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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 10:47

Le comité norvégien a récompensé la Coalition internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN, qui regroupe près de 500 ONG) pour avoir été à l’initiative du traité d’interdiction de l’arme atomique, qu’aucun pays de l’OTAN ou membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU n’a voté. Par Marc Semo le 7 octobre 2017 pour Le Monde.  Lire aussi Désarmement nucléaire : Une chance historique et Nucléaire et démocratie dans « Le meilleur des mondes ».

Les dirigeants de l’ICAN Beatrice Fihn, Daniel Hogsta et Grethe Ostern au siège de leur coalition à Genève le 6 octobre. MARTIAL TREZZINI/ AP

Les dirigeants de l’ICAN Beatrice Fihn, Daniel Hogsta et Grethe Ostern au siège de leur coalition à Genève le 6 octobre. MARTIAL TREZZINI/ AP

Très symboliquement, le traité d’interdiction totale des armes nucléaires a été ouvert à la ratification, le 20 septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) à New York, au lendemain des propos incendiaires du président américain, Donald Trump, menaçant d’« anéantir la Corée du Nord ».

Approuvé en juillet par 122 États membres de l’ONU sur 192, ce texte est le résultat d’une longue bataille commencée en 2007 par l’International Campaign to Abolish Nuclear Weapons (ICAN), une coalition de près de 500 organisations non gouvernementales agissant dans 95 pays et saluée, vendredi 6 octobre, par le prix Nobel de la paix.

« Nous vivons dans un monde où le risque d’une utilisation des armes nucléaires est plus grand qu’il ne l’a jamais été depuis longtemps », a expliqué Berit Reiss-Andersen, présidente du comité Nobel norvégien, justifiant le choix du jury. L’objectif est d’encourager les efforts pour un désarmement nucléaire alors que s’exacerbent les tensions en Asie du Nord-Est, avec la fuite en avant de Pyongyang défiant Washington, comme au Moyen-Orient, alors que le président américain menace de remettre en cause l’accord mettant sous contrôle pour dix ans le programme nucléaire de Téhéran.

« L’élection du président Trump a mis beaucoup de gens très mal à l’aise à l’idée qu’il puisse, à lui seul, autoriser l’utilisation des armes nucléaires », a précisé Beatrice Fihn, la directrice de l’ICAN, qui a appelé « les nations à interdire dès maintenant » l’arme atomique.

Le traité entrera en vigueur quand il aura été ratifié par cinquante États. Il ne s’appliquera qu’à ceux qui l’auront signé et ratifié. Ce texte de dix pages vise à une mise hors-la-loi internationale des armes nucléaires, comme le sont déjà les armes biologiques depuis 1972 et les armes chimiques depuis 1993.

Équilibre de la terreur

Fondé sur un argumentaire autant éthique que politique et relevant que l’arme atomique aurait « des conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire », il interdit « en toutes circonstances de développer, tester, produire, acquérir, posséder ou stocker des armes nucléaires ». En outre, la menace de l’utilisation de l’arme nucléaire comme fondement de la dissuasion est aussi interdite.

Le combat de l’ICAN avait été relayé par un certain nombre de pays comme l’Autriche, le Brésil, le Mexique, l’Afrique du Sud et l’Irlande. Le traité a été rédigé et adopté en un an. Un délai très court qui s’explique par le fait que les cinq puissances nucléaires membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et les quatre autres (Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord) ont boycotté les travaux.

« Il n’y a rien que je souhaite plus pour ma famille qu’un monde sans arme nucléaire, mais nous devons être réalistes : qui peut croire que la Corée du Nord accepterait une interdiction des armes nucléaires ? », lançait l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, aux côtés des représentants de la France et du Royaume-Uni, au moment où commençait le dernier round des négociations. « Tout l’enjeu est de savoir si le désarmement nucléaire doit être immédiat en se fondant sur une base morale ou s’il s’agit d’un processus progressif et négocié qui tient compte des impératifs de la sécurité internationale », résumait alors un diplomate français.

Aucun des pays de l’OTAN n’a voté le traité. Le Japon, seul pays victime d’un bombardement nucléaire, non plus, comme les autres pays bénéficiant du parapluie nucléaire américain. « Ce traité risque d’avoir autant d’effet sur l’interdiction réelle des armes nucléaires qu’en a eu sur la guerre le pacte Briand-Kellogg [signé en 1928], qui visait à l’interdire », ironise Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

Ce Nobel relève de l’incantatoire. Le désarmement nucléaire ne se décrète pas. L’équilibre de la terreur fondé sur le nucléaire a permis tout au long de la guerre froide d’éviter l’affrontement. Selon la célèbre phrase de Raymond Aron, « la dissuasion contient l’extrême violence » dans les deux sens du terme – inclure et limiter.

Un missile d’entraînement «Minuteman 3» sur la base aérienne de Minot (Dakota du Nord), où est assurée la maintenance des quelque 150 missiles à tête nucléaire sur le territoire américain. CHARLIE RIEDEL/ AP

Un missile d’entraînement «Minuteman 3» sur la base aérienne de Minot (Dakota du Nord), où est assurée la maintenance des quelque 150 missiles à tête nucléaire sur le territoire américain. CHARLIE RIEDEL/ AP

Mobiliser les opinions publiques

Dans le monde chaotique d’après la chute du mur de Berlin, la donne a changé mais l’arme atomique reste un élément stratégique clé. Les puissances nucléaires craignent que ce traité n’affaiblisse encore un peu plus le traité de non-prolifération (TNP), qui, malgré toutes ses limites, a réussi à limiter la course à l’arme atomique.

Ce texte stipule en outre dans son article 6 que ses signataires s’engagent « à poursuivre de bonne foi des négociations » pour arrêter la course aux armements nucléaires et arriver à terme « à un traité de désarmement général et complet ». Mais sur ce point, les choses n’ont jamais réellement avancé. C’est la raison de la création de l’ICAN en 2007 à Vienne, en marge d’une conférence internationale du TNP.

Dès le début, la stratégie du mouvement a consisté à mobiliser les opinions publiques dans un maximum de pays afin d’isoler les puissances nucléaires. Elle est semblable à celle qui mena aux conventions interdisant les mines antipersonnel (1997) et les armes à sous-munitions (2008), que des pays comme les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde n’ont jamais signées. Mais à défaut d’être hors-la-loi, l’emploi de telles armes devient toujours plus honteux.

« L’établissement d’une nouvelle norme juridique internationale forte permet de stigmatiser les armes nucléaires et cela fera monter toujours plus la pression sur les Etats qui en sont détenteurs », explique Jean-Marie Collin, vice-président des Initiatives pour le désarmement nucléaire, qui mène la bataille en France.

Ce mouvement international bénéficie du soutien de nombreuses personnalités, des figures morales dont l’ancien Prix Nobel de la paix (1984) et archevêque sud-africain Desmond Tutu, mais aussi d’anciens chefs d’État ou de gouvernement, comme le Russe Mikhaïl Gorbatchev, ou d’anciens ministres des affaires étrangères, comme l’Américain Henry Kissinger.

L’ICAN est financée par des donateurs privés et par des contributions de l’Union européenne ou d’États, dont la Norvège, la Suisse, l’Allemagne et le Vatican. Le budget annuel de l’organisation avoisine le million de dollars. La copieuse dotation du Nobel de la paix (9 millions de couronnes suédoises, soit 940 000 euros) donnera encore plus de moyens au mouvement pour tenter de concrétiser son rêve d’un monde sans arme nucléaire.

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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 08:36

Le texte, porté par la France et soutenu par la Chine, vise à définir les principaux droits environnementaux. Il va faire l’objet de négociations tendues entre les pays de l’ONU. Par Marie Bourreau (New York, Nations unies, correspondante) et Simon Roger le 20 septembre 2017 pour Le Monde. Lire aussi Un « pacte mondial pour l’environnement » remis à Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron, le 19 septembre à New York. LUDOVIC MARIN / AFP

Emmanuel Macron, le 19 septembre à New York. LUDOVIC MARIN / AFP

La réunion de haut niveau sur le pacte mondial pour le droit de l’environnement, qui s’est déroulée mardi 19 septembre en marge de la 72e Assemblée générale de l’ONU, devait permettre au président français, Emmanuel Macron, de prendre la température sur le projet. Une salle comble, la présence du ministre des affaires étrangères chinois, Wang Yi, les interventions des représentants de l’Inde, du Mexique, des îles Fidji – qui présideront la prochaine conférence sur le climat, la COP, en novembre – et de nombreux chefs d’États du continent africain l’ont convaincu de lancer officiellement ce chantier, en vue « d’une adoption au plus tard à l’horizon 2020 ».

Quatre-vingts experts internationaux, réunis par le Club des juristes et l’ex-président de la COP21 Laurent Fabius, aujourd’hui à la tête du Conseil constitutionnel, ont travaillé sur ce document d’une trentaine d’articles qui reprend les grands principes édictés dans les déclarations, les protocoles et les conventions relatives aux enjeux environnementaux. S’il est endossé par les Nations unies, ce pacte juridiquement contraignant constituera, selon Laurent Fabius, présent à New York, « une troisième génération de pactes fondamentaux » après les deux pactes internationaux adoptés par l’ONU en 1966. L’un est relatif aux droits civils et politiques, l’autre concerne les droits économiques, sociaux et culturels.

Depuis plus de trente ans, les juristes spécialistes du droit de l’environnement appellent à simplifier et synthétiser ces corpus de textes sans valeur juridique obligatoire. « Tous ces efforts conjoints méritent l’adoption d’un cadre unique universel », a insisté Emmanuel Macron, qui avait promis, fin juin, lors de la cérémonie de lancement du pacte à Paris, de la porter à la rentrée devant l’ONU.

« Bataille pacifique »

Dans un clin d’œil appuyé au discours belliqueux du président Donald Trump, quelques heures auparavant, à la tribune des Nations unies, le chef de l’État a invité ses pairs à « se mettre en ordre de bataille, mais une bataille pacifique ». Le sommet du 19 septembre « doit être le début d’une œuvre utile », a-t-il précisé. D’ici quelques semaines, l’Assemblée générale devrait voter une résolution courte et procédurale qui prévoit la mise en place d’un groupe de travail intergouvernemental. Ce groupe sera chargé de négocier avec les 193 États membres de l’ONU le contenu du texte final.

« Ce résultat est inespéré », commente une source élyséenne, qui rappelle que le « pacte n’a été formellement endossé par M. Macron que le 24 juin ». Près de trois mois plus tard, l’avenir « de cette magnifique base de travail » se joue désormais à New York. Mais la diplomatie française ne se fait pas d’illusions. Les négociations seront âpres et la date de 2020 sera difficile à tenir.

Pour autant, « c’est le bon moment d’enclencher le processus, assure Manuel Pulgar-Vidal, qui présida aux destinées de la COP20, en 2014, à Lima. Au moment où la planète est confrontée plus que jamais au défi du changement climatique, de la perte de biodiversité, de l’accès aux ressources en eau, nous avons besoin de clarté en matière de droit de l’environnement ». Pour l’expert péruvien, le pacte mondial pour l’environnement pourrait compléter l’architecture bâtie à partir de l’accord de Paris contre le réchauffement climatique, qui devrait également prendre ses pleins effets en 2020.

« Il y a un consensus mondial qui se développe », s’est félicité, mardi, le tout nouveau président de l’Assemblée générale, Miroslav Lajcak. Le diplomate slovaque a assuré à Emmanuel Macron qu’il ferait de ce pacte mondial « sa priorité absolue si les États membres [lui] donnent mandat ». Une vingtaine de chefs d’États ou de gouvernement ont souhaité participer au sommet du 19 septembre.

Le Gabonais Ali Bongo, qui préside le comité des chefs d’État et de gouvernements africains sur les changements climatiques, a offert le blanc-seing de son continent à cette initiative. « Nous ne pouvons que souscrire au principe d’universalité de ce pacte. Ensemble, nous sauverons ou détruirons notre bien commun, la terre », a-t-il expliqué. La Chine, plus gros émetteur de gaz à effet de serre de la planète, avait dépêché pour l’occasion son ministre des affaires étrangères. Pékin « se félicite de cette initiative (…) et veut participer aux efforts de gouvernance mondiale », a indiqué M. Wang.

« C’est un signal très fort : il faut désormais compter avec la Chine, se réjouit un diplomate. Elle va occuper l’espace que les Américains laissent vacant. » Depuis l’annonce du retrait américain de l’accord de Paris, le 1er juin, Pékin n’a eu de cesse de confirmer sa volonté de respecter ses engagements de réduction de ses émissions. Elle s’affirme comme un leader de la diplomatie du climat. Trois jours avant la session de l’Assemblée générale, la Chine s’est par exemple associée au Canada et à l’Union européenne pour rappeler aux ministres de l’environnement, réunis à Montréal, l’importance de mettre en œuvre l’accord de Paris.

« Faire sans les Américains »

Washington, en revanche, s’est contenté d’envoyer un simple expert au sommet du pacte mondial. « Il faudra faire sans les Américains, qui n’ont jamais ratifié un traité sur l’environnement », note sans surprise un fonctionnaire. Le texte nourrit par ailleurs les critiques de certains juristes, comme l’Américaine Susan Biniaz, qui, dans une longue note publiée par la Columbia Law School, en août, s’interroge sur le bien-fondé de vouloir « unifier » le droit face à la diversité des questions environnementales. Unifier ne signifie pas uniformiser, rétorquent les artisans du projet, qui cherchent surtout à harmoniser les principes fondamentaux du droit international de l’environnement pour en permettre une lecture plus cohérente.

Le projet de pacte mondial va désormais devoir affronter le cadre multilatéral, avec le risque de voir les exigences réduites à peau de chagrin pour obtenir le consensus le plus large des États membres. « C’est un risque, abonde Yann Aguila, avocat au barreau de Paris, qui a coordonné le projet au côté de M. Fabius. Mais ces grands principes contenus dans le pacte ne fixent pas d’objectifs chiffrés. Il s’agit de renforcer les cadres juridiques nationaux pour avoir des lois plus protectrices de l’environnement. »

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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 16:19

Le traité commercial entre le Canada et l'UE entre en vigueur le 21 septembre Par Maxime Vaudano le 14 septembre 2017 pour Le Monde.            Lire aussi Les accords commerciaux nuisent à votre démocratie, 12 raisons de s’opposer au CETA et « Au cœur du CETA », épisode 3 : CETA et climat font-ils bon ménage ?.

Manifestation le samedi 15 octobre 2016 à Paris pour dénoncer le Ceta, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada.

Manifestation le samedi 15 octobre 2016 à Paris pour dénoncer le Ceta, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada.

Une expertise bienvenue, mais trop tardive  : c'est ainsi que le gouvernement a accueilli le rapport qui lui a été remis, vendredi 8  septembre, par la commission d'évaluation de l'accord commercial entre l'Union européenne et le Canada (Comprehensive Economic and Trade Agreement ; CETA), présidée par Katheline Schubert, économiste de l'environnement et professeur d'université à l'Ecole d'économie de Paris. Lors d'une conférence de presse, mercredi 13  septembre, Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, a annoncé que "  l'entrée en vigueur provisoire - du CETA - se fera le 21  septembre  ". M.  Lemoyne  et Brune Poirson, secrétaire d’État auprès du ministre de la transition écologique et solidaire, s'exprimaient pour tirer les "  enseignements  " de ce rapport.

Installé par Emmanuel Macron en juillet, conformément à son engagement de campagne, ce panel de neuf experts a dû travailler en urgence pour éplucher en moins de deux mois les milliers de pages de cet austère traité, accusé par de nombreuses organisations de la société civile de favoriser les intérêts des multinationales au détriment des citoyens et de la planète.

Ce rapport, qui a le mérite d'apporter une analyse dépassionnée, reprend la plupart des réticences déjà soulevées depuis des années par les ONG au cours de leur travail de fourmi pour l'analyse de ce texte aride, négocié dans le secret.

Sans verser dans le catastrophisme, les neuf experts soulignent plusieurs des faiblesses du CETA, à commencer par son "  manque d'ambition  " sur le plan environnemental. Élaboré avant la COP21, cet accord ne contient, en effet, ni engagement contraignant en matière climatique ni disposition pour limiter le commerce des énergies fossiles. En outre, en renforçant les flux commerciaux, il devrait mécaniquement augmenter l'émission de gaz à effet de serre, faute de s'attaquer au transport de marchandises.

" Incertitudes et ambiguïtés "

Le rapport relaie aussi les inquiétudes des agriculteurs et ONG européens, qui redoutent que la libéralisation des échanges agricoles ne donne la primeur au moins-disant canadien en matière de normes sanitaires et environnementales, affaiblissant du même coup l'agriculture européenne. Il relève les "  exigences moindres  " du Canada sur les pesticides, les OGM ou encore les activateurs de croissance (hormones et antibiotiques). "  Le risque est que le CETA ne fournisse pas des conditions favorables aux objectifs de la transition écologique de l'agriculture  ", met en garde la commission.

Plus généralement, ce traité pourrait-il entraver la capacité des États à réglementer dans le domaine de l'environnement et de la santé  ? Ses détracteurs le craignent, en soulignant le peu de cas fait dans le CETA du principe de précaution. Les neuf experts s'abstiennent de trancher ce débat hautement sensible. Si "  les dispositifs actuels liés à l'application (…) du principe de précaution ne sont pas remis en cause  ", "  l'absence de citation explicite de ce terme dans le texte de l'accord crée (…) une incertitude sur l'éventualité de contestation par le Canada de dispositifs futurs  ". Signe de la complexité et de l'imprévisibilité de ces accords commerciaux, dont les effets ne peuvent souvent être pleinement évalués que plusieurs années après leur entrée en vigueur.

La même incertitude demeure autour du nouveau mécanisme d'arbitrage des différends, qui doit offrir aux entreprises un moyen de contester devant une juridiction spéciale certaines décisions des États préjudiciables à leurs intérêts. Permettra-t-il aux multinationales de remettre en question les décisions politiques favorables à l'environnement (comme l'arrêt du nucléaire), au droit social (augmentation du smic) ou à la santé (réglementation des perturbateurs endocriniens), sous le regard complice de juges-arbitres à l'impartialité contestée  ?

Si le rapport salue les améliorations apportées par le CETA au vieux modèle des tribunaux d'arbitrage, qui offrent d'importantes garanties contre les abus et les dérives, l'accord ne dissipe pas "  toutes les incertitudes et ambiguïtés qui découlent des mécanismes de protection des investissements  ". La commission met en garde contre une "  application non maîtrisée  " de ce mécanisme d'arbitrage, qui pourrait amputer le pouvoir normatif des gouvernements, mais juge les risques limités  : "  Il n'est pas question de voir dans ce traité un instrument qui (…) entraînera un recul des politiques environnementales et sanitaires en Europe ou au Canada.  " Les neuf experts recommandent toutefois l'introduction d'un "  veto climatique  ", qui protégerait le Canada et les États de l'Union européenne contre tout contentieux lié à leurs mesures de lutte contre le changement climatique. Une proposition qui arrive un peu tard, puisque le CETA, dont la négociation s'est achevée début 2016, doit entrer en vigueur dans une semaine, et ce alors que les ONG et l'interprofession de la viande réclamaient un report de cette échéance, voire une réouverture des négociations.

Tout en assurant prendre en compte les recommandations de la commission de Mme  Schubert, le gouvernement français se contente pour l'instant de temporiser, en renvoyant à la fin octobre pour de nouvelles propositions. Parmi les pistes sur la table figure la négociation d'un deuxième accord Europe-Canada, qui serait axé sur les questions climatiques pour compenser les lacunes du CETA.

  • 38 Parlements nationaux et locaux doivent voter le CETA

    Ratifié début 2017 par le Parlement européen, le CETA devrait entrer en vigueur provisoirement le 21  septembre. L'immense majorité de ses dispositions pourra s'appliquer immédiatement en Europe et au Canada. L'accord devra toutefois subir un véritable parcours du combattant pour parachever sa ratification. Pas moins de 38 parlements nationaux et régionaux de l'UE sont appelés à donner leur feu vert. Ce n'est qu'à l'issue de cette procédure que pourrait entrer en vigueur le chapitre le plus controversé : le mécanisme d'arbitrage entreprises-États.

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 15:20

Artisans de la candidature de Paris, l’ancien patron du rugby mondial Bernard Lapasset, son bras droit Étienne Thobois, issu de l’agence Keneo, et le champion Tony Estanguet ont réussi leur coup. Mais l'opacité de la gestion du Groupement d'intérêt public et le versement contesté de «primes de succès» font débat. Le 13 septembre 2017 Par Antton Rouget pour Médiapart.

Étienne Thobois, Tony Estanguet et Bernard Lapasset autour d'Anne Hidalgo  © aroundtherings.com

Étienne Thobois, Tony Estanguet et Bernard Lapasset autour d'Anne Hidalgo © aroundtherings.com

Trois hommes : un dirigeant sportif, un lobbyiste et un champion olympique. Pour un joli coup : réussir à convaincre puis à mobiliser les pouvoirs publics en vue d’organiser les Jeux olympiques à Paris. Ce mercredi 13 septembre, à Lima (Pérou), Bernard Lapasset, Étienne Thobois et Tony Estanguet savourent leur victoire devant les caméras du monde entier. Le Comité international olympique (CIO) a officiellement désigné la France pour accueillir les JO 2024. Le fruit d’une opération périlleuse pour ce triumvirat couronné de succès.

Il y a quatre ans à peine, même au sommet de l’État, peu de personnes croyaient pourtant en la possibilité d’une candidature française : les JO coûtent cher, leur image est durablement ternie par les scandales de corruption et le traumatisme de l’échec de la candidature de Paris 2012 est encore trop vif. Le défi est alors immense pour Bernard Lapasset, l'ancien homme fort du rugby mondial qui a créé en avril 2013 le Comité français du sport international (CFSI), une coquille vide pour promouvoir l’accueil des Jeux en France.

Lapasset présente sur le papier le profil idéal pour porter un tel projet : président de l’International Rugby Board (IRB) jusqu’en 2016, il est alors l’un des rares dirigeants français à la tête d’une fédération internationale. Il connaît par ailleurs parfaitement les arcanes du CIO depuis qu’il a réussi à faire du rugby à 7 une discipline olympique. Et il jouit dans le petit monde sportif d’une réputation sérieuse, que même les récentes révélations de Mediapart sur son ancien conseiller Claude Atcher, n’ont jusqu’à présent pas écornée.

Dès 2013, Lapasset enchaîne les rencontres ministérielles et convainc Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères, d’activer le réseau diplomatique du Quai d’Orsay. Son bras droit au sein du CFSI, Michaël Aloïsio, un ancien de la Fédération de taekwondo et du ministère des sports, rencontre lui, en janvier 2014, les membres de la « délégation interministérielle à l’intelligence économique », rattachée aux services du premier ministre. Ce premier rendez-vous discret a pour objet de commencer à « cartographier les “boards et collatérales” des différentes instances, notamment ceux du Comité international olympique », et d'entamer les opérations de lobbying auprès de ces derniers en « nouant des alliances de circonstance avec des acteurs publics ou privés et avec d’autres comités très influents ». Dans le même temps, Lapasset fait, avec succès, le forcing auprès de Manuel Valls et de François Hollande, lequel se déclare publiquement, le 6 novembre 2014, « favorable » à une candidature de Paris.

Lettre de Bernard Lapasset à Laurent Fabius © Document Mediapart

Lettre de Bernard Lapasset à Laurent Fabius © Document Mediapart

L'opacité de la gestion du GIP en question

Cette déclaration d'intention se concrétise par la création du groupement d’intérêt public (GIP) « Paris 2024 » fin 2015. Cofinancé à hauteur de 60 millions d'euros par le public (État, la Région Île-de-France et la ville de Paris, 10 millions chacun) et des partenaires privés, le GIP est, dans les faits, contrôlé par le mouvement sportif. Les comités olympique et paralympique (CNOSF et CPSF) disposent au sein de son bureau, son conseil d'administration et son assemblée générale de 55 % des voix contre 45 % pour la ville de Paris, la région et l'État (15 % chacun). Et les sportifs se montrent bien peu soucieux de l’information au public.

Si elles sont certifiées par un contrôleur d’État, les dépenses du GIP n’ont jamais été communiquées en détail. Un document interne consulté par Mediapart permet uniquement d'avoir une vision globale sur ses principaux postes de dépenses. En tête du palmarès, se trouvent les salaires :  pour une cinquantaine d'employés (selon cette dépêche de l'AFP), la masse salariale atteint plus de 14 millions d'euros sur toute la période d'activité de la structure (moins de trois ans). La planification et les études (autour de 12 millions d'euros) arrivent en seconde position, suivis de près par la communication et les opérations de mobilisation du public (10 millions d'euros). La section « Relations internationales » comprenant notamment les missions d'« Intelligence et analyse » est dotée de près de 6 millions d'euros.

Une opacité similaire règne sur le versement de primes. Selon nos informations, le bureau exécutif de Paris 2024 du 29 août 2017 a voté l'attribution de « primes de succès »  aux salariés du GIP. Celle-ci était conditionnée à l'attribution des JO à Paris, au dégagement d'un excédent financier ainsi qu'à la levée de plus de 30 millions d'euros de fonds privés. Trois objectifs remplis. Mais l’épisode n’a pas fini de faire jaser. D’abord parce que le « succès » de Paris a été acquis face à… personne, depuis le retrait de son seul concurrent Los Angeles. Ensuite parce qu’une grande partie des membres concernés sera vraisemblablement réembauchée dans les nouvelles structures qui verront le jour pour organiser les JO. Enfin, et surtout, parce que le montant des primes a été calculé proportionnellement aux salaires. Si les enveloppes dédiées aux petites mains ayant donné de leurs soirées et week-ends resteront modestes, la facture pourrait s'envoler pour les postes les plus importants. Ce dernier point a d'ailleurs provoqué des remous au sein de Paris 2024, certains acteurs estimant en privé qu'il s'agit d'un mauvais signal adressé à l'opinion. Sollicité par Mediapart, le GIP nous a répondu que « cette prime s’élèvera à 12% de la rémunération pour l'ensemble des salariés avec un maximum capé à 3x la valeur moyenne », sans donner la grille de salaires y afférant, ni croire bon de nous expliquer s'il s'agit de rémunération mensuelle, annuelle, ou sur la totalité de l'exercice.

Le coup de force du mouvement sportif

La candidature a également été verrouillée d'un point de vue opérationnel. Dès la création de la structure, Lapasset a pris soin de placer ses hommes aux postes stratégiques. Aux côtés d’Aloïsio, l’ancien président de l’IRB a poussé au poste de directeur général de « Paris 2024 » Étienne Thobois, qui fut déjà son bras droit lors de la Coupe du monde de rugby en France en 2007.

Thobois présente une autre particularité : en 2008, avec d'autres anciens de la Coupe du monde, il a fondé le cabinet Keneo, devenu en moins d’une décennie une machine de guerre qui phagocyte le marché de l’événementiel sportif. En 2011, la société a été mandatée par le CNOSF pour rédiger un rapport d’analyse des quatre dernières défaites des candidatures françaises aux Jeux. Ce document – complété par une étude d’opportunité commandée par le CFSI et rendue en février 2015 – a servi de feuille de route à l’équipe de candidature pour 2024. Dans ses conclusions, Keneo insiste sur sa doctrine : le « mouvement sportif », qui aurait été trop en retrait lors des dernières candidatures, doit désormais être à l’avant-garde. « Une vaste fumisterie ! », peste un ancien du ministère des sports, qui y voit une « logique très anglo-saxonne, correspondant à la vision de Bernard Lapasset et visant à écarter la puissance publique des décisions ».

Les chantiers de Tony Estanguet

Avec Thobois à la tête du GIP, l’agence Keneo (dont il a cédé toutes ses parts) a bénéficié de plus de 2 millions d’euros de contrats, comme Mediapart l’a déjà raconté ici. Dans les colonnes du Monde, le directeur général de Paris 2024 s’est dit touché par la « polémique » née de notre publication. « Que quelqu’un dont le métier est de conseiller les candidatures se retrouve ensuite à la tête d’une candidature, ce n’est pas anormal. C’est même logique de ne pas embaucher des gens déconnectés de ce pour quoi vous les engagez », a-t-il justifié. Une explication qui fait grincer : « Dans le sport, ce sont toujours les mêmes à l’entrée et à la sortie », tacle un autre cadre du ministère. Comprendre : ceux qui fournissent les études récupèrent ensuite les fruits de leurs recommandations.

Ce circuit fermé est alimenté par le pantouflage de nouveaux arrivants chez Keneo ; des cadres du public (cabinet ministériel ou exécutifs locaux), au premier rang desquels figure Loïc Duroselle, l’ancien responsable des « grands événements sportifs » auprès du premier ministre Manuel Valls promu directeur général adjoint de la société.

 Anne Hidalgo, Emmanuel Macron et Tony Estanguet, à Lausanne, le 11 juillet. © Reuters

Anne Hidalgo, Emmanuel Macron et Tony Estanguet, à Lausanne, le 11 juillet. © Reuters

Dans une synthèse de son étude sur les échecs des précédentes candidatures françaises, Keneo avait aussi noté que si « le leader de la [prochaine] candidature n’était pas issu de la “famille olympique” », il conviendrait alors de « renforcer la présence des “sportifs” dans son entourage immédiat ». Tony Estanguet cochait dès lors toutes les cases pour émerger aux côtés du binôme Lapasset-Thobois. Triple champion olympique, porte-drapeau de la délégation française à Pékin en 2008, le sportif palois est aussi réputé fin politique depuis qu’il est parvenu à se faire élire au Comité international olympique en juillet 2013.

Son profil idéal lui a permis de trouver progressivement sa place à la direction de Paris 2024, dont il est aujourd’hui la tête d’affiche dans les médias. Tandis que Bernard Lapasset, qui aura 76 ans en 2024, devrait être contenu dans un rôle de président d’honneur, Tony Estanguet, 39 ans aujourd’hui, est clairement appelé à être dans sept ans « l’homme des Jeux », à l’instar de l'ancien athlète Sebastian Coe lors des JO de Londres en 2012.

Il ne fait pas l'ombre d'un doute que l'ex-champion prendra la tête du Comité d'organisation des Jeux olympiques (COJO), la structure chargée de l’opérationnel. Dans son entourage, on réfléchit également à une candidature à la tête du Comité national olympique du sport français (CNOSF) dont l’actuel président, Denis Masseglia, ne sera plus en poste en 2024. Aux côtés du COJO, la Société de livraison des équipements olympiques (Solideo) sera chargée du suivi de la construction des infrastructures. Solideo est présidée par Anne Hidalgo, qui pourrait hésiter à ne garder que la tête de cette structure dans laquelle il n’y a « que des coups à prendre [entre retard des travaux et surcoûts – ndlr] », selon les termes d’un fin observateur.

« Anne Hidalgo sera aussi vice-présidente du COJO », tempère Jean-François Martins, adjoint aux Sports de la mairie de Paris, qui estime de surcroît que la coopération entre les acteurs sera désormais « plus facile » que pendant la phase d'organisation : « Chacun mettra son savoir-faire au service de son domaine de compétences. Les sportifs vont gérer les parties sportives. Les politiques vont gérer les aménagements. Et nous aurons certains sujets communs, comme la question environnementale ou les politiques tarifaires en matière de billetterie. » Un troisième pôle, chargé de l’héritage des JO (le devenir des infrastructures mais aussi l’impact de l’événement sur les politiques publiques), voire de l’accompagnement d’une nouvelle génération d’athlètes jusqu’aux Jeux, est également en gestation.

Projet de construction du village olympique sur le site Pleyel – Bords de Seine en Seine-Saint-Denis. © DPA / Luxigon / Paris 2024

Projet de construction du village olympique sur le site Pleyel – Bords de Seine en Seine-Saint-Denis. © DPA / Luxigon / Paris 2024

Cette architecture institutionnelle est tout sauf anecdotique. Car de sa composition découlera l’articulation entre les différentes parties (mouvement sportif, collectivités locales et État), et notamment le poids des pouvoirs publics dans les prises de décision. Autre point non négligeable : les relations avec le CIO, dont les penchants interventionnistes pourraient rapidement générer des tensions. Le souvenir de l’Euro 2016 de football, de l’influence de l’UEFA sur l’organisation de la compétition et de ses exigences démentes – notamment en matière de fiscalité –, est encore dans toutes les têtes. « Il faut bien mesurer que le CIO rêve de JO “en kit”, que l’on peut déplacer de pays en pays, notamment dans l’espoir de les organiser un jour en Afrique. Il faudra donc instaurer un rapport de force sur certains aspects de l’organisation », plaide un ancien ministre, plutôt confiant.

Une gageure qui se combine avec un autre enjeu : la guerre de l’opinion. « Il est faux de dire que les Français sont aujourd'hui derrière les JO, estime un proche de la candidature. On est dans une phase transitoire. Et sur ce point, les jeux sont encore loin d’être faits. Tout s’est pour l’instant fait dans l’ombre. L’enjeu pour Tony Estanguet est désormais de convaincre l’opinion que Paris 2024 est une bonne chose pour la France. »

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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 09:23

Qui n’a jamais rêvé, quand la chaleur devient étouffante, de brancher le climatiseur pour profiter d’une brise de fraîcheur ? Alimentée par les canicules à répétition, cette tentation n’a rien d’anodin : l’air conditionné change les modes de vie des pays où il s’implante. Par Benoît Bréville pour Le Monde Diplomatique d’août 2017

Photogramme de « La Cité sans voiles » (« The Naked City »), de Jules Dassin, 1948. © DILTZ - Bridgeman Images

Photogramme de « La Cité sans voiles » (« The Naked City »), de Jules Dassin, 1948. © DILTZ - Bridgeman Images

La ville de Hamilton, au Canada, n’est guère connue pour la douceur de son climat : chaque année, les températures y sont négatives pendant cent vingt-neuf jours, et elles ne dépassent 30 °C que pendant dix-huit jours. Dans cette localité de 500 000 âmes, 82 % des foyers disposent pourtant de la climatisation, une technologie que le conseil municipal envisage de fournir gratuitement aux résidents pauvres souffrant de problèmes de santé. Hamilton inaugurerait ainsi un dispositif inventé aux États-Unis, où des aides publiques existent déjà pour les ménages peinant à s’équiper (1).

Subventionner l’air conditionné ? La mesure est moins absurde qu’il n’y paraît. Chaque été, du Nevada à la Floride, nombre d’États connaissent une atmosphère irrespirable, avec des températures qui excèdent les 40 °C en journée et redescendent à peine la nuit. Y vivre sans climatiseur, c’est suffoquer en permanence et s’exposer à divers maux : hypertension, insuffisance pulmonaire, troubles du sommeil, maux de tête… Dans le sud du pays, 97 % des foyers sont donc climatisés. Certains États, comme l’Arizona, obligent même les propriétaires à fournir à leurs locataires un système de climatisation en état de marche, au même titre que l’électricité ou l’eau courante.

Mais le goût américain pour la fraîcheur artificielle ne se limite pas à ces zones arides ou subtropicales. Il touche l’ensemble du pays, y compris le Vermont et le Montana, où les chutes de neige sont plus fréquentes que les canicules. L’air conditionné est présent partout, dans les maisons, les voitures, les restaurants, les magasins, les administrations, les transports, les stades, les ascenseurs, les écoles, les salles de sport, les églises, assurant une température constante, quels que soient la saison ou le coin du pays, à un peu plus de 20 °C.

Même les militaires qui partent combattre en Afghanistan installent l’air conditionné sous leurs tentes. « La personne qui travaille dans un bureau climatisé aura vite tendance à considérer comme insupportable une maison qui en est dépourvue », observe le journaliste David Owen (2).

Or cette dépendance a un coût écologique considérable, à la fois en termes d’émissions de gaz à effet de serre, du fait des fluides réfrigérants utilisés par les climatiseurs, et en termes de consommation énergétique. L’air conditionné représente chaque année 6 % de l’électricité produite aux États-Unis, bien souvent grâce au charbon, et 20 % de la facture résidentielle. Il y a encore deux ans, le pays consommait autant d’électricité pour refroidir ses bâtiments que l’Afrique pour l’ensemble de ses usages. À cela il faut ajouter l’énergie nécessaire pour faire fonctionner les climatiseurs des voitures, soit 26 à 38 milliards de litres de pétrole par an (3).

En juillet 1960, tandis que cette technologie s’installait à peine dans les foyers américains, un journaliste du Saturday Evening Post s’émerveillait devant la « révolution de la climatisation ». Or, plutôt que d’une révolution, il s’agissait d’une conquête lente, progressive, méthodique. Une conquête qui, entamée au début du XXe siècle, gagne aujourd’hui le monde (lire « Du ski par 40 °C »), et qui a remodelé le pays, sa géographie, son urbanisme, ses loisirs, ses modes de consommation, de sociabilité, et même ses pratiques sexuelles : avant la climatisation, la chaleur de l’été était souvent jugée trop intense pour s’adonner au sport en chambre ; on constatait une forte baisse du nombre de naissances neuf mois plus tard, en avril et en mai. Avec la température intérieure contrôlée, les variations saisonnières de la natalité ont disparu (4).

Quand il fit son apparition, au début du XXe siècle, l’air conditionné ne visait pas le confort des humains, mais la préservation des marchandises. Contrariée de ne pas pouvoir imprimer et stocker son papier en raison des fortes chaleurs, une imprimerie new-yorkaise commande à l’ingénieur Willis Carrier un appareil capable de contrôler l’humidité et la température ambiantes. La machine, qui fait passer de l’air par des tubes contenant un frigorigène, est prête en 1902. Elle rencontre un succès immédiat. Textile, tabac, pâtes alimentaires, chewing-gums, farine, chocolat : en moins de dix ans, toutes les industries dont la production souffre des fluctuations thermiques se convertissent à la climatisation.

Des ours polaires devant les cinémas

Conséquence heureuse, les ouvriers apprécient cet air frais. « La production est maintenue à son maximum et les travailleurs, au lieu d’être difficiles à trouver, cherchent à être embauchés dans une usine équipée par la société Carrier », vante, en 1921, une publicité de l’entreprise, qui vient de délocaliser une partie de ses activités au Mexique. Huit ans plus tard, une autre réclame précise : dans les usines climatisées, « l’air plus sain et agréable a attiré les travailleurs les plus désirables et quasi éliminé les conflits sociaux » (5). Mais le confort des salariés intéresse moins que leur rendement. En période de canicule, constatent les contremaîtres, les ouvriers perdent en productivité, les cadences ralentissent, l’absentéisme augmente ; il faut parfois octroyer des pauses supplémentaires, commencer l’activité plus tôt ou même interrompre la production.

Or l’heure est au taylorisme et à la rationalisation. Les employeurs se mettent à mesurer la température susceptible d’assurer la meilleure efficacité. Le gouvernement fédéral effectue lui aussi des tests et établit que ses dactylographes perdent 24 % de productivité quand on les prive de climatisation en été (6). « Pourquoi les meilleures inventions et les progrès scientifiques et industriels viennent-ils des zones tempérées ? », interroge une publicité de Carrier montrant un personnage à la peau tannée, affalé sur le sol, le visage couvert d’un sombrero. « Parce que, pendant des siècles, la chaleur tropicale a dépouillé les hommes de leur énergie et de leurs ambitions. Il n’y avait pas d’air conditionné. Donc ils faisaient des siestes. » Le titre précise : « Température 102 °F [39 °C], production 0 » (7). Ainsi la climatisation séduit-elle un nombre toujours croissant de bureaux, d’usines, d’administrations.

Portrait d’homme en nage - Bridgeman Images

Portrait d’homme en nage - Bridgeman Images

Mais, si l’air conditionné a d’abord été associé au travail, il évoque également le loisir, le plaisir, le divertissement, à travers les cinémas. À la fin du XIXe siècle, ceux-ci attiraient le public surtout en hiver : personne ne voulant s’entasser dans un lieu clos par un soleil de plomb, les salles étaient désertées, sinon fermées, aux beaux jours. Pour y remédier, la chaîne Balaban & Katz décide, à partir de 1917, de refroidir ses établissements de Chicago. Devant le succès de l’opération — le coût de l’installation peut être rentabilisé en un été —, la concurrence lui emboîte le pas, et, dès 1936, les trois quarts des 256 cinémas de la ville sont climatisés. Le mouvement gagne les autres métropoles américaines. « Il fait froid à l’intérieur », « Toujours à 20 °C » : à New York, Houston ou Los Angeles, des panneaux représentant des ours polaires, des cubes de glace ou des flocons de neige ornent désormais les entrées des cinémas. L’été n’est plus une saison morte, ce qui rend possible la stratégie de la « superproduction estivale ».

Après les cinémas, la climatisation conquiert les trains, les restaurants, les magasins ou encore les hôtels, selon un schéma à peu près identique. « Elle s’installe d’abord dans les établissements des grandes chaînes, puis s’étend aux établissements des chaînes locales, avant de toucher les magasins indépendants et enfin d’atteindre les petits commerces de quartier », relate un professionnel du secteur en 1937 (8). Il est très difficile de résister à un concurrent climatisé. Friands de modernité et ravis d’échapper momentanément à l’été, les clients délaissent les magasins surchauffés. De plus, on prête à la climatisation des vertus sanitaires. L’air conditionné serait pur et sain, comme le répètent les publicités et les pouvoirs publics. Dans les trains, il ferait disparaître la fumée des cigarettes « comme par magie ». Il serait également bénéfique aux femmes enceintes ; c’est en tout cas ce qu’assure le commissaire à la santé de Chicago, qui conseille aux futures mères de se rendre dans les cinémas Balaban & Katz durant l’été 1921. Elles y trouveront, affirme-t-il, un air « plus pur qu’à Pike Peak », dans les montagnes du Colorado.

Forte de cette réputation, la climatisation pénètre dans les foyers américains après la seconde guerre mondiale. Durant l’entre-deux-guerres, plusieurs entreprises s’étaient lancées sur le marché du climatiseur individuel, mais leurs tentatives s’étaient soldées par des échecs. Trop bruyants, trop volumineux et surtout trop chers, leurs appareils n’avaient pu séduire qu’une poignée de nantis. Puis, en 1951, Carrier commercialise le climatiseur de fenêtre, facile à installer, pour un coût modique. La ruée commence : dès 1960, 12 % des foyers sont climatisés ; vingt ans plus tard, ils sont 55 % ; puis 82 % en 2005 et presque 90 % aujourd’hui. D’abord apanage de la bourgeoisie, puis étendard des classes moyennes, la climatisation est présente aujourd’hui chez presque tout le monde.

Qui irait cuire à Las Vegas ?

En se diffusant dans l’ensemble des régions et des classes sociales, l’air conditionné a créé sa propre nécessité. Le sud des États-Unis a longtemps été moins urbanisé que le Nord. Au début du XXe siècle, sa population se met à diminuer : il perd dix millions d’habitants entre 1910 et 1950, essentiellement des Noirs qui fuient les lois raciales et la pénurie d’emplois créée par la mécanisation de l’agriculture, et qui cherchent du travail dans le Midwest. À partir des années 1960, tandis que la ségrégation est officiellement abolie, la situation s’inverse. Autrefois irrespirable, le Sud jouit d’une attractivité nouvelle auprès des habitants et des entreprises : on peut y profiter du soleil sans pâtir de ses inconvénients, mais aussi d’un environnement débarrassé des syndicats. Entre 1950 et 2000, la part des États de la Sun Belt dans la population américaine passe de 28 % à 40 %. « Sans la climatisation, il serait inconcevable que la Floride compte aujourd’hui 18,5 millions d’habitants (9)  », observe l’historien Gary Mormino. Le parc d’attractions Walt Disney à Orlando ressemblerait à un four, et aucun joueur n’irait cuire dans les casinos de Las Vegas, au milieu des étendues désertiques du Nevada.

Perdu dans les broussailles de l’Arizona, Phoenix abritait 50 000 habitants en 1930. Il en rassemble aujourd’hui 1,5 million, et ses banlieues gagnent chaque jour du terrain. Le béton et l’asphalte qui tapissent la ville absorbent la chaleur en journée puis la relâchent au coucher du soleil, empêchant la chute nocturne des températures. Le thermomètre y dépasse les 43 °C environ trente jours par an (contre sept dans les années 1950) ; au mois de juin 2017, il a flirté avec les 50 °C pendant trois jours consécutifs. Du matin au soir, des centaines de milliers de climatiseurs vrombissent et rejettent de la chaleur dans l’atmosphère, ce qui fait grimper la température d’environ 2 °C et justifie de monter encore le niveau de la climatisation (10).

Il n’est évidemment pas inimaginable d’habiter dans le sud des États-Unis sans air conditionné. Il y a encore un siècle, personne ne se posait la question. Mais la vie était alors organisée selon le climat. Les magasins fermaient aux heures les plus chaudes, les enfants étaient dispensés d’école quand l’air devenait irrespirable, et l’on faisait volontiers la sieste après le déjeuner. L’architecture et l’orientation des maisons étaient elles aussi adaptées à la chaleur : portes et fenêtres vastes pour faire circuler l’air, plafonds hauts, murs fins entre les pièces, corniches larges pour protéger des rayons du soleil, planchers surélevés par rapport au sol, porches ombragés. Et, si cela ne suffisait pas, on branchait son ventilateur de plafond, une invention dix à vingt fois moins énergivore qu’un climatiseur de chambre ; on mettait ses pieds dans une bassine d’eau froide ou un linge mouillé autour de son cou.

Indispensable au fonctionnement d’Internet

Les habitations apparues dans la Sun Belt à partir des années 1960 ressemblent à celles de la Pennsylvanie ou de l’Indiana : des pavillons préfabriqués aux fenêtres étroites, posés sur le sol ; des immeubles modernes conçus avec un système de climatisation central ; des gratte-ciel dont les fenêtres ne peuvent même pas s’ouvrir. Comme les terrains étaient peu chers, les villes se sont étalées à perte de vue, rendant la voiture encore plus indispensable que dans le Nord. Selon l’historien Raymond Arseneault, la climatisation a ainsi accéléré « l’américanisation du Sud », l’effacement des différences régionales, l’homogénéisation des États-Unis (11). En Louisiane ou en Alabama, les écoles, les magasins et les bureaux ouvrent désormais sans discontinuer ; les porches où l’on profitait de l’ombre en discutant avec ses voisins n’existent plus. À New York, en été, personne n’achète plus de glaçons à des marchands de rue ni n’installe son matelas sur le balcon ou le palier de l’escalier extérieur. Désormais, du nord au sud, tout le monde profite de son environnement climatisé.

Les Américains s’attendent à trouver la climatisation partout et en tout temps. Une nuit où la température n’excède pas 8 °C, un habitant de Seattle n’hésitera pas à vous expliquer comment brancher l’air conditionné, tandis qu’en Alaska près du quart des hôtels proposent ce confort. La tolérance du pays à la chaleur a fini par s’éroder au point que les Américains affectionnent désormais des températures intérieures jugées trop froides par la plupart des touristes étrangers. Comme du temps où la climatisation ne se trouvait que dans les hôtels de luxe ou les voitures de première classe dans les trains, le froid reste en outre associé à une forme de raffinement, de distinction. En 2005, d’après le supplément « Mode et style » du New York Times (26 juin 2005), les magasins d’habillement new-yorkais affichaient une température d’autant plus basse qu’ils montaient en gamme : l’enseigne à bas prix Old Navy proposait un environnement à 26,8 °C, soit 4 °C de plus que le cossu Macy’s, et presque 7 °C de plus que la boutique de luxe Bergdorf Goodman.

Portrait d’homme en nage - Bridgeman Images

Portrait d’homme en nage - Bridgeman Images

L’avancée de la climatisation a pourtant été semée d’embûches. Dès l’origine, des clients ont envoyé des lettres courroucées pour se plaindre du froid excessif dans les magasins et les cinémas. Dans le sud du pays, des habitants ont boudé cette technologie qu’ils considéraient comme une importation venue du Nord, où les gens n’étaient pas assez résistants pour supporter la chaleur. Le président Franklin D. Roosevelt lui-même détestait cette machine installée par son prédécesseur : « Il a une forte aversion pour l’air conditionné et n’hésite jamais à le refuser. Les critiques véhémentes qu’il formule régulièrement à la presse font à l’installation une très mauvaise publicité », constatait l’état-major de Carrier en 1931 (12). De nombreux intellectuels se sont joints aux réfractaires, depuis l’écrivain Henry Miller, qui y voyait un symbole du divorce entre l’Américain et la nature (Le Cauchemar climatisé, 1945), jusqu’à l’historien Lewis Mumford, qui critiquait la volonté de l’humanité d’exercer un contrôle absolu sur son environnement (The Pentagon of Power, 1970).

Aujourd’hui encore, des militants écologistes dénoncent les dégâts environnementaux de la climatisation. Des scientifiques la montrent du doigt pour expliquer l’augmentation de l’obésité. Ils arguent que l’on a tendance à manger plus quand il fait frais, que l’on reste davantage enfermé à mener des activités sédentaires, et que le corps n’a plus besoin de dépenser des calories pour se réchauffer ou se refroidir. Des féministes blâment un usage sexiste des climatiseurs, systématiquement réglés dans les bureaux sur une température qui convient aux hommes en pantalon, cravate et chemise mais qui frigorifie les femmes en robe et sandales (13). Chaque été, les réseaux sociaux débordent ainsi de messages de femmes — et parfois d’hommes — qui se plaignent de devoir emporter un pull, une couverture ou un manteau pour affronter le froid.

Ces résistances n’ont cependant jamais entamé la progression d’une technologie promue par les pouvoirs publics — lesquels octroient à partir des années 1960 des prêts avantageux aux ménages qui s’en équipent —, par les sociétés de crédit — qui proposent des taux plus élevés pour les achats de biens dépourvus d’air conditionné —, par les promoteurs immobiliers — dont les plans de logements l’intègrent automatiquement — ou encore par les géants de l’énergie, comme General Electric, ravis de cette nouvelle demande.

La climatisation n’a d’ailleurs pas causé que des désagréments. Outre le confort qu’elle procure, elle a contribué à assainir le sud des États-Unis, jadis terre de prolifération pour des maladies tropicales comme le paludisme (en faisant reculer l’exposition humaine aux moustiques) ou la fièvre jaune, et à faire diminuer la mortalité estivale. Entre 1979 et 1992, à une époque où les pauvres n’en bénéficiaient pas encore, les canicules ont fait plus de cinq mille morts, auxquels il faut ajouter les victimes de la vague de chaleur de 1995, qui tua plus de cinq cents personnes rien qu’à Chicago (14). Désormais, les canicules ne sont plus forcément synonymes d’hécatombes. Indispensable dans les hôpitaux et les blocs opératoires, l’air conditionné est en outre nécessaire à la fabrication des médicaments, qui exige une température contrôlée. Il refroidit enfin les centres de données nécessaires au fonctionnement d’Internet.

Personne n’envisage donc de restreindre l’usage de la climatisation aux États-Unis. En 2008, l’Organisation des Nations unies a tenté de montrer l’exemple en augmentant la température de son siège new-yorkais de 3 °C. Mais cette initiative n’a guère essaimé. Tout juste quelques villes ont-elles adopté de timides mesures pour endiguer certains excès. En 2015, New York a ainsi interdit aux magasins de laisser leurs portes ouvertes tout en faisant tourner leur climatiseur — une vieille technique visant à attirer les passants par une brise de fraîcheur.

En 2011, un pays s’était retrouvé à la diète forcée : après l’accident de Fukushima, les Japonais avaient dû réduire de façon drastique leur consommation d’électricité, et donc de climatisation. Un professeur de l’université Waseda, à Tokyo, avait alors mesuré une diminution de la productivité des employés de bureau — une perte équivalant à trente minutes de travail par jour (15). Voilà qui n’incitera sans doute pas les employeurs américains à suivre l’exemple des Nations unies.

(1) En 2011, le montant global de l’aide à la climatisation aux États-Unis s’élevait à 269 millions de dollars, soit le quart des aides versées pour le chauffage. Cf. « Low income home energy assistance program », US Department of Health and Human Services, Washington, DC, 2015.

(2) David Owen, « The efficiency dilemma », The New Yorker, 20 décembre 2010.

(3) Stan Cox, « Cooling a warming planet : A global air conditioning surge », Yale Environment 360, 10 juillet 2012, www.e360.yale.edu

(4) Alan Barreca, Olivier Deschenes et Melanie Guldi, « Maybe next month ? Temperature shocks, climate change, and dynamic adjustments in birth rates », Institute for the Study of Labor (IZA), Bonn, novembre 2015.

(5) Gail Cooper, Air-Conditioning America. Engineers and the Controlled Environment, 1900-1960, The Johns Hopkins University Press, Baltimore, 1998.

(6) Gail Cooper, Air-Conditioning America, op. cit.

(7) Marsha E. Ackermann, Cool Comfort. America’s Romance with Air-Conditioning, Smithsonian Institution Press, Washington, DC, 2002.

(8) Jeff E. Biddle, « Making consumers comfortable : The early decades of air-conditioning in the United States », The Journal of Economic History, vol. 71, no 4, Cambridge, décembre 2011.

(9) Cité dans Stan Cox, Losing Our Cool : Uncomfortable Truths About Our Air-Conditioned World (and Finding New Ways to Get Through the Summer), The New Press, New York, 2010.

(10) Stan Cox, « Cooling a warming planet », op. cit.

(11) Raymond Arsenault, « The end of the long hot summer : The air conditioner and Southern culture », The Journal of Southern History, Houston (Texas), vol. 50, no 4, novembre 1984.

(12) Marsha E. Ackermann, Cool Comfort, op. cit.

(13) Petula Dvorak, « Frigid offices, freezing women, oblivious men : An air-conditioning investigation », The Washington Post, 23 juillet 2015.

(14) Lire Eric Klinenberg, « Autopsie d’un été meurtrier à Chicago », Le Monde diplomatique, août 1997.

(15) Elisabeth Rosenthal, « The cost of cool », The New York Times, 18 août 2012.

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19 août 2017 6 19 /08 /août /2017 09:04

Depuis que les Belges ont tiré la sonnette d’alarme le 20 juillet dernier, de jour en jour le scandale grandit. Des millions d’œufs, vendus dans 16 pays européens, sont concernés. En France, on sait déjà que plus de 200 tonnes d’ovoproduits ont été contaminés. À ces ovoproduits s’ajoutent 250.000 œufs en boîte dont 48.460 bio. Communiqué de presse du 17 août 2017 par Michèle RIVASI, députée européenne écologiste, biologiste agrégée, co-auteure du livre « Le Racket des laboratoires pharmaceutiques et comment en sortir ».

Énantiomère S du Fipronil (Wikipedia)

Énantiomère S du Fipronil (Wikipedia)

Chaque année, la France produit près de 15 milliards d’œufs. En 2016, selon les chiffres de la Direction générale de l’alimentation (DGAL) révélés par le Canard Enchaîné, seuls 677 ont été contrôlés par les services de l’État.

Le scandale du Fipronil montre bien une faillite du système de contrôle dans son obligation de protéger la santé des consommateurs. En effet, tous les moyens n'ont pas été mis en place pour garantir la protection des consommateurs. Les agences de sécurité sanitaire et alimentaire exercent des contrôles trop restreints et ne contrôlent pas toutes les substances toxiques pouvant être présentes (notamment celles interdites). Il faut donc un contrôle européen mieux coordonné, beaucoup plus indépendant et élargit en supprimant tous les conflits d’intérêts dans les agences de contrôle nationales et européennes.

Les autorités sanitaires affirment aujourd’hui qu’il n’y aurait aucun danger pour la santé. Or, le Fipronil est un produit qui s'accumule dans l'organisme, dit « lipophile » (à l'inverse de substances comme le bisphénol A), autrement dit il y a un phénomène de bio-accumulation avec la consommation d'œufs contaminés, mais aussi avec la chair des poules infectées. Ainsi la fréquence et le degré d’exposition conditionnent la concentration de cette substance, que l’on soupçonne d’être un perturbateur endocrinien. Cette concentration varie selon nos habitudes alimentaires mais peut être élevée pour les gros consommateurs d’œufs, de produits dérivés et de poulets. Il serait bon de ne pas trop minorer le risque sanitaire notamment chez les enfants.

Ce que révèle cette crise est l’aberration du modèle agroalimentaire libéral-productiviste. Certes, l’Union européenne a interdit le Fipronil en juillet 2013, mais c’est notre modèle agricole même que cette crise sanitaire interroge. La fraude est encouragée par l’élevage sur-intensif. On ne peut pas rester dans ce système-là qui tue les paysans, dégrade notre environnement et menace notre santé. Il est temps de changer de modèle agricole,  de rompre avec ce modèle agroalimentaire de malbouffe low-cost, de changer nos habitudes de consommation. On le sait, il faut encourager l’agriculture paysanne et les circuits courts de consommation. Des milliers de producteurs d’œufs responsables existent dans notre pays. Ils n’utilisent pas de produits interdits et  fournissent des œufs de qualité. Ce sont ces filières qu’il faut encourager. Produire local, manger local, tel doit être notre credo.

Compte tenu de l’ampleur de la fraude, je recommande aujourd’hui de ne pas consommer de produits industriels dérivés à base d’œufs (viennoiseries, brioches, pâtes, mayonnaise…) et de plats préparés à base de poulet dont l’origine de tous les ingrédients n’est pas clairement mentionnée. En effet, les fabricants ont subi cette fraude à leur insu. L’effet boule de neige peut se poursuivre. Le principe de précaution s’impose.

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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 11:25

Un premier pas timide contre le mercure, poison du système nerveux central. Il aura fallu huit ans de négociations pour parvenir à encadrer l’extraction et les rejets dans l’environnement de ce métal lourd très toxique. Par Stéphane Foucart le 16 août 2017 pour Le Monde.

Le mercure se stocke et s’accumule dans la chaîne alimentaire où il est omniprésent – dans certains produits de la mer en particulier (thon, espadon, etc.). SONNY TUMBELAKA / AFP

Le mercure se stocke et s’accumule dans la chaîne alimentaire où il est omniprésent – dans certains produits de la mer en particulier (thon, espadon, etc.). SONNY TUMBELAKA / AFP

Traité international méconnu du grand public, la Convention de Minamata sur le mercure devait entrer en vigueur, mercredi 16 août, huit ans après le début de négociations internationales lancées par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Signé par 128 États, le texte a franchi le cap des 50 ratifications en mai, ouvrant ainsi la voie à sa mise en application. Depuis, 24 pays supplémentaires ont ratifié cette convention, notamment la France, le 15 juin.

L’objectif de ce texte est de « protéger la santé humaine et l’environnement contre les émissions et rejets anthropiques de mercure et de composés du mercure », comme l’explique son préambule. Il pourrait paraître accessoire, tant le mercure a, semble-t-il, déjà disparu des quelques objets du quotidien qui en contenaient. À commencer par les thermomètres, remplacés par de nouvelles générations d’instruments numériques. Le problème est en réalité plus vaste, et toujours d’actualité.

Le mercure, précise le traité, « a des impacts importants au niveau mondial » justifiant « une intervention internationale visant à réduire les risques qu’il présente pour la santé humaine et l’environnement ». La mesure-phare est la disparition programmée des mines de mercure dans les quinze ans suivant la ratification du texte. Les États-parties s’engagent aussi à trouver des moyens de réduire les rejets de ce métal lourd dans l’environnement, à encadrer son commerce et les productions industrielles l’impliquant dans leurs procédés, à favoriser son stockage de façon « écologiquement rationnelle », et dépolluer les sites contaminés.

Car le mercure est hautement toxique, notamment pour le système nerveux central. De plus, une fois mis en circulation dans l’environnement, il ne se dégrade pas : au contraire, il se stocke et s’accumule dans la chaîne alimentaire où il est omniprésent – dans certains produits de la mer en particulier (thon, espadon, etc.).

Les ONG jugent le texte laxiste sur plusieurs points

Du fait de ces propriétés, les populations les plus soumises à ses effets dans le monde sont les communautés autochtones des régions arctiques, notamment en raison de leur régime alimentaire traditionnel. De nombreux travaux montrent qu’une exposition, même faible, d’une femme enceinte au mercure induit une baisse des facultés intellectuelles et cognitives de l’enfant à naître, ainsi qu’une susceptibilité accrue à une variété de pathologies touchant le système digestif, l’immunité, etc.

Les deux principales activités humaines responsables de l’émission de mercure dans l’environnement sont l’exploitation de mines d’or et la combustion du charbon, qui en diffuse de grandes quantités. « La Convention de Minamata est une première étape vitale vers une action globale contre le mercure, dit Pamela Miller, coprésidente du Réseau international pour l’élimination des polluants organiques persistants (IPEN), qui fédère environ 700 organisations non gouvernementales, dans une centaine de pays. Cela signale un engagement mondial pour traiter la crise sanitaire représentée par la contamination par le mercure des océans, de la nourriture et des populations. » Cependant, les ONG jugent aussi le texte laxiste sur plusieurs points. Comme tous les traités environnementaux, cette convention n’est que peu, voire pas contraignante.

Célébration du cinquantième anniversaire de l’apparition de la « maladie de Minamata », le 1er mai 2006, dans la ville en bord de mer du Kyushu, au Japon, dont la population fut intoxiquée au mercure. AFP / AFP

Célébration du cinquantième anniversaire de l’apparition de la « maladie de Minamata », le 1er mai 2006, dans la ville en bord de mer du Kyushu, au Japon, dont la population fut intoxiquée au mercure. AFP / AFP

Financement problématique

En outre, elle « autorise le commerce international de mercure à destination des petites mines d’or, qui contaminent l’environnement ainsi que les communautés les plus pauvres, et les contraintes faites aux centrales à charbon pour réduire leurs émissions de mercure sont très faibles », précise Mme Miller. En effet, les États-parties à la convention s’engagent à imposer de telles réductions mais seulement lorsqu’elles sont « faisables ». Enfin, le financement des mesures demeure problématique, les pays du Nord renâclant à aider les pays en développement.

Dans ce dossier, la communauté internationale a fait preuve d’inertie. Car c’est dès 2001 que le conseil d’administration du PNUE a saisi le directeur général de l’organisation onusienne du problème posé par le mercure. Il aura donc fallu attendre seize années pour qu’entre en vigueur un traité encadrant une substance dont l’extrême toxicité pour le système nerveux central est connue depuis près de soixante-dix ans.

L’affaire débute en effet en 1950, lorsque commence à se répandre parmi les habitants de la baie de Minamata, au Japon, une mystérieuse épidémie de troubles neurologiques graves, de malformations congénitales et de maladies neuro-développementales souvent fatales. En 1959, le rôle du mercure contenu dans les poissons de la baie était démontré : une usine de chlorure de vinyle vidangeait là, depuis plusieurs années, ses catalyseurs à base de mercure empoisonnant l’écosystème et, du même coup, les communautés de pêcheurs de la région. Le nombre de victimes de la « maladie de Minamata » n’a jamais été clairement établi – certaines sources mentionnant des dizaines de milliers de victimes.

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16 juillet 2017 7 16 /07 /juillet /2017 09:04

Les meurtres de personnes défendant la nature face aux intérêts industriels, notamment miniers ou pétroliers, ont encore augmenté en 2016. L’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est sont les régions les plus dangereuses. Par Coralie Schaub et BIG Infographie le 13 juillet 2017 pour Libération.

Les défenseurs de l'environnement de plus en plus menacés

Le 6 juillet, Ademir de Souza Pereira a été tué par balles en pleine rue à Porto Velho, la capitale de l’Etat brésilien du Rondônia. Il était membre de la Ligue des paysans pauvres de cet Etat et s’opposait à l’agro-industrie qui ravage l’Amazonie. Le 30 juin, au Honduras, Bertha Zúñiga Cáceres, la fille de la célèbre écologiste Berta Cáceres, assassinée en mars 2016, a échappé de peu à une attaque avec deux autres membres du Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH). La jeune femme a repris le flambeau de sa mère, qui luttait contre le mégaprojet de barrage d’Agua Zarca, imposé sans aucune concertation au peuple lenca, auquel appartenait Berta Cáceres.

Ces deux événements récents sont loin d’être uniques. Ils illustrent une réalité glaçante et en pleine expansion : les meurtres de défenseurs de l’environnement et des droits fonciers. En 2016, au moins 200 d’entre eux ont été assassinés dans le monde, battant le triste record de 2015 (au moins 185 morts). A ce jour, en 2017, déjà 98 morts sont répertoriés. Et encore, «il s’agit de la pointe émergée de l’iceberg, le chiffre réel est sans doute bien plus élevé» puisque nombre de meurtres ne sont pas signalés, souligne l’ONG britannique Global Witness, qui publie ce jeudi son rapport annuel sur le sujet. Le nombre de pays touchés par cette violence s’étend : ils étaient 24 en 2016, contre 16 en 2015. Avec 60 % des meurtres, l’Amérique latine est la région la plus dangereuse pour ceux qui, souvent, ne se définissent pas comme écologistes : ils veulent simplement défendre leurs terres, leurs forêts ou leurs rivières face à la voracité des compagnies minières et pétrolières (au moins 33 crimes prouvés dans le monde), forestières (23) ou agro-industrielles (23).

Les défenseurs de l'environnement de plus en plus menacés

Flambée de violences

Le Brésil domine toujours le macabre classement (49 morts). Le Nicaragua – où un gigantesque projet de canal interocéanique menace d’expulser de leurs terres plus de 120 000 indigènes – compte le plus de tués par habitants. Et le Honduras conserve cette sinistre palme sur la décennie écoulée. La Colombie, elle, est sujette à une flambée de violences (avec un record historique de 37 environnementalistes tués), malgré la signature de l’accord de paix avec les Farc. «Ou peut-être à cause de lui», pointe le rapport. Et d’expliquer cet apparent paradoxe : «Les compagnies ­extractives et les paramilitaires ­convoitent les zones auparavant sous contrôle de la guérilla, et les communautés qui souhaitent retourner sur leurs terres sont attaquées.»

Les défenseurs de l'environnement de plus en plus menacés

Les Philippines restent le pays le plus périlleux d’Asie (28 morts). Tandis qu’en Inde, le nombre de meurtres a triplé, la police réprimant dans le sang des manifestations pacifiques contre des projets miniers, en particulier dans le centre du pays (lire notre entretien avec l’écologiste Vandana Shiva dans Libération du 12 juin). Au Bangladesh, sept activistes ont été tués, alors qu’aucun ne l’avait été en 2015. Défendre les parcs nationaux est aujourd’hui «plus risqué que jamais». Vingt rangers et gardes-forestiers ont été assassinés en 2016 dans le monde, surtout en Afrique : neuf meurtres de rangers ont été prouvés en république démocratique du Congo, dont les parcs sont en proie aux braconniers, groupes armés et compagnies pétrolières.

L’impunité règne

Les indigènes dont les terres ancestrales sont briguées et pillées sans leur consentement sont particulièrement vulnérables : ils représentent près de 40 % des victimes recensées par l’ONG en 2016. Les meurtriers sont des tueurs à gages, des agents des services de sécurité privée des entreprises, des groupes paramilitaires, des braconniers, mais aussi des membres de l’armée ou de la police elle-même. Dans la plupart des cas, l’impunité règne. Et si l’assassinat est le moyen le plus dramatique et spectaculaire, toute une série d’autres méthodes sont utilisées pour chercher à réduire au silence les environnementalistes : menaces de mort, arrestations, agressions sexuelles, enlèvements, harcèlement judiciaire… Même dans les pays où le nombre de tués recule, comme le Pérou et l’Indonésie, menaces, harcèlement et criminalisation se poursuivent. Un peu partout, «de puissants intérêts politiques, industriels et criminels s’associent pour marginaliser les défenseurs de l’environnement et les qualifier d’«anti-développement» ou de «terroristes»», déplore le rapport. Alors que ces derniers «défendent des droits de l’homme internationalement reconnus, comme le droit à un environnement sain, le droit de manifester ou le droit à la vie» et «sont à la pointe de la lutte contre le changement climatique».

Les défenseurs de l'environnement de plus en plus menacés

Et de citer une tendance inquiétante : la criminalisation croissante des activistes, y compris dans des pays comme l’Australie, le Canada ou les Etats-Unis. Dans l’Etat du Dakota du Nord, où les Sioux protestent contre un pipeline, un projet de loi a été rejeté de justesse début 2017. Il prévoyait une protection juridique pour un conducteur qui aurait renversé et tué un manifestant faisant barrage sur la route. Une législation similaire a été approuvée par la chambre des représentants de Caroline du Nord.

En Colombie, «la violence n’a pas disparu avec les Farc»

Jakeline Romero  est membre de l’ONG  Force des femmes wayuu.

«La mine de Cerrejón, dans le nord de la Colombie, s’étend sur 70  000 hectares. C’est la plus grande mine du pays et l’une des plus grandes mines de charbon à ciel ouvert du monde. Elle appartient à BHP Billiton, Anglo American et Glencore. Depuis trente ans, son exploitation a des impacts effroyables. L’eau est polluée et se raréfie. Les enfants sont malades. Des communautés entières sont forcées de quitter leurs terres pour s’entasser dans les villes, ce qui casse le tissu social. Les gens ne peuvent plus cultiver, perdent leur autonomie. Les droits de l’homme sont systématiquement violés, avec la complicité de l’Etat colombien qui soutient les multinationales et nie l’existence des peuples indigènes.

«La situation s’est aggravée en 2014, quand les responsables de la mine ont voulu dévier une partie de la rivière Ranchería, la principale source d’eau de notre peuple wayuu. Comme d’habitude, nous n’avons pas été consultés. Alors nous avons protesté.

«Moi, j’essaie d’informer les communautés de leurs droits. Les menaces se sont multipliées. J’ai reçu un texto dans lequel on me disait que si je voulais éviter les problèmes, je ne devais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, que mes filles étaient mignonnes, ma mère aussi, et qu’elles pourraient disparaître si je continuais de parler… Il y a eu des meurtres et la violence n’a pas disparu depuis l’accord de paix avec les Farc. Au contraire, les paramilitaires sont plus présents que jamais. Mais je ne peux pas vivre dans la peur, je me suis construit un mécanisme pour la surmonter. Et face à la violence contre les peuples, contre les femmes, contre nos vies, nous ne pouvons pas nous taire.»

Aux Philippines, «deux fois plus de meurtres depuis l’arrivée de Duterte»

Clemente Bautista dirige le réseau Kalikasan, qui lutte pour la nature et les droits de l’homme.

«La situation s’aggrave pour les défenseurs de l’environnement aux Philippines. Sous la présidence de Gloria Arroyo, entre 2001 et 2010, quatre à cinq d’entre eux étaient assassinés en moyenne chaque année. Sous Benigno Aquino III, de 2010 à 2016, c’était monté à huit à dix par an. Mais depuis l’arrivée de Rodrigo Duterte le 30 juin 2016, nous en avons dénombré seize, soit deux fois plus. Cela s’inscrit dans un contexte de violence exacerbée : la campagne d’exécution des utilisateurs de drogue et trafiquants menée par le Président a déjà fait plus de 10 000 victimes. Plusieurs défenseurs de l’environnement ont été qualifiés de drogués afin de justifier leur meurtre. D’autres ont été classés comme rebelles communistes par les militaires, qui sont les principaux suspects et utilisent aussi des bombardements et la militarisation de communautés rurales pour déloger les populations de zones convoitées par les entreprises. Ce sont des prétextes, des tactiques malpropres, qui frappent en particulier les indigènes résistant à de grands projets miniers ou d’agrobusiness sur leurs terres. Ce sont surtout des mines de nickel ou d’or, de nouvelles plantations d’huile de palme ou l’extension de plantations de bananes ou d’ananas destinés à l’exportation, dans lesquelles des politiciens sont souvent impliqués. En juillet 2016, Gloria Capitan, une activiste qui protestait contre les centrales à charbon de la ville de Lucanin (indirectement financées par la Banque mondiale), si polluantes que ses petits-enfants en étaient malades, a été assassinée devant l’un d’eux, âgé de 8 ans. D’autres ont été tués chez eux dans leur sommeil. Et l’impunité devient la règle. Au-delà des meurtres, beaucoup de personnes sont harcelées. J’ai moi-même été surveillé et pris en filature par des gens que je pense être des agents des services secrets militaires. Et plusieurs de mes collègues subissent des menaces et du harcèlement judiciaire de la part des grandes entreprises. Ces méthodes sont destinées à intimider. La situation ne va pas s’arranger avec la loi martiale imposée par Duterte. Nous tentons d’alerter les médias, de mobiliser la population, cela fonctionne surtout auprès des urbains.»

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 12:21

Dans une étude très alarmante, des chercheurs concluent que les espèces de vertébrés reculent de manière massive sur Terre, à la fois en nombre d’animaux et en étendue. Par Audrey Garric le 11 juillet 2017 pour Le Monde.         Lire aussi Les trafiquants d’espèces sauvages à l’assaut des sanctuaires classés, Les échanges commerciaux qui menacent la vie sauvage, Biodiversité : tous les indicateurs sont au rouge mais aussi « Reconnaissons la nature comme sujet de droit ».

Il ne reste plus que 7 000 guépards dans le monde. JOHN WESSELS / AFP

Il ne reste plus que 7 000 guépards dans le monde. JOHN WESSELS / AFP

C’est ce qu’ils nomment « un anéantissement biologique ». Dans une étude très alarmante, publiée lundi 10 juillet dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), des chercheurs américains et mexicain concluent que les espèces de vertébrés reculent de manière massive sur Terre, à la fois en nombre d’animaux et en étendue. Une « défaunation » aux conséquences « catastrophiques » pour les écosystèmes et aux impacts écologiques, économiques et sociaux majeurs.

Les trois auteurs, Gerardo Ceballos (Université nationale autonome du Mexique), Paul Ehrlich et Rodolfo Dirzo (Stanford) n’en sont pas à leur coup d’essai sur le thème de l’érosion de la biodiversité. En juin 2015, les deux premiers avaient déjà publié une autre étude dans la revue Science Advances, qui montrait que la faune de la Terre était d’ores et déjà en train de subir sa sixième extinction de masse. Ils avaient calculé que les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années.

Disparition des populations

Cette fois, les chercheurs ont cherché à quantifier le déclin non plus du nombre d’espèces mais des populations, c’est-à-dire des groupes d’animaux sur un territoire. « L’accent mis sur l’extinction des espèces peut donner l’impression que la biodiversité terrestre n’est pas dramatiquement et immédiatement menacée, mais qu’elle entre juste lentement dans un épisode d’érosion majeur, que l’on pourra combattre plus tard », expliquent les auteurs.

Cette approche présente plusieurs défauts à leurs yeux : l’opinion publique peine à mesurer la gravité du phénomène à l’œuvre (deux espèces disparaissent chaque année, ce qui paraît faible, surtout quand ces dernières sont peu connues ou peu répandues). Et elle ne permet pas de correctement évaluer le problème en cours. Les espèces les plus communes (dont les populations sont largement présentes) enregistrent des reculs massifs de leurs effectifs, sans pour autant être déjà menacées. « Or, la disparition des populations est un prélude à celle des espèces, préviennent les scientifiques. Une analyse détaillée du déclin des effectifs d’animaux rend le problème bien plus clair et inquiétant. »

Les chercheurs ont alors mené une vaste analyse, sur la moitié des espèces de vertébrés connues : ils ont examiné les évolutions des populations de 27 600 espèces de mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens terrestres, réparties sur les cinq continents, en utilisant la base de données de la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui constitue l’inventaire mondial le plus complet de l’état de conservation de la biodiversité. Ils ont également passé à la loupe, plus spécifiquement, 177 espèces de mammifères, pour lesquels ils avaient des données sur l’aire de répartition entre 1900 et 2015.

Infographie Le Monde

Infographie Le Monde

« La réelle ampleur de l’extinction de masse qui touche la faune a été sous-estimée : elle est catastrophique », jugent-ils. Au total, 32 % des espèces étudiées déclinent en termes de population et d’étendue. Plusieurs mammifères qui se portaient bien il y a une ou deux décennies sont maintenant en voie de disparition.

En 2016, la planète ne comptait que 7 000 guépards et 35 000 lions africains (− 43 % depuis 1993). Les populations d’orangs-outans de Bornéo ont chuté de 25 % ces dix dernières années, pour atteindre 80 000 individus, tandis que celles de girafes sont passées de 115 000 spécimens en 1985 à 97 000 en 2015. Celles de pangolins ont été décimées.

30 % des espèces en déclin sont communes

Ce que l’on sait moins, c’est que près de 30 % de ces espèces en déclin sont considérées comme communes. Elles sont (encore) classées en tant que « faible préoccupation » et non pas « en danger » par l’UICN. En France, le chardonneret a, par exemple, enregistré une baisse de 40 % de ses effectifs depuis dix ans. « Qu’autant d’espèces communes voient leurs effectifs diminuer est un signe fort de la gravité de l’épisode d’extinction biologique actuel », prévient Gerardo Ceballos.

Tous les continents sont concernés par cette érosion spectaculaire de la biodiversité. Les zones les plus touchées, notamment pour les mammifères et les oiseaux, sont celles situées aux tropiques (Amazonie, bassin du Congo, Asie du Sud-Est) car ce sont les plus riches en termes de faune. Mais les régions tempérées enregistrent des taux similaires voire plus élevés en valeur relative – c’est-à-dire comparé à la richesse de leur biodiversité.

Corollaire de la perte d’effectifs, la faune voit son territoire diminuer comme une peau de chagrin. Parmi les 177 espèces de mammifères scrutées plus spécifiquement par l’étude, 40 % ont perdu 80 % de leur aire de répartition historique depuis 1900. Cas emblématique, le lion a longtemps régné sur la majeure partie de l’Afrique, du sud de l’Europe et du Moyen-Orient, jusqu’au nord-ouest de l’Inde ; on ne compte aujourd’hui qu’une poignée de populations dispersées en Afrique subsaharienne et une population dans la forêt de Gir, en Inde.

Les populations d’orangs-outans de Bornéo (Indonésie) ont chuté de 25 % ces dix dernières années, pour atteindre 80 000 individus. BINSAR BAKKARA / AP

Les populations d’orangs-outans de Bornéo (Indonésie) ont chuté de 25 % ces dix dernières années, pour atteindre 80 000 individus. BINSAR BAKKARA / AP

Au total, plus de 50 % des animaux ont disparu depuis quarante ans, estiment les scientifiques, qualifiant leurs résultats de « prudents ». Des conclusions qui confirment celles du dernier rapport « Planète vivante », publié en octobre 2016 par le Fonds mondial pour la nature (WWF) : il estimait que les populations de vertébrés ont chuté de 58 % entre 1970 et 2012. L’intérêt de la nouvelle étude, publiée dans les PNAS, réside dans le jeu de données bien plus vaste (27 600 espèces examinées contre 3 700 pour le WWF) et l’analyse géographique.

Deux ou trois décennies pour agir

« L’approche de cette étude est très intéressante : au lieu de se focaliser sur les extinctions, que l’on a du mal à quantifier, elle se concentre sur l’évolution des populations, qui confirme et renseigne sur la gravité de la situation », juge Benoît Fontaine, biologiste de la conservation au Muséum national d’histoire naturelle, qui n’a pas participé à l’étude.

« Cette publication montre que la situation est très alarmante, plus que ce que peut laisser voir notre liste rouge », abonde Florian Kirchner, chargé du programme « espèces » pour la branche française de l’UICN, qui n’émet qu’une réserve : avoir concentré l’analyse sur les seuls vertébrés terrestres – les plus étudiés – et non les poissons, les invertébrés et les plantes, dont les populations reculent aussi massivement. Selon l’UICN, 42 % des espèces d’invertébrés terrestres (papillons, vers de terre, etc.) et 25 % de celles d’invertébrés marins (comme les bivalves ou éponges) sont menacés d’extinction.

Les causes de ces reculs sont connues : ils sont imputables, en premier lieu, à la perte et à la dégradation de l’habitat sous l’effet de l’agriculture, de l’exploitation forestière, de l’urbanisation ou de l’extraction minière. Viennent ensuite la surexploitation des espèces (chasse, pêche, braconnage), la pollution, les espèces invasives, les maladies et, plus récemment, le changement climatique. « Les moteurs ultimes de la sixième extinction de masse sont moins souvent cités, jugent les auteurs. Il s’agit de la surpopulation humaine, liée à une croissance continue de la population, et de la surconsommation, en particulier par les riches. »

« Nous ne disposons que d’une petite fenêtre pour agir, deux ou trois décennies au maximum », préviennent-ils. Il en va de la survie de la biodiversité mais également de l’humanité. « L’érosion des espèces entraîne de graves conséquences en cascades sur l’ensemble des écosystèmes, ainsi que des impacts économiques et sociaux pour l’humain », rappelle Gerardo Ceballos. La faune et la flore nous rendent en effet de nombreux services, qu’il s’agisse de la pollinisation, de l’amélioration de la productivité des terres, de l’assainissement de l’air et de l’eau ou du stockage du CO2.

Parmi les actions prioritaires, les scientifiques appellent à réduire la croissance de la population humaine et de sa consommation, à utiliser des technologies moins destructrices pour l’environnement, à endiguer le commerce des espèces en voie de disparition ou encore à aider les pays en développement à maintenir les habitats naturels et à protéger leur biodiversité.

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:51

Vingt-cinq ans après l’instauration de la première taxe carbone, incapables de mettre en place une taxe carbone ou un plan sérieux d’efficacité énergétique dans les logements, les dirigeants français se permettent de donner des leçons aux États-Unis sur le réchauffement climatique. Pendant ce temps, les pays d’Europe du Nord avancent concrètement dans la transition écologique depuis un quart de siècle, comme on peut s’en rendre compte auprès de ceux qui la mettent en œuvre en Suède. Par Florence Beaugé pour Le Monde Diplomatique de juillet 2017.

Erik Johansson. — « Cut & Fold » (Découp’pliage), 2012 erikjohanssonphoto.com

Erik Johansson. — « Cut & Fold » (Découp’pliage), 2012 erikjohanssonphoto.com

Quand son premier enfant est né, il y a vingt-trois ans, Marie-Louise Kristola a vraiment pris conscience de l’importance de la question écologique. « Quel monde allons-nous lui léguer ? », s’est-elle demandé, prise d’une brusque inquiétude, son nouveau-né dans les bras. Depuis, cette journaliste se bat pour le respect de l’environnement, au travail et dans sa vie quotidienne. Chaque semaine, elle présente à la radio publique suédoise Sveriges un magazine consacré au développement durable, « Klotet » (« le globe »). Jusqu’à l’année dernière, elle faisait tous ses trajets à vélo, y compris pour aller à son bureau, situé à dix kilomètres de son domicile. Elle s’est récemment acheté un vélo électrique. Encouragée par une subvention de l’État, sa famille vient aussi d’acquérir une voiture électrique. « Ça fait longtemps qu’on voulait le faire. On avait mauvaise conscience avec notre vieille guimbarde », avoue-t-elle. Toute la famille mange bio et consomme « de moins en moins de viande ». S’ils écoutaient leur fille, aujourd’hui étudiante, ils n’en mangeraient « plus du tout ». Leur maison, située dans la banlieue de Stockholm, est chauffée exclusivement par une pompe à chaleur installée dans le sous-sol. Dans le centre-ville, leurs amis sont raccordés à un réseau de chaleur alimenté aux bioénergies (essentiellement du bois et des résidus de l’industrie papetière), comme tout le monde dans les villes suédoises. Leurs déchets ? Ils en font scrupuleusement le tri, comme leurs voisins, ce qui nécessite au moins cinq poubelles par logement.

Pour Mona Mårtensson, enseignante en sociologie à l’université de Stockholm, le déclic a été la lecture de Printemps silencieux (1) de la biologiste américaine Rachel Carson. Cet ouvrage consacré aux dangers de l’usage massif des produits chimiques dans l’agriculture, et en particulier du DDT, a conduit à l’interdiction progressive de cet insecticide et à l’émergence du mouvement écologiste dans le monde occidental. « Ce livre a marqué beaucoup d’entre nous », souligne-t-elle. Depuis, la Suède a fait son chemin. D’une superficie équivalant aux deux tiers de la France mais peuplé de dix millions d’habitants seulement, dépourvu de gaz, de pétrole et de charbon mais riche en mines (fer et uranium), en forêts et en cours d’eau, ce petit pays a été parmi les premiers à comprendre les enjeux climatiques et à s’engager vers un développement plus durable. « Il n’y a pas une éthique de l’environnement en Suède, mais des éthiques. Vous trouverez les végétariens, les environnementalistes…, assure Mona Mårtensson. Mais les Suédois ont tous en commun le fait d’être en contact étroit avec la nature. »

Cette relation « spéciale, omniprésente, quasi panthéiste », Alexander Crawford la souligne lui aussi. « Nous allons dans la forêt plus souvent qu’à l’église. Nous conservons tous des liens très forts avec la nature », observe cet analyste à la Global Utmaning, un cercle de réflexion indépendant basé à Stockholm. Les nombreuses résidences secondaires, souvent au milieu des bois, sur le bord de l’un des innombrables lacs ou sur la côte, ont davantage l’allure de cabanes que de châteaux. La cueillette des baies, des champignons, la pêche et la chasse rythment les jours de congé. « Mais pas à la façon française — la recherche de trophées —, souligne Alexander Crawford. Plutôt comme un lien culturel autant que spirituel avec l’environnement. »

Plusieurs facteurs ont favorisé cette forte conscience écologiste, notamment un tissu économique fondé dès le XIXe siècle sur les ressources naturelles de la Suède, en particulier le bois (la forêt recouvre 68 % du territoire). Pionniers, dès 1991, avec l’instauration d’une taxe carbone incitative et progressive, les sociaux-démocrates ont assorti cette mesure d’une baisse de la fiscalité sur le travail (2). Depuis, les émissions de gaz carbonique, déjà en baisse depuis les années 1970, ont été encore réduites, notamment grâce au remplacement du charbon par la biomasse pour les réseaux de chaleur urbains. Spécialiste de l’environnement et enseignant à l’université Chalmers de Göteborg, Christian Azar voit dans la taxe carbone « un des fondements les plus importants » de la transition écologique en Suède. Pour lui, le modèle suédois tient autant à une prise de conscience qu’à l’incitation financière, « les deux éléments se renforçant mutuellement ». Le tout assorti d’un travail d’explication permanent de la part des agences d’État de l’énergie et de protection de l’environnement. C’est ainsi que le péage urbain, mis en place en 2006 à Stockholm (avant de l’être à Göteborg en 2016), a été applaudi par les habitants de la capitale au bout de six mois, alors qu’il avait été fortement combattu à ses débuts. Ces mesures, qui pèsent aussi sur les revenus modestes, ont pu être plus facilement acceptées dans un pays où les écarts de richesse demeurent les plus faibles d’Europe.

« L’absence d’énergie fossile a constitué une bénédiction »

Dans sa ferme située à 180 kilomètres au sud-ouest de Stockholm, M. Steffan Gustafsson élève 70 vaches laitières et 150 autres bovins pour la viande, tout en cultivant un peu de céréales. Il a la vie dure, mais ne se plaint pas. Comme beaucoup de fermiers de la région, il n’est pas propriétaire de ses terres, mais métayer. En 1999, il a fait le choix de l’agriculture biologique, comme une « niche » intéressante. « Au début, c’était stratégique, mais maintenant c’est une conviction. Je vois de plus en plus les avantages de l’écologie, et je ne reviendrai plus en arrière, dit-il. D’année en année, la demande pour le lait bio augmente, au point que je n’arrive plus à répondre. »

À quelques kilomètres de là, Mme Katarina Molitor ne dit pas autre chose. Cette agricultrice au physique de Viking — queue-de-cheval blonde et bras couverts de taches de rousseur — fait pousser des légumes, des tomates, des salades, des oignons et élève une centaine de moutons et de vaches. Les bêtes déambulent en liberté dans l’immense grange les mois d’hiver, et dans les champs environnants les mois d’été. « Cette ferme, ce n’est pas un travail, pas un passe-temps, c’est ma vie ! », dit Mme Molitor. C’est après avoir vu son père souffrir d’allergies grandissantes au fil du temps que cette femme d’une quarantaine d’années a décidé de se passer de produits chimiques. Elle aussi voit la demande fortement augmenter, même si certains clients renâclent au début sur le prix, « oubliant le temps de travail supplémentaire que requièrent les produits bio ». Longtemps, elle a vendu son lait à la coopérative voisine. Plus maintenant : « C’est plus gratifiant de vendre directement aux consommateurs. Ils vous parlent du goût de votre lait et de vos produits, ça fait plaisir à entendre. »

Si la Suède a pu entamer très tôt sa transition, c’est d’abord parce qu’elle est « un pays bien loti », estime Jannike Kihlberg : de nombreuses richesses naturelles, peu d’habitants, un niveau de vie élevé, une croissance économique robuste et guère de conflits. Pour cette journaliste au quotidien Dagens Nyheter, l’absence d’énergie fossile a constitué une bénédiction pour la Suède, car elle l’a obligée à inventer d’autres ressources. Avec son gaz et son pétrole, la Norvège voisine est vue comme équivoque dans sa conversion officielle à l’écologie.

Erik Johansson. — « Cumulus & Thunder » (Cumulus et tonnerre), 2016 erikjohanssonphoto.com

Erik Johansson. — « Cumulus & Thunder » (Cumulus et tonnerre), 2016 erikjohanssonphoto.com

Plus on remonte vers le nord de la Suède, plus on sent cependant une coupure dans le pays. Capitale européenne de la culture en 2014, résolument de gauche, féministe et accueillante vis-à-vis des homosexuels, Umeå, ville universitaire de 110 000 habitants, n’a pas de complexes. Pourtant, elle s’agace du regard paternaliste du Sud — où se concentrent les neuf dixièmes de la population. « Ils ne savent pas que nous existons ! Ils accaparent nos richesses, profitent de nos cours d’eau, pillent nos mines et vont maintenant jusqu’à s’emparer de notre vent ! », entend-on dire avec amertume, en allusion aux nombreux barrages hydrauliques dressés sur les fleuves et les rivières ainsi qu’aux parcs éoliens implantés dans les espaces quasi désertiques du Nord. L’hydraulique est la première source d’électricité en Suède, avec 45 % de la production nationale. Le nucléaire en fournit 41 %. Le reste provient des énergies renouvelables (biomasse et éolien).

Actifs même loin des grandes métropoles méridionales, les écolos d’Umeå organisent des débats ou lancent des consignes de boycott des grandes marques de l’alimentaire. Parce qu’elles négligent les droits de leurs fournisseurs dans les pays en développement (3), ils les considèrent comme néfastes à l’environnement. Ici, on se moque volontiers de la panique qui saisit la capitale et paralyse la circulation à chaque grande tempête de neige. Dans cette ville située à trois cents kilomètres du cercle polaire, les habitants circulent à vélo été comme hiver — les bicyclettes sont équipées de pneus cloutés, et les pistes cyclables sont déneigées en priorité par la municipalité. Ils s’enorgueillissent aussi d’avoir accueilli, le 1er février 2017, le premier vol d’un avion ATR propulsé par un agrocarburant (un mélange composé à 45 % d’huile de cuisson recyclée).

Dans son laboratoire de l’université suédoise des sciences de l’agriculture d’Umeå, Francesco Gentili travaille d’arrache-pied sur les algues d’eau douce. « Leur potentiel est considérable : elles poussent vite, récupèrent le gaz carbonique [CO2], et pourront servir, à terme, de biocombustible pour les voitures et les avions », explique ce chercheur d’origine italienne. Les algues pourraient même favoriser le recyclage des eaux usées. Pour l’instant, Francesco Gentili n’en est, avec ses collègues suédois, norvégiens et finlandais, qu’au stade expérimental. Son rêve ? Une usine qui permettrait de produire « des tonnes » de biomasse à partir des algues. « Si nous voulons obtenir des sources d’énergie durable et une société durable, la nature est la solution, pas seulement la technologie », insiste-t-il.

Chalets de bois, « nids d’oiseau », pompe géothermique…

À l’inverse de nombreux Suédois, Mme Annika Rydman a quitté Stockholm pour retourner vivre dans le village de son enfance, Granö, en Botnie occidentale, à une centaine de kilomètres au nord-ouest d’Umeå. L’école allait fermer, faute d’enfants. À terme, le bourg lui-même — vieux de trois siècles — était condamné. Que faire pour attirer les visiteurs, sinon leur offrir la nature environnante, exceptionnelle et totalement préservée, sur la terre des Saames (4), ce peuple de nomades, souvent éleveurs de rennes, qui vivent dans le nord de la Scandinavie et de la Carélie ? Alors, il y a sept ans, avec l’aide de sa mère et de quelques amis, elle a ouvert un gîte, le Granö Beckasin Lodge. « J’ai voulu que nous redevenions un point de rencontre et d’échanges comme Granö l’était autrefois, un pont avec les Saames, mais pas au prix de la nature et des habitants, explique la jeune femme. Alors nous avons adopté un mot d’ordre : écolo ! Et, lorsque ce n’est pas possible, nous veillons à donner la priorité aux produits locaux. »

L’originalité du lieu séduit d’emblée. Installé près d’une rivière, en pleine forêt, le gîte s’est agrandi d’une dizaine de chalets de bois et de six « nids d’oiseau » (de confortables cabanes perchées dans les arbres). Tous les matériaux sont recyclables. Une pompe géothermique chauffe les bâtiments et l’eau.

Le succès a été rapide, et l’école de Granö... sauvée. Les huit employés permanents du Granö Beckasin Lodge sont des habitants du village. L’été — lorsque le soleil ne se couche jamais —, l’endroit ne désemplit pas. L’hiver, les visiteurs font du ski de fond, des promenades en forêt, des balades en traîneaux tirés par des chiens, ou encore des safaris d’élans. La clientèle est à 60 % suédoise. Le reste des visiteurs vient de Belgique, d’Irlande, d’Australie, de Dubaï… Tous les repas servis sont bio. Les légumes sont de saison. La rivière et les lacs environnants fournissent brochets et perches. Les saumons, eux, ont presque disparu, en raison des barrages hydroélectriques dressés sur la quasi-totalité des fleuves et des rivières.

De la viande d’élan contaminée par le nuage de Tchernobyl

La viande ? C’est de l’élan, bien souvent, car Mme Rydman est chasseuse. « Ici dans le Nord, c’est dans notre culture. On peut chasser et être respectueux de l’environnement », souligne-t-elle. Et, quand elle en a assez de l’élan, elle va voir les Saames, à qui elle achète ou troque de la viande de renne. « Notre mode de vie, c’est notre façon de résister à l’urbanisation et de lutter contre la vague actuelle de l’uniformité », dit-elle. « Quand on fait le choix de l’écologie, c’est un effort de tous les instants. On doit entrer dans les détails à tout moment. Le toit, la moquette… Ou encore les cordes de rafting : doit-on les prendre en fibres naturelles ou en plastique ?, ajoute Christopher Storm, son bras droit. À la cuisine aussi, il faut veiller à tout. Les produits écologiques sont plus chers que les produits conventionnels, car ils sont moins courants, mais c’est notre choix, et nous nous y tenons. Le tout est d’expliquer les raisons de notre décision. Car, si tout le monde n’est pas convaincu, ça ne marche pas. »

Sur toute la région de Granö et une partie de la Suède plane une ombre que les années n’ont pas encore tout à fait dissipée : Tchernobyl. Mme Elly-Marie Rydman, la mère d’Annika, va à la cueillette des champignons. Sa cuisine et son sous-sol sont emplis de bocaux de champignons séchés, et son congélateur regorge de viande d’élan. Elle n’a pourtant pas oublié les conséquences de la catastrophe survenue le 26 avril 1986 en Ukraine. Environ 55 400 kilomètres carrés du territoire suédois ont été affectés par les retombées du nuage de Tchernobyl et restent sous surveillance. « Les quatre ou cinq années qui ont suivi, nous n’avons pas pu ramasser de champignons ou de baies ni manger de viande d’élan et de renne. Les animaux avaient été contaminés par l’herbe », raconte-t-elle.

Erik Johansson. — « The Cover up » (La Dissimulation), 2013 erikjohanssonphoto.com

Erik Johansson. — « The Cover up » (La Dissimulation), 2013 erikjohanssonphoto.com

Aujourd’hui encore, les habitants de la région doivent envoyer chaque automne des échantillons de viande au laboratoire pour vérifier que le taux de césium 137 ne dépasse pas un certain seuil. « On a parfois la mauvaise surprise d’apprendre que les animaux sont contaminés. Dans ce cas, nous les déplaçons dans des prairies indemnes de toute radioactivité. En général, ça passe en quelques semaines, et les analyses redeviennent normales », explique Mme Margret Fjellström, une éleveuse de rennes saame.

Bien peu de personnes, cependant, semblent s’émouvoir des neuf réacteurs nucléaires en fonctionnement (lire ci-dessous). D’abord ils sont implantés à quelque huit cents kilomètres au sud, et le Sud, ici, paraît loin. Ensuite, les centrales font désormais partie de la vie quotidienne, apportant, outre l’électricité, des emplois. « On est devenu passifs à cet égard. S’il est une centrale qu’on regarde avec méfiance, c’est celle de Pyhäjoki, en cours de construction en Finlande. Celle-là nous paraît dangereusement proche », souligne Mme Annika Rydman. C’est sans doute parce qu’elle est construite par le russe Rosatom que cette centrale est vue avec appréhension.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Dans la ferme de M. Matthias Nilsson, cette maxime du chimiste français Antoine Lavoisier prend tout son sens. Voilà cinq ans que ce fermier d’une quarantaine d’années produit son électricité et son chauffage exclusivement à partir de la bouse de ses 360 bovins. Récupérés, les excréments sont chauffés à 38 °C dans des cuves afin d’accélérer leur fermentation grâce aux bactéries, d’où une production de biogaz (essentiellement composé de méthane). Ce gaz est ensuite brûlé dans des générateurs pour produire de l’électricité. Un intérêt non négligeable puisque l’agriculture en Suède, et plus particulièrement l’élevage, est responsable de 13 % des gaz à effet de serre.

M. Nilsson est autosuffisant. Il peut même vendre un surplus d’électricité à ses voisins. L’investissement de départ a été lourd : 4,7 millions de couronnes suédoises (environ 480 000 euros). L’Union européenne en a subventionné un quart. « Il me faudra dix à douze ans avant de récupérer ma mise de départ, mais je ne le regrette pas. C’était le rêve de mon père, dans les années 1990 ; nous l’avons réalisé, mon frère et moi, explique M. Nilsson. J’aime penser que nous tirons parti de la plus triviale des matières… L’autre avantage, c’est que nous récupérons les déjections et en faisons du fertilisant pour les cultures. Il n’y a pas mieux. »

Un phénomène tracasse toutefois ce fermier : le réchauffement climatique. Comme tous les habitants de la région, il le vit concrètement. « L’hiver dure beaucoup moins longtemps que pendant mon adolescence. Il y a moins de neige. Le printemps commence au même moment, mais l’automne est beaucoup plus long. Nous faisons plusieurs récoltes désormais. Mon père ne cesse de s’en étonner et de s’en alarmer », fait-il remarquer.

La Suède réussira-t-elle son pari de la neutralité carbone d’ici à 2050 (voire 2040), comme elle s’y est engagée en adoptant sa loi sur l’énergie et le climat en 2009 ? Les émissions de CO2 de l’industrie (pâte à papier, aciers spéciaux, poids lourds, automobiles…) et de la high-tech (télécommunications, biotechnologie, produits pharmaceutiques…) restent difficilement réductibles. Le secteur des transports, de loin le premier émetteur de CO2 (à 45 %), constitue un défi autrement plus difficile à relever que tous les autres. C’est désormais la « nouvelle frontière » à atteindre. Dans la capitale, tous les bus circulent aux agrocarburants, une solution partielle qui présente aussi de nombreux inconvénients (5). Et Stockholm s’étend, sous l’effet de la désertification des campagnes. Le nombre de voitures continue de croître, et les transports en commun, même assez efficaces, mériteraient d’être améliorés. Les Suédois prennent par ailleurs facilement l’avion, y compris pour les déplacements intérieurs, le réseau ferroviaire étant assez peu performant, ce qui ne s’est pas arrangé depuis la privatisation lancée en 2001.

Directeur général du Centre de recherche suédois sur l’énergie (Energiforsk), M. Markus Wrake est soucieux de la « déconnexion » grandissante entre les paroles et les actes. Les engagements des hommes et des femmes politiques se traduisent trop rarement sur le terrain. Stockholm reste embouteillée malgré les péages institués aux entrées de la ville, et on multiplie les infrastructures, à l’opposé des objectifs proclamés. Formant avec les sociaux-démocrates un gouvernement de coalition depuis septembre 2014, les Verts ont perdu de leur crédit à force de baisser les bras. « Il n’y a pas assez de courage politique. Il faudrait sensibiliser davantage le consommateur », estime M. Wrake. C’est pourquoi le pari du « zéro carbone » en 2040 lui paraît difficile à tenir. « Je serais agréablement surpris si on y arrivait ! », dit-il.

Pour Staffan Laestadius, la question ne se pose même pas. « Cet objectif est non seulement atteignable, mais il DOIT l’être ! », s’exclame-t-il. Voilà longtemps que ce chercheur et universitaire mondialement connu, membre du Royal Institute of Technology (KTH), tire la sonnette d’alarme. L’accord conclu en décembre 2015 à Paris lors de la conférence sur le climat (COP21) (6) apparaît à ses yeux « loin d’être suffisant ». Il faut dire et marteler, insiste-t-il, l’urgence de la situation, « beaucoup plus que ce que nous acceptons d’entendre ». La preuve : la dramatique hausse de la température enregistrée à l’échelle de la planète l’hiver dernier.

« On construit toujours plus de voies rapides pour la voiture »

« Au niveau mondial, 1,39 °C de plus que ce que nous avions il y a un siècle ! Rendez-vous compte ! La fonte des glaciers s’accélère, surtout au Groenland. L’eau monte, on ne peut plus prévoir à quel rythme, tout va plus vite qu’attendu, avec un risque exponentiel en cas d’emballement », avertit-il. En Suède, les politiciens ont peur de parler et « manquent à leur mission » envers la population, accuse-t-il. La capitale suédoise est l’une des villes d’Europe qui croît le plus vite. « On va dans la mauvaise direction. On construit toujours plus de voies rapides et de tunnels pour faciliter la voiture à Stockholm, au lieu d’améliorer les transports en commun », déplore-t-il. Atteint-on les limites du « modèle suédois » ?

S’il reconnaît l’importance de développer les énergies vertes, en particulier l’éolien, et de s’attaquer sans tarder au problème des transports, Staffan Laestadius plaide d’abord pour un changement de mode de vie, et surtout pour un appel à la mobilisation. « On doit leur dire la vérité. Il faut que les gens sachent qu’il y a urgence », répète-t-il comme un leitmotiv. Même un petit pays comme la Suède peut être considéré dans le monde « comme un exemple à suivre », avec seulement 31 % d’énergie primaire d’origine fossile (7) (contre 72 % dans l’Union européenne) et 36 % de renouvelable (contre 14 % en moyenne dans l’Union). « Ne perdons pas de temps à accuser tel ou tel pays d’être plus coupable que l’autre en matière d’émissions de CO2. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous devons agir tout en persuadant les gens qu’ils gagneront à participer à un effort collectif, plaide encore Staffan Laestadius. Ils ne perdront pas au change, nous devons le leur prouver. Peut-être voyageront-ils moins en avion, prendront-ils moins leur voiture, mais leur vie sera meilleure. C’est facile à dire, je le sais, mais la clé du succès est là… »

(1) Rachel Carson, Printemps silencieux, Plon, Paris, 1963 (réédition Wildproject, Marseille, 2014).

(2) Cf. Sonia Baudry, « La taxe carbone : un bilan de l’expérience suédoise », Regards croisés sur l’économie, n° 6, Paris, 2009.

(3) Cf. « La face cachée des marques », classement des géants de l’agroalimentaire réalisé par Oxfam International, 31 mars 2015, www.oxfam.org

(4) Lire Cédric Gouverneur, « Éleveurs de rennes contre mineurs », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

(5) Lire Éric Holtz-Giménez, « Les cinq mythes de la transition vers les agrocarburants », Le Monde diplomatique, juin 2007.

(6) Lire notre dossier « Comment éviter le chaos climatique ? », Le Monde diplomatique, novembre 2015.

(7) Cf. Michel Cruciani, « La transition énergétique en Suède », Études de l’IFRI, Paris, juin 2016.

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