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29 novembre 2019 5 29 /11 /novembre /2019 09:24

Le ministère doit rendre public le nombre d'établissements potentiellement dangereux. La santé des enseignants et des élèves est en jeu, s'alarment des associations et syndicats. Tribune collective d’un collectif de syndicats et d'associations publiée le 25 novembre 2019 dans Libération. Lire aussi Amiante : un permis de tuer pour les industriels.

Opération de désamiantage dans une école à Nantes en 1996. Reuters

Opération de désamiantage dans une école à Nantes en 1996. Reuters

En juin 2019, Santé publique France a publié des chiffres inédits sur les cas de mésothéliomes pleuraux, ces cancers spécifiquement liés à l’amiante, dans l’Education nationale. Sur la base de ce rapport, on estime qu’en vingt ans, au moins 410 agents et professeurs de l’Education nationale ont perdu la vie en raison d’une exposition à l’amiante dans un établissement scolaire (1). Après le diagnostic d’un mésothéliome, l’espérance de vie moyenne est réduite à douze mois. Ces chiffres, déjà très inquiétants, ne répertorient pas les autres cancers liés à l’amiante et ne concernent que les personnels. Et qu’en est-il pour les élèves, exposés au même risque ?

Face à ces constats alarmants, nous réclamons un plan d’action contre l’amiante dans l’Education nationale, et souhaitons rencontrer le ministre de l’Education nationale afin d’anticiper les situations de blocage et de prévenir les risques d’exposition à l’amiante et leurs effets pour les élèves et les personnels. Ces dernières années, plusieurs écoles se sont retrouvées face au même scénario : des enseignants, des parents, soutenus par des associations et des organisations syndicales, ont alerté les responsables de l’Education nationale. Ils se heurtent systématiquement à l’inertie du ministère. Les personnels qui exercent leur droit de retrait font face à des pressions de leur hiérarchie dans des situations où le danger est pourtant manifeste.

De l’invisibilisation des risques

Le manque d’informations fiables, la communication souvent désastreuse des collectivités territoriales et des rectorats inquiètent la communauté éducative. La disparition programmée des CHSCT, les menaces pesant sur l’Observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité des établissements d’enseignement (ONS) concourent à l’invisibilisation des risques et des atteintes à la santé.

Interrogé à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, a annoncé la constitution d’une cellule sur le bâti, sans donner d’informations sur son fonctionnement, sa constitution, son périmètre d’action ou son financement. En précisant cependant que l’entretien des établissements scolaires est de la responsabilité des collectivités locales. Mais la santé, la sécurité des élèves et des personnels sont du ressort de votre ministère. Pour quelles raisons n’est-il pas en mesure de rendre public le nombre d’établissements concernés et potentiellement dangereux ? Comment se fait-il que la loi ne soit pas respectée dans de nombreux établissements scolaires ? Pourquoi ne pas informer les parents, qui confient chaque jour leurs enfants à l’institution ? Monsieur le ministre, combien faudra-t-il de morts et de malades supplémentaires, avant que le problème soit réellement pris en compte et élevé au rang de priorité nationale ?

Du non-respect de la loi

Depuis plus de vingt ans, la réglementation amiante n’est pas respectée. Il est temps d’agir. Nous réclamons la transparence. Nous exigeons que toutes les mesures soient prises afin de protéger la santé des enfants et des personnels. Nous réclamons la constitution d’une base de données consultable par tous, afin d’établir un état des lieux exhaustif de la présence d’amiante dans les établissements scolaires. Nous réclamons la réalisation et la mise à jour des dossiers techniques amiante (DTA), conformément à la réglementation. Nous réclamons le repérage systématique avant travaux, y compris pour les travaux de maintenance. Nous réclamons également des mesures d’urgence qui concernent la formation des agents de maintenance et d’entretien (2), de l’ensemble des personnels, ainsi que l’information des usagers. Nous exigeons que chaque agent concerné dispose d’une fiche d’exposition au risque amiante.

Alors que les dernières décennies ont été émaillées de combats emblématiques contre l’amiante, et que l’incurie institutionnelle nous coûte toujours plus de 3 000 morts par an, personne ne devrait plus risquer sa vie en étudiant ou en travaillant dans les écoles.

(1) Santé Publique France/Programme national de surveillance du mésothéliome pleural (PNSM) : vingt années de surveillance (1998-2017) des cas de mésothéliome, de leurs expositions et des processus d’indemnisation.

(2) Conformément aux travaux de sous-section 4 de l’article 1 de l’arrêté du 23 février 2012.

Signataires : FCPE, Ferc CGT, FSU, SUD Education Union syndicale Solidaires, UNL Andeva (Association nationale de défense des victimes de l’amiante), AVA (Association nationale des victimes de l’amiante et autres polluants), Association Henri Pézerat, Ban Asbestos France, CAAJ (Comité anti-amiante Jussieu), UAE (Urgence amiante écoles), USB (Urgence santé Brassens), Avalé 13 (Association des victimes de l’amiante dans les locaux de l’éducation des Bouches-du-Rhône).

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28 novembre 2019 4 28 /11 /novembre /2019 09:23

Obtenir l’interdiction des pesticides de synthèse dans l’Union européenne d’ici quinze ans est-il possible ? C’est l’objectif que se sont fixées 90 organisations européennes, qui ont lancé une initiative citoyenne européenne, pour récolter un million de signatures à déposer sur le bureau de la Commission européenne.

En France, Nous voulons des coquelicots se rassemblera vendredi 6 décembre - ici devant la mairie des Lilas à 18h30. D’après AFP le 25 novembre 2019. Lire aussi Les SDHI, ces pesticides qui alarment les scientifiques, Le Conseil d’Etat annule en partie l’arrêté « pesticides », jugé insuffisamment protecteur de la santé et de l’environnement, Des résidus de pesticides dans les 3/4 des fruits et 43% des légumes non bio, Les pesticides perturbateurs endocriniens présents dans les eaux de surface en France et Les cours d'eau européens gravement pollués par des produits agricoles interdits.

Actuellement, chaque État de l'UE peut instaurer un programme de réduction des pesticides (photo d'illustration). | ARCHIVES OUEST-FRANCE

Actuellement, chaque État de l'UE peut instaurer un programme de réduction des pesticides (photo d'illustration). | ARCHIVES OUEST-FRANCE

Interdire les pesticides de synthèse dans l’Union européenne d’ici à 15 ans : c’est l’objectif d’une Initiative citoyenne européenne (ICE) lancée lundi, qui espère récolter plus d’un million de signatures pour contraindre la Commission européenne à ouvrir le débat.

Cette initiative a été lancée par sept citoyens de l’Union européenne, vivant en Italie, en Roumanie, en France, en Autriche, en Allemagne, en Belgique et en Grèce, selon une présentation de l’ONG française Générations futures. Leur demande a été validée par la Commission européenne.

55 000 signatures nécessaires en France

Les ICE sont un outil de participation citoyenne qui permet de saisir la Commission sur des sujets d’initiative populaire. Une ICE, lancée en 2017, a déjà conduit la Commission européenne à revoir sa législation sur le glyphosate, herbicide controversé. Cette nouvelle récolte de signatures se déroulera jusqu'au 30 septembre 2020 - cliquez sur ce lien vers le site de Générations futures pour la France. « Obtenir que les pays se mettent d’accord pour l’interdiction des pesticides en 15 ans, c’est plutôt ambitieux », reconnaît Nadine Lauverjat, coordinatrice de Générations Futures. Mais pour elle, il faut « sortir d’un système agricole à bout ».

En France, il faudra récolter au moins 55 000 signatures pour cette ICE. Un appel, « Nous voulons des coquelicots », pour l’interdiction des pesticides de synthèse a recueilli près de 979 000 signatures. Le gouvernement français s’est déjà engagé à sortir de l’essentiel des usages du glyphosate au 1er janvier 2021, et de tous les usages début 2023.

Des programmes de réduction des pesticides possibles

Les ONG soutenant cette démarche demandent précisément « l’interdiction progressive des pesticides de synthèse dans l’agriculture européenne à hauteur de 80 % d’ici 2030, en priorisant les pesticides les plus toxiques, afin de devenir un territoire 'zéro-pesticide' au plus tard en 2035 », selon le dossier de presse.

Elles préconisent de « donner priorité aux exploitations agricoles de petite taille, diversifiées et ayant des pratiques durables » et de « restaurer la biodiversité » dans les zones agricoles, alors que la situation est catastrophique, avec une disparition massive des insectes et de leurs prédateurs (oiseaux, hérissons, lézards, amphibiens).

Actuellement, chaque État de l’UE peut instaurer un programme de réduction des pesticides. En France, deux plans successifs en ce sens ont échoué. Une nouvelle mouture prévoit de réduire de 50 % l’utilisation des produits phytopharmaceutiques d’ici 2025.

Pour Nadine Lauverjat, l’exemple français des 3 000 fermes Dephy engagées dans des pratiques économes en pesticides montre que c’est possible.

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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 09:37

La goélette scientifique Tara a sillonné neuf cours d’eau européens pour y étudier la pollution aux microplastiques. Le chercheur Jean-François Ghiglione évoque les premières conclusions de la mission. Propos recueillis par Martine Valo le 23 novembre 2019 pour Le Monde. Lire aussi Les microplastiques polluent jusque dans les montagnes, Nous mangeons du plastique et Les océans pollués par des particules invisibles de plastique.

Jean-François Ghiglione, directeur scientifique de Tara Océan – Mission Microplastiques 2019, lors d'une mission en 2014.

Jean-François Ghiglione, directeur scientifique de Tara Océan – Mission Microplastiques 2019, lors d'une mission en 2014.

Jean-François Ghiglione est directeur de recherche CNRS au Laboratoire d’océanographie microbienne (Lomic) de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) et directeur scientifique de la mission de recherche « Microplastiques 2019 ». Cette campagne de six mois, mise en place par la Fondation Tara Océan, s’achève avec le retour de la goélette dans son port de Lorient, dans le Morbihan, samedi 23 novembre.

Quelles premières conclusions peut-on tirer de cette vaste récolte d’échantillons dans neuf fleuves d’Europe ?

La première observation, c’est que le plastique est omniprésent dans tous les fleuves où nous avons fait escale avec la goélette Tara. En fait, 100 % de nos 2 700 échantillons, tous collectés selon le même protocole dans nos 45 stations de prélèvement d’eau, contiennent des microplastiques, c’est-à-dire des particules inférieures à 5 millimètres. C’est vrai en Méditerranée, comme nous l’avions constaté en 2014 lors d’une de nos précédentes expéditions, c’est vrai aussi dans les estuaires de la Tamise, de l’Elbe, du Rhin, de la Seine, de l’Ebre, du Rhône, du Tibre, de la Garonne et de la Loire.

Jusqu’à présent, on pensait que les cours d’eau charriaient des macrodéchets – une bouteille, un sac –, d’une durée de vie longue, de 100 ans à 400 ans, qui se dégradaient ensuite en mer sous l’effet du soleil et des vagues. Ce n’est pas le cas.

La plupart des plastiques que nous avons récoltés sont déjà fragmentés lorsqu’ils atteignent la côte. C’est une mauvaise nouvelle : cela signifie que la lutte contre le plastique en mer se passe forcément à terre puisqu’il est impossible d’en « nettoyer » les fleuves comme les océans. Prétendre le contraire revient à diffuser un mauvais message. On peut tout au plus récupérer quelques déchets dans l’eau moyennant beaucoup d’argent, c’est tout. Contre ces fragments minuscules, le seul moyen est de couper le robinet à la source.

La goélette Tara au large de Lorient, en octobre 2018. Thierry Creux/PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

La goélette Tara au large de Lorient, en octobre 2018. Thierry Creux/PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Quels types de plastique avez-vous collectés ?

Dix-sept laboratoires de recherche, soit quarante-six scientifiques – chimistes, océanographes, physiciens, biologistes – sont impliqués dans cette mission et sont déjà à l’œuvre pour exploiter toutes ces « pièces à conviction ». Nous attendons des résultats d’analyses qui nous permettront de préciser leur nature : polyéthylène, polypropylène, polystyrène ou autres, ainsi que leurs provenances : emballages, gobelets, bouchons, fragments issus du secteur du bâtiment, de pneus, fibres de vêtements, microbilles utilisées en cosmétique ou dans les dentifrices…

Cette quantification est importante car elle permettra d’améliorer les modèles statistiques qui évaluent les grands flux des plastiques. Ceux-ci estiment aujourd’hui que 10 % du contenu de nos poubelles finissent en mer. Selon nos premières observations, ils mériteraient d’être corrigés en prenant en compte des données de terrain de chaque fleuve, qui sont encore trop parcellaires. Or ces estimations sont déterminantes pour éclairer les législateurs sur la réduction, le recyclage et globalement le traitement des déchets.

Est-ce que l’on constate des différences entre l’amont et l’aval des grandes villes d’estuaires où vous avez travaillé ?

Pas vraiment. La pollution est donc émise ailleurs, sans doute dans d’autres villes le long du fleuve, voire dans tout le bassin-versant. Cependant, nous avons aussi systématiquement échantillonné les berges des estuaires. Celles du Tibre, en Italie, apparaissent clairement comme les plus fournies en macrodéchets, on marchait dessus. Les abords de Londres sont bien chargés aussi, comme les rives de la Seine.

« 49° 26’ 11.8” N 0° 10’ 47.2” E Seine ». Ce diptyque, issu du travail « L’Europe en plastiques », montre des échantillons de plastique collectés sur les berges de la Seine, en aval de Rouen. SAMUEL BOLLENDORFF
« 49° 26’ 11.8” N 0° 10’ 47.2” E Seine ». Ce diptyque, issu du travail « L’Europe en plastiques », montre des échantillons de plastique collectés sur les berges de la Seine, en aval de Rouen. SAMUEL BOLLENDORFF

« 49° 26’ 11.8” N 0° 10’ 47.2” E Seine ». Ce diptyque, issu du travail « L’Europe en plastiques », montre des échantillons de plastique collectés sur les berges de la Seine, en aval de Rouen. SAMUEL BOLLENDORFF

Confirmez-vous que les particules de microplastique sont de véritables « éponges à polluants » ?

En effet, elles se dispersent comme autant de minuscules radeaux transportant quantité de contaminants hydrophobes : gouttelettes d’hydrocarbures, traces de métaux lourds, de pesticides, des DDT, PCB. Les animaux marins, les oiseaux vont les ingérer. Des polluants biologiques vont aussi s’y accrocher. Il s’agit de micro-organismes si abondants et si différents de l’environnement naturel qu’on leur a donné le nom de « plastisphère ». Cela pose toute une série de questions.

Sont-ils pathogènes non seulement pour les animaux comme cela a déjà été montré, mais aussi pour les humains ? Que nous apprennent-ils sur le phénomène des espèces invasives ? En 2011, après le tsunami qui a frappé le Japon, certains organismes ont été retrouvés de l’autre côté de l’océan, sur la côte canadienne, après avoir traversé la soupe de microplastique du gyre [tourbillon d’eau océanique formé de courants marins] du Pacifique Nord. Ils ont donc survécu à des conditions variées et sont parvenus à s’installer dans un nouvel environnement, au risque de perturber durablement les écosystèmes qu’ils colonisent.

Est-ce que ces organismes se cachent sous le biofilm composé de plein de bactéries qui prend place sur les particules à la dérive ? Comme ils se trouvent dans des conditions différentes de leurs milieux naturels, développent-ils des capacités particulières ? Les espèces sont-elles en compétition ? S’envoient-elles des antibiotiques ? Nous travaillons sur ce thème avec une entreprise de biotechnologie qui recherche, notamment, des molécules antifouling [biocides contre les organismes aquatiques].

Enfin, existe-t-il des bactéries de la « plastisphère » capables de biodégrader le plastique ? Nous pensons depuis longtemps que sa fragmentation dans l’eau est aussi due à un phénomène de ce type. Pour être fixés sur ce point, nous avons utilisé des filets manta aux mailles extrêmement fines afin d’étudier les débris les plus petits, donc les plus vieux.

Cette exploration de la « plastisphère » donnera-t-elle lieu à des publications scientifiques ?

A partir de janvier, le Genoscope-CEA va commencer à effectuer un séquençage de l’ADN des organismes vivants qui colonisent les particules de plastique. A la fin 2020, ces travaux iront grossir la base de données de Tara qui est l’une des plus importantes au monde sur la vie planctonique et qui fait référence. Nous pensons que nous serons en mesure d’ajouter six milliards de séquences d’ADN des organismes impactés par ces polluants, selon les mêmes protocoles.

En couplant ces données avec les analyses chimiques et physiques, nous espérons publier, d’ici deux ans, trois ou quatre études pluridisciplinaires dans les grandes revues scientifiques internationales.

A la fin de vos travaux, en saura-t-on davantage sur ce que nous ingérons comme plastique ?

Dans les neuf fleuves observés, nous avons immergé cinq morceaux de plastique neufs de compositions différentes. Au bout d’un mois, dans les trois premiers fleuves dont nous avons commencé à exploiter les résultats, ces éléments, neutres au départ, étaient devenus toxiques tant ils avaient accumulé de contaminants. Un chimiste qui a travaillé sur ces dispositifs expérimentaux a même trouvé des molécules qui ne ressemblent à rien de connu…

En parallèle, nous avons placé dans ces nasses des moules qui nous renseigneront sur la quantité de particules absorbées et sur la contamination par les additifs. Ces produits qui entrent dans la composition des plastiques sont souvent des perturbateurs endocriniens (bisphénol A, phtalates). Avec la base de données, nous en saurons plus sur les pollutions accumulées dans la chaîne alimentaire via les microplastiques. Nous avons choisi d’utiliser ces mollusques, car il s’agit d’animaux bio-indicateurs, qui filtrent vingt-cinq litres d’eau par jour et parce que nous les mangeons en entier à la différence d’un poisson par exemple, dont nous ôtons l’estomac. Lorsque nous consommons une portion de moules, nous pouvons ingérer jusqu’à 300 particules de plastique.

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25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 11:42

Le fort tremblement de terre survenu lundi 11 novembre dans le sud-est de la France interroge la communauté scientifique. Une carrière de l’entreprise Lafarge exploitée à proximité de l’épicentre intrigue les chercheurs : pourrait-elle l’avoir influencé ou déclenché ? Le CNRS a décidé d’enquêter. Si cette hypothèse n’est pas établie, l’activité humaine a déjà provoqué des séismes, en France comme à l’étranger. D’après Pauline de Deus pour l’Humanité et Nicolas Berrod pour Le Parisien. Lire aussi Les « richesses de la nature » sont devenues « ressources extractives » : imposons la transparence dans les industries minières ! et Des tremblements de terre provoqués par les humains.

Un habitant constate les dégâts causés par le séisme, au Teil (Ardèche), le 12 novembre 2019.  AFP/Jeff Pachoud

Un habitant constate les dégâts causés par le séisme, au Teil (Ardèche), le 12 novembre 2019. AFP/Jeff Pachoud

L’homme peut-il déclencher un tremblement de terre ? Au sein de la communauté scientifique, cette question n’en est plus vraiment une. À l’étranger, il existe au moins 15 cas de séismes liés à des carrières et des mines à ciel ouvert. Et cela, sans compter les autres activités humaines (exploitation d’hydrocarbures, mise en eau de grands barrages, etc.) Dans le cas du séisme intervenu aux alentours de Montélimar, dans la Drôme et l'Ardèche, la question a immédiatement été posée. Il faut dire que son intensité, estimée à 5,4 sur l’échelle de Richter, est particulièrement rare en France. Au Teil, commune où est localisé l’épicentre, c’était la toute première fois que les habitants sentaient la terre remuer, lundi 11 novembre. Quelques secondes auront suffi pour blesser quatre personnes et rendre des centaines de bâtiments inhabitables. Au total, près 1 400 personnes doivent être relogées.

Des tirs de mines réguliers

Hormis sa force, l’autre caractéristique de ce séisme est sa faible profondeur. Alors que les tremblements de terre de cette magnitude interviennent généralement à une dizaine de kilomètres de la surface, celui-ci s’est produit à moins de 3 kilomètres et a atteint la surface. Difficile de connaître la localisation précise de l’épicentre, mais une chose est sûre : la carrière de calcaire exploitée par LafargeHolcim est située au-dessus de la faille qui a rompu. A-t-elle pu influencer le déroulement de ce séisme, voire même le déclencher ? Ce sont les questions auxquelles cherchent à répondre une quinzaine de chercheurs du CNRS et d’autres organismes et universités partenaires.

Cette carrière dite de la montagne Saint-Victor est bien connue en Ardèche. C’est là, entre la commune du Teil et celle de Viviers, que les frères Pavin de Lafarge, Léon et Édouard, ont débuté une activité industrielle à partir de 1833. Aujourd’hui, la carrière est toujours active. Le groupe Lafarge, fusionné en 2015 avec son concurrent Holcim, en est l’exploitant et continue de se développer sur son territoire historique. En 2018, un arrêté préfectoral a permis à la cimenterie de poursuivre son activité pour une durée de trente ans et même d’étendre sa zone d’exploitation à 13 hectares supplémentaires – 170 hectares au total. Ce document précise que la production moyenne de la carrière est de 1,4 million de tonnes de calcaire par an, avec, au maximum, 3 100 tonnes par jour.

Pour casser la roche et en extraire du calcaire, des tirs de mines ont lieu régulièrement. Au Teil, dans le quartier Frayol, proche de la carrière, les habitants ont l’habitude d’entendre les explosions. Quand la terre a tremblé, c’est à ça qu’ils ont immédiatement pensé : « Comme si tout un stock avait explosé », raconte un couple. Mais, d’après Christophe Voisin, sismologue à l’Institut des sciences de la terre (ISTerre) et membre du groupe de recherche du CNRS, plusieurs autres pistes sont suivies, dont celle de l’impact d’une extraction superficielle (à 30 mètres de profondeur) mais intensive sur la faille et sur le déroulement du séisme lui-même.

Quels sont les éléments qui accréditent cette piste ?

Une équipe de chercheurs, composée notamment de sismologues et d'un représentant de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), s'est rendue sur place. Comme l'a révélé Le Point jeudi 14 novembre, ces experts n'excluent pas que la carrière soit liée à ce tremblement de terre. « Rien n'est établi, mais c'est quelque chose qui nous intéresse », nous confirme Bertrand Delouis, sismologue au laboratoire Géoazur et qui dirige cette « cellule post-sismique ».

Extraire de la roche dans une carrière allège ce qui se trouve au-dessus de la surface, et cela fragilise les sous-sols. Pour illustrer ce phénomène, Florent Brenguier, de l'Institut des sciences de la Terre (ISTerre) de Grenoble, prend l'exemple d'une table qu'on cherche à bouger. « Plus la charge sur la table est importante, plus c'est compliqué de la déplacer », souligne-t-il.

Les experts analysent « plusieurs critères » pour établir un éventuel lien entre la carrière et le séisme, explique Jean Schmittbuhl, directeur de recherche au CNRS et membre du Réseau National de surveillance sismique (RéNaSS). « Il y a la distance avec une activité humaine, la sismicité naturelle dans la zone, la profondeur du séisme, etc », énumère le sismologue.

Chose intrigante : le séisme en Ardèche s'est produit à faible profondeur, entre 1 et 3 km, et la faille est visible à la surface. Les images satellites ont montré que la carrière est située au-dessus de la rupture. Un groupe de scientifiques mandaté par le CNRS va évaluer la probabilité que l'activité de la carrière soit à l'origine du déclenchement du séisme.

Mais attention : même si l'exploration de la carrière est en cause, elle ne serait pas la seule responsable. Cette région de la vallée du Rhône est, en effet, connue pour sa sismicité naturelle importante. « Sans cette carrière, le séisme de lundi aurait de toute façon eu lieu, mais sans doute beaucoup plus tard, par exemple dans 1000 ans », souligne Florent Brenguier. Plutôt que « causé par », on parlerait plutôt d'un séisme « déclenché par » la carrière.

Le lien entre le séisme et l'exploitation d'une carrière étudié de près en Ardèche

De son côté, le directeur général adjoint de l'IRSN en charge du pôle santé environnement, Jean-Christophe Gariel, nous indique suivre très attentivement l'avancée de ces études. Il faut dire que plusieurs centrales nucléaires sont présentes dans la zone. « Si on me dit du jour au lendemain qu'on va faire de l'exploitation de gaz de schiste ou construire une carrière à côté d'une centrale nucléaire, et que ça conduira à de la sismicité induite, ça change beaucoup de choses », souligne le responsable, qui attend, « calmement », de « récupérer toutes les informations » concernant le tremblement de terre dans l'Ardèche.

Contacté, le groupe Lafarge dit n'être « pas en mesure, en l'état actuel de ses connaissances, de porter un avis sur l'existence d'un lien éventuel entre ses opérations et le séisme ». L'entreprise assure aussi être « en lien avec les scientifiques ». Lafarge est « très coopérative », confirme le groupe de chercheurs qui lui demandent notamment les quantités de pierres retirées.

L'activité humaine a-t-elle déjà causé des séismes en France ?

Oui… mais dans des cas différents de celui d'une carrière. Mardi puis mercredi, deux secousses de magnitude moins élevée (3,1 et 2,6) ont été ressenties dans l'est de la France, notamment à Strasbourg. Le RéNaSS classe sur son site ces séismes comme étant des « événements induits ». Cela signifie que l'origine humaine est l'hypothèse la plus probable à l'heure actuelle, même si, là aussi, des analyses en cours.

Dans cette région, c'est la géothermie qui pourrait être en cause. Car le groupe Fonroche exploite un site à proximité. Pour capter la chaleur souterraine, beaucoup d'eau est injectée à très forte forte puissance dans le sous-sol. « Ça lubrifie les roches, qui glissent plus facilement au niveau des failles, ce qui peut déclencher des séismes », expose Florent Brenguier.

Fonroche s'est défendu dans un communiqué, assurant que son usine était « à l'arrêt depuis le 8 novembre au matin », soit quatre jours avant la secousse. Ce qui ne dédouane pas forcément l'entreprise pour autant. « On a déjà connu dans la région une activité sismique différée de quelques jours, mais d'une magnitude beaucoup plus faible », souligne Jean Schmittbuhl.

Le lien entre le séisme et l'exploitation d'une carrière étudié de près en Ardèche

Le même phénomène peut se produire à proximité des sites d'extraction de gaz ou de pétrole de schiste, qui utilisent la méthode de la fracturation hydraulique. Cette technique, critiquée également pour son impact néfaste sur l'environnement, est interdite en France par la loi du 13 juillet 2011.

Concernant les carrières, il y a régulièrement des « tirs de carrière » qui provoquent des secousses, mais il n'y a pas eu en France de séisme tectonique déclenché à proximité d'un tel site.

Quels sont les précédents dans le monde ?

À l'étranger, on trouve la trace de séismes induits de forte magnitude. En Corée du Sud, les études ont montré que la secousse de magnitude 5,4 en novembre 2017 avait été causée par la géothermie dans la région.

Aux Etats-Unis, « la zone la plus sismique n'est plus la Californie, mais l'Oklahoma, où il y a beaucoup d'exploitation de gaz et de pétrole de schiste », souligne Florent Brenguier.

Concernant l'impact d'une carrière, des précédents existent également, notamment en Pennsylvanie dans les années 1990.

Certains pays ont préféré prendre les devants. Le Royaume-Uni a annoncé début novembre suspendre la fracturation hydraulique pour extraire du gaz en schiste, en raison du risque de séismes. En août dernier, les habitants de la région du Lancashire avaient ressenti une secousse d'une magnitude de 2,9. Le régulateur officiel a établi un lien probable avec un site d'exploitation de gaz de schiste, situé à proximité.

Une causalité difficile à démontrer

Si, après l’enquête scientifique, un lien entre l’activité industrielle et le séisme est avéré, pourrait-il remettre en question l’exploitation d’une cinquantaine de carrières de cimenterie présentes en France ? « Il faut attendre les conclusions du rapport. Mais chaque situation présente ses propres caractéristiques », insiste Christophe Voisin, prudent. À moins de 15 kilomètres de là, toujours au bord du Rhône, une carrière de calcaire, exploitée par le groupe Calcia, est aussi située à proximité de failles. Alors que sa voisine n’est autre que la centrale nucléaire de Cruas-Meysse, la question du risque mérite d’être posée. Mais la réponse n’est pas si simple. « La sismicité induite (provoqué par l’activité humaine) est une discipline de recherche encore récente, précise le scientifique. Elle va être amenée à se développer. » Le travail du CNRS concernant ce séisme ainsi que sur ceux de Strasbourg – intervenus les 12 et 14 novembre, à quelques kilomètres d’un site de géothermie profonde – pourrait permettre d’en savoir plus sur ces risques et de commencer à s’en prémunir. « Toutefois, les liens de causalité entre rupture sismique et activité industrielle restent difficiles à démontrer », avertit le sismologue.

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24 novembre 2019 7 24 /11 /novembre /2019 14:13

Les projets de nouvelles centrales nucléaires montrent que la prise de conscience du potentiel des énergies renouvelables est encore fragile dans les cercles dirigeants, dénonce le chercheur Daniel Lincot. Tribune publié le 22 novembre 2019 dans Le Monde. Lire aussi Aux Lilas, les citoyens s’unissent pour produire de l’électricité verte  et Les énergies renouvelables stagnent, une mauvaise nouvelle pour le climat.

Alors que se multiplient les appels à la relance d’un programme électronucléaire en France, allant de la construction de nouveaux EPR à la mise en service de mini-réacteurs pour faire face à l’incapacité supposée des énergies renouvelables de répondre efficacement aux enjeux de la transition énergétique, il est utile de rappeler que ces dernières représentent au contraire aujourd’hui un véritable espoir.

Un des premiers savants à avoir pris toute la mesure du potentiel immense de l’énergie solaire pour répondre aux besoins de l’humanité est Augustin Mouchot (1825-1912), professeur de mathématiques au lycée de Tours, qui se lance en 1860 dans la création de machines « suffisamment puissantes transformant la chaleur en énergie mécanique ». Il crée alors des machines à vapeur fonctionnant grâce à la concentration de la lumière solaire, dont le symbole est l’imprimerie solaire présentée à l’Exposition universelle de 1878, pour laquelle il reçoit la médaille d’or et qui suscite une immense ferveur populaire. Il publiera en 1879 un ouvrage visionnaire, intitulé La Chaleur solaire et ses applications industrielles, véritable texte fondateur des applications industrielles de l’énergie solaire.

Il faudra attendre la moitié du XXe siècle pour que les applications industrielles de l’énergie solaire thermique reviennent sur le devant de la scène, en particulier en France, grâce à une personnalité hors du commun, Félix Trombe (1906-1985). C’est à son retour de détention en 1941 (il avait été fait prisonnier le 20 juin 1940) qu’il reprend le concept des fours solaires d’Augustin Mouchot pour atteindre de très hautes températures. Il mène ensuite, dans son laboratoire du CNRS à Meudon, des expériences à plus de 3 000 °C grâce, ironie de l’histoire, à un four utilisant un concentrateur solaire fabriqué à partir d’un ancien miroir de la DCA allemande.

Un grand programme pionnier

Puis, sous la conduite du CNRS, de grands projets sont lancés à partir de 1958 avec la construction, à Odeillo (Pyrénées-Orientales), d’un grand four solaire de 1 MW, qui fut inauguré en 1969. C’était alors la logique des grands projets chers au général de Gaulle, au même titre que le Concorde ou la conquête spatiale. Le programme de solaire thermique connaîtra son apogée avec le premier choc pétrolier, qui verra le lancement, en 1976, du programme Thémis, une centrale visant cette fois à produire de l’électricité, dont la construction fut achevée en 1983 à Targassonne, non loin d’Odeillo, avec le CNRS et EDF. A la pointe des technologies mondiales, le programme fut cependant brutalement arrêté en mai 1986, pour cause de pétrole peu cher et de nucléaire triomphant. On assiste aujourd’hui à son redémarrage au niveau international.

Une autre voie permettant de capter et de transformer directement l’énergie solaire en électricité a été ouverte également au début du XIXe siècle avec la découverte, par Edmond Becquerel (1820-1891), en 1839 au Muséum d’histoire naturelle à Paris, de l’effet photovoltaïque. Ce n’est que plus d’un siècle plus tard, avec la mise au point des premières cellules solaires photovoltaïques efficaces au silicium, en 1954 aux États-Unis, que cette découverte a pris son envol pour la conversion d’énergie. Son utilisation industrielle ne s’est pas fait attendre, dès 1958, avec l’alimentation des premiers satellites en énergie.

La volonté de la France d’être présente dans ce domaine stratégique fit que, dès la fin des années 1950, avec le CNES et le CNRS, le développement d’une industrie photovoltaïque nationale fut une priorité. Les entreprises françaises étaient alors parmi les premières mondiales et le restèrent jusqu’au début des années 2000, avant que n’intervienne le décollage industriel du photovoltaïque terrestre. Le décrochage des ambitions françaises dans ce domaine se situe au début des années 1980, encore une fois en raison de l’écrasante domination du nucléaire. Elles ne renaîtront qu’autour de 2006 avec le Grenelle de l’environnement et la mise en place d’une politique de soutien volontariste par des tarifs d’achat, prolongée aujourd’hui par la loi sur la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La France a ainsi commencé à combler son retard dans le domaine.

Des énergies renouvelables compétitives

L’irruption dans le débat de l’hypothèse d’un nouveau programme électronucléaire doit nous alerter car il montre que la prise de conscience du potentiel des énergies renouvelables est encore fragile dans les cercles dirigeants. Les énergies renouvelables, solaires et éoliennes, sont pourtant devenues compétitives, et la sûreté d’un recours massif au nucléaire est remise en cause par les accidents de Tchernobyl et de Fukushima.

Le développement à grande échelle, en particulier du photovoltaïque, inimaginable il y a dix ans, est maintenant enclenché, avec 100 GW installés annuellement, qui pourraient atteindre plusieurs centaines de GW durant la prochaine décennie. Cette croissance est boostée par le prix en sortie d’usine de modules à environ 30 centimes de dollar par watt, conduisant à des prix de vente de 64 euros le MWh en France en moyenne pour le dernier appel d’offres de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), et autour de 20 dollars ou moins dans plusieurs régions du monde. Elle entraîne également un cercle vertueux sur le développement des technologies de stockage, de réseau intelligent et de numérisation.

Pourquoi ne pas décider de mettre en place un programme de création d’usines photovoltaïques en France, comme on parle de construire de nouveaux EPR ? Cela aurait du sens quand on sait qu’une usine de fabrication de panneaux solaires coûte aujourd’hui environ 200 millions d’euros pour une production de 1 GW par an, soit l’équivalent d’une tranche nucléaire, et que, si l’on tient compte de l’équivalence en énergie produite, il faudrait environ 5 GW, soit 1 milliard d’euros. Chaque usine de 5 GW fabriquerait en un an des installations solaires qui pourraient être mises en place en quelques mois et produiraient l’équivalent en énergie d’une tranche de centrale nucléaire. Ne serait-il pas plus judicieux que l’État investisse dans un plan de création de telles usines plutôt que pour de nouveaux EPR ?

Daniel Lincot est directeur de recherche au CNRS. Il a coécrit, avec Wolfgang Palz, Le Triomphe du soleil. L’Énergie du nouveau siècle, en France et dans le monde (à paraître).

 

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21 novembre 2019 4 21 /11 /novembre /2019 09:06

La commission nationale des alertes en santé publique estime qu’un « doute sérieux » existe sur ces fongicides. Par Stéphane Foucart Publié le 19 novembre 2019 dans Le Monde. Lire aussi Fongicides SDHI : « On ne peut se permettre, comme l’Anses, d’attendre la catastrophe » et L’Anses n’a pas pris la mesure du drame des SDHI.

Les fongicides largement utilisés dans l'agriculture sont pointés du doigt par la Commission nationale Déontologie et Alertes en santé publique et environnement. (SEBASTIEN JARRY/MAXPPP)

Les fongicides largement utilisés dans l'agriculture sont pointés du doigt par la Commission nationale Déontologie et Alertes en santé publique et environnement. (SEBASTIEN JARRY/MAXPPP)

La mise en garde des chercheurs relative aux pesticides SDHI (« inhibiteurs de la succinate déshydrogénase ») doit être prise au sérieux. La Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé ­publique et d’environnement (cnDAspe), une instance officielle indépendante constituée de 22 experts bénévoles, a publié, mardi 19 novembre, un avis estimant que l’alerte, lancée par une dizaine de scientifiques fin 2017, sur les dangers de cette famille de fongicides, est fondée, étayée par « des données scientifiques de qualité ».

Les informations fournies par les auteurs de l’avertissement, précise l’avis, « posent un doute sérieux sur des dangers qui ne sont actuellement pas pris en compte dans les procédures de toxicologie appliquées selon la réglementation européenne ». Et ce, en dépit des « incertitudes substantielles » qui demeurent sur les risques induits par ces produits dans leurs conditions d’utilisation.

Les données transmises par le biologiste Pierre Rustin (CNRS) et ses collègues viennent par ailleurs d’être publiées dans la revue PLoS One. Elles montrent, sur des cultures cellulaires, que les substances appartenant à la famille des SDHI ne ciblent pas seulement les champignons et les moisissures, mais une diversité d’organismes comme l’abeille domestique, le lombric ou l’être humain. Les scientifiques redoutent que le mécanisme ciblé par ces produits phytosanitaires n’élève les risques de certains cancers et de maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson. Selon les chercheurs, le recul n’est pas suffisant sur les usages actuels de plusieurs de ces produits pour pouvoir se fonder sur des données épidémiologiques relatives aux personnes exposées. Sur les onze substances en question, huit ont été autorisées pour la première fois il y a moins de dix ans.

L’Anses a réagi de manière « réactive et approfondie »

Créée par la loi d’avril 2013 sur la protection des lanceurs d’alerte, la cnDAspe est constituée de 22 membres, nommés pour quatre ans par arrêté ministériel. Y siègent des représentants d’organismes publics de recherche et d’agences sanitaires, des médecins, des juristes, des conseillers d’Etat, etc. Ses avis n’ont pas valeur d’expertise scientifique, mais la commission précise en l’espèce avoir demandé l’appui de deux experts toxicologues membres de son comité spécialisé, le Comité de la prévention et de la précaution (CPP), qui ont estimé fondées les inquiétudes des lanceurs d’alerte.

Ceux-ci n’ont saisi la cnDAspe qu’en avril 2019, après avoir échangé à l’automne 2017 avec l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Cette dernière n’a considéré l’avertissement formellement lancé qu’au mois d’avril 2018, avec la publication d’une tribune dans le quotidien Libération, dans laquelle les chercheurs appelaient à la suspension de l’autorisation des SDHI. L’agence a alors mandaté un groupe d’experts pour plancher sur le sujet. Ce panel a finalement publié son rapport en janvier, estimant que l’alerte n’était pas constituée, mais que des recherches ultérieures devaient être conduites. Mécontents du traitement de leur signalement par l’agence, plusieurs chercheurs du collectif se sont retournés vers la cnDAspe.

La commission estime toutefois, dans son avis, que l’Anses a réagi de manière « réactive et approfondie », notamment en informant ses homologues internationales du signalement des chercheurs français, ainsi qu’en « engageant des financements importants pour améliorer les connaissances sur les dangers identifiés ».

Une alerte dès 2012, selon la députée Delphine Batho

« Nous avons, en outre, demandé au CPP de préparer une méthode de travail à laquelle seront conviés les organismes de recherche et les agences compétentes pour rédiger un avis susceptible d’encadrer la manière dont les autorités sanitaires doivent tenir compte des données scientifiques nouvelles, dès lors qu’elles sont publiées, explique Denis Zmirou-Navier, professeur honoraire de santé publique de l’université de Lorraine et président de la cnDAspe. Cela permettra de faire en sorte que des alertes puissent être traitées sans qu’il soit nécessaire d’attendre que les médias s’en fassent l’écho. »

Les responsables de l’Anses étaient auditionnés sur le sujet, le 6 novembre, par le Groupe d’étude sur la santé environnementale de l’Assemblée nationale. Pour sa coprésidente, Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, l’alerte pourrait en réalité remonter à 2012, au moins pour l’un de ces SDHI, le bixafène. « Des travaux financés par l’Anses ont été publiés en 2012 et montrent que le bixafène est génotoxique [toxique pour l’ADN] in vitro, dit Mme Batho au Monde. Les experts toxicologues disent que ce type de résultat doit être confirmé in vivo : j’ai donc demandé à l’Anses si, depuis sept ans, de tels travaux avaient été entrepris. » L’Anses n’était pas en mesure de répondre mardi 19 au matin.

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 09:05

Une étude prouvant la toxicité pour l’homme de ces pesticides massivement utilisés sur les cultures a été publiée jeudi. Pour Pierre Rustin, l’un des auteurs, l’agence de sécurité sanitaire aurait déjà dû les interdire. Propos recueillis par Coralie Schaub pour Libération et CNRS le 7 novembre 2019. Lire aussi L’Anses n’a pas pris la mesure du drame des SDHI, Les SDHI, ces pesticides qui alarment les scientifiques et Fongicides SDHi : vers un nouveau scandale sanitaire ?

Un agriculteur répand des pesticides sur un champ de pommes de terre, à Godewaersvelde (Nord), en 2012. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Un agriculteur répand des pesticides sur un champ de pommes de terre, à Godewaersvelde (Nord), en 2012. PHILIPPE HUGUEN / AFP

C’est désormais gravé dans le marbre d’une prestigieuse revue scientifique : les fongicides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) sont bel et bien toxiques pour les cellules humaines. Cela n’a rien d’anecdotique, car cette classe de pesticides destinée à lutter contre les champignons et moisissures, autorisée en Europe depuis la fin des années 2000, est massivement utilisée sur les cultures (blé, avoine, orge, seigle, tournesol, colza, pommiers, amandiers, cerisiers, vigne, asperges, carottes, pommes de terre, fraisiers, laitue…) et donc omniprésente dans les assiettes et boissons. Dans une étude publiée jeudi dans PLOS One, les médecins et chercheurs qui avaient lancé l’alerte en avril 2018 dans Libération sur les risques potentiels pour l’homme et l’environnement persistent et signent. Oui, les SDHI, qui bloquent la respiration des cellules des champignons (en inhibant l’activité de l’enzyme SDH, la succinate déshydrogénase), bloquent aussi celle des cellules du ver de terre, de l’abeille ou de l’être humain. Or chez ce dernier, un dysfonctionnement de la SDH est associé à de graves pathologies. Entretien avec l’un des auteurs, Pierre Rustin, directeur de recherche au CNRS.

Qu’apporte l’étude ?

Elle démontre clairement la toxicité des SDHI pour les cellules humaines. Or, cette toxicité cellulaire est le critère permettant d’établir si une molécule doit être considérée comme toxique ou non. Et si c’est le cas, les autorités sanitaires doivent en théorie prendre des mesures pour l’interdire. Nous montrons aussi que les cellules de patients atteints d’Alzheimer ou de maladies mitochondriales [liées à un trouble de la chaîne respiratoire des mitochondries, des structures intracellulaires responsables de la production énergétique des cellules, ndlr] sont hyper sensibles aux SDHI, donc que cette catégorie de la population est encore plus à risques. Enfin, les SDHI de dernière génération, qui viennent d’arriver sur le marché, ne bloquent pas que l’enzyme SDH mais aussi d’autres éléments dans les mitochondries, ce qui les rend d’autant plus dangereux et toxiques. Au fil de nos découvertes, depuis un an, nous avons transmis ces données en temps réel à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Qui aurait déjà dû réagir.

Qui fabrique ces fongicides et pour quel usage ?

Bayer, BASF, Syngenta, etc : toutes les grandes firmes agrochimiques en produisent et se sont positionnées sur ce marché, qui a l’air d’être intéressant financièrement. Onze molécules sont autorisées en France, à partir desquelles sont fabriqués 152 produits qui contiennent des SDHI. Ils sont utilisés sur toutes les cultures ou presque. On n’a pas besoin d’en mettre d’énormes quantités, car elles sont très résistantes et très toxiques. Les huit SDHI utilisés en France que nous avons testés inhibent tous la SDH, et cela chez les quatre espèces étudiées, bien qu’avec une efficacité variable. L’effet des SDHI n’est pas spécifique à la cible prétendue, il va au-delà, il est général. D’ailleurs, les fabricants le savent, puisqu’ils vendent une partie de ces fongicides pour tuer les nématodes, ces vers blancs qui infestent les terrains de football ou de golf. Cette absence de spécificité est théoriquement une raison de retirer une autorisation de mise sur le marché. L’Anses aurait dû le prendre en compte immédiatement.

Vous montrez aussi que les conditions des tests réglementaires actuels de toxicité sont inadaptées…

Oui. Le glucose présent dans les milieux de culture cellulaire masque totalement un effet délétère très important des SDHI : ils induisent un stress oxydatif dans les cellules humaines, menant à leur mort… Avec ce type de fongicides, on provoque probablement une catastrophe écologique et sanitaire, car ils tuent tout, pas seulement les champignons.

Quelles pathologies cause un dysfonctionnement de la SDH chez l’homme ?

L’altération des mitochondries entraîne une kyrielle de maladies : cardiomyopathies, myopathies, encéphalopathies (maladies du cerveau), maladies oculaires, maladies chez les enfants, Parkinson, Alzheimer… Elles peuvent apparaître à tout âge, affecter tous les organes, s’exprimer différemment d’un individu à l’autre et leur évolution est très imprévisible. Leur délai d’expression peut être de dix, vingt ou trente ans. On ne va donc pas mourir tout de suite si on absorbe des SDHI, mais on risque de développer la maladie de Parkinson cinq, dix ou quinze ans après. Affirmer qu’il n’y a pas de danger est insupportable. On prend un risque monstrueux, le principe de précaution doit s’appliquer. On ne peut se permettre d’attendre la catastrophe comme l’Anses semble le faire !

Vous en voulez beaucoup à l’Anses, qui a ignoré vos premières alertes fin 2017 et se veut rassurante ?

Elle ment par omission. Par exemple, je ne peux pas croire que l’Anses n’ait pas su que dès 1976 des scientifiques ont décrit les SDHI comme étant hyper toxiques pour les mammifères. Quand on met une molécule toxique en circulation, on vérifie ce qui se passe chez l’homme, c’est la base. Une autre chose absolument scandaleuse : ces pesticides sont utilisés de façon préventive. On traite des champs entiers à haute dose, sans savoir si c’est utile ou pas. Personne n’aurait l’idée de traiter son enfant tous les jours avec des antibiotiques ! L’Anses couvre complètement ce type d’usages, c’est incroyable.

Sommes-nous en présence d’un nouveau scandale, type glyphosate ?

Absolument. Mais ici, la situation est beaucoup plus claire et évidente. S’il y a une discussion autour du mécanisme d’action du glyphosate, ce n’est pas le cas pour les SDHI, pour lesquels il n’y a aucune ambiguïté. Si j’étais responsable d’une agence sanitaire et qu’on me livrait les informations que nous publions, j’interdirais les SDHI dans la journée. Chaque jour compte.

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Les fongicides SDHI sont toxiques pour les cellules humaines

http://www.cnrs.fr/fr/les-fongicides-sdhi-sont-toxiques-pour-les-cellules-humaines.

Les mitochondries sont des organelles présentes dans les cellules eucaryotes. Elles contiennent des chaînes respiratoires, cruciales pour la survie des organismes. Sans les mitochondries, impossible d’extraire, en présence d’oxygène, l’énergie contenue dans les aliments pour permettre le fonctionnement des cellules. Chez l’être humain, un disfonctionnement d’une enzyme clé de la chaîne respiratoire, la succinate déshydrogénase (SDH), est associé à de graves pathologies. De nombreux traitements fongicides employés dans les parcelles agricoles ou sur les terrains de sport, agissent en bloquant l’activité de la SDH de champignons parasites, et de ce fait empêchent leur développement. Ces composés, inhibiteurs de la SDH, sont appelés SDHI. Des scientifiques français* viennent de mettre en évidence que huit molécules fongicides SDHI commercialisées en France ne se contentent pas d’inhiber l’activité de la SDH des champignons, mais sont aussi capables de bloquer celle du ver de terre, de l’abeille et de cellules humaines, dans des proportions variables. En effet, l’équipe de recherche dirigée par Pierre Rustin, directeur de recherche émérite du CNRS, a montré que les SDH de 22 espèces différentes étaient très similaires, en particulier dans les zones ciblées par les SDHI. Enfin, les chercheurs et chercheuses ont montré que les conditions des tests réglementaires actuels de toxicité masquent un effet très important des SDHI sur des cellules humaines : les fongicides induisent un stress oxydatif dans ces cellules, menant à leur mort. Cette étude est publiée dans la revue PLOS ONE le 7 novembre 2019.

A et D : cellule humaines (fibroblastes) témoins cultivés pendant dix jours en présence (A) ou en l'absence (D) de glucose, la glutamine étant l'unique source de carbone dans cette dernière condition. B et E : cellules cultivées présence de bixafen 1 µM. Sur l’image E, en absence de glucose, on remarque la présence de nombreuses taches blanches qui indiquent la présence de cellules mortes. C : malgré la présence de bixafen 20 µM, aucun signe de souffrance cellulaire n’a été observé en présence de glucose. F : l’absence de glucose a entraîné une mort cellulaire massive, avec une concentration de bixafen aussi faible que 5 µM.Sur chaque figure, la barre noire représente une échelle de 200 µm.© Benit et al./PLOS ONE/CNRS Photothèque

Bibliographie

Evolutionarily conserved susceptibility of the mitochondrial respiratory chain to SDHI pesticides and its consequence on the impact of SDHIs on human cultured cells. Paule Bénit, Agathe Kahn, Dominique Chrétien, Sylvie Bortoli, Laurence Huc, Manuel Schiff, Anne-Paule Gimenez-Roqueplo, Judith Favier, Pierre Gressens, Malgorzata Rak et Pierre Rustin. PLOS ONE, le 7 novembre 2019. DOI : 10.1371/journal.pone.0224132

* Ont participé à cette étude des scientifiques du CNRS, de l’Inserm, de l’Inra, de l’Université de Paris, de Université Toulouse III - Paul Sabatier et de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris.

 

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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 17:14

Ils assument utiliser des huiles essentielles pour guérir leur bétail, alors que c’est souvent illégal. Ce « manifeste des éleveurs hors-la-loi » est un acte fort pour ouvrir le débat. Par Émilie Torgemen pour Le Parisien le 15 octobre 2019.  Lire aussi Progression record du bio dans l’agriculture française, Cantines scolaires : deux fois trop de viande dans les assiettes et Florence Burgat : « L’institution de l’alimentation carnée reflète un désir très profond de l’humanité ».

Hercé (Mayenne), ce mardi. Eric et Patricia Guihery, éleveurs de vaches, utilisent des huiles essentielles «pour les bobos du quotidien». LP/François Lepage

Hercé (Mayenne), ce mardi. Eric et Patricia Guihery, éleveurs de vaches, utilisent des huiles essentielles «pour les bobos du quotidien». LP/François Lepage

 « Les antibiotiques ne marchent plus, on va tranquillement mais sûrement dans le mur », commence Eric Guihery, qui soigne ses 70 vaches laitières avec des plantes même si c'est illégal. Avec 1051 autres agriculteurs, dont beaucoup estampillés bio comme lui, cet éleveur de Mayenne a signé de son nom un manifeste des éleveurs hors-la-loi (lire ci-dessous).

En fait, tout médicament pour les animaux comme pour les humains doit subir une batterie de tests pour obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM). Or, très peu d'huiles essentielles ont passé cette épreuve parce que les tests coûtent cher et qu'ils sont plus complexes pour ces plantes qui combinent plusieurs molécules que pour des médicaments chimiques.

Les éleveurs esquivent en inscrivant dans leur « cahier d'élevage », qui est ensuite mis à disposition de toute inspection, « usage aromatique » ou « complément alimentaire ».

« Réglementation hypocrite »

Pour le vétérinaire Michel Bouy du cabinet Antikor dans la Drôme qui prescrit aussi phytothérapie et aromathérapie, « la réglementation est paradoxale et hypocrite, le même flacon sera interdit s'il y est inscrit traitement et autorisé si l'on indique parfum ». Le praticien est lui-même passé devant la chambre de discipline de l'ordre des vétérinaires.

Pour bichonner poules, brebis ou vaches, l'usage des médecines « alternatives » n'est pas une pratique marginale. Selon l'Institut technique de l'agriculture biologique (Itab), en bio ils sont 70 à 80 % à utiliser ces thérapies sous le manteau. Dans l'élevage conventionnel, la demande est grandissante.

« Soigner ses bêtes avec des plantes, c'est entrer en résistance », grogne Eric Guihery qui, cette fois, veut sortir du bois. Sur son exploitation, il utilise des huiles essentielles en continu pour les bobos du quotidien. « De l'extrait de géranium sur les inflammations des pis ; de l'hélichryse italienne contre les saignements. Évidemment en cas de maladies sévères, on passe aux antibiotiques », précise son épouse Patricia, soucieuse de ne pas passer pour une extrémiste.

« Naturel ne veut pas dire anodin »

L'Etat a déjà lancé deux plans Ecoantibio pour réduire la consommation antibiotique dans les élevages (2012-2017) puis (2017-2021). Le cahier des charges européen pour l'élevage bio préconise de favoriser les « produits phytothérapeutiques, homéopathiques » plutôt que les médicaments chimiques.

« On ne peut pas, d'une part, réclamer qu'on lutte contre l'antibio résistance vétérinaire et, d'autre part, nous interdire des remèdes qui ont fait leurs preuves pendant des générations », s'agace Eric Darley, éleveur de la Drôme qui accompagne, lui, ses brebis avec des plantes. « C'est un savoir issu de la tradition, des remèdes de bona fama, du latin de bonne réputation, et non de bonnes femmes comme c'est souvent traduit », insiste-t-il.

Dans l'administration, on met en garde contre les visions trop simplistes. « Ce n'est pas parce qu'un produit est naturel qu'il est anodin, met en garde Jean-Pierre Orand, le directeur de l'Agence nationale du médicament vétérinaire (ANMV). L'huile essentielle de basilic, par exemple, est un génotoxique reconnu (NDLR : produits qui peuvent affecter l'ADN et être à l'origine de déficiences et ou des cancers transmis aux descendants). »

La demande est « notée »

Avant d'autoriser ces traitements alternatifs, il faut notamment établir des « limites maximale de résidus », soit vérifier que des molécules potentiellement dangereuses ne restent pas dans la viande ou le lait qui seront ensuite consommés par des humains.

« Mais pour certaines plantes comme le pissenlit et l'ail qui rentrent de toute façon dans l'appareil digestif des animaux qui broutent, les contrôles sont absurdes », pointe le vétérinaire Michel Bouy. Il propose une liste de 323 plantes peu préoccupantes, car l'usage par des générations de ses remèdes a déjà fait la preuve de leur innocuité.

« Nous avons noté la demande de nombreux agriculteurs mais nous n'avons pas encore trouvé la méthodologie idéale », glisse le directeur de l'agence du médicament vétérinaire.

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Le manifeste des 1052 éleveurs et éleveuses hors-la-loi

Nous, éleveurs bovins, caprins, ovins, porcins, équins, de volailles, apiculteurs ; Que nous soyons en agriculture biologique ou en conventionnel, en montagne ou en plaine, nous utilisons des plantes pour prévenir les maladies et pour les soins à nos animaux. Nous privilégions l’usage des plantes, plutôt que des antibiotiques ou tout autre produit chimique de synthèse.

Et nous sommes dans l’illégalité !

En valorisant un savoir-faire traditionnel basé sur la nature, en protégeant ainsi nos animaux et nos concitoyens de l’antibiorésistance, en préservant l’eau de contaminations par des médicaments chimiques de synthèse, nous sommes hors-la-loi. L’usage généralisé des antibiotiques pose aujourd’hui un problème de santé publique. Chaque année, en France, plus de 150 000 patients développent une infection liée à une bactérie multi-résistante, et plus de 12 500 personnes en meurent.

Face à cette urgence, il est incohérent que l’usage des plantes en élevage se voie imposer un tel carcan réglementaire. En effet, aujourd’hui, pour pouvoir utiliser des plantes en élevage, elles doivent disposer d’une autorisation de mise sur le marché (AMM), comme les médicaments, et être prescrites par un vétérinaire. Or, très peu de médicaments à base de plantes disposent de cette AMM, procédure lourde et inadaptée. Au mieux, nous avons le droit d’utiliser des préparations sur prescription d’un vétérinaire, lorsque aucun autre médicament n’est disponible !

Impossible donc, pour nous, d’utiliser des orties, du romarin, du pissenlit, de la lavande… pour les soins à nos troupeaux. La loi nous contraint à leur préférer des produits antibiotiques, anti-inflammatoires ou anti-parasitaires issus de la chimie de synthèse !

Parce que nous voulons continuer à nous former.

Parce que nous voulons expérimenter, échanger et débattre librement sur ces pratiques avec nos collègues.

Parce que nous ne voulons plus être hors-la-loi !

L’Etat doit en urgence définir un cadre réglementaire spécifique pour pouvoir utiliser les plantes en élevage et mettre un terme à cette situation.

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11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 09:29

On se croyait en start-up nation. On se retrouve à Tchernobyl. Qu’en un instant tout le glamour de pacotille de la Station F et des écrans tactiles s’écroule pour faire revenir d’un coup des images d’URSS n’aura pas été le moindre des paradoxes de l’explosion Lubrizol. Par Frédéric Lordon le 7 octobre 2019 sur son blog du « Diplo ».

Albert Goodwin. — « Apocalypse », 1903

Albert Goodwin. — « Apocalypse », 1903

On se croyait en start-up nation. On se retrouve à Tchernobyl. Qu’en un instant tout le glamour de pacotille de la Station F et des écrans tactiles s’écroule pour faire revenir d’un coup des images d’URSS n’aura pas été le moindre des paradoxes de l’explosion Lubrizol. Il faut pourtant s’y rendre : des pompiers envoyés en toute méconnaissance de ce qui les attendait, avec pour tout équipement « spécial » de pauvres masques de bricolage pareils à ceux des manifestants, à piétiner des heures dans la sauce qui troue les bottes et leur promet des pieds comme des choux-fleurs — et tout ceci, parfaite ironie, alors que la série Chernobyl venait de remporter un succès de visionnage bien fait pour consolider la commisération réservée aux régimes soviétiques et le sentiment de supériorité capitaliste (au prix tout de même de devoir oublier que Tchernobyl était en sandwich entre Three Miles Island et Fukushima).

Mais plus encore que les bottes et les masques, il y a le mensonge, le mensonge énorme, le mensonge partout, sans doute le propre des institutions en général, mais la marque de fabrique de ce gouvernement qui, en tous domaines, l’aura porté à des sommets inouïs. Jusqu’au stade de la rodomontade obscène : si elle avait été rouennaise, nous assure Sibeth Ndiaye, « elle serait restée ». On croirait entendre un secrétaire régional du PCUS d’Ukraine juste avant de fourrer d’urgence sa famille dans un autocar — mais les images de CRS en masque à gaz pendant que le préfet assurait de la parfaite normalité de la situation avaient déjà tout dit.

Sibeth Ndiaye n’a pas eu à « rester » puisqu’elle n’était pas là. Mais il n’est pas trop tard pour un acte de bravoure rationnelle, et il est encore temps d’y aller ! On peut même l’aider : un « Pot commun » devrait rassembler sans difficulté de quoi lui offrir une semaine dans un Formule 1 des environs, avec vue sur le sinistre et cadeau de bienvenue, une bouteille de Château Lapompe, directement tirée au robinet, un peu grise sans doute mais assûrement goûteuse, en tout cas certifiée potable par toutes les autorités.

Mais tous les mensonges n’y pourront rien : l’événement synthétise toute une politique et en dresse l’incrimination. Car voilà ce qu’il en coûte aussi — entendre : au-delà des destructions sociales et humaines — de faire le choix de tout accorder à « l’entreprise ». Un article d’Actu Environnement, accablant à proportion de sa froide sobriété, détaille les silencieux démantèlements réglementaires qui ont conduit à l’accident, et dont on voit comme en transparence la philosophie à la graisse de phoque qui les a animés : agilité, libération des énergies, attractivité du territoire, simplification administrative, accueil des investisseurs, accueil de Warren (1), accueil des bidons, rangez ça là comme vous voulez. Quand, sous le présupposé que tout ce que fait « l’entreprise » est bon pour tous, on laisse « l’entreprise » faire ce qu’elle veut, alors, en effet, « l’entreprise » … fait ce qu’elle veut. Mais avec un mot gentil tout de même, pour le Vivre Ensemble, puisque la directrice de Lubrizol s’est dite « réellement embarrassée » — on ne fait pas plus concerné.

Nous apprenons donc l’existence de décrets, publiés en juin 2018, avec pour effet d’assouplir les critères de soumission à l’évaluation environnementale, et d’une loi Essoc d’août 2018 qui retire ces évaluations à l’autorité environnementale indépendante pour la remettre au préfet. Nous apprenons aussi qu’« Essoc » veut dire « État au service d’une société de confiance ». Sans doute faut-il habiter suffisamment loin de Rouen pour regagner la possibilité d’en rire.

Comme à la balançoire, l’abaissement des normes d’un côté est fait pour remonter de l’autre dans les classements internationaux « d’attractivité » du type Doing business (Banque mondiale). Alors tout devient permis : on décide qu’une partie de ce qui était classé « Seveso » redevient « Belle des champs », et que l’autre ne mérite pas qu’on en fasse une marmite. Ces tolérances-là tombent rarement dans l’oreille d’un sourd. Lubrizol connaissait la musique. Le détail des augmentations de capacité obtenues en douce (avec la bénédiction du préfet) pour entasser de nouvelles saletés est vertigineux. Et comme rien ne doit être fait pour froisser « l’entreprise », qui s’y entend pour menacer tous les quatre matins de partir sous d’autres cieux si on la contrarie, on regarde d’un œil bienveillant les manquements répétés, et le cas échéant on donne une gentille tape sur les doigts — 4000 euros d’amende pour le dernier, on imagine le tonnerre de rire à Omaha, siège de Berkshire Hathaway.

La prise d’otages dans la société présente n’est pas celle qu’on croit — celle dont les médias jouissent si fort de se faire une obsession : la grève (des cheminots, des éboueurs, de qui on veut, tous des preneurs d’otages de toute façon). La vraie prise d’otages, c’est celle du capital, celle qui dit « ce sera l’emploi avec les bidons, ou rien du tout » — et qui, pour finir, empile les bidons mais détruit les emplois !

Quand le macronisme accorde tout à « l’entreprise » au motif qu’« elle crée l’emploi », il ajoute au contresens économique une licence sans frais : un droit élargi à « ce qu’on veut », piétiner les salariés (France Télécom, Free, Lidl, La Poste), piétiner l’environnement, piétiner la morale, piétiner la société. Et voilà peut-être le sens général du macronisme, tel qu’il se trouve fatalement incriminé par l’événement Lubrizol : l’autorisation générale — pour le capital. Doublé, très logiquement, par la répression générale — pour tous ceux qui ne l’entendent pas ainsi.

De la même manière que les grotesques incantations du « Vivre ensemble » sont le plus sûr indicateur d’une société où l’oligarchie fait sécession, le mâchonnage de la « responsabilité de l’entreprise » est celui d’un capital à qui tous les degrés de l’irresponsabilité ont été ouverts. Il n’y a que les amateurs de bondieuseries sécularisées pour croire que la vertu sauvera le monde, c’est-à-dire auto-régulera les salaires patronaux, auto-disciplinera la finance, et auto-nettoiera les petites salissures de l’industrie. Sauf imbécillité complète caparaçonnée d’idéologie, nul ne peut croire que ceux à qui on donne toutes les autorisations n’iront pas au bout de toutes les autorisations. D’ailleurs ils y vont.

Nous savons donc maintenant de connaissance certaine que le capitalisme, assisté de tous ses fondés de pouvoir gouvernementaux, détruira jusqu’au dernier mètre carré de forêt, assèchera jusqu’à la dernière goutte de pétrole, polluera jusqu’au dernier étang, et suicidera jusqu’au dernier salarié suicidable (il faudra bien en garder quelques-uns) pour extraire le profit jusqu’au dernier euro. Il s’agirait maintenant de faire quelque chose de ce savoir.

Günther Anders & Hannah Arendt

Günther Anders & Hannah Arendt

Oui ou non

Il y a plus de trente ans, un philosophe allemand, Günther Anders, avait pris ses résolutions. Premier mari d’Hannah Arendt, il s’était intéressé simultanément, comme elle au procès Eichmann, et pour son propre compte à l’événement Hiroshima, c’est-à-dire à l’entrée de l’humanité dans l’âge nucléaire. La conjonction n’avait rien de fortuit puisqu’il y allait à ses yeux dans l’un et l’autre cas de l’intégrité de l’humanité.

Du procès de Nuremberg à celui de Jérusalem, on sait assez qu’il a été question de crime contre l’humanité. Avec Hiroshima, c’est de la possibilité que l’humanité entière soit anéantie qu’il s’agit. Par un conflit nucléaire bien sûr, mais pas seulement. Sous le rapport de cet anéantissement, Anders ne fait aucune différence entre le nucléaire militaire et le nucléaire civil. C’est peu dire que Tchernobyl et Fukushima donnent raison à ses anticipations. Un accident nucléaire qui passerait « le cran d’après » chiffrerait ses conséquences en pans entiers d’humanité.

On dira que, sauf grossière exagération, Lubrizol ne joue pas dans la même catégorie. Lubrizol non, mais tous les Lubrizols mis ensemble oui. Et par « les Lubrizols », en fait, il ne faut pas entendre seulement les malfaiteurs qui entassent n’importe comment des bidons toxiques en sachant qu’ils n’auront qu’à payer de leur sentiment « d’embarras », mais l’ensemble des entreprises qui concourent hardiment, mais quotidiennement, et surtout légalement !, au massacre de la planète et des hommes — soit : le capitalisme.

Voilà ce que nous apprennent les temps présents, spécialement, mais pas seulement, leurs accidents les plus spectaculaires : que le capitalisme tout entier entre de droit dans l’angoisse rationnelle d’Anders, qu’en réalité « le nucléaire » n’en est que la métonymie, qu’une puissance a surgi, qui porte le potentiel, non : la certitude, de détruire l’humanité entière, et que cette puissance, c’est le capitalisme.

Pendant ce temps les bardes médiatiquement consacrés de « l’alerte climatique » continuent à freiner des quatre fers pour ne pas avoir à nommer le danger. Surtout ne pas dire « capitalisme » puisqu’un simple enchaînement logique nécessiterait alors de dire « anti-capitaliste ». Dire… n’importe quoi d’autre : « les hommes », ou tiens « l’homme », voilà c’est « l’homme », c’est la faute de « l’homme », l’« anthropocène », merveilleux l’anthropocène, on peut continuer à faire des tribunes dans Le Monde et des pétitions de célébrités — qu’on pourrait se brosser pour enrôler dans des horreurs « anti-capitalistes ».

L’inconséquence est partout. Deux fois de suite, Le Monde sort ce qu’il a de plus gros comme titraille (même le 11-Septembre est enfoncé) sur « le changement climatique bientôt il sera trop tard » pour replâtrer sa statue de grande conscience, pendant qu’il continue par ailleurs de soutenir de toutes ses fibres le monde même qui engendre ce qu’il dénonce en corps 80.

Anders, lui, vomit l’inconséquence. Alors ce philosophe reconnu, couvert de prix, jette son capital symbolique à la rivière, ou plutôt dans la bataille, et enchaîne logiquement ses idées. Il écrit un livre dont le titre est frappant : La violence, oui ou non. Ce qui retient l’attention dans ce titre, c’est l’absence de point d’interrogation. Il ne s’agit pas comme le ferait n’importe quel ventre mou installé de s’offrir un petit frisson mais bien dans les formes de la dissertation Sciences-Po : partie 1, la violence, parfois on peut comprendre ; partie 2, mais il y quand même du contre ; conclusion, vraiment beaucoup de contre, à éviter pour rester des démocrates.

Anders n’est pas un barde, il n’est pas faux-cul au Monde, il ne sort pas de Sciences-Po. Il est logique. Si des hommes ont monté une machine qui à coup sûr détruira l’humanité, il faut détruire la machine et, si nécessaire, ses hommes, avant qu’ils ne nous détruisent. C’est ce qu’il dit. Carrément. Oui ou non, en lieu et place de Oui ou non ?, signifie non qu’« il y a du pour et du contre » mais qu’il y a deux camps, et qu’il va falloir choisir. Il y a ceux qui laisseront faire la destruction de l’humanité par inconséquence, c’est-à-dire refus des moyens, et il y aura les autres. On a beau se croire pas feignant en matière d’anticapitalisme, on en reste un peu la chique coupée.

Anders n’est pas près d’être repris par les bardes. Quel sentiment d’effroi ne leur inspirerait pas la manière, pourtant implacable, dont Nuremberg et Hiroshima se sont accrochés dans son esprit — et dont serait venu s’accrocher en toute logique l’idée de l’écocide capitaliste. L’idée de l’écocide c’est-à-dire de l’anthropocide. Car dans tous les cas il s’agit de penser l’idée de crime contre l’humanité, ni plus ni moins, quoique en ajoutant une forme étendue, et inattendue, à la notion que l’après-guerre nous a fait acquérir.

Par crime contre l’humanité, nous avons d’abord désigné l’extermination d’un peuple à raison de ce qu’il est. D’un peuple, c’est-à-dire d’une fraction de l’humanité, mais en y voyant une réalisation de l’humanité générique. Mais, suggère Anders, comment la possibilité qu’une machine de création humaine détruise l’humanité elle-même, non pas générique et partielle, mais numérique et entière, comment cette possibilité ne tomberait-elle pas a fortiori sous la notion de crime contre l’humanité ? On ne voit pas trop ce qui pourrait venir se mettre en travers de l’argument, d’une évidence difficilement résistible. Cependant, allez faire dire à un barde que le capitalisme est criminel contre l’humanité. Alors que c’est bien ça, maintenant, qu’il faut dire. Et qu’il faut en tirer les conséquences. Oui ou non.

Post-scriptum. Tchernobyl, capitalisme ?

Le macronien, s’il s’en trouve un seul pour lire ce texte, n’a pas eu à aller au bout pour croire tenir son triomphe – dont il pense même avoir trouvé les armes dès la première ligne. Et Tchernobyl précisément ? C’est le capitalisme ?

La réponse à cette dernière question est moins simplement négative que ne l’imagine ce lecteur. Il y a longtemps, tout un courant du marxisme critique avait soutenu la thèse que l’URSS était moins l’antonyme du capitalisme qu’elle n’en était une variante spéciale, inattendue sans doute, mais une variante quand même. Son argument tenait que la planification centrale et un régime de propriété intégralement étatique des moyens de production n’avaient pas altéré les rapports sociaux fondamentaux par lesquels se définit le capitalisme : le rapport monétaire-marchand, le rapport salarial, la visée de l’accumulation, même si elle est ici séparée du mobile du profit.

Avec l’accumulation, en fait, on tient le point commun pertinent : « socialisme » et capitalisme sont l’un et l’autre des productivismes. Et c’est comme productivismes que ni l’un ni l’autre ne possèdent quelque point d’arrêt interne, quelque force de rappel. Les productivismes sont voués à l’accumulation, et l’accumulation est par construction un processus indéfini, sans terme assignable, qui ne sait que croître sans limite. L’objection d’un épuisement de la planète n’entre pas dans sa logique interne. C’est pourquoi en matière de désastre écologique, les « socialismes », également, se seront posés un peu là. Deux productivismes donc, mais chacun modulés par leurs tares respectives : pour le dire rapidement, l’incurie des organisations hiérarchiques quasi-militaires dans un cas, l’aveuglement de la quête sans frein du profit dans l’autre.

Et dans les deux cas, un accrochage avec les logiques d’État. Accrochage intime dans le cas soviétique, puisque l’État a absorbé toutes les entités productives, plus subtil dans le second, mais non moins réel, puisque l’État est comme le bras institutionnel des entités privées du capital à qui il aménage les conditions d’opération (réglementaires, légales) les plus décontractées. De là que le mensonge d’État, de l’État comme gardien général de l’ordre social, socialiste ou capitaliste, soit également présent à Tchernobyl comme à Lubrizol.

En réalité il y a deux manières simples de couper court à cette discussion. 1) L’histoire a tranché et, de ces deux productivismes saccageurs, il ne reste qu’un à combattre : le capitalisme. 2) Il n’y a que dans la tête de Laurent Joffrin ou de Nicolas Demorand, on veut dire de tous ceux qui tiennent éditos et micros, que sortir du capitalisme ne peut pas avoir d’autre sens que reconstruire une URSS.

 

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 09:31

En plein été, une installation stratégique de la plus grande station d’épuration des eaux usées d’Europe est totalement détruite par le feu à trente kilomètres de la capitale. Il faudra entre trois et cinq ans pour la reconstruire, au prix, dans l’intervalle, d’une pollution gravissime de la Seine. Ce site n’a cessé d’enregistrer des sinistres de plus en plus graves depuis plusieurs années. Sa gestion est entachée par des dévoiements sans précédent en matière de marchés publics. Un désastre absolu, qui ne suscite qu’une inquiétante indifférence. Par Marc Laimé le 27 septembre 2019 pour son blog du « Diplo ». Lire aussi La corruption du marché des eaux usées remonte à la surface en Île-de-France et Dans les Alpes, la neige artificielle menace l’eau potable.

Photo © I. Michel / Sdis78

Photo © I. Michel / Sdis78

Le 3 juillet dernier, un incendie spectaculaire se déclenche sur le site classé « Seveso seuil haut », c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de la toxicité des produits qu’il abrite, au sein de l’usine « Seine Aval » (SAV) du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP) implantée dans la plaine d’Achères, dans les Yvelines (1).

S’étendant sur 600 hectares, la gigantesque station d’épuration, à l’intérieur de laquelle on ne se déplace qu’en voiture ou en camion, est lovée dans une boucle de la Seine, à cheval sur les villes de Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte et Achères. Elle traite 60 % des eaux usées de 9 millions de Franciliens, ce qui fait d’elle la plus grande station d’épuration d’Europe.

C’est un bâtiment de 6 000 m2 servant à la « clarifloculation » des eaux usées (procédé d’élimination des particules en suspension, notamment des phosphates (2)), abritant plusieurs cuves de chlorure ferrique, substance toxique et hautement corrosive, qui a pris feu. L’unité se situe au début de la filière de traitement des eaux usées, et abrite une myriade de colonnes en plastique, dans lesquelles circule le chlorure ferrique. Un énorme panache de fumée noire se dégage aussitôt, visible à plusieurs kilomètres à la ronde.

En l’espace de quelques mois, c’est le quatrième incident grave, incendie ou explosion, sur ce même site.

À 19 heures le sinistre n’était toujours pas maîtrisé par les sapeurs-pompiers du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) 78, qui avaient dépêché sur place plusieurs dizaines de véhicules et au moins 70 soldats du feu. À 18 heures 45, d’autres camions et d’autres sapeurs-pompiers continuaient d’arriver sur le site. « Nous avons dû procéder à une alimentation en Seine avec un bateau pompe. Nous avons également utilisé des motos pompes remorquables dans les rétentions des eaux usées », expliquait le lieutenant-colonel Christophe Betinelli, commandant des opérations de secours.

Ce que l’honorable lieutenant-colonel ne pouvait évidemment pas déplorer publiquement, c’est que les conduites alimentant les poteaux d’incendie — sur lesquels les pompiers branchent leurs lances — passaient… sous le bâtiment qui a brûlé. Les poteaux étaient donc inutilisables. « Inconcevable », confiera un pompier présent sur place. Il faudra attendre quatre jours pour que le sinistre soit totalement maîtrisé, après la venue de la gigantesque échelle déjà utilisée pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

Dès le lendemain matin, le syndicat FO du SIAAP dénonçait une situation « catastrophique » : « La situation à SAV s’est fortement dégradée depuis plus de deux ans. Vendredi dernier, nous avons adressé à l’inspection du travail sept alertes de dangers graves et imminents (dont le SIAAP n’a toujours pas tenu compte malgré ses obligations en la matière), pour des fuites de gaz ou des départs d’incendie. Hier avec l’incendie de la clarifloculation, les herbes hautes et sèches ont pris feu, lequel a failli atteindre la zone Biogaz. »

Premier bilan

Deux jours après l’accident, lors d’une réunion d’information organisée à Saint-Germain-en Laye, le SIAAP confirmait aux élus présents l’existence d’une pollution liée au déversement dans la Seine d’eaux usées qui n’étaient plus que « partiellement » traitées. Au lendemain de l’incendie, d’impressionnantes photos et vidéos d’amoncellement de poissons morts avaient été diffusées par les médias, ou mises en lignes par des associations locales et de nombreux particuliers, notamment des pêcheurs et des bateliers stationnés à Conflans-Sainte-Honorine.

Le samedi 6 juillet en fin d’après-midi, un bateau affrété par le SIAAP était arrimé au quai de l’île Peygrand, face au barrage d’Andrésy (Yvelines). À son bord, deux bennes contenant trois tonnes de poissons morts, mélangés à des algues et détritus divers. Une mortalité due au manque d’oxygénation de l’eau, conséquence de la présence anormale de matières organiques, et donc de carbone. Le syndicat affirmait compter sur la mise en service d’unités de biofiltration pour faire remonter le taux d’oxygénation du fleuve.

Parallèlement, le volume d’eaux traitées sur le site était réduit, passant de 15 m3 par seconde à 8 m3, la compensation étant assurée par deux des cinq autres usines du SIAAP, celles de Colombes (Hauts-de-Seine) et de Triel-sur-Seine. S’engageant sur un horizon de quelques semaines pour obtenir un traitement des phosphates quasi équivalent la situation d’avant l’incendie, le syndicat reconnaissait dans la foulée qu’il faudrait plusieurs années pour reconstruire l’unité de clarifloculation !

Ce même soir à 18 heures, Mme Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à l’écologie, annonçait la convocation des responsables du SIAAP. Quelques heures avant cette audition, un communiqué diffusé par l’association Robin des Bois suscitait de nouvelles inquiétudes : alors que la Seine était en période d’étiage, les égouts de l’Ouest parisien venaient de recevoir de lourdes charges de poussières de plomb consécutives à l’incendie de Notre-Dame de Paris.

L’association révélait surtout que l’incendie du 3 juillet était le onzième accident sur le site de SAV depuis le 10 avril 2017… Et que l’usine avait fait l’objet de quatre mises en demeure du préfet des Yvelines en 2018 pour non conformité à la réglementation, notamment pour le manque de contrôle des tuyauteries et soudures du site.

Le Siaap n’en ayant tenu aucun compte, une astreinte pécuniaire — une amende pour chaque jour de retard dans l’exécution des travaux — avait été prononcée par le préfet des Yvelines fin janvier.

Nouvelle hécatombe de poissons

Dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juillet, de violents orages provoquaient une nouvelle pollution de la Seine du côté de Sartrouville, Conflans-Sainte-Honorine et Andrésy.

« Nous avons géré au mieux l’assainissement, mais nos capacités actuelles de traitement ne permettent pas d’excéder un débit de 17 m3 par seconde. Or, on a atteint 38 m3 par seconde », expliquait le directeur de SAV. En dépit du stockage dans son réseau et du soutien d’autres usines de traitement en aval, l’usine s’était contentée d’une simple « décantation ».

© Odile Tambou

© Odile Tambou

Dans toute la région parisienne, les gigantesques émissaires du SIAAP reçoivent en effet par temps de pluie, outre des eaux usées, des quantités énormes d’eaux « pluviales », fortement polluées après avoir ruisselé sur les chaussées. Comme Achères traite en temps normal jusqu’à 60 % des flux de l’agglomération, le scénario catastrophe se reproduira mécaniquement aussi longtemps que l’unité de « clarifloculation » n’aura pas été reconstruite, ce qui demandera trois à cinq ans et devrait coûter une centaine de millions d’euros. Avec pour conséquence de graves pollutions de la Seine, qui placeront la France en position délicate vis-à-vis de l’Union européenne, puisque plusieurs directives nous contraignent depuis le début des années 1990 à reconquérir une bonne qualité des eaux, sanctions financières à l’appui si l’objectif n’est pas atteint.

Fin juillet on recensait déjà un minimum de 10 tonnes de poissons morts.

Un mystère persistant

La préfecture des Yvelines organisait une nouvelle réunion le 5 septembre. On y apprendra que c’est seulement ce même jour, soit deux mois après l’incendie, qu’une mission d’experts avait pu accéder au site pour tenter de comprendre l’origine du sinistre !

Explication : « Le point de départ du feu était inaccessible pour des raisons de sécurité. (…) Les experts avaient besoin de rentrer dans la clarifloculation (…). La difficulté était double. D’abord parce qu’on avait des eaux d’extinction qui avaient servi à arrêter le feu qui se trouvaient au fond du bâtiment mélangées à du chlorure ferrique, et il était nécessaire de prendre un certain nombre de précautions, pour vider ces eaux, sans avoir un impact fort sur le milieu et la Seine. »

Avant juillet, le site traitait chaque jour 2,3 millions de m3 d’eaux usées. Une capacité tombée à 1,45 million de m3 après l’incendie. « Nous allons atteindre 1,7 millions de m3 à la fin de l’année, avant de parvenir à 2 millions au printemps 2020 », assurait le directeur de SAV. Côté calendrier, 2019 allait être consacré au nettoyage et au diagnostic complet des travaux à mener ; 2020 aux passations de marché, avant que le chantier ne démarre en 2021 pour s’achever à la fin 2022. À l’avenir, le chlorure ferrique sera stocké à l’extérieur de l’unité et non plus au centre comme c’était le cas, tandis que « la charpente et la toiture seront repensées », précisait le syndicat.

Arnaud Péricard, maire de Saint-Germain-en-Laye, indiquait qu’il tenait à la disposition des élus « tous les courriers qu’il a écrit depuis deux ans. Je ne veux pas être alarmiste inutilement, mais je ne suis pas optimiste sur la situation. Je me suis d’ailleurs permis d’appeler Mme le maire de Paris pour le lui dire. Elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Je rappelle que la ville de Paris a une part prépondérante dans ce conseil d’administration. »

Comme lors des deux précédentes réunions tenues en juillet, seuls des représentants de l’État, des élus et quelques rares représentants associatifs triés sur le volet avaient été conviés à y assister. De public, de riverains, point ! Du coup, alors que le site est classé « Seveso seuil haut » depuis 2009, l’annonce, seulement relayée par l’édition locale du Parisien et la Gazette des Yvelines — seuls médias à avoir suivi l’affaire —, de la mise en œuvre bien tardive d’un Plan particulier d’intervention (PPI), ou la refonte d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) n’avait aucune chance de rassurer des riverains excédés.

Rencontrés le 23 septembre, des résidents de Conflans-Sainte-Honorine qui préparent une liste citoyenne pour les prochaines élections municipales ne décoléraient pas : « On se moque de nous, depuis le début, nous n’avons aucune information sérieuse. Y a-t-il des risques sanitaires si l’on remet en service les anciens bassins de décantation qui vont nous empuantir des kilomètres à la ronde ? Qu’est-ce qui nous garantit que de nouveaux accidents ne vont pas survenir ? » Difficile de leur donner tort. Le SIAAP, qui verrouille sa communication d’une main de fer, à fait imprimer à des milliers d’exemplaires des tracts distribués dans les mairies qui répètent en des termes lénifiants que tout est déjà rentré dans l’ordre, ce que bien évidemment personne ne croit.

On notera par ailleurs que pas un(e) seul(e) des élu(e)s PS, PCF et EELV, qui représentent la Ville de Paris, la Seine Saint Denis, le Val de Marne et les Hauts de Seine au Conseil d’administration du SIAAP ne s’est exprimé sur ce désastre depuis le 3 juillet dernier...

Une nouvelle alerte syndicale

M. Stevan Kanban, responsable FO du SIAAP, avait exposé la veille, lors d’un CHSCT exceptionnel tenu à Seine Aval, l’exaspération de son syndicat :  «  (…) Le 26 août, alors que la détection incendie était en panne dans toutes les installations critiques du service 2, le SIAAP maintient la production sans aucun agent sur place, se contentant d’organiser des rondes toutes les heures pendant la nuit.

Le 31 août un départ d’incendie au service 2 de l’Unité de production des eaux (UPEI), sur des compresseurs de l’unité de nitrification n’a pas été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée par le SIAAP.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, un autre départ de feu au service 2 de l’UPEI n’a pas non plus été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée. »

Pour le responsable syndical, « depuis la nouvelle mandature, le SIAAP a accentué la censure contre les représentants du personnel aux CHSCT. Aussi bien au CHSCT central qu’à celui de SAV, les déclarations liminaires sont purement et simplement évacuées des procès-verbaux de séance et les prises de position lors des points à l’ordre du jour sont le plus souvent déformées ou non retranscrites. De l’habillage en somme. La politique de l’administration est limpide, c’est la préparation de l’outil de travail et de l’organisation à une gestion privée de nos installations : le refus systématique d’intégrer les éléments de sécurité définis par la réglementation relative aux administrations est un aveu s’il en faut. L’abandon par le directeur général lui-même de la présidence du CHSCT abonde dans ce sens. »

Le 16 septembre Mme Emmanuelle Wargon recevait à nouveau les représentants du SIAAP afin, notamment, d’évoquer l’audit de sécurité que l’entreprise doit réaliser. « Le marché sera lancé en octobre et le rapport devrait être remis à la fin du premier trimestre 2020 », précisait M. Yann Bourbon, le directeur du site de Saint-Germain-en-Laye. Une échéance jugée lointaine par plusieurs élus et associations du secteur.

Or l’omerta continue, plus que jamais. Alors que les conclusions des différentes enquêtes en cours ne sont pas connues, M. Jacques Olivier, directeur général du SIAAP, déclare le 25 septembre aux Echos : « La cause exacte de l’incendie n’est pas encore identifiée, mais trois pistes se dégagent : un problème au niveau des moteurs électriques des systèmes de ventilation, d’un éclairage halogène provisoire, ou d’un chemin de câble à proximité des cuves », avant de préciser : « Cette unité a été construite dans les années 1990 avec des standards de sécurité qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui. »

Encore un peu ça va être la faute à pas de chance, ou à un travailleur détaché polonais...

La Seine polluée pour des années

Dans l’immédiat, pour pallier les problèmes de pollutions récurrentes, le syndicat prévoit d’augmenter à nouveau progressivement la capacité de traitement de la station. Notamment en remettant en service au printemps 2020 de gigantesques bassins de décantation à l’air libre, l’unité « Achères 4 », fermée lors de la mise en service de l’unité de clarifloculation. Or ces bassins à l’air libre dégageaient quand ils étaient en service des odeurs pestilentielles des kilomètres à la ronde…

« À partir d’un moment les pouvoirs publics doivent arbitrer entre des solutions moins bonnes ou pires. Si on n’installe pas cette décantation primaire, on est sûrs de ne pas passer l’été prochain », justifiait le préfet des Yvelines M. Jean-Jacques Brot, pointant la nécessité d’informer « loyalement » les populations riveraines de la station d’épuration.

Comment en est-on arrivé là ?

Dès le XIXème siècle, Achères accueillait les eaux usées non traitées de Paris, qui seront épandues dans sa plaine pour le maraîchage. Construite en 1940, la station d’épuration, longtemps réputée être la plus grande du monde avec celle de Chicago, connaîtra des agrandissements incessants à partir des années 1970, qui s’accéléreront à l’orée des années 2000 avec l’entrée en vigueur de directives européennes de plus en plus contraignantes.

Compte tenu de l’ampleur des investissements à mobiliser, avec le couperet de la transcription en droit français de la directive « Eaux résiduaires urbaines » (DERU), qui date de 1991, et a imposé à la France comme à tous les États membres de nouvelles obligations de résultat en terme de qualité de traitement des eaux usées, des bonnes fées vont se pencher sur le berceau du syndicat.

M. Michel Rocard, maire de Conflans-Sainte-Honorine de 1977 à 1994, et son directeur de cabinet M. Jean-Paul Huchon, qui lui succédera à la mairie de 1994 à 2001, avant d’occuper de 1998 à 2015 la présidence de la région Île-de-France, se démènent avec succès pour porter sur les fonts baptismaux une convention cadre entre le SIAAP, l’agence de l’eau Seine-Normandie et la région Ile-de-France, qui va permettre au syndicat de bénéficier de financements supplémentaires, ce qui va contribuer à lui conférer un statut d’exception. Avec ses 1 700 agents et son budget annuel d’1,2 milliard d’euros, c’est le premier donneur d’ordre européen dans le domaine de l’environnement.

De gigantesques marché publics se profilent. Près d’un milliard d’euros en différentes tranches pour la seule station d’Achères, ce qui a déjà suscité nombre d’interrogations….

L’unité de clarifloculation qui a entièrement été détruite le 3 juillet dernier est une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), dont le fonctionnement doit être étroitement contrôlé par les services de l’État, notamment la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE). Les graves incidents enregistrés depuis des années, comme les différentes enquêtes en cours depuis le 3 juillet — un audit technique interne, une procédure judiciaire ouverte dès le lendemain, ainsi qu’une enquête de la DRIEE, et une expertise confiée au Centre national de protection et de prévention (CNPP) —, ne suffiront pas à faire oublier un contrôle jusqu’alors des plus laxistes.

Pour sa défense, le SIAAP, dont les dirigeants étaient à nouveau convoqués par Mme Emmanuelle Wargon le 16 septembre, invoque les difficultés provoquées par la coexistence sur un même site d’installations datant des années 1970 avec des équipements ultra-modernes… Dont acte.

Liaisons dangereuses

Dans deux vidéos promotionnelles de la société Schneider Electric, le directeur général du SIAAP, le directeur adjoint à la direction technique et le chef de service équipement/ingénierie n’hésitent pas à vanter les mérites du matériel de télégestion installé par l’entreprise, notamment à l’usine de Seine Aval.

On peut s’interroger sur le respect du devoir de réserve des fonctionnaires territoriaux concernés, puisque ce sont ces mêmes responsables qui ont imposé au fil du temps l’adoption puis le renouvellement de ces matériels, au risque de flirter allègrement avec l’encadrement réglementaire des marchés publics.

Car il y a un problème. Le système de contrôle-commande (SCC) de l’usine Seine-Aval est exclusivement du matériel Schneider-FOXBORO. Ce système a été vendu avec l’assurance que chaque nouvelle version serait interopérable avec la précédente. C’est-à-dire que lors du lancement d’une nouvelle version logicielle, les anciennes versions présentes sur l’usine doivent pouvoir dialoguer avec la nouvelle, et que les éléments des anciens ateliers de l’usine doivent pouvoir apparaître sur les écrans du nouveau système.

Ce n’est pas le cas !

Les versions proposées par Schneider au cours du temps ne sont que très imparfaitement compatibles entre elles. Un peu comme avec Windows : il n’est pas possible de faire tourner un jeu développé sous Windows XP avec un PC Windows 7, et encore moins avec Windows 10 ! On se retrouve donc à Achères avec un système de gestion automatisé spécifique pour le prétraitement, un autre pour la clarifloculation (l’unité qui a brûlé), et la nitrification-dénitrification, et un troisième système pour la dernière nouvelle tranche, la file biologique.

Ce qui oblige les opérateurs à jongler avec plusieurs PC et une multitude d’écrans dans la salle de commande du poste de commandement central. Chaque système ayant ses caractéristiques particulières, il n’est pas toujours facile de se rappeler qu’une action sur une pompe dans un système peut ne pas donner les mêmes résultats sur le même type de pompe via un autre système. En termes de gestion industrielle du process et de la sécurité, et pour un site classé « Seveso 2 seuil haut », on peut faire mieux…

Ajoutez à cela une réorganisation des équipes de personnel de l’usine qui passe très mal, et a déjà été à l’origine de plusieurs grèves, un management de plus en plus coercitif aux pratiques féodales, voire népotiques, que ne cessent de dénoncer les syndicats, et l’occurrence d’accidents industriels à répétition s’éclaire d’un tout autre jour. Car ces dysfonctionnements innombrables s’inscrivent dans un contexte délétère.

République bananière

Un mois avant l’explosion, en juin 2019, la chambre régionale des comptes d’Île-de-France (CRC) dressait un tableau accablant de la « gouvernance » du SIAAP, qui s’est affranchi de toute contrainte depuis des lustres (3) :  « Les statuts actuels ont été adoptés en mars 2000 et ne correspondent pas à la base légale de la compétence, installée par la Loi sur l’eau de 2006 (…) ; le règlement intérieur du Conseil d’administration ne comprend pas de dispositions relatives au fonctionnement du bureau, hormis sa convocation (…) ; le Président (du CA) était un élu de Paris (RPR), de 1984 à 2001, puis un vice-président du Conseil général du Val-de-Marne (PCF) de 2001 à 2015, et depuis lors un élu (PCF) du Conseil départemental de la Seine Saint Denis (…) ; 5 commissions thématiques ont été créées par le CA. Les documents transmis n’ont pas permis de constater si elles s’étaient réunies, ni d’évaluer leurs travaux (…) ; la commission de la Coopération décentralisée (dotée d’un budget annuel de 2 millions d’euros), a compté jusqu’à 18 administrateurs entre 2011 et 2014. Aucune procédure ni règle écrite ne régit son fonctionnement (…) ; l’absence de règle précise de désignation des administrateurs a conduit en 2015 à une crise institutionnelle de longue durée (…) ; un quart des usagers du SIAAP, soit 2,3 millions d’usagers, sont situés hors de sa zone statutaire (et) ne bénéficient d’aucune représentation au sein des organes de décision du syndicat (…) ; des indemnités ont été versées aux élus sans base légale (…). Leur coût total s’élève à 928 826 euros pour l’ensemble de la période de 2010 à 2015. »

Alors que la CRC et le préfet de région préconisent, dans la perspective de la réforme du Grand Paris, de transformer le SIAAP en syndicat mixte et de revoir profondément sa gouvernance, la ville de Paris, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis répondent à la CRC et au préfet qu’ils n’en voient pas la nécessité.

Soupçons de corruption à grande échelle

L’attribution par le SIAAP de gigantesques marchés publics aux multinationales françaises de l’eau, à leurs filiales d’ingénierie, à des bureaux d’étude spécialisés et à des géants du BTP défraie la chronique judiciaire depuis le début des années 2000.

«  (…) Trois entreprises engrangent régulièrement des marchés : OTV, une filiale du groupe Veolia, Degrémont (une filiale de Suez), et Stereau, du groupe Saur (le numéro 3 du secteur de l’eau). En 2009, Degrémont a décroché un premier marché sur l’usine d’Achères (Yvelines) ; OTV, associée à Degrémont, en a obtenu un deuxième dans la même usine en 2010 ; OTV et Stereau l’ont emporté dans un troisième en 2016, ils avaient déjà décroché celui de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) en 2015, et la modernisation de l’usine de Valenton (Val-de-Marne) qui a été attribuée à Veolia en 2017… Des marchés colossaux, entre 300 et 700 millions d’euros chacun  (4).  »

Alors que ces dossiers sont toujours en cours d’instruction au parquet national financier (PNF), plusieurs décisions de justice récentes viennent de confirmer l’existence d’irrégularités qui ont déjà entraîné l’annulation du marché de rénovation de l’usine de Clichy-la-Garenne (5).

(1) Voir la fiche de l’usine (PDF).

(2) Voir cette fiche explicative (PDF).

(3) « SIAAP, exercice 2010 et suivants ». Rapport d’observations définitives et sa réponse. Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France. Observations délibérées le 28 novembre 2018, juin 2019.

(4) Franck Johannès, « Révélations sur des soupçons de corruption sur le marché de l’eau parisien », Le Monde, 13 mars 2018.

(5) Emmanuelle Serrano, « Et si l’italien Passavant Impianti était en passe de gagner une seconde manche contre le SIAAP ? », La Lettre A, 9 septembre 2019.

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