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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 11:15

En croisant à la fois les données sur la mortalité due au virus, les modalités de contrôle choisies par les gouvernements et le respect de l’Etat de droit, le sociologue Sebastian Roché conclut que la France privilégie une approche punitive. Sebastian Roché, sociologue, spécialiste des questions de police et de sécurité, directeur de recherche au CNRS, auteur de De la police en démocratie, a fait paraître cette tribune dans Le Monde le 3 juin 2020. Lire aussi Avec les écoféminismes, se projeter autrement dans l'après-Covid et StopCovid : notre santé est primordiale, nos libertés ne le sont pas moins.

L'interdiction - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

L'interdiction - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Face à la pandémie du coronavirus, les gouvernements de l’Union européenne (UE) ont réagi, certains avec plus de vigueur que d’autres. Tous ont juré que les mesures prises étaient dictées par des considérations de santé. Ainsi, le 16 mars, Emmanuel Macron, répétant « nous sommes en guerre », a plaidé que des « dispositions fermes » avaient été prises par le gouvernement « sur la base de recommandations scientifiques avec un seul objectif : nous protéger face à la propagation du virus ». La France d’Emmanuel Macron n’est certes pas la Hongrie du premier ministre Viktor Orban, mais ce dernier avait, lui aussi, déclaré, le 27 mars : « Ceci est une situation de guerre », avant d’annoncer, le 3 avril, qu’il lui fallait « gouverner par décret pour bloquer la diffusion du virus ».

La « profondeur du contrôle »

Pourtant, tous les dirigeants ne tiennent pas le même langage. Alors, qu’a fait au juste la classe dirigeante européenne ? Pour le comprendre, nous avons examiné les informations mises à disposition par les Etats et les agences de santé, qui permettent de vérifier si la rigueur affichée par les gouvernements de l’UE correspond bien à la gravité de la situation sanitaire. Le nombre de décès liés au virus, une fois rapporté à la population, donne une idée de la pression de la maladie (pour 100 000 habitants à la date du 25 avril). Certes, les limites en sont connues, mais ce sont les meilleures données disponibles.

Puis, nous avons construit un indice de la sévérité du contrôle. Cet indice intègre toute une série d’éléments : le fait de recourir à l’armée (hors action humanitaire), de créer des dispositifs de déclaration des sorties, d’étendre les types de personnels habilités à les contrôler (en plus de la police et de l’armée) ; d’instaurer des couvre-feux ; de donner à la police les pouvoirs pour punir nos comportements, comme de vérifier le port d’une attestation ou la « première nécessité » des achats réalisés, ou encore d’entrer à votre domicile de manière aléatoire pour vérifier si vous êtes bien confinés (comme en Pologne). Prises toutes ensemble, ces informations nous renseignent sur la « profondeur du contrôle » de nos mouvements imposé par l’Etat : mobilisation des moyens humains, pouvoir de contrainte, et sanctions.

En rapprochant le taux de décès et la profondeur du contrôle, on remarque deux choses. D’abord, la diversité de la rigueur : si les gouvernants veulent tous le bien de leur peuple, ils ne partagent pas la même notion du bien. Certains ne jugent pas nécessaire de contrôler beaucoup, d’autres si. Ainsi, le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, explique : « Je ne veux pas agir comme si j’étais le boss. » En conséquence : pas d’attestation de sortie, ni de militaires dans les rues ni de verbalisations en masse. Ensuite, on voit que les décisions de contrôler et punir ne semblent guère dictées par la sévérité de l’épidémie.

On trouve des réponses au style militaro-policier plus affirmé parmi les pays les plus touchés (France, Italie, Espagne, qui comptent 33 à 47 décès pour 100 000 habitants), mais aussi parmi les moins affectés (Bulgarie, Pologne, Roumanie, avec moins de 1,2 décès pour 100 000). Plus étrange encore, dans l’entre-deux, on trouve un groupe de pays où aucun gouvernement n’adopte cette approche punitive (par exemple, la Norvège, le Danemark, l’Irlande ou l’Allemagne, dont on se souvient que le président rejette la métaphore de la guerre contre le virus). Si l’ampleur des décès joue un rôle dans la sévérité du contrôle des citoyens, il est manifeste qu’elle ne suffit pas à l’expliquer.

Faiblesse démocratique

Mais alors, qu’est-ce qui motive les Etats à contrôler en profondeur ? Le contrôle est caractérisé par le caractère exceptionnel des moyens mis en œuvre pour appliquer les restrictions, elles-mêmes exorbitantes des règles communes. C’est pourquoi la faiblesse démocratique en est une explication fort plausible. Lorsqu’on rapproche l’indice du « contrôle en profondeur » et le « score d’état de droit » tel qu’il ressort des calculs du très sérieux World Justice Project, il apparaît que les gouvernements qui contrôlent le plus sont ceux où la démocratie est la moins bien garantie.

Le score d’Etat de droit varie entre 0,5 (Hongrie, Bulgarie) et 0,92 (Irlande, Danemark), dans l’UE. Les pays qui obtiennent moins de 0,79, le score du Royaume-Uni, sont les plus autoritaires. Parmi ces derniers se trouve la Roumanie, où l’armée fait des contrôles dans la rue et où se pratique un couvre-feu national. La Hongrie l’a instauré aussi, et permet même aux autorités locales de le renforcer. La Grèce y a également recours, et oblige à détenir une attestation de sortie par SMS. En Bulgarie, en plus de tout cela, la police peut désormais accéder aux métadonnées de communication des individus. La Pologne combine couvre-feu des mineurs non accompagnés, contrôles par l’armée et visites aléatoires de police au domicile pour vérifier le confinement.

Les gouvernants de pays « moyennement démocratiques » et un peu mieux notés (Italie, Espagne et France) recourent à l’armée avec des modalités différentes. En France, on retrouve l’armée (le dispositif « Sentinelle », qui ne fait pas de contrôle), des couvre-feux dans des dizaines de municipalités mais pas au plan national, des attestations de sortie et des contrôles par millions. Par contraste, parmi les pays dont la démocratie est forte (note supérieure à 0,79), aucun ne voit son exécutif s’engager dans une telle voie. L’explication est simple : plus un État se garde de ses citoyens, plus il est prompt à les surveiller.

Si presque tous les gouvernements de l’UE ont pris des mesures exceptionnelles, la manière de les appliquer diffère grandement. Notre premier ministre, en dépit d’une évolution du vocabulaire depuis le conseil des ministres du 2 mai, où il a privilégié les termes « responsabilité » et « confiance », n’a pas pour autant renoncé à l’approche punitive. A la sortie de ce même conseil, M. Castaner annonçait que divers personnels non policiers allaient permettre d’étendre plus encore les contrôles. A la veille du dernier week-end de mai, concernant la « règle des 100 km », il précisait qu’il y aurait « encore des contrôles ». L’État se méfie des citoyens. Avec 20 millions de contrôles et un million d’amendes début mai, la Française est championne d’Europe. Comme les plus mauvais élèves de l’UE, notre exécutif survalorise la surveillance et la punition aux dépens de l’aide aux personnes éprouvées par l’épidémie. Presque autant que ces régimes, l’État français affiche fièrement sa défiance.

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 11:09

La crise sanitaire actuelle nous montre les limites du système capitaliste, productiviste et individualiste, basé sur l’exploitation infinie des ressources. Elle exacerbe également les violences du système patriarcal : exploitation du travail invisible des femmes, exclusion des minorisé·e·s de genre, marginalisation des précaires. C’est pourquoi nous trouvons urgent de construire un après-Covid19 nourri des pensées et actions écoféministes, en croisant les luttes et une critique radicale de la structure oppressive de la société dans le but de nous en libérer tous·tes. Par un large collectif d'intellectuelles et militantes le 19 mai 2020 sur Mediapart. Lire aussi « Il n’y a que des migrants sur Terre... » et Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture.

Le visionnaire - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Le visionnaire - Gilbert Garcin (21 juin 1929-17 avril 2020)

Nous vivons de façon évidente une crise écologique : l’articulation entre la propagation du virus, la mondialisation et la destruction de notre écosystème a été maintes fois mise en exergue ces derniers temps. Les actions humaines ont modifié le climat et gravement dégradé les écosystèmes naturels, terrestres et marins, rendant la terre inhabitable pour un grand nombre d'espèces. Pendant ce temps-là, le nombre de réfugié·e·s climatiques est sans cesse en augmentation, les pauvres s’appauvrissent, des femmes sont exploitées et violentées, des communautés minoritaires sont prises pour cible.

Pourtant, dans les nombreuses réflexions sur « l’après-Covid19 », on constate l’absence de l’écoféminisme et la difficulté des courants féministes français à s’emparer de la question écologique. Or depuis les années 70, les écoféminismes sont à la convergence de l’action écologique et des luttes féministes. En Amérique Latine, en Afrique ou en Inde, des mouvements lient défense des terres et des groupes minorisés de genre, de classe ou de race depuis longtemps ; ils montrent qu’une critique décoloniale est indispensable dans la construction d’une société nouvelle. Ils sont une source d’inspiration propice à la reconstruction de nouveaux modèles sociétaux.

Face au virus, ce sont majoritairement les femmes qui sont exposées : aides-soignantes, infirmières, caissières, couturières, femmes de ménage, auxiliaires de vie. La crise remet au centre la question du care désignant l’ensemble des activités de soin de l’autre, vitales et pourtant continuellement dévalorisées, invisibles, faiblement rémunérées, assignées à des femmes bien souvent racisées. Comme l’explique Christiane Taubira, « ce qui fait tenir la société, c’est d’abord une bande de femmes », tandis que des hommes en télétravail cherchent à retrouver le chemin de la croissance à tout prix dans les conseils d’administration des grosses entreprises.

Alors ce fameux « monde d’après », qui galvanise tant d’imaginaires, se dessinera-t-il avec les femmes ? Avec les minorisé·e·s, les LGBTQI+, les sans-papiers, les migrant·e·s ? C’est maintenant que l’écoféminisme a un rôle à jouer, une place à prendre et que ses voix doivent être entendues.

L’écoféminisme est un mouvement politique et philosophique hétérogène qui établit une corrélation entre la destruction des écosystèmes par le capitalisme et l’oppression des femmes par le patriarcat. Ses courants sont nombreux (spiritualistes, décoloniaux, vegans, matérialistes...) mais tous encouragent la construction de mondes qui ne détruiraient ni les humain·e·s, ni les natures au sein desquelles ils·elles vivent. Pour cela, sortons de cette opposition entre nature et culture qui relègue les femmes, mais aussi les personnes racisé·e·s, les queers, les personnes en situation de handicap, et bien d’autres du côté de la « nature » – justifiant leur exploitation de la même façon que les sols, les plantes ou les océans.

Les écoféminismes nous invitent à croiser les luttes, à intégrer nos émotions face aux catastrophes qui ne vont cesser de croître : le désarroi d’un·e parent·e qui voit ses enfants avaler des pesticides à la cantine, l’impuissance des paysan·nes qui assistent à la construction d’un projet d’enfouissement nucléaire à côté de chez elles·eux, le désespoir d’une personne trans privée d’un emploi dans la fonction publique à cause de son genre. Les écoféminismes sont présents là où des minorités entrent en lutte contre une logique patriarcale, guerrière, qui exploite le vivant : des mouvements de femmes en lutte contre l’implantation de Monsanto en Argentine, contre la déforestation en Inde, contre l’extraction du charbon en Afrique du Sud, contre le nucléaire comme aux États-Unis dans les années 80 avec la Women’s Pentagon Action ou plus récemment à Bure, en France. Nous devons repenser entièrement la division sexuée mais aussi racialisée du travail.

Pour cela, des projets de terres écoféministes, des chantiers en mixité choisie, des communautés, des cercles de paroles, des conférences, des week-ends se mettent en place depuis longtemps partout dans le monde et depuis peu en France, mais aussi en Belgique et en Suisse. Nous demandons des fonds pour la recherche écoféministe et la construction de projets écoféministes dans des espaces divers, qui vont des zones rurales aux centres-villes, sans oublier les quartiers populaires, pour un écoféminisme pluriel et connecté à nos différentes réalités sociales et raciales.

Être écoféministe, ce n’est pas seulement pratiquer le tri sélectif, le DIY ou devenir végétarien·ne, c’est aussi lutter contre l’asservissement des femmes, des minorisé·e·s et du vivant. C’est une critique radicale de la structure oppressive de la société dans le but de nous en libérer tous·tes.

Les mouvements écoféministes se nourrissent de la création artistique, de la désobéissance civile, des luttes pour la terre, des traditions anarchistes, des mouvements de gouvernance partagée où l’on s’extrait de la hiérarchie : ils inventent une nouvelle façon d’exister et de faire de la politique ensemble. Nous sommes convaincu·e·s que c’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui.

Par Selma Muzet et Marie Bécue, avec les précieux conseils de nos co-signataires, en particulier ceux de Myriam Bahaffou et Catherine Larrère. 
Signataires :

Catherine Larrère, Philosophe, spécialiste en philosophie de l'environnement
Marie Toussaint, Eurodéputée écologiste, co-fondatrice de Notre Affaire à Tous
Clotilde Bato, Présidente de Notre Affaire à Tous
Jules Falquet, Sociologue et féministe
Lamya Essemlali, Présidente France de Sea Shepherd
Pascale d'Erm, Auteure de Sœur en écologie et de Natura
Valérie Cabanes, Juriste internationaliste, auteure de Homo Natura, en harmonie avec le vivant
Jeanne Burgart Goutal, Philosophe, enseignante et autrice d'Être écoféministe
Myriam Bahaffou, Chercheuse en philosophie et études de genre et militante écoféministe
Pablo Servigne, Auteur
Charlotte Marchandise, Femme politique, adjointe à la maire de Rennes, autrice
Gauthier Chapelle, Ingénieur agronome et docteur en biologie, auteur
Geneviève Azam, Économiste et essayiste
Élodie Nace, Militante climat
Agnès Sinaï, Journaliste, fondatrice de l’Institut Momentum, enseignante à Sciences Po
Lisa Azuelos, Réalisatrice
Flora Magnan, Co-fondatrice de RiseFor
Annie Lahmer, Conseillère Régionale EELV
Solène Ducretot, Co-fondatrice du collectif Les Engraineuses
Arthur Keller, Expert des risques systémiques et des stratégies de résilience
Mathilde Julié Viot, Militante féministe cofondatrice de Chair Collaboratrice
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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 08:00

StopCovid n'a l'air de rien, et l'application est d'une utilité plus que douteuse. Elle n'en porte pas moins atteinte à nos libertés. Il est des engrenages où il ne faut pas mettre le doigt. Par Esther Benbassa, sénatrice EELV, le 27 avril 2020.

StopCovid : notre santé est primordiale, nos libertés ne le sont pas moins
StopCovid. Le mot a tout d’une injonction. D’aucuns voudraient le faire passer pour le nom du sésame capable de nous sortir d’un confinement anxiogène tout en nous promettant des jours meilleurs. Il ne désigne en fait qu’une application de plus à installer sur son smartphone. Et dont le but est de tracer anonymement les contacts entre personnes saines et personnes infectées, d’anticiper et de contrôler les risques de contamination, et par là de juguler la circulation du virus.

Cette application n’est pas encore prête, mais suscite déjà maintes interrogations sur son efficacité et sur les dangers qu’elle fait peser sur les libertés publiques dans un pays comme le nôtre, dont le goût prononcé pour les états d’urgence n’est plus à démontrer, alors que chez nombre de nos voisins, par exemple en Allemagne, on est loin d’être aussi prompt à s’y lancer même en période de pandémie. 

Un penchant bien français pour les états d'urgence

Rappelons que plusieurs des mesures prises sous l’état d’urgence décrété à la suite des attentats terroristes de 2015 ont été par la suite intégrées dans notre droit commun. Cette pérennisation pourrait bien concerner aussi StopCovid. D’où le débat qu’il suscite dans la sphère politique et dans le monde associatif. Au point que les chefs des partis d’opposition ont demandé avec insistance au Premier ministre un débat à ce sujet au Parlement, suivi d’un vote.

Initialement, seul un débat était prévu. Le vote finalement accepté sera purement indicatif. De surcroît, pour parer à toute division gênante, y compris au sein de la majorité gouvernementale, à la dernière minute on l’a inséré dans un package : celui des mesures de « déconfinement » que le Premier Ministre exposera le 28 avril l’Assemblée. Le traçage, sujet hautement inflammable, devenant ainsi une mesure parmi d’autres. Il en sera de même, la semaine du 4 avril, au Sénat.

L’utilisation de cette application aurait justifié le vote d’une loi, mais on a pu s’en passer pour une raison toute simple : le cadre juridique en matière de traçage est respecté, il n’est pas interdit, en la circonstance, de procéder à une collecte de données individuelles, l’article 9 du Règlement général sur la protection des données (RGPD) l’autorisant lorsque le traitement en est nécessaire pour des motifs d’intérêt public dans le domaine de la santé publique. De même que l’article 15 de la directive européenne e-Privacy de 2002. Une loi spécifique aurait pourtant permis un suivi du recours à cette application plus strict que celui que propose Cédric O, secrétaire d'État chargé du Numérique, et aidé à parer à d’éventuelles dérives – telle, justement, la pérennisation de cette mesure.

Une efficacité douteuse sur le plan sanitaire, un danger pour nos libertés

Le gouvernement cherche à rassurer en arguant du fait que l’application n’utilise pas la géolocalisation mais plutôt le Bluetooth, moins invasif, qu’a priori elle ne centralise pas les informations sur une base de données, que celles-ci seront supprimées de toute façon tous les 21 jours, que l’application sera installée sur la base du consentement, et que l’anonymat sera garanti.

Pour la présidente de la Commission nationale informatique et Libertés (CNIL) StopCovid n’en présente pas moins un risque d’« atteinte forte » aux libertés. En fait, elle demande que le dispositif reste proportionné en privilégiant les solutions les moins invasives, et temporaire, pendant la seule durée nécessaire au traitement de la crise sanitaire. Elle demande la suppression régulière des données afin qu’aucune collecte ou fichage ne soient réalisés, la possibilité, pour le citoyen, de désactiver l’application à sa guise, des dispositions l’empêchant d’être discriminatoire – dans le cas, par exemple, où un employeur n’autoriserait ses salariés de reprendre le travail après le déconfinement qu’à la condition de télécharger l’application.

En période de crise sanitaire, la notion de consentement est par ailleurs plus que sujette à caution. Il ne faut pas sous-estimer ici le poids des attentes et des craintes de la collectivité au point de se transformer en pression morale sur ceux qui n’auraient pas spontanément opté pour le chargement de cette application. On peut facilement imaginer aussi, dans ce contexte, un développement de la délation.

On soutient que les Français seraient tous disposés à utiliser StopCovid. Mais doit-on oublier que seuls 39% d’entre eux accordent leur confiance au gouvernement ? Et sait-on seulement si ce système, qui n’est toujours pas au point, serait efficace ? Une chose, au moins, est certaine : il ne remplacera jamais le respect des gestes barrière, le port du masque et les tests. Et son utilisation à Singapour n’y a pas empêché une nouvelle vague de contamination et un reconfinement le 7 avril. Qui, enfin, pourrait faire fi de la fracture numérique qui handicape notre pays ? Les zones blanches y sont nombreuses. Les personnes les plus vulnérables comme les seniors sont 44% à avoir un téléphone mobile, alors qu’il faudrait plus de la moitié de la population télécharge l’application pour qu’elle joue son rôle. Et l’on n’oubliera pas les questions techniques importantes posées par la variété des modèles de smartphone…

Un paravent pour le gouvernement ?

Après tout, c’est au gouvernement que revient la gestion de cette crise sanitaire. Ce sont les choix austéritaires et libéraux successifs en matière de santé publique dans notre pays qui ont mis nos hôpitaux dans l’état où nous les voyons. Ce sont les choix économiques de nos dirigeants qui ont fragilisé notre industrie. Nous sommes dépendants, entre autres de la Chine, pour ces masques qui n’arrivent pas, pour ces tests qui ne sont pas prêts, pour ces respirateurs qui ne sont pas à la norme. À quoi il faut ajouter le manque de médicaments, de blouses pour le personnel hospitalier ou de gel hydroalcoolique en quantité suffisante…

Cette pandémie a été affrontée dans la confusion, avec des contradictions en série, et pas mal d’amateurisme. Pour le déconfinement du 11 mai, la communication aura de nouveau primé sur la rigueur, et les mesures annoncées sont de nouveau illisibles. StopCovid deviendrait-il un paravent pour le gouvernement ? Ce dernier chercherait-il à se mettre en retrait en transférant aux citoyens la responsabilité d’une deuxième vague ? En présentant ce dispositif comme un moyen de prévention crucial, l’exécutif se prépare-t-il insidieusement, en cas de nouveau pic, à en rendre coupables les citoyens qui n’auraient pas téléchargé l’application ou l’auraient mal utilisé ? Il faut espérer que non.

StopCovid est une « forme de bracelet électronique », un autre confinement ayant ses propres règles, en fait « une détention globale de tous les Français » à la merci d’une cyber-techno-police. En avons-nous vraiment besoin ? Au sein de l’Union européenne, les pratiques liberticides se développent. Songeons ainsi à l’application qui, en Pologne, depuis le début de la pandémie, sert à vérifier le respect de la quarantaine stricte pour les personnes rentrant de l’étranger. Il est des engrenages où il ne faut pas mettre le doigt. Une fois qu’une liberté est mise en cause, rien n’empêche que toutes le soient progressivement. Notre santé est primordiale. Nos libertés ne le sont pas moins.

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11 décembre 2019 3 11 /12 /décembre /2019 12:31

Depuis lundi 9 décembre, l’Assemblée nationale examine le projet de loi anti-gaspillage pour une économie circulaire. Les auteurs de cette tribune déplorent que les principales mesures de réglementation de la publicité en aient été évacuées au prétexte d’attendre un rapport publié… après le vote de la loi. Par Résistance à l’agression publicitaire (RAP) qui lutte, depuis plus de 25 ans, contre le système publicitaire et ses effets négatifs, directs et indirects, sur l’environnement et les citoyens. RAP a publié lundi 9 décembre un rapport qui expose les principaux dommages environnementaux de la publicité et formule des préconisations pour les combattre. Lire aussi De Google à Pokémon Go, un capitalisme de surveillance et La "niche" parlementaire des écologistes aujourd'hui.

En refusant de réglementer la publicité, le gouvernement sacrifie l’écologie

C’était officiel depuis 2018 : la « feuille de route » de l’économie circulaire engageait le gouvernement à « renforcer la lutte contre la publicité incitant à la mise au rebut prématurée des produits et au gaspillage des ressources » [1]. En septembre 2019, le projet de loi anti-gaspillage pour une économie circulaire était voté au Sénat. Prenant acte des promesses de la feuille de route, des député.e.s de la majorité et de l’opposition ont déposé de nombreux amendements visant à interdire la publicité pour des produits climaticides (SUV, fast-food, textile, smartphones…), à réguler légalement et précisément les contenus publicitaires incitant au gaspillage, ou à interdire les supports publicitaires polluants comme les écrans ou les prospectus. Autant de mesures urgentes pour limiter le gaspillage de biens et d’énergie : on sait aujourd’hui que 88 % des Français.e.s changent leur smartphone alors qu’il fonctionne encore [2], que 9 % des produits textiles sont invendus, ou que la mode des SUV est à elle seule responsable du retour à la hausse des émissions carbone [3]. Qui, sinon les agences publicitaires, lancent ces modes et encouragent ce renouvellement inutile de nos biens ? On sait également qu’un écran publicitaire numérique consomme autant d’électricité que trois familles françaises (hors chauffage électrique), et qu’un quart de la production française de papier est consacrée aux prospectus ! Des objets dont, bien souvent, personne ne veut : en plus d’être inutile, cette surconsommation d’énergie et de ressources nous est imposée. Elle est d’autant plus inacceptable que la précarité énergétique touche environ cinq millions de Français.e.s [4].

Hélas, dans le projet de loi anti-gaspillage pour une économie circulaire actuellement soumis au vote de l’Assemblée nationale, on ne trouve aucun de ces amendements. Ils ont été balayés en commission du développement durable et de l’aménagement du territoire par la secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire, Brune Poirson, ainsi que par la rapporteuse. Celles-ci ont déclaré à maintes reprises vouloir attendre, pour légiférer sur la publicité, la publication d’un rapport commandé par le ministère à des personnalités indépendantes. À tel point que la présidente de la commission leur a réclamé publiquement l’accès à ce rapport. Problème : ce rapport (pour lequel RAP a été auditionnée) doit être rendu… en mars 2020. Soit, après le vote de la loi !

Emmanuel Macron : « Je ne prendrai pas de lois pour interdire les publicités » 

La secrétaire d’État et la rapporteuse ont également invoqué, pour éviter de réguler la publicité, la liberté du commerce et de l’industrie, soulignant la valeur constitutionnelle de ce principe. Elles omettent de préciser que l’on peut y déroger, notamment pour des raisons de santé publique — c’est ce qui s’est passé pour la loi Évin, qui interdit la publicité pour le tabac et réglemente la publicité pour l’alcool. Elles négligent aussi le fait que dissuader la consommation de produits nocifs est aujourd’hui un impératif de santé publique. Interdire la publicité pour les trajets aériens intranationaux ou pour les SUV, c’est participer à la réduction de la pollution de l’air, responsable de décès prématurés et de troubles respiratoires. Interdire la publicité pour les fast-foods et les bouteilles en plastique jetables, c’est limiter les déchets et protéger la population des dangers liés à une mauvaise alimentation et aux perturbateurs endocriniens véhiculés par les plastiques [5]. Interdire les écrans publicitaires numériques, c’est protéger la population des troubles liés à la pollution lumineuse… Les exemples abondent, mais le temps manque : comment accepter une telle mise en délai du gouvernement ? Comment comprendre de telles contradictions ?

Ce qui se passe aujourd’hui confirme ce qu’Emmanuel Macron avait affirmé le 28 février 2019 à Pessac (Gironde) en disant : « Je ne prendrai pas de lois pour interdire les publicités. » Pourtant, en ce moment crucial où a lieu la COP25 à Madrid, et face à l’urgence climatique, il est nécessaire de changer notre mode de vie pour en finir avec la surconsommation. Face à ce désengagement politique majeur, il est de notre responsabilité de nous engager pour faire entendre raison aux décideurs afin de faire interdire ces publicités nocives pour la société et l’environnement.

Consultez le rapport de Résistance à l’agression publicitaire (RAP)

Considérant que réglementer la publicité est une urgence sociale, environnementale et démocratique, RAP a publié lundi 9 décembre son propre rapport, qui expose les principaux effets environnementaux de la publicité et formule des préconisations pour les combattre :

  • interdire les contenus publicitaires incitant à la dégradation, à la mise au rebut, au non-entretien et au remplacement prématuré des biens, ainsi que les messages publicitaires incitant à racheter plutôt qu’à réparer et à recycler plutôt qu’à réemployer ;
  • interdire la publicité pour certains produits dont la consommation de masse est particulièrement nocive pour l’environnement : les SUV, les vols intranationaux, la restauration rapide, les bouteilles d’eau en plastique jetable, le textile d’habillement, les smartphones ;
  • interdire les supports énergivores et imposés : écrans numériques, prospectus. Plus généralement, l’association condamne l’autorégulation de la publicité, milite pour confier le contrôle des contenus publicitaires à une autorité légitime, efficace et indépendante, et pour réduire la pression publicitaire dans nos vies quotidiennes.

[1] Mesure 16 de la feuille de route de l’économie circulaire https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/feuille-route-economie-circulaire-frec

[2] Ce chiffre, issu d’une étude de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) de 2017, a également été diffusé par… le ministère de la Transition écologique et solidaire !

[3] Vous pouvez retrouver dans notre rapport https://antipub.org/publicite-et-loi-economie-circulaire-un-rapport-de-lassociation-r-a-p-pointe-les-contradictions-du-gouvernement/ toutes les références des chiffres cités dans cette tribune.

[4] Selon les chiffres de l’Ademe.

[5] Ce que vient de confirmer publiquement un rapport commandé par… le gouvernement ! Cf aussi Nous mangeons du plastique !

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20 novembre 2019 3 20 /11 /novembre /2019 11:43

Cette année encore, nous serons présent.e.s à cette marche, à laquelle appellent plusieurs tribunes ci-dessous. Cf. Manifestation contre les violences faites aux femmes samedi 25 novembre.

Nous marcherons avec #NOUSTOUTES le 23 novembre pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles

Nous marcherons avec les femmes le 23 novembre pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles

Julien Bayou, Baptiste Beaulieu, Vikash Dhorasoo, Clément Cogitore, Martin Winckler... Un collectif d'hommes appelle à s'allier aux luttes pour l'égalité et contre le patriarcat. Publié le 13 novembre 2019 dans Libération.

Des millions de femmes se battent chaque jour en France contre les violences sexistes et sexuelles. Hommes de différents milieux, âges et convictions, nous souhaitons aujourd’hui leur exprimer notre soutien et notre reconnaissance. A celles qui se lèvent pour prendre la parole, à celles qui n’osent pas, sont silenciées, nous disons ceci : nous vous croyons. Ils n’avaient pas le droit. Ils n’ont toujours pas le droit. Les coupables, ce sont eux.

Nous soulignons la responsabilité pleine et entière des hommes qui les harcèlent, les agressent et les violent, et condamnons ces actes et paroles sans aucune réserve. Nous nous unissons au cri que ces femmes adressent au gouvernement et à la société tout entière : il est temps de mettre fin à l’impunité dont nous bénéficions en tant qu’hommes et de s’emparer enfin pleinement d’un sujet qui compte comme victimes la moitié de notre population. S’en emparer pleinement ne signifie pas simplement faire de la communication, mais se responsabiliser et mettre les moyens dans ce qui était censé être la «grande cause du quinquennat».

Nous marcherons le 23 novembre, et à chaque fois que ce sera nécessaire, contre toutes les oppressions que les femmes subissent.

Nous marcherons le 23 novembre, deux jours avant la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, car nous ne pouvons plus, nous non plus, tolérer le décompte des féminicides. Nous marcherons le 23 novembre à l’appel du collectif #NousToutes pour demander au gouvernement d’allouer spécifiquement à la lutte contre les violences machistes en France 1 milliard d’euros par an.

Nous marcherons le 23 novembre car les violences sexistes et sexuelles, dont les enfants sont également victimes, sont des preuves inacceptables de la domination masculine. Nous sommes convaincus que les mécanismes de domination dont nous, les hommes, sommes les acteurs, perdureront tant que nous ne changerons pas nos comportements et n’interrogerons pas la construction des masculinités et leur toxicité. Nous marcherons le 23 novembre en promettant qu’il ne s’agit pas d’une action ponctuelle pour nous dédouaner. Nous assumons notre responsabilité en tant qu’hommes et nous nous engageons à soutenir quotidiennement les femmes dans le combat contre le patriarcat, tout en gardant en mémoire que notre mobilisation est bien pensée en leur soutien et non à leur place. Nous marcherons le 23 novembre en assumant ce rôle d’alliés car nous avons conscience des privilèges dont nous jouissons et nous voulons les mettre au profit des luttes féministes. Toutefois, nous ne chercherons pas à occuper la place physique et médiatique des principales concernées. Le cortège de tête leur appartient.

Nous appelons les hommes à marcher et à contribuer à la cagnotte en ligne «Réussissons la marche #NousToutes», pour financer l’organisation de cet événement majeur et permettre à chacune et à chacun d’être présent·e.

Pour toutes les personnes subissant des violences sexistes car elles se définissent comme femmes ou sont perçues comme telles par la société, qu’elles soient cis ou trans, quelles que soient leur orientation sexuelle, leur couleur de peau, leurs capacités physiques, sensorielles ou mentales, leur état de santé, leur âge, leur situation financière, leur nationalité ou leur religion, nous marcherons le 23 novembre.

Cette tribune a été initiée par le collectif Féministons-nous. Signataires : Noël Agossa, président de l’Association des familles de victimes de féminicides, porte-parole du collectif Plus jamais ça ! ; Jacques Baudrier, conseiller de Paris ; Julien Bayou, conseiller régional d’Ile-de-France ; Baptiste Beaulieu, écrivain ; Bernard Bel, Alliance francophone pour l’accouchement respecté ; Benoit Blanc, auteur, comédien ; Lucas Bolivard, cofondateur et cocoordinateur de Meufs, meufs, meufs ; Youcef Brakni, militant des quartiers populaires ; Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris ; Michel Broué, mathématicien ; Clément Cogitore, artiste ; Marco Conti Sikic, artiste, activiste ; Roland Courteau, sénateur ; Nicolas Coyer, traducteur ; Vincent Dedienne, auteur, acteur ; Vikash Dhorasoo, ancien joueur de football, parrain d’Oxfam, président de Tatane ; Djigui Diarra, acteur, réalisateur ; Omar Didi, président du MAG Jeunes LGBT ; Jean-Michel Ducomte, avocat, maître de conférences, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Tim Dup, auteur-compositeur-interprète ; Francis Dupuis-Déri, Institut de recherches et d’études féministes, UQAM ; Jérémy Faledam, coprésident de SOS Homophobie ; Pierre Foldès, cofondateur de l’institut Women Safe ; Sébastien Garcin, auteur, fondateur de la communauté Déconstruction de l’Homme blanc ; Pierre-Yves Ginet, corédacteur en chef du magazine «Femmes ici et ailleurs» ; Matthias Girbig, comédien, auteur, réalisateur ; Hervé Jacquet, producteur ; Michaël Jérémiasz, président de l’association Comme les autres Paul Lapierre, comédien, réalisateur ; Yannick Laurent, acteur ; Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance ; Olivier Manceron, médecin à la retraite, écrivain, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Thomas Messias, prof, journaliste ; Laurent Metterie, réalisateur ; Jacques Meyer, trésorier de la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Giovanni Mirabassi, musicien ; Jean-Michel Monnot, fondateur d’All Inclusive ! ; Cyril Moré, champion paralympique ; Valerio Motta, entrepreneur ; Henri Poulain, réalisateur ; Yves Raibaud, géographe, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ; Frédéric Robert, entrepreneur ; Maxime Ruszniewski, producteur ; Romain Sabathier, cofondateur d’Intersections, coauteur de le Féminisme pour les nul·le·s ; Bolewa Sabourin, danseur, cofondateur de Loba (exprime-toi) ; Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme ; Jean-Pierre Salmona, cardiologue, webmaster de memoiretraumatique.org ; Laurent Sciamma, humoriste ; Patrick Simon, socio-démographe ; Jérôme Soubeyrand, acteur, cinéaste ; Louis-Georges Tin, Premier ministre de l’Etat de la Diaspora Africaine ; Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis ; Yannick Vicente, illustrateur, professeur des écoles ; Martin Winckler, médecin, écrivain ; Jonathan Zaccaï, acteur.                   

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« Ce que nous voulons, c’est crier. Et dans ce cri, il y aura les cris des 94 000 femmes violées et les pleurs des 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année en France. » (Photo : Femen manifestant à Paris contre les violences faites aux femmes, le 5 octobre.) LUCAS BARIOULET / AFP

« Ce que nous voulons, c’est crier. Et dans ce cri, il y aura les cris des 94 000 femmes violées et les pleurs des 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année en France. » (Photo : Femen manifestant à Paris contre les violences faites aux femmes, le 5 octobre.) LUCAS BARIOULET / AFP

« Le 23 novembre, nous marcherons contre toutes les violences sexistes et sexuelles ! »

Un collectif de personnalités et de membres d’associations appelle le gouvernement à « des mesures concrètes » contre toutes les violences faites aux femmes, dotées du budget nécessaire pour une politique publique ambitieuse. Tribune collective publiée le 19 novembre 2019 dans Le Monde.

Le 25 novembre, c’est la Journée internationale de lutte contre les violences masculines, et cette année encore, nous marcherons. Nous serons samedi 23 novembre à la marche organisée par le collectif #Noustoutes, à Paris et dans toute la France, pour crier notre colère contre l’impunité des hommes, coupables de violences contre les femmes et les filles.

Ce que nous voulons, c’est crier. Et dans ce cri, il y aura les cris des 94 000 femmes violées et les pleurs des 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année en France. Et bien pire encore : au centre de ce cri, il y aura le son assourdissant du silence des 136 femmes déjà tuées en 2019, victimes de féminicides, et celui de toutes les femmes que les violences masculines ont détruites ou poussées au suicide. appellent

Ce que nous voulons, c’est hurler. Et dans ce hurlement, il y aura la souffrance des 4 millions de femmes et hommes victimes d’inceste, il y aura le cri silencieux des 165 000 enfants violées chaque année en France, dans une quasi-totale impunité (0,4 % des violeurs pédocriminels, et 1 % des violeurs seront condamnés).

Ces chiffres ne sont pas que des statistiques, c’est un pouvoir réel, concret, des hommes sur les femmes. La domination masculine, ce sont les hommes qui considèrent, en tant que classe, avoir le droit de considérer les femmes et les enfants comme des objets, avoir le droit de se les approprier, de les frapper, de les violer, de les acheter et de les vendre. Les conséquences psychotraumatiques de ces violences sont aussi massives que l’impunité des hommes coupables.

Viols tarifés

« L’inceste est la filière de recrutement » de la prostitution, rappelait la féministe américaine Andrea Dworkin (42 % des femmes en prostitution sont des victimes de pédocriminels) ; parce qu’ayant subi des violences sexuelles, beaucoup de filles et de femmes sont contraintes à des mécanismes de dissociation psychotraumatique pour survivre et avoir l’impression de prendre le dessus. Lorsque des hommes imposent des actes sexuels à des filles et à des femmes, par l’emprise de l’argent, par la terreur des proxénètes et des pornocrates, ce ne sont rien d’autre que des viols tarifés.

La loi abolitionniste de 2016 qui dépénalise les personnes en prostitution, et qui renforce la lutte contre les proxénètes et les « clients » prostitueurs doit être appliquée partout en France. Le « consentement » ne devrait pas s’acheter, le désir et la volonté ne le peuvent jamais. Il ne peut y avoir de lutte efficace contre les violences sans dénoncer ce continuum des violences masculines.

Pourquoi est-ce si lent ? Les femmes n’ont pas le temps d’attendre. Nous voulons que le Grenelle contre les violences conjugales débouche sur des mesures concrètes, transversales à toutes les violences faites contre les femmes, et dotées du budget nécessaire. Nous voulons que la « grande cause du quinquennat » signifie politique publique ambitieuse, avec une méthode, des mesures, des moyens, ainsi qu’une évaluation systématique et transparente des dispositifs mis en place.

Contre toutes les violences masculines, contre toutes les violences, en particulier celles que commettent des hommes sur des femmes lesbiennes, des femmes victimes de racisme, des mères, des filles, des femmes parmi les plus précaires, des femmes en situation de handicap, pour l’universalité des droits fondamentaux des femmes, contre le système prostitueur et pornocriminel, nous marcherons le 23 novembre !

Premières signataires : Françoise Brié, directrice générale de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) ; Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (2013-2019) ; Catherine Coutelle, ancienne députée et ex-présidente de la délégation aux droits des femmes (2012-2017) ; Christine Delphy, sociologue et directrice de recherches au CNRS, Marie-Hélène Franjou, présidente de l’Amicale du Nid ; Catherine Morin Le Sec’h, membre de CQFD lesbiennes féministes ; Maud Olivier, ex-députée rapporteuse de la loi de lutte contre le système prostitutionnel ; Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol ; Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ! ; Claire Quidet, porte-parole du Mouvement du Nid ; Laurence Rossignol, sénatrice, ex-ministre des droits des femmes ; Sabine Salmon, présidente de Femmes solidaires ; Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie ; Inna Shevchenko, Femen.

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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 10:16

François Sureau, avocat aux conseils et écrivain, s’alarme du désintérêt croissant des citoyens pour ce fondement de la démocratie qu’est la liberté, tandis que les gouvernements grignotent l’Etat de droit dans une indifférence totale. Ecouté des politiques, proche de François Fillon comme d’Emmanuel Macron, l’avocat remet, sans prendre de gants et sans illusions, la liberté au cœur de ce qui devrait être la conscience politique. Extraits de « Sans la liberté » , à paraître le 26 septembre chez Gallimard, collection « Tracts ».

François Sureau (photo Editions Tallandier)

François Sureau (photo Editions Tallandier)

Chaque année un peu plus depuis vingt ans, les plaques tectoniques de notre société politique se déplacent dans une mesure telle que j’ai fini, comme bien d’autres, par me demander si l’amour de la liberté, ou celui de l’Etat de droit qui vise à le garantir, n’étaient pas un simple vernis, une référence morte, un propos de fin de banquet. Je parle moins ici des coups de canif, bientôt de scie égoïne, portés à la Constitution, que des raisonnements produits en nombre pour les justifier, et qui semblaient passer sans obstacle de la police aux procureurs, des procureurs aux parlementaires, personne ne paraissant s’aviser de l’étrangeté d’un ordre où on laisserait aux chiens de garde le soin de redessiner la maison.

Je me suis aperçu qu’il suffisait d’un rien – même si ce à quoi nous assistions pouvait chaque jour plus difficilement être assigné à cette catégorie – pour que l’air de la liberté se raréfie. Pire encore, que personne ne paraissait étouffer pour autant. Un jour viendra peut-être où nous pourrons recommander sans nous trahir de remplacer le blanc au milieu du drapeau tricolore par un beau gris préfectoral.

Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté, n’est pas nouveau. Les gouvernements tendent d’abord à l’efficacité. Que des populations inquiètes, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, du terrorisme ou d’une insécurité diffuse ne soient pas portées à faire le détail n’est pas davantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’Etat de droit, dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté.

C’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’en affliger. Je tiens pour vain l’exercice de l’indignation. L’indignation suppose je ne sais quel optimisme que je ne partage plus, l’idée qu’une protestation bien argumentée pourrait faire dévier le cours des choses. Nous n’en sommes plus là. Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté. (…)

Les hasards de la vie m’ont amené à voir comment se prenaient les décisions qui affectent nos libertés, qu’elles soient gouvernementales, législatives ou juridictionnelles. Je n’ai pas été rassuré à ce spectacle, qui m’est apparu comme celui de la démission des acteurs principaux de la démocratie représentative face aux réquisitions intéressées des agents de la répression. A eux non plus il n’est pas possible d’en vouloir, mais bien plutôt à ceux qui ont la charge de les contrôler et de les commander et qui s’en abstiennent, soit par incapacité, soit par inculture – je parle ici d’inculture constitutionnelle –, soit par démagogie. On peut tenir pour peu de chose la déclaration de tel ministre de l’intérieur selon laquelle les forces de l’ordre le trouveront toujours derrière elles, pour les suivre en effet et les absoudre autant qu’il est possible, et non pas devant elles, pour les commander. On peut aussi y voir l’aveu d’une démission que tous les grands mots du monde ne pourront plus effacer de notre mémoire collective, si du moins nous ne cessons pas d’oublier que nous sommes des citoyens avant d’être des électeurs.

Citoyens, tant que nous le restons, nous devons accepter de prendre sur nous une large part des fautes de ceux que nous nous sommes donnés pour nous diriger. Il n’y a pas de ministre de l’intérieur. Il dépend à la fin de nous que ceux qui gouvernent et répriment puissent ou non aller jusqu’au bout de cette inclination à l’autoritarisme qui est le lot de tout pouvoir, raison pour laquelle nos constituants ont voulu précisément que les pouvoirs fussent séparés. C’est pourquoi l’article 16 de la Déclaration dispose que « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». Ce texte, comme la plupart de ceux de son époque, mêle l’optimisme quant aux citoyens – jugés capables de discernement et d’action – et le pessimisme quant aux gouvernants – jugés portés à abuser des pouvoirs et à méconnaître les droits. Ces deux propositions tendent à s’inverser ces jours-ci.

Un édifice des droits parcouru de lézardes

Ce que je disais du ministre de l’intérieur vaut pour les autres. Le plus souvent les ministres n’existent pas, les ministres d’aujourd’hui moins que ceux du régime parlementaire. Sitôt nommés, ils vivent dans la crainte d’un mot du président, dans l’angoisse d’une note technique défavorable produite par un de ses conseillers, d’une révélation de presse, obligés d’être partout, au Parlement ou à la radio, de tweeter, d’exister enfin. Les ministres ne sont que notre miroir, certes taché par la buée de leurs ambitions, ou notre image collective par instants se voile, mais pas davantage. (…)

Après vingt ans, tous les gouvernements, tous les Parlements y ayant prêté la main, nous pouvons regarder un édifice des droits parcouru de lézardes. Une part de la difficulté vient de ce que ces lézardes ne sont pas toujours perceptibles, hors le spectacle des forces de l’ordre armées en guerre patrouillant dans les rues des villes, l’abus des sirènes de police, la recension des blessures mutilantes dues aux armes modernes. Lorsqu’on les perçoit, nombreux sont ceux parmi nous qui sont portés à détourner le regard, à absoudre les fautes parce que les temps sont difficiles. L’excuse est commode. Les temps sont toujours difficiles pour ceux qui n’aiment pas la liberté.

Notre système des droits n’a pas été pensé seulement pour les temps calmes. A l’époque où il est apparu sous sa forme moderne, l’insécurité était assez générale. On ne traversait pas la forêt de Bondy sans escorte. C’est en des temps bien plus calmes que nous nous sommes éloignés des principes. Il n’est pas nouveau que les gouvernants s’impatientent de la liberté. Il est plus étonnant que le citoyen y consente, parce qu’il est inquiet bien sûr, mais plus profondément parce qu’il se pense moins désormais comme citoyen que comme individu, réclamant des droits pour lui et des supplices pour les autres, prêt à ce que la liberté de tous s’efface pour peu qu’on paraisse lui garantir la sienne, sous la forme d’une pleine capacité de jouissance des objets variés qu’il aime. Bernanos écrit que la liberté des autres lui est aussi nécessaire que la sienne. Cette idée n’est plus si communément partagée. Les gouvernements n’ont pas changé. C’est le citoyen qui a disparu.

Nous pouvons voir à présent où ce chemin nous mène. Il s’en est fallu de peu que, sous prétexte de terrorisme, ne soit introduit dans le droit français un pur délit cognitif, celui de la consultation de sites Internet, motif pris de leur caractère dangereux ; c’est-à-dire que nous consentions à cette censure qui, à la fin, ne peut se fonder que sur l’idée que le citoyen n’est pas un être majeur et capable de discernement ; il s’en est fallu de peu que, répudiant une conception qui animait notre droit criminel depuis le Moyen Age, nous ne considérions qu’il était possible de condamner quelqu’un sur la vague intention du passage à l’acte, sans même pouvoir relever un commencement d’exécution ; il s’en est fallu de peu que les agents du gouvernement ne pussent assigner à résidence de simples suspects, comme sous la Terreur ou dans les pires moments de la Restauration. Gouvernements et Parlement de droite et de gauche ayant cédé sous la vague, par lâcheté, inculture ou démagogie, il n’a dépendu que du Conseil constitutionnel que ces errements soient arrêtés. Encore n’est-ce, on peut le redouter, que temporaire. Tout le monde voit bien, si l’on en juge par tant de déclarations fracassantes, que le moindre attentat nous met à la merci des mêmes emportements.

Ce qui est troublant, c’est qu’on ne peut pas les réputer fondés sur la recherche d’une efficacité maximale dans la répression. Le droit pénal français, modifié pratiquement chaque année depuis dix ans, est l’un des plus durs qui soient, et personne ne peut tenir les procureurs et les juges du siège pour des agneaux bêlant les litanies de l’humanitarisme. Ainsi le sacrifice des principes ne sera-t-il jamais payé d’une autre monnaie que celle de l’abaissement en pure perte. Tout se passe comme si, depuis vingt ans, des gouvernements incapables de doter, de commander, d’organiser leur police ne trouvaient d’autre issue que celle consistant à restreindre drastiquement les libertés pour conserver les faveurs du public et s’assurer de son vote, dans une surprenante course à l’échalote qui nous éloigne chaque année un peu plus des mœurs d’une véritable démocratie. (…)

Nous avons renoué avec une préférence ancienne

Ce qui est inattendu, c’est que les atteintes portées au droit depuis vingt ans ont été le fait de gouvernements et de Parlements en réalité plutôt centristes. De tels pouvoirs ne sont d’ordinaire pas portés aux excès dans la gestion des libertés publiques, puisqu’ils ne peuvent se réclamer d’aucun horizon, d’aucune perspective qui les justifieraient. Si bien que le viol des libertés par un gouvernement généralement centriste manifeste simplement son manque de fermeté d’âme dans l’occupation du terrain qui est le sien propre, ce qui, et de loin, ne permet pas de l’absoudre. Pris d’ailleurs dans une autre perspective cavalière, celle qui embrasse les deux camps opposés qui ont longtemps structuré la vie politique française, le paysage n’est pas plus hospitalier : la gauche a abandonné la liberté comme projet. La droite a abandonné la liberté comme tradition, comme élément central d’une tradition nationale au sens de Burke. Le premier camp réclame des droits « sociétaux » comme on dit aujourd’hui, dans un long bêlement progressiste, le deuxième réclame des devoirs dans un grand bêlement sécuritaire.

Nous avons renoué avec une préférence ancienne pour l’ordre social, justifiant de tenir pour négligeables, comme sous la Terreur, l’Empire, la République de l’ordre moral ou le régime de Vichy, les atteintes portées aux libertés individuelles. Nous nous sommes engagés dans cette logique de l’office si bien décrite par Agamben, une logique dans laquelle les droits sont définis par les titulaires des offices au lieu que les citoyens n’imposent à ceux-ci la norme de leur liberté. Et c’est ainsi que le ministre de l’intérieur a pu faire voter une disposition qui fait, sur près du tiers du territoire, du contrôle administratif au faciès la norme, et cela dans un texte visant à réprimer le terrorisme, liant ainsi de manière insultante et injuste le terrorisme à l’étranger, dans l’indifférence à peu près générale ; c’est ainsi que le président de la commission des lois du Sénat a réintroduit le délit d’opinion dans le droit français quarante-huit heures après l’annulation par le Conseil constitutionnel du délit de consultation des sites terroristes ; c’est ainsi qu’un Parlement égaré aura consacré, sans que le Conseil constitutionnel y fasse vraiment obstacle, le principe selon lequel les agents du gouvernement peuvent trier parmi les citoyens ceux qui sont admis à manifester. (…)

Nous avions fait des droits de l’homme le principe de notre gouvernement, mais nous n’avons pas cessé de nous trouver de bonnes raisons de les méconnaître, si bien que nous n’avons plus ni vraiment de liberté ni vraiment de gouvernement. Nous sommes devenus incapables, par voie de conséquence, de respecter ces instruments qui ne sont que des instruments mais qui conditionnent l’exercice de la liberté effective, et d’abord la séparation des pouvoirs, continûment violée dans sa lettre et dans son esprit depuis près de dix ans, au mépris des droits du citoyen.

C’est un ministre de l’intérieur ou des syndicats de police, on ne sait trop, critiquant les décisions des tribunaux répressifs. C’est un président de la République missionnant, à propos de la rétention de sûreté, le premier président de la Cour de cassation pour qu’il lui indique comment contourner la jurisprudence constitutionnelle. C’est le Sénat recueillant des déclarations sous serment en période d’enquête judiciaire au mépris des principes élémentaires de la procédure pénale. Les exemples sont innombrables de cette dégradation de nos mœurs.

A la fin nous sommes devenus cette nation que les pauvres indiffèrent mais qui va ficher les cyclistes, que le costume des femmes dérange sur les plages mais qui se voile la face devant le harcèlement d’une crèche par des fanatiques religieux, et qu’aucun principe ne retient plus lorsqu’il s’agit de réclamer les échafauds pour les puissants et des bagnes pour le commun des mortels. Qu’est-ce qu’une société juste ? Comment l’atteindre ? Qu’est-ce qu’une société libre ? Comment peut-on la défendre sans la faire disparaître ?

Devant nous ces questions, non pas, si je puis dire, intactes mais dégradées. Une génération de politiques formés par l’administration, serviteurs devenus maîtres, aura renoncé à l’action véritable tout en diminuant nos libertés. Nous ne jouissons plus vraiment des avantages, il y en avait, de l’Etat gaullien. Nous sommes régis désormais par ces autorités indépendantes anonymes dont la bureaucratie augmente paradoxalement avec les injonctions de la doxa concurrentaliste. Les fonctionnaires ne dirigent plus mais « animent », et dans le même temps, les juges ne sauraient vraiment, faute de moyens, remplir l’espace laissé vide par la décadence des exécutifs. Et je persiste à trouver étrange que, dans ces circonstances, on fasse plutôt le procès de la presse, qui n’est après tout qu’un pouvoir social, que celui des institutions que la Constitution a établies.

Soumis à l’imperium d’autorités dégradées et de personnalités faibles, nous nous sommes en outre laissé empoisonner l’esprit par un langage abâtardi qui emprunte à tous les registres, à la psychologie, à la mécanique des fluides, à tous les registres sauf à celui de la politique. Le vocabulaire proprement politique disparaît avec les idées qui le fondaient, et emprunte de plus en plus à la médecine (les « phobies »), à l’ingénierie (les « chantiers »), à l’art militaire (les « gardes rapprochées »), à l’anthropologie (les « familles politiques »), au théâtre (l’« acte XXX des « gilets jaunes » », l’« acte II » du quinquennat).

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1 septembre 2019 7 01 /09 /septembre /2019 09:47

L’ancien membre de l’Internationale situationniste explique pourquoi, afin d’abolir la civilisation marchande, il est préférable de miser sur un « pacifisme insurrectionnel », plutôt que sur la tactique de lutte du black bloc. Propos recueillis par Nicolas Truong pour Le Monde le 29 août 2019.              Lire aussi Vers une civilisation de la gratuité et Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et.

Publié par Gabriella Giudici le 4 juillet 2013 sur son blog Philosophie et sciences humaines

Publié par Gabriella Giudici le 4 juillet 2013 sur son blog Philosophie et sciences humaines

Né en 1934 à Lessines en Belgique, Raoul Vaneigem est l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, paru en 1967. Il a récemment publié Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande (Rivages, 2018) et vient de faire paraître Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande (Libertalia, 96 pages, 8 euros). L’ancien membre de l’Internationale situationniste se félicite de la multiplication des mouvements populaires – comme celui des « gilets jaunes » – lancés par un peuple qui « a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même ». Un plaidoyer pour une autogestion de la vie quotidienne, inspirée de l’expérience zapatiste.

Quelle est la nature de la mutation – ou de l’effondrement – en cours ? En quel sens la fin d’un monde n’est-elle pas la fin du monde, mais le début d’un nouveau ? Et quelle est cette civilisation que vous voyez, timidement, poindre sur les décombres de l’ancienne ?

Bien qu’ayant échoué à mettre en œuvre le projet d’une autogestion de la vie quotidienne, le Mouvement des occupations, qui fut la tendance la plus radicale de Mai 68, pouvait néanmoins se prévaloir d’un acquis d’une importance considérable. Il avait suscité une prise de conscience qui allait marquer un point de non-retour dans l’histoire de l’humanité. La dénonciation massive du welfare state (État-providence) – de l’état de bien-être consumériste, du bonheur vendu à tempérament – avait porté un coup mortel à des vertus et à des comportements imposés depuis des millénaires et passant pour d’inébranlables vérités : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme et de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail.

L’idée s’est alors fait jour que la vraie vie ne pouvait se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie. Cette radicalité, on a cru qu’elle avait disparu, balayée par les rivalités internes, les luttes de pouvoir, le sectarisme contestataire ; on l’a vue étouffée par le gouvernement et par le Parti communiste, dont ce fut la dernière victoire. Elle fut surtout, il est vrai, dévorée par la formidable vague d’un consumérisme triomphant, celui-là même que la paupérisation croissante assèche aujourd’hui lentement mais sûrement.

Et pourtant, malgré la récupération et le long étouffement de ce mouvement d’émancipation, quelque chose était en train d’advenir ?

C’était oublier que l’incitation forcenée à consommer portait en elle la désacralisation des valeurs anciennes. La libération factice, prônée par l’hédonisme de supermarché, propageait une abondance et une diversité de choix qui n’avaient qu’un inconvénient, celui de se payer à la sortie. De là naquit un modèle de démocratie où les idéologies s’effaçaient au profit de candidats dont la campagne promotionnelle était menée selon les techniques publicitaires les plus éprouvées. Le clientélisme et l’attrait morbide du pouvoir achevèrent de ruiner une pensée dont le dernier gouvernement en date ne craint pas d’exhiber l’effarant délabrement.

Cinq décennies ont fait oublier que sous la conscience prolétarienne, laminée par le consumérisme, se manifestait une conscience humaine dont un long assoupissement n’a pas empêché la soudaine résurgence. La civilisation marchande n’est plus que le cliquetis d’une machine qui broie le monde pour le déchiqueter en profits boursiers. Tout se grippe par le haut. Ce qui naît par le bas, ce qui prend sa substance dans le corps social, c’est un sens de l’humanité, une priorité de l’être. Or l’être n’a pas sa place dans la bulle de l’avoir, dans les rouages de la mondialisation affairiste. Que la vie de l’être humain et le développement de sa conscience affirment désormais leur priorité dans l’insurrection en cours est ce qui m’autorise à évoquer la naissance d’une civilisation où, pour la première fois, la faculté créatrice inhérente à notre espèce va se libérer de la tutelle oppressive des dieux et des maîtres.

Depuis 1967, vous ne cessez de décrire l’agonie de la civilisation marchande. Pourtant, celle-ci perdure et se développe chaque jour davantage à l’ère du capitalisme financier et numérique. N’êtes-vous pas prisonnier d’une vision progressiste (ou téléologique) de l’histoire que vous partagez avec le néolibéralisme (tout en le combattant) ?

Je n’ai que faire des étiquettes, des catégories et autres tiroirs de rangement du spectacle. L’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps. Nombre d’économistes n’en finissent pas de pousser des cris d’orfraie dans l’attente d’un krach financier inéluctable. Catastrophisme ou non, l’implosion de la bulle monétaire est dans l’ordre des choses.

L’heureux effet d’un capitalisme qui continue d’enfler à en crever, c’est qu’à l’instar d’un gouvernement qui au nom de la France réprime, condamne, mutile, éborgne et appauvrit le peuple français, il incite ceux d’en bas à défendre avant toute chose leur existence quotidienne. Il stimule la solidarité locale, il encourage à répondre par la désobéissance civile et par l’auto-organisation à ceux qui rentabilisent la misère, il invite à reprendre en mains la res publica, la chose publique ruinée chaque jour davantage par l’escroquerie des puissances financières. Que les intellectuels débattent des concepts à la mode dans les tristes arènes de l’égotisme, c’est leur droit.

On me permettra de m’intéresser davantage à la créativité qui va, dans les villages, les quartiers, les villes, les régions, réinventer l’enseignement bousillé par la fermeture des écoles et par l’éducation concentrationnaire ; restaurer les transports publics ; découvrir de nouvelles sources d’énergie gratuite ; propager la permaculture en renaturant les terres empoisonnées par l’industrie agroalimentaire ; promouvoir le maraîchage et une nourriture saine ; fêter l’entraide et la joie solidaire. La démocratie est dans la rue, non dans les urnes.

Parler de « totalitarisme démocratique » ou de « cupidité concentrationnaire » à propos de notre monde est-il une façon adéquate de décrire la réalité ou bien de la surenchère révolutionnaire ?

Dénoncer les oppresseurs et les manipulateurs ne me paraît plus nécessaire, tant le mensonge est devenu évident. Le premier venu dispose de ce que l’on pourrait appeler « l’échelle de Trump » pour mesurer le niveau de déficience mentale des falsificateurs, sans recourir au jugement moral. Mais l’important n’est pas là. Il a fallu des années de décervelage pour que Goebbels puisse estimer que « plus un mensonge est gros, mieux il passe ». Qui a aujourd’hui sous les yeux l’état du secteur hospitalier et dans les oreilles les promesses d’améliorations ministérielles n’a aucune peine à comprendre que traiter le peuple en ramassis d’imbéciles ne fait que souligner le ravage psychopathologique des gens de pouvoir.

Je n’ai d’autre choix que miser sur la vie. Je veux croire qu’il existe sous le rôle et la fonction de flic, de juge, de procureur, de journaliste, de politique, de manipulateur, de tribun, d’expert en subversion, un être humain qui supporte de plus en plus mal l’absence d’authenticité vécue à laquelle le condamne l’aliénation du mensonge lucratif.

Le souci de surenchère, de plus-value m’est étranger. Je ne suis ni chef, ni gestionnaire d’un groupe, ni gourou, ni maître à penser. Je sème mes idées sans me préoccuper du sol fertile ou stérile où elles tomberont. En l’occurrence, j’ai tout simplement lieu de me réjouir de l’apparition d’un mouvement qui n’est pas populiste – comme le souhaiteraient les fauteurs d’un chaos propice aux magouilles – mais qui est un mouvement populaire, décrétant dès le départ qu’il refuse les chefs et les représentants autoproclamés. Voilà qui me rassure et me conforte dans la conviction que mon bonheur personnel est inséparable du bonheur de tous et de toutes.

Pourquoi un face-à-face stérile entre « gauchisme paramilitaire » et « hordes policières » s’est-il instauré, notamment depuis les manifestations contre la loi travail ? Et comment en sortir ?

Les technocrates s’obstinent avec un tel cynisme à tourmenter le peuple comme une bête prise au piège de leur impuissance arrogante, qu’il faut s’étonner de la modération dont fait preuve la colère populaire. Le black bloc est l’expression d’une colère que la répression policière a pour mission d’attiser. C’est une colère aveugle dont les mécanismes du profit mondial ont aisément raison. Briser des symboles n’est pas briser le système. Pire qu’une sottise, c’est un assouvissement hâtif, peu satisfaisant, frustrant, c’est le dévoiement d’une énergie qui serait mieux venue dans l’indispensable construction de communes autogérées.

Je ne suis solidaire d’aucun mouvement paramilitaire et je souhaite que le mouvement des « gilets jaunes » en particulier et de la subversion populaire en général ne se laisse pas entraîner par une colère aveugle où s’enliseraient la générosité du vivant et sa conscience humaine. Je mise sur l’expansion du droit au bonheur, je mise sur un « pacifisme insurrectionnel » qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas.

Le mouvement des « gilets jaunes » est-il un mouvement révolutionnaire ou réactionnaire ?

Le mouvement des « gilets jaunes » n’est que l’épiphénomène d’un bouleversement social qui consacre la ruine de la civilisation marchande. Il ne fait que commencer. Il est encore sous le regard hébété des intellectuels, de ces débris d’une culture sclérosée, qui tinrent si durablement le rôle de conducteur du peuple et n’en reviennent pas d’être virés du jour au lendemain. Eh bien le peuple a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même. Il va tâtonner, balbutier, errer, tomber, se relever mais il a en lui cette lumière du passé, cette aspiration à une vraie vie et à un monde meilleur que les mouvements d’émancipation, jadis réprimés, pilés, écrasés ont, dans leur élan brisées, confiées à notre présent pour les reprendre à la source et en parachever le cours.

Votre conception de l’insurrection est à la fois radicale (refus de dialoguer avec l’État, justification du sabotage, etc.) et mesurée (refus de la lutte armée, de la colère réduite à la casse, etc.). Quelle est votre éthique de l’insurrection ?

Je ne vois, après la flambée de Mai 68, d’autres insurrections que l’apparition du mouvement zapatiste au Chiapas, l’émergence d’une société communaliste au Rojava et, oui, dans un contexte très différent, la naissance et la multiplication de ZAD, de zones à défendre où la résistance d’une région à l’implantation de nuisances a créé une solidarité du « vivre-ensemble ». J’ignore ce que signifie une éthique de l’insurrection. Nous sommes seulement confrontés à des expériences pleines de joies et de fureurs, de développements et de régressions. Parmi les questionnements, deux me paraissent indispensables. Comment empêcher le déferlement des soudards étatiques dévastant des lieux de vie où la gratuité s’accorde mal avec le principe du profit ? Comment éviter qu’une société, qui prône l’autonomie individuelle et collective, laisse se reconstituer en son sein la vieille opposition entre des gens de pouvoir et une base trop peu confiante en ses potentialités créatrices ?

Ni patriarcat ni matriarcat, dites-vous. Pourquoi faut-il aller au-delà du virilisme et du féminisme ? Et qu’entendez-vous par l’instauration de la « prééminence acratique de la femme » ?

Le piège du dualisme, c’est qu’il empêche le dépassement. Je n’ai pas lutté contre le patriarcat pour que lui succède un matriarcat, qui est la même chose à l’envers. Il y a du masculin chez la femme et du féminin chez l’homme, voilà une gamme assez ample pour que la liberté du désir amoureux y module à loisir. Ce qui me passionne chez l’homme et chez la femme, c’est l’être humain. On ne me fera pas admettre que l’émancipation de la femme consiste à accéder à ce qui a rendu le mâle si souvent méprisable : le pouvoir, l’autorité, la cruauté guerrière et prédatrice. Une femme ministre, chef d’État, flic, affairiste ne vaut guère mieux que le mâle qui l’a tenue pour moins que rien.

En revanche, il serait temps de s’aviser qu’il existe une relation entre l’oppression de la femme et l’oppression de la nature. Elles apparaissent l’une et l’autre lors du passage des civilisations pré-agraires à la civilisation agro-marchande des États-cités. Il m’a semblé que la société qui s’esquisse aujourd’hui devait, en raison d’une nouvelle alliance avec la nature, marquer la fin de l’antiphysis (de l’anti-nature) et, partant, reconnaître à la femme la prépondérance « acratique », c’est-à-dire sans pouvoir, dont elle jouissait avant l’instauration du patriarcat (j’ai emprunté le mot au courant libertaire espagnol des acrates.)

« La commune révoque le communautarisme », écrivez-vous. Qu’est-ce qui vous permet de penser qu’une fois l’âge de l’autogestion de la vie advenu, les problèmes sociaux (rapport de domination de toutes sortes, misogynie, identitarisme, etc.) seront résolus ? En quoi l’émergence d’un nouveau style de vie mettrait à l’abri de l’égoïsme, du pouvoir et des préjugés ?

Rien n’est jamais acquis mais la conscience humaine est un puissant moteur de changement. Lors d’une conversation avec le « sous-commandant insurgé » Moises, dans la base zapatiste de La Realidad, au Chiapas, celui-ci expliquait : « Les Mayas ont toujours été misogynes. La femme était un être inférieur. Pour changer cela, nous avons dû insister pour que les femmes acceptent d’exercer un mandat dans la “junte de bon gouvernement”, où sont débattues les décisions des assemblées. Aujourd’hui, leur présence est très importante, elles le savent et il ne viendrait plus à un homme l’idée de les traiter de haut. »

On a toujours identifié le progrès au progrès technique qui, de Gilgamesh à nos jours, est gigantesque. En revanche si l’on en juge par l’écart entre la population des premières cités-États et les peuples aujourd’hui soumis aux lois du profit, le progrès du sort réservé à l’humain est, tout aussi incontestablement, infime. Peut-être le temps est-il venu d’explorer les immenses potentialités de la vie et de privilégier enfin le progrès non de l’avoir mais de l’être.

En quoi le zapatisme est-il l’une des tentatives les plus réussies de l’autogestion de la vie quotidienne ?

Comme le disent les zapatistes : « Nous ne sommes pas un modèle, nous sommes une expérience. » Le mouvement zapatiste est né d’une collectivité paysanne maya. Il n’est pas exportable, mais il est permis de tirer des leçons de la nouvelle société dont il tente de jeter les bases. La démocratie directe postule l’offre de mandataires qui, passionnés par un domaine particulier, proposent de mettre leur savoir à la disposition de la collectivité. Ils sont délégués, pour un temps limité, à la « junte de bon gouvernement » où ils rendent compte aux assemblées du résultat de leurs démarches.

La mise en commun des terres a eu raison des conflits, souvent sanglants, qui mettaient aux prises les propriétaires de parcelles. L’interdiction de la drogue dissuade l’intrusion des narcotrafiquants, dont les atrocités accablent une grande partie du Mexique. Les femmes ont obtenu l’interdiction de l’alcool, qui risquait de raviver les violences machistes dont elles furent longtemps victimes.

L’Université de la Terre de San Cristobal dispense un enseignement gratuit des métiers les plus divers. Aucun diplôme n’est délivré. Les seules exigences sont le désir d’apprendre et l’envie de propager partout son savoir. Il y a là une simplicité capable d’éradiquer la complexité bureaucratique et la rhétorique abstraite qui nous arrachent à nous-mêmes à longueur d’existence. La conscience humaine est une expérience en cours.

Le climat se réchauffe, la biodiversité s’érode et l'Amazonie brûle. La lutte contre la dévastation de la nature qui mobilise une partie de la population mondiale et de sa jeunesse peut-elle être un des leviers de « l’insurrection pacifiste » que vous prônez ?

L’incendie de la forêt amazonienne fait partie du vaste programme de désertification que la rapacité capitaliste impose aux États du monde entier. Il est pour le moins dérisoire d’adresser des doléances à ces États qui n’hésitent pas à dévaster leurs propres territoires nationaux au nom de la priorité accordée au profit. Partout les gouvernements déforestent, étouffent les océans sous le plastique, empoisonnent délibérément la nourriture.

Gaz de schiste, ponctions pétrolières et aurifères, enfouissement de déchets nucléaires ne sont qu’un détail en regard de la dégradation climatique qu’accélère chaque jour la production de nuisances par des entreprises qui sont près de chez nous, à portée de main du peuple qui en est victime. Les gouvernants obéissent aux lois de Monsanto et accusent d’illégalité un maire qui interdit les pesticides sur le territoire de sa commune. On lui impute le crime de préserver la santé des habitants. Voilà où le combat se situe, à la base de la société, là où la volonté d’un mieux-vivre jaillit de la précarité des existences.

Dans ce combat, le pacifisme n’est pas de mise. Je veux lever ici toute ambiguïté. Le pacifisme risque de n’être qu’une pacification, un humanitarisme prônant le retour à la niche des résignés. Par ailleurs, rien n’est moins pacifique qu’une insurrection, mais rien n’est plus odieux que ces guerres menées par le gauchisme paramilitaire et dont les chefs s’empressent d’imposer leur pouvoir au peuple qu’ils se vantaient d’affranchir. Pacifisme sacrificiel et intervention armée sont les deux termes d’une contradiction à dépasser. La conscience humaine aura progressé de façon appréciable lorsque les tenants du pacifisme bêlant auront compris qu’ils donnent à l’État le droit de matraque et de mensonge chaque fois qu’ils se prêtent au rituel des élections et vont choisir, selon les libertés de la démocratie totalitaire, des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes, plébiscitant des intérêts publics qui deviendront des intérêts privés.

Quant aux tenants d’une colère vengeresse, on peut espérer que, lassés des jeux de rôles mis en scène par les médias, ils apprennent et s’emploient à porter le fer à l’endroit où les coups atteignent vraiment le système : le profit, la rentabilité, le portefeuille. Propager la gratuité est l’aspiration la plus naturelle de la vie et de la conscience humaine dont elle nous a accordé le privilège. L’entraide et la solidarité festive dont fait montre l’insurrection de la vie quotidienne sont une arme dont aucune arme qui tue ne viendra à bout. Ne jamais détruire un homme et ne jamais cesser de détruire ce qui le déshumanise. Anéantir ce qui prétend nous faire payer le droit imprescriptible au bonheur. Utopie ? Tournez la question comme vous voulez. Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible ou de ramper comme des larves sous le talon de fer qui nous écrase.

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11 juillet 2019 4 11 /07 /juillet /2019 10:52

A Romainville, le terrain de basket de la cité Gagarine est un lieu de vie. Il va être remplacé par un immeuble construit par BNP Paribas Immobilier. Les 5 chênes autour vont être abattus. Il ne s’agit pas d’empêcher les villes d’évoluer mais d'imaginer un urbanisme plus respectueux des habitants et de l'environnement. Par Julie Lefebvre le 9 juillet 2019 sur son blog Mediapart. Lire aussi  À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale.

Tour Gagarine - Romainville © Julie Lefebvre

Tour Gagarine - Romainville © Julie Lefebvre

Monsieur le Président Directeur Général,

Je vous écris sûrement en vain, certainement trop tard, tant les projets immobiliers ne sont rendus publics qu’une fois finalisés. A Romainville, le terrain de basket de la cité Gagarine est essentiel. Entouré de cinq chênes, il est le seul endroit de rencontre pour les jeunes de ce quartier mais aussi pour les enfants, qui y jouaient sous le regard de leurs parents. C’était un lieu à la croisée des écoles et des quartiers, où les mamans venaient discuter à l’ombre des arbres, un lieu de vie modeste.

C’est aussi l’une des entrées de notre ville, qui offre une perspective sur la Tour Gagarine, symbole des rêves de la conquête spatiale, mais aussi des tensions de la guerre froide. Depuis plusieurs mois, le terrain de basket est clôturé. De plus en plus de jeunes le désertent pour le pied des tours.

A Romainville, des bandes d’adolescents s’affrontent parfois, d’une cité à l’autre. Il y a déjà eu des morts, le plus jeune avait 13 ans. Nous sommes à quelques minutes de Paris et la société ne leur offre rien. Avec le déménagement de ce terrain de basket, elle leur confisque le peu qui leur reste. Qu’à cela ne tienne, ils iront ailleurs, les tensions continueront de s’exacerber. Et la perspective disparaîtra.

Vous avez acheté le terrain sûrement en ignorant cela, avec l’aval des équipes en place. Notre espace public va donc être « déclassé », tout comme l’a été notre place du marché, centrale, pour un autre projet immobilier. Un drôle de concept, pour des lieux censés appartenir à chacun d’entre nous.

A la place du terrain de Basket, votre branche « BNP Paribas Immobilier » va construire un immeuble-bloc en bordure de rue, pour quelques dizaines de logements de plus, dans une cité réhabilitée mais qui va voir sa population, et les prix de ces logements augmenter. Les chênes auxquels nous sommes attachés, irremplaçables, vont être abattus, c’est imminent, alors que le thermomètre s’affole.

Vous annoncez sur le site de votre fondation, soutenir les 18 – 29 ans et les collégiens du 93, vous êtes sensible à la place des femmes et à l’action environnementale, vous affichez des objectifs RSE ambitieux, mais ce projet immobilier détruit ce lieu de vie, des arbres et notre entrée de ville. Dans le 93, aux injustices sociales s’ajoutent les injustices environnementales.

De nombreuses voix d’habitants s’élèvent depuis que votre projet est affiché. Beaucoup sont résignés. Par cette lettre, je souhaite vous sensibiliser à cette situation. Il ne s’agit pas d’empêcher les villes d’évoluer mais de préserver et de renforcer les lieux et les liens, qui nous permettent de vivre ensemble.

Vous êtes la banque d’un monde qui change, mais qui laisse aussi de plus en plus de personnes sur le côté. Que pouvons-nous envisager pour les habitants, pour épargner nos chênes et notre entrée de ville ?

Pensant que vous serez sensible à cette situation compte-tenu de vos engagements, je vous remercie de l’attention que vous porterez à ce courrier.

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 09:45

Un collectif de juristes, dont Corinne Lepage, dresse un bilan des atteintes à la démocratie environnementale et des reculs en matière des obligations de l’Etat, et dénonce une communication « perverse » des autorités françaises. Tribune publié le 25 juin 2019 dans Le Monde. Lire aussi Plus de 2 000 militants du climat bloquent la « République des pollueurs » à La Défense, Militant = délinquant - le gouvernement utilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat, Avec Bure, nous sommes toutes et tous des malfaiteurs ! et 20 000 personnes décrètent l'état d'urgence climatique !

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Vendredi 28 juin 2019, 300 manifestants non violents regroupés sur le pont de Sully, à Paris, pour dénoncer l’inaction face au dérèglement climatique, se sont fait brutalement gazés, matraqués, insultés par la police.

Vendredi 28 juin 2019, 300 manifestants non violents regroupés sur le pont de Sully, à Paris, pour dénoncer l’inaction face au dérèglement climatique, se sont fait brutalement gazés, matraqués, insultés par la police.

Alors que le gouvernement ne cesse de proclamer sa volonté « écologique », et qu’il a ouvert un débat sur une modification constitutionnelle qui intégrerait le climat et la biodiversité, la triste réalité que nous constatons, nous, juristes, est celle d’une régression continue du droit de l’environnement. Bien que le principe de non-régression ait été reconnu par le Conseil d’Etat, c’est une régression généralisée posée en principe qui s’applique en France et, ce, dans tous les domaines.

Tout d’abord dans les domaines concernant la démocratie environnementale, c’est-à-dire l’information à la participation et à la prise de décision en matière environnementale et l’accès au juge. Il s’agit d’obligations à la fois communautaires et internationales (convention d’Aarhus, 1998). La disparition programmée de la Commission nationale du débat public, qui avait su mettre en place une procédure et une méthodologie de la conférence de consensus, est incontestablement un recul. De même que la suppression expérimentale des enquêtes publiques dans deux régions, qui préfigure certainement sa généralisation, comme si le fait de pouvoir consulter un dossier sur Internet équivalait à celui de pouvoir débattre avec un commissaire-enquêteur et de contraindre ce dernier à fournir un rapport et, surtout, un avis indépendant ; la radiation du commissaire-enquêteur Gabriel Ullmann pour cause d’avis défavorable émis sur un projet en Isère a rappelé la fragilité des commissaires-enquêteurs qui osent donner un avis négatif. Les supprimer résout évidemment le problème !

Une nouvelle jurisprudence du Conseil d’Etat

A cela s’ajoutent les atteintes multiples portées à la recevabilité des requêtes, après que la commission chargée de simplifier les procédures d’autorisation d’urbanisme en cas de contentieux a fait droit à tous les souhaits des constructeurs et promoteurs. Créée sous la présidence de Christine Maugüé, membre du Conseil d’Etat, cette commission a aussi permis d’enfermer la procédure dans des règles extrêmement strictes que la plupart des associations ignorent totalement. Enfin, cerise sur le gâteau, la nouvelle jurisprudence du Conseil d’Etat qui permet de régulariser de manière extrêmement large des autorisations illicites, annihilant tout intérêt aux recours, comme la loi Macron, a presque réduit à néant la possibilité d’obtenir la démolition d’une construction illégale. Sans compter la cohorte de lois qui, depuis la loi d’engagement national pour le logement de 2006, n’ont de cesse de réduire la capacité d’action des associations et de permettre la condamnation des requérants pour des recours sans qu’ils aient à être abusifs dès lors qu’ils ont créé un préjudice aux défendeurs.

Enfin, la jurisprudence du Conseil d’Etat est extrêmement favorable à l’administration, qui réduit considérablement les chances des justiciables par rapport à ce que serait une jurisprudence judiciaire dans laquelle les intérêts en présence sont appréciés de manière plus équitable. Cette régression du droit à la participation et du droit au juge apparaît d’autant plus anormale que toute la communication du gouvernement se fait sur son souhait de mieux associer les Français à la prise de décision, en matière environnementale comme dans d’autres. On voit ce qu’il en est dans la réalité.

Des études d’impact réduites à la portion congrue

Le deuxième volet de régression est incontestablement celui des études et des autorisations préalables, en particulier, des études d’impact. Celles-ci sont désormais réduites à la portion congrue, ne concernant que très peu de projets, à telle enseigne qu’une mise en demeure de la Commission européenne a été adressée à la France de mettre un terme à des critères qui ne sont pas admis par le droit européen. Peu d’études d’impact, mais aussi peu d’autorisations au titre de la législation des installations classées, toutes les grandes installations agricoles en particulier en étant désormais déliées, de même que des installations très polluantes comme les traitements de surface. La saisine de l’autorité environnementale, dont les avis indépendants gênent manifestement le gouvernement qui souhaite la réduction de ses interventions, sera désormais réglée au cas par cas, le choix de la saisir ou pas étant dans les mains du préfet… Parallèlement, les sites inscrits ont été réduits massivement et l’intervention du Conseil national de la protection de la nature supprimée dans de très nombreux cas. On rajoutera les prébendes données aux chasseurs et à la fusion programmée entre l’Agence pour la biodiversité et l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, laissant supposer que les chasseurs auraient pour seule vocation la protection de la nature. Les autorisations d’abattre des oiseaux protégés qu’ils ont pu obtenir récemment sont loin de conforter cette approche… Ainsi, à l’heure où on berce nos concitoyens de considérations sur le rôle majeur de la biodiversité, on en détruit systématiquement les outils de protection comme ceux de la santé humaine. La dernière innovation est la volonté de supprimer dans les documents d’urbanisme les mesures de protection de l’environnement. Ainsi, la messe est dite et, dans le droit souhaité par le pouvoir en place, « l’environnement ça suffit ! ».

Enfin, et sans entrer dans un inventaire à la Prévert qui pourrait occuper plusieurs pages, il faut ajouter des décisions ponctuelles ou plus générales qui s’inscrivent directement à l’encontre des obligations françaises en matière de réduction des émissions de gaz à effets de serre : ainsi, le projet de loi d’orientation des mobilités, qui ne résout rien et n’interdit le moteur thermique à la vente que dix ans après l’Allemagne, autorise de nouvelles autoroutes, le contournement de Strasbourg, le projet immobilier Europa City, et prévoit même de nouvelles voies comme le contournement d’Arles au risque de massacrer la Camargue. Le même constat peut être fait en matière de santé environnementale avec le refus des parlementaires d’interdire le glyphosate dans la loi Egalim, etc.

En bref, la régression n’a jamais été aussi patente. Mais la particularité des temps présents est de devoir se battre à la fois contre des actes et contre une communication d’une perversité extrême puisqu’elle prétend le contraire de ce qui est réellement fait.

Collectif : Jean-Pierre Beurier, professeur émérite (université de Nantes) ; Philippe Billet, professeur agrégé de droit public (université Jean-Moulin Lyon-III), directeur de l’Institut de droit de l’environnement de Lyon ; Marie-Pierre Camproux Duffrene, professeure des universités en droit privé (université de Strasbourg) ; Hubert Delzangles, professeur agrégé de droit public, Sciences-Po Bordeaux ; Alexandre Faro, avocat à la cour de Paris ; Jérôme Fromageau, conseiller pour la culture auprès de la Commission nationale française de l’UNESCO ; Christian Huglo, avocat à la cour de Paris, docteur en droit ; Simon Jolivet, maître de conférences en droit public (université de Poitiers) ; Corinne Lepage, avocate à la cour de Paris, docteure en droit, ancienne ministre de l’environnement ; Grégoire Leray, maître de conférences agrégé de droit privé ; Agnès Michelot, maîtresse de conférences en droit public (université de La Rochelle), présidente de la Société française pour le droit de l’environnement (SFDE) ; Michel Prieur, professeur émérite à l’université de Limoges, directeur scientifique du Crideau, doyen honoraire de la faculté de droit et des sciences économiques de Limoges, président du Centre international de droit comparé de l’environnement ; Francois-Guy Trebulle, professeur des universités, directeur de l’école de droit de la Sorbonne (université Panthéon-sorbonne Paris-I) ; Jean Untermaier, professeur émérite (université Jean-Moulin-Lyon-III).

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10 avril 2019 3 10 /04 /avril /2019 12:33

Gilets jaunes ou ANV COP 21(Action Non Violente pour le climat) – les manifestants sont confrontés à une justice sévère, expéditive et liberticide. D’après Politis et Lorène Lavocat pour Reporterre, mars et avril 2019. Lire aussi  Avec Bure, nous sommes toutes et tous des malfaiteurs !, Sivens : les chiffres qui montrent une justice à deux vitesses, L’état d’urgence sert à restreindre le droit de manifester, constate Amnesty International, Pour une décroissance sécuritaire et Société nucléaire, société policière.

Le portrait du président Emmanuel Macron dérobé ce mercredi 3 avril 2019 à la mairie de Poisat. / © Xavier Schmitt / France 3 Alpes

Le portrait du président Emmanuel Macron dérobé ce mercredi 3 avril 2019 à la mairie de Poisat. / © Xavier Schmitt / France 3 Alpes

Répression tous azimuts

Revue non exhaustive de luttes militantes frappées de violences, fichages ou poursuites judiciaires.

  • Gilets jaunes

Ce mouvement détient le record de violences policières et de blessés graves : 8 645 personnes placées en garde à vue, plus de 2 000 blessées, dont une centaine gravement (œil crevé, main ou pied arraché, etc.). De plus en plus, policiers et gendarmes procèdent à des interpellations avant même que les gilets jaunes n’intègrent les cortèges.

  • Délit de solidarité avec les migrants

Les militants venant en aide aux migrants, notamment ceux traversant la frontière avec l’Italie, sont régulièrement gardés à vue et poursuivis en justice (dont les « 7 de Briançon », condamnés en décembre à des peines de prison, parfois ferme). Le 13 mars, sept personnes, parmi lesquelles des membres de La Roya citoyenne, ont été interpellées et placées en garde à vue pendant 30 heures.

  • Antinucléaires de Bure

Les opposants au site d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure (Meuse) sont harcelés : assignations à résidence, fichage systématique, perquisitions… Un de leurs avocats, Étienne Ambroselli, a même été gardé à vue, son cabinet perquisitionné et son matériel informatique saisi (lire Politis n° 1526, 8 novembre 2018).

  • Marcheurs pour le climat

Le 8 décembre à Nancy, deux dirigeants des Amis de la Terre et d’Action non-violente sont interpellés dans le cortège d’une marche pour le climat et retenus plus de 21 heures en garde à vue pour avoir organisé cette marche malgré l’interdiction de la préfecture. Ils risquent six mois de prison et 7 500 euros d’amende.

  • Lycéens anti-Parcoursup

En mai 2018, 102 lycéens, mineurs pour la plupart, sont interpellés après la tentative d’occupation du lycée Arago à Paris, soumis à des gardes à vue de plus de 48 heures sans que leurs parents soient prévenus. On a appris depuis que certains avaient été fichés S.

  • Anti-pub

Dimanche 25 mars, un militant antipub a été arrêté à Lyon pour avoir collé des affiches dénonçant l’arrivée prochaine de panneaux supplémentaires commandés par le maire, Gérard Collomb. Plus de 20 heures de garde à vue et un procès à la clé.

  • ANV-COP 21 et les portraits de Macron

Au moins six militants d’Action non-violente-COP 21 sont poursuivis pour avoir simplement décroché des portraits d’Emmanuel Macron des murs de plusieurs mairies, pour dénoncer l’inaction du ­Président contre le dérèglement climatique. Ils risquent cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.

Militant = délinquant - le gouvernement utilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat

Les actions non violentes de « réquisitions » des portraits du président de la République ont donné lieu à des « directives » policières particulières : poursuites pour vol aggravé en réunion, contacts avec le Bureau de la lutte antiterroriste, mobilisation du Service central de renseignement criminel…

C’est un petit tweet qui en dit long. Vendredi 22 mars, l’ancien eurodéputé du Front national Jean-Yves Le Gallou a posté sur la toile une déclaration rageuse estampillée du hashtag #DictatureMacron : « Le retour du crime de lèse-majesté ! Le service antiterroriste et le Service central de renseignement criminel de la gendarmerie mobilisés prioritairement pour punir ceux qui décrochent le portrait de Macron dans les mairies. » Attachée à son tweet, une photo d’un écran d’ordinateur sur lequel on lit distinctement un curieux courriel. Les destinataires sont des gendarmes de Lorient, qui nous ont confirmé par téléphone la véracité de cette image. L’objet indique « directives concernant les vols de portraits présidentiels dans les mairies ». Le tout est signé du colonel Marc de Tarlé, sous-directeur adjoint de la police judiciaire, sur ordre du directeur général de la gendarmerie nationale.

Militant = délinquant - le gouvernement utilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat

Le courriel reçu par les gendarmes en fin de semaine dernière

Que dit ce message en provenance des hautes sphères de l’appareil étatique, envoyé dans tous les départements ? Il s’agit de « contrer le phénomène », à savoir l’opération « Sortons Macron » lancée par ANV-COP21 le 21 février dernier. Ces actions non violentes consistent à aller décrocher des photos officielles d’Emmanuel Macron afin « d’interpeller le gouvernement et l’opinion publique sur l’urgence climatique et sociale, et sur l’insuffisance des réponses apportées par le gouvernement », comme l’expliquait Léa Vavasseur, une des porte-paroles du mouvement, la semaine dernière. La quasi-totalité des 27 « réquisitions » menées jusqu’à aujourd’hui se sont déroulées dans le calme, parfois avec le soutien des maires ou du personnel présent. Malgré tout, les autorités ont pris l’affaire très au sérieux.

« Ils veulent absolument nous coller des procès » 

Revenons donc à cette directive de la police judiciaire. Elle demande aux gendarmes de « s’assurer qu’une procédure judiciaire de flagrance soit systématiquement ouverte pour vol aggravé (en réunion) » et de « recueillir les plaintes des maires ou à défaut, celles des préfets en substitution ». « Ils veulent absolument nous coller des procès, résume Txetx Etcheverry, membre de l’association Bizi et d’ANV COP21. Mais comment vont-ils faire quand des centaines de militants auront décroché des centaines de portraits ? Aurons-nous des centaines de procès ? Pour eux, ça va être compliqué. Pour nous, ces audiences seront autant de tribunes, afin de juger l’inaction climatique du gouvernement. »

Plus révélateur encore de la préoccupation des autorités vis-à-vis de ces actions non violentes, le courriel encourage les gendarmeries départementales à « prendre attache avec le BLAT afin de déterminer les modalités à mettre en œuvre pour rechercher la responsabilité morale de l’association ». Le BLAT n’est pas un insecte exotique, mais le Bureau de lutte antiterroriste. Sur Internet, la présentation de cette unité opérationnelle créée en 2003 ne laisse aucun doute quant à ses missions : « Spécialisée dans l’antiterrorisme, et dépendant de la sous-direction de la police judiciaire, de la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) », elle a été reconnue « comme un des services spécialement chargés de la prévention et de la répression des actes de terrorisme ». Le BLAT est « chargé d’analyser, d’élaborer et de diffuser le renseignement aux autorités ayant à en connaître », et « de coordonner, au niveau national, l’action des unités ou services de gendarmerie impliqués dans la lutte contre le terrorisme, les extrémismes violents ou encore les atteintes à la sûreté de l’État ».

Militant = délinquant - le gouvernement utilise la lutte anti-terroriste contre les activistes du climat

Joint par Reporterre, le service communication de la gendarmerie relativise : « Ce n’est pas parce que le BLAT est saisi que cela va prendre une ampleur exceptionnelle, nous explique-t-on. Il n’y a pas de sensibilité particulière, le courriel n’était d’ailleurs pas classifié, c’est de la routine, comme indiqué en tête du message. » Une explication balayée par Me Alexandre Faro, avocat des militants climatiques : « Ce n’est pas normal de mobiliser des unités spécialisées dans la lutte antiterroriste pour poursuivre des militants dont les actes ne menacent ni la sûreté ni l’intégrité de l’État, dit-il. Il s’agit de plaintes pour vol, donc de délit de droit commun : où est l’intérêt ou la nécessité de mobiliser le Bureau de lutte antiterroriste ? »

« Cette réaction très forte des autorités montre que nos actions fonctionnent » 

« La direction générale émet régulièrement des directives de ce type pour qu’on puisse connaître rapidement un phénomène et pour pouvoir avoir une réponse plus adaptée, explique-t-on encore à la gendarmerie nationale. Le BLAT suit certains phénomènes de ce type, qui nécessitent des renseignements et peuvent avoir des conséquences en matière judiciaire. Le but est d’avoir vite une connaissance assez fine de ce qui se passe. » De fait, en plus du BLAT, le Service central de renseignement criminel (SCRC) est missionné, d’après la directive envoyée par courriel, afin d’effectuer « un bilan hebdomadaire le mardi des comptes-rendus de police judiciaire de vols faisant apparaître les termes “portraits présidentiels”, et/ou “ANV - COP21” ». Là encore, le SCRC n’est pas un service quelconque, mais l’organe chargé « d’apporter des informations et une compréhension précise de la criminalité organisée et de masse afin d’orienter les actions dans la lutte contre la délinquance dans les phases préjudiciaires et judiciaire ».

« Deux options peuvent expliquer un tel dispositif, estime Me Faro. Soit le zèle des fonctionnaires, qui veulent satisfaire leur hiérarchie, soit une dérive autoritaire inquiétante, qui cherche à confondre terroristes et militants écologistes. » Quoi qu’il en soit, cette directive envoyée début mars a déjà commencé à porter ses fruits judiciaires. En un mois, 22 militants ont été placés en garde à vue, 16 domiciles ont été perquisitionnés, et 14 personnes sont poursuivies en procès. Et signe de plus, s’il en fallait un, de la « sensibilité » du sujet, le tweet de M. Le Gallou a disparu de la toile depuis la publication d’un premier article de nos confrères du Monde.

Le dimanche 24 mars, Le Maine Libre relatait dans ses colonnes et sur son site internet l’action entreprise la veille à la mairie de Rouillon par la branche militante « action non violente COP 21 » d’Alternatiba.

Le dimanche 24 mars, Le Maine Libre relatait dans ses colonnes et sur son site internet l’action entreprise la veille à la mairie de Rouillon par la branche militante « action non violente COP 21 » d’Alternatiba.

« Cette réaction très forte des autorités montre que nos actions fonctionnent, note néanmoins Txetx Etcheverry. On a trouvé un moyen absolument non violent pour dire qu’on n’acceptera plus que le président de la République ne mette pas en place de politiques concrètes à la hauteur du défi climatique. On a trouvé une action qui fait mal à Macron parce qu’elle ruine ses efforts de communication. Lui veut se poser en leader international du climat, alors que, dans son pays, il ne fait rien. Ses discours sont vides d’actes. » Pour le militant basque, ces « réquisitions » vont continuer, malgré les poursuites : « On est dans un moment de vérité, c’est à chacun de voir s’il est prêt à prendre le risque de passer en procès, voire d’être condamné, pour tirer la sonnette d’alarme sur l’urgence climatique, affirme-t-il. Mais les gens n’ont pas peur, ils sont prêts, et depuis que la répression durcit, les actions se multiplient. »

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