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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

4 janvier 2021 1 04 /01 /janvier /2021 14:26

Michaël Fœssel est professeur de philosophie à l’École polytechnique et membre du comité de rédaction de la revue Esprit. Il a récemment publié Récidive, 1938. En introduction, voici le portrait de ce penseur de la démocratie sensible. Spécialiste de l’œuvre d’Emmanuel Kant, il explique dans l’entretien qui suit pourquoi l’intime est une question politique et devient, dans une société démocratique, « un objet de revendications »D'après Nicolas Truong pour Le Monde. Lire aussi Nous avons compris notre existence comme un destin, puis comme une conquête, il va falloir trouver autre chose  et pour écouter Michaël Foessel, État d'urgence : plus c'est long, moins c'est bon .

Michaël Fœssel - Ed Alcock / MYOP.

Michaël Fœssel - Ed Alcock / MYOP.

Michaël Fœssel, penseur de la démocratie sensible

Peut-être faudrait-il passer une nuit avec lui pour éprouver sa philosophie. Car Michaël Fœssel aime cette vie nocturne qui lui permet de « vivre sans témoin » (La Nuit, Autrement, 2018). Ainsi ressemble-t-il à « la chouette de Minerve [qui] ne prend son vol qu’à la tombée de la nuit », comme l’écrit Hegel dans Principes de la philosophie du droit, paru en 1821. C’est en tout cas dans ses déambulations nocturnes qu’il s’attache à « devenir hibou ». Comme au Berghain, gigantesque club de techno berlinois installé dans une ancienne centrale électrique désaffectée de l’ère communiste, caverne antiplatonicienne dans laquelle « se dévoile un certain rapport à la vérité ».

Une inclinaison qui lui vient sans doute de l’enfance, puisque « la nuit légitime toutes sortes de candeurs : celle de l’enfant réel ou celles de celui que l’on tente de redevenir ». La sienne fut « questionnante ».

Né en 1974 à Mulhouse, ce « gamin sensible » qui a grandi auprès de parents professeurs dans le secondaire hérite d’une « immense curiosité » pour les choses de la vie. Au point qu’il découvre, à l’âge de 16 ans, La Symbolique du mal, de Paul Ricœur, ouvrage notamment consacré à l’herméneutique du péché. Car son adolescence est marquée par « une crise mystique ». Une empreinte spirituelle qui teinte une grande partie de son œuvre, notamment La Privation de l’intime (Seuil, 2008) dans lequel il relève que « le mot “intime” fait son entrée dans le vocabulaire philosophique avec saint Augustin, qui déclare dans Les Confessions que Dieu est “plus intérieur que ce que j’ai de plus intime” ».

Foi et politique

Après la fin du monde (Seuil, 2012) et Le Temps de la consolation (Seuil, 2015) portent la marque de la philosophie chrétienne : « Je ne parviens pas à penser sans les catégories héritées du christianisme, sans que cela engage nécessairement la croyance en Dieu », assure-t-il. Sans compter que « la foi est une expérience sensible ».

Spécialiste de Kant, auquel il a notamment consacré sa thèse (Kant et l’équivoque du monde, CNRS, 2008), Michaël Fœssel est aussi un philosophe politique, ancré à gauche, critique à l’égard de « la banalité sécuritaire » (Etat de vigilance, Le Bord de l’eau, 2010, réédité chez Points Seuil en 2016) et des risques de basculement dans un régime autoritaire (Récidive. 1938, PUF, 2019).

Une pensée politique qui dessine les contours d’une « démocratie sensible », comme en témoigne « Le mythe de l’impuissance démocratique », dossier qu’il a coordonné pour la revue Esprit (n° 468, octobre 2020) à laquelle il collabore depuis 1998. Un concept qui est « une manière de rendre à la liberté et à l’égalité une dimension d’expériences concrètes, pas seulement de principes rationnels ». Une façon de pratiquer la philosophie comme « une tentative pour reconquérir une puissance d’interrogation et de contestation inscrite dans le sensible ». Et qui permet de comprendre pourquoi Michaël Fœssel s’attelle aujourd’hui à l’écriture d’un livre destiné à montrer qu’« il y a un sens politique à retrouver son regard d’enfance ».

Entretien

Dans quelle mesure la gestion sécuritaire de la crise sanitaire conduit-elle à ce que vous avez appelé la « privation de l’intime » ?

Si l’intime désigne ce que l’on désire cacher, ou du moins soustraire au jugement de la société, il est clair qu’une maladie contagieuse le fragilise. L’« ennemi invisible » affecte des corps bien visibles qui deviennent facilement suspects. Les applications destinées à tracer chacun de nos mouvements, l’obligation de s’enregistrer dans les restaurants ou la recherche administrative des cas contacts entraînent un effacement de la sphère intime.

On a prétendu que le confinement était une occasion de retrouver des expériences intimes en mettant entre parenthèses certaines contraintes sociales. Cela revient à confondre l’intime et le privé. L’impératif de « rester chez soi » relève d’un recentrage sur la sphère privée (familiale ou individuelle) supposée plus sûre que les interactions sociales, ce qui est loin d’être toujours le cas. A la différence du privé, l’intime est une notion relationnelle : les liens intimes se nouent à l’abri des regards, mais ce sont tout de même des liens.

De ce point de vue, l’interdiction qui a été faite d’accompagner des proches au seuil de la mort, malgré ses justifications sanitaires, a quelque chose de scandaleux. On ne peut pas sacrifier à la vie ce qui humanise la vie. Il n’y a d’ailleurs pas grand sens à dire que nous devons « vivre avec le virus ». C’est avec des gens que nous vivons. L’intime est la part de l’existence sur laquelle ni l’Etat, ni la société, ni même la médecine ne devraient avoir autorité.

Dans quelle mesure l’intime est-il politique ?

L’intime est politique par le seul fait qu’il n’est jamais donné, mais toujours conquis. Au siècle des Lumières, l’invention de l’espace public est contemporaine de la popularisation du journal intime, un moyen pour les femmes d’exprimer leurs sentiments à l’abri du regard de leurs maris et de leurs confesseurs. Pour conquérir le droit d’être un peu moins jugés, il a fallu que les femmes, les couples non mariés, les homosexuels, etc., exposent dans l’espace public leurs formes de vie. De ce point de vue, il n’y a pas d’opposition entre la politique et l’intime.

Dans une société démocratique, l’intime devient un objet de revendications parce que l’espace domestique est aussi un lieu d’injustices et de violences. Il est dès lors inévitable, et même souhaitable, que ce qui était jusque-là considéré comme relevant de la sphère « privée » devienne visible. C’est bien ce que montre le phénomène #metoo : une politisation de fait des relations entre les sexes, en tant qu’elles demeurent profondément inégalitaires. Cela n’implique pas l’exhibition de soi, ni l’immixtion de l’Etat dans chaque détail de la vie amoureuse ou sexuelle des individus. Cela montre en revanche que la démocratie repose sur ce que Claude Lefort appelait la « légitimité du débat sur le légitime et l’illégitime ».

Il n’y a pas de raison que ce débat ne porte que sur des thèmes institutionnels, économiques ou identitaires jugés nobles sous prétexte qu’ils sont traditionnels. On se rend d’ailleurs facilement compte que ce qui relève du « sociétal » (où l’on cantonne souvent l’intime) engage des questions sociales. La précarité matérielle s’accompagne le plus souvent d’une réduction de l’espace intime. On perd une dimension de sa vie lorsque l’on est contraint en permanence de chercher les moyens de la gagner.

Alors que les réseaux sociaux mettent en scène notre extimité, pourquoi plaidez-vous pour un « partage de l’intime » ?

Le désir de partager ses expériences intimes est naturel : les humains sont en quête de légitimation dans toutes les sphères de leur expérience. Nous discutons de nos amours, faisons le récit de nos fantasmes ou parlons de nos corps parce que nous sommes des êtres de langage soucieux de confronter nos expériences. Le problème est de savoir avec qui ce partage s’effectue, et selon quelles modalités. Fondés sur le désir de montrer qui l’on est et ce que l’on vit, les réseaux sociaux donnent l’illusion que ce partage peut-être universel. Ils suggèrent qu’une expérience est réelle à condition d’être partagée par le plus grand nombre.

Il me semble que les connexions rendues possibles par Internet exploitent un doute éminemment contemporain sur l’intime. Pour être sûrs qu’une expérience amoureuse ou sexuelle a véritablement eu lieu et qu’elle a du sens, nous sommes invités à la confier à nos followers qui la transformeront en objet discursif. Il en va de même de ces œuvres d’art que nous prenons en photo sur nos téléphones portables et envoyons sur le Web avant même de les regarder.

Cela relève moins de l’exhibitionnisme que d’une incertitude sur la signification de ce que nous vivons. Les « pouces bleus », les « like » ou le nombre d’« amis » sur Facebook répondent à cette incertitude, mais d’une manière qui s’avère le plus souvent illusoire. Une expérience intime se réalise en effet dans le sensible. Elle suppose une proximité des corps et des paroles que les instruments numériques ne peuvent que mimer.

Récidive. 1938, de Michaël Fœssel (PUF, 2019)

Récidive. 1938, de Michaël Fœssel (PUF, 2019)

Dans « Récidive », ouvrage dans lequel vous montrez des analogies entre les renoncements politiques, éthiques et sociaux de l’année 1938 et ceux de notre temps, vous parlez d’une « défaite des sentiments ». Pour quelles raisons l’érosion de certains affects menace-t-elle la démocratie ?

En lisant la presse et la littérature françaises de 1938, j’ai été frappé par la concomitance entre la montée en puissance des discours autoritaires et la promotion de l’insensibilité au rang de vertu politique. C’est une année où, bien au-delà des cercles antisémites traditionnels, on parle des réfugiés juifs venus d’Allemagne avec une hostilité déguisée en froideur comptable.

C’est aussi l’année où Sartre écrit L’Enfance d’un chef, une nouvelle où il décrit comment un adolescent devient fasciste en se rendant insensible au monde et en fondant son caractère sur le mépris des juifs et du Front populaire. C’est en 1938, enfin, que Bernanos écrit, dans Les Grands Cimetières sous la lune : « L’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible. » L’abandon des principes démocratiques suppose une sorte de glaciation des subjectivités : un mélange de dureté et de sensiblerie caractéristique des périodes où la peur devient la passion sociale dominante.

La situation actuelle est bien sûr différente historiquement de ce qu’elle était à la fin des années 1930. En revanche, l’alliance entre une raison gestionnaire désincarnée et des passions tristes a resurgi de manière spectaculaire depuis que l’Europe s’est à nouveau installée dans un régime de crise permanente.

Or, la démocratie ne repose pas seulement sur des procédures réglées par le droit. Elle suppose aussi une capacité d’empathie qui est mise à rude épreuve dès lors que l’autre en général – l’étranger, le pauvre et désormais même l’autre corps susceptible de porter le virus – est vu comme une menace. A l’inverse, une démocratie vivante est une démocratie sensible où le fait de devoir vivre les uns avec les autres est perçu autrement que comme une contrainte.

Après les attentats de 2015, les terrasses et les cafés étaient considérés comme des îlots de résistance, ou plutôt comme des lieux de l’affirmation d’une liberté et d’une manière de vivre. Aujourd’hui, ils représentent ce qui nous menace…

L’idée énoncée après les attentats, selon laquelle le désir d’aller au café constitue un acte de résistance, me semble aussi exagérée que celle, développée aujourd’hui, selon laquelle ce désir relève du comble de l’incivilité. On peut néanmoins se souvenir qu’en 2015 les terroristes ont intentionnellement visé des lieux de plaisir qu’ils assimilaient à la décadence des sociétés démocratiques. Rétrospectivement, cela donne un goût amer aux discours actuels qui incriminent l’inconscience des Français, particulièrement des jeunes, accusés de sacrifier les règles sanitaires à leur hédonisme.

Ces discours manquent de base empirique : on devrait plutôt reconnaître que la plupart des citoyens se plient à des contraintes qui auraient été inimaginables il y a moins d’un an. Surtout, les postures hygiénistes consonnent un peu trop avec des tendances autoritaires qui précédaient la pandémie.

La fête est-elle finie ?

Pour en revenir à l’avant-guerre, Marc Bloch note, dans L’Etrange Défaite, que l’un des manquements de la République française de la fin des années 1930 est de ne pas avoir su offrir de fêtes à ses citoyens. Il compare l’abattement qui a suivi le Front populaire aux fêtes organisées dans le même temps par les Etats fascistes. Non pas, évidemment, que Bloch regrette que les démocraties n’aient pas organisé l’équivalent des congrès nazis de Nuremberg. Tout au contraire, il aurait souhaité des fêtes destinées à renforcer le goût pour la liberté et l’égalité, au plus loin du culte du chef qui réunissait alors les foules allemandes.

Par cette remarque inattendue dans une analyse consacrée à la défaite militaire la plus dramatique qu’ait essuyée la France dans son histoire, Bloch exprime à merveille l’importance du sensible dans l’adhésion à la démocratie.

Une fête authentique est une expérience de l’égalité heureuse où les hiérarchies sociales sont mises en suspens. A la différence des fêtes d’Etat organisées dans les pays autoritaires, elles n’ont pas un centre (le chef) vers lequel convergent les regards de spectateurs réduits à la passivité. Elles rappellent de manière concrète que les rôles sociaux ne sont pas fixés pour toujours, et que la séparation entre la scène et la salle n’est pas intangible.

Le couvre-feu abolit une partie de la vie nocturne. Pourquoi, d’un point de vue sanitaire ou sécuritaire, les nuits sont-elles autant surveillées ?

Il faut reconnaître que la nuit n’est pas un espace propice au respect scrupuleux de la distanciation physique. Non seulement en raison des comportements excentriques qu’elle favorise, mais aussi du fait de l’obscurité relative qui y règne. La morale de la vigilance et de la précaution qui prime lors de la présence d’une maladie contagieuse suppose un usage performant de la vue. Là encore, on ne sort pas du sensible et de ses liens avec la politique. Pour pouvoir calculer les risques, il faut y voir clair. C’est précisément ce que la nuit rend plus difficile.

Je n’ai aucune compétence pour juger de la pertinence du couvre-feu du point de vue sanitaire. Mais cette mesure, qui n’est rien d’autre qu’un confinement appliqué au temps nocturne, relève aussi de la défiance traditionnelle des autorités à l’égard de la nuit. Pour s’exercer efficacement, le pouvoir doit voir les corps, il cherche même à prévoir leurs comportements. Comme la nuit est le lieu de l’imprévisible, elle constitue un défi à l’ordre.

Bien avant la pandémie, la multiplication des caméras de vidéosurveillance, la lumière blanche des néons et les restrictions administratives en matière de vie nocturne trahissaient le désir de domestiquer la nuit, de la rendre aussi transparente que le jour. La crise sanitaire est survenue dans un contexte déjà dominé par le sécuritaire, donc hostile au crépuscule.

Passé cette épreuve où le clair-obscur apparaît comme une menace, on peut espérer que le désir de nuit, c’est-à-dire celui de ne pas être reconnu, retrouvera ses droits. La nuit, nous sommes moins regardés, donc aussi moins regardants. Cette tolérance du regard est liée à la démocratie comme valorisation sensible des libertés.

La nuit est belle dans « La Maman et la Putain », de Jean Eustache.

La nuit est belle dans « La Maman et la Putain », de Jean Eustache.

Pourquoi les gens sont-ils beaux la nuit, comme le dit un personnage du film « La Maman et la Putain », de Jean Eustache ?

Alexandre (Jean-Pierre Léaud), qui prononce cette phrase, est un personnage qui tente de justifier son goût pour la nuit alors même qu’il provoque sa séparation d’avec sa compagne qui, elle, a choisi de vivre le jour. Ce n’est pas que les gens sont objectivement plus beaux la nuit, c’est que le beau devient ici une dimension du regard, davantage qu’un attribut des corps. En plein jour, c’est par comparaison que l’on déclare quelqu’un « beau » (mais aussi élégant, doué, intéressant, compétitif, etc.).

Dans un système économique concurrentiel, le critère du jugement est la performance. La nuit, les comparaisons sont plus difficiles du fait de l’obscurité. Au point que l’on a dû inventer un personnage spécifiquement assigné à cette tâche : le physionomiste, qui, à la porte d’un bar ou d’un club, décide qui a le droit d’entrer et qui doit rester sur le seuil. Dire, comme Alexandre, que les gens sont beaux la nuit, c’est dire que le clair-obscur rend indulgent à l’égard d’excentricités qui seraient mal vues en pleine lumière.

Que va-t-on chercher dans la nuit, sinon un suspens de la logique de la comparaison ? Cela ne vaut pas seulement de la nuit festive, mais aussi de la nuit contemplative du promeneur. Le nocturne n’abolit pas la vision, il permet de voir et de percevoir autrement et avec davantage de bienveillance. Là encore, la politique n’est pas loin. Une tradition héritée du droit romain veut que les témoignages nocturnes sont irrecevables par un juge. Du fait de l’obscurité, on ne peut donner un crédit entier à ce que le témoin prétend avoir vu. En conséquence, le juge passe l’éponge sur les accusations. La nuit le rend lui-même plus indulgent.

Comment peut-on retrouver le sens de la fête, de la nuit et de la démocratie après l’épreuve vécue par un pays coincé entre la pandémie et les attentats, le sanitaire et le sécuritaire ? Que nous est-il permis d’espérer en 2021 ?

Il faut peut-être partir de ce que la crise sanitaire a révélé, en provoquant parfois de l’exaspération : une extension considérable du domaine du pouvoir d’Etat. Il sera plus difficile de dire que nous vivons dans un monde postpolitique, uniquement régulé par l’économie et peuplé d’individus consommateurs, maintenant que nous avons tous fait l’expérience que les gouvernements et les administrations peuvent du jour au lendemain décider du droit des citoyens à franchir leur porte. Un libéral se scandaliserait de cette incursion de l’Etat dans l’intime.

On a beaucoup stigmatisé l’infantilisation dont faisaient l’objet les Français, souvent à juste titre. Mais puisque nous sommes à la période des vœux, on peut risquer un pari plus optimiste. Ceux qui aiment la fête, mais aussi ceux qui ont un goût pour les promenades impromptues, les rencontres à visage découvert, les voyages à plus d’un kilomètre de leur domicile, les activités sportives, les cultes religieux, etc. pourront se dire que leurs désirs sont liés à l’état de l’hôpital et à la pratique des gouvernants.

Ces dernières années, l’attachement aux libertés a souvent été présenté comme un luxe de privilégiés, inconscients des enjeux sécuritaires. On s’aperçoit en général de leur valeur existentielle au moment où l’on en est privé. La situation actuelle nous apprend que la politique n’est pas un vain mot et que dans une démocratie tout se tient : les mesures en matière de santé publique, les libertés civiles et les expériences les plus ordinaires.

Je ne pense pas que l’on puisse attendre quoi que ce soit de bon d’une épidémie. Mais il est permis d’espérer que les mesures qui ont été prises pour lutter contre elle seront l’occasion d’un regain d’intérêt pour la politique. Le fait que le pouvoir se soit invité dans les vies intimes peut susciter un désir de participer collectivement à son exercice, sans lequel il n’y a pas de démocratie.

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19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 09:43

Lors du Conseil Municipal du mercredi 16 décembre 2020, la délibération portant sur la mise en place d’un Comité d’éthique et d’évaluation du dispositif de vidéosurveillance a été présentée au vote. Le groupe Les Lilas Écologie s'est abstenu et s'en expliqué. Par Les Lilas Écologie le 10 décembre 2020. Lire aussi « Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté », Déni total des violences policières par le gouvernement français, la loi « sécurité globale » précarise nos libertés, De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance., Société numérique: vers une surveillance généralisée ? et Vidéo Surveillance: l’opposition des Verts et d'Europe Ecologie.

De la vidéosurveillance

Bonjour à toute et tous,

En 2012, lors du 1er vote en conseil municipal sur la vidéo surveillance, les élus écologistes présents dans la majorité avaient voté contre la délibération validant sa mise en œuvre.

Nous étions et sommes toujours convaincus que ce dispositif n'est pas adapté aux enjeux de sécurité publique qui sont les nôtres. Il s'agit d'une réponse sécuritaire et reptilienne à des questions complexes qui ne peuvent trouver des réponses que dans un juste équilibre entre éducation, prévention, et médiation.

Nous rappellerons par ailleurs, que l'efficacité de ces dispositifs n'a, encore aujourd’hui, pas été démontrée. Leur coût, en revanche, est bien réel.

Lors de la campagne municipale, nous avions rappelé combien cette question nous apparaissait délicate , dans la mesure où ces dispositifs avaient été votés et étaient en cours de déploiement, et que, dans un tel contexte, un contrôle strict et une évaluation objective de ce dispositif semblaient nécessaires afin de nous assurer notamment du respect des libertés publiques.

Dans ces conditions, après avoir rappelé notre opposition profonde aux dérives sécuritaires, nationales  comme locales, à la vidéosurveillance comme aux lois liberticides ineptes et inefficaces; après avoir rappelé notre attachement à d’autres modalités de réponses sur des enjeux aussi importants que ceux-là, le groupe Les Lilas Ecologie décide de s’abstenir lors de ce vote/ tout en saluant la mise en place de ce comité d’éthique et d’évaluation, que nous espérons producteurs de réflexions et peut-être même de réexamens.

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25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 09:09

Europe Écologie les Verts appelle à la mobilisation à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes mercredi 25 novembre.

 

Violences faites aux femmes : pour en finir avec la culture du viol

Alors qu’en France, en 2019, 152 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou de leur ex-conjoint et que 93 000 femmes ont été victimes de viol ou de tentative de viol, nous devons plus que jamais réaffirmer notre volonté d’éliminer définitivement toute violence sexiste ou sexuelle à l’égard des femmes.

Les chiffres parlent d’eux même : dans un cas sur trois, l’agresseur est un proche de la victime. Cette violation des droits humains est l’une des plus répandue, persistante et dévastatrice dans le monde. Elle demeure également l’une des moins signalées en raison de l’impunité, du silence, de la stigmatisation et du sentiment de honte qui l’entoure et ce malgré la libération de la parole des femmes constatée suite au mouvement #MeToo.

Désignée " Grande cause du quinquennat ", la lutte contre les violences sexistes et sexuelles n'est malheureusement qu'un effet de communication.

ELV a déjà de nombreuses fois dénoncé l’hypocrisie du gouvernement à ce sujet. Pour lutter efficacement contre les violences sexistes et sexuelles, il faut des moyens financiers et institutionnels. Trop souvent encore, la responsabilité du crime est reportée sur la victime, comme le montrent les quelques 500 témoignages de l’enquête PayeTaPlainte menée par #NousToutes. Ce mécanisme, souvent dénoncé par les femmes et associations féministes, relève de la culture du viol.

De véritables actions pour en finir avec l’intolérable

Pour en finir avec l’intolérable, des moyens conséquents doivent être débloqués pour :

organiser et accompagner un changement au niveau des institutions, à commencer par former les agent.e.s de police sur le sujet, afin que les femmes qui osent porter plainte ne se retrouvent pas face à des policier.e.s qui refusent de prendre leur plainte ou minimisent les faits ;

- créer bien plus de places d'accueil et d'hébergement pour les femmes victimes de violences et leurs enfants ;
– s’aligner sur la définition du viol de la convention d’Istanbul, dont la France est signataire, afin d’inclure la notion de consentement ;
– soutenir financièrement les associations car ces dernières effectuent, la plupart du temps de façon bénévole, un travail considérable. Elles pallient pour la plupart une absence de service de protection des femmes victimes de violences géré et financé par l’État que nous appelons de nos vœux.

Dans le contexte d’une aggravation de la situation avec les deux confinements liés à la crise sanitaire, l’action militante menée par les associations ne suffit pas et ne saurait pallier les manquements du gouvernement.

Eva Sas et Alain Coulombel, porte-paroles
La Commission Féminisme d’EELV

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 10:29

Alors que les violences policières ont atteint un niveau alarmant en France, le gouvernement continue de se réfugier systématiquement dans le déni. Il tente aujourd’hui, avec une proposition de loi dite de “sécurité globale”, de restreindre le droit de diffuser des image des forces de l’ordre. Une menace terrible pour la liberté d'informerD'après Amnesty international le 12 novembre 2020. Lire aussi Après "StopCovid”, outil de traçage liberticide, l’état d’urgence se banalise« Dans sa réponse au coronavirus, notre exécutif survalorise la surveillance et la punition », StopCovid : notre santé est primordiale, nos libertés ne le sont pas moins, « Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté ». et Militant = délinquant - le gouvernement utilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat.

Amnesty international

Amnesty international

Ce sont pourtant des photos et des vidéos prises lors de contrôles ou de manifestations, attestées par d’autres preuves incontestables et diffusées par des médias ou des citoyens, qui permettent de documenter et révéler les violences policières, en France comme partout dans le monde. On pense bien sûr à Cédric Chouviat mais également à toutes manifestations marquées par l’usage excessif de la force par les forces de l’ordre. Restreindre la diffusion d’images ne fera pas disparaitre les violences policières et contribuera à détériorer  le lien de confiance entre la police et une partie  importante de population. Cela contribuera à créer une culture de l’impunité et encouragera la poursuite de ces pratiques illégales. Le gouvernement refuse de prendre la mesure de la situation. Cette volonté de dissimulation des autorités françaises relève du déni. C’est une violence supplémentaire pour les victimes qui contribue à aggraver les tensions et les violences.

 
Amnesty international

Amnesty international

Notre campagne tourne en dérision ce déni des autorités françaises face à des images choquantes de violences qui n’auraient jamais dû avoir lieu et qui ne pourront plus  être diffusées si la proposition de loi “sécurité globale” est adoptée. Elles ne sont que quelques exemples. Notre recherche a démontré que, ces dernières années, des manifestants pacifiques ont été blessés, certains grièvement. Entre 2018 et 2019, 25 personnes ont été éborgnées et cinq ont perdu une main en manifestation. Des vidéos, analysées et authentifiées par notre organisation, ont permis de révéler que durant le premier confinement, des personnes ont été frappées ou ont subi des propos racistes ou homophobes lors d’opérations de contrôle.

Plutôt que de cacher cette réalité, il faut réformer un maintien de l’ordre à la dérive. Des LBD40 et grenades, classés armes de guerre” sont utilisés contre des manifestants pacifiques. Nous refusons de nous y habituer. Nous continuerons d’enquêter et de dénoncer l’usage illégal de la force par les forces de l’ordre. Il est temps que le gouvernement français prenne ses responsabilités et engage une réforme structurelle du maintien de l’ordre. Passer sous silence les violences policières n’est pas une réponse acceptable.  Cacher et se taire, c’est cautionner et permettre la répétition de ces violations.

Stop aux violences policières et au déni de l’État !

Nos recommandations

Nous demandons aux autorités françaises de  :  

Ne pas cacher les violences commises par les forces de l’ordre :  

Le droit de filmer et de diffuser les images des forces de l’ordre doit être protégé en France. Ce droit relève de la liberté d’informer et de la liberté d’expression. 

Garantir un maintien de l’ordre respectueux des droits humains :  

L'usage de la force ne peut être que le dernier recours et doit dans tous les cas strictement respecter les principes de nécessité et proportionnalité.  

Les autorités doivent choisir de nouvelles approches basées sur le dialogue et la désescalade.  

Un organe indépendant chargé d’enquêter sur les allégations de violences policières doit être créé.  

Prendre des mesures immédiates à propos de certaines armes et techniques : 

Suspension du LBD-40 dans les opérations du maintien de l'ordre  

Interdiction des grenades de désencerclement  

Suspension de la technique dite du plaquage ventral  

Interdiction de l'utilisation du Taser en « mode contact ». 

Agir maintenant

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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 09:18
Devant le Bataclan, à Paris, le 22 décembre 2015, un peu plus d’un mois après les attentats. FRANCOIS GUILLOT/AFP

Devant le Bataclan, à Paris, le 22 décembre 2015, un peu plus d’un mois après les attentats. FRANCOIS GUILLOT/AFP

Trois mois après être sortie de l’état d’urgence sanitaire, le 10 juillet, la France va de nouveau rentrer samedi 17 octobre à 0 heure dans cet état d’exception qui permet au gouvernement de déroger au droit commun. Mercredi, quelques heures avant l’intervention du président de la République à la télévision annonçant notamment des mesures de couvre-feu, le conseil des ministres a décidé de rétablir par décret l’état d’urgence sanitaire sur l’ensemble du territoire.

« Eu égard à sa propagation sur le territoire national, l’épidémie de Covid-19 constitue une catastrophe sanitaire mettant en péril, par sa nature et sa gravité, la santé de la population. Elle justifie que l’état d’urgence sanitaire soit déclaré afin que les mesures strictement proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu puissent être prises », indique le compte rendu du conseil des ministres. Créé par la loi du 23 mars 2020, ce régime s’inspire largement des dispositions de l’état d’urgence régi par la loi de 1955 qui avait été mobilisé après les attentats terroristes du 11 novembre 2015.

Décrété pour un mois par l’exécutif, l’état d’urgence sanitaire pourra être prorogé au-delà par une loi votée au Parlement, après avis du conseil scientifique. Au printemps, l’état d’urgence avait ainsi été prorogé jusqu’au 10 juillet, avant qu’une loi du 9 juillet de « sortie » de ce régime d’exception organise un régime transitoire qui devait se prolonger jusqu’au 1er avril 2021.

Entre le terrorisme et la crise sanitaire, le pays des droits de l’homme aura donc passé depuis les attentats du Bataclan plus de la moitié de ces cinq années sous un état d’urgence, un régime qui autorise le gouvernement et les préfets à suspendre certaines libertés publiques et individuelles ou à les restreindre dans des proportions exorbitantes par rapport au droit commun.

Politiquement piégé

L’exécutif n’a pas pour autant les mains totalement libres sous l’état d’urgence sanitaire puisqu’il doit « informer sans délai »le Parlement des mesures qu’il prend. Elles sont de plus, comme les arrêtés préfectoraux, susceptibles de recours devant le juge administratif. Depuis le début de la crise sanitaire, le Conseil d’Etat a été saisi de plus de 300 requêtes en référé.

Hasard du calendrier, au moment où Emmanuel Macron annonçait à la télévision de nouvelles mesures pour tenter de juguler l’épidémie de Covid-19 se tenait au Conseil d’Etat la conférence inaugurale d’un cycle de conférences devant s’achever en juin sur « les états d’urgence ».

Pour Bruno Lasserre, vice-président du Conseil d’Etat, la multiplication des états d’urgence conduit à « s’interroger sur le fonctionnement des pouvoirs publics en période normale, car l’état d’exception ne fait qu’exprimer leurs limites ». Celui qui présidait la section de l’intérieur du Conseil d’Etat au moment de la proclamation de l’état d’urgence en 2015 et de ses prorogations successives en 2016 estime que, « sans une vision à long terme de la gestion des risques qui nous menacent, le recours aux états d’exception a toutes les chances de s’imposer de plus en plus fréquemment ». « Le risque serait d’aller vers un état d’urgence permanent qui entretiendrait l’illusion d’éliminer tout risque dans une société de la peur habitée par un sentiment de danger toujours présent », lit-on dans l’analyse préparatoire au cycle de conférences du Conseil d’Etat.

Car l’accoutumance n’est pas le moindre des défis posés par la proclamation de l’état d’urgence. François Hollande s’était retrouvé politiquement piégé pendant les dix-huit derniers mois de son mandat, contraint de demander des prolongations successives de l’état d’urgence pour ne pas se faire accuser de désarmer le pays face à la menace terroriste.

Acceptabilité très variable

L’autre conséquence d’un recours croissant à ces régimes dérogatoires est qu’ils infusent le droit commun. La loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme du 30 octobre 2017 voulue par la majorité actuelle pour sortir de l’état d’urgence a introduit dans la loi ordinaire des mesures, comme les perquisitions administratives ou des restrictions à la liberté d’aller et venir, directement inspirées de la loi de 1955.

Le même phénomène s’est répété, certes de façon plus limitée dans le temps, avec la loi du 9 juillet sur la sortie de l’état d’urgence sanitaire. Elle permet aux préfets de prendre des mesures comme celles qui sont encore en vigueur aujourd’hui dans les départements les plus touchés par l’épidémie, déclarés en « zone rouge écarlate ».

Dans ce type de situation, l’acceptabilité des mesures d’exception est très variable. Contre le terrorisme, les restrictions de liberté étaient largement approuvées par l’opinion car elles faisaient peser leurs contraintes les plus lourdes sur une petite fraction de la population. Aujourd’hui, les mesures sont susceptibles de toucher tous les Français.

Selon un sondage publié jeudi 15 octobre, réalisé par le cabinet MRCC pour le barreau de Paris, 55 % des Français ne percevaient pas en juillet de menace sur leurs libertés individuelles, mais 42 % estimaient au contraire qu’elles sont de plus en plus menacées. En revanche, pour 60 % des avocats du barreau de Paris, les libertés individuelles sont aujourd’hui menacées en France et s’inscrivent dans une mauvaise dynamique.

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 17:12

Le projet de loi d’accélération et de simplification de l’action publique (ASAP) se révèle être une somme d’intérêts privés pour mettre en pièces l’action de l’État. Le recul est inquiétant, notamment sur le code des marchés publics, l’environnement et l’accès aux données publiques. D’après Jade Lindgaard, Martine Orange et Marie Astier pour Le Monde et Reporterre. Lire aussi Le gouvernement fait régresser le droit de l’environnement et Droits de l’environnement en France, une régression généralisée.

Vue aérienne du site ... de Lubrizol, pardon, de Beyrouth.

Vue aérienne du site ... de Lubrizol, pardon, de Beyrouth.

C’est une des marques de fabrique de cette mandature : la loi est devenue illisible. S’inspirant de la commission Attali de 2009, dont il était le secrétaire, Emmanuel Macron, alors qu’il était ministre de l’économie, avait présenté en 2015 une loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances, qui n’était qu’un catalogue de mesures et de dispositions touchant à tout, sans cohérence.

Depuis, cette dérive ne cesse de s’accentuer au fil des textes. Notamment pour tous ceux qui portent sur les domaines économiques, sociaux, environnementaux, présentés depuis l’élection de 2017.

Des ordonnances travail à la loi PACTE, les textes législatifs se résument désormais en un empilement de mesures sans fil directeur, les unes relevant de domaines réglementaires, les autres du domaine de la loi, le tout parachevé par des ordonnances et des décrets, le gouvernement se gardant bien d’indiquer dans quel sens il veut statuer, privant ainsi le Parlement de tout pouvoir d’amendement et de contrôle.

Mais cette dérive paraît atteindre des sommets avec le projet de loi d’accélération et de simplification de l’action publique, débattu depuis le 28 septembre à l’Assemblée nationale. ASAP, selon son acronyme – As soon as possible (« aussi vite que possible » en anglais), ont aussitôt traduit les parlementaires et les juristes. Car tel est bien le but recherché par le gouvernement Macron : déréguler dans tous les sens, à la va-vite, dans tous les domaines possibles en s’appuyant sur des textes bâclés.

Les députés se retrouvent avec un projet de loi de plus de 80 articles, discuté en commission spéciale pendant à peine deux semaines, sous la direction du rapporteur Guillaume Kasbarian.

Quatre-vingts articles touchant à tout, passant de la dématérialisation pour les demandes de papier d’identité et du permis de conduire au livret d’épargne populaire, de la révision du code des marchés publics au secret des affaires, de l’assouplissement des contrôles sur les activités industrielles dangereuses aux tarifs préférentiels d’électricité pour les entreprises, du code de l’urbanisme à la privatisation de l’Office national des forêts, de la refonte des services à l’enfance à la suppression de 83 conseils ou comités (dont certains ont pourtant fait leur preuve à l’instar du Haut Conseil pour l’égalité hommes-femmes, la commission de l’aide aux victimes) sur les 396 existants, pour finir sur l’éviction des squatteurs afin de répondre au dernier fait divers du moment.

Ce texte poursuit à marche forcée le démantèlement du droit de l’environnement, dénoncent ses détracteurs. Il facilite par exemple l’implantation de sites industriels au moment même où Lubrizol a démontré la nécessité d’une meilleure surveillance.

« Votre texte est un fourre-tout », a dénoncé Émilie Cariou, ancienne députée d’En Marche qui a rallié le groupe Écologie démocratie solidarité, résumant l’état d’esprit général dans les rangs des députés. « Ce projet est inintelligible. En lui-même, il constitue un cavalier législatif », a poursuivi Jérôme Lambert (PS) lors du début des discussions.

« Sous couvert de simplification, ce texte détricote tout », dit Mathilde Panot, députée France insoumise. « C’est une loi de dérégulation », ajoute Émilie Cariou, députée ex-LREM qui a rejoint le groupe Écologie Démocratie Solidarité (EDS). « La simplification, c’est quand on allège les procédures pour les usagers. Mais là, beaucoup de mesures n’ont aucun effet sur eux. »

Le texte contient des dispositions très concrètes concernant la carte d’identité ou le permis de conduire, certes. Mais elles côtoient une série d’autres dispositions visant à réduire de façon drastique un ensemble de commissions intervenant dans la décision publique ; à réformer par ordonnance des institutions aussi essentielles que l’Office national des forêts (ONF) ou les chambres d’agriculture ; à élargir le secret des affaires ; et, surtout, à faciliter l’implantation de sites industriels. Des mesures vues comme une énième œuvre de démantèlement du droit de l’environnement par ses défenseurs. Et qui arrivent devant les députés quelques jours après l’anniversaire de l’incendie de Lubrizol, dont le gouvernement assure avoir tiré les conséquences. Il dit vouloir mieux surveiller ces mêmes sites industriels.

Dans l’ordre, le projet de loi commence en son titre I par la suppression de 18 « commissions administratives ». Des assemblées consultatives, souvent composées d’élus, sur une diversité de sujets, sont évincées pour « raccourcir les délais, en supprimant des consultations devenues purement formelles », explique l’exécutif. Ainsi, passe à la trappe une commission chargée d’évaluer le coût du démantèlement du nucléaire et de ses déchets [1]. « L’excuse est qu’elle n’a jamais siégé, explique Émilie Cariou, députée de la Meuse, qui doit accueillir le futur site — nommé Cigéo — d’enfouissements de déchets nucléaires de Bure. Mais il aurait été important qu’elle siège, j’ai tenté — par des amendements cosignés avec Barbara Pompili­ [l’actuelle ministre de la Transition écologique et solidaire] — de la réactiver plusieurs fois et cela a été refusé. » Ne veut-on pas évaluer certains coûts du nucléaire ? « En supprimant la commission, on croit supprimer le problème », estime Mathilde Panot.

Vue aérienne du site de Lubrizol. © Sdis76
Vue aérienne du site de Lubrizol. © Sdis76

Vue aérienne du site de Lubrizol. © Sdis76

Simplifier l’implantation de sites industriels

Ensuite, le gros morceau se trouve dans le titre III, sur la « simplification des mesures applicables aux entreprises ». Et plus précisément, aux sites industriels. Lorsque ceux-ci veulent s’implanter, ils doivent — en fonction de leur dangerosité — donner des garanties de sécurité, évaluer les risques sur la santé et l’environnement, consulter les riverains. Les articles 21 à 26 du projet de loi visent à gommer des étapes dans ce processus, pour toujours plus d’industries… et donc de terres bétonnées. « Mais, à force de dérogations, on se retrouve avec un texte très difficile à comprendre », relève Morgane Piederrière, juriste et porte-parole de France Nature Environnement.

Parmi les plus contestés, l’article 25 donne la possibilité au préfet, dans certains cas, de dispenser l’industriel d’enquête publique et de la remplacer par une simple consultation publique. Or, les deux processus sont très différents. L’enquête publique est menée par un commissaire-enquêteur, qui organise des réunions physiques, accueille les riverains, recueille leurs remarques, rédige un rapport, etc. La consultation publique se passe uniquement en ligne et bénéficie de moins de publicité. « Raboter (…) les procédures de participation du public ne permet (...) de gagner ni du temps ni de l’argent », explique la Compagnie nationale des commissaires-enquêteurs dans un courrier aux députés. Cela pourrait au contraire augmenter le risque de recours juridiques « bien plus chronophages ».

« Si les procédures environnementales sont lentes, c’est qu’il faut du temps pour informer les citoyens sur les sites industriels qui se construisent à côté de chez eux », plaide Chloé Grebier, coordinatrice de Notre affaire à tous. « Et le fait de laisser le choix de l’enquête au préfet, cela pose un réel problème d’égalité devant la loi. »

L’article suivant, le 26, enfonce un clou de plus dans le cercueil du droit de l’environnement. Il prévoit que les travaux pourront commencer avant que l’autorisation environnementale ne soit délivrée. Cette autorisation vérifie que le projet (d’usine ou d’entrepôt, par exemple) a bien pris en compte toutes les conséquences sur l’eau, la biodiversité, l’air, etc. Il sera donc possible de détruire à coup de bulldozers la biodiversité… avant d’avoir l’autorisation de le faire. Autrement dit, d’artificialiser les sols en toute impunité. Que se passera-t-il si l’autorisation environnementale est finalement refusée ? « On aura fait tous ces dégâts à la biodiversité, tous ces travaux pour rien ! » s’émeut Morgane Piederrière. Ou alors, les travaux ayant commencé, la biodiversité sur le site ayant déjà été détruite, il n’y aura plus grand-chose à sauver, et il sera bien plus facile d’obtenir l’autorisation environnementale. « Cela légitime la politique du fait accompli », regrette encore la juriste.

La loi « aussi vite que possible » (ASAP) continue à démanteler le droit de l’environnement

« Les normes protègent l’intérêt général ! »

« Ce projet de loi conçoit la norme et la consultation du public comme des contraintes, explique-t-elle. Mais, pour nous, elles permettent de protéger les gens, la santé, l’intérêt général ! » Le gouvernement évoque, lui, la nécessité d’« accélérer les installations industrielles et développer l’activité et l’emploi sur les territoires ». Le dernier titre de la loi, d’ailleurs, reprend un refrain souvent entendu, et vise à supprimer les « surtranspositions » du droit européen. Les lois et procédures françaises, trop lentes, nuiraient à notre compétitivité. « Mais, on n’est pas hors modèle, conteste Chloé Gerbier. Beaucoup de notre législation en matière d’environnement provient du droit européen et les délais que l’on applique sont européens. »

Cette loi découle notamment dun rapport commandé par le Premier ministre au député Guillaume Kasbarian, rendu — là encore hasard du calendrier — deux jours avant l’incendie de Lubrizol, le 23 septembre 2019. Il proposait « cinq chantiers pour simplifier et accélérer les installations industrielles », et comportait dans ses propositions une bonne partie des dispositions reprises dans le projet de loi, donc M. Kasbarian est maintenant le rapporteur à l’Assemblée nationale (contacté, il n’a pas trouvé le temps de répondre à nos questions). « Ces propositions, ce sont des revendications du Medef [Mouvement des entreprises de France, le principal syndicat patronal] depuis la nuit des temps. Pour faire son travail, il est allé voir une vingtaine d’industriels, il leur a demandé ce qui les entravait, et il l’a mis dans son rapport », commente Émilie Cariou. Dans le détail, on observe effectivement que parmi les personnes auditionnées, on trouve une large majorité de fonctionnaires des ministères, puis des industriels, des élus et une seule association environnementale.

Pourtant, l’incendie de Lubrizol est venu rappeler l’importance d’une bonne surveillance des sites industriels en France, et le manque de moyens et de personnel pour leur suivi. Le gouvernement a depuis multiplié les annonces de renforcement des contrôles. « D’un côté, on annonce des mesures pour améliorer la sécurité industrielle et, au même moment, avec cette loi Asap, on allège les contraintes pour l’installation de nouveaux sites », regrette Ginette Vastel, pilote du réseau risques industriels de FNE.

Au début de l’automne 2018, les agents de l’ONF ont parcouru la France à pied pendant un mois pour défendre la forêt comme un « bien commun ».

Au début de l’automne 2018, les agents de l’ONF ont parcouru la France à pied pendant un mois pour défendre la forêt comme un « bien commun ».

Privatisation de l’ONF

Un démantèlement qui se poursuit dans les articles suivants, en particulier dans l’article 33 du projet de loi. Il permet au gouvernement de légiférer par ordonnances concernant les chambres d’agriculture et l’Office national des forêts (ONF).

Pour l’ONF, il s’agit de donner des pouvoirs de police à des salariés de droit privé. Mathilde Panot y voit une privatisation rampante de l’ONF, car les embauches de fonctionnaires sont gelées : ils devraient donc à terme être totalement remplacés par des contractuels de droit privé. « Pourtant, la forêt mériterait une loi en elle-même », estime la députée. Même constat pour les chambres d’agriculture, comme l’explique Émilie Cariou : « Une mission parlementaire est en cours sur le sujet, et voilà que dès maintenant on donne un chèque en blanc au gouvernement pour les réformer… »

De ce « fourre-tout », Mathilde Panot tire cependant une vision d’ensemble : « On réduit le nombre d’agents publics, donc le nombre de contrôles, donc l’efficacité des lois. Ensuite, on dérégule. Et enfin, on privatise les missions de l’État, on affaiblit la puissance publique et on met les gens en danger sur la question des risques industriels. Tout cela au moment où la crise sanitaire nous a fait ressentir l’importance du service public. C’est un choc de simplification, un texte idéologique qui vise à démanteler l’État et va à contresens de tout ce qu’on aurait dû apprendre de la période. »

De son côté, Émilie Cariou a préparé, avec le groupe Écologie Démocratie Solidarité, une liasse d’amendements pour la discussion de cette semaine. Mais elle ne se fait guère d’illusions : « Le groupe majoritaire est assez docile et laisse tout passer. »

Quelques autres mesures "simplificatrices" de la loi ASAP

  • L’article 21 prévoit que si une nouvelle norme est adoptée alors qu’un projet industriel est en cours de procédure pour demander son autorisation, il n’aura pas à s’y conformer. Le rapport Kasbarian parle de « sécurisation » juridique des entreprises. « Mais le droit évolue pour mieux prendre en compte l’environnement », proteste Morgane Piederrière ;
  • L’article 23 prévoit que si un nouveau site industriel s’implante dans un lieu où d’autres sont déjà installés, on n’étudiera les dégâts que de ce nouveau site, et pas ceux cumulés de toutes les activités. Pourtant, l’accident de Lubrizol a permis de constater ces effets cumulés, les entrepôts du voisin NL Logistique ayant aussi largement brûlé ;
  • L’article 24 bis concerne la possibilité pour les citoyens de demander une concertation pour certains projets. Le délai pour la demander est raccourci de quatre à deux mois ;
  • L’article 25 bis A précise que les citoyens ont droit à l’information concernant les risques auxquels ils sont soumis… mais dans la limite du secret des affaires ;
  • L’article 28 permet à des sites industriels situés à proximité puissent d’accès à des tarifs préférentiels d’achat d’électricité. « Cela va contre la nécessité de diminuer la consommation énergétique, dit Émilie Cariou. Et puis, il n’y a pas de véritable étude de coût, on ne sait pas combien cela va coûter ! »
  • L’article 30 ter est sans doute celui qui a le plus fait parler de lui. C’est « l’amendement anti-squat » déposé par M.Kasbarian, qui étend la possibilité d’expulser des personnes qui occupent une propriété aux résidences « secondaire ou occasionnelle ». L’association Droit au logement dénonce le terme « occasionnelle », « absent de la loi française », qui risque d’étendre la possibilité d’expulser à « un logement vacant, une ruine, un terrain, ou tout espace sur, ou dans lequel un propriétaire s’est établi quelques heures ». L’association demande le retrait de cet article de la loi pour les propriétaires (au nom du droit de propriété) ;
  • L’article 33 quater vise à faciliter l’irrigation agricole en cas de sécheresse, et la construction d’ouvrages de stockage de l’eau. Autant de solutions dont l’efficacité est contestée, y compris par des scientifiques de haut niveau. Le gouvernement pourrait d’ailleurs retirer cette mesure.

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 09:04

Du confinement aux violences policières, le philosophe Jean-Luc Nancy livre ses réflexions sur les bouleversements qui ont agité le monde ces derniers mois. Au centre de ses préoccupations : la spiritualité et la question de la démocratie. Conversations de Jean-Luc Nancy avec Milo Lévy-Bruhl publiées le 9 juin 2020 sur Le Grand Continent.

Jean-Luc Nancy

Jean-Luc Nancy

Ancien professeur à l’université de Strasbourg, Jean-Luc Nancy fait partie des grands philosophes européens. Son œuvre pléthorique, écrite dans un dialogue constant avec son ami Philippe Lacoue-Labarthe, se dessine à travers plus d’une centaine d’ouvrages et certains thèmes redondants : la liberté, la question juive, la démocratie. Après Exclu le juif en nous (2018), la longue conversation qu’il a tenu avec Jean-François Bouthors a donné naissance à Démocratie  ! Hic et nunc (2019) [1]. C’est avec ce dernier ouvrage en arrière-plan que nous avons interrogé Jean-Luc Nancy sur la période singulière que nous vivons. Commencé durant le confinement, l’entretien porte la marque de l’évolution de la situation, jusqu’aux récentes manifestations mondiales contre le racisme et les violences policières.

Une partie de votre travail porte sur la question du corps [2], que vous avez notamment explorée après de lourdes opérations. Chacun de nous guette actuellement les évolutions susceptibles de manifester la présence, en lui, d’un microbe étranger venu l’habiter. En cas d’infection, nos corps nous deviennent étrangers et l’on s’en remet à la lutte solitaire de l’organisme lui-même. Même s’il est assisté par la médecine, c’est toujours l’autorégulation de l’organisme qui est visée et c’est cet objectif qui peut conduire aux fameuses tempêtes immunitaires (dites de cytokine) si ravageuses, par lesquelles on meurt d’avoir vaincu. Que dire de ce rapport à nos propres corps auquel la pandémie nous confronte ?

Ce qui est nouveau c’est la survenue insidieuse de ce virus, sa contagion qui semble particulièrement active et omniprésente. Le reste est en partie atypique mais ne fait pas les corps plus étrangers qu’ils ne le sont dans beaucoup de maladies infectieuses, avec les effets immunes et auto-immunes. En fait nos corps sont toujours étrangers, y compris lorsque nous sommes en bonne santé. Ils ont toujours leurs autonomies respiratoire, cardiaque, digestive, neurologique, pulsionnelle. Nos corps sont nos étrangers, par définition. Ils sont notre étrangeté à nous-mêmes pour autant que nous nous représentons comme une identité immatérielle pure, ce que certes nous ne sommes pas  !

C’est surtout dans le rapport au corps des autres que la situation est exceptionnelle. La distanciation physique, l’évitement, c’est l’ensemble des interactions corporelles quotidiennes, de l’intime au social, qui sont modifiées. Que dire de l’étrange ballet des corps que l’on joue depuis plusieurs semaines et qui est voué à se prolonger pour plusieurs mois ?  

Est-il si profondément nouveau  ? Il est curieux que beaucoup, comme vous, présentent cette fameuse distanciation comme si à l’ordinaire nous touchions tout le monde dans la rue, embrassions nos voisins de bus et caressions les caissières  ! Vous savez bien que c’est tout le contraire. Bien sûr il y a des contraintes particulières mais rien n’empêche de toucher et embrasser dans des conditions moins intimes, certes, que d’habitude mais pas non plus effrayantes. Bien sûr je ne peux pas embrasser mes enfants et petits-enfants si je les vois, mais ils le savent, c’est une sorte de jeu ou plutôt c’est un code nécessaire et dont la pratique commune contribue à rassurer tout le monde. Restent les rapports érotiques, dont je ne vois pas ce qui les empêche dès lors qu’un couple vit ensemble. Bien sûr chacun doit veiller à ce qu’il fait lorsqu’il sort de la maison et revient. Ma femme m’accueille toujours par un «  lave-toi les mains  » (parce que je n’y pense pas). Ce n’est pas ça qui va affecter nos rapports.

Cela dit, je reconnais que tout un habitus est perturbé et que c’est désagréable  ; surtout si les conditions de vie et de travail rendent les mesures difficiles, pesantes. Mais voilà  : c’est quelque chose qui concerne tout le monde et qui a tant de causalités en amont et de conséquences en aval que c’est une sorte d’obligation permanente de réflexion sur ce qu’est notre société, sur nos raisons d’y tenir ou au contraire de vouloir la changer. Pourvu que cela nous donne à penser  !

Paradoxalement, c’est donc moi qui suis jeune, bien portant, statistiquement peu menacé, qui éprouve une peine sincère à maintenir des distances, même avec des inconnus avec lesquels j’ai d’habitude plaisir, sans leur sauter au cou, à échanger une parole ou un sourire. Peut-être cette peine est-elle un effet de cette expérience inédite pour ma génération, de représenter et d’être, objectivement, un danger pour autrui. Danger qu’on a tenté de conjurer par la voie réglementaire en créant de nouvelles infractions. Durant le confinement, vous avez pris la parole pour dénoncer certains excès de zèle des forces de police (notamment à la suite de la convocation d’une toulousaine ayant affiché sur son balcon une pancarte avec écrit «  Macronavirus, à quand la fin ? »[3] ). Au-delà du pis-aller que le confinement dans l’urgence a constitué, quels sont les risques de plus long terme sur le rapport aux gouvernants que vous identifiez dans cette période  ? 

La pandémie n’a pas exacerbé ces rapports de force. Le grotesque épisode toulousain a déjà été officiellement glissé sous le tapis. En revanche il est vraisemblable qu’après le retour à une relative normalité se fera aussi un retour aux tensions très fortes qui depuis des années, sinon plus, déchirent ce pays. La question importante et intéressante est  : pourquoi la France est-elle le pays d’Europe le plus agité de tensions sociales et idéologiques  ? En Allemagne, en Autriche ou en Hollande, on ne manque pas d’un autre type de tensions, plus clairement et simplement, si je peux dire, de type « fasciste ». Mais en France il s’agit plus d’un délabrement de toute la structure, que je pense lié à l’histoire de l’État français, de la longue série des rois jusqu’à la République, les deux empires et une République re-monarchisée avec De Gaulle, ce qui n’était sans doute pas un hasard mais la résurgence d’un génie français (bon ou mauvais  ? bon et mauvais…).

Ce qui va reprendre «  après  » c’est la déchirure très profonde entre une France qui s’éprouve malmenée et une autre qui essaie de s’en sortir. La première n’a que des références réactives ou réactionnaires, sans avenir. La seconde n’a plus aucune référence – sinon une constellation écolo-socio-démocrate qui ne parvient pas à se former en une politique. Mais cela est commun à tout le monde développé. La particularité en France, c’est que l’État réunit sur lui trop de rôles symboliques et gestionnaires. Nous avons peut-être raté le coche de la monarchie constitutionnelle… c’est d’ailleurs ce qu’un jour Macron a laissé entendre. Mais peut-être n’est-ce pas un «  raté  »  : c’est un autre génie politique, celui qui a permis la République dans toute sa force symbolique et pratique. Mais la République a été mise à mal par la progression technocratique et managériale du monde se mondialisant. Du coup, la France a mal à sa République, à elle-même… 

On voit fleurir les comparaisons entre notre crise et celle de 1940 ou de 1870  : impréparation de l’État, défiance vis-à-vis des gouvernants, échec objectif (la France fait partie des pays les plus meurtris par l’épidémie) de la gestion du virus… Ce qui fait rejaillir le thème de l'effondrement. Puisque la question de l’effondrement est chez vous une manière d’appréhender la démocratie, que révèle ce thème de son état ? 

Difficile de ne pas vous citer la conclusion de l’article que Jean-François Bouthors et moi-même avons récemment publié dans Le Monde [4]  : «  c’est l’effondrement qui nous fonde  ». La démocratie ne sort ni d’un décret divin, ni d’un triomphe modelant un destin, ni de la volonté sublime d’un peuple (ce seraient les trois figures du Roi, de l’Empereur et de la Nation). Elle sort de l’effondrement de toutes les Figures et elle demande une invention sans figure. Ce pourquoi elle est vouée à la crise et à la réinvention permanente. C’est très difficile, et c’est devenu plus incertain aujourd’hui que jamais. La pandémie a fait briller quelques retours de flamme de l’État-Providence mais celui-là reste indécis entre prendre une Figure ou bien rester une gestion des urgences. À ce compte, Macron a peut-être complètement manqué son objectif initial et il a continué de le manquer dans la crise, mal gérée justement parce que l’État était déjà depuis longtemps mal en point l’État était déjà depuis longtemps mal en point  (l’État, c’est-à-dire aussi bien la supposée «  société civile  » qui n’a pas de ciment ou de foi propre).

Sans doute la désarticulation française n’est-elle qu’une image plus forte de ce qui mine et fissure tous les pays dits démocratiques. Ce qui n’est – j’y reviens – qu’un effet du management techno-économique qui est la seule vraie machine de pouvoir aujourd’hui (y compris avec les États qu’elle intègre dans sa gestion et qui y jouent des rôles précis).

Dans votre récent livre, écrit lui aussi avec Jean-François Bouthors, vous décrivez plus en détails les ressorts de cette «  déchirure très profonde  » que nous connaissons : une liberté qui, en France, s’est rapprochée du libertarisme et un sentiment profond de rupture d’égalité économique qu’a manifesté, par exemple, le mouvement des Gilets jaunes. Or, dans ces conditions, un effondrement signale certes une possible refondation démocratique mais également, si nous sommes incapables de faire collectif, un risque « an-archique  » ou, si nous ne pouvons qu’hypostasier notre collectif, un risque fasciste. Ces risques ne se renforcent-ils pas de l’effondrement présent ?

Le mot effondrement peut être pris sur deux registres : d’abord la valeur générale que nous voulions lui donner, mais ensuite aussi une valeur plus immédiate, liée aux dernières décennies françaises. Certes chaque temps et chaque lieu a ses caractères propres. Mais le plus important avec ce motif de l’effondrement c’est qu’il caractérise la situation dans laquelle sont apparues les démocraties – dans la Grèce du VIe siècle av. J.-C., dans la Rome du Ve siècle, dans certaines villes et Républiques d’Europe dès le XIVe s., dans les États-Unis d’Amérique puis en France au XVIIIe, pour en rester là. Chaque fois un modèle ou une construction s’effondre et il faut, par force, innover. L’important se trouve dans cette précarité du commencement. C’est pourquoi affirmer que cela « fonde » la démocratie revient à dire qu’elle n’a pas ni ne peut jusqu’ici avoir de fondement assuré. Et bien sûr cette précarité est exposée à tous les risques. En ce moment, c’est la démocratie elle-même qui s’effondre – qui a commencé depuis plus d’un siècle à le faire et qui pour cette raison a rendu possibles au XXe siècle les tentatives les plus périlleuses. Nous avons pensé les surmonter par l’avènement d’une autre démocratie, organiquement liée au développement d’une société d’abondance. C’est elle qui est en train de s’effondrer dans sa propre abondance si on peut dire. Ce qui ouvre la chance et le risque d’un nouveau commencement…

Mais bien sûr ce qui est le plus impressionnant aujourd’hui, c’est que rien ne semble permettre de prévenir. Rien, sinon une bonne volonté qui ne cesse de se manifester de mille manières mais qui semble en fait consciente de son impuissance… Et sans doute y a-t-il toujours au moins un moment de ce type dans un effondrement. Parfois cela ne dure pas et parfois cela dure, et alors

Deux points de fuite ont été largement investi depuis plusieurs années que nous sentons collectivement l’effondrement démocratique que cette crise révèle et accentue  : la République et la construction européenne.

La République et l’Europe… deux termes qui ne servent plus qu’à désigner un rêve déjà vieux et oublié, déjà en fait plusieurs fois démenti, celui de la République ne s’étant pas sorti de la fin de l’Empire colonial, celui de l’Europe ne s’étant pas aperçu qu’il accompagnait sa propre colonisation américaine. Je n’aime pas manier ce genre de formules qui semblent juger de haut le passé, c’est trop facile. Mais il est trop tard pour bien dominer cette histoire et trop tôt pour voir à quoi ressemble la suite. Mais cela même, se tenir devant l’invisible, c’est déjà mieux que de croire avoir tout réglé à l’avance.

Nous avons commencé cet échange durant le confinement et nous voilà depuis plus de deux semaines « déconfinés ». Il y aurait beaucoup à dire sur les évènements que nous vivons, où se manifeste le retour des «  tensions très fortes  » que vous prédisiez. Elles ont pris deux formes  : d’abord les manifestations contre la menace des fermetures d’usines et des licenciements chez Renault. Le « monde d’après » réenclenchant la machine économique d’avant et tous ses travers. Il était peu probable que le virus emporte avec lui le capitalisme mais la crise économique qui s’annonce ne semble tendre vers autre chose que sa radicalisation.

La pandémie n’aura été qu’un épisode bref au sein d’un processus beaucoup plus long, commencé depuis un demi-siècle au moins et qui demandera encore à peu près autant de temps pour que des signes forts de mutation soient visibles et opératoires. Le capitalisme est-il en voie d'usure ? Certains indices le font penser et peut-être le désir de protection médicale en est-il un, car il ne va pas dans le sens de la productivité accrue en même temps qu’il pose des problèmes économiques et politiques qui rendent diverses formes de nationalisation – voire de service public international – souhaitables. Avec bien d’autres facteurs, il pourrait y avoir là de quoi déplacer sérieusement les pièces du jeu. Les migrations sont une autre cause de déplacement, liées aux difficultés d’alimentation que les changements climatiques produisent. D’une manière ou d’une autre la «  radicalisation  » du capitalisme – pour reprendre votre mot – reste une idée opaque si on ne sait pas de quoi elle serait faite. Bien sûr dans l’immédiat on conforte l’industrie automobile. Mais cette industrie elle-même devra se transformer, pour beaucoup de raisons. Et l’avion  ? que va-t-il se passer avec lui  ? Nous sommes en train de découvrir beaucoup de points très sensibles et de contradictions. À commencer par la production même de l’énergie, ce qui n’est pas une petite affaire  !  

Notre société développée se supporte mal et les autres commencent à percevoir ces malaises… L’innovation, le risque, la création et l’investissement – ces vecteurs puissants du capitalisme – ne montrent plus leurs bienfaits comme ils l’ont fait jusqu’à – en gros – l’âge de la télévision. La perception commune du «  bien  » va changer…

L’autre ordre d’évènements, ce sont les manifestations contre les violences policières. L’élément déclencheur – l’assassinat de George Floyd aux États-Unis – a provoqué une vague d’indignation et des démonstrations de solidarité internationale. Mais en France, celles-ci prennent forme dans un contexte de violences policières répétées, celles qu’ont affronté les gilets jaunes et celles des «  bavures  » récurrentes, dans certains quartiers, dont l’une des dernières a coûté la vie à Adama Traoré. Ce sont des violences différentes dans leurs formes, dans leurs origines et qui ont sans doute des conséquences différentes, au-delà de la défiance de plus en plus grande, attestée par les études, envers les forces de police.

La différence entre le problème racial aux États-Unis et les violences policières en France est évidente. Ce qu’il y a sans doute de commun étant l’ébranlement profond du rapport à l’État. L’ambivalence entre l’attente de protection et le refus du contrôle. Là encore, on ne sait plus ce qui serait «  bien  » car on n’a aucun modèle de substitution à l’État et en même temps on ne sait plus vraiment où est l’État – partout et nulle part.

Tout cela ne peut prendre sens qu’à partir d’une mutation de l’esprit  : de comment nous interprétons, en profondeur, notre existence. Nous l’avions interprétée comme une conquête, après que nous l’ayons comprise comme un destin. À présent il va falloir autre chose. Destin et conquête avaient soit des causes, soit des fins. Désormais il faudra se passer des unes et des autres. Il faudra découvrir le «  sans-raison  ».

Une telle interprétation de notre existence est-elle disponible universellement  ? Si c’est le cas, dans quelles ressources, tous et chacun, pouvons-nous puiser ce «  sans raisons  »  ? Et surtout, comment le «  sans-raison  » de nos existences individuelles serait-il à même d’ordonner notre vie commune  ?0

En un sens je suis porté à penser que le «  sans-raison  » est disponible dans l’esprit de tous, de toutes les cultures et de toutes les personnes. Les raisons que bien sûr la grande majorité cherche ou revendique relèvent de la conscience bien éveillée et connectée à tous les systèmes de représentation. Mais ce n’est pas ainsi que nous vivons, nous sommes plus souvent dans le mouvement, le conatus d’aller de l’avant, dans la demi-obscurité dont nous savons bien que c’est notre lot ou notre milieu. Et cette poussée est celle de la vie, non seulement élémentaire mais spirituelle… Au fond de tous les croyants il y a un sens de l’inexistence des dieux et de l’inconsistance des raisons. Certes, on s’appuie sur des buts, des tâches, des objectifs mais l’activité même de la tâche oublie le but, s’enfonce dans l’effort présent, dans le goût doux-amer de cet effort à quoi succède aussi un peu de relâche qui elle aussi dispense de recourir aux raisons et aux dieux.

Il est vrai qu’il y a le moins quotidien, les duretés de toutes sortes qui poussent à douter, à se révolter. Et cela fournit des raisons à moyen terme  : la révolte, révolution ou réforme, les tensions d’un idéal, l’utopie même. Mais nous avons fait l’épreuve des grands systèmes de représentation d’aboutissement, les paradis de toutes sortes, et nous n’en pouvons plus. Du moins ceux parmi nous qui ne peuvent pas entrer dans la croyance. Laquelle, il faut le préciser, n’est pas du tout la foi. La foi c’est d’être ouvert non pas «  à  » mais «  par  » l’absolument incommensurable – donc le sans-raison.

Tout cela bien sûr est bien trop vite dit. C’est le travail de générations entières que de donner forme à de nouvelles ressources pour ce qui au fond a toujours tenu et poussé les hommes  : l’étrangeté aventureuse de leur propre condition d’existence.

La grande question de demain sera celle d’une autre spiritualité. Les religions sont effondrées ou dévoyées, elles sont devenues insupportables aux esprits clairs, qui par ailleurs en ont fini avec les projections futuristes. Ces mêmes esprits ont perdu ce qui avait pour eux replacé la religion dans la littérature, la musique et les arts. C’est à peine si de temps en temps un film ou un livre fait souffler l’esprit – au milieu d’un océan de «  blockbusters  », de mièvreries et de psycho-sociologies. Une très grande partie de l’humanité vit de ressources religieuses, mais cela n’empêche pas l’omniprésence des repères technoscientifiques et tout ce que cela structure de la vie quotidienne. Il faudra bien que ça change  : c’est une nécessité vitale, tout simplement. Et cela se produira. Ou bien l’aventure sera finie, ce qui après tout peut faire partie de l’aventure même.

Sources
  1. Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy, Démocratie  ! Hic et nunc, Éditions François Bourin, 2019.

  2. Voir notamment Corpus paru chez Métailié en 1992 (2006 pour la troisième édition revue et augmentée).

  3. Voir Jean-Luc Nancy, Une question de liberté  : https://www.youtube.com/watch?v=yPZgTJQO5FY

  4. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/18/coronavirus-seule-la-democratie-peut-nous-permettre-de-nous-accommoder-collectivement-de-la-non-maitrise-de-notre-histoire_6039973_3232.html

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 16:56

Quelles places pour les Noirs et les peuples indigènes au sein des savoirs de l’Anthropocène ? Pour Kathryn Yusoff, l’hégémonie du critère géologique y prolonge le silence de l’histoire coloniale. En résulte une responsabilité de tous envers la planète qui est conditionnée à l’irresponsabilité vis-à-vis des destructions de la colonisation et de l’esclavage. Par Malcom Ferdinand le 1 juin 2020 pour Terrestres en Creative Commons (BY-SA). La revue Terrestres - Revue des livres, des idées et des écologies a été fondée en octobre 2018. Ce numéro 14 propose notamment de relire l’anthropocène depuis une perspective décoloniale, d’écouter la parole imaginée d’un migrant cherchant à traverser la frontière à Calais, d’envisager ce que serait une vie avec les virus, de repenser notre rapport à la nature et à la Terre, de revisiter la révolution à l’aune de Benjamin et de la catastrophe écologique en cours... Lire aussi Philippe Descola : « Nous sommes devenus des virus pour la planète »Le « chthulucène » de Donna Haraway, Le monde est un champignon sauvage dans une forêt détruite et Christophe Bonneuil : « La dette écologique est colossale ».

Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre

À propos de A billion Black Anthropocenes or None de Kathryn Yusoff (U. Minnesota Press, 2018) :                                                                                            Kathryn Yusoff est une professeure de inhuman geography (géographie inhumaine) à l’université de Queen Mary de Londres. Son essai A billion black Anthropocenes or none, paru en 2018 aux presses universitaires de l’université de Minnesota, a fait date dans le monde anglophone. En une centaine de pages denses, Yusoff propose une des critiques les plus profondes du concept de l’Anthropocène. Profonde d’abord par sa radicalité, pointant l’étonnant silence entretenu par les approches se revendiquant de l’Anthropocène sur l’histoire coloniale et esclavagiste de l’Occident. Profonde surtout par son approche théorique qui offre un examen critique des discours géologiques sous-tendant les conceptualisations de l’Anthropocène et leur emmêlement historique aux processus coloniaux et impériaux d’extraction de « matière » et de production « d’inhumains ». Par sa focale sur la place et les usages de la géologie, Yusoff apporte une touche originale aux critiques sociales et politiques déjà existantes de l’Anthropocène. À l’aide de penseurs et écrivains caribéens et africains-américains qui, outre les bien connus Aimé Césaire et Édouard Glissant, sont majoritairement des femmes telles que Donnie Brand, Sadiya Hartmann, Sylvia Wynter, Tina Clampt ou encore N. K. Jemisin, Yusoff produit un puissant tremblement dans la compréhension de l’Anthropocène. Ce concept ne sort pas indemne du livre. Dans ce compte rendu, je reviendrai sur quatre apports majeurs du livre de Yusoff avant de formuler à mon tour quelques remarques critiques.

La géologie de l’Anthropocène n’est pas neutre ni innocente

Pour commencer, sans doute le geste primordial de la contribution de Yusoff est le questionnement décapant qu’elle mène au sujet de la géologie à l’œuvre au sein des conceptualisations de l’Anthropocène. Yusoff interroge les processus sociopolitiques intimement liés à la compréhension géologique de l’Anthropocène, c’est-à-dire à ce que l’Anthropocène révèle comme formations géo-sociales ou comme « géo-logiques »1. Pour Yusoff, les théories de l’Anthropocène portées entre autres Paul Crutzen et Christian Schwägerl sont avant tout des associations intimes entre politique et géologie. Aussi propose-t-elle une analyse de l’Anthropocène qui examine non seulement les conséquences géologiques des dynamiques sociopolitiques globales, mais aussi et surtout les manières dont la géologie, son langage, ses méthodes et sa praxis ont porté et portent encore des préceptes qui participent aux compositions violentes du monde. Il n’est plus suffisant de mesurer en géologue les impacts des activités humaines sur la Terre, il est nécessaire aussi d’examiner à partir des humanités et des sciences humaines et sociales ce que la géologie, son langage et ses récits ont fait et font au social et au politique. Tel est le premier geste théorique de Yusoff : ce qui semble aller de soi, le critère géologique à partir duquel l’Anthropocène et ses évènements sont reconnus comme significatifs et interprétés, n’est ni neutre, ni innocent.

Cette enquête géo-logique met à jour un impensé qui s’est glissé entre deux ensembles de contributions théoriques à l’Anthropocène. D’un côté, figurent les discussions entre géologues au sujet de la définition de l’Anthropocène, de la possibilité de déceler dans les strates de la Terre des traces de cette nouvelle ère, de la pertinence des éléments à mesurer, de sa date de début et des évènements qui marquent son commencement. Cet ensemble adopte la discipline de la géologie, ses méthodes, ses outils et son langage comme étant les plus à mêmes à répondre à ces questions et les plus légitimes à porter la véritable histoire de la Terre, la véritable manière de la conter. Dans ces discussions, le mot « anthropocène » semble aller de soi, tout comme le sujet global qui en est dérivé, « l’Homme » ou l’espèce humaine. Tel serait le sujet de notre temps disent les géologues qui massifient l’humanité dans un tout homogène et indistinct depuis le confort prétendument innocent de la science et de ses méthodes. Plus surprenant sont les nombreux philosophes et historiens qui ont accepté avec une célérité et générosité remarquables la venue de ce nouvel « acteur » géologique tout autant que son nom : Anthropos2. De l’autre côté, d’autres anthropologues et philosophes se sont empressés de questionner le terme même de l’Anthropocène en posant essentiellement la question suivante : qui est Anthropos ? Ces penseurs ont reconnu la portée normative d’un terme dont la prétention universelle de description tend à réduire au silence les inégalités, les rapports de pouvoir, les dominations et injustices ayant entraîné les destructions écosystémiques et leurs résultantes traces géologiques. Anna Tsing, Donna Haraway, Andreas Malm et bien d’autres ont d’ailleurs suggéré d’autres termes qui seraient plus à même de représenter les processus sociaux et politiques à l’œuvre dans cette ère tels que « Plantationocene », « Capitalocene » ou « Chthulucène »3. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz déclinent une série d’appellations possibles dont « Anglocène » et « Thanatocène »4.

Cependant, de part et d’autre de ces discussions, la géologie reste innocentée d’emblée. Seules les conclusions du rapport de la géologie font l’objet de discussion. Du côté des partisans de l’Anthropocène, il serait question d’ensembles si grands que les sujets historiques humains doivent s’effacer face à l’arrivée d’Anthropos. La géologie a raison dans ses conclusions, dans ses outils et dans le sujet qu’elle révèle. Du côté des humanités, si le sujet Anthropos est une abstraction intenable, la géologie et ses outils ne sont eux-mêmes pas auscultés. La critique de Kathryn Yusoff dans A billion Black Anthropocenes or None fait un pas supplémentaire. Plus qu’une critique des interprétations politiques du concept de l’Anthropocène, elle montre que le langage même du rapport de la géologie sur l’Anthropocène n’est pas neutre. « Aucune géologie n’est neutre »5 est la dernière phrase du livre. Aussi Yusoff vient-elle perturber la tranquillité épistémique des géologues et des partisans de l’Anthropocène en montrant que leur langage même cache de sombres fondations.

Racisme de la géologie, géologie du racisme

L’approche de Kathryn Yusoff est aussi remarquable en ce qu’elle évite l’écueil de ce que j’ai nommé ailleurs la double fracture coloniale et environnementale de la modernité6. Il y va d’une fracture épistémique qui sépare les théorisations des enjeux écologiques du monde, et particulièrement le monde occidental, de celles portant sur son histoire coloniale et esclavagiste. Yusoff est l’une des précurseurs de ce type de travaux qui tentent de construire des ponts allant au-delà de cette double fracture. Dans son premier chapitre Geology, Race, Matter, Yusoff avance l’argument que la géologie, son langage et sa compréhension sont concomitantes de l’invention occidentale d’une hiérarchie raciale dans le monde, où des personnes sont réduites à de la matière. La colonisation européenne des Amériques fut aussi une entreprise géologique consistant à extraire à travers des mines des dites richesses pour les marchés européens. C’est dans le cadre de ce colonialisme géologique que se logent les fondations racistes de la modernité qui établit une hiérarchie raciale entre les êtres humains. Ainsi les indigènes des Amériques sont présentés comme inférieurs aux colons Blancs européens, et cette présentation légitime en retour l’esclavage du premier pour mener à bien cette extraction géologique. L’indigène devient un maillon géologique. Plus précisément, propose Yusoff, la géologie coloniale coproduit donc la race et la matière. Il s’agit de l’invention d’entités qui sont définies uniquement en termes de propriété (property) relevant du contrôle ou de la possession, et en termes de propriétés (properties) évoquant ce que leurs qualités peuvent engendrer comme production et valeur. Une adéquation est alors possible entre lesdites « races inférieures » et la matière à travers le même langage de la propriété (property) et des propriétés (properties).

Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre

L’une des plus probantes manifestations de cette adéquation est rencontrée lors de la traite négrière transatlantique. Des Noirs esclavisés remplacèrent les indigènes des Amériques dans les mines puis dans les plantations. L’esclave Noir fut échangé pour et par de l’or. C’est en ce sens, écrit Yusoff, que la géologie et son épistémè ne peuvent pas être d’emblée tenues pour innocentes, ni pour séparées du racisme au cœur des entreprises coloniales et impériales : « Je reconnais la géologie comme une formation raciale dès le départ et, dans sa praxis, comme une discipline théorique et extractive »7. Les écrits de Sir Charles Lyell, président de la Geological society of London et auteur du livre The principles of Geology attestent de cette imbrication de la géologie et du racisme. Dans ses observations géologiques de l’Amérique du Nord8, Lyell analyse les propriétés de la matière tout en déblatérant des théories racistes sur les êtres humains et le « danger » que représenteraient la surpopulation des peuples de couleurs pour les peuples européens Blancs.

Yusoff rappelle ce fait saisissant : la pratique d’une géologie qui permet l’extraction de minerais rares en vue d’un enrichissement, c’est-à-dire la réduction d’une île, d’une terre, d’une montagne ou d’un pays à une matière qui peut être possédée (propriété) en vue de jouir de ses qualités (propriétés), a été concomitante de la colonisation et de l’esclavage, c’est-à-dire la réduction raciste d’êtres humains à des entités inhumaines qui peuvent être possédées (esclavage) et dont la qualité première fut d’assurer l’extraction de minerais et d’en pâtir les violences. Il ne s’agit pas d’une simple circonstance qui serait anecdotique à la supposée véritable pratique de la science de la géologie. Le racisme de Lyell ne peut être dédouané simplement comme étant le fait banal d’un « homme de son temps » où se développe un racisme pseudo-scientifique9. Yusoff explicite que les spéculations racistes de Lyell sont étayées par le même langage développé au sein de la géologie. Il « définit, poursuit Yusoff, le problème des races et de leurs positions respectives sur l’échelle du temps, de la même façon dont ses descriptions de la géologie définissent la stratification des formations rocheuses et des espèces dans le temps » (p. 74). Il s’agit donc d’une véritable co-construction d’une praxis extractiviste de la géologie et de l’entreprise coloniale raciste de l’Occident sur la Terre. Cela ne signifie pas que la géologie produit la race en tant que telle, mais que les propositions géologiques et les propositions d’identités raciales sont emmêlées empiriquement dans les pratiques extractives du colonialisme et de l’impérialisme (p. 73). La résultante va à double sens. D’une part, Yusoff révèle le racisme ancré dans cette pratique et ce langage spécifique de la géologie : un racisme de la géologie. D’autre part, Yusoff rappelle que le racisme et la race ne doivent pas faire fi des dimensions géologiques qui les ont produites : la géologie du racisme. Il y va alors « d’une géologie Blanche » (p. 105) qui place les Blancs au sommet d’une supposée hiérarchie raciale ancrée dans les strates de la Terre.

Soulignons la pertinence et la nouveauté de cet argument de Yusoff sur la géologie du racisme. Si le déterminisme environnemental et les théories du climat furent utilisés pour légitimer des théories racistes, la géologie, les roches et leurs études furent considérées comme étant en dehors de ce déterminisme. Cela est une erreur pour Yusoff qui rappelle que le déterminisme environnemental s’est déployé au même moment que la classification des rochers : « Le Noir est transformé en une matière sans volonté, un objet marchand de labeur » (p. 83). Le chapitre Inhumanities est ainsi consacré à l’étude de cette transformation historique à laquelle participa la géologie. Yusoff rappelle alors que la géologie a facilité cette « zone de transaction » qui transforme les « esclavisés, les terres et les écologies en propriétés inhumaines, en tant que tactique de l’empire et de la construction européenne du monde » (p. 68). Aussi la division raciale du monde imposée à travers les colonisations et impérialismes occidentaux n’est plus uniquement une division entre peuples, mais entre ceux qui ont droit de posséder la terre, ses habitants, ses écologies et ses sous-sols, et ceux, humains et non-humains qui sont transformés en matières inhumaines à posséder par les premiers.

Le silence colonial dans l’Anthropocène : une culture de l’irresponsabilité

L’aspect le plus problématique du concept de l’Anthropocène pour Yusoff est qu’il reprend à son compte cette géologie sans remettre en cause son langage et sa praxis. Il en résulte alors la possibilité pour nombre de défenseurs du concept de l’Anthropocène de faire une histoire de la Terre et du monde qui fait fi de la colonisation européenne des Amériques et de l’impérialisme occidental. Ou, ce qui revient au même, cette géologie enfouie au cœur de l’Anthropocène permet de balayer ces histoires, ces expériences comme étant non significative géologiquement sur Terre. Loin d’être le simple résultat objectif de la calculatrice géologique du scientifique, Yusoff montre que la géo-logique qui soutient l’Anthropocène est bien celle d’une politique de l’effacement des histoires, des expériences et du vécu des autres peuples non-Blancs de la Terre. Dans son chapitre Golden Spike and the Dubious origines Yusoff avance que la recherche de ce point marqueur de la date stratigraphique du début de cette nouvelle ère, le golden spike, participe aussi de la tentative de donner à l’Anthropocène une généalogie particulière, en l’occurrence une qui efface les fondations coloniales et esclavagistes du monde. Ni le choix des marqueurs, ni leurs interprétations ne vont de soi.

Il n’est alors pas surprenant que la plupart des travaux sur l’Anthropocène les occultent ou les intègrent d’une manière qui les réduits uniquement à leurs propriétés géologiquement mesurables, mais en ne questionnant aucunement la démarche adoptée. À trois des principales dates de début de l’Anthropocène proposées, 1610 avec le point de concentration de carbone dans l’atmosphère le plus bas causée par la reforestation naturelle suite à la décimation de millions d’Amérindiens, la révolution industrielle de 1800 et l’invention de la machine à vapeur, et 1950 avec les traces des explosions nucléaires, correspondent des silences. Yusoff rappelle tour à tour la mise en esclavage des Noirs depuis 1453 sur l’île de Madère, la contribution de l’esclavage et de la traite négrière aux structures économiques et matérielles de la révolution industrielle, et les déplacements forcés et violences causées aux peuples indigènes par les essais nucléaires aux Amériques, en Afrique et en Océanie. Non seulement le legs colonial de la géologie à l’œuvre dans l’Anthropocène est-il occulté, mais un véritable silence est cultivé, maintenu, légitimé à travers ce langage géologique.

Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre

Quelle est la fonction de cette politique de l’effacement ? « L’irresponsabilité » répond Yusoff ! L’effacement de l’histoire coloniale, de la traite négrière et de l’esclavage facilite alors l’absence de responsabilité de l’Occident face à son passé. « La naissance d’un sujet géologique dans l’Anthropocène sans un examen de cette histoire est un effacement mortel, indique Yusoff, une re-naissance sans responsabilité » (p. 8). Yusoff touche ici à la plus grande supercherie du concept de l’Anthropocène. En annonçant en grandes pompes et la main sur le cœur la volonté de rendre Anthropos responsable de ses impacts sur la Terre, l’Anthropocène empêche par cet effacement toute responsabilité vis-à-vis de la colonisation et de l’esclavage et de leurs destructions humaines et non-humaines. L’aporie éclate au grand jour. L’Anthropocène annonce une responsabilité de et pour l’humanité « en général » à condition que cette responsabilité ne s’intéresse à pas aux histoires et expériences des peuples indigènes de la Terre et des Noirs transbordés d’Afrique vers les Amériques, et aux destructions de leurs écosystèmes de vie. « L’Anthropocène semble présenter un futur dystopique qui déplore la fin du monde, souligne Yusoff, alors que l’impérialisme et les colonialismes en cours ont mis fins à des mondes tout au long de leur existence. » (p. xiii). En conservant cette praxis géologique, Yusoff montre que l’Anthropocène non seulement installe une culture du silence mais aussi une culture de l’irresponsabilité qui maintient les autres, les peuples de couleur dans la zone de l’inhumanité et présentent les fins de leurs mondes comme des « non-évènements » (p. 22).

Des révoltes géologiques noires

Enfin, l’avant dernier chapitre du livre de Yusoff, Insurgent geologies : a billion black Anthropocenes now, est consacré aux révoltes géologiques à partir des esthétiques noires. Yusoff s’intéresse aux manières dont les pratiques de résistance des peuples indigènes et des Noirs en esclavage et surtout leurs esthétiques peuvent mettre en scène de véritable révoltes géo-logiques qui s’opposent à la grammaire de l’Anthropocène. La tâche s’annonce difficile et radicale. En effet, il ne s’agit pas uniquement de prendre en compte les peuples de couleurs sans modifier en rien la grammaire utilisée, vu que leur effacement est déjà inscrit dans les règles de cette grammaire. Faisant écho à la fameuse citation d’Audre Lorde « les outils du maître ne peuvent pas détruire la maison du maître »10, Yusoff cherche au sein des esthétiques Noires les possibilités d’une autre géo-logique, d’une émancipation qui ne passe pas par le même langage géologique du contrôle de propriété et des propriétés. S’appuyant sur les concepts de « Métamorphose Noire » de Sylvia Wynter et des « esthétiques silencieuses » de Tina Clampt, Yusoff passe en revue trois exemples de telles esthétiques : deux films du réalisateur africain-américain Steve McQueen Carib’s leap et Western Deep ; une scène de suicide collectif du roman de l’écrivaine Dionne Brand At the full and change of the moon ; et une gravure anonyme de 1817. Ces trois exemples esthétiques, pour Yusoff, montrent une tentative radicale d’échapper à une géologie qui assignent les personnes à de la matière fongible, en représentant des corps dans une forme d’apesanteur politique. Les sauts du suicide collectif des derniers Caraïbes de l’île Saint-Vincent face aux colons français, ou encore le saut par la fenêtre de cette femme Noire esclavisée en réaction à la vente de son mari (représenté sur la gravure de 1817), mettraient en scène une esthétique qui refuserait à la fois la violence des colonisations et oppressions raciales, et la pesanteur d’une géologie raciste du monde.

Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre

L’attention portée par Yusoff à des esthétiques Noires critiques est un effort pour « forger un nouveau langage de la géologie à partir duquel confronter l’Anthropocène, une poésie qui refaçonne une nouvelle époque, une nouvelle géologie qui se souci de la racialisation de la matière » (p. 100). Une géologie qui donnerait sans doute une autre théorisation de ce qui est aujourd’hui désigné comme « Anthropocène ». Tel est en fin de compte l’invitation centrale de Yusoff qu’elle explicite dans son dernier chapitre Writing a Geology for the storm next time : « comment est-il possible de déloger le langage de la géologie de sorte que ces mouvements de dépossession ne soient plus aussi facilement accomplis ? » (p 105). Écrire la géologie pour la prochaine tempête implique de reconnaître l’intimité de celle de l’Anthropocène avec ses inhumanités anti-noires. Yusoff aspire alors à « la possibilité d’une autre géologie, non marquée par cette propension anti-noire, où l’inhumain sera une relation et non l’appendice de la fongibilité » (p 108).

Première limite : des absences non justifiées

En dépit de ces nombreux points forts, le livre de Kathryn Yusoff présente quelques limites. Au-delà d’un style d’écriture très dense et des répétitions d’un chapitre à l’autre qui rendent, par endroits, la lecture de ce court texte assez difficile, je vois trois limites principales à A billion Black Anthropocene or None.

Premièrement, en refermant le livre de Yusoff, l’on se rend compte qu’un certain nombre d’acteurs ou corpus politiques et théoriques manquent à l’appel sans véritable justification. Trois types d’acteurs me semblent faire défaut à la démarche de Yusoff. Tout d’abord, l’auteure fait fi des contributions théoriques en écologie politique qui non seulement accompagnent la réception du concept de l’Anthropocène en dehors des cercles des géologues, mais qui pointent aussi les inégalités sociales, les discriminations de genre et le racisme à l’œuvre à travers les politiques environnementales. Si Yusoff mentionne le racisme environnemental, elle n’engage pas de dialogue avec ces courants politiques et théoriques critiques intimement liés au débat concernant l’Anthropocène. Puis, dans l’effort remarquable de pister la concomitance d’un langage géologique avec l’imposition d’un racisme occidental sur Terre, le dialogue avec les géologues et l’histoire de la science de la géologie paraît extrêmement bref. Au-delà de la seule référence à Charles Lyell, l’on eut pu s’attendre à d’autres références et à une réflexion historique sur le développement de cette science beaucoup plus balisé et explicite, car celle-ci ne se réduit pas au seul échange entre corps Noirs et or. Quid des travaux en géologie menés par des scientifiques antiesclavagistes à l’instar d’Alexander Von Humbolt ? Enfin, l’on ne peut que déplorer l’absence de dialogue avec les théories et praxis des peuples indigènes de la Terre. Cela concerne d’abord les auteurs et mouvements Noirs du continent africain. En acceptant un peu trop rapidement l’idée que le passage du milieu serait le big bang de la blackness (p. 53), Yusoff occulte aussi une tradition de pensées et de résistances du continent africain tout autant que la philosophie africana11. À ce titre, les travaux de l’historienne Gabrielle Hecht sur l’uranium africain aurait été d’un apport conséquent à son propos12. Cela concerne aussi et surtout les peuples indigènes des Amériques eux-mêmes. Si, comme le suggère Yusoff, cette géo-logique racialisée a débuté par le recours aux peuples indigènes dans les mines, alors pourquoi ne pas inclure plus largement leurs contributions narratives, discursives, théoriques et politiques ? Qu’en est-il alors de tous ces peuples de couleurs qui mirent en acte ce que Yusoff désigne comme des révoltes géologiques par leurs oppositions aux travaux dans les mines, à l’exploitation pétrolière des Amériques à l’Asie en passant par l’Afrique et l’Europe ? Si les perspectives des Noirs des Amériques est bien l’angle choisi, ce qui constitue l’une des forces du livre de Yusoff, un dialogue avec ces autres révoltes géologiques (Noires et non-Noires) aurait été bienvenu.

Deuxième limite: l’oubli de la question politique et du monde

Deuxièmement, l’absence la plus dommageable dans le texte est celle de la question politique et par ricochet celle du monde. Cette absence est patente dans le chapitre Insurgent geology : a billion Black Anthropocenes où Yusoff explore les révoltes géologiques à partir des esthétiques Noires critiques. Les exemples de révoltes esthétiques prises par Yusoff tournent tous autour du geste de suicide individuel ou collectif. Si ces analyses sur les « ontologies sans territoires » (p. 100) sont remarquables, et si le geste du suicide dans ces contextes est effectivement fort politiquement, ayant eu des conséquences non négligeables dans plusieurs sociétés esclavagistes des Amériques, ce geste ne répond pas en lui-même à la question d’une confrontation ou d’un engagement du monde. Yusoff occulte aussi les métempsychoses et les quêtes d’une terre-mère qui ont animé bon nombre de ces suicides collectifs de Noirs esclavisés pensant trouver dans la mort un chemin souterrain qui les ramèneraient à la Guinée13, c’est-à-dire un autre territoire. Tout simplement, on ne peut pas construire une politique d’émancipation, fusse-t-elle géologique, qui se base sur les seuls gestes de suicide ! Il est d’ailleurs possible de faire une lecture exactement inverse à celle de Yusoff. Loin d’une échappée au langage géologique de la propriété et des propriétés, le suicide peut être saisi pragmatiquement dans le registre transactionnel esclavagiste comme la soustraction des corps et de leurs propriétés à ceux qui les posséderaient. Une réflexion politique sur la révolte géologique ne peut tenir sur le seul exemple du suicide.

Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre

C’est aussi là que se situe l’une des limites de l’usage de la phrase d’Audre Lorde. Si, en accord avec Lorde, les outils du maître ne pourront pas défaire la maison du maître, est-ce à dire qu’ils ne doivent pas être utilisés, ou que la seule action politique qui vaille soit celle de la déconstruction de la maison ? Reprenant la même référence de Yusoff à Sylvia Wynter d’une manière de penser avec les sens, l’on peut facilement concevoir qu’il soit plus préférable d’échapper à l’esclavage, de marronner dans les bois que d’être fouetté à longueur de journée ou de voir sa femme, son mari, ses parents, ses enfants ou ses amis vendus à l’autre bout de la Terre, quand bien même cette échappée ne renverserait pas par elle-même la plantation et conserverait la grammaire de la captivité. Yusoff occulte alors les processus politiques par lesquels les esclavisés comme à Saint-Domingue/Haïti ou encore en Guadeloupe et Martinique14 se sont approprié les outils juridiques des pays colonisateurs pour tracer des chemins émancipatoires, aussi partiels et incomplets furent-ils. Citant Glissant, elle occulte pourtant ces quêtes créolisées du monde qui, loin d’une dichotomie étanche entre langage du maître et langage des esclavisé.e.s, puisent ici et là avec un savant mélange les outils utiles à un mieux vivre espéré. Aussi l’absence de la question politique dans ce livre débouche-t-elle sur l’absence d’une réflexion sur le monde. Si le « nous » constitué par l’Anthropocène est bien un nous raciste, qui efface l’histoire des peuples de couleur, la question de la constitution d’un autre nous, de la composition d’un autre monde est éludé par Yusoff. Le titre du livre A billion Black Anthropocenes or None  évoquant l’alternative entre soit une pluralité des fins du monde (celles réduites à des non-évènements au sein de l’Anthropocène) ou rien, passe à côté de la question du monde. Comment composer un monde à partir de cette pluralité qui, bon gré, mal gré se doit d’habiter une même Terre ? Conserver cette question n’est pas l’abandon d’une révolte radicale au sein même de la grammaire géologique, mais la reconnaissance des conditions sociopolitiques, violentes et inégales depuis lesquels les peuples indigènes, les Noirs, les colonisés tentent et pensent le monde.

Troisième limite : la reproduction d’une fracture ?

Au fond, si Yusoff fait bel et bien usage de philosophes et poètes caribéens, et de théories afroféministes, l’on sort du livre en se demandant à qui l’auteure s’adresse-t-elle ? Bien sûr, on comprend très vite qu’il s’agit en particulier des partisans du concept de l’Anthropocène adhérant à une certaine conception de la géologie. Si tel est bien le cas, on arrive à un imbroglio assez dommageable pour l’objectif de Yusoff. En effet, cela signifierait qu’elle a recours aux théories critiques Noires pour s’adresser à un espace qu’elle-même qualifie de Blanc dans sa composition sociologique comme dans sa géo-logique. En prenant pour point de départ le socle sémantique de cet espace, la géologie, espace extrêmement bien équipé/composé pour effacer les histoires des peuples de couleur du monde, Yusoff les inviterait à déconstruire leur blanchité et à accepter la responsabilité de ce milliard d’Anthropocènes Noirs, tout en négligeant les espaces propres aux luttes, expériences et théorisations de ces peuples de couleurs. En effet, la question dont la réponse aurait pu être un peu plus développée est la suivante : quel est l’enjeu de ce texte non pas pour les partisans de l’Anthropocène, mais pour les peuples indigènes et les collectifs afroféministes et antiracistes eux-mêmes ? Quels intérêts et conséquences y-a-t-il à reconnaître que les résistances révolutionnaires Noires telles celles d’Haïti, relèvent non seulement « d’une métamorphose culturelle » reprenant l’expression de Wynter, mais aussi, comme l’indique Yussof, d’une métamorphose géologique ? (p. 38).

Anthropocènes Noirs. Décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre

C’est à ce titre que l’absence d’un engagement symétrique avec les mouvements politiques contemporains tels que le Black Lives Matter, les mouvements contre le racisme environnemental ou même l’histoire des mouvements anticoloniaux se fait sentir car cette absence reproduit exactement ce que Yusoff reproche à l’Anthropocène : l’effacement des luttes concrètes et expérientielles des Noirs et peuples indigènes d’aujourd’hui dans leur confrontation avec le monde. Or, il eut été possible de souligner l’alliance polysémique entre vies Noires (Black lives) et matière (Matter) dans le Black Lives Matter, de même que l’on ne peut occulter les dimensions géologiques des résistances des peuples indigènes du monde aux extractions des énergies fossiles à l’instar de l’opposition à l’oléoduc de Keystone ou le sort du peuple Ogoni au Nigéria victimes du capitalisme des compagnies pétrolières. Si la géologie est belle et bien fondamentale dans les discours sur l’Anthropocène, il est loin d’être une évidence que la géologie doit être le point de départ de toute analyse critique. On eut pu supposer un mouvement symétriquement inverse qui s’adresse alors aux mouvements afroféministes et antiracistes, les amenant d’une manière égale à un prolongement de leurs actions/réflexions vers une géo-logique anti-raciste. Si Yusoff suggère cette piste à plusieurs reprises invitant à une compréhension géologique du racisme, elle n’engage pas véritablement de dialogue avec les acteurs de l’antiracisme. L’absence d’une telle démarche débouche, à la fin du livre, sur le sentiment d’une fracture qui n’a pas été complètement surmontée entre les partisans/théoriciens de l’Anthropocène et ceux qui sont assignés à ces géo-logiques racistes. Plus perturbant encore, on reste encore sur l’idée que la discussion des luttes politiques historiques et contemporaines des peuples colonisés du monde reste accessoire à la discussion de l’Anthropocène.

Pour conclure, ces trois remarques qui insistent sur les absences et sur les manques sont portées avant tout par un désir d’aller plus loin avec les travaux de Kathryn Yusoff. Évidemment, il est difficile d’aborder tous ces aspects dans un format de livre aussi court. Aussi mes remarques n’enlèvent-elles rien à la richesse et à la pertinence des analyses de Yusoff des géo-logiques qui sous-tendent la compréhension de l’Anthropocène aujourd’hui. Je rejoins entièrement l’élan central de Yusoff consistant à remettre en discussion l’histoire coloniale et esclavagiste de la modernité au sein d’un récit anthropocénique qui brandit encore l’étendard d’une « innocence blanche »15 et à imaginer un autre langage (y compris géologique) face à la tempête. Ne serait-ce que pour aller plus loin, ne serait-ce que pour poursuivre le débat et mettre à jour ces multiples révoltes géo-logiques, l’on attend avec impatience la traduction de cet excellent ouvrage.

Notes

1 7

Yusoff, p. XIV.

 

2. Bien que Yusoff ne les nomment pas directement, les approches qu’elles visent font écho par exemple aux travaux de Latour, Chakrabarty ou Bourg. Voir Bruno Latour, Où atterir ?, Paris, La Découverte, 2017 ; Chakrabarty, Dipesh, “The climate of history: four thesis”, Critical inquiry, vol. 35, n°2, 2009, p.197-222.; Bourg, Dominique, Une nouvelle Terre, Paris, Desclée de Brouwer, 2018.

 

3. Tsing, Anna, Le champignon à la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, trad. P. Pignarre, Paris, la Découverte, 2017 ; Haraway, Donna, Staying with the trouble : making kin in the Chtchulucene, Londres, Duke University Press, 2016, ; Malm, Andreas, L’Anthropocène contre l’histoire : le réchauffement climatique à l’ère du capitale, Paris, La Fabrique, 2017.

4.

Bonneuil, Christophe & Fressoz, Jean-Baptiste, L’évènement Anthropocène : la Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 2016.

5.

Yusoff, p.108 (Toutes les citations sont traduites par moi-même).

6.

Ferdinand, Malcom, Une écologie décoloniale : penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019.

8.

Lyell, Charles, Travels in North America, Londres, John Murray, 1845.

9.

Voir par exemple Gobineau, Artur de, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Librairie de Firmin-Didot frères, 1853.

10.

Lorde, Audre, Your silence will not protect you, Londres, Silver Press, 2017, pp. 89-93

11.

Voir Gordon, Lewis, An introduction to Africana philosophy, Cambridge, Cambrige University Press, 2009.

12.

Hecht, Gabrielle, Uranium africain : une histoire globale, trad. C. Nordmann, Paris, Seuil, 2016.

13.

Voir Oudin-Bastide, Caroline, Travail, capitalisme et société esclavagiste : Guadeloupe, Martinique, XVIIe-XIXe siècle, Paris, La Découverte, 2005, p. 292.

14.

Larcher, Silyane, L’autre citoyen : l’idéal républicain et les Antilles après l’esclavage, Paris, Armand Colin, 2014.

15.

Wekker, Gloria, White innocence : paradoxes of colonialism and race, Durham, Duke University Press, 2016.

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 11:15

En croisant à la fois les données sur la mortalité due au virus, les modalités de contrôle choisies par les gouvernements et le respect de l’Etat de droit, le sociologue Sebastian Roché conclut que la France privilégie une approche punitive. Sebastian Roché, sociologue, spécialiste des questions de police et de sécurité, directeur de recherche au CNRS, auteur de De la police en démocratie, a fait paraître cette tribune dans Le Monde le 3 juin 2020. Lire aussi Avec les écoféminismes, se projeter autrement dans l'après-Covid et StopCovid : notre santé est primordiale, nos libertés ne le sont pas moins.

L'interdiction - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

L'interdiction - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Face à la pandémie du coronavirus, les gouvernements de l’Union européenne (UE) ont réagi, certains avec plus de vigueur que d’autres. Tous ont juré que les mesures prises étaient dictées par des considérations de santé. Ainsi, le 16 mars, Emmanuel Macron, répétant « nous sommes en guerre », a plaidé que des « dispositions fermes » avaient été prises par le gouvernement « sur la base de recommandations scientifiques avec un seul objectif : nous protéger face à la propagation du virus ». La France d’Emmanuel Macron n’est certes pas la Hongrie du premier ministre Viktor Orban, mais ce dernier avait, lui aussi, déclaré, le 27 mars : « Ceci est une situation de guerre », avant d’annoncer, le 3 avril, qu’il lui fallait « gouverner par décret pour bloquer la diffusion du virus ».

La « profondeur du contrôle »

Pourtant, tous les dirigeants ne tiennent pas le même langage. Alors, qu’a fait au juste la classe dirigeante européenne ? Pour le comprendre, nous avons examiné les informations mises à disposition par les Etats et les agences de santé, qui permettent de vérifier si la rigueur affichée par les gouvernements de l’UE correspond bien à la gravité de la situation sanitaire. Le nombre de décès liés au virus, une fois rapporté à la population, donne une idée de la pression de la maladie (pour 100 000 habitants à la date du 25 avril). Certes, les limites en sont connues, mais ce sont les meilleures données disponibles.

Puis, nous avons construit un indice de la sévérité du contrôle. Cet indice intègre toute une série d’éléments : le fait de recourir à l’armée (hors action humanitaire), de créer des dispositifs de déclaration des sorties, d’étendre les types de personnels habilités à les contrôler (en plus de la police et de l’armée) ; d’instaurer des couvre-feux ; de donner à la police les pouvoirs pour punir nos comportements, comme de vérifier le port d’une attestation ou la « première nécessité » des achats réalisés, ou encore d’entrer à votre domicile de manière aléatoire pour vérifier si vous êtes bien confinés (comme en Pologne). Prises toutes ensemble, ces informations nous renseignent sur la « profondeur du contrôle » de nos mouvements imposé par l’Etat : mobilisation des moyens humains, pouvoir de contrainte, et sanctions.

En rapprochant le taux de décès et la profondeur du contrôle, on remarque deux choses. D’abord, la diversité de la rigueur : si les gouvernants veulent tous le bien de leur peuple, ils ne partagent pas la même notion du bien. Certains ne jugent pas nécessaire de contrôler beaucoup, d’autres si. Ainsi, le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, explique : « Je ne veux pas agir comme si j’étais le boss. » En conséquence : pas d’attestation de sortie, ni de militaires dans les rues ni de verbalisations en masse. Ensuite, on voit que les décisions de contrôler et punir ne semblent guère dictées par la sévérité de l’épidémie.

On trouve des réponses au style militaro-policier plus affirmé parmi les pays les plus touchés (France, Italie, Espagne, qui comptent 33 à 47 décès pour 100 000 habitants), mais aussi parmi les moins affectés (Bulgarie, Pologne, Roumanie, avec moins de 1,2 décès pour 100 000). Plus étrange encore, dans l’entre-deux, on trouve un groupe de pays où aucun gouvernement n’adopte cette approche punitive (par exemple, la Norvège, le Danemark, l’Irlande ou l’Allemagne, dont on se souvient que le président rejette la métaphore de la guerre contre le virus). Si l’ampleur des décès joue un rôle dans la sévérité du contrôle des citoyens, il est manifeste qu’elle ne suffit pas à l’expliquer.

Faiblesse démocratique

Mais alors, qu’est-ce qui motive les Etats à contrôler en profondeur ? Le contrôle est caractérisé par le caractère exceptionnel des moyens mis en œuvre pour appliquer les restrictions, elles-mêmes exorbitantes des règles communes. C’est pourquoi la faiblesse démocratique en est une explication fort plausible. Lorsqu’on rapproche l’indice du « contrôle en profondeur » et le « score d’état de droit » tel qu’il ressort des calculs du très sérieux World Justice Project, il apparaît que les gouvernements qui contrôlent le plus sont ceux où la démocratie est la moins bien garantie.

Le score d’Etat de droit varie entre 0,5 (Hongrie, Bulgarie) et 0,92 (Irlande, Danemark), dans l’UE. Les pays qui obtiennent moins de 0,79, le score du Royaume-Uni, sont les plus autoritaires. Parmi ces derniers se trouve la Roumanie, où l’armée fait des contrôles dans la rue et où se pratique un couvre-feu national. La Hongrie l’a instauré aussi, et permet même aux autorités locales de le renforcer. La Grèce y a également recours, et oblige à détenir une attestation de sortie par SMS. En Bulgarie, en plus de tout cela, la police peut désormais accéder aux métadonnées de communication des individus. La Pologne combine couvre-feu des mineurs non accompagnés, contrôles par l’armée et visites aléatoires de police au domicile pour vérifier le confinement.

Les gouvernants de pays « moyennement démocratiques » et un peu mieux notés (Italie, Espagne et France) recourent à l’armée avec des modalités différentes. En France, on retrouve l’armée (le dispositif « Sentinelle », qui ne fait pas de contrôle), des couvre-feux dans des dizaines de municipalités mais pas au plan national, des attestations de sortie et des contrôles par millions. Par contraste, parmi les pays dont la démocratie est forte (note supérieure à 0,79), aucun ne voit son exécutif s’engager dans une telle voie. L’explication est simple : plus un État se garde de ses citoyens, plus il est prompt à les surveiller.

Si presque tous les gouvernements de l’UE ont pris des mesures exceptionnelles, la manière de les appliquer diffère grandement. Notre premier ministre, en dépit d’une évolution du vocabulaire depuis le conseil des ministres du 2 mai, où il a privilégié les termes « responsabilité » et « confiance », n’a pas pour autant renoncé à l’approche punitive. A la sortie de ce même conseil, M. Castaner annonçait que divers personnels non policiers allaient permettre d’étendre plus encore les contrôles. A la veille du dernier week-end de mai, concernant la « règle des 100 km », il précisait qu’il y aurait « encore des contrôles ». L’État se méfie des citoyens. Avec 20 millions de contrôles et un million d’amendes début mai, la Française est championne d’Europe. Comme les plus mauvais élèves de l’UE, notre exécutif survalorise la surveillance et la punition aux dépens de l’aide aux personnes éprouvées par l’épidémie. Presque autant que ces régimes, l’État français affiche fièrement sa défiance.

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 11:09

La crise sanitaire actuelle nous montre les limites du système capitaliste, productiviste et individualiste, basé sur l’exploitation infinie des ressources. Elle exacerbe également les violences du système patriarcal : exploitation du travail invisible des femmes, exclusion des minorisé·e·s de genre, marginalisation des précaires. C’est pourquoi nous trouvons urgent de construire un après-Covid19 nourri des pensées et actions écoféministes, en croisant les luttes et une critique radicale de la structure oppressive de la société dans le but de nous en libérer tous·tes. Par un large collectif d'intellectuelles et militantes le 19 mai 2020 sur Mediapart. Lire aussi « Il n’y a que des migrants sur Terre... » et Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture.

Le visionnaire - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Le visionnaire - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Nous vivons de façon évidente une crise écologique : l’articulation entre la propagation du virus, la mondialisation et la destruction de notre écosystème a été maintes fois mise en exergue ces derniers temps. Les actions humaines ont modifié le climat et gravement dégradé les écosystèmes naturels, terrestres et marins, rendant la terre inhabitable pour un grand nombre d'espèces. Pendant ce temps-là, le nombre de réfugié·e·s climatiques est sans cesse en augmentation, les pauvres s’appauvrissent, des femmes sont exploitées et violentées, des communautés minoritaires sont prises pour cible.

Pourtant, dans les nombreuses réflexions sur « l’après-Covid19 », on constate l’absence de l’écoféminisme et la difficulté des courants féministes français à s’emparer de la question écologique. Or depuis les années 70, les écoféminismes sont à la convergence de l’action écologique et des luttes féministes. En Amérique Latine, en Afrique ou en Inde, des mouvements lient défense des terres et des groupes minorisés de genre, de classe ou de race depuis longtemps ; ils montrent qu’une critique décoloniale est indispensable dans la construction d’une société nouvelle. Ils sont une source d’inspiration propice à la reconstruction de nouveaux modèles sociétaux.

Face au virus, ce sont majoritairement les femmes qui sont exposées : aides-soignantes, infirmières, caissières, couturières, femmes de ménage, auxiliaires de vie. La crise remet au centre la question du care désignant l’ensemble des activités de soin de l’autre, vitales et pourtant continuellement dévalorisées, invisibles, faiblement rémunérées, assignées à des femmes bien souvent racisées. Comme l’explique Christiane Taubira, « ce qui fait tenir la société, c’est d’abord une bande de femmes », tandis que des hommes en télétravail cherchent à retrouver le chemin de la croissance à tout prix dans les conseils d’administration des grosses entreprises.

Alors ce fameux « monde d’après », qui galvanise tant d’imaginaires, se dessinera-t-il avec les femmes ? Avec les minorisé·e·s, les LGBTQI+, les sans-papiers, les migrant·e·s ? C’est maintenant que l’écoféminisme a un rôle à jouer, une place à prendre et que ses voix doivent être entendues.

L’écoféminisme est un mouvement politique et philosophique hétérogène qui établit une corrélation entre la destruction des écosystèmes par le capitalisme et l’oppression des femmes par le patriarcat. Ses courants sont nombreux (spiritualistes, décoloniaux, vegans, matérialistes...) mais tous encouragent la construction de mondes qui ne détruiraient ni les humain·e·s, ni les natures au sein desquelles ils·elles vivent. Pour cela, sortons de cette opposition entre nature et culture qui relègue les femmes, mais aussi les personnes racisé·e·s, les queers, les personnes en situation de handicap, et bien d’autres du côté de la « nature » – justifiant leur exploitation de la même façon que les sols, les plantes ou les océans.

Les écoféminismes nous invitent à croiser les luttes, à intégrer nos émotions face aux catastrophes qui ne vont cesser de croître : le désarroi d’un·e parent·e qui voit ses enfants avaler des pesticides à la cantine, l’impuissance des paysan·nes qui assistent à la construction d’un projet d’enfouissement nucléaire à côté de chez elles·eux, le désespoir d’une personne trans privée d’un emploi dans la fonction publique à cause de son genre. Les écoféminismes sont présents là où des minorités entrent en lutte contre une logique patriarcale, guerrière, qui exploite le vivant : des mouvements de femmes en lutte contre l’implantation de Monsanto en Argentine, contre la déforestation en Inde, contre l’extraction du charbon en Afrique du Sud, contre le nucléaire comme aux États-Unis dans les années 80 avec la Women’s Pentagon Action ou plus récemment à Bure, en France. Nous devons repenser entièrement la division sexuée mais aussi racialisée du travail.

Pour cela, des projets de terres écoféministes, des chantiers en mixité choisie, des communautés, des cercles de paroles, des conférences, des week-ends se mettent en place depuis longtemps partout dans le monde et depuis peu en France, mais aussi en Belgique et en Suisse. Nous demandons des fonds pour la recherche écoféministe et la construction de projets écoféministes dans des espaces divers, qui vont des zones rurales aux centres-villes, sans oublier les quartiers populaires, pour un écoféminisme pluriel et connecté à nos différentes réalités sociales et raciales.

Être écoféministe, ce n’est pas seulement pratiquer le tri sélectif, le DIY ou devenir végétarien·ne, c’est aussi lutter contre l’asservissement des femmes, des minorisé·e·s et du vivant. C’est une critique radicale de la structure oppressive de la société dans le but de nous en libérer tous·tes.

Les mouvements écoféministes se nourrissent de la création artistique, de la désobéissance civile, des luttes pour la terre, des traditions anarchistes, des mouvements de gouvernance partagée où l’on s’extrait de la hiérarchie : ils inventent une nouvelle façon d’exister et de faire de la politique ensemble. Nous sommes convaincu·e·s que c’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui.

Par Selma Muzet et Marie Bécue, avec les précieux conseils de nos co-signataires, en particulier ceux de Myriam Bahaffou et Catherine Larrère. 
Signataires :

Catherine Larrère, Philosophe, spécialiste en philosophie de l'environnement
Marie Toussaint, Eurodéputée écologiste, co-fondatrice de Notre Affaire à Tous
Clotilde Bato, Présidente de Notre Affaire à Tous
Jules Falquet, Sociologue et féministe
Lamya Essemlali, Présidente France de Sea Shepherd
Pascale d'Erm, Auteure de Sœur en écologie et de Natura
Valérie Cabanes, Juriste internationaliste, auteure de Homo Natura, en harmonie avec le vivant
Jeanne Burgart Goutal, Philosophe, enseignante et autrice d'Être écoféministe
Myriam Bahaffou, Chercheuse en philosophie et études de genre et militante écoféministe
Pablo Servigne, Auteur
Charlotte Marchandise, Femme politique, adjointe à la maire de Rennes, autrice
Gauthier Chapelle, Ingénieur agronome et docteur en biologie, auteur
Geneviève Azam, Économiste et essayiste
Élodie Nace, Militante climat
Agnès Sinaï, Journaliste, fondatrice de l’Institut Momentum, enseignante à Sciences Po
Lisa Azuelos, Réalisatrice
Flora Magnan, Co-fondatrice de RiseFor
Annie Lahmer, Conseillère Régionale EELV
Solène Ducretot, Co-fondatrice du collectif Les Engraineuses
Arthur Keller, Expert des risques systémiques et des stratégies de résilience
Mathilde Julié Viot, Militante féministe cofondatrice de Chair Collaboratrice
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Participer à la Grande Parade Métèque samedi 28 mai 2016

PLU des lilas: enfin un diagnostic et état initial de l'environnement ... à compléter

Avec la loi « Travail », où irait-on ? Débattons-en mercredi 30 mars

Réduire la place de la voiture des actes pas des paroles

La COP 21 aux Lilas

La nature est un champ de bataille

Alternatiba et le Ruban pour le climat des Lilas à la République

Un compost de quartier aux Lilas

Devoir d'asile : de l'Etat jusqu'aux Lilas

Un ruban pour le climat aux Lilas

Six propositions vertes pour une révision du PLU véritablement utile

La Grande Parade Métèque samedi 30 mai

Fête de la transition énergetique et citoyenne le 9 mai aux Lilas

Des défenseurs de la Maternité des Lilas s'enchaînent devant le ministère de la santé

Romainville n'aura pas d'usine de méthanisation

Journal n°2 de Les Lilas Autrement (décembre 2014)

écolo ! n°19 : le téléphérique un GPII

écolo ! n°18

Gaz de schiste : du mirage économique au cauchemar écologique ?

Journée de la transition le 27 septembre aux Lilas

écolo ! n°17 : un nouveau modèle énergetique français

écolo ! n°16 : TAFTA ou TIPP, le traité de libre-échange transatlantique signerait la fin du projet