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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 09:31

En plein été, une installation stratégique de la plus grande station d’épuration des eaux usées d’Europe est totalement détruite par le feu à trente kilomètres de la capitale. Il faudra entre trois et cinq ans pour la reconstruire, au prix, dans l’intervalle, d’une pollution gravissime de la Seine. Ce site n’a cessé d’enregistrer des sinistres de plus en plus graves depuis plusieurs années. Sa gestion est entachée par des dévoiements sans précédent en matière de marchés publics. Un désastre absolu, qui ne suscite qu’une inquiétante indifférence. Par Marc Laimé le 27 septembre 2019 pour son blog du « Diplo ». Lire aussi La corruption du marché des eaux usées remonte à la surface en Île-de-France et Dans les Alpes, la neige artificielle menace l’eau potable.

Photo © I. Michel / Sdis78

Photo © I. Michel / Sdis78

Le 3 juillet dernier, un incendie spectaculaire se déclenche sur le site classé « Seveso seuil haut », c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de la toxicité des produits qu’il abrite, au sein de l’usine « Seine Aval » (SAV) du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP) implantée dans la plaine d’Achères, dans les Yvelines (1).

S’étendant sur 600 hectares, la gigantesque station d’épuration, à l’intérieur de laquelle on ne se déplace qu’en voiture ou en camion, est lovée dans une boucle de la Seine, à cheval sur les villes de Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte et Achères. Elle traite 60 % des eaux usées de 9 millions de Franciliens, ce qui fait d’elle la plus grande station d’épuration d’Europe.

C’est un bâtiment de 6 000 m2 servant à la « clarifloculation » des eaux usées (procédé d’élimination des particules en suspension, notamment des phosphates (2)), abritant plusieurs cuves de chlorure ferrique, substance toxique et hautement corrosive, qui a pris feu. L’unité se situe au début de la filière de traitement des eaux usées, et abrite une myriade de colonnes en plastique, dans lesquelles circule le chlorure ferrique. Un énorme panache de fumée noire se dégage aussitôt, visible à plusieurs kilomètres à la ronde.

En l’espace de quelques mois, c’est le quatrième incident grave, incendie ou explosion, sur ce même site.

À 19 heures le sinistre n’était toujours pas maîtrisé par les sapeurs-pompiers du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) 78, qui avaient dépêché sur place plusieurs dizaines de véhicules et au moins 70 soldats du feu. À 18 heures 45, d’autres camions et d’autres sapeurs-pompiers continuaient d’arriver sur le site. « Nous avons dû procéder à une alimentation en Seine avec un bateau pompe. Nous avons également utilisé des motos pompes remorquables dans les rétentions des eaux usées », expliquait le lieutenant-colonel Christophe Betinelli, commandant des opérations de secours.

Ce que l’honorable lieutenant-colonel ne pouvait évidemment pas déplorer publiquement, c’est que les conduites alimentant les poteaux d’incendie — sur lesquels les pompiers branchent leurs lances — passaient… sous le bâtiment qui a brûlé. Les poteaux étaient donc inutilisables. « Inconcevable », confiera un pompier présent sur place. Il faudra attendre quatre jours pour que le sinistre soit totalement maîtrisé, après la venue de la gigantesque échelle déjà utilisée pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

Dès le lendemain matin, le syndicat FO du SIAAP dénonçait une situation « catastrophique » : « La situation à SAV s’est fortement dégradée depuis plus de deux ans. Vendredi dernier, nous avons adressé à l’inspection du travail sept alertes de dangers graves et imminents (dont le SIAAP n’a toujours pas tenu compte malgré ses obligations en la matière), pour des fuites de gaz ou des départs d’incendie. Hier avec l’incendie de la clarifloculation, les herbes hautes et sèches ont pris feu, lequel a failli atteindre la zone Biogaz. »

Premier bilan

Deux jours après l’accident, lors d’une réunion d’information organisée à Saint-Germain-en Laye, le SIAAP confirmait aux élus présents l’existence d’une pollution liée au déversement dans la Seine d’eaux usées qui n’étaient plus que « partiellement » traitées. Au lendemain de l’incendie, d’impressionnantes photos et vidéos d’amoncellement de poissons morts avaient été diffusées par les médias, ou mises en lignes par des associations locales et de nombreux particuliers, notamment des pêcheurs et des bateliers stationnés à Conflans-Sainte-Honorine.

Le samedi 6 juillet en fin d’après-midi, un bateau affrété par le SIAAP était arrimé au quai de l’île Peygrand, face au barrage d’Andrésy (Yvelines). À son bord, deux bennes contenant trois tonnes de poissons morts, mélangés à des algues et détritus divers. Une mortalité due au manque d’oxygénation de l’eau, conséquence de la présence anormale de matières organiques, et donc de carbone. Le syndicat affirmait compter sur la mise en service d’unités de biofiltration pour faire remonter le taux d’oxygénation du fleuve.

Parallèlement, le volume d’eaux traitées sur le site était réduit, passant de 15 m3 par seconde à 8 m3, la compensation étant assurée par deux des cinq autres usines du SIAAP, celles de Colombes (Hauts-de-Seine) et de Triel-sur-Seine. S’engageant sur un horizon de quelques semaines pour obtenir un traitement des phosphates quasi équivalent la situation d’avant l’incendie, le syndicat reconnaissait dans la foulée qu’il faudrait plusieurs années pour reconstruire l’unité de clarifloculation !

Ce même soir à 18 heures, Mme Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à l’écologie, annonçait la convocation des responsables du SIAAP. Quelques heures avant cette audition, un communiqué diffusé par l’association Robin des Bois suscitait de nouvelles inquiétudes : alors que la Seine était en période d’étiage, les égouts de l’Ouest parisien venaient de recevoir de lourdes charges de poussières de plomb consécutives à l’incendie de Notre-Dame de Paris.

L’association révélait surtout que l’incendie du 3 juillet était le onzième accident sur le site de SAV depuis le 10 avril 2017… Et que l’usine avait fait l’objet de quatre mises en demeure du préfet des Yvelines en 2018 pour non conformité à la réglementation, notamment pour le manque de contrôle des tuyauteries et soudures du site.

Le Siaap n’en ayant tenu aucun compte, une astreinte pécuniaire — une amende pour chaque jour de retard dans l’exécution des travaux — avait été prononcée par le préfet des Yvelines fin janvier.

Nouvelle hécatombe de poissons

Dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juillet, de violents orages provoquaient une nouvelle pollution de la Seine du côté de Sartrouville, Conflans-Sainte-Honorine et Andrésy.

« Nous avons géré au mieux l’assainissement, mais nos capacités actuelles de traitement ne permettent pas d’excéder un débit de 17 m3 par seconde. Or, on a atteint 38 m3 par seconde », expliquait le directeur de SAV. En dépit du stockage dans son réseau et du soutien d’autres usines de traitement en aval, l’usine s’était contentée d’une simple « décantation ».

© Odile Tambou

© Odile Tambou

Dans toute la région parisienne, les gigantesques émissaires du SIAAP reçoivent en effet par temps de pluie, outre des eaux usées, des quantités énormes d’eaux « pluviales », fortement polluées après avoir ruisselé sur les chaussées. Comme Achères traite en temps normal jusqu’à 60 % des flux de l’agglomération, le scénario catastrophe se reproduira mécaniquement aussi longtemps que l’unité de « clarifloculation » n’aura pas été reconstruite, ce qui demandera trois à cinq ans et devrait coûter une centaine de millions d’euros. Avec pour conséquence de graves pollutions de la Seine, qui placeront la France en position délicate vis-à-vis de l’Union européenne, puisque plusieurs directives nous contraignent depuis le début des années 1990 à reconquérir une bonne qualité des eaux, sanctions financières à l’appui si l’objectif n’est pas atteint.

Fin juillet on recensait déjà un minimum de 10 tonnes de poissons morts.

Un mystère persistant

La préfecture des Yvelines organisait une nouvelle réunion le 5 septembre. On y apprendra que c’est seulement ce même jour, soit deux mois après l’incendie, qu’une mission d’experts avait pu accéder au site pour tenter de comprendre l’origine du sinistre !

Explication : « Le point de départ du feu était inaccessible pour des raisons de sécurité. (…) Les experts avaient besoin de rentrer dans la clarifloculation (…). La difficulté était double. D’abord parce qu’on avait des eaux d’extinction qui avaient servi à arrêter le feu qui se trouvaient au fond du bâtiment mélangées à du chlorure ferrique, et il était nécessaire de prendre un certain nombre de précautions, pour vider ces eaux, sans avoir un impact fort sur le milieu et la Seine. »

Avant juillet, le site traitait chaque jour 2,3 millions de m3 d’eaux usées. Une capacité tombée à 1,45 million de m3 après l’incendie. « Nous allons atteindre 1,7 millions de m3 à la fin de l’année, avant de parvenir à 2 millions au printemps 2020 », assurait le directeur de SAV. Côté calendrier, 2019 allait être consacré au nettoyage et au diagnostic complet des travaux à mener ; 2020 aux passations de marché, avant que le chantier ne démarre en 2021 pour s’achever à la fin 2022. À l’avenir, le chlorure ferrique sera stocké à l’extérieur de l’unité et non plus au centre comme c’était le cas, tandis que « la charpente et la toiture seront repensées », précisait le syndicat.

Arnaud Péricard, maire de Saint-Germain-en-Laye, indiquait qu’il tenait à la disposition des élus « tous les courriers qu’il a écrit depuis deux ans. Je ne veux pas être alarmiste inutilement, mais je ne suis pas optimiste sur la situation. Je me suis d’ailleurs permis d’appeler Mme le maire de Paris pour le lui dire. Elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Je rappelle que la ville de Paris a une part prépondérante dans ce conseil d’administration. »

Comme lors des deux précédentes réunions tenues en juillet, seuls des représentants de l’État, des élus et quelques rares représentants associatifs triés sur le volet avaient été conviés à y assister. De public, de riverains, point ! Du coup, alors que le site est classé « Seveso seuil haut » depuis 2009, l’annonce, seulement relayée par l’édition locale du Parisien et la Gazette des Yvelines — seuls médias à avoir suivi l’affaire —, de la mise en œuvre bien tardive d’un Plan particulier d’intervention (PPI), ou la refonte d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) n’avait aucune chance de rassurer des riverains excédés.

Rencontrés le 23 septembre, des résidents de Conflans-Sainte-Honorine qui préparent une liste citoyenne pour les prochaines élections municipales ne décoléraient pas : « On se moque de nous, depuis le début, nous n’avons aucune information sérieuse. Y a-t-il des risques sanitaires si l’on remet en service les anciens bassins de décantation qui vont nous empuantir des kilomètres à la ronde ? Qu’est-ce qui nous garantit que de nouveaux accidents ne vont pas survenir ? » Difficile de leur donner tort. Le SIAAP, qui verrouille sa communication d’une main de fer, à fait imprimer à des milliers d’exemplaires des tracts distribués dans les mairies qui répètent en des termes lénifiants que tout est déjà rentré dans l’ordre, ce que bien évidemment personne ne croit.

On notera par ailleurs que pas un(e) seul(e) des élu(e)s PS, PCF et EELV, qui représentent la Ville de Paris, la Seine Saint Denis, le Val de Marne et les Hauts de Seine au Conseil d’administration du SIAAP ne s’est exprimé sur ce désastre depuis le 3 juillet dernier...

Une nouvelle alerte syndicale

M. Stevan Kanban, responsable FO du SIAAP, avait exposé la veille, lors d’un CHSCT exceptionnel tenu à Seine Aval, l’exaspération de son syndicat :  «  (…) Le 26 août, alors que la détection incendie était en panne dans toutes les installations critiques du service 2, le SIAAP maintient la production sans aucun agent sur place, se contentant d’organiser des rondes toutes les heures pendant la nuit.

Le 31 août un départ d’incendie au service 2 de l’Unité de production des eaux (UPEI), sur des compresseurs de l’unité de nitrification n’a pas été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée par le SIAAP.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, un autre départ de feu au service 2 de l’UPEI n’a pas non plus été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée. »

Pour le responsable syndical, « depuis la nouvelle mandature, le SIAAP a accentué la censure contre les représentants du personnel aux CHSCT. Aussi bien au CHSCT central qu’à celui de SAV, les déclarations liminaires sont purement et simplement évacuées des procès-verbaux de séance et les prises de position lors des points à l’ordre du jour sont le plus souvent déformées ou non retranscrites. De l’habillage en somme. La politique de l’administration est limpide, c’est la préparation de l’outil de travail et de l’organisation à une gestion privée de nos installations : le refus systématique d’intégrer les éléments de sécurité définis par la réglementation relative aux administrations est un aveu s’il en faut. L’abandon par le directeur général lui-même de la présidence du CHSCT abonde dans ce sens. »

Le 16 septembre Mme Emmanuelle Wargon recevait à nouveau les représentants du SIAAP afin, notamment, d’évoquer l’audit de sécurité que l’entreprise doit réaliser. « Le marché sera lancé en octobre et le rapport devrait être remis à la fin du premier trimestre 2020 », précisait M. Yann Bourbon, le directeur du site de Saint-Germain-en-Laye. Une échéance jugée lointaine par plusieurs élus et associations du secteur.

Or l’omerta continue, plus que jamais. Alors que les conclusions des différentes enquêtes en cours ne sont pas connues, M. Jacques Olivier, directeur général du SIAAP, déclare le 25 septembre aux Echos : « La cause exacte de l’incendie n’est pas encore identifiée, mais trois pistes se dégagent : un problème au niveau des moteurs électriques des systèmes de ventilation, d’un éclairage halogène provisoire, ou d’un chemin de câble à proximité des cuves », avant de préciser : « Cette unité a été construite dans les années 1990 avec des standards de sécurité qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui. »

Encore un peu ça va être la faute à pas de chance, ou à un travailleur détaché polonais...

La Seine polluée pour des années

Dans l’immédiat, pour pallier les problèmes de pollutions récurrentes, le syndicat prévoit d’augmenter à nouveau progressivement la capacité de traitement de la station. Notamment en remettant en service au printemps 2020 de gigantesques bassins de décantation à l’air libre, l’unité « Achères 4 », fermée lors de la mise en service de l’unité de clarifloculation. Or ces bassins à l’air libre dégageaient quand ils étaient en service des odeurs pestilentielles des kilomètres à la ronde…

« À partir d’un moment les pouvoirs publics doivent arbitrer entre des solutions moins bonnes ou pires. Si on n’installe pas cette décantation primaire, on est sûrs de ne pas passer l’été prochain », justifiait le préfet des Yvelines M. Jean-Jacques Brot, pointant la nécessité d’informer « loyalement » les populations riveraines de la station d’épuration.

Comment en est-on arrivé là ?

Dès le XIXème siècle, Achères accueillait les eaux usées non traitées de Paris, qui seront épandues dans sa plaine pour le maraîchage. Construite en 1940, la station d’épuration, longtemps réputée être la plus grande du monde avec celle de Chicago, connaîtra des agrandissements incessants à partir des années 1970, qui s’accéléreront à l’orée des années 2000 avec l’entrée en vigueur de directives européennes de plus en plus contraignantes.

Compte tenu de l’ampleur des investissements à mobiliser, avec le couperet de la transcription en droit français de la directive « Eaux résiduaires urbaines » (DERU), qui date de 1991, et a imposé à la France comme à tous les États membres de nouvelles obligations de résultat en terme de qualité de traitement des eaux usées, des bonnes fées vont se pencher sur le berceau du syndicat.

M. Michel Rocard, maire de Conflans-Sainte-Honorine de 1977 à 1994, et son directeur de cabinet M. Jean-Paul Huchon, qui lui succédera à la mairie de 1994 à 2001, avant d’occuper de 1998 à 2015 la présidence de la région Île-de-France, se démènent avec succès pour porter sur les fonts baptismaux une convention cadre entre le SIAAP, l’agence de l’eau Seine-Normandie et la région Ile-de-France, qui va permettre au syndicat de bénéficier de financements supplémentaires, ce qui va contribuer à lui conférer un statut d’exception. Avec ses 1 700 agents et son budget annuel d’1,2 milliard d’euros, c’est le premier donneur d’ordre européen dans le domaine de l’environnement.

De gigantesques marché publics se profilent. Près d’un milliard d’euros en différentes tranches pour la seule station d’Achères, ce qui a déjà suscité nombre d’interrogations….

L’unité de clarifloculation qui a entièrement été détruite le 3 juillet dernier est une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), dont le fonctionnement doit être étroitement contrôlé par les services de l’État, notamment la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE). Les graves incidents enregistrés depuis des années, comme les différentes enquêtes en cours depuis le 3 juillet — un audit technique interne, une procédure judiciaire ouverte dès le lendemain, ainsi qu’une enquête de la DRIEE, et une expertise confiée au Centre national de protection et de prévention (CNPP) —, ne suffiront pas à faire oublier un contrôle jusqu’alors des plus laxistes.

Pour sa défense, le SIAAP, dont les dirigeants étaient à nouveau convoqués par Mme Emmanuelle Wargon le 16 septembre, invoque les difficultés provoquées par la coexistence sur un même site d’installations datant des années 1970 avec des équipements ultra-modernes… Dont acte.

Liaisons dangereuses

Dans deux vidéos promotionnelles de la société Schneider Electric, le directeur général du SIAAP, le directeur adjoint à la direction technique et le chef de service équipement/ingénierie n’hésitent pas à vanter les mérites du matériel de télégestion installé par l’entreprise, notamment à l’usine de Seine Aval.

On peut s’interroger sur le respect du devoir de réserve des fonctionnaires territoriaux concernés, puisque ce sont ces mêmes responsables qui ont imposé au fil du temps l’adoption puis le renouvellement de ces matériels, au risque de flirter allègrement avec l’encadrement réglementaire des marchés publics.

Car il y a un problème. Le système de contrôle-commande (SCC) de l’usine Seine-Aval est exclusivement du matériel Schneider-FOXBORO. Ce système a été vendu avec l’assurance que chaque nouvelle version serait interopérable avec la précédente. C’est-à-dire que lors du lancement d’une nouvelle version logicielle, les anciennes versions présentes sur l’usine doivent pouvoir dialoguer avec la nouvelle, et que les éléments des anciens ateliers de l’usine doivent pouvoir apparaître sur les écrans du nouveau système.

Ce n’est pas le cas !

Les versions proposées par Schneider au cours du temps ne sont que très imparfaitement compatibles entre elles. Un peu comme avec Windows : il n’est pas possible de faire tourner un jeu développé sous Windows XP avec un PC Windows 7, et encore moins avec Windows 10 ! On se retrouve donc à Achères avec un système de gestion automatisé spécifique pour le prétraitement, un autre pour la clarifloculation (l’unité qui a brûlé), et la nitrification-dénitrification, et un troisième système pour la dernière nouvelle tranche, la file biologique.

Ce qui oblige les opérateurs à jongler avec plusieurs PC et une multitude d’écrans dans la salle de commande du poste de commandement central. Chaque système ayant ses caractéristiques particulières, il n’est pas toujours facile de se rappeler qu’une action sur une pompe dans un système peut ne pas donner les mêmes résultats sur le même type de pompe via un autre système. En termes de gestion industrielle du process et de la sécurité, et pour un site classé « Seveso 2 seuil haut », on peut faire mieux…

Ajoutez à cela une réorganisation des équipes de personnel de l’usine qui passe très mal, et a déjà été à l’origine de plusieurs grèves, un management de plus en plus coercitif aux pratiques féodales, voire népotiques, que ne cessent de dénoncer les syndicats, et l’occurrence d’accidents industriels à répétition s’éclaire d’un tout autre jour. Car ces dysfonctionnements innombrables s’inscrivent dans un contexte délétère.

République bananière

Un mois avant l’explosion, en juin 2019, la chambre régionale des comptes d’Île-de-France (CRC) dressait un tableau accablant de la « gouvernance » du SIAAP, qui s’est affranchi de toute contrainte depuis des lustres (3) :  « Les statuts actuels ont été adoptés en mars 2000 et ne correspondent pas à la base légale de la compétence, installée par la Loi sur l’eau de 2006 (…) ; le règlement intérieur du Conseil d’administration ne comprend pas de dispositions relatives au fonctionnement du bureau, hormis sa convocation (…) ; le Président (du CA) était un élu de Paris (RPR), de 1984 à 2001, puis un vice-président du Conseil général du Val-de-Marne (PCF) de 2001 à 2015, et depuis lors un élu (PCF) du Conseil départemental de la Seine Saint Denis (…) ; 5 commissions thématiques ont été créées par le CA. Les documents transmis n’ont pas permis de constater si elles s’étaient réunies, ni d’évaluer leurs travaux (…) ; la commission de la Coopération décentralisée (dotée d’un budget annuel de 2 millions d’euros), a compté jusqu’à 18 administrateurs entre 2011 et 2014. Aucune procédure ni règle écrite ne régit son fonctionnement (…) ; l’absence de règle précise de désignation des administrateurs a conduit en 2015 à une crise institutionnelle de longue durée (…) ; un quart des usagers du SIAAP, soit 2,3 millions d’usagers, sont situés hors de sa zone statutaire (et) ne bénéficient d’aucune représentation au sein des organes de décision du syndicat (…) ; des indemnités ont été versées aux élus sans base légale (…). Leur coût total s’élève à 928 826 euros pour l’ensemble de la période de 2010 à 2015. »

Alors que la CRC et le préfet de région préconisent, dans la perspective de la réforme du Grand Paris, de transformer le SIAAP en syndicat mixte et de revoir profondément sa gouvernance, la ville de Paris, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis répondent à la CRC et au préfet qu’ils n’en voient pas la nécessité.

Soupçons de corruption à grande échelle

L’attribution par le SIAAP de gigantesques marchés publics aux multinationales françaises de l’eau, à leurs filiales d’ingénierie, à des bureaux d’étude spécialisés et à des géants du BTP défraie la chronique judiciaire depuis le début des années 2000.

«  (…) Trois entreprises engrangent régulièrement des marchés : OTV, une filiale du groupe Veolia, Degrémont (une filiale de Suez), et Stereau, du groupe Saur (le numéro 3 du secteur de l’eau). En 2009, Degrémont a décroché un premier marché sur l’usine d’Achères (Yvelines) ; OTV, associée à Degrémont, en a obtenu un deuxième dans la même usine en 2010 ; OTV et Stereau l’ont emporté dans un troisième en 2016, ils avaient déjà décroché celui de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) en 2015, et la modernisation de l’usine de Valenton (Val-de-Marne) qui a été attribuée à Veolia en 2017… Des marchés colossaux, entre 300 et 700 millions d’euros chacun  (4).  »

Alors que ces dossiers sont toujours en cours d’instruction au parquet national financier (PNF), plusieurs décisions de justice récentes viennent de confirmer l’existence d’irrégularités qui ont déjà entraîné l’annulation du marché de rénovation de l’usine de Clichy-la-Garenne (5).

(1) Voir la fiche de l’usine (PDF).

(2) Voir cette fiche explicative (PDF).

(3) « SIAAP, exercice 2010 et suivants ». Rapport d’observations définitives et sa réponse. Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France. Observations délibérées le 28 novembre 2018, juin 2019.

(4) Franck Johannès, « Révélations sur des soupçons de corruption sur le marché de l’eau parisien », Le Monde, 13 mars 2018.

(5) Emmanuelle Serrano, « Et si l’italien Passavant Impianti était en passe de gagner une seconde manche contre le SIAAP ? », La Lettre A, 9 septembre 2019.

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17 juin 2019 1 17 /06 /juin /2019 11:18

Plutôt que de faire diminuer le nombre de camions, les pouvoirs publics s’attaquent aux vieilles guimbardes. Un point de vue différent sur la Zone de Faible Emission de la Métropole du Grand Paris, par Hélène Torjman le 12 juin 2019 pour Politis. Lire aussi 100 000 euros d'astreinte journalière demandés à l'Etat face à l’inaction sur la pollution de l’air et Paris, encore loin des villes européennes modèles pour la pollution de l’air et la mobilité.

Les vieilles voitures… et les nouvelles

Une fois de plus, ce sera aux « gens qui ne sont rien » de payer pour la transition écologique. Par un abus de pouvoir, plusieurs villes, dont Paris et sa petite couronne, ont décidé d’interdire les voitures jugées trop anciennes, car elles pollueraient plus que les autres. Les personnes modestes ont rarement de quoi acheter le dernier cri en matière automobile, alors que les plus aisés changent de voiture tous les trois ans. Les propriétaires des gros 4x4 qui envahissent les villes n’ont donc aucun souci à se faire, pas plus que les camionneurs, malgré des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de particules fines bien plus importantes. Le gouvernement s’était par ailleurs engagé lors du Grenelle de l’environnement à soutenir le ferroutage, pour porter sa part dans le transport de marchandises à 25 % en 2020. Il est de 10 % aujourd’hui, et le dernier train livrant des fruits et légumes à Rungis est menacé… Plutôt que de prendre des mesures ambitieuses pour diminuer le nombre de camions, les pouvoirs publics préfèrent s’attaquer aux propriétaires de vieilles guimbardes. Outre l’injustice d’une telle décision, cette politique est tout à fait contre-productive.

Tout d’abord, il s’agit d’obliger une partie de la population à acheter des voitures neuves pour faire tourner l’industrie automobile. Or, produire plus de véhicules signifie plus de matières premières extraites, plus d’énergie consommée dans la production, plus de pollution et plus de déchets (mais du travail). Cela participe à l’obsolescence accélérée qui touche les biens, les technologies, les compétences… Une telle « relance par les normes » est tout sauf écologique et sociale.

Ensuite, contrairement à une croyance commune, les nouvelles voitures ne sont pas plus propres que les anciennes. Elles émettent directement moins de GES et de particules fines, c’est vrai. Mais les moteurs électriques fonctionnent avec des aimants composés de métaux rares, dont les multiples gadgets électroniques font aussi un grand usage. Et l’exploitation de ces métaux rares est une catastrophe humaine et environnementale. La connexion généralisée engendre aussi un flot croissant de données qu’il faut traiter et stocker, d’où un besoin toujours plus grand d’énergie (1). Plus profondément, nos sociétés persistent dans la frénésie de ressources qui a contribué à nous mener là où nous sommes.

Enfin, les vieilles voitures peuvent facilement être entretenues et réparées par quelqu’un d’un peu bricoleur, pour des sommes en général modiques, ce qui n’est pas le cas des nouvelles, dont il ne sert à rien d’ouvrir le capot si on n’a pas une licence d’électronique et l’outillage adéquat. Dans les termes d’Ivan Illich, les vieilles voitures sont « conviviales », elles sont sobres et favorisent l’autonomie des personnes (2). Faire durer des objets solides et simples ferait plus pour la planète que de sans cesse renouveler des produits sophistiqués et toujours plus fragiles.

(1) La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Guillaume Pitron, Les liens qui libèrent, 2018.

(2) La Convivialité, Ivan Illich, Seuil, 1973.

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 13:24

Un Toxic tour est une balade-visite guidée de lieux de pollution de l’environnement et de dérèglement climatique. Cette promenade est proposée à la suite de celles initiées il y a quelques années en Seine-Saint-Denis par Toxic Tour 93. Rendez-vous à 15h à la station de métro Bobigny-Pantin-Raymond Queneau (ligne 5). Accès libre dans la limite des places disponibles, réservation conseillée sur https://gaite-lyrique.net/evenement/toxic-tour. Lire aussi Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h et La forêt de Romainville, un enjeu écologique et politique.

Toxic Tour de Pantin à Romainville dimanche 16 juin 2019

Toxic tours, c’est le nom d’un phénomène protestataire né dans les années 90 aux États-Unis dans des quartiers pauvres qui se réveillaient avec des décharges industrielles clandestines, des sous-sols pollués en douce aux métaux lourds et des maladies "exotiques" en pagaille. Aujourd’hui, le mouvement s’est répandu dans le monde entier (Brésil, Bolivie, Afrique du Sud, etc.).

Programme du Toxic Tour à Romainville

En banlieue est, la densification du Grand Paris pousse à l’occupation de terrains industriels fortement pollués et les quartiers nord de Romainville en fournissent un exemple admirable. La visite guidée débute par une exploration de la ZAC de l’Horloge, sur le site historique des laboratoires Roussel UCLAF, où va notamment s’ouvrir un vaste centre d’art contemporain.

Elle se poursuit dans la Corniche des Forts, pour observer une ancienne carrière de gypse où une forêt a pris naissance, que la Région Ile-de-France aménage en "base de loisirs". Nous y ferons une pause dans les jardins familiaux où poussent des végétaux qui ne sont pas vraiment propres à la consommation.

Le tour s’achève à la cité Gagarine, promise à la destruction pour laisser place à un "éco-quartier", sur l’emplacement d'une ancienne usine de spécialisée dans le traitement et le revêtement des métaux qui a laissé de fortes quantités de cyanure dans le sol. La marche propose de faire l'expérience collective et concrète de nos conditions de vie polluées.

Rendez-vous à 15h à la station de métro Bobigny-Pantin-Raymond Queneau (ligne 5). Trajet Rue de Noisy-le-Sec à Pantin, Avenue Gaston-Roussel à Romainville • Rue Louise-Doryn, Chemin du Trou-Vassoun, Parc de la Sapinière, Cité Gagarine. La balade sera enregistrée puis diffusée sur la radio R22 Tout-monde.

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30 mai 2019 4 30 /05 /mai /2019 12:11

Des recommandations pour mettre en œuvre une biorégion résiliente face aux risques d’effondrement de l’Ile-de-France. Le Forum Vies Mobiles (think tank de la mobilité soutenu par la SNCF pour imaginer la transition vers des modes de vies plus durables et désirés) et l’Institut Momentum (réseau de réflexion sur les politiques de l’Anthropocène) présentent le visage d’une Île-de-France post-effondrement et proposent des recommandations pour limiter les conséquences du collapse de notre société industrialisée.               Lire aussi  La Métropole de demain sera verte ou invivable, Paris, encore loin des villes européennes modèles pour la pollution de l’air et la mobilité,              Climat, qualité de vie, inégalités : vers un « Grand Paris » des alternatives ? et « Une civilisation durable ne peut pas être une civilisation de la voiture ».

Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050

Les signes d'un effondrement de nos systèmes thermo-industriels se multiplient : épuisement des ressources naturelles, dérèglement climatique, déclin de la biodiversité, congestion et pollution liées à nos déplacements croissants… S’oriente-t-on vers une catastrophe planétaire ? L’hypothèse de l’effondrement semble avoir fait son chemin et devient crédible si aucune mesure politique sérieuse n’est prise pour l’éviter. Cependant, nous avons encore la capacité d’agir.

Pour le futur : transition ou effondrement ?

Le Forum Vies Mobiles a vocation à imaginer une transition vers des modes de vie plus soutenables et désirés. Il a néanmoins souhaité s’associer à l’institut Momentum pour réfléchir à l’effondrement.

Le Forum Vies Mobiles et l’institut Momentum s’accordent sur le fait que notre système de mobilité joue un rôle central dans les risques systémiques actuels et qu’il est urgent de repenser nos modes de vie futurs en prenant conscience du caractère limité de nos ressources et de la très faible résilience des mégalopoles.

Pourquoi imaginer une Île-de-France après l’effondrement ?

Le Forum Vies Mobiles préconise d’anticiper la possibilité d’un effondrement systémique afin d’en limiter autant que possible les conséquences par l’adoption de modes de vie plus sobres en énergie, de politiques d’évitement des déplacements inutiles ou subis et de politiques de résilience des territoires.

Caractérisée par une densité humaine et bâtie hors normes, la métropole francilienne, engorgée par des embouteillages à répétition, souffre de pics de pollution et de plus en plus souvent de températures caniculaires en été. Son extrême dépendance à un système de production et de distribution lui-même mondialisé la rend vulnérable. De ce fait, elle constitue un cas d’école pour penser l’effondrement et la manière de l’anticiper via une politique de sortie du « tout voiture » et plus généralement, la fin de notre addiction au pétrole et de la dépendance alimentaire.

Triptique Porte de Saint-Cloud : au centre, état actuel; à droite, vision 2050 si les recommandations sont suivies, à gauche, si aucune mesure n'est prise. ¢Caroline Delmotte.

Triptique Porte de Saint-Cloud : au centre, état actuel; à droite, vision 2050 si les recommandations sont suivies, à gauche, si aucune mesure n'est prise. ¢Caroline Delmotte.

Biorégion Île-de-France 2050

Dans le projet Biorégion Ile-de-France, Yves Cochet, Agnès Sinaï et Benoit Thévard de l’Institut Momentum ont appliqué l’hypothèse d’une sortie de l’Anthropocène en rupture avec nos modes de vie actuels à l'Ile-de-France.

L’ambition du projet

L’automobile est au cœur d’un système désormais bien documenté qui pose des problèmes de santé publique (accidents, pollution, sédentarité), consomme et dégrade une part importante de l’espace, qu’il soit urbain ou rural et, qui plus est, participe au changement climatique.

Caractérisée par une densité humaine et bâtie hors normes, l’Île-de-France souffre de plus en plus de pics de pollution et d’embouteillages à répétition, et de son extrême dépendance à un système de production et de distribution lui-même de plus en plus mondialisé. De ce fait, elle constitue un cas limite particulièrement intéressant pour penser une sortie du « tout voiture » et plus généralement, la fin de notre addiction au pétrole.

Or, si nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’une transition vers des modes de vie plus désirés et plus soutenables est nécessaire, force est de constater que la prise de conscience tarde à se concrétiser dans les politiques publiques, au risque qu’il soit trop tard. Si un effondrement de notre système nous prenait de court ? Un futur désirable sera-t-il alors encore imaginable ?

Le Forum Vies Mobiles a proposé à l’Institut Momentum d’explorer un scénario francilien à horizon 2050, en rupture avec nos modes de vies actuels, répondant à trois grandes hypothèses :

  • la prise de conscience a trop tardé et l’effondrement du système actuel a eu lieu ;

  • les territoires ont dû trouver une forme nouvelle d’autonomie en termes d’approvisionnement énergétique, de production alimentaire et de modes de déplacement ;

  • et une décroissance démographique d’envergure en a résulté.

Inspirés par l’exemple concret de collectivités post-pétrole telles que San Buenaventura en Californie, Bristol et Birmingham en Angleterre, Yves Cochet, Agnès Sinaï et Benoît Thévard adoptent une approche systémique et holistique pour leur travail de scénarisation : leur idée est de transformer et de réorganiser le territoire régional autour de milieux de vie locaux, les biorégions 1 .

Pour cela, ils ne se contentent pas d’utiliser la méthode du backcasting. Ils intègrent plusieurs ruptures fondamentales au cours des prochaines années pour imaginer une Île-de-France où l’automobile aura disparu ou presque, qui sera plus résiliente de façon à tendre vers une organisation humaine viable, réellement durable, voire désirable.

Le visage de l’Île-de-France en 2050 : une réorganisation en Biorégions

A contrario de la centralisation actuelle, une nouvelle société francilienne, e rupture avec la précédente, se serait organisée progressivement en huit biorégions. Il s’agirait de territoires plus autonomes découpés de façon à permettre aux populations de vivre en indépendance alimentaire et énergétique, limitant ainsi les déplacements des individus et des marchandises. Plutôt qu’une organisation administrative et politique basée sur un découpage arbitraire (en fonction notamment des infrastructures ou des intérêts économiques et politiques), c’est l’écosystème naturel qui serait pris en compte, avec pour objectif de limiter la dépendance aux grandes industries agroalimentaires. Côté transports, le nombre de véhicules individuels serait divisé par 55, soit 90 000 voitures en Île-de-France en 2050, contre cinq millions en 2015. La traction animale serait à nouveau développée et les lignes ferroviaires secondaires réhabilitées. En 2050, la consommation énergétique de la région aura été divisée par trois et sa population par deux. L’emploi agricole deviendra la première source d’activité devant les services marchands et les services publics.

Les recommandations de Momentum pour faire face à l’effondrement en Île-de-France

Si la société actuelle ne change pas d’orientation (croissance économique, croissance des mobilités carbonées, consommation des ressources, productivisme, …), le risque d’effondrement est réel. Pour limiter ces risques, ou au moins les impacts d’un effondrement en Île-de-France, des solutions existent :

  • Diviser par deux le nombre d’habitants dans la région. Plutôt que d’attendre une décroissance démographique forcée, il faut organiser une déconcentration des activités. C’est d’autant plus plausible que l’étude Aspirations et projets de mobilité résidentielle des Franciliens du Forum montre qu’une personne sur deux souhaite quitter l’Île-de-France.

  • Réduire progressivement la consommation énergétique par habitant à une tonne équivalent pétrole, soit une division par 2,6 par rapport à la moyenne nationale actuelle. Développer un réseau de production locale d’électricité afin de tendre à l’autosuffisance énergétique.

  • Réduire les déplacements et le nombre de voitures : passer d’environ cinq millions aujourd’hui à moins de 90 000 véhicules en Île-de-France en 2050. Ouvrir les champs aux circulations pédestres ; développer une culture du cheval et de la traction animale. Valoriser et réhabiliter les lignes ferroviaires secondaires en Île-de-France.

  • Promouvoir une nouvelle donne économique basée sur la proximité des échanges, les énergies renouvelables et la gestion des communs par un établissement foncier agricole biorégional et des manufactures coopératives.

  • Promouvoir les métiers manuels et le low-tech. Passer de dix mille emplois agricoles en 2017 en Île-de-France, à environ un million et demi en 2050.

  • Transformer en polycultures les 600 000 hectares de surface agricole utile de l’Île-de-France afin de garantir son autosuffisance alimentaire.

  • Assurer la continuité des trames vertes par l’insertion de parcs agricoles urbains résorbant les entrées de villes.

  • Valoriser le rationnement comme principe d’égalité des citoyens et de lutte contre le dépassement

Le projet Biorégions 2050 a été l’objet d’une publication téléchargeable gratuitement : Télécharger la synthèse des résultats !

Télécharger la synthèse des résultats du projet Biorégions 2050

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2 mars 2019 6 02 /03 /mars /2019 10:41
Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h

Le 9 mars 2019 - 11H
 

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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 14:45

Un recours a été déposé devant le tribunal administratif de Montreuil par les opposants à un projet de base de loisirs dans la forêt de la Corniche des forts. D’après Rémi Barroux avec les photos de notre camarade Julien Daniel le 6 janvier 2019 pour Le Monde. Cf.  La Forêt passe à l'attaque ! et Plâtre et béton sur la Corniche.

Chantier en forêt de la Corniche des forts, le 10 octobre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Chantier en forêt de la Corniche des forts, le 10 octobre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Dans la forêt qui descend en pente, parfois abrupte, de la cité Gagarine, sur les hauteurs de Romainville (Seine-Saint-Denis) vers le quartier du Bas Pays, la marche se fait parfois délicate. La terre gorgée d’eau est boueuse et les feuilles mortes forment un tapis glissant, encombré de ronces qui retiennent les pas. Là, les arbres entremêlent leurs branchages, encombrés de clématites, des lianes envahissantes, un décor sauvage à peine imaginable en plein cœur d’une banlieue urbanisée. Certains troncs sont décorés de pièces de tissus colorés, vestiges de plusieurs marches militantes, dont la dernière le 8 décembre 2018 à l’occasion de la mobilisation pour le climat, organisées par ceux qui s’opposent à un projet de base de loisirs.

Ecopâturage, poney club et espace pour l’escalade

Déjà, la trouée est immense : 655 arbres, pour beaucoup des érables sycomores et des robiniers, doivent être abattus pour permettre l’aménagement de ce qui a été rebaptisé, par la présidente de la région (LR), Valérie Pécresse, « promenade écologique ». Soit une passerelle de 120 mètres d’« observation de la biodiversité », trois kilomètres de promenade qui permettront aux visiteurs de découvrir la zone, une aire d’écopâturage pour des moutons chargés de brouter la renouée du Japon (une espèce invasive d’herbe pouvant atteindre trois mètres de haut), un poney club ou encore un espace pour l’escalade.

Au total, sur les 28 hectares de cette friche verte, 8 sont prévus pour cet espace – dont seulement la moitié sera ouverte au public. Ce sont ainsi 4,3 ha qui seront déboisés et débroussaillés, précise la région.

Vue de la forêt de Romainville le 23 décembre 2018: La cité Gargarine et la tour de télévision de Romainville sont maintenant bien visibles. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Vue de la forêt de Romainville le 23 décembre 2018: La cité Gargarine et la tour de télévision de Romainville sont maintenant bien visibles. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Ouverture prévue à la mi-2020 pour ce projet au sein de la forêt de la Corniche des forts, qui remonte au début des années 2000. Il a été relancé en 2012 et a connu plusieurs versions, réduisant à chaque fois l’emprise de la zone, pour des raisons de complexité technique (dépollution, sécurisation du lieu), et donc financières. Le coût de la dernière mouture du projet est évalué à 15 millions d’euros, indique Patrick Karam, vice-président de la région Ile-de-France, chargé de la jeunesse, des sports, des loisirs et de la vie associative.

« Zone à risque d’effondrement »

Le 5 novembre 2018, la maire (ex-PC) de Romainville, Corinne Valls, a signé l’arrêté municipal pour la « demande de permis d’aménager » de ce terrain qui est sur son territoire, déposée par le conseil régional d’Ile-de-France. Sans surprise, la ville autorise le projet qui, selon elle, « permettra de sécuriser une zone à risque d’effondrement et d’ouvrir au public un nouvel espace de loisirs et d’observation de la nature en ville ».

L’évocation d’une « zone à risque d’effondrement » rappelle que cette forêt a poussé sur ce qui était l’une des plus grandes carrières de gypse de la région, la base du plâtre de Paris, renommé, et abondamment utilisé au XVIIIe siècle. Les exploitations souterraines de gypse en proche banlieue ont été abandonnées dans les années 1970-1980. Le sous-sol est miné par les galeries des anciennes carrières, et contient de nombreuses pollutions liées à cette production et peut-être, redoutent les opposants, aux activités chimiques d’une usine de Roussel-Uclaf, devenu Sanofi, fermée en 2013.

« Par endroits, le sol s’est écroulé en formant des entonnoirs de plusieurs mètres de profondeur, ce qu’on appelle des fontis », explique Sylvain Piron, historien, directeur d’études à l’EHESS, l’une des figures de l’opposition au projet.

Au cours de la promenade matinale de ce mercredi 2 janvier, dans cet espace interdit aux visites et cerné d’une grande palissade installée fin novembre pour empêcher les militants de s’opposer au travail des bulldozers, Sylvain Piron s’émeut de la disparition d’un joli baguenaudier, un arbuste qu’il affectionnait particulièrement.

Les opposants avaient deux mois pour engager un recours contre l’arrêté municipal. L’avocat Sébastien Le Briéro l’a déposé au tribunal administratif de Montreuil, le jeudi 3 janvier, pour le compte de la fédération Environnement 93, demandant l’annulation du permis d’aménager. Le recours évoque les « insuffisances substantielles de l’évaluation environnementale et des études d’impact ».

« On est dans le minimum de la concertation avec le public, avec quelques réunions d’information et une consultation sur Internet du 18 juin au 25 juillet, avec une évaluation environnementale qui remonte à 2010 et une déclaration d’utilité publique de 2003 », dénonce aussi Sébastien Le Briéro.

A l’issue d’un pique-nique organisé par les militants écologistes et les opposants au projet, une chaîne humaine est organisée devant la forêt, début « officiel » de la mobilisation, le 2 septembre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

A l’issue d’un pique-nique organisé par les militants écologistes et les opposants au projet, une chaîne humaine est organisée devant la forêt, début « officiel » de la mobilisation, le 2 septembre 2018. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Le recours évoque notamment le problème des infiltrations d’eau, des ruissellements pouvant entraîner des dispersions des pollutions, se référant à l’avis de l’Inspection générale des carrières qui, le 23 mars 2018, énonçait la nécessité pour le maître d’ouvrage de réaliser une « étude d’impact de l’infiltration potentielle d’eau sur les masses de gypse ».

Espèces protégées

Soutenus par des élus, comme la députée (La France insoumise) de Seine-Saint-Denis Sabine Rubin, le conseiller régional (groupe Alternative écologiste et sociale) Pierre Serne, ou encore la chanteuse Catherine Ringer, les opposants évoquent la richesse de la biodiversité, appelant à la « prise en compte de l’urgence écologique ». De nombreuses espèces protégées sont hébergées dans ces bois, tels le hérisson d’Europe, le lézard des murailles, l’orvet fragile, les choucas des tours, le pic-vert, l’épervier d’Europe, des pipistrelles…

Pour Marine Linglart, écologue, directrice du cabinet Urban-éco, chargé des études réglementaires pour les maîtres d’ouvrage, « cette friche est un espace à faible valeur écologique mais à gros potentiel ». « Ce projet est intéressant car il devrait préserver la partie boisée, la laisser mûrir pour devenir un écosystème plus riche qu’il ne l’est maintenant », indique-t-elle.

Pour la région, une opposition « politique »

Et le vice-président du conseil régional Patrick Karam d’évoquer « la sanctuarisation de 20 hectares de bois, fermés au public, de nouvelles plantations : 123 arbres, 7 137 jeunes plants d’arbres et d’arbustes et plus de 32 000 unités de plantes vivaces et grimpantes ». « Nous avons renoncé à construire une base de loisirs, pour pousser un projet écologique pour les habitants », dit l’élu, qui a confié au Monde être « prêt à rediscuter avec les associations de l’aménagement de l’espace ». Il mentionne une opposition d’abord politique contre la majorité du conseil régional, et aussi contre la maire de Romainville, accusée de vouloir développer des projets immobiliers luxueux, à proximité de la forêt.

Le 29 septembre 2018, Valérie Pécresse (en blanc, à droite) se rend sur le site pour défendre le projet d’aménagement comme étant une « promenade écologique » .  L’entrée dans la forêt est désormais interdite sous peine d’amende. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

Le 29 septembre 2018, Valérie Pécresse (en blanc, à droite) se rend sur le site pour défendre le projet d’aménagement comme étant une « promenade écologique » . L’entrée dans la forêt est désormais interdite sous peine d’amende. JULIEN DANIEL / M.Y.O.P

« La partie déboisement est certes quasi terminée, mais le terrassement ne l’est pas. Il faut empêcher les travaux pour éviter que la pollution ne soit accentuée par ces travaux », insiste Hélène Zannier, la présidente des Amis de la forêt de la corniche des Forts. Lundi 7 janvier, les travaux devraient reprendre et les militants comptent bien être au rendez-vous.

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5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 11:34

Le collectif inter-associatif et citoyen pour la forêt de Romainville lance la bataille juridique contre la Région Ile de France et la Mairie de Romainville sur le permis d’aménager qui prévoit la destruction d’un tiers de la forêt. Collectif Les Amis de la Corniche des forts, avec Environnement 93 et la Coordination Eau Île-de-France, le 4 janvier 2018. Lire aussi  Plâtre et béton sur la Corniche.

photo : © Julien DANIEL - http://www.juliendaniel.com

photo : © Julien DANIEL - http://www.juliendaniel.com

Soutenez-nous en contribuant au financement de ces actions juridiques pour mettre un terme à l’œuvre de saccage écologique que développent la Région Ile-de-France et la Mairie de Romainville : https://www.helloasso.com/associations/coordination-eau-ile-de-france/collectes/la-foret-passe-a-l-attaque.

Compte tenu du défrichement de plusieurs centaines d’arbres de la forêt de Romainville et de l’impact sur la biodiversité, sur le cycle de l’eau et sur le climat urbain, l’association Environnement 93 (fédération des associations du 93) et la Coordination Eau Ile-de-France engagent un recours sur le permis d’aménager de la base de loisirs de la Corniche des Forts.

Dans le contexte de réchauffement climatique, de pollution de l’air et du sol et d’érosion de la biodiversité ; les associations, collectifs et citoyens qui demandaient une concertation et une réorientation du projet d’Ile de loisirs pour limiter l’impact de cet aménagement sur cet écosystème unique à seulement 2 km de Paris, n’ont pas été pris en compte par la Direction des Sports de la Région, malgré la forte mobilisation et une pétition qui rassemble aujourd’hui plus de 28 000 signatures.

Cette forêt de 27 hectares s’insère au cœur d’un ensemble de parcs de 64 hectares dont plusieurs espaces peuvent déjà accueillir les activités de loisirs, ceci afin de limiter l’abattage d’arbres supplémentaires et l’artificialisation du sol de la forêt, tout en préservant son identité et le patrimoine minier qu’elle abrite.

Cette démarche vise aussi à obtenir la protection des 20 hectares de forêt restants et leur entretien sur le long terme afin de préserver les espèces animales, végétales et leur habitat.

De nombreuses actions ont été menées afin de défendre la forêt depuis l’été. La marche pour le climat au départ de la forêt a réunie le 8 décembre 2018 plus de 300 personnes, malgré le froid et la pluie. Nous sommes déterminé-e-s à poursuivre les actions pour mettre fin à ce projet absurde mené par une poignée d’élu-e-s totalement déconnectés des enjeux environnementaux et sociaux actuels, particulièrement dans cette zone de la banlieue de Paris qui connaît une accélération de son urbanisation pourtant déjà particulièrement dense.

Pour mettre un coup d’arrêt à cette destruction de la forêt tous les soutiens comptent ! Aidez-nous financièrement ainsi qu’en diffusant cet appel à soutien partout où vous le pourrez afin de nous donner les moyens de passer à l’attaque pour défendre la forêt !
https://www.helloasso.com/associations/coordination-eau-ile-de-france/collectes/la-foret-passe-a-l-attaque. Le montant de la collecte est public et transparent, l'utilisation de cet argent le sera aussi, nous nous engageons à publier l'ensemble des dépenses financées par la collecte.

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 14:29

Les travaux reprennent à Romainville. Il est grand temps de vous donner quelques nouvelles de la forêt menacée et de vous inviter à y revenir, encore plus nombreux qu’au cours de ces dernières semaines. Pour résumer l’affaire d’un mot, la région Île-de-France envisage depuis 25 ans d’aménager en « base de loisirs » une forêt spontanée, apparue sur la friche d’une ancienne carrière de gypse. N’écoutant que sa témérité, dès son élection à la présidence de la Région en décembre 2015, Valérie Pécresse s’est empressée de reprendre un projet qui ne s’était pourtant pas enlisé sans raison. Sans concertation sur le fond ni aucune réflexion nouvelle, son vice-président aux sports et loisirs, Patrick Karam, a simplement repris les choses dans l’état où il les a trouvées. Une fois obtenues les autorisations administratives de destructions d’espèces protégées et de défrichement d’un tiers de la forêt, le saccage pouvait commencer. Par Sylvain Piron, collectif Les amis de la Corniche des Forts le 3 décembre 2018. Lire aussi Marche pour le climat, Défendons la forêt de la Corniche des Forts, À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale et La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes.

Toutes les photographies de cet article nous ont été fournies par Julien DANIEL / MYOP. Depuis 15 mois, il documente le site de Romainville et ses enjeux. Ces photographies ont fait l’objet d’une exposition à Arles en juillet 2018 pendant les Rencontres Internationales de la Photographie. www.juliendaniel.com

Toutes les photographies de cet article nous ont été fournies par Julien DANIEL / MYOP. Depuis 15 mois, il documente le site de Romainville et ses enjeux. Ces photographies ont fait l’objet d’une exposition à Arles en juillet 2018 pendant les Rencontres Internationales de la Photographie. www.juliendaniel.com

Le 8 octobre, nous n’étions qu’une poignée sur place à faire face aux machines, mais par un prompt renfort, la semaine suivante, la multiplication des amis surgissant dans les bois pour stopper les travaux a conduit les entreprises à jeter l’éponge. La cheffe de chantier a visiblement fait jouer son droit de retrait, en réclamant à la Région de sécuriser le site. Celle-ci s’est alors tournée vers le préfet, lequel lui a répondu, dans sa grande sagesse, qu’il n’enverrait les forces de l’ordre que s’il était contraint de faire évacuer les lieux par une décision de justice. Le 8 novembre, le tribunal administratif de Montreuil n’a pu que constater l’absence d’occupation illégale dans la forêt, puisque nous ne faisons en effet qu’y passer. La Région répond maintenant en faisant installer une palissade métallique autour de la forêt. Après deux jours d’intervention policière musclée pour déloger les manifestants (mardi et mercredi dernier), c’est maintenant sous la surveillance d’une société privée de gardiennage que l’installation de la palissade se poursuit. La reprise du défrichement est prévue pour cette semaine, en pleine COP 24. Le timing de Karam est une fois de plus d’une redoutable efficacité symbolique. Profitant de ce contexte, de notre côté, nous organisons samedi 8 décembre à 11h un rassemblement pour les forêts et les quartiers populaires, qui servira de point de départ à la marche pour le climat (cf. Marche pour le climat, Défendons la forêt de la Corniche des Forts). Tous les collectifs de luttes qui défendent des espaces sauvages sont invités à se joindre à nous.

Plâtre et béton sur la Corniche

Si nous associons à présent à ce thème la défense des quartiers populaires, c’est que l’enjeu est également de défendre la cité Gagarine qui surplombe la forêt, elle aussi menacée par un projet de « requalification urbaine ». Cet article a pour but de faire comprendre à quel point les deux opérations sont liées. Pour cela, il faudra reconstituer la longue histoire d’un projet dont personne ne comprend plus le sens. Ce travail s’appuie sur diverses archives auxquelles j’ai pu avoir accès. Le dossier mériterait de faire l’objet d’une étude bien plus fouillée de sociologie critique de l’action publique, tant les dysfonctionnements et les aveuglements s’y sont cumulés au fil des années. À la différence de Bure ou de Notre-Dame-des-Landes, il n’y a ici aucun enjeu stratégique d’État. Il s’agit seulement de la politique de loisirs de la première région de France, ce qui rend plus risible encore la crispation des élus et leur incapacité à entendre les protestations des bénéficiaires supposés de leurs décisions opaques.

Dans les trente années qui ont suivi la fin de l’exploitation de la carrière et de l’usine de plâtre, le devenir de la friche qui occupe près d’un dixième du territoire communal a dû souvent solliciter les imaginations. La première initiative forte remonte au printemps 1992, quand la mairie communiste de Romainville fait interrompre les travaux de remblaiement préalables à un projet immobilier, puis présente un projet d’aménagement du terrain en espace vert. Peu après, l’idée d’implanter une base de loisirs en Seine-Saint-Denis fait son chemin. L’Institut d’urbanisme et d’architecture de la Région, chargé d’étudier les trois propositions soumises, constate qu’aucun des sites ne présente des conditions idéales. Celui de Romainville est décrit comme « le moins inapproprié [...] malgré sa faible surface et les problèmes liés au sous-sol ». Les bases de loisirs d’Île-de-France sont habituellement de vastes plaines réparties autour d’un plan d’eau. La base de Créteil, d’une taille comparable à celle-ci, est toute entière située au bord d’un lac. En revanche, la Corniche se présente comme une succession d’espaces hétérogènes sur un relief escarpé, qui demandent de surcroît de lourds travaux de sécurisation pour être entièrement ouverts au public. Dès le départ, il est clair que le concept n’est pas adapté. Pourtant, la procédure suit son cours. L’obstination des élus tient sans doute surtout aux à-côtés du projet, on y reviendra. Mais il doit également y entrer une part de fascination pour l’aménagement d’un espace vacant, si proche de la capitale, qu’il serait indécent de laisser subsister sans schéma organisationnel.
 

Plâtre et béton sur la Corniche

La seconde étape importante est celle du concours, organisé à l’automne 2002. Romainville connaît alors un moment d’enthousiasme pour la démocratie participative, qui ne durera guère. Des ateliers urbains se réunissent pour exprimer les souhaits des habitants, puis pour examiner les projets soumis. Les comptes rendus des deux réunions d’octobre 2002 laissent clairement voir qu’un seul projet, intitulé « la forêt ombreuse », répond parfaitement aux critères voulus. Il « propose de conserver un espace le plus naturel possible voire tel qu’il est aujourd’hui en partie centrale […] La gestion du parc proposée est respectueuse de la flore actuelle et les interventions à prévoir sont légères et spécifiques […] les abords des cités [Gagarine et Parat-Langevin] sont bien traités ». Lors de la seule consultation de la population qui ait jamais été organisée, de même qu’aujourd’hui, les riverains réclament d’abord une préservation du caractère forestier et un respect du relief. Les politiques gagneraient à se souvenir de cette unanimité dans le temps. Pourtant, ce n’est pas ce projet qui a été retenu. Lors de cette consultation, la proposition d’Ilex est accablée de critiques (« les chemins s’enroulent en spirale et ne mènent nulle part […] peu de coutures entre les quartiers pourront se faire à travers l’organisation de l’espace proposé »). Pourquoi a-t-elle été choisie par la Région ? C’est le point qu’il faudrait éclaircir, car il conditionne toute la suite de la procédure. À défaut de fournir une réponse assurée, il vaut peut-être la peine de se souvenir que dans les années 1990, l’attribution des marchés publics d’Île-de-France était l’occasion de détournements de fonds de grande ampleur au profit des quatre principaux partis (l’affaire est jugée en appel, on peut l’évoquer sans crainte). Les pratiques étaient-elles beaucoup plus honnêtes sous le premier mandat de Jean-Paul Huchon, qui a lui aussi été condamné pour « prise illégale d’intérêts » ?

Plâtre et béton sur la Corniche

Une fois attribué le marché de maîtrise d’œuvre (en octobre 2003), les études préliminaires se multiplient mais l’engagement des opérations tarde en raison des difficultés à réaliser les acquisitions foncières. L’opération immobilière interrompue en 1992 se solde tardivement, avec d’importantes indemnités versées en 2008, pour compenser les travaux de remblais effectués. La prise de possession de ces terrains permet enfin la reconnaissance géotechnique complète des galeries. Moment de vérité : on découvre un degré inattendu de pollution des sols. Les carrières ont été remblayées pendant des décennies avec toutes sortes de matériaux. Qui sait pourquoi des traces élevées de strontium se retrouvent un peu partout ? Cela rend impensable le remodelage complet de la zone avec de la terre prélevée sur place, tel que l’imaginait le projet Ilex. En juin 2009, le rapport d’un élu vert romainvillois (Gérald Calzettoni) met les pieds dans le plat et dénonce le caractère destructeur et disproportionné de ce projet, tout en indiquant d’autres pistes, dont certaines étaient évoquées dans la concertation de 2002 ou dans le projet de la « forêt ombreuse » (par exemple, des mares pédagogiques en bas du site). La critique est entendue. Après les élections régionales de 2010, une nouvelle programmation est commandée, qui débouche sur des préconisations plus respectueuses de la topographie et de l’écologie naturelle de la friche. Pour autant, ces études ne remettent pas en cause l’attribution du marché à Ilex, qui est seulement contraint de revoir sa copie. La variante 2011 est très proche du projet qui est actuellement mis en œuvre.

Les choses semblent enfin sur la bonne voie. Pourtant, rien ne se passe. Les discussions achoppent sur l’acheminement des matériaux destinés au comblement. Le point est technique mais il vaut la peine de l’expliquer. Il existe deux méthodes de comblement des carrières. L’une procède par injection d’un coulis de sable et d’eau, qui se solidifie dans les galeries pour former un bloc imperméable. Si la technique est requise sous les fondations des bâtiments, elle ne l’était pas à l’époque pour consolider des carrières non destinées à être bâties. L’autre méthode est celle du comblement minier par gravats qui a pour avantage de préserver la perméabilité des galeries et l’absorption des écoulements d’eau. Or cette question est cruciale, vu la topographie du lieu. La forêt reçoit non seulement des eaux de pluie, mais aussi l’écoulement de la nappe phréatique du plateau, retenue par une couche d’argile (on appelle ça une « nappe perchée », c’est le genre d’expression qui fait aimer la géologie). En dessous, les galeries des carrières servent de bassins naturels de rétention. Préserver l’infiltration de l’eau est donc un enjeu crucial. Dans les documents de 2012-13, il était prévu de panacher les deux méthodes et de n’employer l’injection qu’au pied du front de taille, dans la zone la plus fragile, au sud-ouest des carrières. Pourtant, à l’été 2015, c’est une montagne de sablons qui a été livrée sur le site, préjugeant donc d’un mode de comblement exclusivement par injection. Pour comprendre ce qu’il s’est passé entre temps, un petit excursus dans la politique locale et départementale est indispensable.

Plâtre et béton sur la Corniche

À ce stade du récit, il faudrait présenter rapidement l’étonnant couple que forment Corinne Valls, maire de Romainville depuis 20 ans (elle a succédé à Robert Clément en cours de mandat en 1998), et son conjoint, Jacques Champion, adjoint à l’urbanisme depuis cette date ; raconter comment tous deux ont rompu avec le parti communiste peu après les élections de 2001, pour constituer leur propre formation locale, puis se rapprocher du PS sans jamais y entrer. Ce sont des personnages de roman ! Je préfère ne rien dire de plus pour ne pas gâcher le tableau. Il faudrait également présenter un troisième larron, Stéphane Weisselberg, caution « citoyenne » lors de l’élection de 2001, qui a rompu bruyamment en 2005, avant de se rallier une nouvelle fois à C. Valls peu après (On pourra lire un témoignage d’une grande franchise sur sa première collaboration avec elle : https://www.ecole.org/fr/667/VC091205.pdf). En 2012, par une méthode d’entrisme assez banale, Weisselberg prend le contrôle de la section locale d’EELV, probablement à l’instigation de ses patrons qui ont compris que cette force politique peut devenir un allié important qu’il vaut mieux étroitement contrôler en vue des prochaines municipales. Indication que les choses deviennent sérieuses, Jacques Champion reprend la fonction de président du syndicat mixte de la base de loisirs en 2014. (Depuis lors, Weisselberg lui a succédé). Préalablement, les gêneurs sont évincés du syndicat mixte.

L’élément sur lequel je m’appuie pour comprendre ce retournement est un article du Parisien, daté du 2 juillet 2015, qui montre la venue sur place du président sortant de la Région, Jean-Paul Huchon, accompagné de son successeur attendu, Claude Bartolone. Bartolone a fait toute sa carrière au Pré-Saint-Gervais, au pied de la corniche. Il habite aux Lilas, à vingt mètres à peine de l’entrée d’une pointe avancée de la base (là encore, l’information est publique : Le Canard enchaîné a publié en mars 2014 une photo sa villa, aménagée à prix d’ami). La réalisation du grand projet représenterait assurément pour lui un succès personnel. Mais surtout, Bartolone est conscient de la plus-value qu’apporte l’ouverture d’un espace vert aux projets immobiliers environnants. Or, et c’est aussi de notoriété publique, le PDG du promoteur Nexity, Alain Dinin, a apporté son soutien à la campagne de Bartolone aux régionales. Pour preuve qu’il n’est pas un ingrat, après l’échec de Bartolone, Dinin a nommé en février 2017 son ancien chef de cabinet à l’Assemblée nationale, Jean-Luc Porcedo, directeur des « nouveaux paysages urbains » au sein du groupe Nexity. Quant à elle, Corinne Valls ne peut rien ignorer des ambitions et des arrière-pensées de Bartolone. Elle a été sa vice-présidente au conseil général de Seine-Saint-Denis (2008-2012), puis sa suppléante à l’Assemblée nationale (2012-2017).

Plâtre et béton sur la Corniche

Pour tirer les fils de ce réseau d’indications, on peut formuler la déduction suivante. En 2014-15, alors que Bartolone se voit déjà à la tête de la Région, il se prépare à mettre en œuvre rapidement une première tranche du projet Ilex, sans renoncer à poursuivre la suite de l’aménagement. Dans le même temps, l’annonce des travaux du prolongement de la ligne 11 sonne le démarrage d’un programme de construction massif à travers Romainville. Il y a beaucoup d’argent à se faire. Les grues s’élèvent de toutes parts, sous le contrôle étroit de la mairie. Et toutes les plaquettes des promoteurs vont monter les prix en laissant miroiter la proximité d’un futur parc. (Mais on construit beaucoup trop d’un seul coup, les prix ne montent pas assez vite au goût des promoteurs. La population de Romainville augmente tout de même de 12% entre 2012 et 2017, si l’on se fonde sur l’évolution du nombre de foyers fiscaux).

La grande ironie de l’histoire, c’est non seulement la défaite de Bartolone aux élections régionales, mais surtout la façon dont Valérie Pécresse a repris, clés en main, un projet conçu pour son ennemi intime. Karam n’y voit que du feu. Il valide sans réfléchir un projet d’aménagement qui a pour principal objectif la valorisation des projets immobiliers des amis de Bartolone. Si l’on observe de près la carte des aménagements prévus, la corrélation entre le programme immobilier et l’aménagement de la forêt saute aux yeux. La Villa Natura, construite par Nexity à l’aplomb du front de taille, n’est rendue constructible que par le comblement des fontis situés au pied de la falaise. D’après le cahier des charges initial, l’entrée du parc aurait dû se faire depuis une esplanade située devant le château (celle-ci a été réalisée sur les fonds de la Région, avant que le château brûle, puis disparaisse). Dans la version revue, elle se fera depuis une nouvelle allée autour de laquelle un Monoprix s’est installé, au pied d’un ensemble construit par Fiminco, autre promoteur ami de la ville. La présence, dans le périmètre du projet actuel, d’un aménagement de loisirs situé à l’écart de la forêt, tout en bas de la rue Paul de Kock, se comprend mieux si l’on pense à la proximité d’un autre chantier de grand standing mené par Nexity (les « Coudes Cornettes »).

Plâtre et béton sur la Corniche

Quant aux cités voisines, dont l’accès à la forêt était considéré comme un critère essentiel dans la concertation de 2002, elles n’ont pas été oubliées, bien au contraire. Gagarine doit disparaître. Il faut faire du neuf, exploiter les espaces vides pour densifier, amener une nouvelle population, multiplier les taxes foncières. Un article entier serait nécessaire pour expliquer le projet de « requalification urbaine » de la cité, préparé en sous-main depuis des années, mais énoncé publiquement en 2016 seulement. Il vise à casser toutes les barres d’un ensemble HLM de qualité, qui souffre avant tout d’avoir été délaissé par la ville depuis vingt ans et d’être dénigré et maltraité par ses élus. L’opération implique évidemment l’expulsion des habitants, dont la plupart ne pourront pas être relogés sur place. Ce serait le parachèvement du projet de refonte complète du paysage urbain, étroitement lié à l’aménagement de la forêt. Ni l’un ni l’autre ne doivent se faire. C’est donc ensemble que nous devons lutter.

Lors de son unique visite sur place, fin septembre, Valérie Pécresse s’est contentée d’inaugurer des panneaux de présentation, sous les huées des opposants (avec un cynisme achevé, la communication de la Région présente maintenant l’épisode comme une « rencontre de 2h30 avec les associations »). Elle n’a pas jeté un seul regard sur la forêt. Mais elle a toutefois eu une bonne inspiration, en admettant que le projet actuel n’avait plus rien à voir avec une base de loisirs à l’ancienne. Elle parle à présent d’une « promenade écologique » et le vocabulaire semble avoir percolé dans le discours officiel de la Région. En bon français, cette expression de langue de bois veut simplement dire « un sentier en forêt ». Or les sentiers, Madame Pécresse, les sentiers sont déjà là ! Ce sont eux que nous voulons garder, au lieu des aménagements d’aire d’autoroute sur sol artificiel que propose le lamentable projet Ilex.

Les questions en suspens sont nombreuses. La dépollution des sols est un sujet d’inquiétude de première importance. Le boulet que constitue le contrat accordé à Ilex en 2003 pèse toujours autant. Car s’il se confirme que les phases ultérieures seront abandonnées et que le reste de la forêt est véritablement « sanctuarisé », il faudra bien indemniser Ilex pour ces tranches perdues. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas l’indemniser globalement et dénoncer un contrat qui, au fil des avenants passés, n’a tout simplement plus aucun sens ? Patrick Karam réclame des associations un contre-projet. Il n’a qu’à se pencher sur les archives de ses services techniques pour trouver quantité de belles propositions qui demandaient depuis le départ la préservation de la « forêt ombreuse ».

Karam et Pécresse auraient tort de continuer à narguer leurs prédécesseurs, en prétendant avoir nettement amélioré un projet destructeur. Ils ne savent pas que ce projet avait été amendé depuis longtemps. Les élus socialistes vont finir par se lasser de leurs moqueries inutiles. Les nouveaux patrons de la Région auraient également intérêt à se rendre compte qu’en poursuivant une opération sans fin, ils continuent de creuser un budget abyssal pour un résultat si maigre que la Cour des Compte finira bien par s’y intéresser. Il est plus que temps d’arrêter les frais. Ils devraient aussi prendre garde à l’absurdité de leur rhétorique. La seule justification qu’ils parviennent à énoncer pour défendre leur projet serait d’« ouvrir un poumon vert ». Mais pourquoi faudrait-il amputer d’un tiers un organe dont on prétend bénéficier ? Si le poumon est indispensable à la respiration de la ville, il n’y a pas à y toucher. Enfin, si l’on remonte le fil de l’histoire, c’est la toute première bévue qu’il faudrait maintenant corriger. Il est temps d’abandonner pour de bon l’optique paternaliste des « loisirs » qui seraient imposés à des populations passives. Tout le monde l’a maintenant bien compris, le véritable enjeu concerne la valeur écologique d’une forêt qu’il faut préserver dans sa totalité, sans préjuger de ses usages. La focalisation sur cette seule partie de la Corniche des Forts ces dernières années a fait perdre de vue l’ensemble du parcours qui mène de Pantin à Noisy-le-Sec. En réalité, la réflexion doit maintenant se déployer à une échelle plus vaste, en envisageant la continuité d’un « parc naturel urbain » qui court le long de la colline, des Buttes Chaumont et du Père Lachaise jusqu’aux parcs de Montreuil et au fort de Noisy. L’idée d’une base de loisirs sur terrain accidenté en milieu dense est irrémédiablement obsolète. La seule question qui importe aujourd’hui est de savoir laisser proliférer l’espace sauvage au cœur de la métropole.

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5 novembre 2018 1 05 /11 /novembre /2018 16:16

Depuis 50 ans, une forêt spontanée poussée sur d’anciennes carrières est devenue un lieu écologique remarquable à cheval sur quatre villes de Seine-Saint-Denis. Mais l’avenir de la forêt de la Corniche des forts est menacé par un projet de « base de loisirs » portée par la région Île-de-France. Les opposants s’organisent pour ralentir l’avancée des pelleteuses et ouvrir le dialogue avec la présidente de la région Île-de-France, porteuse du projet. D’après Julie Lefebvre, Sylvain Piron et Sarah Hadrane pour Reporterre les 5 octobre & novembre 2018. Julie Lefebvre et Sylvain Piron appartiennent au collectif les Amis de la forêt de la Corniche des forts. Ce collectif regroupe depuis 2012 des citoyens et des représentants des associations de plusieurs villes de Seine-Saint-Denis qui avaient répondu à l’appel de Fabrice Nicolino pour sauver cette forêt et y créer un observatoire populaire de la biodiversité. Lire aussi La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes et Marches pour le climat et la biodiversité 13 et 14 octobre.

Comme chaque dimanche, plus de deux cents personnes étaient rassemblées le 14 octobre 2018.

Comme chaque dimanche, plus de deux cents personnes étaient rassemblées le 14 octobre 2018.

À l’ombre de la tour de Romainville (Seine-Saint-Denis), à deux kilomètres au nord-est de Paris, une forêt sauvage et poétique s’est constituée sur d’anciennes carrières de gypse. Sur 27 hectares, à l’abri des regards, la nature s’est reconstituée. Les clématites et les houblons qui s’accrochent aux sycomores et aux merisiers forment une jungle au relief escarpé. Ce refuge de la biodiversité ordinaire (insectes, papillons, chauve-souris, oiseaux, renards, etc.) qui abrite aussi quelques espèces remarquables (conocéphales gracieux, agripaumes cardiaques, éperviers) est sans équivalent dans une Seine-Saint-Denis qui ne cesse de se densifier et d’encercler toujours plus près, cette forêt en devenir.

Depuis vingt ans, la région Île-de-France projette de faire de ce bois la pièce centrale d’une « base de loisirs » entre les forts de Noisy-le-Sec et de Romainville. Dans les années 2000, la région envisageait une destruction totale de la forêt et prévoyait d’y accueillir plus d’un million de visiteurs par an. Au fil des années et des études, l’espace « à combler et à aménager » s’est réduit à 8 hectares, ce qui représente encore un tiers de la forêt. Les élus de tous bords ne semblent pas encore avoir pris la mesure de l’érosion de la biodiversité ni de l’urgence du réchauffement climatique. Ils semblent surtout impatients de pouvoir inaugurer une « plaine de loisirs » ou une « prairie » avant les prochaines élections et n’ont pas pris la peine de consulter les citoyens des villes. Et les promoteurs annoncent déjà un « parc » à l’emplacement de la forêt sur leurs plaquettes commerciales !

À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale
À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale

Les « aménagements » proposés et les « usages » ludiques sont d’une grande banalité, sans rapport avec la nature forestière du site

Pour les Amis de la forêt de la Corniche des forts, qui s’opposent depuis des années à ces aménagements inutiles, il faut au contraire protéger et mettre en valeur le paysage et la biodiversité de ce bois méconnu et de ces carrières. Au lieu d’être dépensé pour combler les galeries et défricher plus d’un millier d’arbres, le budget de 14 millions serait plus utilement affecté à l’entretien des parcs de ce coteau et pour faciliter l’accès des riverains à ces espaces verts. Réduit dans son extension sans être repensé sur le fond, le projet paysager est obsolète et va à l’encontre de ce qui se fait ailleurs. Les galeries seraient comblées par l’injection de 100.000 tonnes de sable et de « lait » de ciment, puis recouvertes de géogrilles qui imperméabiliseront le sol. Les prairies créées de manière artificielle augmenteraient la température l’été, alors que la forêt offre aujourd’hui une source de fraîcheur incomparable.

Un extrait de la plaquette d’information distribuée par la région Île-de-France
Un extrait de la plaquette d’information distribuée par la région Île-de-France

Un extrait de la plaquette d’information distribuée par la région Île-de-France

Dans la dernière version du projet, dévoilée en 2018, les « aménagements » proposés et les « usages » ludiques sont d’une grande banalité, sans rapport avec la nature forestière du site. Le patrimoine minier a été curieusement oublié, alors que des maisons de carriers, un tunnel maçonné et des fours à plâtre témoignent encore de l’histoire du lieu. Les agrès « sportifs » pourraient pourtant trouver place dans le parc limitrophe de la Sapinière, mais celui-là a le tort d’être géré par le département, et non par la région. La nature est ici prisonnière des frontières administratives et d’une vision utilitariste à court terme. En guise de justification écologique, le projet prétend lutter contre une plante invasive, la Renouée du Japon, qui ne constitue pourtant pas une menace d’envergure. La nécessité de combler les galeries n’a jamais fait l’objet d’enquête contradictoire. Les impacts sur le sol ou sur le cycle de l’eau, tout comme les coûts écologiques et économiques globaux de ce projet n’ont pas été sérieusement pris en compte.

Résistances au béton

En lisière de la forêt de la Corniche des forts, les forces de l’ordre patrouillent. Ils interdisent l’accès à ce site remarquable aux opposants au projet d’aménagement porté par la région Île-de-France. Le motif : ils veulent que les ouvriers puissent reprendre le déboisement et le terrassement commencés le 8 octobre. « Sept personnes sont convoquées au tribunal administratif de Montreuil le 7 novembre pour avoir été contrôlées dans l’enceinte de la forêt le 22 octobre. On ne sait pas pourquoi seulement ceux-là. L’un d’eux est un photoreporter, avec carte de presse », raconte Sylvain Piron, militant au sein du collectif les Amis de la Corniche des forts.

Des citoyens se relaient pour défendre ce site remarquable contre les bulldozers du projet d’aménagement.

Des citoyens se relaient pour défendre ce site remarquable contre les bulldozers du projet d’aménagement.

Patrick Karam, vice-président du conseil régional chargé de la jeunesse, des sports, des loisirs, de la citoyenneté et de la vie associative supervise également le dossier d’aménagement de la forêt. Il affirme que la mobilisation des opposants a porté préjudice à l’avancée des travaux, qui se sont arrêtés durant 2 semaines. « Les ouvriers étaient terrorisés, on les a mis en sécurité parce qu’on ne peut pas travailler dans ces conditions », dit-il, justifiant la présence policière. Sur place, les militants discutent pourtant avec les forces de l’ordre. « Notre mobilisation pour préserver la forêt est non violente et joyeuse, afin d’empêcher tout débordement qui mettrait les citoyens en danger. Nous discutons avec les ouvriers, avec les policiers », explique Sylvain Piron.

À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale

« Ça nous intéresse d’ouvrir la forêt aux citoyens, mais pas d’en faire une base de loisirs » 

L’intérêt de la région Île-de-France pour l’aménagement des 28 hectares escarpés de cette forêt remarquable a commencé en 1994, quand le site a été choisi pour accueillir la base de loisirs que les élus imaginaient pour cette partie de la Seine-Saint-Denis. L’aménagement souhaité a connu plusieurs avatars. Celui de 2016, baptisé Ilex 2, est le dernier en date. Il est porté par la Région présidée par Valérie Pécresse (LR). D’après un courrier à ses administrés, la maire de Romainville, Corinne Valls, présente ainsi Ilex 2 : « 4,5 hectares vont former une zone consacrée aux loisirs et à l’observation de la nature. 2,4 hectares de zones d’écopâturage, fermés au public, mais entourés d’un chemin d’observation pour permettre le développement de nouvelles espèces végétales et limiter l’expansion d’espèces invasives comme la renouée du Japon. Cette zone redeviendra à terme boisée de façon naturelle. 1,1 hectare pour une zone d’activités ludiques créée dans un second temps. Les 20 hectares restants seront complètement fermés au public et sanctuarisés, permettant ainsi au bois, aujourd’hui à un stade de développement jeune, de devenir mature. De plus après les travaux, un hectare sera reboisé. » Pour l’élu régional Patrick Karam, l’accusation de porter atteinte à la forêt n’est pas justifiée : « Aujourd’hui, nous avons sauvé la forêt en ne reprenant pas le projet de l’ancienne majorité. C’était pour nous insupportable de détruire cette forêt-là », dit-il, en faisant référence au projet Ilex 1, qui, en 2001, prévoyait la destruction totale de la forêt et le comblement des carrières.

Une autre voie pour permettre au public de profiter du génie des lieux

Sylvain Piron n’a pas la même lecture : « La Région et Valérie Pécresse prétendent apporter un projet plus écologique que le précédent, mais c’est faux, parce qu’ils oublient le projet intermédiaire de 2012. »

Le projet alternatif d'EELV dans sa version de 2014

Le militant ajoute : « Au bord de cette forêt, il y a un parc départemental, une grande prairie en pente avec des jeux d’enfants, qui sont maintenant désaffectés. Et ensuite, on veut détruire une forêt pour y mettre des jeux ? »

D’autres pistes sont pourtant envisageables. Des étudiants en architecture ont travaillé sur cette forêt, la considérant comme un véritable trésor. Ils ont dessiné des passerelles, des liaisons sur les pourtours, des postes d’observation pour inventer une nouvelle façon d’être avec la nature, montrant une autre voie pour permettre au public de profiter du génie des lieux. De nombreuses voix s’élèvent depuis des mois, une pétition a réuni près 5.000 signatures, en vain. Le projet poursuit sa route. Est-ce le sort de ce département que de n’avoir jamais de politique environnementale et urbaine digne de ce nom ?

De nombreux élu.e.s EELV, Génération.s, France Insoumise lors du rassemblement le 27 octobre 2018.

De nombreux élu.e.s EELV, Génération.s, France Insoumise lors du rassemblement le 27 octobre 2018.

« Pas de réponse de Valérie Pécresse » 

Autour de la forêt, la mobilisation des opposants ne faiblit pas. Ils se réunissent tous les jours à 7h30 et sont déjà des centaines à s’engager, en privilégiant deux modes d’action distincts. Il y a ceux qui souhaitent bloquer le chantier immédiatement en s’attachant aux arbres ou en montant des barricades. Et ceux qui tentent d’ouvrir un dialogue par des démarches juridiques. Ces deux pratiques restent complémentaires, selon Pierre Serne, conseiller régional (Alternative écologiste et sociale) : « J’ai tendance à dire que, si on veut donner du temps aux avocats pour arracher un référé, il faut aussi ralentir le chantier au maximum par des actions de désobéissance civile, pour avoir encore des choses à sauver. »

En compagnie d’une quarantaine d’élus locaux et nationaux de différents partis, Annie Lahmer, conseillère régionale EELV, a signé l’appel au dialogue lancé par la députée Sabine Rubin le 23 octobre. Les signataires demandent à Valérie Pécresse, la présidente du conseil régional d’Île-de-France, d’établir un moratoire pour réexaminer le dossier. « Je veux bien entendre le discours des uns et des autres, mais qu’on les entende ! » a expliqué Sabine Rubin, qui aimerait mettre tout le monde d’accord.

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11 octobre 2018 4 11 /10 /octobre /2018 16:02
Marches pour le climat et la biodiversité 13 et 14 octobre

Dans la continiuité de la Journée mondiale d'actions locales pour le climat le 8 septembre 2018...

Samedi 13 octobre 2018 : marche pour le climat dans toute la France.

Malgré les dizaines de tribunes, d’appels publiées, le changement de trajectoire nécessaire à une lutte efficace n’a pas encore eu lieu. Nous sommes aujourd’hui au stade où un autre monde est nécessaire.

Après la formidable mobilisation du 8 septembre, une nouvelle marche pour le climat s’annonce à Paris et dans toute la France, le 13 octobre 2018.

Malgré les dizaines de tribunes, d’appels publiées depuis plusieurs décennies pour agir contre le changement climatique, le changement de trajectoire nécessaire à une lutte efficace n’a pas encore eu lieu. Mais l’urgence s’avance : partout dans le monde, les effets de l’évolution du climat se font sentir.

Océans de plastique, phénomènes climatiques extrêmes, épuisement de la biodiversité et des terres arables, fonte des glaciers et des banquises, libération de gaz à effet de serre du fait du réchauffement des steppes, migrations climatiques...

Ces dernières années, le slogan « Un autre monde est possible » a souvent été entendu. Nous sommes aujourd’hui au stade où un autre monde est nécessaire. 
Cet autre monde est à portée de main.

En démissionnant du gouvernement le 28 août dernier, Nicolas Hulot est devenu un lanceur d’alerte. L’alerte a été entendue le 8 septembre, et nous y avons manifesté notre volonté de voir apparaître ce monde neuf, où l’activité humaine ne travaille pas contre l’environnement qui rend son existence possible, mais avec lui.

Ce monde, nombreux·ses sont celles et ceux qui, durant ces dernières décennies, ont contribué à l’imaginer et à le faire avancer. Lors de cette marche qui s’annonce comme une marche des solutions, nous voulons leur donner la parole, afin de commencer à bâtir ce monde pour tous, sans attendre.

Nous appelons ces bâtisseur · ses à venir présenter leurs solutions pour enfin impulser le changement nécessaire dans nos sociétés, pour garder notre planète habitable, préserver notre environnement et sa bio-diversité et répondre immédiatement et sans faux-semblants à l'urgence qui s'avance.

Marche pour le climat à Paris :

  • 13h Ouverture du village des solutions à République, jusqu'à 18h donc même pendant la Marche.
    Village d'ateliers et de stand thématiques où les associations présentent leurs solutions.
    Forum citoyen : et après on fait quoi ? Tous les participants sont invités à venir en discuter.
    Prise de paroles : Rapport du Giec, démographie, système politique… des scientifiques viennent présenter leur constat, Cyril Dion et -M- clôtureront ce moment
  • 14h Départ de la marche à Opéra
  • 16h Arrivée de la marche à République
  • 18h Orchestre debout

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dimanche 14 octobre à 15h à la Sapinière :

Lire La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes.

  • marche citoyenne pour préserver la biodiversité du bois de Romainville contre l’aménagement de la « Corniche des Forts ».

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L'écologie aux Lilas et au Pré ...

Les Lilas Ecologie en campagne

Le gouvernement abandonne Europacity, pas l’artificialisation des terres agricoles

Il faut stopper EuropaCity - marche citoyenne de Gonesse à Matignon 4 et 5 octobre

Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte

Les promoteurs, les arbres et la cité - lettre ouverte à BNP Paribas

Toxic Tour de Pantin à Romainville dimanche 16 juin 2019

Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050

Merci aux 1779 Lilasiennes et Lilasiens qui ont voté " Pour le climat, tout doit changer ! "

Pollution de l’air dans les écoles et crèches franciliennes

Volonté politique de créer une régie publique de l’eau à Est Ensemble, mythe ou réalité ?

À la base … un revenu ?

Balade naturaliste Parcs de la Corniche des Forts et abords de la forêt de Romainville le 9 mars 2019 à 11h

La forêt de Romainville, un enjeu écologique et politique

La Forêt passe à l'attaque !

Plâtre et béton sur la Corniche

Agir ensemble pour les Coquelicots le 7 décembre

Marche pour le climat, Défendons la forêt de la Corniche des Forts

Destruction des océans, sur-pêche, pêche électrique... avec Bloom mardi 20 novembre

À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale

Marches pour le climat et la biodiversité 13 et 14 octobre

Les amis des coquelicots étaient bienvenus...

Amis des coquelicots, agissons ensemble vendredi 5 octobre à 18H30

La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes

Mobilisation citoyenne à la marche pour le climat samedi 8 septembre à Paris

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Le Syctom a organisé une concertation réservée aux sachants – et après ?

Une enquête publique sur le PLU des Lilas… qui change la donne !

Une victoire pour l'eau publique en Île-de-France

L’eau publique, c’est maintenant !

L’Ouest de la Seine Saint-Denis se mobilise pour la création d’un service public de l’eau

Romainville : le Syctom lance une concertation préalable pour la modernisation du centre de transfert et de tri des déchets

Que sont ces CSR - Combustibles Solides de Récupération - qu’on veut brûler à Romainville ?

Ces parents qui mijotent une cantine publique

De nouvelles préconisations nutritionnelles... Pas d'usine, on cuisine !

À Romainville contre l’incinération

Une victoire de l'engagement citoyen aux cantines rebelles du 10 novembre

Derniers échos de la révision du PLU des Lilas

Les Sans Radio retrouvent les ondes

Europacity : le débat public se conclut sur des positions inconciliables

Le parc (George-Valbon La Courneuve) debout !

Grand Paris : non à la logique financière

Pour une gestion publique, démocratique et écologique de l'eau

Le revenu de base ? Débat mardi 14 juin 20h

C'était la Grande Parade Métèque 2016...

La nature : une solution au changement climatique en Île-de-France

Participer à la Grande Parade Métèque samedi 28 mai 2016

PLU des lilas: enfin un diagnostic et état initial de l'environnement ... à compléter

Avec la loi « Travail », où irait-on ? Débattons-en mercredi 30 mars

Réduire la place de la voiture des actes pas des paroles

La COP 21 aux Lilas

La nature est un champ de bataille

Alternatiba et le Ruban pour le climat des Lilas à la République

Un compost de quartier aux Lilas

Devoir d'asile : de l'Etat jusqu'aux Lilas

Un ruban pour le climat aux Lilas

Six propositions vertes pour une révision du PLU véritablement utile

La Grande Parade Métèque samedi 30 mai

Fête de la transition énergetique et citoyenne le 9 mai aux Lilas

Des défenseurs de la Maternité des Lilas s'enchaînent devant le ministère de la santé

Romainville n'aura pas d'usine de méthanisation

Journal n°2 de Les Lilas Autrement (décembre 2014)

écolo ! n°19 : le téléphérique un GPII

écolo ! n°18

Gaz de schiste : du mirage économique au cauchemar écologique ?

Journée de la transition le 27 septembre aux Lilas

écolo ! n°17 : un nouveau modèle énergetique français

écolo ! n°16 : TAFTA ou TIPP, le traité de libre-échange transatlantique signerait la fin du projet