimes de féminicides, porte-parole du collectif Plus jamais ça ! ; Jacques Baudrier, conseiller de Paris ; Julien Bayou, conseiller régional d’Ile-de-France ; Baptiste Beaulieu, écrivain ; Bernard Bel, Alliance francophone pour l’accouchement respecté ; Benoit Blanc, auteur, comédien ; Lucas Bolivard, cofondateur et cocoordinateur de Meufs, meufs, meufs ; Youcef Brakni, militant des quartiers populaires ; Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris ; Michel Broué, mathématicien ; Clément Cogitore, artiste ; Marco Conti Sikic, artiste, activiste ; Roland Courteau, sénateur ; Nicolas Coyer, traducteur ; Vincent Dedienne, auteur, acteur ; Vikash Dhorasoo, ancien joueur de football, parrain d’Oxfam, président de Tatane ; Djigui Diarra, acteur, réalisateur ; Omar Didi, président du MAG Jeunes LGBT ; Jean-Michel Ducomte, avocat, maître de conférences, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Tim Dup, auteur-compositeur-interprète ; Francis Dupuis-Déri, Institut de recherches et d’études féministes, UQAM ; Jérémy Faledam, coprésident de SOS Homophobie ; Pierre Foldès, cofondateur de l’institut Women Safe ; Sébastien Garcin, auteur, fondateur de la communauté Déconstruction de l’Homme blanc ; Pierre-Yves Ginet, corédacteur en chef du magazine «Femmes ici et ailleurs» ; Matthias Girbig, comédien, auteur, réalisateur ; Hervé Jacquet, producteur ; Michaël Jérémiasz, président de l’association Comme les autres Paul Lapierre, comédien, réalisateur ; Yannick Laurent, acteur ; Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance ; Olivier Manceron, médecin à la retraite, écrivain, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Thomas Messias, prof, journaliste ; Laurent Metterie, réalisateur ; Jacques Meyer, trésorier de la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Giovanni Mirabassi, musicien ; Jean-Michel Monnot, fondateur d’All Inclusive ! ; Cyril Moré, champion paralympique ; Valerio Motta, entrepreneur ; Henri Poulain, réalisateur ; Yves Raibaud, géographe, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Frédéric Robert, entrepreneur ; Maxime Ruszniewski, producteur ; Romain Sabathier, cofondateur d’Intersections, coauteur de le Féminisme pour les nul·le·s ; Bolewa Sabourin, danseur, cofondateur de Loba (exprime-toi) ; Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme ; Jean-Pierre Salmona, cardiologue, webmaster de memoiretraumatique.org ; Laurent Sciamma, humoriste ; Patrick Simon, socio-démographe ; Jérôme Soubeyrand, acteur, cinéaste ; Louis-Georges Tin, Premier ministre de l’Etat de la Diaspora Africaine ; Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis ; Yannick Vicente, illustrateur, professeur des écoles ; Martin Winckler, médecin, écrivain ; Jonathan Zaccaï, acteur.                   

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« Ce que nous voulons, c’est crier. Et dans ce cri, il y aura les cris des 94 000 femmes violées et les pleurs des 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année en France. » (Photo : Femen manifestant à Paris contre les violences faites aux femmes, le 5 octobre.) LUCAS BARIOULET / AFP

« Ce que nous voulons, c’est crier. Et dans ce cri, il y aura les cris des 94 000 femmes violées et les pleurs des 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année en France. » (Photo : Femen manifestant à Paris contre les violences faites aux femmes, le 5 octobre.) LUCAS BARIOULET / AFP

« Le 23 novembre, nous marcherons contre toutes les violences sexistes et sexuelles ! »

Un collectif de personnalités et de membres d’associations appelle le gouvernement à « des mesures concrètes » contre toutes les violences faites aux femmes, dotées du budget nécessaire pour une politique publique ambitieuse. Tribune collective publiée le 19 novembre 2019 dans Le Monde.

Le 25 novembre, c’est la Journée internationale de lutte contre les violences masculines, et cette année encore, nous marcherons. Nous serons samedi 23 novembre à la marche organisée par le collectif #Noustoutes, à Paris et dans toute la France, pour crier notre colère contre l’impunité des hommes, coupables de violences contre les femmes et les filles.

Ce que nous voulons, c’est crier. Et dans ce cri, il y aura les cris des 94 000 femmes violées et les pleurs des 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année en France. Et bien pire encore : au centre de ce cri, il y aura le son assourdissant du silence des 136 femmes déjà tuées en 2019, victimes de féminicides, et celui de toutes les femmes que les violences masculines ont détruites ou poussées au suicide. appellent

Ce que nous voulons, c’est hurler. Et dans ce hurlement, il y aura la souffrance des 4 millions de femmes et hommes victimes d’inceste, il y aura le cri silencieux des 165 000 enfants violées chaque année en France, dans une quasi-totale impunité (0,4 % des violeurs pédocriminels, et 1 % des violeurs seront condamnés).

Ces chiffres ne sont pas que des statistiques, c’est un pouvoir réel, concret, des hommes sur les femmes. La domination masculine, ce sont les hommes qui considèrent, en tant que classe, avoir le droit de considérer les femmes et les enfants comme des objets, avoir le droit de se les approprier, de les frapper, de les violer, de les acheter et de les vendre. Les conséquences psychotraumatiques de ces violences sont aussi massives que l’impunité des hommes coupables.

Viols tarifés

« L’inceste est la filière de recrutement » de la prostitution, rappelait la féministe américaine Andrea Dworkin (42 % des femmes en prostitution sont des victimes de pédocriminels) ; parce qu’ayant subi des violences sexuelles, beaucoup de filles et de femmes sont contraintes à des mécanismes de dissociation psychotraumatique pour survivre et avoir l’impression de prendre le dessus. Lorsque des hommes imposent des actes sexuels à des filles et à des femmes, par l’emprise de l’argent, par la terreur des proxénètes et des pornocrates, ce ne sont rien d’autre que des viols tarifés.

La loi abolitionniste de 2016 qui dépénalise les personnes en prostitution, et qui renforce la lutte contre les proxénètes et les « clients » prostitueurs doit être appliquée partout en France. Le « consentement » ne devrait pas s’acheter, le désir et la volonté ne le peuvent jamais. Il ne peut y avoir de lutte efficace contre les violences sans dénoncer ce continuum des violences masculines.

Pourquoi est-ce si lent ? Les femmes n’ont pas le temps d’attendre. Nous voulons que le Grenelle contre les violences conjugales débouche sur des mesures concrètes, transversales à toutes les violences faites contre les femmes, et dotées du budget nécessaire. Nous voulons que la « grande cause du quinquennat » signifie politique publique ambitieuse, avec une méthode, des mesures, des moyens, ainsi qu’une évaluation systématique et transparente des dispositifs mis en place.

Contre toutes les violences masculines, contre toutes les violences, en particulier celles que commettent des hommes sur des femmes lesbiennes, des femmes victimes de racisme, des mères, des filles, des femmes parmi les plus précaires, des femmes en situation de handicap, pour l’universalité des droits fondamentaux des femmes, contre le système prostitueur et pornocriminel, nous marcherons le 23 novembre !

Premières signataires : Françoise Brié, directrice générale de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) ; Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (2013-2019) ; Catherine Coutelle, ancienne députée et ex-présidente de la délégation aux droits des femmes (2012-2017) ; Christine Delphy, sociologue et directrice de recherches au CNRS, Marie-Hélène Franjou, présidente de l’Amicale du Nid ; Catherine Morin Le Sec’h, membre de CQFD lesbiennes féministes ; Maud Olivier, ex-députée rapporteuse de la loi de lutte contre le système prostitutionnel ; Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol ; Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ! ; Claire Quidet, porte-parole du Mouvement du Nid ; Laurence Rossignol, sénatrice, ex-ministre des droits des femmes ; Sabine Salmon, présidente de Femmes solidaires ; Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie ; Inna Shevchenko, Femen.

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10 octobre 2019 4 10 /10 /octobre /2019 09:09

Les incendies hors normes sont désormais une réalité planétaire, et la protection de nos forêts exige de retrouver un rapport de bonne intelligence avec la nature, plaide la philosophe Joëlle Zask. Propos recueillis par Luc Cédelle le 07 octobre 2019 pour Le Monde. Lire aussi Philippe Descola : « En Amazonie, c’est d’abord le milieu de vie des Amérindiens qui est détruit », Des catastrophes cumulées entraînées par le dérèglement climatique, selon Nature Climate Change, La disparition des surfaces boisées mondiales a bondi de 51 % en 2016 et Le changement climatique a doublé les feux de forêt aux États-Unis.

« Mégafeu » près de Big Bend, dans le nord de la Californie, en novembre 2018. JOSH EDELSON / AFP

« Mégafeu » près de Big Bend, dans le nord de la Californie, en novembre 2018. JOSH EDELSON / AFP

Philosophe, maîtresse de conférences à l’université de Provence Aix-Marseille-I, spécialiste de philosophie politique et du pragmatisme, Joëlle Zask vient de publier Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique (Premier Parallèle, 208 pages, 17 euros). Elle est intervenue de façon très intéressante aux Journées d'été 2019 d'Europe Ecologie Les Verts.

En quoi les gigantesques incendies, comme celui observé en Amazonie, constituent-ils une nouveauté ?

Cela apparaît comme une nouveauté dans l’opinion, mais pas dans les faits, car des feux de cette amplitude existent depuis une vingtaine d’années. Longtemps, ce phénomène est passé relativement inaperçu. Des chercheurs américains, témoins des feux à répétition en Californie, ont contribué à une prise de conscience. Jerry Williams, ancien responsable du United States Forest Service, le service américain des forêts, a inventé le terme « megafires », que je reprends à mon compte en parlant de « mégafeux ».

Par leur intensité, leurs conséquences, leur durée et leurs dimensions, ces feux hors normes, de plus en plus incontrôlables, sont à la fois un effet et une cause du réchauffement climatique. Ils ravagent l’Amazonie, bien sûr, mais sévissent aussi en Sibérie, dans toute l’Indonésie, en Afrique, en Australie, en Europe du Nord, y compris près du cercle polaire…

La focalisation récente sur la seule forêt amazonienne occulte le fait qu’ils existent sur tous les continents. De ce point de vue, il reste un écart entre la réalité et sa perception par l’opinion publique. Même l’incendie baptisé « Camp Fire » qui, en Californie, a duré du 8 novembre au 3 décembre 2018 et a détruit la ville de Paradise, faisant 85 victimes, a été perçu de manière relativement biaisée. La fuite éperdue des habitants et le caractère héroïque du combat contre les flammes ont transformé l’événement en une série à suspense, occultant sa dimension écologique.

De plus, l’idée que ces incendies, tout en étant terrifiants, sont « naturels », voire bons pour la régénération de la forêt, perdure dans l’esprit d’une partie des citoyens. Elle tend à sous-estimer cette nouvelle réalité des « mégafeux », que je traite, pour ma part, comme une alerte et un « accélérateur d’opinion » en faveur d’une action pour la sauvegarde de nos conditions d’existence.

Le lien entre la crise climatique et la multiplication des « mégafeux » qui, en outre, concourent à l’aggraver, est aujourd’hui totalement établi. Le réchauffement accroît mécaniquement le stress hydrique de la plupart des forêts, excessivement inflammables du fait qu’elles sont défrichées, fragilisées par des monocultures ou des nuisibles, et encombrées de matières sèches. Par exemple, dans la Drôme, les forêts de buis sont dévastées par la pyrale du buis, et personne ne ramasse le bois mort. D’autres causes viennent encore s’y ajouter, en particulier l’amenuisement du pastoralisme et des activités forestières en général. Moins il y a de gens dans les forêts pour s’en occuper et, en quelque sorte, les cultiver, plus elles sont encombrées et plus elles brûlent.

Vous n’êtes pas spécialiste du climat, de la forêt et des techniques anti-incendie. N’est-ce pas un handicap pour aborder un tel sujet ?

Je ne prétends pas faire œuvre de scientifique. Mais ne pas être enfermée dans une spécialité, ce qui est le propre de la philosophie, constitue aussi un avantage, car cela permet d’analyser un phénomène à partir d’un plus large spectre d’informations. Dans mon cas, le déclencheur a été le désarroi ressenti devant les ravages d’un feu sur un territoire qui m’est familier. Par ailleurs, étudier les mégafeux implique de rompre avec la compartimentation du savoir, qui correspond toujours à un découpage préalable, voire idéologique, de la réalité et fait obstacle à la prise de conscience de nouveaux phénomènes.

J’ai recouru à des sources d’information extrêmement diversifiées – géographes, anthropologues, climatologues, biochimistes, écologues… –, sans oublier les pompiers et les forestiers et le dialogue avec des victimes des incendies, ce que la plupart des spécialistes n’ont pas la possibilité ou le temps de faire. Ce type de travail est nécessaire et n’a rien d’accessoire ni de superficiel.

Vous estimez que les politiques actuelles de lutte contre les incendies contribuent paradoxalement à la multiplication des « mégafeux ». Comment l’expliquez-vous ?

Les politiques aujourd’hui dominantes en ce domaine, à la fois techniquement, financièrement et idéologiquement, peuvent avoir des effets contre-productifs, comme en médecine, lorsqu’on ne soigne que les symptômes. C’est un obstacle à des actions préventives, plus longues, laborieuses, axées sur les nécessaires changements d’attitude dans les rapports entre l’homme et la nature.

Il nous faut développer une médecine holistique de la forêt, qui était peut-être celle de nos ancêtres mais que nous devons recréer dans les conditions actuelles. Or l’interdiction légale et dogmatique de tout feu dès la première étincelle, qui a tendu à devenir la norme dans tous les pays développés, ne va pas dans ce sens. Sous prétexte de sécurité, elle aboutit à prohiber des pratiques traditionnelles, comme celles des brûlages dirigés. Ces pratiques font partie d’une culture du feu et d’une culture de la forêt – les deux formant un binôme inséparable – que nous devons retrouver. Elles sont un élément d’un rapport plus général de bonne intelligence avec la nature plutôt que de confrontation.

Le mélange actuel de la peur des feux et de la foi naïve dans la puissance des solutions techniques témoigne de la persistance du paradigme de la domination de la nature, pourtant massivement discrédité par les faits.

Vous mettez aussi en cause l’existence et le développement de « forêts industrielles ». Il y aurait donc de mauvaises forêts ?

Il faut en effet distinguer les forêts anciennes, dans lesquelles la présence humaine n’a pas été dévastatrice, et les forêts industrielles, issues de plantations, qui sont en fait des « usines à bois ». Celles-ci fragilisent à la fois les sols et les essences végétales, ce qui contribue à créer, dans le contexte du réchauffement, un terrain favorable aux « mégafeux ». Il y a des exemples anciens, comme la forêt des Landes : on pourrait la voir comme une donnée naturelle, elle est en fait l’archétype d’une forêt industrielle, créée sous Napoléon III.

Par leur présence comme par leur absence, les êtres humains sont parties prenantes de la forêt. En Suède, qui a connu, en 2018, de terribles feux, les forêts, qui couvrent environ 70 % du territoire, sont en fait des « déserts boisés », composés à 83 % de conifères destinés aux industries du papier et du bois. Ces plantations sont désastreuses pour la biodiversité, à l’exemple des rennes de Laponie, menacés car ils ne trouvent plus les lichens dont ils se nourrissent.

Outre la crise climatique en général, le développement des forêts industrielles résulte de l’enfermement capitaliste dans une logique d’accumulation. J’entends là aussi bien celle du secteur privé que les différentes formes de capitalisme d’Etat que nous avons connues. Sur le fond, il n’y a pas de vraie différence entre les deux, plutôt une compétition. Le « capitalocène » est ici en cause. Ce système productiviste, et les structures psychiques d’avidité qui l’inspirent, ne recherche ni les équilibres écologiques ni la frugalité ni le respect mutuel qu’exigent les relations entre les êtres humains et la nature.

Vous prônez le retour à une « culture du feu » et, plus généralement, à une culture d’entretien des paysages, caractérisée notamment par des pratiques ancestrales, comme les brûlages dirigés. N’est-il pas déjà trop tard pour revenir à ces traditions ?

Dans une certaine mesure, oui, au sens où, aujourd’hui, des brûlages dirigés peuvent être risqués étant donné les nouvelles conditions climatiques. Trop tard aussi du fait que beaucoup de ces savoir-faire ont disparu.

Il existe néanmoins de nombreuses tentatives pour se reconnecter avec les savoirs de la forêt, comme en Australie, où l’on tente de recréer une collaboration avec les Aborigènes, qui ont développé une connaissance extrêmement fine des brûlages dirigés, qu’ils utilisent non seulement pour leur subsistance mais aussi pour régénérer et entretenir la biodiversité. En Amazonie, les peuples autochtones pratiquent aussi ces feux qui concourent à entretenir la biodiversité, en introduisant certaines plantes et en luttant contre d’autres espèces invasives. En Corse, cette culture du feu n’a pas disparu et – malheureusement, malgré de nombreux contre-exemples – elle est mise à contribution pour entretenir les abords des maisons et des villages.

Mais l’entretien de la nature ou de la forêt par le recours aux brûlages n’est qu’une technique parmi d’autres. On peut aussi réintroduire le pastoralisme, habiter intelligemment la forêt en évitant ce qu’on appelle le mitage, c’est-à-dire la dispersion des maisons dans les bois, maîtriser l’invasion touristique…

Ce patrimoine diversifié n’est pas perdu, mais les « mégafeux » sont les signaux d’avertissement d’une situation que nous ne pouvons plus laisser se développer. Un rapport de 2010 de la mission interministérielle sur le changement climatique a affirmé qu’« à l’échéance 2050, c’est près de la moitié de la surface des landes et forêts métropolitaines qui pourrait être concernée par un niveau élevé de l’aléa feux de forêt ». Ce ne sont donc pas des problèmes « amazoniens », lointains, mais des risques qui nous concernent directement.

Que pensez-vous de l’initiative du philosophe Baptiste Morizot, qui, dans une récente tribune, a proposé l’acquisition collective de certaines portions de territoire pour permettre leur « réensauvagement » ?

Cela dépend de ce qu’on met derrière ce mot. La sacralisation de la nature « sauvage » est propice au développement du feu, car elle ne mène pas, justement, à forger cette forme de vie qui consisterait à prendre soin de notre environnement. C’est différent s’il s’agit d’une intervention active pour rééquilibrer un écosystème. Il serait dommage d’introduire une opposition binaire entre une nature dominée et une nature préservée.

Ce qui est à préserver n’est pas la nature en tant que telle mais une certaine manière de s’y comporter, qu’il faut bien distinguer d’une philosophie dont l’idéal serait une nature sans hommes. Les territoires vierges de toute intervention humaine n’existent plus aujourd’hui. Le bush australien, la forêt amazonienne abritent des centaines de milliers d’individus. L’humanité a un impact énorme sur les équilibres naturels.

Les travaux de Stephen Pyne sur l’histoire des feux anthropiques, de l’anthropologue Clifford Geertz sur la forêt cultivée indonésienne ou, plus récemment, ceux de Philippe Descola montrent que, depuis 1,6 million d’années, Homo erectus met le feu partout où il va et façonne ainsi les paysages. Il faut bien faire la distinction entre la Terre, entité physique indépendante de nous, et la terre des hommes, qu’on appelle « adama » dans la Bible, celle qui définit nos conditions d’existence, dont nous avons maintenant la conscience aiguë. C’est cette terre-là qui nous importe.

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