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24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 14:09

Puissante arme aux mains des industriels des énergies fossiles, le Traité sur la charte de l’énergie (TCE) leur permet de dissuader et/ou sanctionner les pouvoirs publics désireux de lutter contre le réchauffement climatique et d’oeuvrer en faveur de la transition énergétique. Ce mardi 23 février, des dizaines d’organisations en Europe, dont plus d’une trentaine en France, lancent une pétition et une campagne qui exige de l’UE et de la France qu’elles se retirent du TCE dans les plus brefs délais, sans attendre la rénovation d’un Traité qui ne peut être amélioré. D’après la LDH et la pétition lancée le mardi 23 février 2021. Lire aussi L’accord qui protège les pollueursTrop cher et trop lent, le nucléaire ne sauvera pas le climat et Les financements verts cachent un mouvement mondial de libéralisation des marchés de l’énergie.

L'UE et la France doivent sortir du Traité sur la Charte de l’Energie, protection des pollueurs contre la transition énergétique

Le Traité sur la charte de l’énergie (TCE) est un traité peu connu, mais aux effets nocifs considérables : c’est une arme juridique puissante aux mains des investisseurs et entreprises du secteur des énergies fossiles leur permettant de dissuader et/ou sanctionner les pouvoirs publics lorsque ceux-ci veulent prendre des mesures favorables à la lutte contre le réchauffement climatique et à la transition énergétique. Ils utilisent pour cela une forme de justice parallèle (ISDS) très favorable que le TCE leur garantit.

Alors que l’entreprise multinationale allemande de l’énergie RWE vient d’annoncer recourir au TCE pour poursuivre les Pays-Bas concernant leur décision de sortir du charbon d’ici à 2030 (1), des dizaines d’organisations en Europe rendent publique une pétition appelant les gouvernements, parlementaires et institutions européennes à “sortir du traité sur la Charte de l’énergie et à stopper son expansion à de nouveaux pays” (2).

En France, dans le cadre de cette mobilisation visant à obtenir une décision claire avant la COP26 sur le climat qui se tiendra cet automne à Glasgow, ce sont plus de 30 organisations, parmi lesquelles 350.org, ActionAid France – Peuples Solidaires, Aitec, Alternatiba, Amis de la Terre, ANVCOP21, Attac France, Bloom, CCFD-Terre Solidaire, le Collectif Stop CETA-Mercosur, Confédération paysanne, FNE, Greenpeace, LDH, Le Mouvement, Notre affaire à tous, Réseau action climat, We move Europe, XR France et Youth for climate, qui appuient et relaient le lancement de cette campagne (3).

Ce n’est pas la première fois que le Traité sur la charte de l’énergie, longtemps resté dans l’oubli, est utilisé par des investisseurs et entreprises du secteur des énergies fossiles pour protéger leurs intérêts au détriment de l’intérêt général et/ou dissuader les pouvoirs publics de prendre des mesures climatiques ambitieuses. Parmi des dizaines de cas, une entreprise britannique Rockhopper s’en prend à l’Italie à la suite de son moratoire sur les forages offshore, tandis qu’une entreprise canadienne Vermilion a fait pression sur le gouvernement français pour réduire l’ambition de la loi Hulot sur les hydrocarbures (4).

Depuis des années, les organisations de la société civile alertent sur le caractère nocif de ce Traité et appellent l’UE et les Etats-membres à s’en retirer au plus vite (5). C’est possible, l’Italie l’a fait depuis 2016. Cela fait quelques mois que ces vives critiques s’étendent : 200 scientifiques ont récemment formulé une demande similaire (6), tandis que 250 parlementaires ont demandé à la Commission d’explorer la possibilité de se retirer conjointement de cet accord (7). Les gouvernements espagnols et français ont également exprimé cette demande « d’étudier une sortie coordonnée de l’UE de ce traité » (8).

Ces prises de position interviennent alors que des négociations pour une « modernisation » du TCE ont débuté en 2020 et que quatre nouvelles sessions sont planifiées en 2021, la prochaine du 2 au 5 mars, sans obligation de résultat et sans date de fin de négociation (9). Compte-tenu de l’opposition de plusieurs pays, dont le Japon, ces négociations ne produiront rien de plus que quelques modifications cosmétiques. Les propositions de l’UE sont d’ailleurs très largement insuffisantes (10).

Le temps presse. Le meilleur moyen d’obtenir un retrait conjoint à l’échelle européenne est d’augmenter la pression sur chacun des Etats-membres pour sortir de ce traité suranné, dangereux et climaticide. Par le lancement de cette pétition européenne, les organisations de la société civile donnent le coup d’envoi de plusieurs mois de campagne ayant comme point d’orgue les échéances de la loi climat européenne et la COP26 à Glasgow à l’automne 2021.

Signez la pétition

1. Pays-Bas – La sortie du charbon attaquée par la multinationale de l’énergie RWE via le Traité sur la charte de l’énergie,

2. Exemple d’organisations en Europe : Attac Deutschland, Transparency Deutschland, PowerShift (Allemagne), Attac Spain, Campaña No a los tratados de Comercio e Inversión. Spain (Espagne), Finnish TTIP platform, Greenpeace Finland, FoE Finland (Finlande), Corporate Europe Observatory Europe Beyond Coal Campaign CAN Europe FoE Europe (UE), Handel Anders! coaliti, Transnational Institute, SOMO (Pays-Bas), Attac Austria, Naturfreunde Deutschlands, IG Windkraft Österreich, ökonews.at (Autriche), TROCA (Portugal) etc

3. Liste des organisations en France : 350.org, ActionAid France – Peuples Solidaires, Aitec, Alofa Tuvalu, Alternatiba, Amis de la Terre, ANVCOP21, Attac France, Bloom, CADTM France, CCFD-Terre Solidaire, Collectif Stop CETA-Mercosur, Comité Pauvreté et Politique, Confédération paysanne, CRID, Emmaus international, FNE, Générations futures, Greenpeace, LDH, Le Mouvement, Notre affaire à tous, Pour un réveil écologique, Réseau action climat, Résilience France, Sherpa, Utopia, Veblen Institute, We move Europe, XR France, Youth for climate,

4. Le Traité sur la charte de l’énergie, l’accord qui protège les pollueurs, note d’information- de l’Aitec et d’Attac France

5. En décembre 2019, dans une lettre ouverte signée 278 syndicats et associations, dont le collectif Stop CETA-Mercosur et plusieurs de ses membres, ont appelé l’UE et les États-membres à se retirer du TCE

6. En décembre 2020, 200 scientifiques ont appelé l’UE et les États-membres à se retirer du TCE

7. Plus de 250 parlementaires appellent la Commission européenne et les États-membres à explorer la possibilité de se retirer conjointement de cet accord.

8. Lettre des ministres français Bruno Le Maire, Barbara Pompili, Franck Riester, Clément Beaune à la Commission européenne, annoncée fin décembre par tweet.

9. Programme des réunions du processus de modernisation

10. Le Traité sur la charte de l’énergie, qui protège les pollueurs ne peut pas être modernisé ! Il faut en sortir

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 12:55

Faut-il donner un prix à la nature et coter en bourse les catastrophes climatiques ? Alors que la dernière Convention sur la Diversité Biologique CBD-COP 14 a été un échec, la France a organisé le 11 janvier 2021 son 4e One Planet Summit sur la biodiversité, afin de promouvoir des « solutions fondées sur la nature » pour protéger les espèces. Derrière cette expression apparaissent des techniques de financiarisation de la nature dénoncées par Razmig Keucheyan. Elles menacent les droits des peuples autochtones, s’inquiètent des ONG et des chercheurs. D’après Jade Lindgaard le 11 janvier 2021 pour Mediapart. Lire aussi La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010, La nature est un champ de batailleQuand la finance se branche sur la nature et Catastrophes climatiques cotées en Bourse.

Le One Planet Summit rentabilise la biodiversité sans protéger la nature

Faut-il donner un prix à la nature pour la protéger ? La question sous-tendra les tables rondes et annonces qui doivent ponctuer le One Planet Summit, un événement organisé lundi 11 janvier par l’Élysée autour de la protection de la biodiversité. États, institutions internationales (Banque mondiale, Banque centrale européenne) et secteur privé y sont invités, en partie à distance du fait de l’épidémie de Covid-19.

Près d’un million d’espèces animales et végétales sont menacées dans le monde par les pollutions, les dérèglements climatiques, l’agriculture intensive et l’artificialisation des sols, ainsi que l’a démontré un rapport de l’IPBES en 2019. Plusieurs rencontres internationales de haut niveau sont prévues en 2021 pour tenter d’enrayer la catastrophe en cours : le Congrès mondial de la nature à Marseille en septembre, la COP15 Biodiversité à Kunming en Chine, que certain·e·s voient comme un équivalent de la COP21 sur le climat en 2015. Les One Planet Summits sont des sommets informels et multipartites lancés par Emmanuel Macron en 2017 pour encourager la finance climat.

L’édition 2021, consacrée à la biodiversité, entend soutenir, plus largement, la finance verte. Doit se tenir un « forum de l’investissement pour la Grande Muraille verte », un projet de plantation sur 8 000 kilomètres à travers le Sahara et les pays du Sahel pour lutter contre l’impact des dérèglements climatiques, qui ne parvient toujours pas à se déployer quinze ans après son lancement. Également annoncée, la création d’une coalition pour une mer Méditerranée exemplaire.

Et, surtout, l’engagement par les États membres de la Coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples (lancée par la France, le Costa Rica et la Grande-Bretagne, elle réunit aujourd’hui 50 membres) de classer 30 % de leur territoire terrestre et maritime en espace protégé, d’ici à 2030. Cette proposition est au cœur des négociations en cours pour un futur cadre mondial de protection de la biodiversité, qui pourraient déboucher sur un accord historique lors de la COP15 en Chine, à la fin de l’année. Pour Paris, l’effort sera bien mince, car environ 29,5 % de son territoire est considéré comme faisant déjà l’objet d’une protection, notamment via le maillage des parcs régionaux et nationaux.

Enfin, une « Coalition pour la convergence des financements en faveur du climat et la biodiversité » doit se fixer l’objectif de consacrer 30 % de la finance climat publique à des programmes visant des « solutions basées sur la nature ». Paris s’engage à le faire d’ici à 2022, à hauteur d’environ 1,5 milliard d’euros.

Des « solutions basées sur la nature » : l’expression embrasse un large spectre de situations. Mais, dans le contexte onusien, elle est inséparable de la notion de services écosystémiques, autrement dit de l’idée de rendre payant l’usage des ressources que la nature fournit aux humains. C’est ce que défendait dès 2009 l’économiste indien Pavan Sukhdev, l’un des théoriciens de l’économie verte, dans un rapport pour le PNUE.

Puisque aucun lac ni aucune prairie ne dispose de compte en banque, cette approche se traduit par la création d’outils financiers cherchant à rentabiliser les investissements à dimension écologique. Et ouvre de fait la voie à des formes de marchandisation de la nature, puisque c’est au nom de sa valeur économique que la biodiversité devient l’objet de politiques de préservation. « Les solutions basées sur la nature promeuvent la financiarisation de la nature au sens où, plutôt que d’arrêter de détruire la biodiversité, on finance des compensations à la déforestation ou à la pollution d’une rivière, par exemple, analyse Frédéric Hache, directeur de l’Observatoire de la finance verte, une ONG basée à Bruxelles. Cette approche revient à considérer la nature comme un capital à protéger et faire prospérer. C’est une approche néolibérale de la biodiversité, par opposition à une politique contraignante d’interdiction de la déforestation ou des pesticides. »

Jointe par Mediapart, Monique Barbut, envoyée spéciale du président de la République pour la biodiversité, explique que « la France n’est pas opposée au principe de paiement des services écosystémiques de la nature mais considère que ce concept doit être utilisé avec prudence. Il n’est pas question de marchandiser la nature ou de réduire la biodiversité à une fonction de source ou de support à la croissance économique qui relève d’une vision utilitariste ne recouvrant pas l’ensemble de ce qui motive sa préservation. La biodiversité qualifiée de remarquable est identifiée comme telle pour sa valeur intrinsèque plutôt que pour sa seule valeur d’usage économique ». Elle cite le verdissement de la PAC – pourtant bien limité – en exemple de cette démarche.

Malgré cette prudence d’expression, la France contribue déjà à des initiatives de ce type. Par le biais de l’Agence française de développement (AFD), la France « soutient des partenariats entre les États, le secteur privé et les organisations de la société civile, aux niveaux local et international, pour structurer le paiement pour services rendus par la conservation d’un écosystème, tels que la protection de la qualité des ressources en eau potable par le maintien ou la reconstitution d’un couvert végétal, la protection contre les inondations, l’érosion, l’envasement ou l’ensablement de retenues d’eau, d’infrastructures, de zones urbaines, de zones agricoles », poursuit Monique Barbut, cheville ouvrière du One Planet Summit.

Le concept de « solutions basées sur la nature » a été utilisé dès 2009 dans le cadre des négociations climat de l’ONU. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui regroupe des gouvernements et des ONG, l’a introduit dans son programme depuis plusieurs années. Elle considère que les « compensations de biodiversité » (« offset » en anglais) peuvent produire des résultats positifs. Mais à un moment où ni les États ni le secteur privé ne réduisent suffisamment leurs émissions de gaz à effet de serre pour empêcher les dérèglements climatiques, planter des forêts ou reconstituer des zones humides au nom de la compensation est une manière de s’autoriser à continuer à émettre du CO2. C’est une absurdité écologique et une diversion des contraintes qu’il faudrait adopter.

Pour l’UICN, dans « le retour sur investissement, l’efficacité de l’intervention et la distribution équitable des bénéfices et des coûts sont déterminantes dans le succès d’une solution basée sur la nature », comme le remarque une note de l’Observatoire de la finance verte. Ce vocabulaire économique, cette philosophie de la financiarisation de la nature se retrouvent dans le message vidéo posté par Emmanuel Macron sur des réseaux sociaux : « Si rien n’est fait, un million d’espèces animales et végétales s’éteindront dans les décennies à venir. Perdre cette biodiversité, c’est perdre un capital irremplaçable. »

Sur le site du One Planet Summit, on peut lire que « la biodiversité est notre assurance-vie ». Parmi les acteurs cités sur le site Web du sommet du 11 janvier, on trouve le Natural Capital Lab, un fonds fiduciaire créé en 2018 à New York, hébergé par la Banque interaméricaine de développement (BID), qui veut « faire du capital naturel un nouvel actif pour les investisseurs ». Il entend notamment « pallier le manque de structures pour les entrepreneurs du capital naturel ».

« Une opération colossale d’accaparement de terres »

De son côté, Monique Barbut assure que les solutions basées sur la nature sont « des réponses au défi du changement climatique, et plus largement à ceux de l’agenda du développement durable, à travers la préservation et la restauration des écosystèmes (naturels ou non) ». Elle cite en exemple : « Planter des arbres pour fixer du carbone, planter des mangroves plutôt que des digues en béton pour lutter contre l’érosion côtière », ainsi que l’agroécologie.

Elle écarte l’hypothèse de la création de marchés financiers de compensation dans les 30 % de finance climat publique annoncés par la France : « Ces deux sujets sont disjoints. L’annonce sur la place des solutions fondées sur la nature dans la finance climat concerne les flux de financement publics mobilisés par les pays développés dans le cadre de leurs engagements au titre de l’accord de Paris. » 

Pour Frédéric Hache, « un nombre croissant de gens ayant réalisé que la compensation était un échec, le terme “compensation” a aujourd’hui quasiment disparu des propositions de loi et articles dans les médias, pour être remplacé par des termes comme “solutions fondées sur la nature”, “solutions climatiques naturelles” ». La compensation se trouve aussi dans la stratégie biodiversité européenne, qui fixe un objectif de « pas de perte nette » de biodiversité, la netteté étant entre destruction et compensation. Le terme équivalent en langage onusien est « neutralité en matière de dégradation des terres ». Les marchés de compensation biodiversité sont promus depuis dix ans par la Commission européenne, la Banque mondiale, l’OCDE, l’ONU, ainsi que par certains gouvernements. Ils n’existent pas encore en Europe ni au niveau international.

L’une des principales propositions en discussion lors du sommet biodiversité du 11 janvier sera l’objectif de protéger 30 % de la surface terrestre (contre 15 % environ aujourd’hui). Il sera au cœur de la convention de l’ONU sur la biodiversité, fin 2021. Il inquiète des chercheurs et des ONG, en raison de l’accaparement de terres massif qu’il risque de provoquer. « Il est estimé que 50 % des terres mondiales sont occupées par des communautés locales et indigènes, mais que celles-ci ne possèdent légalement que 10 % des terres, les droits de propriété n’étant pas formalisés dans un grand nombre d’endroits, explique Frédéric Hache. Dans la course à trouver des terres bon marché pour des projets de restauration, le risque est grand de voir ces communautés expulsées de leurs terres. »

Pour Stephen Corry, de l’ONG Survival International, « l’objectif de transformer 30 % de la planète en “zone protégée” est, en réalité, une opération colossale d’accaparement de terres, aussi massive qu’à l’époque de la colonisation européenne. Cela va causer beaucoup de souffrance et de mort. Cela n’a rien à voir avec le dérèglement du climat, la protection de la biodiversité ou la lutte contre les pandémies – en réalité, cela risque plutôt d’aggraver ces problèmes. C’est une affaire d’argent, de contrôle des terres et des ressources, et une attaque contre la diversité humaine. C’est une dépossession planifiée de centaines de millions de personnes qui risque d’éradiquer la diversité humaine et l’autosuffisance – qui sont pourtant indispensables pour ralentir le changement climatique et protéger la biodiversité ».

Selon Survival International, les mesures de protection de la nature dans le bassin du Congo et en Asie du Sud sont de plus en plus militarisées. Selon des chercheurs, si la moitié de la surface du globe était placée en zone protégée, un milliard de personnes pourraient être affectées. Certains projets de restauration ont déjà donné lieu à des accaparements de terres, expulsions de communautés indigènes et violations des droits de l’homme, selon l’ONG World Rainforest Movement, qui a étudié les effets catastrophiques d’une compensation conduite par le groupe minier Rio Tinto à Madagascar.

Pour Monique Barbut, envoyée spéciale de l’Élysée pour la biodiversité, « l’objectif de protection de 30 % n’est pas simplement un nouvel objectif quantitatif, c’est une opportunité de repenser la conservation et ses pratiques. La France défend une approche des aires protégées qui s’appuie sur un aménagement responsable et participatif des territoires. Les droits des communautés ne sont pas incompatibles avec la protection de la biodiversité. Les communautés locales sont considérées comme des partenaires essentiels par la Coalition de la haute ambition pour la nature, sans lesquels la mise en œuvre effective de la cible de protection ne pourrait se faire ». Des groupes représentant des peuples autochtones et des communautés locales ont reçu des propositions de la part des États promouvant l’objectif de 30 % en 2030. Une réunion ministérielle de cette coalition doit clore le sommet lundi, en fin d’après-midi.

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 09:21

La pollution atmosphérique londonienne est responsable de la mort d’une enfant de neuf ans. Telle est la conclusion rendue par un tribunal britannique mercredi 16 décembre 2020. D’après la Fondation européenne pour le climat, AFP et Stéphane Mandard pour Le Monde. Lire aussi La mauvaise qualité de l’air est un facteur supplémentaire de décès du Covid-19.

Rosamund Adoo-Kissi-Debrah montrant un portrait de sa fille, Ella Adoo-Kissi-Debrah, à Londres, le 30 novembre. HOLLIE ADAMS / AFP

Rosamund Adoo-Kissi-Debrah montrant un portrait de sa fille, Ella Adoo-Kissi-Debrah, à Londres, le 30 novembre. HOLLIE ADAMS / AFP

Des années que la question hantait les nuits et les jours de Rosamund Adoo-Kissi-Debrah : « La pollution de l’air a-t-elle tué ma fille ? » La justice britannique a fini par y apporter une réponse claire : oui, « la pollution de l’air a contribué au décès d’Ella ». Dans une décision sans précédent rendue mercredi 16 décembre à Londres, le coroner, officier de police chargé d’établir les causes des morts violentes, a jugé que le décès d’Ella Adoo-Kissi-Debrah le 15 février 2013, à l’âge de 9 ans, n’était pas seulement dû à une insuffisance respiratoire aiguë causée par un asthme sévère, comme l’avait d’abord conclu la justice en 2014, mais le résultat d’une exposition chronique à des niveaux de pollution élevés, liés au trafic routier. Ella vivait dans le quartier populaire de Lewisham, à 25 mètres du South Circular, un axe très fréquenté du sud de la capitale. « Sur le certificat de décès d’Ella, il y aura désormais la vraie raison : la pollution », confie au Monde Rosamund Adoo-Kissi-Debrah.

Derrière son masque bariolé assorti à son boubou traditionnel ghanéen, on devine un sourire de soulagement mais aussi de satisfaction après sept années d’un « rude combat ». Un combat pour Ella. Pour ses jumelles de 13 ans. Pour « toutes ces familles qui souffrent en silence ». « Cette décision ne me ramènera pas ma fille, mais j’espère qu’elle débouchera sur une prise de conscience collective, dit calmement Rosamund qui a élevé seule ses trois enfants. La pollution de l’air tue sept millions de personnes tous les ans [selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS)]. A Londres, au moins douze enfants meurent chaque année des suites de crises d’asthme à cause de l’air toxique qu’ils respirent. Ça ne peut plus durer. J’attends maintenant la réponse du gouvernement, de nos gouvernements. »

« Tueur invisible »

Après la disparition brutale d’Ella, Rosamund a abandonné son métier de professeure de psychologie et de philosophie pour « sensibiliser », « éduquer » face à cette « urgence sanitaire ». Son histoire tragique, elle l’a racontée à la presse britannique. Avec conviction. Le prestigieux Times a lancé une campagne « Clean Air for All » en 2019. Des journalistes viennent de Suède ou de Corée du Sud recueillir son témoignage. Maria Neira, directrice à l’OMS, en a fait son « ambassadrice de cœur » dans sa croisade contre la pollution de l’air. « La décision de la justice britannique est historique, s’enthousiasme la docteure Neira. Nous allons désormais pouvoir nous appuyer sur ce jugement pour passer à la vitesse supérieure, accentuer la pression sur les gouvernements et épargner des vies comme celle d’Ella qu’on n’a pas pu sauver. »

Le jugement du coroner aura une « portée juridique immense », prédit également l’avocate de la mère d’Ella, Jocelyn Cockburn. Jusqu’ici, les victimes de ce « tueur invisible » se cachaient derrière des « statistiques froides ». Désormais, elles ont un visage : le grand sourire, les yeux pétillants et les nattes virevoltantes d’Ella. Sa maman le conserve toujours précieusement auprès d’elle, sur son smartphone.

Une façon de ne jamais oublier qu’Ella, avant d’être terrassée par les crises à répétition, était une petite fille pleine de vie. Toujours dans les premiers de la classe. A 6 mois dans l’eau de la piscine municipale. A 9 mois au club de gym du quartier. Musicienne, elle jouait aussi bien du piano, de la guitare que du cornet à piston. Ella avait un rêve : devenir pilote dans la Royal Air Force.

Le cauchemar, lui, a commencé en octobre 2010. Ella et sa mère décident d’escalader le monument commémorant le grand incendie de Londres de 1666. Au cours de l’ascension, Ella se plaint de ne plus pouvoir monter les marches. Elle est à bout de souffle. Rosamund ne prête pas attention. Mais quelques jours plus tard, ses poumons sifflent comme ceux d’un vieux fumeur. Son état se dégrade. Après Noël, les médecins la placent en coma artificiel. Le début du calvaire. En un peu moins de trois ans, Ella enchaîne les séjours aux urgences et les hospitalisations. Vingt-sept, a compté Rosamund. Souvent, elle doit la porter sur son dos. Parfois, elle doit lui faire un massage cardiaque en pleine nuit quand sa respiration s’arrête. Le 15 février 2013, la nuit de la Saint-Valentin, ses « pouvoirs magiques » n’ont pas pu faire de miracle. Ella succombe d’un arrêt cardiaque à l’hôpital de Lewisham.

Lewisham, mais aussi le King’s College Hospital, le Great Ormond Street Hospital, le St George’s Hospital, le St Thomas Hospital : Rosamund et Ella avaient consulté tous les spécialistes. Les docteurs lui avaient administré des cures d’antibiotiques en intraveineuse, la boostaient aux stéroïdes, lui avaient fait passer des batteries d’examens pour détecter une épilepsie, une mucoviscidose et finir par diagnostiquer un asthme sévère. Mais aucun médecin n’avait évoqué la piste de la pollution de l’air. Et, en 2014, la justice conclut qu’Ella est morte d’une « insuffisance respiratoire aiguë causée par un asthme sévère ».

Soutien du nouveau maire de Londres

Un an plus tard, Rosamund est contactée par un certain Stephen Holgate. Professeur en immunopharmacologie à l’université de Southampton, il étudie l’asthme et la pollution de l’air depuis près de quarante ans. M. Holgate a lu l’histoire d’Ella dans la presse. Il a une intuition. Il l’expose à Rosamund : l’asthme dont souffrait la fillette a vraisemblablement été provoqué et aggravé par la pollution de l’air, et le fait d’habiter près d’une voie de circulation très dense n’a rien arrangé. « J’étais dévastée, se souvient Rosamund. Nous regardions dans la mauvaise direction : nous cherchions une explication médicale alors que la cause était environnementale. Si je l’avais su à l’époque, la première chose que j’aurais faite, c’est déménager. »

Le professeur Holgate se met au travail. Pendant deux ans, il passe ses nuits à éplucher le dossier médical d’Ella et à analyser les niveaux de pollution relevés dans son quartier. Il met en évidence que les concentrations en particules fines et en dioxyde d’azote (NO2), gaz très toxique émis principalement par les véhicules diesel, dépassent régulièrement et largement les limites légales et les recommandations de l’OMS. Surtout, il constate que les crises d’Ella et les hospitalisations surviennent majoritairement à l’automne ou en hiver, lors des pics de pollution. A contrario, ses bronches lui accordent un répit passager au printemps et à l’été, lorsque les niveaux de particules sont plus bas. Conclusion du professeur Holgate : les séjours aux urgences d’Ella ont un « lien frappant » avec les pics de pollution autour de son domicile.

Sur la base de ces nouveaux éléments, Rosamund crée une fondation, lance une pétition pour obtenir la révision des conclusions de la justice et reçoit le soutien du nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, lui-même asthmatique, dans sa demande d’une nouvelle enquête. Elle l’obtient en décembre 2019. Un an et deux semaines d’audiences plus tard, le coroner adjoint du district sud de Londres, Philip Barlow, a été convaincu par les arguments du professeur Holgate : « Ella vivait sur le fil du rasoir. Un très petit changement pouvait avoir des conséquences dramatiques. » La nuit de l’ultime crise a coïncidé avec un épisode de pollution particulièrement sévère. Holgate va plus loin : il considère que « si les niveaux de pollution de l’air n’avaient pas dépassé les limites légales, Ella ne serait pas morte ».

De quoi engager la responsabilité des autorités locales. Lors des audiences, un représentant du Grand Londres a reconnu que les limites d’exposition au NO2 ne seraient pas atteintes avant 2025. Il a aussi admis que l’actuel premier ministre, Boris Johnson, avait retardé de trois ans, en 2010, lorsqu’il était maire de Londres, l’extension de la zone à faible émission – censée éradiquer les voitures les plus polluantes –, pour ne pas pénaliser les conducteurs après la crise économique de 2008.

« Les autorités avaient l’opportunité de prendre les mesures susceptibles de réduire les niveaux de pollution mais elles ne l’ont pas fait, a estimé le coroner adjoint, mercredi 16 décembre. Cet échec a sans doute contribué au décès d’Ella. » Le juge doit rendre un second verdict dans un mois, avec des recommandations destinées aux pouvoirs publics. Rosamund espère « une nouvelle loi contre la pollution de l’air », seule à même, selon elle, de rendre l’air un peu plus respirable dans son quartier de Lewisham. A défaut, elle se résout à « déménager » loin de ce maudit South Circular. Même si les jumelles ne sont pas prêtes à poursuivre leur vie ailleurs que dans « la maison d’Ella ».

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 12:59

Plusieurs études scientifiques identifient les priorités en matière de sauvegarde du vivant d’ici à 2030, en prévision de la Conférence des parties (COP) de la Convention des Nations unies sur la biodiversité en 2021. D’après United Nations Convention on Biological Diversity et Perrine Mouterde pour Le Monde, septembre-octobre 2020. Lire aussi « Nous dépendons fondamentalement de la diversité du vivant » et La Convention sur la Diversité Biologique CDB - COP14 constate l’échec des objectifs fixés en 2010.

Comment protéger 30 % (voire 50 %) de la planète ?

Protéger 30 % (voire 50 %) de la planète d’ici 2030 - telle est l’ambition qui semble se dessiner en matière de conservation de la nature. Le projet de cadre mondial qui doit être négocié lors de la 15e édition de la Conférence des parties (COP) de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique prévue à Kunming en Chine en 2021, dont la version actualisée a été publiée le 1er septembre, affiche cet objectif. « J’invite tous les Etats à rejoindre la coalition [menée par la France et le Costa-Rica] qui vise la protection de 30 % des espaces terrestres et maritimes », a lancé le président Emmanuel Macron lors du sommet de l’ONU sur la biodiversité fin septembre.

S’il s’impose progressivement, ce chiffre de 30 % relève du consensus politique davantage que de fondements scientifiques, des chercheurs appelant plutôt à protéger la moitié de la planète. C’est le cas du célèbre biologiste américain Edward O. Wilson, considéré comme le père de la notion de « biodiversité » et qui a publié en 2016 l’ouvrage Half-Earth (« la moitié de la Terre », WW Norton & Co, 2006, non traduit). Les aires protégées, des espaces géographiques définis, reconnus et gérés pour assurer à long terme la conservation de la nature, demeurent la pierre angulaire des politiques visant à enrayer l’érosion de la biodiversité. « La nécessité de protéger la moitié de la planète est actée d’un point de vue scientifique mais au plan politique, beaucoup de pays trouvent que 30 %, c’est déjà trop », précise Thierry Lefebvre, du programme « Aires protégées » de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN).

ACTUALISATION DU PROJET INITIAL DE CADRE MONDIAL DE LA BIODIVERSITÉ POUR L'APRÈS-2020 - ONU, Convention pour la Biodiversité, août 2020.

Une étude publiée le 4 septembre dans la revue Science Advancesavance, elle aussi, le chiffre de 50 %. L’équipe de chercheurs, menée par l’ONG américaine Resolve, a cartographié les différentes aires à protéger afin de résoudre à la fois les crises climatique et de la biodiversité, en les classant en différentes catégories : celles où vivent des espèces rares (les préserver nécessiterait de protéger 2,3 % de terres supplémentaires), les zones de forte biodiversité (6 %), les habitats des grands mammifères (6,3 %), les espaces sauvages (16 %) et les zones propices à la stabilisation du climat (4,7 %).

« Protéger 50 % de la planète permettrait de constituer un filet de sécurité global pour résoudre les deux défis existentiels de notre époque, explique Eric Dinerstein, le principal auteur de cette étude et directeur du programme biodiversité à Resolve. Mais le chiffre de 30 % est néanmoins un bon début. »

Il y a dix ans, à l’issue des négociations d’Aichi au Japon, la communauté internationale s’était engagée à protéger 17 % des terres et 10 % des mers d’ici à 2020. Sur les vingt objectifs adoptés à l’époque, c’est l’un des rares à avoir connu des progrès notables. Entre 2010 et 2019, la couverture des aires protégées est passée de 14,1 % à 15,3 % des terres et de 2,9 % à 7,5 % des mers. En s’appuyant sur le bilan d’Aichi, une étude publiée dans Nature mercredi 7 octobre dresse les priorités pour la prochaine décennie. « Nous sommes à un moment charnière, explique Victor Cazalis, l’un des auteurs de ces travaux et doctorant de l’université de Montpellier au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive. On s’est beaucoup focalisé sur l’objectif quantitatif d’Aichi, mais il y a aussi des dimensions qualitatives importantes. »

D’abord, les aires protégées doivent être représentatives des espèces et des écorégions – des zones écologiquement homogènes en termes d’habitats et d’espèces. Aujourd’hui, moins de 22 % des espèces menacées d’extinction sont protégées de façon adéquate – c’est-à-dire qu’une proportion suffisante de leur aire de répartition est protégée. Sur les 15 000 « zones-clés pour la biodiversité », environ un tiers n’était pas couvertes par les aires protégées en 2019. « Depuis dix ans, les aires protégées ont été créées en fonction de leur faible coût pour l’activité humaine plutôt que pour un gain réel en matière de biodiversité, souligne Victor Cazalis. Les zones où il y a le plus de poissons, par exemple, ont été trois fois moins protégées que les zones moins riches en biodiversité. »

Derniers espaces sauvages

Au-delà de ces espaces, de plus en plus de voix appellent à protéger en priorité les derniers espaces sauvages ou quasi sauvages de la planète. Fin 2016, la revue Current Biology rappelait que ces zones sont essentielles pour la protection des espèces menacées, pour le stockage du carbone mais aussi pour réguler les climats locaux. « Malgré la myriade d’atouts des zones de nature sauvage, celles-ci sont presque entièrement ignorées dans les accords multilatéraux car elles sont supposées être relativement à l’abri des menaces », écrivaient les chercheurs.

Aujourd’hui, cette vision est en train de changer. « Certains pensent qu’il faut d’abord préserver la biodiversité là où elle est la plus menacée et d’autres ont une approche plus préventive, en insistant sur le fait qu’il faut anticiper de nouvelles pressions par exemple en Sibérie ou dans les pôles, explique Thierry Lefebvre. En réalité, nous avons besoin de combiner ces deux approches. »Selon une étude publiée dans One Earth le 18 septembre, 1,9 million de km2 – soit environ la superficie du Mexique – de terres intactes ont été « fortement modifiées » entre 2000 et 2013.

La protection des zones permettant de séquestrer et de stocker du carbone telles que les forêts primaires, les prairies, les tourbières ou les océans – qui se superposent en partie aux espaces intacts ou à forte biodiversité – apparaît également cruciale.

Ces études récentes insistent sur un dernier point : l’importance de créer des corridors afin que toutes ces aires protégées soient reliées entre elles. Une dimension encore largement ignorée et pourtant d’importance majeure pour permettre la migration des espèces, notamment en période de dérèglement climatique.

L’ONG Resolve propose d’utiliser le « défi de Bonn », une initiative visant à restaurer 350 millions d’hectares de terres dégradées et déboisées d’ici à 2030, pour constituer ces corridors. « On a tendance à protéger les espèces les unes après les autres, de façon séparée, mais ces espèces se déplacent, il faut que l’évolution puisse se poursuivre, insiste Thierry Lefebvre. Au-delà des chiffres, l’un des enjeux est de penser de façon systémique pour bâtir un réseau d’aires protégées connectées, efficaces et fonctionnelles. »

« Il ne faut pas oublier que l’objectif, ce n’est pas de créer des aires protégées, c’est bien d’empêcher le déclin des espèces et des écosystèmes, ajoute Victor Cazalis. Il faut que l’on ait une approche qui se focalise sur les résultats. » Pour cela, il faudra accroître les moyens financiers et humains alloués au fonctionnement des aires protégées, alors que seules 11 % d’entre elles ont déclaré avoir un système d’évaluation de la qualité de leur gestion. « L’action la plus efficace est de renforcer et de financer les peuples autochtones pour qu’ils protègent leurs terres, pointe aussi Eric Dinerstein, car 37 % de notre filet de sécurité se trouvent sous leur juridictionIls ont un rôle crucial à jouer.

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18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 09:06

Un essai de Matthieu Amiech le 1er juin 2020 sur Terrestres. Lire aussi sur le même sujet Un moment d’accélération de la virtualisation du monde et De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Sommes-nous encore libres de décider de nos usages et modes de vie collectifs ? L'auteur fait le constat du paradoxe d'une société où le diktat technologique impose, malgré la volonté de ses citoyens, l'implantation et l'utilisation de technologies numériques de plus en plus performantes et pénétrantes (comme la 5G), alors même qu'elles contribuent à accélérer la catastrophe écologique en cours.

Le 13 mars 2019, dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture, Hervé Gardette reçoit trois chercheurs pour répondre à une question a priori peu subversive : « La 5G va-t-elle nous simplifier la vie ? ». Après quelques échanges initiaux sur l’état actuel des réseaux et les enjeux industriels de ce projet d’intensification des ondes de téléphonie mobile, le journaliste donne un tour assez inattendu à l’entretien : « Est-ce que selon vous la question de l’utilité est suffisamment posée ? On nous vend une société qui va être structurée différemment par ça, [du coup], est-ce qu’on a la possibilité de dire – mettons, la société française – nous, on préfère ne pas faire le choix de la 5G, parce qu’au regard des gains et des pertes, on préfère rester là où on en est ? ou bien, est-ce qu’une telle question est inenvisageable ? »

Pierre-Jean Benghouzi, professeur à l’École polytechnique (et ancien membre de l’Autorité de régulation des communications et des postes, l’Arcep), légèrement surpris, commence par répondre : « Non, elle n’est pas inenvisageable ». Hervé Gardette insiste alors : « Donc, on peut dire : non, on n’y va pas ». Benghouzi corrige le tir : « Non, on ne peut pas… » Quelques instants plus tard, une autre intervenante, la sémiologue Laurence Allard, répond de manière très différente : « La réponse peut être donnée par la terre elle-même, par la planète, qui peut à sa façon dire non. Parce que ce scénario socio-technique, consistant à connecter tous les objets, à multiplier les data centers, à extraire encore plus de métaux rares, est assez improbable en termes environnementaux ». Et de souligner le lien entre notre mode de vie hyper-connecté et le réchauffement climatique.

Quelques semaines plus tôt, en plein mouvement des Gilets jaunes, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, plaçait au cœur de son rapport 2019 le problème de l’inégalité d’accès aux services publics provoquée par les politiques systématiques de « dématérialisation » de ces services1. Il estimait à 13 millions le nombre de personnes en France n’ayant pas un accès aisé aux technologies de l’information et de la communication (TIC) : habitants de communes rurales, retraités, citoyens d’origine étrangère en contacts fréquents avec les préfectures – entre autres… Son rapport n’est pas à proprement parler une prise de position contre la numérisation des services publics, il peut même être lu comme un appel à accélérer l’effort de formation et de connexion de ces populations aux technologies informatiques. Mais en attendant, il demande au gouvernement et aux administrations que des guichets physiques soient partout maintenus – que le passage par Internet ne devienne pas une obligation pour les usagers. Dans un contexte où une institution aussi importante que la SNCF supprime la très grande majorité de ses guichets de gare, pour ne laisser d’autre choix aux voyageurs que d’acheter leurs billets en ligne, une telle recommandation n’est pas négligeable2.

De manière moins radicale que la question posée par Hervé Gardette plus haut, la recommandation du Défenseur des droits s’inscrit en faux contre le déterminisme technologique. Le premier met en doute le caractère inéluctable du déploiement de la 5G – ce n’est pas parce qu’elle permet de faire plus de choses et plus vite que son adoption est nécessaire et automatique. Le second met en cause l’imposition d’un usage universel d’Internet – ce n’est pas parce que certains services peuvent être rendus en ligne, que les autres modalités existant jusqu’ici doivent disparaître. L’interrogation du premier et l’exigence du second entrent en résonance avec un climat de scepticisme, voire d’inquiétude en France, devant la poursuite incessante et effrénée du développement des TIC. La critique explicite des effets sociaux et politiques des TIC était, jusqu’à il y a peu, cantonnée aux partisans de la décroissance. Elle se diffuse désormais au-delà, comme en témoigne le refus assez large des compteurs Linky dans la population, et plus récemment la crispation autour de la 5G. On n’en est peut-être pas encore au point de rejet suscité dans le passé par le programme électro-nucléaire ou les OGM ; mais une conscience partagée que l’informatisation du monde pose des problèmes politiques graves prend forme, malgré la puissance des habitudes de chacun en matière de connexion à sa tribu et au réseau mondial.

Pour que cette conscience diffuse et encore floue devienne un mouvement d’opposition, il faut précisément que le développement de la technologie cesse d’apparaître comme une fatalité. On ne peut pas s’opposer à quelque chose que l’on perçoit comme un destin écrit d’avance : si l’informatisation est un processus plus ou moins naturel, elle s’impose à tout le monde et personne ne peut aller contre. Si par contre elle résulte de politiques volontaristes des États, des entreprises, des grandes fondations, et d’efforts colossaux en matière de recherche scientifique, alors elle a au moins une part de contingence. Elle dépend de décisions ministérielles, de choix managériaux, de financements publics et privés, qui peuvent être dénoncés, contestés, voire empêchés. Malgré les enquêtes répétées de certains groupes ou journaux à ce sujet3, le caractère extrêmement volontariste, et donc évitable, du développement technologique n’est pas encore assez perçu, même dans les fractions politisées ou révoltées de la population.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

S’opposer à l’informatisation du monde suppose évidemment de considérer que c’est possible – et même pensable. Cela suppose aussi de trouver que c’est sensé et même souhaitable. Je vais ici m’attarder sur quelques raisons qui devraient faire apparaître une telle opposition comme non seulement sensée, mais également indispensable. Notre dépendance aux écrans, et la réduction concomitante de nos vies à un stock d’informations, posent en effet au minimum quatre problèmes politiques majeurs : les entreprises accroissent considérablement leur emprise sur nous ; le pouvoir social a tendance à se concentrer de manière extraordinaire ; le travail est plus facilement exploité par le capital ; la catastrophe écologique en cours est nettement aggravée par la croissance exponentielle des technologies prétendument « immatérielles ». Comme on le voit, il ne s’agit pas de questions esthétiques, de partis pris sensibles ou philosophiques, qui peuvent par ailleurs légitimement entrer en ligne de compte pour juger d’un monde où les machines, les algorithmes et les procédures impersonnelles prennent de plus en plus de place4. Il s’agit de problèmes politiques essentiels, auxquels aucun partisan du progrès social et humain – de l’égalité et de la liberté – ne peut rester indifférent ; et auxquels effectivement un nombre croissant de nos contemporains sont sensibles, même si cela n’entraîne pas pour l’instant de rejet massif de la quincaillerie électronique.

L’emprise accrue des entreprises sur nos            existences

Au début des années 2000, Internet devait être le vecteur d’une transformation considérable des relations entre entreprises et consommateurs. On ne comptait pas les articles, ouvrages, chroniques, annonçant la prise de pouvoir des consommateurs, enfin en mesure de s’informer et de s’organiser grâce aux nouvelles technologies. Celles-ci devaient mettre fin à l’asymétrie entre les grandes organisations industrielles, avec leurs techniques de marketing, et leur clientèle atomisée, aisément manipulable. La chercheuse américaine Shoshana Zuboff, qui vient de publier L’Age du capitalisme de surveillance, rejoignait alors les analyses très répandues prophétisant la naissance d’« un monde d’individus informés cherchant à contrôler la qualité de leur vie » et imposant leurs choix aux entreprises ; elle parlait d’« un nouveau capitalisme distribué, où la création de valeur dépend d’une nouvelle logique de distribution attentive aux besoins des personnes5 ».

Vingt ans plus tard, prétendre qu’Internet a massivement émancipé les populations de la société de consommation est devenu bien difficile. Le temps passé sur les écrans nous expose de manière approfondie à la publicité et a permis un affinement des techniques de marketing qui était difficilement imaginable au 20e siècle. Parler d’« encerclement du consommateur » (John K. Galbraith, 1967) ou de « société bureaucratique de consommation dirigée » (Henri Lefèbvre, 1958) semble bien insuffisant, pour décrire le type d’emprise que les acteurs de la grande industrie exercent sur les citoyens d’aujourd’hui.

Dans son ouvrage de 2019, Shoshana Zuboff tourne donc complètement casaque. Elle valide toutes les alarmes lancées au fil des deux décennies écoulées par ceux qui ne voyaient pas dans l’informatisation une promesse de liberté. Elle retrace par le menu les évolutions qui ont fait du World Wide Web le terrain d’un conditionnement sans précédent des individus : le tournant lucratif de Google en 2003, qui intègre le profilage des utilisateurs du moteur de recherche « à des fins de publicité ciblée » ; le passage d’une cadre de haut niveau de Google, Sheryl Sandberg, chez Facebook, en 2008, où elle importe les dites méthodes de profilage ; la mise en place de dispositifs d’espionnage de nos habitudes sur les pages du web aussi bien que dans l’électronique des voitures ; l’apparition des objets connectés ; le lancement du jeu Pokemon Go en 2016 par un ancien de Google Maps, où les chasseurs de Pokemon sont « téléguidés » dans l’espace urbain pour les amener notamment dans des enseignes qui ont payé pour faire partie du jeu6

Pour compléter, soulignons que les individus passant un temps important sur des interfaces mises au point par les géants de l’informatique sont soumis à un rythme de sollicitations publicitaires extrêmement intense, de la simple vision répétée des logos de marque aux offres personnalisées en fonction des centres d’intérêts décelés par les algorithmes, en passant par les spots qui se déclenchent à tout bout de champ au cours de la navigation.

Internet a systématisé et automatisé le principe de l’étude de marché, base du marketing. Le marketing « traditionnel » s’appuyait sur des enquêtes laborieuses, nécessitant la création et la réunion de panels de consommateurs représentatifs de tel segment de population, puis la passation de questionnaires ou l’observation des comportements dans des faux magasins. Depuis vingt ans, la fréquentation de plus en plus massive et permanente du web a permis d’épargner une grande partie de ce travail, qui se fait maintenant spontanément, en ligne, 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Les ordinateurs n’ont plus qu’à analyser les immenses quantités de données recueillies – sur l’apparition de telle tendance sociétale, le succès de telle offre auprès de tel public, les progrès ou régressions de la notoriété de telle marque, etc.

Le mode de vie connecté a renforcé les techniques d’influence, voire de contrôle des comportements, apparus avec la société de consommation. Les annonceurs ne s’y trompent pas puisque Internet pèse 41 % du marché européen de la publicité, presque 60 % au Royaume-Uni7. Et ces techniques risquent d’être encore renforcées par la captation permanente de données grâce aux puces RFID, et autres dispositifs de reconnaissance faciale, en cours de dissémination dans l’espace urbain et dans les foyers. On comprend pourquoi les acteurs de la grande industrie parlent de « réalité augmentée » à ce propos : c’est qu’elles en escomptent une augmentation de leur propre emprise sur la subjectivité et les habitudes des masses humaines.

Une société plus centralisée

L’idée que le pouvoir social a tendance à se concentrer grâce aux TIC découle bien sûr des constats dressés dans le premier point, mais bien d’autres exemples viennent l’étayer. Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire moderne qu’une série d’innovations techniques rebat les cartes du jeu capitaliste et favorise l’émergence de nouveaux empires. Pour autant, le « pouvoir industriel » (pour reprendre les termes de Cohen et Bauer en 19818) acquis par les GAFAM sur les citoyens du monde entier, en seulement vingt ans, a tout de même quelque chose de remarquable.

On attendait de la micro-informatique et de la société en réseaux une décentralisation du pouvoir et de l’initiative. Vue d’aujourd’hui, l’informatisation de la vie quotidienne a au contraire consacré le pouvoir des grandes organisations sur les individus, les administrés, les consommateurs. À mesure qu’elles se « dématérialisent », ces organisations sont plus opaques que jamais aux yeux des citoyens de base, tandis qu’elles disposent de plus d’informations sur eux. Pensons au prélèvement à la source, que permettent la prolifération et l’interconnexion des fichiers du fisc, de l’Urssaf, de la Sécurité sociale, de Pôle emploi, des banques, etc. Pensons bien sûr aux compteurs Linky, prévus pour connaître à distance la consommation d’électricité des ménages, recueillir des données sur la composition détaillée de cette consommation (quels appareils sont utilisés ? combien de temps ? à quelle heure ?), et pouvoir moduler l’intensité du courant en fonction des besoins du réseau – voire, le couper quand l’usager est mauvais payeur9.

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

Pensons plus généralement à la logique de l’intelligence artificielle : des robots ne peuvent être mis au point, en médecine, en agriculture, en éducation, que grâce au recueil de quantités prodigieuses de données qui « entraînent » le programme informatique. Celui-ci affine sa capacité de réponse au fur et à mesure qu’on lui présente de nouveaux cas de figure. La mise au point de tels algorithmes nécessite techniquement que ces données (big data) soient mises à disposition de certains acteurs industriels ; elle induit donc en tant que telle des phénomènes de concentration, de centralisation, considérables. C’est à accepter cette concentration, cette centralisation, qu’invite le rapport Vilani sur l’intelligence artificielle10 : la « culture de la donnée » qu’il appelle de ses vœux consiste à tout faire pour que les entreprises engagées dans la robotique médicale puissent regrouper le plus de données possibles sur les diagnostics et les prescriptions effectués par les médecins, au mépris par exemple de l’engagement de ces derniers au secret médical.

Que pèsent par rapport à tout cela les blogs, les forums, les sites d’information indépendants, dont les zélateurs du web du début des années 2000 espéraient qu’ils allaient changer le visage de la société ? Quel contrepoids aux logiques centralisatrices représentent les réalisations de la galaxie du logiciel « libre », tel Wikipedia ? Dire que cela ne pèse rien dans le monde actuel serait injuste. Mais ne pas voir que ces réalisations sont marginalisées par le fonctionnement dominant d’Internet, par les logiques capitalistiques et bureaucratiques à l’œuvre derrière les écrans, relève d’un certain aveuglement11. Et l’analyse des effets de l’informatique sur le monde du travail devrait achever d’illustrer combien il est délicat d’espérer combattre, au moyen de cette infrastructure technologique, des tendances qui trouvent aujourd’hui largement leur ressort dans la dite infrastructure.

Un facteur essentiel du déséquilibre capital/travail depuis les années 1970

Pourquoi et comment la classe des détenteurs de capital et des dirigeants d’entreprise ont-ils pu à ce point inverser un rapport de forces qui leur était relativement défavorable il y a cinquante ans ? On considère souvent que les ingrédients décisifs de ce renversement sont le développement et l’autonomisation des marchés financiers, la mondialisation de la concurrence, le chômage de masse et la réorganisation des entreprises en réseaux, avec de nouvelles formes de management à la clé. Le rôle des TIC dans ces évolutions est vu à la fois comme évident et secondaire – c’est un élément important en toile de fond, mais jamais une cause fondamentale de la grande régression sociale en cours12.

Or, sans entrer ici dans le débat délicat sur le lien entre progrès technologique et chômage, il est clair que ni le formidable pouvoir acquis par la finance, ni l’intensification de la concurrence dans de nombreux secteurs, ni le management néo-libéral dans la firme en réseaux ne peuvent être dissociés du développement de l’informatique. Ainsi, c’est l’informatisation et la mise en réseau des places boursières du monde entier qui a permis l’émergence à partir des années 1970 d’un marché planétaire unifié des capitaux, ouvert 24 heures sur 24, et sur lequel les investisseurs peuvent déplacer leurs fonds d’un simple clic, des milliers de fois par jours. L’explosion vertigineuse des transactions financières, la montée en puissance des investisseurs institutionnels, ne sont pas seulement le résultat de décisions politiques, elles sont sous-tendues par une évolution technologique brutale et permanente. Qu’on en juge plutôt : « après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes13. » Cette vitesse ne ressort plus simplement d’une informatisation des transactions mais d’une véritable automatisation : ce sont désormais plus de 70 % des échanges boursiers qui sont réalisés par des algorithmes ! Derrière les programmes d’austérité budgétaire imposés aux gouvernements par les marchés, derrière les exigences de rentabilité des actionnaires qui provoquent une mise sous pression extrême des salariés, voire des licenciements boursiers, il y a sans nul doute des acteurs qui défendent des intérêts ; mais il y a aussi la puissance de calcul et de transmission des ordinateurs, des réseaux et des logiciels, qui donnent concrètement leur (surplus de) pouvoir à ces acteurs.

De même, le rôle des TIC dans la possibilité qu’ont les patrons, depuis la fin du XXe siècle, de déplacer les différents segments de leur production à l’endroit du monde où les coûts salariaux, le niveau de protection sociale et de combativité ouvrière, sont optimaux pour eux – ce rôle est rarement souligné à sa juste mesure. De nos jours, un groupe industriel peut avoir sa direction à Londres, des centres de recherche à Munich et Sophia-Antipolis, des usines affiliées en Turquie ou en Tunisie, des pièces de haute précision fabriquées par des PME mises en concurrence entre elles dans le Nord de l’Italie, l’agence de marketing à Chicago, le centre d’appels pour la hotline à Bombay et les fiches de paie éditées en Pologne. Plus besoin de ces grandes concentrations de main d’œuvre comme on en voyait fréquemment dans les années 1960-70, où la conscience et l’organisation des travailleurs avaient un temps effrayé les élites économiques d’Italie, de France ou d’Angleterre : aujourd’hui, l’informatique permet de gérer de manière efficace une chaîne de production décentralisée, faites d’établissements, de filiales ou de sous-traitants dispersés aux quatre coins d’un pays et du monde. Dans cette firme néo-libérale du XXIe siècle, les TIC ont donné une nouvelle vie au taylorisme et à la bureaucratie, comme permettaient de l’anticiper il y a vingt ans les travaux de Guillaume Duval ou Danièle Linhart14. Elles jouent aussi un rôle essentiel dans l’imposition des méthodes de gestion du privé au secteur public, et dans la destruction de l’éthique du travail que ressentent de nombreux salariés des hôpitaux, des services sociaux, de la SNCF ou de l’Éducation nationale. « [L’informatique] prend du temps et de l’attention au travail vivant, en démultipliant les tâches administratives, déclarent ainsi dans leur plate-forme les travailleurs fédérés au sein du réseau de résistance au management, Écran total. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. (…) Le savoir-faire est confisqué, le métier devient application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts15 », et tout cela les empêche de traiter les usagers de manière professionnelle, ou simplement, humaine.

Bientôt le cœur de la catastrophe écologique ?

Enfin, là encore en totale contradiction avec ce que maints discours idéologiques sur la « dématérialisation » ont prétendu depuis le début du siècle, les TIC apportent une contribution majeure à la destruction des milieux de vie, aux quatre coins de la planète Terre. La production exponentielle d’appareils électroniques exige des quantités fantastiques de métaux enfouis dans les sols, et constitue donc un facteur important de l’actuel boom minier, aux conséquences écologiques catastrophiques. Si, comme le dit Anna Bednik, l’on s’apprête à extraire plus de métaux de la croûte terrestre en une génération que dans toute l’histoire de l’humanité16, la demande de l’industrie du numérique en or, argent, cuivre, tungstène, lithium, et « terres rares » (néodyme, yttrium, cérium, germanium…) y est pour beaucoup. Or, l’industrie minière est terriblement polluante et énergivore.

« Comme leur nom ne l’indique pas, les terres rares sont moins rares que difficiles à extraire. (…) La séparation et le raffinage de ces éléments naturellement agglomérés avec d’autres minerais, souvent radioactifs, impliquent une longue série de procédés nécessitant une grande quantité d’énergie et de substances chimiques : plusieurs phases de broyage, d’attaque aux acides, de chloration, d’extraction par solvant, de précipitation sélective et de dissolution. (…) Stockés à proximité des fosses minières, les stériles, ces immenses volumes de roches extraits pour accéder aux zones plus concentrées en minerais, génèrent souvent des dégagements sulfurés qui drainent les métaux lourds contenus dans les roches, et les font migrer vers les cours d’eau (…) La quantité d’énergie nécessaire pour extraire, broyer, traiter et raffiner les métaux représenterait 8 à 10 % de l’énergie totale consommée dans le monde, faisant de l’industrie minière un acteur majeur du réchauffement climatique17. »

Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?

En plus de ce qu’elle consomme et pollue pour la production de ses appareils, l’industrie du numérique contribue aussi au réchauffement climatique par les quantités faramineuses d’électricité qu’induit son fonctionnement ordinaire. L’ensemble des équipements numériques consomme aujourd’hui entre 10 et 15 % de l’électricité mondiale, selon les estimations. Mais cette consommation double tous les quatre ans, ce qui pourrait porter la part du numérique à 50 % de l’électricité mondiale en 2030 (!) – soit une quantité équivalente à que ce que l’humanité consommait au total en… 2008, il y a simplement onze ans. Ces projections vertigineuses18 sont en partie éclairées par les estimations de plusieurs études récentes, sur la puissance électrique demandée par un datacenter (équivalente à celle d’une ville de 50 000 habitants), par les 10 milliards d’e-mails envoyés chaque heure dans le monde (équivalente à la production horaire de 15 centrales nucléaires, ou à 4000 allers-retours Paris-New York en avion), par les 140 milliards de recherches sur Google chaque heure, etc19.

À cela s’ajoute la pollution générée par les déchets de cette industrie, à la mesure de l’obsolescence soigneusement entretenue de tous les produits qui nous passent entre les mains. Mais aussi la pollution par les ondes, sur l’ampleur et les conséquences desquelles aucun consensus n’existe mais sur lesquelles des inquiétudes appuyées par un certain nombre de travaux scientifiques persistent20).

Il y a quelques mois, lors d’une présentation publique de l’essai du groupe MARCUSE La Liberté dans le coma, où je dressais une partie de ce tableau, une personne dans l’assistance m’a demandé si, ce que nous voulions, c’était « désinventer l’ordinateur » ! Bien évidemment, il ne s’agit pas de ça. Désinventer une technologie qui existe n’est pas possible, quand bien même on constate qu’elle provoque des dégâts sociaux et anthropologiques supérieurs à ses avantages. La question est plutôt de savoir si les sociétés humaines, qui se disent de nos jours si évoluées, sont capables de maîtriser leurs inventions, d’en faire un usage raisonné qui intègre la possibilité d’une limitation. Cornelius Castoriadis disait ainsi qu’une société qui « se poserait explicitement la question de la transformation consciente de sa technologie » connaîtrait une forme de liberté supérieure et « une révolution totale, sans précédent dans l’histoire21 ».

Dans le cas de l’informatique, compte tenu du déferlement que nous vivons depuis plusieurs décennies, transformer consciemment les choses nécessite pour commencer un freinage, une décélération. Il s’agirait d’introduire de la contingence et de la délibération dans une trajectoire jusqu’ici exclusivement définie par l’intérêt marchand et l’idéologie du « toujours plus, toujours plus vite ». Il nous semble que c’est le sens de l’action des nombreux groupes opposés à la pose des compteurs Linky à travers la France, dont toute une partie est désormais en train d’englober la 5G dans leur périmètre de réflexion et de contestation : ces milliers de citoyens sentent qu’il y a quelque chose de problématique dans l’accumulation même des technologies, la vitesse à laquelle elles transforment leurs vies sans qu’existe jamais le moindre espace socio-politique où leur nécessité, leurs effets à long terme, le rythme et les conditions de leur développement puissent être discutés – réellement discutés. Tels des zadistes, ils réclament donc que certains grands projets industriels soient mis en pause, pour que l’ensemble de la société puisse s’informer et réfléchir à ce qui est souhaitable et à ce qui ne l’est pas. Or, pour toute une partie du camp progressiste, l’opportunité d’une telle mise en question reste peu évidente. S’interroger sur la nécessité de l’innovation permanente, voire remettre en cause l’usage de technologies déjà existantes, n’est-il pas vain ou secondaire, tant que nous vivons sous un régime de propriété lucrative, de concurrence et de profit privé ? Cela ne risque-t-il pas même de brouiller le débat politique, de détourner de précieuses énergies de la lutte prioritaire pour la redistribution économique et le changement des rapports sociaux ? À ces objections classiques, nous répondons que la technologie fait partie des rapports sociaux : elle contribue à les façonner ; elle a un impact sur le degré d’exploitation des salariés, sur la forme que prend la vie quotidienne, sur les possibilités de révolte qui sont laissées aux dominés. Vouloir changer les techniques en usage dans le sens de plus d’autonomie et de démocratie22 s’inscrit donc tout à fait légitimement dans un projet d’émancipation sociale, comme le soulignait Herbert Marcuse dès 1964 :

Le capitalisme avancé fait entrer la rationalité technique dans son appareil de production, malgré l’emploi irrationnel qui en est fait. Cela vaut pour l’outillage mécanisé, pour les usines, pour l’exploitation des ressources, cela vaut aussi pour la forme du travail, (…) « exploité scientifiquement ». Ni la nationalisation, ni la socialisation par elles-mêmes ne changent cet aspect matériel de la rationalité technologique (…). Certes, Marx soutenait que si les « producteurs immédiats » organisaient et dirigeaient l’appareil productif, il y aurait un changement qualitatif dans la continuité technique, c’est-à-dire que la production viserait à satisfaire les besoins individuels qui se développeraient librement. Cependant, dans la mesure où l’existence privée et publique dans toutes les sphères de la société est engloutie dans l’appareil technique établi (…), un changement qualitatif implique un changement de la structure technologique elle-même.

Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel, Minuit, 1968 [1964], p. 48-49.

C’est un tel changement d’horizon que suggèrent les escarmouches récentes autour des projets d’informatisation complète du monde : ne plus attendre un hypothétique renversement ou affaiblissement du capitalisme pour discuter des technologies souhaitables ou acceptables ; mais tenter d’empêcher ici et maintenant l’aggravation des inégalités, l’accroissement du pouvoir des couches dirigeantes et le recul de la liberté, en grippant des rouages essentiels du système par des stratégies de désobéissance civile. La proposition de réduire massivement notre usage des technologies de pointe et d’entrer en lutte contre les politiques publiques qui les promeuvent ne relève pas simplement de la morale (morale sanitaire, morale écologique, morale « existentielle », …) ; c’est aussi une proposition stratégique, qui fait le pari que s’opposer individuellement et collectivement à l’informatisation de nos vies peut nous permettre de sortir de l’impuissance, de retrouver une prise sur le monde, un levier pour nuire enfin aux puissants.

Notes

1 - Le rapport intitulé « Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics » est consultable à l’adresse https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapport-demat-num-21.12.18.pdf

2 - Voir l’article de Gaspard d’Allens sur l’action du 31 janvier en gare de Matabiau, contre cette politique : https://reporterre.net/Des-humains-plutot-que-des-machines-usagers-et-cheminots-contestent-la-numerisation-des

3 - Je pense notamment aux enquêtes de Tomjo, de Pièces et main d’œuvre, de la revue annuelle ; mais aussi aux chroniques régulières d’Alain Gras, François Jarrige et Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance

4 - Pour une critique de l’informatisation du monde qui dépasse ces quatre points, on peut se reporter à Hervé Krief, Internet ou le retour à la bougie, Quartz, 2018 ; Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme, 2017 ; et bien sûr le livre du groupe MARCUSE auquel j’ai participé : La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, La Lenteur, 2019.

5 - Extrait du livre de Zuboff co-écrit avec James Maxmin, The Support Economy, Penguin, 2002, cité par Frédéric Joignot, dans son article « La surveillance, stade suprême du capitalisme ? », dans Le Monde du samedi 15 juin 2019, p. 24-25.

6 - Cf. Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », in Le Monde diplomatique n° 778, janvier 2019.

7 - Chiffres donnés en 2018 par l’agence médias belge Space.

8 - Cf. Michel Bauer et Elie Cohen, Qui gouverne les groupes industriels ? Essai sur l’exercice du pouvoir du et dans le groupe industriel, Paris, Le Seuil, 1981.

9 - C’est ainsi que le maire de Nice, Christian Estrosi, a demandé à Enedis d’avoir accès aux données des compteurs Linky pour savoir si les propriétaires de résidences secondaires s’étaient réfugiés dans sa ville, au début du confinement. Enedis ne semble pas avoir donné suite à cette demande (source : L’Age de faire, n°151, mai 2020, p. 18).

10 - Cédric Vilani, Donner un sens à l’intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne, rapport de mission parlementaire remis au Premier ministre en 2018, disponible à l’adresse https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/184000159.pdf

11 - Voir à ce propos la mise au point tranchée de Julia Laïnae et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme. Pourquoi nous ne vous proposerons pas d’« écogestes numériques » ni de solutions pour une « démocratie numérique », La Lenteur, 2020.

12 - Un exemple de ce genre de tableau intéressant mais fondamentalement lacunaire est fourni par Thomas Coutrot, dans Contre l’organisation du travail, La Découverte (Repères), 1999.

13 - D’après un rapport d’IBM cité par Alexandre Laumonnier, 6, Zones sensibles, 2013.

14 - Cf. Guillaume Duval, L’entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s. La seconde vie du taylorisme, Paris, Syros-Alternatives économiques, 2000 ; Danièle Linhart et Aimée Moutet (dir.), Le Travail nous est compté. La construction des normes temporelles du travail, Paris, La Découverte, 2005.

15 - « Écran total, contre la gestion et l’informatisation de nos vies » (mai 2016), disponible à l’adresse https://sniadecki.wordpress.com/2016/09/13/plate-forme-ecran-total/

16 - Cf. Anna Bednik, Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Paris, Le Passager clandestin, 2016, p. 112.

17 - Célia Izoard, « Les bas-fonds du capital », in Guyane. Trésors et conquêtes, revue Z, n°12, automne 2018, p. 12-13-14.

18 - Proposées par Andrae Anders S.G. et Edler Tomas, in « On Global Electricity Usage of Communication Technology : Trends to 2030 », Challenges 6, 2015, p. 117-157. Dans leur rapport de 2019 pour l’ADEME,  L’impact social et énergétique des data centers sur les territoires, Cécile Diguet et Fanny Lopez resituent ces projections dans un ensemble de scénarios plus ou moins extrêmes.

19 - Voir le rapport dirigé par Hugues Ferreboeuf pour le « think tank » Shift Project : Lean ICT- Pour une sobriété numérique (2018). Soulignons que ces statistiques établies il y a trois ou quatre ans ont toutes les chances d’être complètement dépassées suite à l’épisode de confinement que nous venons de vivre, et qui a concerné (ou concerne encore) plusieurs milliards de personnes dans le monde.

20 - Cf. l’article du physicien belge (et ancien eurodéputé) Paul Lannoye, « Avec la 5G… tous cobayes ? », dans Kairos n° 37, décembre 2018 (https://www.kairospresse.be/article/avec-la-5g-tous-cobayes/) ; et celui de Laury-Anne Cholez, « La 5G se déploie alors que ses effets sur la santé ne sont pas évalués », en date du 25 février 2020 pour le quotidien en ligne Reporterre (https://reporterre.net/La-5G-se-deploie-alors-que-ses-effets-sur-la-sante-ne-sont-pas-evalues

21 - Cornélius Castoriadis, Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 2017 (première édition : 1978), p. 307.

22 - Voir la mise au point extraordinairement éclairante de Lewis Mumford, dans « Technique autoritaire, technique démocratique », publié dans Orwell et Mumford, la mesure de l’homme, La Lenteur, 2014.

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 16:50

L’économiste Daniel Cohen analyse la crise sanitaire comme un moment de basculement de l’économie dans un nouveau régime de croissance et du rôle de l’État dans un nouveau mode d’intervention sociale. Propos recueillis par Antoine Reverchon pour Le Monde, qui s'est aussi exprimé sur ce blog dans " S'approprier les technologies nouvelles, sans les subir ".

Lire aussi Détruire le capitalisme avant qu’il ne nous détruise (à propos de Lubrizol), Pour un allongement de la garantie des objets, Effondrement et justice sociale, Il faut immédiatement mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle et De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance. Et aussi Agnès Sinaï, collapsologue : « Les maires sont en première ligne face à l’effondrement » qui entre en résonance avec ce que nous vivons...

Daniel Cohen est professeur à l’École d’économie de Paris – dont il est un des membres fondateurs – et directeur du département d’économie de l’École normale supérieure. Membre du conseil de surveillance du Monde, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages, dans lesquels il mêle diverses sciences sociales et histoire pour décrire de façon accessible aux non-économistes les grandes mutations socio-économiques anciennes et contemporaines, dont Les Origines du populisme, avec Yann Algan, Elizabeth Beasley et Martial Foucault (Seuil, 2019), et, chez Albin Michel : Il faut dire que les temps ont changé… (2018) ; Le monde est clos et le désir infini (2015) ; Homo Economicus (2013) ; La Prospérité du vice (2009).

Daniel Cohen est professeur à l’École d’économie de Paris – dont il est un des membres fondateurs – et directeur du département d’économie de l’École normale supérieure. Membre du conseil de surveillance du Monde, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages, dans lesquels il mêle diverses sciences sociales et histoire pour décrire de façon accessible aux non-économistes les grandes mutations socio-économiques anciennes et contemporaines, dont Les Origines du populisme, avec Yann Algan, Elizabeth Beasley et Martial Foucault (Seuil, 2019), et, chez Albin Michel : Il faut dire que les temps ont changé… (2018) ; Le monde est clos et le désir infini (2015) ; Homo Economicus (2013) ; La Prospérité du vice (2009).

Il est courant, dans le débat public, de comparer la crise actuelle à celles de 2003 (consécutive à l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère, SRAS), de 2008 et même de 1929. Ces comparaisons ont-elles un sens ?

La première comparaison qui est venue à l’esprit, lorsque la crise du coronavirus a commencé, a été en effet la crise sanitaire de 2003, elle aussi venue de Chine. Elle avait occasionné 774 morts et provoqué un ralentissement de la croissance économique mondiale de 0,2 % à 0,3 % à l’époque.

On en est désormais très très loin ! Avant même que la crise ne se propage aux autres pays, l’impact direct de la crise chinoise sur le reste de la planète avait changé d’échelle. Le produit intérieur brut (PIB) de la Chine a été multiplié entre-temps par huit et son rôle dans le commerce international a également bondi, pour représenter à lui seul 20 % des échanges !

Ce « virus chinois », comme l’appelle le président américain Donald Trump, a permis de mesurer l’extraordinaire dépendance où se trouvent un très grand nombre de secteurs industriels à l’égard de la Chine.

La pandémie pourrait bien clore à cet égard un cycle économique qui a commencé avec les réformes de Deng Xiaoping en Chine au début des années 1980 et la chute du mur de Berlin, en 1989. L’onde de choc de cette mondialisation s’épuise. La guerre commerciale lancée par Donald Trump a d’ailleurs convaincu les Chinois eux-mêmes qu’ils devaient réduire leur dépendance à l’égard des États-Unis.

La crise de 2008 n’était-elle pas déjà une manifestation de cet épuisement ?

La crise de 2008 était née du projet délirant des grandes banques commerciales américaines de sous-traiter à des intermédiaires la tâche d’accorder des crédits à des ménages eux-mêmes en grande vulnérabilité, les fameux subprimes. Des produits extrêmement toxiques avaient été injectés dans le système financier international provoquant un effondrement général des marchés.

La réponse des gouvernements de l’époque avait été à la hauteur de la crise. On se souvient des réunions du G7 et du G20, qui avaient permis une riposte forte, coordonnée et mondiale. Rien de tel aujourd’hui avec des personnages comme Donald Trump, Jair Bolsonaro, Boris Johnson qui tournent tous le dos au multilatéralisme.

A l’époque, il s’agissait d’affronter une crise dont l’épicentre était, comme en 1929, financier, et d’éviter les conséquences que l’on a connues dans les années 1930, à savoir la contagion de l’économie réelle par le krach financier, et son effondrement. Et on y est à peu près parvenu : malgré une onde de choc initiale aussi violente qu’en 1929, la récession mondiale n’a finalement duré que neuf mois…

La crise économique actuelle est en réalité profondément différente de celles de 2008 ou de 1929. Elle est d’emblée une crise de l’économie réelle. L’enjeu n’est pas, comme hier, de chercher à la soutenir par des mesures d’offre ou de demande. Ce qu’on attend de l’Etat est, paradoxalement, qu’il veille à ce que bon nombre d’entreprises ferment leurs portes. Du fait des mesures de confinement, il faut que le produit intérieur brut (PIB) baisse ! Le rôle majeur des politiques publiques, à ce stade, n’est pas de relancer l’économie, mais de s’assurer qu’elle reste dans un état d’hibernation satisfaisant, qui lui permette de repartir rapidement ensuite. Ce ne sont pas des mesures d’ordre macroéconomique qu’on lui demande, mais des mesures microéconomiques.

Il ne s’agit pas non plus de mesures de soutien à la demande – elles ne seront nécessaires que quand la pandémie sera terminée, car que peuvent acheter des consommateurs confinés à des entreprises à l’arrêt ? Des mesures d’offre sont nécessaires, mais dans les secteurs-clés dans la résolution de la crise sanitaire, qu’il s’agisse du fonctionnement des hôpitaux et de la médecine de ville, des entreprises produisant masques, tests, appareils respiratoires…

Pour le reste de l’économie, on attend surtout de l’État des mesures de soutien à chaque entreprise, à chaque individu en perte d’activité. Ce n’est pas du crédit qu’il faut distribuer, mais du soutien budgétaire direct qui soulage la trésorerie des entreprises, le revenu des ménages. A cet égard, le principe est simple, le déficit doit être tout simplement égal à la perte d’activité due à la pandémie. Si l’on suit les statistiques produites par l’Insee, chaque mois de confinement pourrait coûter 3 points de croissance sur l’année. C’est aussi idéalement le chiffre du déficit public pour accompagner la crise. Si la crise dure deux mois, ce serait le double…

Parce qu’il ne s’agit pas d’une crise de crédit, rien ne serait pire que de répondre à cette crise avec les seuls outils de 2008 actionnés par les banques centrales – baisse de taux, facilités monétaires, mécanisme de stabilité –, même s’il est évidemment indispensable d’éviter que la crise de l’économie réelle ne se transforme aussi en une crise financière.

Le bon outil est l’outil budgétaire, mais tous les Etats ne disposent pas en ce domaine des mêmes marges de manœuvre. Je pense notamment à l’Italie. Aider l’Italie à se financer, par exemple par le recours au Mécanisme européen de stabilité, serait une bonne chose, ça lui permettrait de réduire ses coûts de financement. Mais à ce niveau aussi, ce n’est pas de crédit mais de soutien budgétaire dont l’Italie a besoin.

Le budget européen, qui représente tout de même 1 % du PIB de l’Union européenne, doit pouvoir financer directement, par exemple, le fonctionnement des hôpitaux les plus atteints. Le débat sur les « coronabonds », un emprunt européen d’urgence, est à cet égard décisif. Il permettrait à l’Europe de réaliser immédiatement des transferts budgétaires importants, à charge de réduire ensuite certaines dépenses pour payer les intérêts de la dette émise…

Les États-Unis viennent de lancer un plan de 2 000 milliards de dollars (1 825 milliards d’euros), dont une grande partie vont aller directement sur les comptes des entreprises et des ménages, quitte à creuser un gigantesque trou budgétaire. C’est à ce type d’action que vous pensez ?

Ce plan représente 10 % du PIB américain et est en effet important. Mais c’est, en partie, pour ce qui concerne le soutien aux ménages, un essaimage à l’aveuglette : on donne 1 000 dollars par adulte et 500 dollars par enfant à tous les ménages dont le revenu est inférieur à 75 000 dollars par an, mais sans aucune considération pour leur situation réelle. On ne peut exclure que Donald Trump vise surtout à préserver ses chances d’être réélu.

Un État moderne, un État du XXIe siècle, devrait avoir la capacité de faire du sur-mesure, de la microéconomie « chirurgicale », en ciblant les aides entreprise par entreprise, individu par individu. Nous avons maintenant les outils pour cela, comme le prélèvement à la source, les déclarations de TVA et de charges sociales des entreprises, qui permettent de flécher les aides vers ceux qui subissent la crise le plus violemment.

La contrepartie de cette possibilité est, bien sûr, le risque d’une surveillance généralisée, car nous allons nous apercevoir que l’État a acquis les mêmes capacités de communiquer – et de surveiller – tout le corps social, à l’égal des GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon].

Cette crise signale-t-elle la fin du capitalisme néolibéral mondialisé ?

C’est certainement la fin, ou le début du recul du capitalisme mondialisé tel qu’on l’a connu depuis quarante ans, c’est-à-dire à la recherche incessante de bas coûts en produisant toujours plus loin. Mais elle signale aussi l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique…

Pour en saisir la portée et les menaces nouvelles que recèle ce capitalisme numérique, il faut revenir en arrière, au temps où l’on pensait que la désindustrialisation allait conduire, dans les pays développés, à une société de services. L’idée, théorisée notamment par l’économiste français Jean Fourastié [1907-1990], était que les humains travailleraient non plus la terre ou la matière, mais l’humain lui-même : prendre soin, éduquer, former, distraire autrui, serait le cœur d’une économie enfin humanisée. Ce rêve postindustriel était libérateur, épanouissant… Mais comme le souligne Fourastié, il n’était plus synonyme de croissance…

Si la valeur du bien est le temps que je passe à m’occuper d’autrui, cela veut dire aussi que l’économie ne peut plus croître, sauf à accroître indéfiniment le temps de travail.

Le capitalisme a trouvé une parade à ce « problème », celle de la numérisation à outrance. Si l’être que je suis peut être transformé en un ensemble d’informations, de données qui peuvent être gérées à distance plutôt qu’en face-à-face, alors je peux être soigné, éduqué, diverti sans avoir besoin de sortir de chez moi… Je vois des films sur Netflix plutôt que d’aller en salle, je suis soigné sans aller à l’hôpital… La numérisation de tout ce qui peut l’être est le moyen pour le capitalisme du XXIe siècle d’obtenir de nouvelles baisses de coût…

Le confinement général dont nous faisons l’objet à présent utilise massivement ces techniques : le télétravail, l’enseignement à distance, la télémédecine… Cette crise sanitaire apparaîtra peut-être, rétrospectivement, comme un moment d’accélération de cette virtualisation du monde. Comme le point d’inflexion du passage du capitalisme industriel au capitalisme numérique, et de son corollaire, l’effondrement des promesses humanistes de la société postindustrielle.

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 09:21

Pour la première fois depuis les années 1980, le développement du solaire pourrait reculer en 2020. D'après Nabil Wakim le 25 mars 2020 pour Le Monde. Lire aussi L’accord qui protège les pollueurs, Pourquoi ne pas investir dans des usines photovoltaïques plutôt que dans de nouveaux EPR ?,                              Trop cher et trop lent, le nucléaire ne sauvera pas le climat et                        Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte.

Les 117 panneaux photovoltaïques posés par la Coopérative Electrons solaires sur l'école Waldeck-Rousseau aux Lilas produiront l'équivalent de la consommation de 12 foyers.

Les 117 panneaux photovoltaïques posés par la Coopérative Electrons solaires sur l'école Waldeck-Rousseau aux Lilas produiront l'équivalent de la consommation de 12 foyers.

Le développement des énergies renouvelables dans le monde était déjà insuffisant pour faire face aux enjeux du changement climatique. La pandémie due au coronavirus vient compliquer plus encore la situation. Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol, a sonné l’alerte dès le 14 mars. « Alors que les gouvernements répondent aux différentes crises en cours, ils ne doivent pas perdre de vue l’un des défis majeurs de notre temps : la transition vers des énergies propres », a-t-il expliqué dans une tribune publiée sur LinkedIn.

« Le coronavirus est une crise internationale sans précédent (…), mais, même si ses effets seront sévères, ils seront probablement temporaires. La menace posée par le changement climatique, qui nous impose de réduire de manière significative nos émissions de gaz à effet de serre dès cette décennie, va, elle, rester intacte », ajoute M. Birol.

Or une grande partie de la lutte contre le changement climatique repose sur deux leviers : la baisse de la consommation au niveau mondial et le développement d’énergies qui n’émettent pas de CO2 dans l’atmosphère. Au premier rang de ces dernières : l’éolien, le solaire et les batteries, dont les coûts ont diminué très fortement ces dernières années.

Forte baisse de la consommation d’énergie

Le ralentissement de l’économie mondiale entraîne déjà une forte baisse de la consommation d’énergie, qui va temporairement réduire les émissions de CO2. Mais elle devrait s’accompagner également de la baisse du développement des énergies renouvelables.

Selon une première comptabilité réalisée dès la mi-mars par Bloomberg New Energy and Finance (BNEF), les nouvelles installations de panneaux solaires devraient reculer en 2020, pour la première fois depuis les années 1980. Les analystes de BNEF prévoyaient pour cette année des nouvelles capacités situées entre 121 et 152 gigawatts, elles devraient être autour de 108 à 143 gigawatts.

Une grande majorité des panneaux photovoltaïques sont fabriqués en Chine et en Asie du Sud-Est, où l’activité a été ralentie fortement ces derniers mois à cause de la pandémie et des mesures de confinement. Désormais, la situation s’améliore en Chine, mais la crise économique touche désormais l’Europe et les États-Unis. Or ces derniers sont parmi les marchés les plus dynamiques en termes d’installations de parcs solaires. « Les usines chinoises redémarrent, la pression sur l’offre de composants et équipements-clés devrait donc s’alléger, estiment Jenny Chase et Tom Harries, de BNEF. [Mais] nous sommes plus préoccupés par la demande. »

« Une crise significative » aux États-Unis

Ils notent également que pour les panneaux solaires comme pour les batteries, la situation a mis en lumière « le besoin de diversifier la chaîne d’approvisionnement et renforcé l’idée qu’il fallait localiser des usines en Asie, en Europe et aux États-Unis ». Du côté de la demande de batteries, BNEF entrevoit une baisse de 4 % à 12 % sur l’année 2020 par rapport à ce qui était envisagé. En cause notamment, une forte contraction du marché de l’automobile.

Aux États-Unis, où le solaire s’est rapidement déployé ces dernières années, le secteur voit venir « une crise significative », s’inquiète Abigail Ross Hopper, présidente de la Solar Energy Industries Association. Les questions se posent aussi pour l’éolien, soulignent les acteurs de la filière. WindEurope, qui représente les intérêts des professionnels du secteur à Bruxelles, estime qu’il est « trop tôt pour analyser l’impact du Covid-19 », mais se prépare à un coup d’arrêt important.

Prix en forte baisse

Selon une étude du cabinet Wood Mackenzie, publiée mardi 24 mars, les nouvelles installations pourraient décliner de près de 5 gigawatts, une baisse de près de 7 % au niveau mondial. Là aussi, il s’agirait d’une première.

L’incidence dans la chaîne d’approvisionnement se fait déjà sentir, souligne Giles Dickson, le PDG de WindEurope. « Nous sommes susceptibles de voir des délais dans le développement de nouvelles fermes éoliennes », estime-t-il, appelant les gouvernements à être flexibles sur l’application des règles relatives aux appels d’offres.

D’autant que le prix des énergies fossiles, qu’il s’agisse du pétrole, du gaz ou du charbon, est en forte baisse. A la sortie de la crise sanitaire, de nombreux gouvernements pourraient être tentés de diminuer leur soutien aux énergies renouvelables et de se tourner vers des énergies plus traditionnelles, mais fortement émettrices de CO2.

 

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 15:13

Depuis le début de la COP 25 à Madrid il y a une semaine, aucun État parmi les plus émetteurs de gaz à effet de serre n’a annoncé le moindre engagement immédiat, alors que la session inaugurale était explicitement conçue pour évoquer des mesures « à court terme ». Les négociations n’avancent pas, et les pays développés, dont la France, refusent toujours la mise en place d’un financement des pertes et dommages causés par des conditions climatiques plus extrêmes et par la montée des eaux liées au changement climatique. En l’absence de réglementation forte et d’un coût élevé, les marchés carbone permettent aux États de se dédouaner des exigences de réduction réelle des émissions de gaz à effet de serre. Le Chili a décidé de placer la question de la préservation des mers au cœur du sommet que le pays préside jusqu’au 13 décembre. D’après Reporterre et Martine Valo pour Le Monde le 07 décembre 2019. Lire aussi Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre, Les microplastiques sont omniprésents dans les grands fleuves européens comme dans les océans et Le réchauffement des océans accélère.

 Cent portraits du Président de la République dérobés dans les mairies de l'Hexagone ont été brandis dimanche 8 décembre à Paris pour dénoncer l'inaction du gouvernement en matière de lutte pour l’environnement. THOMAS SAMSON/AFP

Cent portraits du Président de la République dérobés dans les mairies de l'Hexagone ont été brandis dimanche 8 décembre à Paris pour dénoncer l'inaction du gouvernement en matière de lutte pour l’environnement. THOMAS SAMSON/AFP

L’océan est brièvement mentionné dans le préambule de l’accord de Paris de 2015 sur le climat : une petite place pour un gigantesque milieu qui occupe plus des deux tiers de la surface de la Terre. Encore a-t-il fallu attendre cette fameuse COP21 pour qu’il apparaisse, sous la pression conjointe de scientifiques et d’ONG, sur la scène des négociations internationales destinées à contenir le réchauffement planétaire.

Quatre ans plus tard, pour la COP25, le Chili a voulu lui consacrer deux journées, le 6 et le 7 décembre, et plus globalement présenter la 25e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC) comme une « COP bleue » – même si celle-ci se tient à Madrid et non à Santiago comme prévu au départ.

Cette initiative du ministère de l’environnement chilien est un message probablement autant adressé au reste du monde qu’en interne. Santiago, qui s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 47 % d’ici à 2030, assure protéger 42 % de ses eaux, soit 1,3 million de kilomètres carrés de zones sur lesquelles veiller, trois fois plus qu’en 2010 – notamment avec une vaste aire marine autour de l’île de Pâques. Cependant, une bonne partie de ses plus de 5 000 km de côtes le long du Pacifique pâtissent de graves pollutions générées notamment par l’aquaculture et une pêche intense.

Mais quel rapport entre l’état de santé des écosystèmes marins et le système climatique ? C’est simple : de leurs interactions mutuelles à la fois chimiques et biologiques dépend la vie sur Terre. Car les océans produisent plus de la moitié de l’oxygène de cette planète et ils absorbent plus du quart du dioxyde de carbone (CO2) émis chaque année par les activités humaines. Ils ont également intégré plus de 90 % du réchauffement atmosphérique dû au surcroît de gaz à effet de serre depuis le milieu du XXe siècle. Autrement dit, sans eux, l’air serait déjà irrespirable.

Déroute de la cryosphère

L’un des processus complexes des échanges avec l’atmosphère repose sur la photosynthèse des algues, plantes aquatiques et cyanobactéries, et sur les cycles biologiques des organismes qui vont entraîner le CO2 vers les profondeurs. Les océans ont donc besoin d’écosystèmes vivants en bonne santé.

Or, avec le changement climatique, ils deviennent plus acides, se réchauffent, se dilatent et leurs niveaux s’élèvent. Réclamé lors de la COP21, le diagnostic rendu en septembre par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne laisse aucun doute : un emballement général est en train de bouleverser les fonds marins et cause la déroute de la cryosphère.

Les glaces fondent à vitesse redoublée, tandis que des canicules se multiplient au fond de l’eau, faisant blanchir les coraux et entraînant bien d’autres conséquences, pour certaines encore inconnues.

Il reste par ailleurs difficile de réaliser à quel point l’élévation du niveau des mers, qui pourrait atteindre 1,10 mètre par rapport à la période 1986-2005 selon le GIEC, va impacter les littoraux et contribuer à l’aggravation des épisodes météorologiques extrêmes. En France par exemple, le rapport rendu fin novembre par le député (La République en marche) de Vendée Stéphane Buchou sur l’érosion côtière indique que 650 km de littoral sont en recul, et se rétractent même de 50 centimètres par an pour 270 d’entre eux.

« Réseau global cohérent » d’aires marines protégées

Tout ce que l’océan compte de défenseurs au sein des fondations, des ONG et chez les scientifiques se fait entendre ces jours-ci pour ouvrir les yeux des décideurs réunis à Madrid : exposition de photos sous-marines dans l’enceinte de la COP par l’ONG Oceana, regroupements d’experts par l’initiative OneOcean, appels à mettre fin à la surpêche, rapports multiples…

La Plate-forme océan et climat – une alliance d’instituts de recherche, d’ONG, de musées, mais aussi des armateurs – publie pour l’occasion un nouveau plaidoyer. Elle demande entre autres à l’Organisation maritime internationale de bien vouloir « intégrer la pêche dans sa stratégie de réduction des gaz à effet de serre » et aux Etats de poursuivre l’objectif de 30 % de l’océan sauvegardé d’ici à 2030 au moyen « d’un réseau global cohérent » d’aires marines protégées effectivement et durablement gérées « afin de restaurer d’urgence la biodiversité ».

Certains espèrent voir pris en compte les efforts de conservation et de protection des milieux marins au même titre que ceux des secteurs des transports ou de l’énergie par exemple. Ces mesures devraient donc selon eux figurer elles aussi dans les engagements que présentent les Etats membres de la CNUCC.

Les herbiers de posidonie, les forêts sous-marines de kelps, les palétuviers des littoraux stockent de grandes quantités de carbone. La capacité des mangroves en la matière serait dix fois supérieure à celle d’une forêt tempérée et même cinquante fois supérieure à celle d’une forêt tropicale, selon le copieux rapport de Greenpeace international publié le 4 décembre « sur la crise climatique et l’urgence de protéger au moins 30 % de l’océan d’ici à 2030 », selon un mot d’ordre désormais partagé.

« S’engager à restaurer, pas seulement cesser de dégrader »

L’Union internationale pour la conservation de la nature devait, pour sa part, présenter, samedi 7 décembre, une étude entièrement centrée sur l’extension des « zones mortes » à proximité des côtes et sur l’inquiétante baisse globale des taux d’oxygène dans l’eau de mer.

« Nous attendons de cette COP qu’elle apporte suffisamment de connaissances scientifiques pour pouvoir avancer, résume Sébastien Treyer, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Il faudrait que les Etats fassent preuve d’ambition, qu’ils s’engagent à restaurer, pas seulement à cesser de dégrader. Pour cela, nous devons mettre en avant des solutions opérationnelles à l’égard des gouvernements, dont beaucoup sont sceptiques. »

LIddri a donc passé en revue dix-huit mesures envisageables : des plus robustes, comme le développement des énergies marines renouvelables – à condition de ne pas altérer la biodiversité, aux plus risquées et moins convaincantes comme la fertilisation d’écosystèmes marins pour les rendre plus productifs.

L’importance de l’univers marin est loin de s’être imposée sur la scène des négociations climatiques jusqu’à présent, même chez la plupart des pays côtiers, rappellent les auteurs de l’Iddri. Ils citent une analyse de juin 2016 montrant que sur 161 engagements, 70 % évoquaient effectivement la mer, mais surtout comme une menace à laquelle se préparer.

« Meilleure chance »

Pour les ONG, il est temps de changer de point de vue. Et le moment paraît d’autant plus propice qu’un futur traité international sur la haute mer – un instrument international juridiquement contraignant « portant sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale » –, en discussion à l’ONU depuis plusieurs années, est censé aboutir en 2020.

Pour toutes ces raisons, cette « COP bleue » suscite un élan redoublé chez les ONG et beaucoup d’attentes de leur part pour une déclaration résolue en fin de session.

« C’est la meilleure chance qu’il y ait jamais eue de tenir compte de l’océan dans l’atténuation des changements climatiques et l’adaptation à ces changements », a ainsi déclaré Rémi Parmentier, coordinateur de Because The Ocean. Cette initiative politique qui regroupe plus de trente Etats a été lancée à Paris à l’occasion de la COP21 par une vingtaine de signataires dont déjà le Chili, l’Espagne, la France, Monaco, le Canada, Fidji, la fondation Tara, l’Iddri…

La plupart des argumentaires sur le rôle fondamental de l’océan qui sont parvenus à cette COP bleue soulignent l’intérêt des solutions basées sur la nature, en particulier sur les côtes, pour tenter de contenir la crise climatique. Mais tous font aussi remarquer que le meilleur moyen de soulager l’océan gavé de gaz à effet de serre d’origine anthropique reste de… réduire nos émissions.

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 09:02

La France doit quitter le Traité sur la charte de l’énergie, car il est une arme entre les mains des multinationales pour ralentir ou bloquer des politiques climatiques ambitieuses. Par Maxime Combes, économiste, porte-parole d'Attac, le 20 novembre 2019 pour Politis. Lire aussi Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre, La France continue à soutenir les énergies fossiles alors que le monde prévoit d’en produire 120 % en trop et COP 21 + 3 ans : les banques françaises toujours au charbon.

L'entreprise candienne Vermilion a contraint la france à reculer sur le projet de loi sur les hydrocarbures en la menaçant de poursuites.

L'entreprise candienne Vermilion a contraint la france à reculer sur le projet de loi sur les hydrocarbures en la menaçant de poursuites.

Longtemps resté dans l’oubli, le Traité de la charte de l’énergie (1), regroupant plus d’une cinquantaine d’États (de l’Europe occidentale au Japon en passant par l’Asie centrale), est aujourd’hui utilisé par les multinationales de l’énergie pour attaquer les pouvoirs publics lorsque ces derniers prennent des mesures en matière de transition énergétique qui contreviennent à leurs intérêts. Ainsi, parmi des dizaines de cas, l’entreprise suédoise Vattenfall poursuit l’Allemagne pour sa décision d’abandonner le nucléaire ; l’entreprise allemande Uniper attaque les Pays-Bas pour leur décision de fermer des centrales à charbon ; l’entreprise britannique Rockhopper s’en prend à l’Italie à la suite de son moratoire sur les forages offshore.

De « l’Affaire du siècle » aux mises en demeure de Total, une grande attention a récemment été portée sur les actions entreprises par des ONG, des citoyens ou même des collectivités territoriales pour obtenir devant la justice des décisions favorables concernant le climat : il s’agit de mobiliser les embryons de droit international et national sur les enjeux climatiques pour obliger les entreprises et les États à faire plus en matière de lutte contre les dérèglements climatiques. Une moindre attention est portée aux outils de droit dont disposent les multinationales pour dissuader et sanctionner les États ainsi que les collectivités territoriales.

Le cas hollandais est emblématique. On se souvient de la décision de justice condamnant l’État à faire davantage en matière climatique après une action menée par l’ONG Urgenda au nom de 886 citoyens (2). Cette décision a accéléré le débat sur la sortie du charbon, ce qui reste le moyen le plus rapide pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, après Uniper, déjà cité, ce sont coup sur coup les entreprises allemande et suédoise RWE et Vattenfall qui annoncent vouloir poursuivre les Pays-Bas en cas de vote d’une loi qui planifie la fermeture de centrales à charbon et prévoie d’interdire l’utilisation du charbon pour la production électrique d’ici à 2030. Elles s’estiment victimes d’une expropriation indirecte et de pertes de profits.

Une étude (3) a documenté l’utilisation du Traité de la charte de l’énergie par les multinationales de l’énergie qui réclament des sommes faramineuses aux États. Si elles ne sortent pas gagnantes à chaque fois, elles peuvent faire pression sur les pouvoirs publics pour retarder ou amoindrir la portée des lois de transition énergétique. C’est ce qui est advenu en France lors de l’examen de la loi Hulot sur les hydrocarbures : il a été montré (4) que l’entreprise canadienne Vermilion a menacé le gouvernement de poursuites après une première mouture du projet de loi assez ambitieuse. Résultat : Nicolas Hulot et le gouvernement ont fait machine arrière, protégeant ainsi les droits acquis des industriels.

Cette confrontation entre un droit du climat encore incomplet et peu contraignant et un droit de l’investissement robuste et contraignant ne fait sans doute que commencer. La transformation des soubassements énergétiques de notre formidable machine à réchauffer la planète qu’est l’économie mondiale doit nécessairement conduire à revoir fortement à la baisse la durée de vie des infrastructures pétrolières, gazières et charbonnières. Les entreprises privées, qui en sont le plus souvent propriétaires, ne vont pas s’abstenir de faire valoir leurs droits devant ces outils de justice parallèle (les mécanismes d’arbitrage entre États et entreprises : ISDS, ICS, etc.) auxquels les pouvoirs publics leur ont donné accès.

Le Traité de la charte de l’énergie fonctionne donc à la fois comme une arme de dissuasion massive à disposition des multinationales de l’énergie pour ralentir ou bloquer des politiques de transition énergétique et comme un outil de sanction financière envers les États lorsqu’ils décident néanmoins de mener des politiques climatiques plus ambitieuses. De ce fait, ce traité protège les pollueurs. On peut même calculer qu’il garantit l’émission de cinq fois plus de gaz à effet de serre que ne le permettrait le budget carbone européen s’il était respecté (5).

C’est la raison pour laquelle une vingtaine d’organisations de la société civile en Europe, parmi lesquelles l’Aitec, Attac France, les Amis de la Terre France ou le CCFD-Terre solidaire, ont appelé les États membres de l’Union européenne à quitter le Traité de la charte de l’énergie (5). Alors que la COP 25 a été transférée à Madrid, l’UE et les États européens, à commencer par la France et Emmanuel Macron, feraient bien de suivre ce conseil plutôt que nous entraîner droit dans le mur.

(1) Le Traité sur la charte de l’énergie, appelé aussi Charte énergétique européenne, a été signé en 1994 et est entré en vigueur en 1998. (2) « Pays-Bas : l’État condamné pour ses gaz à effet de serre », Politis, n° 1525, 31 octobre 2018.

(3) Résumé du rapport « Un traité pour les gouverner tous », Corporate Europe Observatory (CEO) et Transnational Institute (TNI), juin 2018.

(4) « Loi Hulot : nouvelles révélations sur le lobbying au sommet de l’État », Observatoire des multinationales, 30 août 2018.

(5) « The Energy Charter Treaty (ECT). Assessing its geopolitical, climate and financial impacts », septembre 2019, disponible sur www.openexp.eu

(6) « Lettre ouverte de la société civile sur le Traité sur la charte de l’énergie », 23 septembre 2019, www.collectifstoptafta.org

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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 09:09

A quelques jours du lancement de la COP 25 à Madrid, l’ONU appelle dans un rapport publié ce mardi à une action urgente : la courbe des rejets de GES en 2018 augmente en dépit des maigres efforts entrepris. Des solutions n’attendent pourtant que d’être appliquées. D’après Aude Massiot pour Libération et Victor Chaix pour Reporterre le 26 novembre 2019. Lire aussi La France continue à soutenir les énergies fossiles alors que le monde prévoit d’en produire 120 % en trop, Le méthane croit de manière alarmante dans l’atmosphère, Des Etats inCOPables de sauver l’humanité ? et La France rétrogradée en 21ème position des performances climatiques.

Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre

Même l’ONU ne retient plus ses mots pour qualifier le retard pris dans la lutte contre le dérèglement climatique : «une décennie perdue», annonçait dès le titre l’un de ses comptes rendus sur le climat diffusé en septembre. Une manière juste de résumer le dixième rapport annuel onusien publié ce mardi sur l’écart entre la réalité de «nos émissions de gaz à effet de serre» et les objectifs.

Rapport du PNUE sur la différence entre les actions nécessaires et l'augmentation constatée des gaz à effet de serre.

Malgré l’enjeu magistral, et quelques efforts politiques encore timides, cette courbe de nos émissions, que tout le monde scrute avec l’espoir qu’elle fléchira enfin, n’a pas encore entamé sa descente. Au rythme actuel, elle pourrait même continuer à croître jusqu’en 2030. Or, dans ses multiples rapports, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) s’est montré très clair : si l’humanité espère limiter la hausse mondiale des températures à 1,5° C ou 2° C par rapport à l’époque préindustrielle, elle doit faire baisser ses émissions dès 2020. Jusqu’à atteindre un équilibre entre ce qui est émis et ce qui est aspiré par les forêts, les océans et les sols, au tournant du siècle.

Transformations

Ces objectifs, inscrits dans l’accord de Paris, n’ont pas été choisis au hasard. Il s’agit de paliers clés au-delà desquels certaines populations humaines, animales et végétales, verront leur survie menacée. A + 2° C, la quasi-totalité des coraux seront morts. Cette disparition irréversible entraînerait des bouleversements en chaîne sur de nombreux écosystèmes et espèces qui survivent grâce à ces coraux. Et les littoraux perdront la barrière naturelle qui les protège des tempêtes.

Le temps presse : nous avons déjà atteint la barre du + 1° C à l’échelle mondiale. Les terres se réchauffent deux fois plus vite et des régions comme l’Arctique, quatre fois plus. Une réalité dont doivent tenir compte ceux qui estiment que beaucoup d’efforts ont été menés ces dernières années. D’après l’ONU, ces actions sont très en deçà des transformations structurelles nécessaires pour être à la hauteur de l’enjeu climatique. «Les pays dont les émissions baissent n’ont pas été en mesure, pour l’instant, de compenser la croissance des autres pays, et des secteurs qui ne sont pas pris en compte dans le décompte [de l’accord de Paris, ndlr], comme l’aviation et le transport maritime», souligne le rapport. Les émissions mondiales ont grimpé de 1,6 % tous les ans, depuis 2008, avec une accélération en 2018.

Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre

Lundi, l’Organisation mondiale de météorologie (OMM) a joint sa voix à celle du Giec : la concentration en dioxyde de carbone (CO2), le principal gaz à effet de serre émis par l’homme, a atteint un record l’an passé, poursuivant sa course folle à 407,8 parties par million. « La dernière fois que la Terre a connu une concentration de CO2 comparable, c’était il y a 3 à 5 millions d’années, souligne le secrétaire général de l’OMM, Petteri Taalas. Les températures étaient alors supérieures de 2 à 3° C, le niveau des océans de 10 à 20 mètres par rapport à aujourd’hui. »

Le problème est qu’une fois dégagé, le CO2 reste dans l’atmosphère pendant des siècles, et plus longtemps dans les océans. Il n’est pas le seul. Le méthane, produit surtout par les ruminants et les fuites lors de l’extraction de gaz, ainsi que l’oxyde nitreux, effet collatéral de l’agriculture intensive, sont de plus en plus présents dans notre atmosphère.

Tout cela a un effet évident : en trente ans, l’effet réchauffant de ces gaz s’est renforcé de 43 %, un phénomène aussi appelé le forçage radiatif. L’ONU Environnement le martèle : plus on prend du retard sur les efforts menés, plus ceux à venir seront difficiles pour redresser la barre. Il faut dire que le bilan est presque dramatique : « Le niveau actuel d’émissions de gaz à effet de serre est quasiment le même que ce que [nos rapports] prévoyaient pour 2020 si aucune politique n’était mise en place », poursuit le rapport.

Les économies du G20 portent une lourde responsabilité dans cet échec. A elles seules, elles cumulent 78 % des émissions mondiales. Fait encourageant, néanmoins, ces pays devraient respecter leurs engagements pour 2020. Mais comme souvent, la vision à moyen et long terme fait défaut. Dans le groupe du G20, six pays (le Canada, les Etats-Unis, l’Indonésie, le Mexique, la Corée du Sud et l’Afrique du Sud) devraient rater leurs objectifs de 2030, sans actions supplémentaires.

Émissions de CO2 en gigatonnes par pays (valeur absolue à gauche, par habitant à droite)

Émissions de CO2 en gigatonnes par pays (valeur absolue à gauche, par habitant à droite)

Potentiel

Premier pollueur au monde, Pékin est bien sûr attendu au tournant. Mais il ne faut pas oublier que la hausse fulgurante de ses émissions depuis les années 80, et plus fortement de 2000 à 2012, a été largement portée par la délocalisation des industries lourdes d’Europe, ou des Etats-Unis, vers la Chine. Si on s’intéresse à ce que chaque habitant émet, en moyenne, directement ou indirectement par sa consommation, les Européens se placent juste au-dessus des Chinois, et bien en-dessous des Américains.

Émissions de CO2 en gigatonnes. En ligne continue, les émissions du pays ; en ligne discontinues, les émissions liées à sa consommation (à gauche, le pays dans son entier, à droite, par habitant)

Émissions de CO2 en gigatonnes. En ligne continue, les émissions du pays ; en ligne discontinues, les émissions liées à sa consommation (à gauche, le pays dans son entier, à droite, par habitant)

Pour lancer le changement, pas besoin d’attendre des découvertes technologiques miraculeuses. Les solutions existent déjà et n’attendent qu’à être mises en place. Dès 2017, l’ONU concluait qu’en «ne prenant en compte que les technologies viables et en adoptant des postulats prudents, les émissions mondiales pourraient être réduites […] de manière à rester bien en dessous de 2° C et 1,5° C». Mieux encore, une grande partie de cet énorme potentiel d’amélioration est concentrée dans seulement six secteurs : l’énergie solaire, éolienne, les appareils économes, les véhicules pour passagers durables, le reboisement et l’arrêt de la déforestation. «L’hypothèse de base pour ces estimations est que tous les pays agissent rapidement et mettent en place ces mesures avec le meilleur rapport coût-efficacité, dans leur contexte national, nuance l’ONU. C’est évidemment très idéaliste.» Rien qu’une suppression des subventions au secteur fossile permettrait une baisse de 10 % des émissions de CO2 en dix ans.

Alerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre

Paquet législatif

Depuis 2010, les capacités de production d’énergies renouvelables augmentent de 8 à 9 % par an. La fabrication d’électricité par le charbon, l’énergie la plus polluante, a chuté cette année de 3 %, un record, d’après le site CarbonBrief. Encore faut-il que la consommation mondiale décline aussi. Pour l’instant, les renouvelables permettent seulement de compenser l’augmentation de ce qui est consommé.

Autre bonne nouvelle, de plus en plus de pays s’engagent à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Alors que la 25e Conférence onusienne sur le climat (COP 25) s’ouvre à Madrid le 2 décembre pour deux semaines, la Commission européenne devrait publier une première partie de son fameux «Green Deal européen» le 11 décembre. Annoncé cet été, ce paquet législatif a pour ambition d’engager réellement l’Union européenne dans la transition écologique. Belle avancée ou green washing ? Toutes les hypothèses sont sur la table. Beaucoup espèrent que l’UE sera le premier gros pollueur à présenter un plan d’action plus ambitieux que celui publié pour la COP 21, en 2015. Les négociations de la convention de l’ONU sur le climat prévoient qu’en 2020, les contributions nationales soient revues par les Etats. Avec, de préférence, des exigences plus fortes.

Contrairement à ce qui pourrait sembler logique, les engagements des Etats présentés en 2015 lors de la signature de l’accord de Paris ne permettent pas de respecter ce traité. Elles mèneraient la planète vers un réchauffement de plus de 3 °C, et ce si elles sont respectées, ce qui n’est pas encore le cas. Les gouvernements doivent donc quintupler leurs efforts. Et l’ONU est intransigeante : «La conséquence de ces chiffres est claire : pour que les objectifs de Paris restent en vie, le monde ne peut se permettre de perdre une nouvelle décennie.»

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