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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 09:28

Alors que les énergies renouvelables sont présentées sur le Vieux Continent comme une source d’avenir et d’emploi, un accord signé entre quatre pays européens et le roi Mohammed VI pourrait mettre à mal cette perspective. Par Éric Serres le mercredi 30 Janvier 2019 pour l'Humanité. Lire aussi Climat : à Bruxelles, la France lâche les renouvelables, « Donner aux citoyens et aux territoires le pouvoir d’agir » contre le réchauffement climatique et Un coup de pouce Vert pour les Electrons solaires !

Noor, dans la province de Ouarzazate, va devenir la centrale solaire thermodynamique la plus importante de la planète. Chine nouvelle/Sipa

Noor, dans la province de Ouarzazate, va devenir la centrale solaire thermodynamique la plus importante de la planète. Chine nouvelle/Sipa

On annonçait les énergies renouvelables créatrices d’emploi en France. Et c’est le cas : « 100 000 personnes travaillent à ce jour dans ce secteur », se félicite Cyril Carabot, du Syndicat des énergies renouvelables (SER). On en prévoit 900 000 d’ici à 2050, selon les calculs de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. Pourtant, dans ce tableau aux lignes presque parfaites se cachent déjà quelques points de rupture qui froissent le regard. Ainsi – et c’est passé inaperçu ou presque –, le mercredi 19 décembre 2018, à Bruxelles, l’Allemagne, l’Espagne, la France, le Portugal et le Maroc se sont engagés pour l’intégration des marchés libres d’électricité de source renouvelable entre les entreprises. En clair, il s’agit de lever les barrières réglementaires et physiques afin de faciliter le commerce transfrontalier entre producteurs d’électricité renouvelable – plus particulièrement le Maroc – et les entreprises consommatrices de cette électricité en Europe. Cette initiative, qui a été saluée par le SER comme « un renforcement des interconnexions entre pays et non une concurrence accrue », en inquiète d’autres. L’idée n’est pas nouvelle : « Il y a une dizaine d’années, les Allemands avaient déjà imaginé un immense projet de panneaux solaires dans le désert nord-africain afin d’alimenter l’Europe en énergies propres », avoue Cyril Carabot. Jugée trop néocolonialiste, l’idée avait été abandonnée.

Alors, que penser de cet accord ? Pour Aurélien Bernier, auteur du livre les Voleurs d’énergie, cela fleure bon le cheval de Troie dans lequel se cacherait le futur grand marché européen de l’énergie, la fin des services publics de l’énergie, mais aussi celle des tarifs régulés. Pour lui, « cela commence par un marché réservé aux entreprises et, demain, le consommateur lambda y sera intégré avec tous les risques que cela comporte ». Derrière ce premier coup de boutoir, l’essayiste dénonce les principes mêmes du libéralisme, qui met en œuvre son « postulat : aller chercher la matière première là où elle est la moins chère à produire. Ce qui a été valable pour le pétrole peut l’être aussi pour les énergies renouvelables. ­Finalement, cette libre circulation des énergies aura un effet pervers et sera le frein à la création d’emploi dans ce secteur », avance-t-il. Et de confirmer : « L’énergie produite chez nous à un certain coût pourra l’être au Maroc à un moindre coût. Il y a du soleil toute l’année, le vent souffle régulièrement en été sur les côtes et la main-d’œuvre n’est pas chère. Pourquoi dès lors investir en France ? »

« Le royaume va produire le kilowattheure le moins cher au monde à partir de l’éolien »

De fait, le Maroc est en train de se positionner comme un exportateur plus que potentiel vers l’Europe « et beaucoup moins vers le reste de l’Afrique », précise encore Aurélien Bernier. Le royaume peut déjà compter sur une interconnexion avec l’Espagne qui, signe des temps, sera bientôt renforcée. Dans l’hebdomadaire le Point Afrique, on peut ainsi lire que « le Maroc est bien parti pour atteindre, voire dépasser, l’objectif de produire 42 % d’énergie renouvelable en 2020 et 52 % à l’horizon 2030 ». En moins de dix ans, en ouvrant son marché de l’énergie au secteur privé, ce pays s’est imposé comme un champion africain des énergies renouvelables. Le royaume chérifien a ainsi réussi à connecter la plus grande centrale solaire au monde et plusieurs nouveaux parcs éoliens au réseau électrique. Le complexe solaire Noor (province de Ouarzazate) va devenir la plus grande centrale solaire thermodynamique de la planète. À l’issue du projet, le complexe fournira non seulement de l’énergie à plus d’un million de ménages marocains, mais pourra aussi l’exporter vers l’Europe. Et, comme si cela ne suffisait pas, « notre pays s’apprête à produire le kilowattheure le moins cher au monde à partir de l’éolien », s’est réjoui récemment Abderrahim El Hafidi, secrétaire général du ministère de l’Énergie, des Mines et du Développement durable.

De quoi intéresser l’Europe et plus particulièrement la France, qui affiche un retard dans son développement des ENR sans vraiment vouloir accélérer le processus. Selon l’agence de presse Euractiv, le Conseil d’État, en abrogeant en décembre 2017 un décret donnant aux préfets régionaux la responsabilité d’accorder les permis environnementaux nécessaires à la construction de champs d’éoliennes, a mis un sérieux de coup de frein au développement de celles-ci dans notre pays. « Plus personne ne peut plus en effet les délivrer à ce jour. La question de l’autorité ­compétente pour les permis est en suspens depuis plus d’un an. Aucun nouveau projet ne peut se développer », déplore Giles ­Dickson, PDG de l’association d’entreprises WindEurope. Le ministère de la Transition écologique et solidaire n’arrive d’ailleurs même plus à le cacher. Le nombre de projets d’éoliennes autorisés a chuté de 22 % entre 2017 et 2018. « En 2018, 103 parcs éoliens ont été autorisés pour une puissance installée cumulée de 1 510 MW », indique le cabinet du ministère à l’Écologie. La situation est encore plus problématique pour l’éolien en mer.

En France, pas un seul projet de parcs éoliens en mer n’a vu le jour

Depuis que la France s’est engagée en 2012 à construire le premier parc expérimental du pays au large des côtes bretonnes, pas un seul projet n’a vu le jour. Vendredi dernier, le gouvernement, en donnant la feuille de route de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie portant sur les périodes 2019-2023 et 2024-2028, a laissé entrevoir ce que serait l’avenir. Certes, et conformément à la loi de transition énergétique de 2015, il est indiqué qu’il y aurait 40 % d’énergies renouvelables dans la production d’électricité en 2030, mais, dans le même temps, a été repoussée de dix ans l’échéance des 50 % de nucléaire dans le mix énergétique. Une manière à peine déguisée de décourager les volontés vertes sur notre territoire.

Les perspectives de production d'énergies solaire et éolienne au Maroc en 2020

Les perspectives de production d'énergies solaire et éolienne au Maroc en 2020

Le royaume chérifien veut faire du Sahara occidental sa poule aux œufs verts

Occupé par les armées marocaines depuis 1975, ce territoire pourrait devenir l’eldorado des voleurs de production énergétique propre. Le roi Mohammed VI du ­Maroc, en demandant récemment de réviser à la hausse les ambitions initialement projetées en matière d’énergies renouvelables afin de dépasser l’objectif actuel de 52 % du mix électrique à l’horizon 2030, a omis de dire que, pour partie (voir la carte), cette hausse se ferait sans doute par l’implantation de nombreuses centrales au Sahara occidental, pourtant considéré par l’ONU comme la dernière question coloniale restante en Afrique. Selon WSRW, ONG qui travaille pour la reconnaissance des droits du peuple sahraoui, c’est la goutte d’eau de trop : « Une part croissante des programmes d’énergies renouvelables, dont se vante le Maroc, n’est pas implantée au Maroc, mais au ­Sahara occidental, territoire qu’il occupe illégalement et brutalement depuis 1975. » À ce rythme et dès 2020, plus d’un quart de toute la production d’énergie verte du Maroc sera situé dans ce territoire.

L’Europe encourage le Maroc à accélérer le pas

Dans son rapport, WSRW explique encore que le Maroc projette de construire des centrales à énergie renouvelable au Sahara occidental pour plus de 1 000 MW (mégawatts), et ce, au grand dam des Sahraouis totalement exclus de tous ces processus. À ce jour, la production d’énergie solaire et éolienne au Sahara occidental ne constitue que 7 % de la production énergétique totale du Maroc, mais, d’ici à 2020, cette part pourrait atteindre les 26,4 %. Face à cela, l’Europe ne pipe mot et encourage même le Maroc à accélérer le pas. Dans l’après-midi du 16 janvier 2019, le Parlement européen a approuvé l’application au Sahara occidental d’un nouvel accord commercial entre l’UE et le Maroc. Une manière de s’asseoir sur la décision, en 2016, de la Cour de justice de l’Union européenne, qui avait décidé que la conclusion de ce type d’accord avec le Sahara occidental constituait une violation du droit de l’UE sans le consentement du peuple de ce territoire. Une façon de permettre aux énergéticiens européens, déjà très présents au Maroc, de participer à la curée. Ainsi retrouve-t-on impliqués dans divers projets de production d’énergies vertes dans le royaume chérifien l’allemand Siemens Wind Power, l’italien Enel Green Power ou encore les français Engie et EDF– qui, en décembre dernier, a d’ailleurs remporté un appel d’offres pour une centrale solaire de 825 mégawatts dans le centre du Maroc.

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5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 09:03

Le gouvernement revoit à la baisse son soutien à la filière du biogaz. L’opposition locale aux méthaniseurs grandit. Produire du gaz renouvelable à partir de l’agriculture offre une nouvelle source de revenus pour les éleveurs ; mais le développement des méthaniseurs présente une vraie menace de pollution des sols et d’émission de gaz à très grand effet de serre, bouscule le marché des déchets, intensifie la concurrence entre les cultures, pousse à la concentration des exploitations… sous la pression du syndicat agricole dominant (FNSEA). D’après Stéphane Mandard, Nabil Wakim, Simon Auffret et Julie Lallouêt-Geffroy pour Le Monde et Reporterre. Lire aussi La hausse rapide du méthane alarme les climatologues et Romainville n'aura pas d'usine de méthanisation.

Le méthaniseur de Gramat (Lot), installation classée à risque pour l’environnement, est autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets par an. DOCUMENT LE MONDE

Le méthaniseur de Gramat (Lot), installation classée à risque pour l’environnement, est autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets par an. DOCUMENT LE MONDE

En présentant, le 25 janvier, la feuille de route énergétique de la France, le gouvernement a douché leurs espoirs, en revoyant à la baisse les objectifs de développement du « gaz vert », issu de déchets agricoles ou ménagers. Selon le do­cument de synthèse de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), le biogaz devrait fournir 7 % de la consommation de gaz en France en 2030. La loi de transition écologique de 2015 fixait 10 % à cette date, et la filière gazière espérait même atteindre 30 %.

Pourquoi renoncer à de tels objectifs ? Principalement pour des raisons de coût : le gouvernement ne veut pas d’un soutien public trop important au développement de ce secteur. L’exécutif fixe donc des objectifs en forte croissance – le biogaz représente moins de 1 % de la consommation de gaz en France en 2018 –, mais contrarie les espoirs des industriels en matière de subventions.

Trajectoire « strictement impossible à tenir »

Deux appels d’offres seront certes lancés chaque année, mais le prix d’achat proposé par l’Etat sera très inférieur à celui proposé aujourd’hui. Les entreprises du secteur expliquent depuis plusieurs mois que le développement du gaz renouvelable en France a encore besoin d’un soutien public pour franchir un cap, et in fine faire baisser les prix.

Les associations professionnelles du gaz dénoncent des mesures qui risquent de « condamner l’avenir de cette ­filière sans tenir compte de ses avantages ». Tandis que les syndicats agricoles FNSEA et Jeunes Agriculteurs déplorent une trajectoire « strictement impossible à tenir », qui ne laisse « aucune chance aux projets agricoles et territoriaux de se développer durablement ».

« Il faudrait aller encore plus vite pour atteindre les objectifs de la programmation pluriannuelle pour l’énergie, estime de son côté Marc Cheverry, le directeur en charge de l’économie circulaire et de la gestion des déchets à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Nous avons la possibilité de le faire. Le plus gros frein n’est pas technique, mais la question de l’acceptabilité. »

Ce recul des pouvoirs publics ­intervient en effet au moment où le développement de la méthanisation rencontre des oppositions sur le terrain. Une mobilisation plus faible que contre l’éolien, mais qui prend de l’importance.

Risques de pollutions à tous les stades

Lundi 28 janvier, le cabinet du ministre de la transition écologique et solidaire a reçu pour la première fois des collectifs d’opposants. Créé à l’été 2018, le Collectif national vigilance méthanisation est constitué d’une trentaine d’associations locales. Fondé en décembre, le Collectif scientifique national sur la méthanisation rassemble, lui, une vingtaine de chercheurs de toutes disciplines.

Les deux collectifs s’inquiètent d’un développement mal maîtrisé de la méthanisation et de risques de pollutions à tous les stades du processus : contrôle de la qualité des déchets, possibles rejets de gaz à effet de serre, conditions de stockage et d’épandage du digestat, la matière résiduelle de la méthanisation.

Cette rencontre témoigne de la montée en puissance progressive de ces oppositions, alors que les projets se multiplient : plus de 600 projets de méthaniseurs, de toute taille, sont en cours de développement, selon le bilan annuel de la société de transport de gaz GRT Gaz, avec un objectif de 1 000 installations agricoles en 2020.

Dans le Grand Est, les craintes se concentrent sur le développement d’un modèle proche de celui de l’Allemagne, critiqué pour détourner une agriculture consacrée à l’alimentation vers la production d’énergie.

L’association Eaux et Rivières de Bretagne a déposé un recours devant le Conseil d’Etat pour contester l’assouplissement de la réglementation décidée par le gouvernement. « Le principe de la méthanisation est vertueux, note Estelle Le Guern, chargée de mission agriculture de l’association. Mais tout dépend de sa mise en œuvre, et celle choisie ne nous convient pas, notamment par le manque de contrôle des installations. »

Au-delà de ces difficultés de mise en œuvre, c’est le modèle économique de la méthanisation qui risque d’avoir raison des ambitions de la filière. Sans soutien financier de l’Etat, le « gaz renouvelable » est très coûteux à produire et commercialisé à des tarifs largement supérieurs à ceux du gaz naturel.

Le nombre d’accidents de ces usines à gaz est en pleine explosion

Explosions, incendies, fuites, débordements, arrachements, éclatements, percements… les accidents se multiplient sur les sites de méthanisation. Ils sont « en hausse de 82 % en 2017 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes », selon une note de mai 2018 du Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels (Barpi), rattaché au ministère de la transition écologique et solidaire. Ces accidents ont été recensés dans tous les secteurs contribuant à la méthanisation : agriculture, industrie, traitement des déchets et assainissement de l’eau. « Les exploitants doivent donc redoubler de vigilance lors de la conception, de la réception du matériel ainsi que lors des essais préalables de mise en service », alerte le Barpi. Une attention particulière doit être portée aux installations agricoles, « souvent exploitées avec moins de moyens et une culture de sécurité moins développée que les méthaniseurs industriels de grande taille » et à la formation des intérimaires et sous-traitants qui interviennent sur ces sites.

 

Stockage du digestat dans cette cuve avant épandage.

Stockage du digestat dans cette cuve avant épandage.

L’épandage de digestats polluants

Son voisin avait eu la délicatesse de le prévenir : « Ne soyez pas surpris si des ouvriers débarquent en scaphandre pour épandre dans mon champ. » Alors, au départ, il ne s’est pas préoccupé de la forte odeur. Jusqu’à ce que ses abeilles meurent par milliers. Il les a photographiées, filmées, pesées : 2 kilos de cadavres. « La ruche la plus populeuse a été quasiment intégralement décimée », confie cet apiculteur, qui préfère garder l’anonymat par peur des représailles. Dans ce coin tranquille du Lot, au cœur du parc naturel des Causses du Quercy, tout le monde se connaît. Et peu se risquent à émettre publiquement des doutes sur le nouvel « or vert » de la région, la méthanisation, et son corollaire, le digestat.

A Gramat, 3 500 habitants, un imposant méthaniseur tourne à plein régime depuis un an. Il produit du méthane, transformé en électricité et en chaleur, à partir de la dégradation de divers déchets agro-industriels. Lisiers de canards issus de la grosse coopérative agricole voisine La Quercynoise (5 000 agriculteurs et collaborateurs). Mais aussi des restes d’abattoirs. Mais encore des graisses alimentaires, des rebuts de fabrication de plats préparés…

D’une capacité initiale de 38 tonnes d’intrants, le « digesteur » de Gramat, installation classée à risque pour l’environnement, est aujourd’hui autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets par an. Le digestat est le résidu du processus de méthanisation. En 2018, le méthaniseur de Gramat a recraché près de 44 000 tonnes de digestat brut liquide. Cette sorte de boue est ensuite épandue sur les parcelles des agriculteurs de la coopérative. 2 000 hectares ont été aspergés en 2018 et 4 500 hectares sont, à terme, concernés.

« Vers de terre décomposés »

Détenue à 66 % par Fonroche (premier constructeur de méthaniseurs) et La Quercynoise, Bioquercy, la société qui exploite l’unité de Gramat, présente son digestat, particulièrement riche en azote, comme « un fertilisant vert, peu odorant, en substitution aux engrais chimiques ». « Peu odorant » ? Autour de Gramat, les Lotois sont régulièrement incommodés par des relents nauséabonds. Au point de susciter parfois de violents maux de tête. Le député Aurélien Pradié (LR) a fini, fin décembre 2018, par interpeller le gouvernement sur ces « pollutions olfactives ».

« Fertilisant vert » ? Quelques jours après avoir constaté l’hécatombe dans ses ruches, l’apiculteur promène ses chiens dans le pré épandu : « A chaque pas, il y avait des vers de terre décomposés, tout blancs, à la surface. » Comme avec les abeilles, il a filmé et pris des clichés. Il demande à son voisin un échantillon de digestat afin de le faire analyser. En vain. « Le lendemain, j’ai reçu trois coups de fil pour me dire : “Commencez pas à raconter que vos abeilles sont mortes à cause du digestat !” »

Liliane Réveillac, médecin-radiologue, ancienne secrétaire générale de la branche lotoise de l’association France Nature Environnement, est membre très actif du tout jeune et très critique Collectif scientifique national sur la méthanisation, reçu lundi 28 janvier au cabinet du ministre de la transition écologique. S. MANDARD / LE MONDE

Liliane Réveillac, médecin-radiologue, ancienne secrétaire générale de la branche lotoise de l’association France Nature Environnement, est membre très actif du tout jeune et très critique Collectif scientifique national sur la méthanisation, reçu lundi 28 janvier au cabinet du ministre de la transition écologique. S. MANDARD / LE MONDE

Le fameux digestat, Liliane Réveillac et Jean-Louis Lasserre ont pu en récupérer après des fuites accidentelles sur plusieurs sites de stockage. Cette médecin radiologue, ancienne secrétaire générale de la branche lotoise de l’association France nature environnement, et cet ingénieur chercheur à la retraite du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives sont des membres actifs du tout jeune et très critique Collectif scientifique national sur la méthanisation, reçu, lundi 28 janvier, au cabinet du ministre de la transition écologique.

Ils ont fait analyser le digestat par des laboratoires indépendants. Les résultats ont confirmé leurs craintes : des métaux lourds en pagaille, dont certains potentiellement cancérogènes, comme le cadmium ou l’antimoine, ainsi que plusieurs siloxanes, un composé du silicium, dont le D4, un perturbateur endocrinien et reprotoxique.

Sur son site Internet, Bioquercy publie désormais un tableau d’analyses de son digestat. Pas de traces de siloxanes, mais du plomb, du chrome, du mercure, du cuivre, du nickel, du zinc. A chaque fois en quantité « conforme » à la réglementation, précise l’industriel. « L’innocuité de notre digestat est incontestée et incontestable, insiste Fabien Haas, le directeur de l’activité biogaz chez Fonroche. On a un apiculteur qui épand du digestat et il n’a strictement aucun souci. »

« Catastrophe écologique »

L’ingénieur écologue reconnaît seulement le problème d’odeur, « un sujet très sérieux, sur lequel nous travaillons ». Le préfet du Lot, Jérôme Filippini, a pris la plume, le 10 janvier, dans l’hebdomadaire local La Vie quercynoise, pour rappeler la « vigilance constante » des services de l’Etat.

Liliane Réveillac et Jean-Louis Lasserre ne chôment pas non plus. Ils ont confié des prélèvements de terres épandues au laboratoire d’analyse microbiologique des spécialistes du sol Lydia et Claude Bourguignon. Ils observent une forte chute, après épandage de digestat, de la population de collemboles – des insectes qui constituent un bon indicateur de l’état biologique d’un sol. Ces résultats vont « à l’encontre de l’affirmation que ces digestats sont hygiénisés », relèvent les chercheurs.

Une note de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), que Le Monde s’est procurée, arrive à la même conclusion. En janvier 2018, l’Anses a refusé l’homologation d’un digestat produit par un autre méthaniseur du groupe Fonroche, à Villeneuve-sur-Lot, après avoir mis en évidence une contamination bactériologique.

« Nous ne sommes pas contre la méthanisation, mais contre l’épandage du digestat brut liquide, alors qu’une autre option, le compostage, certes plus onéreux, existait, expliquent Liliane Réveillac et Jean-Louis Lasserre. C’est une catastrophe écologique pour les sols karstiques [calcaires] très fissurés de notre région. Il s’infiltre facilement et va polluer les eaux souterraines et contaminer nos captages d’eau potable, déjà régulièrement souillés par les effluents de l’agriculture intensive. »

Ils ne sont pas les seuls à s’inquiéter. La Confédération paysanne a déposé un recours devant le tribunal administratif de Toulouse contre un méthaniseur qu’elle juge « surdimensionné ». Et, selon nos informations, une enquête préliminaire a été ouverte à la suite de la plainte d’une habitante du village d’Alvignac après la fuite d’une poche de stockage de digestat sur sa propriété et dont elle craint qu’il termine sa course dans le réseau souterrain du très touristique gouffre de Padirac.

Plusieurs préhistoriens et paléontologues ont écrit au gouvernement (et dans une tribune au Monde) pour alerter sur les risques que font courir les épandages de digestats sur les innombrables sites archéologiques des causses du Lot : grotte ornée des Merveilles, grotte de Pradayrol, ou encore le site mésolithique du Cuzoul de Gramat. Sébastien du Fayet est propriétaire de la grotte de Foissac. Depuis des années, il constate les ravages (mousses blanches, taches noires, odeurs…) des épandages de lisier et s’attend au pire avec le digestat, plus liquide : « Tout ce qui est épandu, on le retrouve sous terre. »

A l’entrée du village de Labathude, 600 mètres d’altitude, un écriteau prévient : « Non au méthaniseur sur cette zone humide. » Avec cette mention : « Non à la dictature. » Quatre unités de méthanisation pouvant traiter jusqu’à 68 000 tonnes de déchets doivent s’installer, ici, dans le Ségala. « Le Ségala, c’est l’autoroute de l’eau. Si on déverse du digestat ici, il se retrouvera inévitablement dans la Dordogne et le Lot. »

Alain Krettly et Jean Ayrolles, qui ont installé le panneau au bout de leurs terrains, en sont convaincus. Sur une banderole, ils ont aussi écrit une équation : « Méthanisation du Ségala. 30 pour et 220 contre = autorisation préfectorale ? Stop au mépris », en référence au résultat de la consultation publique.

La méthanisation risque d’accélérer la concentration des fermes

Le digestat, la substance produite une fois le méthane extrait, peut contenir des pathogènes et permettre à des micro-organismes de devenir plus résistants. Et le digestat est épandu sur les champs comme engrais ! Au contact de l’air, le digestat libère également des molécules qui vont se transformer en gaz à effet de serre, mais aussi des polluants responsables de la pollution de l’air.

Les difficultés de ce mode de production d’énergie se révèlent dans l’air et le sol, mais aussi dans le paysage agricole. Stéphane Bodiguel, comme François Trubert, et une petite centaine d’éleveurs bretons, ont décidé de se lancer dans la méthanisation. « Entre un prix du lait non garanti qui, depuis un moment, est passé en dessous du prix de revient et un prix du gaz stable et garanti, il n’y a pas photo », dit Stéphane Bodiguel.

« L’équivalent de trois départements seront consacrés à 100 % aux cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.) pour alimenter les méthaniseurs »

Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à choisir la méthanisation au détriment de l’élevage. Aux vues des faibles revenus des éleveurs, des problèmes de surendettement, de la surcharge de travail, le choix est bien compréhensible. Mais, si on sort de l’échelle individuelle pour se placer à l’échelle régionale et nationale, les conséquences actuelles et à venir du développement de la méthanisation font froid dans le dos.

Le méthaniseur, aussi appelé digesteur, se nourrit de plusieurs tonnes de substrat par jour. Le substrat se compose généralement d’une bonne part de déjections animales, suivies de cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.), de déchets de l’agroalimentaire, de déchets verts (coupes de pelouse, de bords de route) et, parfois, de boues de station d’épuration. C’est le savant mélange de ces ingrédients qui permet de produire un maximum de méthane à réinjecter dans le réseau, mais aussi un digestat qui servira d’engrais.

La cuve déverse chaque jour 16 tonnes de substrat à l’intérieur du dôme.

La cuve déverse chaque jour 16 tonnes de substrat à l’intérieur du dôme.

Il y a encore quelques années, l’agro-industrie payait pour se débarrasser de ses déchets. « Ça allait jusqu’à 90 euros la tonne, rappelle François Trubert, éleveur et producteur de gaz près de Rennes, maintenant, elle les vend jusqu’à 20 euros la tonne. » Dans l’équation économique, ça a de quoi changer la donne et renverser une rentabilité auparavant garantie. « Moi, je refuse d’acheter des déchets, je trouve que ce n’est pas normal. »

Stéphane Bodiguel, éleveur et producteur de gaz, fait lui le choix inverse : « Il n’y a presque rien qui vient de ma ferme. J’achète du fumier à mes voisins, des déchets céréaliers, des résidus d’huile de colza et de tournesol, du marc de pomme et de citron. » Ses dépenses pour acheter des déchets explosent, mais sa production de méthane lui permet de rester bénéficiaire.

Pierre Aurousseau est un agronome à la retraite, membre du Collectif scientifique national pour une méthanisation raisonnée (CSNM). Selon lui, si on continue dans cette voie, les méthaniseurs vont se multiplier et de nombreuses terres seront consacrées à la production de cultures destinées au digesteur. « Avec le CSNM, nous avons fait le calcul à partir des projections de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Si les objectifs gouvernementaux sont atteints, l’équivalent de trois départements seront consacrés à 100 % aux cultures intermédiaires (avoine, orge, etc.) pour alimenter les méthaniseurs. Et lorsque nous n’aurons plus assez de place pour les élevages, nous importerons des effluents à l’étranger. C’est ce qu’a fait l’Allemagne en achetant des effluents en Pologne. On marche sur la tête ! » Pierre Aurousseau cite à l’appui de ses propos un documentaire d’Arte diffusé en 2013. Et évoque le risque de concurrence entre les cultures pour nourrir les animaux et celles pour nourrir le digesteur.

« Notre interprétation est que cet élevage a été créé pour alimenter le digesteur en premier lieu » 

Pour Jean-Marc Thomas, porte-parole de la Confédération paysanne de Bretagne, « la méthanisation ne répond absolument pas aux besoins des agriculteurs. Le besoin premier est une juste rémunération. Le choix politique est d’aller vers la méthanisation pour trouver un complément de revenus pour ceux capables d’investir, et pas de prendre le problème à la racine : des prix trop faibles, non rémunérateurs ».

Et le choix est vite vu. Certains lâchent l’élevage au profit de la méthanisation. Une production plus rémunératrice avec un prix plancher garanti sur vingt ans, il y a de quoi être tenté. Surtout que la méthanisation ouvre de nouveaux débouchés : une partie du méthane extrait est convertie en électricité pour être réinjectée dans le réseau. Une autre, sous forme de chaleur, chauffe l’exploitation et la maison mais peut aussi créer de nouveaux débouchés prometteurs, tels qu’un atelier de séchage ou une production de spiruline, comme chez Stéphane Bodiguel. Cette microalgue réputée pour ses qualités nutritionnelles a le vent en poupe. En discutant autour d’un café et d’un chocolat à la spiruline, Stéphane se montre franc : « On n’avait pas la passion du lait et des bêtes. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse et me passionne, c’est la méthanisation et la spiruline. Je vis avec mon temps. » Cette diversification heureuse de son exploitation pose tout de même question. Si tous les éleveurs font le même choix, que restera-t-il ?

Le méthaniseur, reconnaissable à son dôme, rejette dans cette cuve le digestat, qui sera ensuite épandu dans les champs comme engrais.

Le méthaniseur, reconnaissable à son dôme, rejette dans cette cuve le digestat, qui sera ensuite épandu dans les champs comme engrais.

Une interrogation renforcée par certains projets de méthanisation qui font de l’élevage d’abord un fournisseur d’effluents. Ainsi, un méthaniseur d’une puissance de 1,2 MW a été inauguré en juin 2018 à Montauban-de-Bretagne, à 35 km de Rennes. Cette installation est alimentée par les effluents d’une quinzaine d’exploitations avoisinantes. Ce qui a mis la puce à l’oreille d’Eaux et rivières de Bretagne est que, une fois le projet monté, une demande d’autorisation pour la création d’un élevage de 144.000 poulets a été déposée et acceptée. L’alimentation du digesteur fait entièrement partie du modèle économique de l’exploitation. « Notre interprétation est que cet élevage a été créé pour alimenter le digesteur en premier lieu », explique Marie-Pascale Deleume, membre du groupe méthanisation de l’association. Un sentiment renforcé par l’absence de plan d’épandage pour l’exploitation et le méthaniseur. En effet, toute exploitation doit avoir un plan d’épandage : des terres pour épandre ses effluents à des périodes et selon des quantités définies par la réglementation. Mais rien dans le cas présent. Étonnée, l’association a interpellé les autorités, qui ont expliqué que le digestat produit par le méthaniseur serait épandu sur les terres d’agriculteurs voisins. « On voit donc, reprend Marie-Pascale Deleume, que ce méthaniseur n’est pas destiné à améliorer les systèmes des exploitations, mais à produire du gaz. Puis on s’arrange pour le digestat. »

Cette inversion des logiques avait déjà été dénoncée dans le cas emblématique de la ferme-usine des Milles Vaches. Grâce aux subventions et au prix garanti pour le rachat du gaz, la méthanisation était devenue l’activité principale, à partir des effluents des bovins, et la production de lait, une activité secondaire.

Et Pierre Aurousseau, agronome retraité va même plus loin : « Avec une méthanisation rentable, il sera possible de tirer les prix de vente des porcs et du lait vers le bas. Ce qui va accélérer la disparition des fermes les plus fragiles et accroître la concentration des autres. » Si une exploitation tire son chiffre d’affaire de la méthanisation, à quoi bon se battre pour des prix élevés sur la partie élevage de l’activité ? À l’inverse, pourquoi pas tirer ces prix vers le bas et prendre de nouvelles parts de marché ? Sauf qu’à ce jeu, ceux qui vivent de l’élevage ne pourront pas s’aligner sur des prix tirés à la baisse, des prix déjà en-dessous du prix de revient. Ils seront poussés, par la force des choses, à mettre la clef sous la porte. De quoi libérer des terres, intéressantes à racheter pour agrandir des exploitations existantes.

La méthanisation devrait s’adapter aux moyens et à la taille de la ferme, et pas le contraire

Malgré les nombreuses limites soulignées tout du long de cette enquête, les acteurs les plus critiques se montrent également, pour certains, optimistes. Il en va ainsi de Daniel Chateigner, chercheur physicien à l’École nationale supérieure (ENS) d’ingénieurs de Caen et membre du CSNM, avec Pierre Aurousseau. « Plus je fouille cette question de la méthanisation et plus je me dis qu’il faut en profiter mais seulement si on utilise de vrais déchets. » Mais, pour le moment, les études sur les conséquences environnementales et sanitaires manquent.

François Trubert, éleveur ayant investi dans la méthanisation, fait à sa façon figure de modèle. « S’il n’y avait pas eu la méthanisation, dit-il, la ferme n’existerait plus aujourd’hui, à cause de la surcharge de travail et du prix du lait. Aujourd’hui, j’ai davantage de revenus, j’ai embauché, j’ai acheté un robot de traite et j’ai trois week-ends par mois. Et puis, surtout, ma ferme est beaucoup plus autonome. Je n’achète presque plus d’engrais, la rotation des cultures est bien rodée : ma ferme est une économie circulaire. »

Comme Bruno Mahé, de l’agence locale de l’énergie des Ardennes, l’expliquait à Reporterre en 2014 : « La méthanisation doit s’adapter aux moyens et à la taille de la ferme, et pas le contraire. » Des inquiétudes palpables pas plus tard que fin décembre 2018, lorsque la Confédération paysanne a envahi un site dans la Sarthe où doit s’implanter un méthaniseur. Le syndicat dénonce « les dérives de la méthanisation et d’un modèle industriel qui accaparent des terres, gaspillent des productions qui ne servent plus qu’à alimenter des méthaniseurs et non à nourrir des animaux ». Avant de prêcher pour « une méthanisation qui s’inscrive dans un projet qui rémunère les paysan-ne-s, leur permette de vivre de leur métier, et ce sans avoir besoin d’accaparer des terres. Face à la course en avant des pouvoirs publics, nous demandons que les aides publiques consacrées à la méthanisation soient plafonnées et dégressives ».

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25 janvier 2019 5 25 /01 /janvier /2019 09:05

Développée aux États-Unis dans les années 1950, la fabrication de neige artificielle s’est répandue en Europe depuis une trentaine d’années. En France, la neige de culture, utilisée sur 120 hectares au milieu des années 1980, s’étendait vingt ans plus tard sur plus de 4 500 hectares, soit 18 % de l’ensemble du domaine skiable. Depuis, l’industrie de l’or blanc n’a cessé de mettre de nouvelles installations en service, menaçant l’ensemble du cycle hydrologique naturel, et désormais jusqu’à la production d’eau potable. Par Marc Laimé, le 21 janvier 2019 pour son blog « Carnet d’eau » sur mondediplo.net. Lire aussi La corruption du marché des eaux usées remonte à la surface en Île-de-France et La politique de l’eau dans la ligne de mire de la réforme des politiques publiques.

Dans les Alpes, la neige artificielle menace l’eau potable

Dans les Alpes, le réchauffement des températures, estimé entre 1,6°C et 2,2°C depuis 1950, s’est accéléré depuis la fin des années 1980, entraînant la fonte des glaciers et la diminution de l’enneigement au sol, à raison de vingt-cinq jours de moins par an, en moyenne.

Au début des années 2010, le Conseil général de l’Isère finance à hauteur de 100 000 euros les travaux de restructuration d’une piste de ski au sein de la station de sports d’hiver de Chamrousse. La communauté de communes du Grésivaudan, à laquelle appartient Chamrousse, a pour sa part accordé à ces mêmes travaux une subvention de 450 000 euros.

Dépassant les 10 millions d’euros, le coût des aménagements, justifié par l’objectif de « diversifier et rajeunir sa clientèle », provoque en juillet 2016 une pollution des sources qui alimentent en eau potable cinq communes voisines de Chamrousse, dont Herbeys. La consommation de l’eau du robinet est interdite durant près d’une semaine.

Pour réaliser ces travaux de grande ampleur, terrassements, défrichage, construction de bâtiments etc, la société des remontées mécaniques de Chamrousse n’a pas craint d’enfreindre une Déclaration d’utilité publique (DUP), qui interdit précisément tous les aménagements précités dans cette zone située, pour l’essentiel, dans les périmètres de protection immédiate et rapprochée des sources de Fontfroide.

Nullement rebutée par l’incident, la commune de Chamrousse, soutenue par la Caisse des dépôts et consignations, se lance, un an plus tard, dans un vaste projet de « requalification urbaine et développement économique du secteur du Recoin », qui menace à nouveau la pureté des sources de Fontfroide. En effet, la « retenue collinaire » de la Grenouillère va alimenter pour partie l’usine de fabrication de neige artificielle, à partir d’une eau de qualité médiocre. La raison : en infraction, là encore, avec un arrêté préfectoral de 2009 qui a autorisé sa construction, la Grenouillère est alimentée, non seulement par l’eau de deux ruisseaux — conformément au texte —, mais aussi par des eaux de pluie et de ruissellement, ce que l’arrêté ne prévoit nullement.

Ainsi, la retenue contribuera à fournir de l’eau pour des canons à neige d’ores et déjà implantés tout au long de la piste Olympique, jusqu’au périmètre de protection rapprochée des captages. Signalons au passage que, alors que la station compte d’ores et déjà deux « retenues collinaires » le lac des Vallons et la Grenouillère, chacune d’une capacité de 45 000 mètres cubes, la commune de Chamrousse envisage la construction d’une troisième retenue, dans le secteur de Roche Béranger, qui doublerait à elle seule la capacité de stockage.

Canon à neige

Canon à neige

Ainsi, dans un premier temps, et à l’issue d’une enquête publique menée au pas de charge, et en catimini, en 2016, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), la Direction départementale des territoires (DDT) comme l’Agence régionale de santé (ARS) ont fait à plusieurs reprises référence à la DUP de 1995 pour finalement accorder, à l’unisson, leur aval aux travaux précités… pourtant strictement interdits par ce texte censé être protecteur. Mais lorsque les habitants d’Herbeys et des communes voisines mesurent la situation, les délais de recours devant la justice administrative sont déjà dépassés.

Ce n’est pas le cas lors de la nouvelle enquête publique sur les projets concernant le Recoin, dont les conclusions sont attaquées en mars 2018 devant le Tribunal administratif par l’Association de sauvegarde des eaux de Casserousse (ASEC), une association de riverains créée après les travaux de restructuration de la piste de Casserousse et l’épisode de pollution. Deux cent personnes se mobilisent. Leur action paraît d’autant plus légitime que Grenoble-Alpes Métropole, gestionnaire des captages depuis janvier 2015, a fait parvenir à la Commissaire-enquêtrice une note dans laquelle la collectivité exprime ses inquiétudes quant aux répercussions du projet sur la qualité de l’eau potable.

À raison, comme le souligne Jacques Derville, résident de la commune d’Herbeys et président de l’ASEC : « En décembre 2016, l’hydrogéologue-agréé mandaté par l’ARS écrivait dans son rapport final consacré aux mesures complémentaires exigées par la pollution persistante des sources : “Cette retenue [la Grenouillère] doit être considérée comme une ressource sensible.” »

L’alimentation de la Grenouillère par les eaux de pluie et de ruissellement est déjà effective, en violation de l’arrêté préfectoral de 2009, des engagements de Chamrousse, et des préconisations de l’hydrogéologue-expert mandaté par l’ARS. Or la commune de Chamrousse a saisi l’opportunité des travaux au Recoin pour attribuer à la Grenouillère un rôle central : - « Le bassin collecte naturellement les ruissellements du secteur ». - « Les eaux stockées dans le bassin de la Grenouillère sont pompées et refoulées vers le lac des Vallons, lequel alimente le réseau d’enneigement artificiel de la station ». - « Le système des eaux pluviales déjà mis en place (...) permettra de diriger la quasi-totalité des eaux de ruissellement du Recoin vers le bassin de la Grenouillère ».

Et que nous apprend le compte-rendu du conseil municipal de Chamrousse du 3 octobre 2017, destiné à lever les réserves de la Commissaire-enquêtrice ? Que le dispositif de traitement par phytoépuration n’est pas sûr, d’une part. Que la pollution du bassin risque d’être sévère puisque la commune reconnaît que « la fauche annuelle du filtre pourrait être évacuée suivants (sic) les teneurs accumulés (sic) dans les plantes », d’autre part.

L’eau stockée dans le bassin de la Grenouillère sert donc à fabriquer de la neige de culture, une neige qui sera ensuite dispersée jusqu’au bas de la piste olympique, à l’intérieur du périmètre de protection rapprochée du captage… Les sources se trouvent par conséquent exposées au risque d’une nouvelle pollution, ne serait-ce qu’à l’occasion d’une contamination accidentelle de l’eau utilisée pour la neige artificielle.

Dans un rapport de l’AFFSET daté de 2008, les risques permanents liés à l’usage de la neige artificielle étaient déjà soulignés :

« Considérant la vulnérabilité aux pollutions des aquifères et des captages d’eau potable en zone de montagne, notamment ceux localisés au sein des domaines skiables, voire à proximité immédiate des pistes, les experts mentionnent que la fonte d’une neige de culture de mauvaise qualité microbiologique peut impacter la qualité sanitaire de l’eau destinée à la production d’eau destinée à la consommation humaine ».

L’association décide aussi d’adresser un « recours hiérarchique » à la ministre de la santé, Mme Agnès Buzin, et demande à M. Olivier Véran, neurologue, député grenoblois LREM et rapporteur général du budget des affaires sociales, de bien vouloir le transmettre au cabinet de la ministre. Contenant des critiques en règle de l’ARS, ce courrier ne quittera jamais Grenoble. Un autre recours, adressé cette fois à M. Nicolas Hulot, tout aussi critique à l’égard des services de l’État, subira le même sort.

Dans le même temps, en réponse à un courrier du député, l’ARS ne craint pas d’affirmer, dans une lettre signée par le préfet, que ce qu’il convient de faire désormais, c’est de... veiller à la bonne application de la DUP de 1995 ! Eu égard aux lenteurs de la justice administrative, les usagers décident dès lors de déposer, à la rentrée 2018, une plainte devant la justice pénale. Pour l’étayer, ils sollicitent la communication des résultats d’analyses effectuées dans la retenue d’eau concernée, dite de la Grenouillère.

Un document révélateur. Il mentionne plusieurs points de prélèvements « dans le lac », en omettant de préciser où Ils sont précisément situés. On espère que ce n’est pas à proximité d’un des deux ruisseaux alimentant la retenue, comme le tuyau d’alimentation collectant les eaux de ruissellement du Recoin de Chamrousse, tuyau qui y a été installé en dépit de l’avis négatif de l’hydrogéologue agréé et mandaté par l’ARS elle-même.

Autre étrangeté, ledit rapport mentionne que l’analyse des prélèvements effectués atteste que l’eau est conforme à la « qualité baignade », alors même qu’un panneau bien en évidence au bord de la retenue stipule… que la baignade y est interdite. Et sans compter que les critères de qualité des eaux de baignade n’ont rien à voir avec ceux de l’eau potable.

Là encore, l’ARS n’y trouve rien à redire, et se montre très rassurante, alors qu’un profane voit immédiatement que plusieurs résultats sont « en dehors des clous » et paraissent inquiétants pour la santé publique. Nos usagers découvrent ensuite que les prélèvements effectués à la demande de l’ARS ont en réalité été effectués par un laboratoire privé, mobilisé par Veolia qui gère l’eau potable dans la station.

Début décembre 2018, l’association d’usagers sollicite l’ensemble des acteurs concernés pour organiser une réunion publique dans le village d’Herbeys, afin d’y évoquer les risques de pollution de l’eau par la neige artificielle. Dans les quarante-huit heures qui suivent, l’ARS et les services de l’eau de Grenoble-Alpes-Métropole lui adressent les éléments qu’elle réclamait en vain depuis de longs mois, précisant de surcroît que le nombre d’analyses sera sensiblement augmenté, et porté à… un prélèvement par mois en période de fonctionnement des canons à neige.

L’environnement au risque de l’artificialisation

Lac artificiel pour alimenter les canons à neige

Lac artificiel pour alimenter les canons à neige

En 2016, les stations de ski françaises diffusaient déjà l’équivalent de 600 litres de neige artificielle par seconde pour produire 19 millions de mètres cubes de neige artificielle chaque année. Le procédé est simple : il consiste à expulser de l’eau dans l’air ambiant par l’intermédiaire de canons à neige ou de perches lorsque la température est négative, afin qu’elle se transforme en cristaux de glace avant d’atteindre le sol.

Pour ce faire, l’eau est mise en contact avec des « germes » (1) fabriqués en mélangeant eau et air comprimé. Le liquide va alors se fractionner en micro gouttelettes qui vont rapidement geler. Elles doivent être minuscules, environ 0,5 mm, pour pouvoir geler le plus vite possible. Et ce sont ces cristaux que l’on va mélanger à nouveau avec de l’eau pour la faire geler elle-même. Le résultat sort des canons à neige sur les pistes.

Le fonctionnement des canons mobilise de très importantes ressources en eau. Il faut 1 mètre cube d’eau pour 2 mètres cube de neige, ce qui, pour un hectare de neige fabriquée sur une épaisseur de 60 cm, nécessite 4 000 mètres cubes d’eau, soit un peu moins de deux piscines olympiques à l’hectare. Ces installations sont tout aussi gourmandes en énergie : 10 000 canons à neige consomment 108 millions de kWh (2).

La production à cette échelle nécessite donc d’énormes quantités d’eau et d’énergie. Cela nécessite de construire des canalisations, des centrales, installer des canons le long des pistes, engendrant de très lourds investissements, avec un impact majeur sur la ressource en eau. Deux solutions s’offrent aux collectivités : soit créer des retenues d’eau, aux dépens de zones humides, soit prélever dans les barrages ou les lacs de montagne au risque d’entrer en conflit avec d’autres usages de l’eau. Sachant qu’il fait parfois trop chaud pour que les canons à neige puissent fonctionner correctement.

Les premiers canons sont apparus dans les Vosges à la fin des années 1960. Mais c’est surtout à partir du début des années 1990, après trois hivers sans neige, que les stations ont commencé à s’équiper massivement.

En 2009, un rapport du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) estimait à 20 % le nombre de pistes équipées de canons à neige. « Cette dynamique s’est non seulement poursuivie mais accélérée, assure Pierre Spandre, chercheur à l’Irstea. Dorénavant, 30 % des surfaces de pistes sont équipées, et d’après nos estimations, ce chiffre devrait grimper à plus de 40 % en 2020. »

Pour éviter des conflits autour de la ressource en eau, les nivoculteurs ont trouvé la parade : la multiplication de « retenues collinaires », qui stockent l’eau de pluie ou de ruissellement depuis la saison précédente.

Une étude de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, portant sur plus d’une centaine de stations dotées de canons à neige, a confirmé que cette eau est puisée pour moitié dans des retenues artificielles aménagées à cet effet — les « retenues collinaires » alimentées par des ruisseaux ou par pompage —, mais aussi, pour 30 %, dans les cours d’eau eux-mêmes et, pour les 20 % restants, dans les réseaux d’eau potable. Même si les cas de pénurie d’eau demeurent rares jusqu’à présent, cette situation risque de conduire à des difficultés d’approvisionnement pendant la saison hivernale, au moment où les cours d’eau sont à l’étiage et où la fréquentation touristique des stations culmine, selon nombre d’experts.

S’il fallait à l’avenir enneiger l’ensemble du domaine alpin, ce sont en effet près de 100 millions de mètres cube qui devraient être mobilisés, l’équivalent de la consommation annuelle d’une agglomération de 1,5 million d’habitants.

Or la multiplication de ces bassins d’altitude n’est pas sans conséquences. Portant atteinte au paysage, ces retenues sont souvent construites sur des zones humides, dont l’utilité pour le bon fonctionnement des écosystèmes est reconnue. « Construites sur des terrains qui ne sont pas forcément stables, ces retenues peuvent présenter des risques pour la sécurité en cas de défaut de surveillance », ajoute Michel Badré.

Paul Voirin, résident dans la petite station de Carroz d’Arrache, s’interroge quant à lui sur d’autres sources de pollutions potentielles :

« Certains captages d’eau de notre commune sont situés à proximité des pistes et ne semblent avoir nécessité jusqu’à aujourd’hui aucune obligation de contrôle spécifique lié à ce type d’activité.

Étant moi-même “ski-man”, je me rends bien compte de la quantité importante de paraffine et autres produits d’entretien que je mets sur les skis. Depuis quelques années, on trouve des farts à base de graisse animale mais leurs effets sur la santé et l’environnement sont-ils vraiment meilleurs que les farts “classiques” ? De plus, leur usage reste minoritaire à ce jour.

Par ailleurs, les remontées mécaniques de la station nécessitent l’utilisation de graisses qui se dispersent progressivement dans l’environnement, d’où le besoin de graisser régulièrement. L’usure des pièces, notamment les galets, crée de la poussière qui s’infiltre dans les sols. Ces deux éléments sont d’ailleurs clairement visibles l’hiver avec les traces noires présentes sous les pylônes de télésiège.

On peut également penser aux explosifs utilisés par les pisteurs ou encore les polluants émis par les dameuses (graisses et résidus de carburant, poussières d’usure des matériaux, etc.)

Toutes ces sources potentielles de pollution devraient conduire à s’interroger quant à la qualité de nos ressources en eau. »

2016 : Laurent Wauquiez investit 50 millions d’euros dans la neige artificielle

La région Auvergne Rhône-Alpes va investir 50 millions d’euros dans les six ans à venir pour aider les stations de ski à équiper leurs pistes en enneigement artificiel, annonçait-elle le 2 mai 2016.

« L’objectif, c’est de générer un plan d’investissement sur la neige de 200 millions d’euros. La région apportera 50 millions sur la durée du mandat, dont 10 millions en 2016 », déclarait à l’AFP Laurent Wauquiez, président (LR) de la région, à l’occasion du lancement du plan « neige stations » à Lans-en-Vercors (Isère). La région financera 25 % des investissements portant sur l’enneigement artificiel et proposera aux départements de faire de même. « L’Isère a donné son accord pour apporter un euro à chaque euro versé par la région », précisait Laurent Wauquiez.

En France, un tiers des pistes environ sont équipées en canons à neige, soit deux fois moins qu’en Autriche, précisait Domaines skiables de France (DSF), qui fédère plus de 200 opérateurs de remontées mécaniques dans l’hexagone. Faute de neige, beaucoup de stations n’avaient pas pu ouvrir les pistes lors des dernières vacances de Noël, hormis les stations d’altitude et celles équipées en neige artificielle.

Pour Laurent Wauquiez, il s’agit de « soutenir les stations modestes qui, si elles n’ont pas d’enneigeurs, sont condamnées » en raison du réchauffement climatique. « On croit vraiment à la vocation du ski dans la région. On est la région qui doit défendre la montagne en France », poursuivait le président de l’exécutif régional, parlant d’une « rupture très claire » avec l’ancienne majorité de gauche qui prônait le tourisme doux sur quatre saisons.

« Nous, on faisait le plan montagne 2040. Eux, c’est la version 1970. C’est de la rétro innovation », réagissait Claude Comet, ancienne conseillère régionale écologiste chargée de la montagne, citée dans Le Dauphiné Libéré. En mars, la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, présidée par Christian Estrosi (LR), avait pour sa part annoncé un plan de 100 millions d’euros « afin de créer la nouvelle génération des stations de demain », qui comprend notamment les équipements en neige.

Une sévère mise en garde de la Cour des comptes

Dans son rapport annuel rendu public en février 2018, la Cour des comptes constatait que ses précédentes recommandations émises en 2011 à l’adresse des stations de ski ont été « peu entendues ». Confrontés au déficit de neige, les gestionnaires ne miseraient pas suffisamment sur le développement durable. Partant d’un constat connu de tous, elle rappelle que la température moyenne enregistrée au Col de Porte a augmenté de 1,3 degrés en 50 ans. Chaque décennie, la hauteur moyenne de neige y diminue de 11,6 centimètres.

La Cour a étudié la gestion de 17 stations des Alpes du Nord, dont quatre situées en Isère : Les Deux-Alpes, Villard-Corrençon, Autrans-Méaudre et Saint-Pierre-de-Chartreuse. Selon elle, les gestionnaires privilégient trop souvent le court terme et mettent en oeuvre des réponses « inadaptées » face au réchauffement climatique. L’installation de canons à neige notamment représente « une solution partielle et onéreuse ». Et si les enneigeurs sécurisent l’enneigement des stations d’altitude, soumises par ailleurs à une forte concurrence, on ne peut pas en dire autant des stations de basse et moyenne montagne : ici les canons ne permettent « au mieux et à un coût très élevé, que la préservation d’un enneigement minimal » sans pour autant dissuader les skieurs d’aller voir plus haut.

Cette stratégie soulève aussi la question de l’approvisionnement en eau, selon le rapport, où sont cités les chiffres de Villard-Corrençon : durant l’hiver 2014-2015, 117 000 mètres cube d’eau potable ont été utilisés pour produire 292 000 mètres cubes de neige.

Canon à neige, Espace Villard-Corrençon (Isère)

Canon à neige, Espace Villard-Corrençon (Isère)

Toujours sur le volet environnemental, la Cour déplore dans le rapport l’absence de réflexion sur les alternatives à la voiture pour accéder aux stations. Sur ce point, les auteurs reconnaissent que le législateur n’encourage pas vraiment de telles démarches. Soulignant que le marché du ski est arrivé à maturité, elle pointe aussi le fait que les jeunes générations skient moins que leurs aînés. À l’avenir, le ski et les sports de neige ne seront « plus l’unique ressource » des stations qui devront donc s’adapter en proposant d’autres activités tout au long de l’année.

C’est particulièrement vrai pour les stations de faible altitude déjà fragilisées par le déficit d’enneigement des dernières saisons. La Cour encourage donc les stations les plus vulnérables face au changement climatique comme Saint-Pierre-de-Chartreuse à « envisager une reconversion plus complète de leur offre touristique ». Il convient donc de diversifier les activités tout au long de l’année. Les sages déploraient enfin une « asymétrie dans les relations » entre les autorités organisatrices d’un côté (essentiellement des petites communes), et les gestionnaires (des entreprises privées). En clair, les élus locaux n’ont pas assez de poids face aux géants de l’industrie des remontées mécaniques comme, par exemple, la Compagnie des Alpes. En 2011 déjà, la Cour des comptes enjoignait aux communes de se regrouper. Une préconisation pas suffisamment suivie, constatent les auteurs du dernier rapport.

L’Isère va investir à nouveau massivement dans la neige artificielle

Le 11 décembre 2018, le président du département de l’Isère organisait à grands sons de trompe une conférence de presse à Grenoble, afin d’y présenter les résultats d’une étude diligentée par les cabinets IRSTEA-CEN, KPMG et Natura Scop. Intitulée « Perspectives d’enneigement et impacts sur les stations iséroises à l’horizon 2025-2050 », ses objectifs sont sans équivoque :

« La démarche responsable et innovante initiée par le Département [a] pour objectif d’accompagner les stations de sports d’hiver dans leur adaptation aux défis environnementaux et économiques majeurs.

Unique en France, l’étude s’est déroulée d’avril 2017 à octobre 2018 dans les 23 stations de l’Isère. Elle a pour but d’étudier la pertinence des projets de neige de culture sur la base des projections d’enneigement des stations, de la disponibilité de la ressource en eau et des équilibres financiers. Elle comprend trois volets distincts : - l’analyse des conditions d’enneigement des domaines skiables de l’Isère et une étude sur l’évolution de ces conditions à échéance 2025 et 2050 en s’appuyant sur les scénarios du GIEC (3), étude menée par l’IRSTEA (4) et Météo France-CNRS-Centre d’Etudes de la Neige (5). - l’évaluation de l’impact actuel et futur de la production de neige de culture sur la ressource en eau et les milieux en Isère, réalisée par la coopérative Natura Scop. - les enjeux et la faisabilité économiques de la neige de culture en Isère : une analyse de la capacité des stations à porter financièrement le coût des installations liées à la neige de culture, étude réalisée par le cabinet KPMG. »

On notera que des organismes publics comme Météo-France, le CNRS et l’IRSTEA prêtent la main à une apologie du véritable désastre environnemental que constitue l’extension forcenée de la neige artificielle dans toutes les stations de ski alpin.

Une soumission qui fait écho au sort réservé à l’hydrologue Carmen de Jong il y a quelques années. Directrice scientifique à l’Institut de la montagne, dont les travaux font autorité parmi ses pairs, elle fut évincée de son programme de recherche par le président de l’Université de Savoie en 2010, qui n’eut de cesse de l’intimider et de décrédibiliser ses travaux sur la neige artificielle. Son unité de recherche a été supprimée par le CNRS et son salaire amputé des deux tiers, sans qu’elle n’ait eu la possibilité de se défendre. Il faut dire qu’avec une université toujours plus dépendante des financements privés, qui a soutenu la candidature d’Annecy pour les jeux olympiques, il est difficile pour une chercheuse de s’attaquer au lobby de l’or blanc.

Dans ce contexte les conclusions de l’étude du département de l’Isère sont bien évidemment sans surprise.

« Innovante et unique en France, (la démarche) apporte des données scientifiques, et financières, des éléments concrets et objectifs pour accompagner chaque station iséroise dans son développement futur. Et permet de répondre aux problématiques rencontrées dans l’élaboration des stratégies de développement des stations.

(…) L’analyse montre qu’en 2025 la surface équipée en Neige de Culture passera à 42 % contre 27 % actuellement. D’une façon générale, à l’échelle de l’Isère, les équipements en neige de culture envisagés sur les domaines skiables d’ici 2025, permettraient de maintenir un niveau d’enneigement en 2050 similaire à celui d’aujourd’hui.

Concernant la ressource en eau, la production de neige de culture se concentre en amont de la saison en prévention et préparation de la saison et ce, quel que soit l’enneigement à venir. Avec les projets en cours, la capacité de stockage des retenues d’altitude serait multipliée (extension, création) par deux entre 2017 et 2025. Aujourd’hui et dans les années à venir, il y a peu de réels conflits d’usage sur la ressource en eau sur le département de l’Isère.

L’analyse financière montre de son côté que les très grandes stations sont en capacité de financer les investissements prévus en sécurisant leur chiffre d’affaires et leurs marges actuelles. Pour les autres stations, la réalisation des investissements passera par des choix stratégiques de priorisation des investissements.

Les stations de sports d’hiver jouent un rôle essentiel dans l’économie touristique du département. La montagne, à elle seule, concentre 60 % du chiffre d’affaires annuel des entreprises touristiques iséroises dans les secteurs de l’hébergement et des activités de loisir. La consommation annuelle dans les stations s’élève à près de 500 millions d’euros.

En Isère, 23 000 emplois directs et indirects sont liés à l’activité touristique. En montagne, ce sont 53 % des emplois qui sont liés au tourisme. À eux seuls, les domaines skiables de l’Isère ont enregistré 4,8 millions de journées skiées lors de l’hiver 2017/2018, pour une recette de 123,1 millions d’euros (+5 % par rapport à la moyenne des quatre dernières saisons), soit 9 % de l’activité nationale. »

« Nous avons affaire à un argumentaire à sens unique en faveur d’investissements massifs dans les stations iséroises, pour la production de neige artificielle, alors même que des dizaines de millions d’euros ont déjà été engagés pour la période allant jusqu’en 2025 ! Et ils s’ajoutent aux financements très conséquents de la Région Auvergne Rhône Alpes et à la contribution budgétaire des stations elles-mêmes », réagit Jacques Derville, résident du village d’Herbeys et président de l’Association de sauvegarde des eaux de Casserousse.

L’étude fait ainsi largement l’impasse sur les aspects environnementaux de la question. Cela en dit long sur l’absence de conscience écologique, hormis dans les luxueuses plaquettes d’autopromotion de certaines stations, d’ailleurs non exemptes d’enjolivements. Ensuite, grâce aux canons à neige, « et à condition d’investissements », « l’impact du réchauffement climatique serait quasi nul jusqu’en 2050 ». Si un « indice de viabilité », opportunément forgé pour l’occasion, nous le dit, soyons rassurés, notre argent est bien placé, pour au moins 30 années ! La conciliation des usages, avec la consommation humaine, les besoins de l’agriculture, le débit des rivières, la pêche, etc., aucun souci, là non plus. « Compte tenu des projections climatiques, il y aura peu de conflits d’usage et de tension sur l’eau en Isère. Du moins jusqu’en 2050. » Une assertion fantaisiste questionnée par la récente validation, en présence du Préfet, du Schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) Drac-Romanche, un document on ne peut plus sérieux, volumineux et très interrogatif sur la question.

Quant au risque de manque d’eau, on pourrait tout bonnement l’écarter… Qu’en pensent les préfets des départements alpins qui ont pris, à différentes reprises en 2018, des arrêtés à titre préventif pour tenir compte de l’état de sécheresse de divers territoires ?

Et financièrement ? Selon l’un des consultants associés à l’étude : « Les très grandes stations sont en capacité de financer les investissements prévus en sécurisant leur chiffre d’affaires et leurs marges actuelles ». Traduire : en augmentant leurs tarifs, déjà prohibitifs pour la clientèle ordinaire. Pour les plus petites stations – merci de penser au populo -, « la réalisation des investissements passera par des choix stratégiques de priorisation des investissements ». Comprendre, pour ceux qui ne captent pas la novlangue : une fois les besoins des stations de ski satisfaites, il faudra tailler dans des secteurs moins prioritaires. La santé, l’éducation, les transports, l’éducation, la culture par exemple ? »

Dans tous les cas, axer tous les investissements vers les sports d’hiver alors que le tourisme l’été représente plus de 50 % des nuitées en montagne pose question. L’enneigement artificiel augmente l’emprise des stations sur la nature, ce qui est contre-productif pour un tourisme montagnard hors ski de plus en plus important.

Crise de l’eau en Haute Savoie

En Savoie, sur soixante stations de ski, qui totalisent 46 % des recettes des exploitants de remontées mécaniques en France, quarante-neuf sont équipées en installations de neige de culture. Les « retenues collinaires » - ou retenues d’altitude - d’une capacité moyenne de 65 000 m3, concernent vingt-neuf sites. À la mi-décembre 2018, cette fois, c’est à Avoriaz, autre station prestigieuse du département voisin de la Haute-Savoie, que l’état d’alerte est proclamé. Comme les retenues d’altitude utilisées traditionnellement pour fabriquer de la neige artificielle manquent d’eau, et que la production de neige de culture, qui démarre traditionnellement en novembre, n’a pu s’effectuer, le service des pistes a jeté son dévolu sur un lac destiné à alimenter la station en eau potable.

Les trois retenues d’altitude du domaine skiable sont alimentées grâce à la fonte du printemps. La première se situe à Montriond (46 000 mètres cubes d’eau) et les deux autres à Morzine (84 000 mètres cubes). La station dispose également d’une autorisation préfectorale de prélever de l’eau dans le lac de Montriond dans la limite de 120 000 mètres cubes, à condition que le niveau du lac n’atteigne pas une certaine limite. Mais ce lac naturel n’est pas étanche. La sécheresse de l’été a interdit son remplissage. Le service des pistes de la société d’exploitation des remontées mécaniques de Morzine-Avoriaz (Serma) n’a donc pas pu puiser dans le lac durant l’automne pour débuter l’enneigement du domaine.

Il a donc fallu organiser un nouveau plan d’enneigement pour l’hiver sur le secteur de Montriond mais aussi celui de Morzine. « On ne sait pas si les retenues pleines aujourd’hui se rempliront demain », confiait Thomas Lemasson, directeur adjoint du service des pistes à l’hebdomadaire local Le Messager. En effet, l’eau qui se trouve dans les retenues côté Morzine ne peut être transférée côté Montriond car « elle doit retourner sur le bassin-versant d’où elle vient ».

La solution ? Réduire les secteurs d’intervention des enneigeurs. La moitié des pistes seront enneigées artificiellement à Montriond et les deux tiers à Morzine. « Nous avons choisi de miser sur la qualité de la neige donc nous attendons qu’il fasse très froid et peu humide. C’est un pari risqué car la date d’ouverture approche », poursuit Thomas Lemasson. Les enneigeurs n’ont donc commencé à fonctionner qu’à partir du 27 novembre, mais les basses températures n’ont pas permis de fabriquer de la neige tous les jours.

Autre front, l’alimentation de la station en eau potable, assurée par Suez. Comme l’autorité préfectorale n’a pas jugé bon de prendre un arrêté autorisant la réquisition de l’eau des retenues d’altitude afin d’alimenter les réseaux d’eau potable dans le Chablais, l’opérateur privé s’est retrouvé en difficulté. Il dispose de deux lacs destinés à alimenter la station d’Avoriaz en eau potable en février, lorsque les besoins sont les plus importants. Mais l’un des deux, « Lac 2000 » a dû être vidangé pour une opération de maintenance en juin dernier.

La sécheresse prolongée n’a pas permis qu’il se remplisse à nouveau. Suez a donc dû demander aux services des pistes de transférer le surplus d’eau du lac « 1730 » vers le lac « 2000 ». Le pompage s’est effectué, via le réseau de neige de culture, durant neuf jours mi-novembre. Pendant ce temps, la station n’a pas pu faire fonctionner ses enneigeurs et préparer les pistes pour l’hiver. « Ça nous a pénalisés mais on ne pouvait pas faire les deux en même temps, précise Thomas Lemasson. Mais c’est normal de prêter main forte au gestionnaire d’eau potable. C’était la priorité. Aujourd’hui, nous devons partager nos ressources. Nous ne pouvons pas garder l’eau destinée à la neige de culture pour nous. En période de crise, on doit partager. »

Les Pyrénées de moins en moins enneigées

Pas de répit non plus dans les Pyrénées. Publié à la mi-novembre, un rapport de l’Observatoire pyrénéen du changement climatique, rédigé par une centaine d’experts, recense les répercussions du réchauffement des températures planétaires sur cette « biorégion » où les températures moyennes ont déjà augmenté – mais de manière irrégulière –, de 1,2°C par rapport à 1950. Cette hausse moyenne du mercure sous l’effet du changement climatique n’est pas sans effet sur les phénomènes météorologiques. Concernant les précipitations, les volumes annuels ont baissé d’environ 2,5 % par décennie sur la même période, surtout en hiver et de manière plus importante sur le versant sud.

« Dans les Pyrénées centrales, à une altitude de 1800 mètres, l’épaisseur moyenne de la neige pourrait diminuer de moitié d’ici 2050 selon la référence actuelle, tandis que la période de permanence de la neige au sol réduirait de plus d’un mois », précisent les scientifiques. Car la fonte des glaciers pyrénéens, également observée dans les Alpes, semble désormais irréversible : entre 1984 et 2016 plus de la moitié des glaciers comptabilisés au début des années 80 ont ainsi disparu. »

L’alternative : une nouvelle hydro-solidarité

Chacun s’accorde sur le caractère inéluctable des nouvelles tensions qui vont découler du changement climatique. Les températures ne vont pas cesser d’augmenter ; la diminution de l’enneigement et la fonte des glaciers vont ainsi perturber les régimes hydrauliques des grands fleuves européens qui ont leurs sources essentiellement dans les Alpes, ceci à une échéance annoncée de quarante à cinquante années.

Les précipitations qui tombent aujourd’hui sous forme de neige tomberont sous forme de pluie, ce qui augmentera le risque d’inondations à l’aval en période hivernale, tandis que la disparition de la masse glaciaire engendrera une baisse conséquente des niveaux d’eau à la fin de l’été. Le niveau des barrages en sera naturellement affecté, entraînant une baisse de la production d’hydroélectricité évaluée à 15 % en moyenne. Tous les acteurs concernés devraient donc rapidement anticiper un changement de pratiques. Les montagnards sont ainsi incités à économiser l’eau et à trouver tous les moyens de la stocker avant qu’elle ne s’échappe trop rapidement vers les plaines.

Il faudrait dès lors élaborer de nouvelles stratégies de stockage, ce qui passe par la redécouverte que les lacs, les tourbières, la forêt, les pâturages ou certaines formes de pratiques agricoles favorisent le stockage de l’eau, ou en ralentissent à minima l’écoulement vers les plaines, ce qui dessine une opportunité pour réinventer une nouvelle utilisation du sol. Il s’agirait de passer d’une logique réparatrice des milieux naturels à des procédures solides de prévention, et de prendre en compte les milieux aquatiques en préalable à l’aménagement du territoire. Ce qui permettrait de passer de la culture du « jour d’après » la catastrophe à la culture du « jour d’avant ».

Mais le développement de cette nouvelle culture a un coût que les communautés montagnardes entendent partager avec les habitants des plaines. Il ne s’agit plus de demander des compensations, mais bien l’identification des services rendus, et qu’ils soient à l’avenir rémunérés à ce titre.

Il s’agirait donc de développer une nouvelle forme « d’hydro-solidarité » par des mécanismes financiers compensatoires aux aménagements, à l’instar de la taxe sur les espaces naturels sensibles prélevée par les départements sur toutes les constructions. Une fiscalité qui permettrait d’instaurer une solidarité des plaines vers les montagnes et reconnaîtrait le rôle stratégique des politiques de gestion de la ressource en altitude. Il reste toutefois à faire partager cette conviction au-delà des massifs alpins, car la Directive-cadre européenne sur l’eau n’a pas traité la question de la montagne, et la Commission européenne n’a qu’une vision très lointaine de celle-ci, celle d’un territoire qui dispose de ressources propres importantes : la neige, mais jusqu’à quand ?

Cette nouvelle hydro-solidarité suppose surtout d’en finir avec les mirages de l’or blanc. Nous n’en prenons pas le chemin.

(1) Le terme « germe » désigne ce mélange eau-air comprimé.

(2) Soit la consommation annuelle de 13 300 foyers français.

(3) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

(4) Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture.

(5) Centre d’étude la neige de Météo France.

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18 janvier 2019 5 18 /01 /janvier /2019 11:33

Pour que 10 milliards de personnes, dont 3 milliards de personnes supplémentaires, mangent à leur faim en 2050, en préservant leur environnement, une commission internationale d’experts préconise d’accroître certaines productions et d’en diminuer d’autres, comme l’élevage. Un changement profond de modes de production et de consommation. D’après Aude Massiot, Nelly Didelot et Pierre Le Hir le 17 janvier 2019 pour Libération et Le Monde. Lire aussi L’agriculture bio est plus efficace que les pesticides contre les agents pathogènes, démontrent des chercheurs français, Nourrir la planète avec une agriculture 100% biologique en 2050, c’est possible et aussi L’alimentation bio est bénéfique pour la santé !

Banquet pour l’ouverture d’un festival agricole, dans la province du Henan, en Chine, le 15 septembre. Photo Wang Zhongju. China News Service. VCG via Getty Images

Banquet pour l’ouverture d’un festival agricole, dans la province du Henan, en Chine, le 15 septembre. Photo Wang Zhongju. China News Service. VCG via Getty Images

Comment nourrir 10 milliards de personnes en 2050, alors que 800 millions d’humains souffrent déjà de la faim et que le changement climatique réduit les rendements agricoles dans certaines régions ? C’est l’épineuse question à laquelle se sont attaqués 37 chercheurs de 16 pays pendant trois ans. Et, bonne nouvelle, il est possible de nourrir 3 milliards d’humains supplémentaires, tout en respectant les limites de notre écosystème. Mieux, cela nous obligerait à adopter un régime alimentaire plus sain.

Pourtant on ne trouve pas de trace dans cette étude, publiée ce jeudi par la revue The Lancet et la fondation Eat, de solutions révolutionnaires reposant sur l’ingurgitation d’insectes ou la cuisine moléculaire. L’assiette qui permettrait de nourrir correctement l’humanité contient simplement le double de fruits, légumes, céréales complètes et légumineuses que celle devant laquelle nous nous asseyons habituellement. Si elle conserve une place pour la volaille ou les produits laitiers, la viande rouge ou transformée, comme les féculents de type pomme de terre, les sucres raffinés sont, eux, réduits à la portion congrue. Un régime « gagnant-gagnant », bon pour la planète comme pour la santé.

« Intensification durable »

L’objectif est réalisable, mais il va falloir agir vite et radicalement. « Même de faibles augmentations de la consommation de viande rouge ou de produits laitiers rendraient ce but [de nourrir la planète, ndlr] difficile voire impossible à atteindre », pointe le rapport. Le secteur agricole représente déjà 30 % des émissions de gaz à effet de serre et occupe 40 % des terres. Des chiffres promis à augmenter avec l’amélioration du niveau de vie dans le monde.

Telle une double peine, les dégradations environnementales causées par la production de ces aliments malsains ont des impacts sur la santé : réduction des nutriments dans certaines cultures à cause des fortes concentrations en CO2 dans l’atmosphère, décès prématurés dus à la pollution de l’air émise par la combustion des déchets agricoles, famines provoquées par la multiplication des catastrophes naturelles liées au changement climatique…

Pour rester viable, l’agriculture doit cesser d’utiliser des terres supplémentaires, d’émettre des gaz à effet de serre et réduire sa consommation d’eau d’au moins 30 % grâce à de meilleures techniques agricoles, et de 13 % en limitant le gaspillage (lire ci-contre). Pour nourrir 10 milliards de bouches, il faudra logiquement produire beaucoup plus qu’aujourd’hui. Comment faire sans accaparer d’autres terres ? Contre toute attente, le rapport prône une « intensification durable » grâce à « une réduction d’au moins 75 % des écarts de rendement, une amélioration radicale de l’efficacité de l’utilisation des engrais et de l’eau, la redistribution globale d’azote et de phosphore » utilisés comme fertilisants. Mieux adapter les cultures aux sols et aux climats locaux permettrait également d’accroître la production sans épuiser les terres. La diminution de l’élevage devrait de son côté libérer des terres cultivées jusque-là uniquement pour fournir des aliments au bétail.

Le « régime de santé planétaire » conseillé se compose majoritairement de fruits, légumes, graines complètes et légumineuses, avec une portion congrue de viande et de poisson. EAT-LANCET COMMISSION

Le « régime de santé planétaire » conseillé se compose majoritairement de fruits, légumes, graines complètes et légumineuses, avec une portion congrue de viande et de poisson. EAT-LANCET COMMISSION

Créativité culinaire

Une révolution tant agricole que culinaire, qui va bouleverser notre rapport à la nourriture. « Cela va nous obliger à redécouvrir certaines variétés de céréales et de légumes, qui permettront de sortir d’une cuisine un peu stéréotypée et de nourrir des millions de personnes », estime Pierre Thiam, chef sénégalais installé aux Etats-Unis. Il milite pour que la cuisine joue un rôle dans la lutte contre le dérèglement du climat. « Contrairement à ce que certains croient, une cuisine à base de légumes et de céréales est une nourriture aussi réconfortante que la viande », ajoute le cuisinier.

Comme lui, les auteurs de l’étude estiment que ces contraintes peuvent être source de créativité culinaire. « Ce modèle [nutritionnel] est universel, avec un grand potentiel d’adaptation » aux spécificités culturelles et géographiques. Pour que cette assiette saine et durable devienne planétaire d’ici 2050, elle doit commencer à être largement adoptée dès aujourd’hui.

Réduire drastiquement le gaspillage

A l’échelle mondiale, 1,3 milliard de tonnes d’aliments sont gaspillés tous les ans. Soit environ un tiers de la production alimentaire mondiale qui échappe à la consommation. Pour nourrir l’ensemble de l’humanité en 2050, il faudra réduire ces pertes d’au moins 50%.

Le rapport suggère plusieurs pistes dans ce sens, différenciées en fonction des régions. Dans les pays à revenus moyens ou faibles, les pertes se produisent surtout lors des phases de production et de distribution. Des problèmes de stockage et d’accès aux marchés incitent parfois les cultivateurs à laisser leur récolte sur pied, au risque qu’elle pourrisse ou soit attaquée par les insectes. Pendant les phases de transport, c’est l’absence de réfrigération qui est souvent problématique. Investir dans des infrastructures de stockage collectives pour sécher ou emballer les aliments, voire dans des chaînes de froid, réduirait les pertes. Dans les pays développés, une bonne part du gaspillage est imputable aux consommateurs eux-mêmes. En France, par exemple, chacun jette tous les ans entre 20 et 30 kilogrammes de nourriture.

Les auteurs du rapport publié par The Lancet et la fondation Eat suggèrent de multiplier les campagnes de sensibilisation pour apprendre à accommoder les restes ou pour mieux comprendre les mentions « à consommer de préférence », combinées à des politiques nationales antigaspillage impliquant notamment la grande distribution. « Consommer chaque jour plus de 2 500 kilocalories peut être considéré comme une forme de gaspillage, analyse Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude. Un gaspillage qui, en plus d’être mauvais pour la santé, oblige tous les ans à convertir des terres boisées ou des réservoirs de biodiversité en terres agricoles pour de mauvaises raisons. »

Recourir aux leviers politiques

Une « grande transformation alimentaire ». C’est l’appel, « nécessaire et urgent », des auteurs de cette étude internationale. « L’humanité n’a jamais mené de changement de son système alimentaire mondial à l’échelle envisagée par ce rapport, détaille le texte signé par trente-sept chercheurs. Cet objectif est un territoire politique inexploré et les problèmes mis en avant par cette étude ne seront pas facilement réglés. […] Une large variété de leviers politiques, du plus aux moins coercitifs, sera indispensable. » Les citoyens ont un rôle à jouer car la demande peut infléchir l’offre. Les modes de production agricole, dans leur majorité dévastateurs pour la planète, peuvent être réorientés par de nouvelles habitudes alimentaires. Les politiques aussi peuvent accompagner et accélérer cette transition. « Il faut réorienter les priorités agricoles, pour produire de la nourriture saine plutôt que de grandes quantités, réclament les chercheurs. Il ne faut plus se concentrer sur l’augmentation du volume de production de quelques cultures, dont la plupart sont utilisées pour l’alimentation animale. »

A Copenhague, la municipalité a lancé un programme pour que 90 % de la nourriture des cantines deviennent bio. Les financements ont été trouvés grâce à la réduction des achats en viande. Plus ambitieux, la Grande-Bretagne est actuellement agitée par un débat sur une possible taxation de la viande. Une mesure déjà discutée dans les Parlements allemand, danois et suédois. La Chine a, elle, réduit ses quantités de viande recommandées de 45 % en 2016. Selon Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude, « pour encourager les entreprises à mener cette transition, les politiques pourraient aussi subventionner les productions saines et durables en fonction de ce critère » 

Selon les chercheurs, même dans un contexte de croissance démographique, il est possible de manger de façon à la fois plus saine et plus durable. MARIANA BAZO / REUTERS

Selon les chercheurs, même dans un contexte de croissance démographique, il est possible de manger de façon à la fois plus saine et plus durable. MARIANA BAZO / REUTERS

Manger sain pour éviter morts et maladies

Passer de nos régimes alimentaires actuels à celui mis en avant dans l’étude permettrait d’éviter environ 11 millions de morts par an à partir de 2030, tant les améliorations en matière de santé seraient importantes. Aujourd’hui, 820 millions de personnes souffrent de sous-nutrition, alors que 2,4 milliards d’autres consomment tous les jours trop de calories. Un déséquilibre qui pèse sur la santé mondiale : les risques de mortalité et de morbidité liés à une mauvaise alimentation sont plus élevés que ceux liés à la consommation d’alcool, de drogue et de tabac, et aux relations sexuelles non protégées cumulés. Attaques cardiaques, diabètes ou cancers sont les affections les plus fréquentes liées à l’alimentation. « Ces risques sont surtout liés à la surconsommation d’aliments non sains, comme la viande rouge ou les produits sucrés », explique Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude. Les recommandations du rapport, qui visent une consommation journalière de 2 500 kcal, sont universelles : « Dans les pays développés, cela implique une réduction des calories consommées. Dans ceux en développement, les enjeux sont un peu différents, avec plus de gens qui n’ont pas accès à suffisamment de nourriture, explique le chercheur. Mais on retrouve globalement une surconsommation de produits malsains et une sous-consommation de produits sains. » Des produits sains qui sont parfois difficiles d’accès : plus chers que bien des aliments à faible valeur nutritive, plus longs à préparer et tout simplement mal connus. « On manque d’éducation nutritionnelle, on ne sait pas forcément quels sont les aliments sains ni comment les cuisiner. Proposer plus de plats préparés sains pourrait être un bon départ », suggère Fabrice DeClerck.

Plus de diversité dans les assiettes

La clé est la diversité, assure Fabrice DeClerck, directeur scientifique de l’institut Eat et coauteur de l’étude : « Les Européens, par exemple, souffrent de carences en vitamines A et C, en fer et en iode. Ces manques peuvent être comblés par une alimentation mêlant principalement fruits, légumes et diverses noix. » A partir de cinq par jour, fruits et légumes préviennent les maladies cardiovasculaires. Les noix, elles, constituent une alternative à la viande rouge car elles fournissent de l’énergie tout en limitant les risques d’obésité. Dès 2015, le Comité consultatif de recommandations diététiques américain concluait que manger végétarien est bénéfique pour la santé, pour les personnes de plus de 2 ans. D’après un autre article scientifique publié en 2013, les régimes végétalien, végétarien, pescetarien (poisson) ou flexitarien (semi-végétarien) réduisent de 12 % les risques de mortalité par rapport aux régimes riches en viande, le plus sain étant le pescetarien. L’idée n’est pas de remplacer la viande par des produits laitiers. Contrairement aux croyances répandues en France, ces derniers doivent être consommés avec modération, si on veut éviter une fragilisation des os.

A quoi peuvent alors ressembler nos assiettes ? A des plats « délicieux et colorés », affirme Fabrice DeClerck. Le régime « crétois » en est un bon exemple. Faible en viande rouge, principalement constitué de plantes, avec des graisses saines apportées par l’huile d’olive, il a permis aux anciens Grecs de se targuer de la plus haute espérance de vie. D’autres régimes traditionnels peuvent servir d’exemple pour les Occidentaux, comme en Indonésie, au Mexique, en Inde, en Chine et en Afrique de l’Ouest, où la viande est consommée seulement pour les grandes occasions.

Le « régime de santé planétaire » ? Des protéines végétales et un steak par semaine !
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17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 12:37

Besoin de nature, désastre écologique, retour à une ­fascination antique ? Le succès d’ouvrages récents sur la vie ­secrète des arbres ­semble répondre au souhait de la société de mieux comprendre ces êtres immobiles qui communiquent et coopèrent entre eux. D’après Catherine Vincent le 20 décembre 2018 pour Le Monde. Lire « L’Arbre-monde » de Richard Power et Sylvothérapie : « les bains de forêt » améliorent votre santé, et aussi Les forêts françaises ne sont pas à vendre ! et « Le Temps des forêts » : l’exploitation de la forêt est entrée dans la démesure.

Baum 1532/7, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Baum 1532/7, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Le sapin de Noël est une tradition qui remonte au moins au début du XVIsiècle dans les pays germaniques. Une vieille histoire, donc. Mais depuis quelques années, en déposant leurs cadeaux sous ses branches, certains ne regardent plus leur sapin comme naguère. Quelque chose a changé dans la considération que nous portons au règne végétal. L’arbre en particulier, cet être vertical dont la présence obstinée triomphe sur le temps et suscite un intérêt mêlé de fascination.

En témoigne le succès phénoménal, en Allemagne comme en France, de La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017), dans lequel l’ingénieur forestier allemand Peter Wohlleben nous fait découvrir les mille et une manières dont hêtres et chênes communiquent entre eux et coopèrent. Depuis, ouvrages et émissions consacrés aux plantes se multiplient. Après les animaux, il semble que ce soit au tour du règne végétal de sortir du « lumpenprolétariat du vivant » – le terme est du philosophe Dominique Bourg. Comment expliquer ce soudain engouement ? Un besoin de nature exacerbé par nos modes de vie trop urbains ? Le désastre écologique en cours, qui vient nous rappeler l’importance des plantes pour la bonne marche de notre planète ? Des racines plus profondes, plongeant dans les temps préhistoriques où l’homme et la forêt ne ­faisaient qu’un ?

Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża. Photo Creative Commons by Ralf Lotys.

Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża. Photo Creative Commons by Ralf Lotys.

Quand la France était un immense manteau vert

Il y a vingt mille ans, au maximum du dernier âge glaciaire, le territoire correspondant à la France était à peu près vide – d’arbres, d’animaux et d’hommes. Quelque dix mille ans plus tard, le niveau des mers a monté de plus de 100 mètres et un immense ­manteau vert a recouvert l’Hexagone... Aucun témoignage direct ne nous est parvenu de cette grande forêt française, mais il est certain que les premières populations humaines la fréquentaient assidûment. « Avant le radoucissement du climat, il y avait tout au plus quelques milliers d’humains dans toute ­l’Europe. C’est seulement ensuite que les populations ont commencé à croître, en même temps que la forêt : toutes les civilisations européennes y sont donc nées », affirme Stéphane Durand, qui vient de publier un passionnant ouvrage à remonter le temps, 20 000 ans ou la grande histoire de la nature (Actes Sud, 250 p., 22 euros).

Tout change il y a environ huit mille ans, lorsque ­apparaissent sur le pourtour de la Méditerranée les premiers éleveurs et cultivateurs. A peine débarqués sur les côtes provençales, ils s’empressent de couper et brûler les antiques chênes pour ouvrir des clairières. La déforestation progresse à l’intérieur des terres, remonte les fleuves, escalade les montagnes : quand les Romains envahissent la Gaule, lors du premier siècle avant notre ère, ils trouvent un pays en grande partie déboisé.

Entre 1800 et 1830, sous le Premier Empire et la Restauration, la forêt française atteint son niveau le plus bas : 9 millions d’hectares, soit environ un sixième du territoire métropolitain actuel. Après quoi de vigoureuses politiques de ­reforestation seront mises en œuvre afin de freiner le déboisement des montagnes, donné comme ­responsable d’inondations catastrophiques dans les années 1840.

Depuis, la forêt française a doublé de surface – « de par la main de l’homme, mais aussi de manière spontanée, du fait de la déprise agricole », précise Stéphane Durand. Cette extension a permis la réapparition de nombreuses espèces animales depuis longtemps disparues de notre territoire. Dans le concert des catastrophes écologiques actuelles et à venir, voilà au moins une bonne nouvelle.

La forêt primaire de Nyungwe. © Yakov Oskanov / 123RF

La forêt primaire de Nyungwe. © Yakov Oskanov / 123RF

De l’arbre à l’homme

« L’arbre n’est pas une plante comme les autres, rappelle Laurent Tillon, chargé de mission en biodiversité à l’Office national des ­forêts (ONF) et auteur de l’ouvrage Et si on écoutait la nature ? (Payot, 400 p., 22 euros). Il nous dépasse et nous transcende en termes de taille et de durée : dans la forêt, on côtoie facilement des arbres de deux cent cinquante ans nés avant la Révolution française. Cet être vivant qui reste silencieux n’en est pas moins très puissant, et garde une part de mystère. » En ce sens, estime-t-il, La Vie secrète des arbres a répondu à une attente de la société : elle souhaite mieux comprendre ces êtres si différents de nous. Avec un anthropomorphisme assumé qui lui a valu de sévères critiques, mais qui a largement contribué à en faire un best-seller.

« Quand Peter Wohlleben parle de l’allaitement des adultes vers les jeunes semis de hêtres, il suggère une similitude entre l’homme et l’arbre qui nous rassure, nous fait nous sentir plus proches de lui », poursuit Laurent Tillon. « Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie “être-au-monde” », renchérit le philosophe Emanuele Coccia, dont La Vie des plantes (Rivages, 2016) se taille également un joli succès.

Bien que son approche prenne une autre direction, il ne considère pas, lui non plus, que la posture volontairement anthropomorphique de Wohlleben soit un problème. Et rappelle qu’elle ne date pas d’hier. Aristote, par exemple, considérait dans son Traité de l’âme que « ce qu’est la tête dans les animaux, les racines le sont dans les plantes ».

Ce à quoi le philosophe andalou Averroès ajoutait, quinze siècles plus tard : « L’action des deux est identique. » Emanuele Coccia rappelle que cette analogie entre tête et racine, qui fonde celle entre homme et plante, a connu « un succès extraordinaire dans la tradition philosophique et théologique médiévale, jusqu’à la modernité ». Le philosophe Francis Bacon (1561-1626) l’utilisera encore.

Baum 1533/4, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Baum 1533/4, image extraite de la série Baum, 2017. ANNE SCHWALBE

Quoi d’étonnant à cela ? Notre relation à ­l’arbre remonte à la nuit des temps. Jacques Brosse, spécialiste de botanique et des religions mort en 2008, retrace dans sa Mythologie des arbres (Payot, « Petite bibliothèque », réédition 2015) l’omniprésence dans les rites anciens de ces végétaux, considérés comme les manifestations de la présence des dieux sur terre. « Lorsque l’on étudie les religions de jadis, note-t-il, on rencontre, à peu près chez toutes, des cultes rendus à des arbres considérés comme sacrés, et singulièrement au plus vénéré d’entre eux, l’Arbre cosmique. Celui-ci constituait le pilier central, l’axe autour duquel ­s’ordonnait l’Univers, naturel et surnaturel, physique comme métaphysique. »

L’Arbre de vie

Chêne, figuier ou olivier : l’arbre tient une place de choix dans l’antiquité gréco-romaine. Dans la Bible et les textes de l’exégèse chrétienne, il devient même essentiel : au milieu du paradis céleste se dresse l’Arbre de vie et, non loin, celui de la connaissance du bien et du mal dont Eve et Adam mangeront le fruit malgré l’interdiction divine. Depuis toujours, le pouvoir émotionnel de cet être immobile s’est exercé sur nous. Sa taille et son silence nous ont sidérés, ses bois morts nous ont effrayés, sa longévité nous a fascinés. L’historien Michelet (1798-1874), parlant aux arbres : « Vous voyez passer l’homme et vous durez mille ans. » Le poète Lamartine (1790-1869), à propos des ­cèdres du Liban : ils « savent l’histoire de la terre mieux que l’histoire elle-même ».

Dans La Douceur de l’ombre (Flammarion, « Champs Histoire », 2014), l’historien du sensible Alain Corbin évoque longuement l’âme prêtée aux arbres par les savants, les philosophes, les poètes et les artistes. Les présocratiques nommaient « homicides » les coups qui leur étaient portés. Aristote comme Platon leur accordaient une âme « végétative ». A l’aube des temps modernes, tandis que ­Descartes (1596-1650) impose l’idée de l’animal-machine, s’amorce paradoxalement en France une réévaluation de la sensibilité ­végétale sous l’influence du botaniste du roi Guy de La Brosse (1586-1641), qui s’enhardit jusqu’à prêter aux arbres des affects. « A ses yeux, le poirier se plaît dans la compagnie des hommes, précise Alain Corbin. L’arbre se ­délecte de la mangeaille et s’attriste de la ­disette. Celui qui est agressé par la hache se resserre sur l’outrage. »

Viendra ensuite, dès le début du XVIIIsiècle en Angleterre et en Allemagne, puis en France, le grand courant du romantisme, réaction ­directe au rationalisme des Modernes. Goethe s’émerveille de La Métamorphose des plantes, Rousseau élabore ses Rêveries d’un promeneur solitaire, Chateaubriand affirme que « l’amour et les passions agitent unanimement les hommes, les animaux et les plantes ». Outre-Atlantique, le philosophe et poète américain Henry David Thoreau se passionne pour l’érable rouge et évoque la douceur des émotions éprouvées par les feuilles mourant de leur chute automnale.

« Les arbres parlent ! »

Mais si l’imaginaire qui entoure l’arbre et la ­forêt n’a pas attendu le XXIsiècle pour se déployer, la redécouverte actuelle se situe dans un paysage nouveau. D’abord, parce que nos connaissances du règne végétal ont ­explosé ces dernières décennies. Ensuite, parce que la crise écologique s’est installée dans les ­consciences, et avec elle un regard inédit sur la nature avec laquelle nous cohabitons.

En 1990, au Congrès mondial de l’arbre qui se tient à Montpellier, une publication scientifique fait les grands titres de la presse. « Les ­arbres parlent ! », affirment-ils. L’étude explique le mal mystérieux qui, depuis dix ans, frappe les antilopes dans une réserve du Transvaal, en Afrique du Sud. Ces bêtes se nourrissent principalement des feuilles des acacias qui les entourent. Lorsque, devenues très nombreuses, elles se mettent à mourir de manière inexpliquée, on mesure dans les feuilles que contenait leur estomac un taux anormalement élevé de tanins – un poison que cet arbuste ­fabrique pour se défendre contre un prédateur. On découvre alors que les feuilles d’un arbre agressé peuvent prévenir ses voisins par un message chimique, afin qu’ils élèvent préventivement leurs teneurs en tanin.

 « Des histoires comme celle-ci, les arbres en ont des centaines à nous raconter ! », affirme Laurent Tillon. En se penchant sur leurs signaux électriques et hormonaux, la neurobiologie végétale a révélé la complexité du comportement des plantes, qui captent, analysent, stockent et partagent quantité d’informations afin de croître et s’adapter au mieux à leur environnement : elles font des choix en permanence.

Où et quand puiser ses nutriments ? Quel ­organe développer ou réduire ? A quel taux se reproduire ? Faut-il faire appel aux autres, ­répondre à leurs messages de détresse ? Autant de questions auxquelles les végétaux ne cessent de répondre. Au point de mériter, selon certains chercheurs, le terme d’intelligence. Et d’avoir gagné le droit à l’estime.

« Depuis les Lumières, le champ de la considération n’a cessé de s’élargir, souligne le naturaliste Stéphane Durand. On a d’abord donné la parole et des droits aux femmes, aux enfants, aux ­minorités, puis on a étendu cet intérêt au-delà de la simple humanité, jusqu’aux animaux et maintenant aux plantes. » Auteur de 20 000 ans ou la grande histoire de la nature (Actes Sud, 250 p., 22 euros), il souligne une autre mutation : « Jusqu’à ces dernières décennies, pour étudier les espèces animales ou végétales, on travaillait essentiellement sur des dynamiques de populations. Désormais, les travaux se concentrent de plus en plus sur les individus… et cela change tout ! »

« Baum 1530/9 », image d’Anne Schwalbe, extraite de la série « Baum », 2017. ANNE SCHWALBE

« Baum 1530/9 », image d’Anne Schwalbe, extraite de la série « Baum », 2017. ANNE SCHWALBE

Lorsque Laurent Tillon part en mission dans la forêt, il regarde la forme des arbres, puis leurs défauts et cicatrices. « A travers tous ces détails, on comprend l’histoire de chaque arbre », affirme-t-il. Et à partir du moment où l’on commence à entendre l’histoire de vie personnelle d’un bouleau ou d’un palmier, ­notre regard sur lui se modifie inévitablement.

Recrudescence des visites en ­forêt

L’autre raison de cet intérêt soudain pour le végétal : la crise écologique en cours. Prendre conscience de ce qu’on inflige à notre environnement – et donc à nous-mêmes – suscite le besoin de se reconnecter à la nature. Réalisées par l’ONF et l’université de Caen, plusieurs enquêtes de fréquentation ont ainsi montré une recrudescence des visites en ­forêt au cours de la dernière décennie : près de 87 % des Français y sont allés en 2015, soit au total plus d’un milliard de visites.

Plus profondément encore, la catastrophe climatique à venir et l’implication de notre espèce dans ce désastre suscitent désormais l’émergence d’une vaste réflexion sur la réinsertion de l’humanité au sein de la nature. Cette remise en question du dualisme ­nature-culture va évidemment bien au-delà de l’arbre, incluant le règne du vivant dans son ensemble.

Mais le réchauffement de notre planète sous l’impact des gaz à effet de serre n’incite pas moins à la reconnaissance vis-à-vis de ce compagnon discret et quotidien, dont les feuilles absorbent jour après jour du gaz ­carbonique pour restituer de l’oxygène – concourant, comme toutes les plantes, à rendre notre atmosphère respirable. Plus de dix ans après sa parution, c’est avec un intérêt renouvelé qu’on relit ainsi le botaniste Francis Hallé, qui, dans son Plaidoyer pour l’arbre (Actes Sud, 2005), relate l’intense dialogue de certaines espèces tropicales avec l’homme, regrettant qu’elles lui aient tant apporté en ayant si peu reçu en retour.

Plaidoyer pour l’arbre, mais aussi plaidoyer pour l’homme

Plaidoyer pour l’arbre, mais aussi plaidoyer pour l’homme. Dans un article récemment mis en ligne sur le site Terrestres, intitulé : « Suivre la forêt. Une entente terrestre de ­l’action politique », les philosophes Lena ­Balaud et Antoine Chopot observent que des habitants de San Francisco greffent des tiges d’arbres fruitiers de manière illégale sur les ­arbres ornementaux des quartiers pauvres, « pour que l’espace urbain redevienne un commun comestible et non marchand pour tous ». Qu’en France, amoureux et techniciens de la forêt « se rassemblent pour racheter collectivement de nombreux hectares forestiers pour les sortir des griffes du marché ».

Dans la pensée écologique contemporaine comme dans les combats citoyens qui s’ébauchent pour lutter contre le réchauffement climatique, le non-humain commence ainsi à jouer son rôle. Dans ce contexte, par les capacités d’entraide et de coopération qu’il révèle, l’arbre pourrait également nous servir d’exemple. Pour le philosophe Emanuele ­Coccia, là réside même le principal message de La Vie secrète des arbres. « Ce que dit Peter ­Wohlleben, précise-t-il, c’est que pour comprendre ce qu’est la cohabitation, ce ne sont pas les animaux qu’il faut regarder : c’est la forêt, qui constitue en quelque sorte le paradigme de la cohabitation parfaite. En ce sens, l’arbre devient un sujet politique. »

Parc national de Białowieża, Pologne

Parc national de Białowieża, Pologne

Les bénéfices de contacts plus réguliers avec les milieux naturels sont à la fois psychiques, physiques, mais aussi sociaux

Alors que nos vies urbaines nous ­coupent de plus en plus des milieux naturels, un nombre croissant de chercheurs soulignent les bienfaits, pour notre santé, d’une plus grande fréquentation des espaces verts. Alix Cosquer, chercheuse en psychologie environnementale au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS (Montpellier), spécialiste des interactions entre individus et environnements naturels, développe leurs arguments : « Ces chercheurs sont partis d’un constat : nos pratiques se sédentarisent, la nature s’éloigne de nos espaces de vie et on ­observe, en même temps, l’augmentation d’un certain nombre de troubles – stress, allergies, obésité. A côté des raisons sociales et économiques, l’une des hypothèses expliquant cette évolution pourrait être la raréfaction de nos rapports avec le milieu naturel – l’écologue américain Robert Pyle parle même d’une « extinction de l’expérience » de nature.

Des travaux ont donc été menés pour tester les bénéfices de contacts plus réguliers. Ils ont confirmé que la fréquentation de la nature améliore l’estime de soi ainsi que les capacités d’attention et ­d’apprentissage, qu’elle réduit le stress et la fatigue. Elle prévient même certaines ­pathologies virales par l’intermédiaire des phytoncides – des huiles essentielles émises par les arbres qui favorisent l’activité de certaines cellules immunitaires. »

Dans le numéro de novembre-décembre 20128 de la revue « Pour la science » - « La révolution végétale », Alix Cosquer affirme que les bienfaits des « bains de nature » ne sont pas seulement psychiques et physiques, mais aussi sociaux : « Des recherches menées sur des groupes d’enfants ont montré que les environnements naturels favorisent le calme, la maîtrise de soi, et réduisent les sentiments de frustration ou de colère. Ils ­favorisent donc les comportements ­prosociaux et la coopération plutôt que la compétition. Plusieurs études, menées notamment à l’Institut de la santé et du bien-être de l’université de Glasgow (Ecosse), ont par ailleurs montré que l’accès à des espaces verts atténue les inégalités liées aux revenus en termes de santé.

C’est là une donnée ­sociale qui mériterait d’être prise en compte politiquement, car il existe une forte inégalité sociale en matière d’accès aux espaces de nature : les catégories aisées fréquentent plus souvent les parcs et jardins que les populations défavorisées, et elles pratiquent plus largement des sports de plein air. »

Dans « Les Rêveries du promeneur ­solitaire », Rousseau évoquait le sentiment de nature comme un transport des sens et de l’âme pouvant aller jusqu’à l’extase. « Rousseau parlait d’une rêverie, d’un ­accord, d’une ivresse provoquée par ­l’immensité d’un système dont il se sentait partie prenante », explique Alix Cosquer. « Aujourd’hui, alors qu’on redécouvre aujourd’hui avec la sylvothérapie et ses expériences immersives en forêt, on parlerait plutôt de connexion à la nature. Mais le positionnement du promeneur en forêt reste le même : il est à la fois un observateur extérieur et un être participant à un monde plus vaste qui l’inclut. »

L’engouement actuel pour l’arbre et la forêt s’inscrit dans un contexte de forte prise de conscience écologique. « Redécouvrons l’hypothèse de « biophilie » émise dans les années 1980 par le biologiste américain Edward O. Wilson. Cette hypothèse postule que l’espèce ­humaine a une tendance innée, inscrite génétiquement, à rechercher le contact de la nature dans le but d’assurer la meilleure adaptation possible à son ­environnement. Il ne s’agit que d’une proposition théorique, mais elle fait sens au regard des bienfaits sur la santé que nous venons d’évoquer. Cette hypothèse ouvre également la voie à un rapport plus politique à l’environnement. Prendre conscience de son inscription dans le système écologique en tant qu’acteur du vivant plutôt que comme humain ­déconnecté, c’est un premier pas vers le changement de nos comportements. »

Pour accélérer cette prise de ­conscience écologique, il faut développer nos contacts avec la nature : « C’est la pierre angulaire de la construction d’interactions plus harmonieuses avec notre environnement. Je suis persuadée que nos relations à la nature, la manière dont elles se déploient dès l’enfance et tout au long de notre vie, sont susceptibles de contribuer au développement d’un autre imaginaire avec le monde qui nous entoure. Et que ces ­représentations, à terme, peuvent s’incarner dans des choix de société.

Mais il faudrait pour cela une politique nettement plus ambitieuse en matière d’éducation à la nature, assortie d’actions ­concrètes. En particulier le développement, dans les villes, d’espaces verts à proximité des lieux de vie, et la mise en œuvre de moyens efficaces pour que chacun d’entre nous soit régulièrement confronté à des expériences de nature. »

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16 janvier 2019 3 16 /01 /janvier /2019 12:08

Le tribunal administratif de Lyon s’est appuyé sur le « principe de précaution » pour annuler l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Pro 360, contenant du glyphosate et commercialisé par Monsanto. Quelques heures avant, on apprenait que le rapport d’évaluation du glyphosate, socle de la décision européenne, prise fin 2017, de réautoriser le glyphosate pour cinq ans, est un vaste plagiat. D’après Stéphane Foucart le 15 janvier pour Le Monde. Lire aussi Glyphosate : l’expertise européenne truffée de copiés-collés de documents de Monsanto, Glyphosate, un herbicide dans nos assiettes,   Glyphosate et cancer : des études-clés ont été sous-estimées par l’expertise européenne et La toxicité du Roundup connue de Monsanto depuis au moins 18 ans.

Champ de soja en Argentine, en 2018. PABLO AHARONIAN / AFP

Champ de soja en Argentine, en 2018. PABLO AHARONIAN / AFP

Le coup est aussi dur pour l’industrie des pesticides que pour les agences réglementaires chargées d’évaluer leurs produits. Le tribunal administratif de Lyon a annulé, mardi 15 janvier, l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Pro 360, délivrée en mars 2017 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). La justice avait été saisie en mai 2017 par le Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (Criigen).

C’est la première fois qu’une telle décision est prise par une juridiction française, s’agissant d’un produit commercial à base de glyphosate. Mais c’est la deuxième fois, en près d’un an, qu’un blanc-seing délivré par l’Anses à un produit phytosanitaire est remis en cause par la justice : en novembre 2017, c’était le tribunal administratif de Nice qui suspendait l’autorisation de deux insecticides à base de sulfoxaflor, une substance analogue aux néonicotinoïdes et suspectée de présenter un risque élevé pour les abeilles et les pollinisateurs. « La suspension a été confirmée par le Conseil d’Etat en février 2018 et nous attendons un jugement au fond qui ne saurait tarder », précise François Veillerette, président de l’association Générations futures, qui avait alors saisi la justice.

Une décision « très importante »

Toute la différence est qu’aucun autre produit à base de sulfoxaflor n’est disponible sur le marché français, au contraire de nombreuses formulations à base de glyphosate. « La décision d’annuler l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Pro 360 est très importante, se félicite l’avocate Corinne Lepage, présidente du Criigen. C’est potentiellement une décision qui devrait s’appliquer à tous les produits de type Roundup et de manière générale à tous les produits à base de glyphosate. »

Le jugement rendu se fonde sur le principe de précaution et estime que l’Anses, en autorisant ce produit, a « commis une erreur d’appréciation » au regard de ce principe inscrit dans la Constitution. Les magistrats se sont, en particulier, fondés sur l’expertise du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui a classé le glyphosate « cancérogène probable » en mars 2015. Ils ont ainsi estimé que le Roundup Pro 360, contenant cette substance active, devait « être considéré comme une substance dont le potentiel cancérogène pour l’être humain est supposé ».

Pour l’Anses, le jugement du tribunal est cinglant : l’agence, disent les juges, n’a pas évalué le caractère cancérogène du Roundup Pro 360 avant de l’autoriser pas plus que sa toxicité pour la reproduction. Or, se fondant cette fois sur l’expertise collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), le tribunal estime que le Criigen est fondé à soutenir que l’herbicide visé est « suspecté d’être toxique pour la reproduction humaine ».

Bayer évalue « la suite juridique à donner »

« L’Anses a pris connaissance ce jour de la décision du tribunal administratif de Lyon relative à l’annulation de l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Pro 360 et l’examinera avec attention, déclare l’agence dans un communiqué diffusé le 15 janvier dans l’après-midi. La décision étant à effet immédiat, (…) la vente, la distribution et l’utilisation du Roundup Pro 360 sont interdites à compter de ce jour. »

De son côté, Bayer, désormais propriétaire de Monsanto et donc de ses marques commerciales, se dit « surpris » du jugement. « Le vaste corpus scientifique, quarante ans d’expérience et les conclusions des autorités de réglementation (…) confirment que les produits à base de glyphosate sont sans danger lorsqu’ils sont utilisés conformément au mode d’emploi et que le glyphosate n’est pas cancérogène », précise la firme dans un communiqué, citant notamment les avis des agences américaine, européenne, australienne, etc. La firme dit étudier la décision pour « évaluer la suite juridique à donner à ce dossier ». La société précise que le Roundup Pro 360 ne représente, en France, que 2 % des ventes de glyphosate sous la marque Roundup.

La décision du tribunal administratif de Lyon intervient alors que le débat sur le glyphosate vient d’être relancé en Europe par la publication – quelques heures à peine avant l’annonce du jugement – d’un rapport commandité par des eurodéputés, montrant que de larges pans du rapport préliminaire d’expertise européen sur la toxicité de l’herbicide controversé avaient été plagiés.

« A la suite des révélations de plagiat dans l’analyse de la toxicité du glyphosate lors de son renouvellement et à la suite de la décision du tribunal administratif de Lyon d’annuler l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Pro 360, écrivent les eurodéputés français du groupe Socialistes & démocrates, nous demandons au gouvernement français la suspension de l’ensemble des produits à base de glyphosate, dans l’attente d’une étude impartiale, objective et indépendante. »

Glyphosate : les autorités sanitaires ont plagié Monsanto

Mandaté par l’Union européenne pour produire l’expertise préliminaire sur le glyphosate — plus de 4 000 pages —, l’Institut fédéral d’évaluation des risques allemand (Bundesinstitut für Risikobewertung, ou BfR) a recopié, souvent mot pour mot, le dossier d’homologation du glyphosate transmis aux autorités européennes par Monsanto et ses alliés industriels, réunis au sein de la Glyphosate Task Force (GTF).

Dans un rapport commandité par des députés européens et rendu public mardi 15 janvier, le célèbre chasseur de plagiats autrichien Stefan Weber et le biochimiste Helmut Burtscher, associé à l’ONG Global 2000, montrent que les chapitres-clés de l’évaluation scientifique rendue par le BfR sont le fruit de plagiats à plus de 50 %, et de copiés-collés à plus de 70 %. Selon les deux chercheurs – dont le travail a été passé en revue par deux spécialistes du plagiat scientifique avant d’être rendu public –, « il est clair que l’adoption par le BfR, sans recul critique, d’informations biaisées, incorrectes ou incomplètes fournies par les fabricants [de glyphosate] a influencé la base même de son évaluation » de la dangerosité du produit controversé.

Or, c’est sur la foi de cette évaluation préliminaire que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et les experts des Etats membres ont conclu que le glyphosate ne posait pas de danger cancérogène, ouvrant ainsi la voie à sa réautorisation en Europe. En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) avait, au contraire, conclu au caractère « cancérogène probable » du glyphosate.

En septembre 2017, Global 2000 avait déjà révélé que trois sous-chapitres du rapport rendu par le BfR avaient été largement copiés-collés. Mais les passages examinés se limitaient à seulement 2,5 % de l’ensemble du rapport. Mandatés par les eurodéputés Anja Hazekamp (Gauche unitaire européenne), Maria Noichl (Socialistes et démocrates) et Bart Staes (Verts), MM. Weber et Burtscher ont cette fois conduit une analyse exhaustive des sections du rapport liées à la toxicité chronique et la cancérogénicité de l’herbicide — soit plus d’un millier de pages.

Le chapitre « Génotoxicité » de l’évaluation du glyphosate par le BfR. Les passages surlignés en rouge sont plagiés depuis le dossier d’homologation déposé par les industriels, selon deux chercheurs. Weber & Burtscher

Le chapitre « Génotoxicité » de l’évaluation du glyphosate par le BfR. Les passages surlignés en rouge sont plagiés depuis le dossier d’homologation déposé par les industriels, selon deux chercheurs. Weber & Burtscher

« Une fausse idée de l’auteur »

Ils ont en outre distingué les « copiés-collés bénins » – reproduction à l’identique de résumés d’études ou de tableaux – des passages constituant des plagiats. Le plagiat, expliquent les auteurs, est « une pratique frauduleuse presque toujours destinée à tromper le lecteur ». « Cela signifie que (…) le lecteur se fait une fausse idée de l’identité de l’auteur, écrivent les deux chasseurs de plagiats. Le lecteur attribue faussement des phrases, des formulations, des données, des statistiques, des synopsis, etc., à un auteur indiqué ou supposé, alors qu’en réalité les éléments qu’il lit ont été rassemblés, organisés et écrits par un autre auteur. »

La distinction entre « plagiat » et « copiés-collés bénins » est cruciale : mis en cause à l’automne 2017, le BfR s’était défendu en arguant que les copiés-collés détectés dans son rapport relevaient du travail normal d’expertise. Les commentaires critiques de ses experts, assurait l’agence publique allemande, étaient clairement identifiés, en italique, par rapport au reste du texte.

Ce que montrent MM. Weber et Burtscher est que cette défense du BfR ne vaut que pour les sections du rapport évaluant les tests toxicologiques réglementaires et confidentiels fournis par l’industrie. Les deux scientifiques indiquent que les copiés-collés représentent certes 81,4 % de ces sections, mais que ces emprunts sont bénins et ne s’apparentent pas à du plagiat.

Le problème est ailleurs, écrivent-ils en substance. Selon eux, les sections du rapport d’expertise du BfR évaluant les études publiées dans la littérature scientifique et menées par des chercheurs d’universités ou d’organismes de recherche publics sont, elles, minées par le plagiat. Quelque 50 % des centaines de pages évaluant ces études indépendantes sont des plagiats de l’industrie, 22,7 % relèvent d’emprunts bénins et 27,2 % de contenu original. Au total, plus de 72 % de ces chapitres-clés ont donc été copiés-collés.

Une situation d’autant plus problématique que les études indépendantes, publiées dans la littérature scientifique, mettent fréquemment en évidence des effets délétères. Mais celles-ci ont toutes été considérées comme non fiables. Circonstance aggravante, selon les rapporteurs : « L’omission systématique de toute référence à l’auteur réel, par le biais de suppressions sélectives de portions du texte, ne peut être interprétée que comme une volonté délibérée d’en cacher l’origine. »

Statistiques non conformes

« En conséquence de l’adoption mot pour mot, par le BfR, des évaluations faites par les industriels, l’agence n’a même pas classé une seule de ces études publiées sur le glyphosate et/ou ses formulations commerciales comme pertinente ou fiable », écrivent les deux chercheurs.

Plus grave : selon eux, les analyses statistiques conduites par les industriels ont également été reprises ne varietur par les experts du BfR, bien qu’elles ne soient pas conformes aux tests statistiques recommandés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) – l’organisation qui définit les pratiques standards en toxicologie.

« Le BfR a même décrit comme sienne la méthode d’analyse mise en œuvre, alors qu’elle a été en réalité copiée-collée depuis le dossier d’homologation soumis par les industriels, expliquent les rapporteurs. C’était en réalité l’approche définie par les scientifiques de Monsanto. »

Au BfR, on se défend de toute mauvaise pratique. « La législation communautaire prévoit que les autorités de l’Etat membre rapporteur – l’Allemagne dans le cas du glyphosate – vérifient l’exactitude et l’exhaustivité de toutes les informations fournies dans la documentation des entreprises demandeuses, dit-on à l’agence allemande. En cas d’accord avec un résumé ou une évaluation particulière conduits par les sociétés candidates [à la mise sur le marché de leur produit], on peut l’intégrer directement dans le rapport d’évaluation. Le BfR n’a en aucun cas adopté sans réserve l’opinion des requérants et leur interprétation des études correspondantes, sans la moindre critique ni contrôle. »

Les conclusions des deux chasseurs de plagiats ne sont pas uniformément critiques sur la qualité de l’expertise fournie par les autorités allemandes à l’Union européenne. Leur rapport a également exploré les quelque 400 pages des sections de l’évaluation consacrées à l’écotoxicologie, c’est-à-dire aux effets du glyphosate sur l’environnement. Ces chapitres, rédigés par l’Agence allemande de l’environnement (Umweltbundesamt, ou UBA), ne présentent de copiés-collés et de plagiats qu’à l’état de traces : respectivement 2,5 % et 0,1 % du texte analysé, selon les deux trouble-fête.

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4 janvier 2019 5 04 /01 /janvier /2019 11:23

Lancé en septembre 2018, l’Appel des coquelicots pour l’interdiction de tous les pesticides de synthèse se déploie sous la forme d’une pétition et d’une mobilisation chaque premier vendredi du mois. Les auteurs de cette tribune expliquent le choix de cette fleur sauvage comme emblème du combat pour « inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice ». Par François de Beaulieu, écrivain, et Fabrice Nicolino, journaliste, tous les deux à l’origine du mouvement Nous voulons des coquelicots, le 3 janvier 2019 pour Reporterre. Lire aussi Les cartes de la consommation française de pesticides et les Glyph’Awards de Générations Futures.                                                                                                            Écolo souhaite à ses lectrices et lecteurs une année humainement et climatiquement douce. Comme chaque premier vendredi du mois, retrouvons-nous vendredi 4 janvier à 18h30 devant nos mairies !

« Les Coquelicots près de Vétheuil », de Claude Monet, peint vers 1879

« Les Coquelicots près de Vétheuil », de Claude Monet, peint vers 1879

On vous a fait le coup cent fois, et rien ne dit que ce soit la bonne. Mais nous le croyons, nous qui avons lancé le mouvement des coquelicots le 12 septembre 2018. Nous croyons tout simplement que nous allons gagner. Qu’en octobre 2020 — nous comptons bien tenir jusque là —, cinq millions d’entre nous auront rejoint notre Appel ! Cinq millions ! Que dit notre Appel ? Quelque chose de simple, mais en même temps de décisif : nous voulons des coquelicots, et parce que nous voulons des coquelicots, très fort, nous exigeons l’interdiction de tous les pesticides de synthèse.

Qu’est-ce donc qu’un coquelicot ? Le mot a fait des cabrioles dans la langue française passant de coquelicoq à coquelicoz (au pluriel), s’autorisant la variante coquerico. En réalité, c’est simple : notre fleur magnifique tire son nom d’une ressemblance avec la crête d’un coq, au moins par sa couleur. Citation du grand agronome Oliver de Serres, mort en 1619 : « Quoquelicoq est espece de pavot ; il croist en terre grasse et bien labourée, estant en fleur un peu devant la maturité des bleds [blés], parmi lesquels se mesle il. » Nous ne sommes pas les premiers amoureux.

Notre avis : le coquelicot est increvable

Mais bien sûr, outre qu’il est somptueux, le coquelicot est un combattant de la biodiversité. Demandez leur avis aux abeilles, décimées par les pesticides ! Elles ne fondent pas sur les coquelicots pour le nectar, qu’ils ne produisent pas, mais pour leur pollen. Bien que les études demeurent rares, le coquelicot joue un grand rôle pour le maintien de nombreux ruchers, pendant la disette printanière qui succède au fleurissement du colza. Au reste, c’est un prêté pour un rendu, car le coquelicot ne peut pas s’autoféconder, et dépend en bonne part des circonvolutions des abeilles pour se reproduire. Elles ne le voient pas en rouge, comme nous, mais en bleu, dans un rayonnement ultraviolet. Comme on les envie, hein ?

Au fait, combien de graines ? Une fleur peut produire 20.000 graines à elle seule, qui ne pèseraient dans l’affreuse balance du marchand, que deux grammes. Soit 0,0001 gramme l’unité. Une plume, moins qu’une plume.

Puis, patiemment planquées sous trois grains de terre, elles attendent le moment favorable. Combien de temps gardent-elles leur pouvoir de germination ? Chez les semeurs de tous horizons, la discussion n’en finira jamais : certains comptent en années, d’autres en décennies. Et les plus audacieux, en siècles. Notre avis : le coquelicot est increvable. Et même celui qui se moquerait de sa beauté de reine devra bien reconnaître qu’il est divin sur le pain ou les salades, souverain pour qui veut faire une vraie sieste réparatrice. Disons-le : c’est un grand ami.

« Il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice »

Il y a moins drôle. Le 2 mai 1915, le médecin-major canadien John McCrae doit enterrer son ami Alexis Helmer, tout juste âgé de 22 ans, qui vient de mourir sur le front belge de la Première Guerre mondiale. Le lendemain, il écrit en hommage ces mots puissants :

Dans les champs des Flandres, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l’autre,
Marquent notre place ; dans le ciel
Les alouettes chantent encore courageusement
À peine audibles entre les canons qui tonnent (…). »

C’est horrible, mais en ce premier printemps du massacre, les terres bouleversées par les obus ramènent à la surface des graines de coquelicots qui couvrent les champs de la mort de milliards de fleurs rouges, qui deviendront, en Angleterre et au Canada, le symbole du souvenir. Depuis 1920, les poppies — nos coquelicots — sont arborés tous les 11 novembre par des millions d’humains recueillis.

Une installation artistique de coquelicots de céramique à la tour de Londres, en 2014, pour célébrer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale.

Une installation artistique de coquelicots de céramique à la tour de Londres, en 2014, pour célébrer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale.

On n’est pas obligé de se prosterner. Ni d’accepter qu’un tel symbole puisse représenter tant de corps déchiquetés. Notre grand ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, par exemple, note que le coquelicot « se moque des frontières », ajoutant qu’il y a « de par le vaste monde, beaucoup d’êtres qui, en mai, le découvrent avec bonheur et qu’il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice ».

Comment ne pas exulter avec lui ? On connaît au moins neuf tableaux de Monet avec des coquelicots, peints entre 1873 et 1891. Preuve que qui plantait alors son chevalet en Île-de-France au printemps avait les yeux éblouis par les quatre pétales écarlates. On les voit aussi chez le Van Gogh d’Auvers-sur-Oise, comme dans cette merveille peinte en juin 1890 sous un inimitable ciel bleu et jaune. Ou chez Courbet, Klimt, Sérusier, Renoir. Le coquelicot, ensorcelante beauté du monde.

Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix 

L’historienne Arlette Farge est pour nous une amie depuis qu’elle a décrit sa « fragile audace », notant : « Grâce aux graines qui s’échappent du fruit, il se ressème seul où bon lui semble, tel un fugitif. Cela ne fait que renforcer mon désir de l’approcher, sans le cueillir bien sûr tant j’aurais crainte qu’il ne s’étiole ou se chiffonne. Jamais, on le sait, on ne pourra en faire des bouquets à mettre dans des vases, comme on le fait des roses ou des pivoines. Quelque chose me dit que c’est un peu de sa fierté d’être ainsi, et me plaît son refus d’être en quelque sorte apprivoisé. »

Oh oui ! Le coquelicot est cette fleur anarchiste qui reparaît sans cesse là où les méchants de l’histoire, comme ces damnés pesticides, croyaient l’avoir éradiqué. Pour nous, et pour vous tous, nous l’espérons, vouloir des coquelicots, en ce début d’année, est l’espoir puissant que nous pouvons inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice. Ensemble, tant de choses seraient possibles, qui paraissent aujourd’hui démesurées. Nous allons vaincre la rapacité, le profit, la laideur, l’incommensurable sottise de ceux qui ne font pas de vraie différence entre une fleur sauvage et son artefact en plastique imputrescible. Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix. Nous allons vaincre, amis lecteurs de Reporterre, si vous vous décidez à sortir du rituel et du virtuel des pétitions sur internet.

Si nous vous invitons à signer massivement notre Appel, c’est que, justement, il ne s’agit pas d’une pétition. Mais d’un véritable Appel à l’action. Vous en saurez plus vendredi 4 janvier à 18 h 30, devant les centaines de mairies de France où tous les Coquelicots se réuniront pour le quatrième mois consécutif. N’écoutez pas les rieurs : relevant enfin la tête, nous allons faire l’Histoire.

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21 décembre 2018 5 21 /12 /décembre /2018 14:32

... "En même temps" n'est pas possible ! C’est au Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et de l’alimentation animale, ou Scopaff (pour Standing Committee on Plants, Animals, Food and Feed), inconnu du public, que revient de choisir les nouvelles règles d’autorisation des pesticides. D'après https://ec.europa.eu/food/committees/paff et  Stéphane Foucart le 20 décembre pour Le Monde. Lire aussi Les cartes de la consommation française de pesticides et les Glyph’Awards de Générations Futures, L’Europe interdit trois pesticides néonicotinoïdes dangereux pour les abeilles, Les insecticides néonicotinoïdes sont inutiles et facilement remplaçables et Ce que les abeilles murmurent à l’oreille des humains.

Une ruche produisant du miel de fleurs. PAUL J. RICHARDS / AFP

Une ruche produisant du miel de fleurs. PAUL J. RICHARDS / AFP

Entre les abeilles et les insectes pollinisateurs d’une part, et l’industrie agrochimique de l’autre, il faut choisir. C’est en substance le choix cornélien – et très politique – auquel est confronté un comité technique bruxellois inconnu du public et ignoré des médias, dénommé Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et de l’alimentation animale, ou Scopaff (pour Standing Committee on Plants, Animals, Food and Feed).

Celui-ci est chargé de décider d’une mesure-clé pour l’avenir du secteur apicole européen, de la biodiversité, mais aussi pour l’industrie agrochimique : la refonte des protocoles d’évaluation des risques des pesticides sur les abeilles et les pollinisateurs. Une refonte redoutée par les fabricants de pesticides. De fait, plus pointus que ceux aujourd’hui en vigueur, les nouveaux tests pourraient entraver la réautorisation de la plupart des molécules en circulation, selon des données industrielles. Et pourraient aussi barrer la route à la plupart des nouvelles.

« Les positions de chaque Etat lors des discussions ne sont même pas rendues publiques », Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis

Mais, depuis plus de cinq ans, les discussions entre les Etats membres et la Commission piétinent derrière les portes closes du comité d’experts. L’association de défense de la biodiversité Pollinis a donc saisi le médiateur européen, pour connaître les raisons d’un tel retard. Les services du médiateur ont estimé, mardi 18 décembre, la plainte de l’ONG recevable.

L’association française conteste le refus de la Commission européenne de lui fournir une série de documents détaillant les débats entre Etats membres autour de l’adoption de ces nouveaux tests réglementaires. « Les décisions qui sont prises lors de ces comités techniques ne sont pas motivées et les positions de chaque Etat lors des discussions ne sont même pas rendues publiques, explique Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis. L’opacité d’un tel système est simplement antidémocratique. C’est un rêve de lobbyiste. »

Des lacunes profondes

La proposition de refonte des tests d’homologation – ou « ligne directrice » – a été émise en juillet 2013 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Cette dernière avait expertisé, une année plus tôt, les tests réglementaires en vigueur, destinés à évaluer les risques des pesticides sur les abeilles avant leur autorisation. Le rapport technique rendu par l’agence européenne soulignait alors des lacunes profondes : ni test de toxicité chronique à de faibles doses sur les butineuses ou les larves, ni test des synergies entre molécules, ou entre pathogènes naturels et molécules, ne sont par exemple requis avant autorisation.

D’autres béances étaient relevées, comme la non-prise en compte de toutes les voies possibles d’exposition des insectes, etc. Quant aux tests en plein champ, censés mimer au mieux la situation réelle, le rapport de l’EFSA indiquait cruellement que les tests en vigueur évaluent les effets, sur une colonie, d’une surface traitée de 2 500 m2 à un hectare, c’est-à-dire 0,01 % à 0,05 % de la surface visitée par une abeille autour de sa ruche. L’exposition d’une butineuse étant ainsi jusqu’à 10 000 fois inférieure à son exposition potentielle en situation réelle…

Ces dernières années, des enquêtes journalistiques ou des rapports d’ONG ont montré que ces tests réglementaires utilisés par les pouvoirs publics ont été rédigés au sein de forums informels marqués par les conflits d’intérêts, et souvent directement par des salariés de l’industrie agrochimique.

Les molécules introduites dans les années 1990 – en particulier les célèbres insecticides néonicotinoïdes – ont ainsi pu passer sans mal les tests d’homologation. Ils sont les principaux suspects dans l’érosion des pollinisateurs, sauvages et domestiques. De fait, le laxisme des tests réglementaires se mesure aujourd’hui, d’une part au déclin de l’apiculture avec une perte annuelle moyenne de 30 % des colonies d’abeilles, selon l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), et d’autre part à l’effondrement rapide de l’ensemble de l’entomofaune.

Une étude publiée en octobre 2017 dans la revue PLoS One indique en effet que la quantité d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016, dans une soixantaine de zones rurales d’Allemagne, représentatives de la plupart des paysages d’Europe occidentale dominés par les activités humaines. Avec, parmi les principaux suspects, les « nouvelles technologies de protection des plantes », selon les chercheurs.

Réactions « disparates et diverses »

Ces résultats, qui alarment les scientifiques, n’impressionnent guère le Scopaff. De fait, les réactions des Etats membres aux lignes directrices proposées par l’EFSA sont « disparates et diverses », dit-on à la Commission. « Peu d’Etats membres sont d’accord pour leur mise en œuvre immédiate, ajoute-t-on à Bruxelles. Certains suggèrent une mise en œuvre partielle avec révision ultérieure, et un nombre substantiel en demande une révision complète avant toute application. »

Ce statu quo ulcère le monde apicole. « Refuser l’application de ce document revient à occulter dans l’évaluation des pesticides tout un pan des connaissances scientifiques en matière d’impact de ces produits sur les pollinisateurs et c’est scandaleux, déclare Gilles Lanio, président de l’UNAF. Certains Etats comme l’Italie, l’Espagne ou la Pologne, qui font mine de s’alarmer du déclin des abeilles, font le choix politique de privilégier les pesticides au détriment des pollinisateurs. »

« Ce qu’il convient alors de faire ne relève pas d’une question technique, mais d’un débat de société et d’un choix politique », Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis

Selon nos informations, la France compterait au nombre des Etats membres favorables à l’application des nouveaux tests. Mais M. Laarman met en garde contre de possibles jeux de dupes. « Si la France ou d’autres Etats sont favorables à cette refonte du système, dit-il, qu’ils prennent position publiquement et qu’ils fassent campagne ! » Car la position française est ambiguë : des insecticides de nouvelle génération, à base de sulfoxaflor – une molécule commercialisée par Corteva (ex-Dow Agrosciences) –, ont ainsi été autorisés en 2017, en France, par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur la foi de tests obsolètes. L’autorisation avait été immédiatement attaquée par l’UNAF en justice, avec succès.

« Ces lignes directrices de l’EFSA montrent que si l’on élabore des tests qui cherchent à détecter correctement les effets des pesticides sur les pollinisateurs et l’environnement, alors presque aucun produit actuellement sur le marché ne pourrait être autorisé : on ne peut plus nous dire que les pesticides n’ont aucun impact négatif, ajoute M. Laarman. Ce qu’il convient alors de faire ne relève pas d’une question technique, mais d’un débat de société et d’un choix politique. »

Dans une analyse d’impact menée par les industriels et publiée en juillet sur un échantillon de quelques dizaines de molécules, « 79 % des usages de tous les herbicides, 75 % des usages de fongicides et tous les usages de 92 % des insecticides » ne franchissent pas les tests de toxicité chronique prévus par les lignes directrices de l’EFSA. « La question du document-guide [de l’EFSA] n’est pas nouvelle, et nos inquiétudes à son sujet sont connues, commente-t-on sobrement à l’Association européenne pour la protection des plantes (ECPA), le lobby du secteur. Plus importante que notre opinion est celle des Etats membres, dont un certain nombre ont également des inquiétudes significatives sur ce document et son application. »

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30 novembre 2018 5 30 /11 /novembre /2018 09:07

Le vendredi 7 décembre à 18H30, les signataires de l’Appel à la résistance pour l'interdiction de tous les pesticides Nous voulons des Coquelicots se retrouvent à nouveau devant les mairies de leurs villes et villages. 338 événements sont annoncés pour le 7 décembre ! Cf. Nous voulons des coquelicots...

Rassemblement Nous voulons des coquelicots devant la mairie des Lilas, 2 novembre 2018

Rassemblement Nous voulons des coquelicots devant la mairie des Lilas, 2 novembre 2018

Ça va swinguer, coquelicots à la boutonnière ! Nous vous avons concocté quelques chansons pas piquées des vers (à télécharger ici). Aux nouveaux venus, on souhaitera la bienvenue et on se rappellera ensemble le sens de l’Appel. Ceux qui étaient là la fois précédente dresseront un bilan des 2 mois écoulés et nous imaginerons ensemble les prochaines actions à mener. Avec UN objectif central, impératif, essentiel : récolter des signatures. A l’aide des feuilles de signatures, via une tablette ou avec votre téléphone portable. Faire signer, c’est le mot d’ordre!

Enfin, si vous avez prévu le coup, on descendra quelques verres de vin, de cidre ou d’orangeade, au milieu des cris d’enfants, des sonnettes de vélos, des tambours et des casseroles. Juré, on va à nouveau s’amuser et faire du bruit. On vous a concocté une petite note, pour rappeler l’essentiel : se rassembler est un droit (constitutionnel, même!).

Nous voulons des coquelicots !

Rassemblement Nous voulons des coquelicots devant la mairie des Lilas, 2 novembre 2018

Rassemblement Nous voulons des coquelicots devant la mairie des Lilas, 2 novembre 2018

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29 novembre 2018 4 29 /11 /novembre /2018 09:09

Une étude indépendante estime pour la première fois le coût de la prise en charge des maladies associées au trafic routier. Le diesel compte pour 80%. D’après https://www.planetoscope.com et Stéphane Mandard le 26 décembre pour Le Monde.

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Pour justifier la hausse du prix des carburants, en particulier celle du diesel, et rappeler l’impérieuse nécessité de sortir de la dépendance aux énergies fossiles, les élus de la majorité présidentielle, invités sur les plateaux de télévision pour commenter le mouvement des « gilets jaunes », partagent désormais tous le même élément de langage : la pollution tue chaque année en France 48 000 personnes. Au passage, ils oublient souvent de préciser qu’il s’agit de morts prématurées et que le trafic automobile n’est qu’une des sources, certes importante, de la pollution de l’air.

Une étude publiée mardi 27 novembre devrait leur fournir un nouvel argument, économique celui-là : les coûts de santé liés à la seule pollution automobile dépassent 60 milliards d’euros par an en Europe. Et ce sont les très toxiques oxydes d’azote (NOx) rejetés par les moteurs diesel qui en sont les principaux responsables. Par coûts de santé, on entend les frais liés à la prise en charge des nombreuses maladies (respiratoires et cardiovasculaires) associées aux NOx et autres particules fines recrachées par les pots d’échappement.

Commandé par l’Alliance européenne pour la santé publique (EPHA), ONG qui regroupe une centaine d’associations et de professionnels de la santé, ce rapport est le premier à tenter d’estimer les coûts sociaux générés par le trafic automobile et en particulier par les diesels.

Dans la foulée du scandale du « dieselgate »

Jusqu’ici, les rares données concernaient la pollution de l’air dans son ensemble. En 2015, dans la foulée du scandale du « dieselgate », une commission d’enquête sénatoriale avait ainsi évalué les coûts économiques (et pas seulement sanitaires) de la pollution de l’air à 100 milliards d’euros en France.

Menée par le centre de recherche indépendant néerlandais CE Delft, l’étude s’appuie sur les données récoltées en 2016 dans neuf pays de l’Union européenne aux parcs automobiles plus ou moins développés : Allemagne, Pologne, Espagne, Autriche, Hongrie, Slovénie, Bulgarie, Roumaine et Estonie. En se fondant sur la norme européenne de calcul des émissions de polluants des voitures (Copert), les chercheurs arrivent à la facture totale de 66,7 milliards d’euros de frais de santé. Les véhicules diesel représentent 83 % de ce montant.

Varsovie dans un nuage de pollution. [Shutterstock]

Varsovie dans un nuage de pollution. [Shutterstock]

Ils ont également effectué ce travail d’estimation à partir des mesures réalisées dans le cadre du projet TRUE (The Real Urban Emissions Initiative). Développé par le Conseil international pour un transport propre (ICCT), l’ONG à l’origine des révélations sur le « dieselgate », ce programme a permis d’enregistrer les niveaux de pollution, en condition de conduite réelle, de plus de 400 000 véhicules à travers l’Europe et de constater qu’ils étaient supérieurs à ceux obtenus à partir du référentiel en vigueur Copert. Selon cette méthodologie plus fine, la facture monte à 79,8 milliards d’euros, dont 75 % attribuables aux diesels.

La nécessité de changer le parc automobile

Les trois quarts de ses coûts sont supportés par les Etats à travers le système d’assurance sociale, toujours selon l’étude. Mais ils pourraient être sérieusement allégés si les gouvernements s’engageaient rapidement vers une sortie des moteurs thermiques. D’ici à 2030, ils pourraient chuter d’environ 80 % avec une généralisation des véhicules à faibles émissions.

Reste que la trajectoire actuelle du parc automobile européen n’en prend pas le chemin. Selon un rapport publié le 22 novembre par l’Agence européenne de l’environnement (AEE), la part de véhicules électriques et hybrides n’a quasiment pas progressé entre 2016 (7,1 %) et 2017 (7,2 %), et reste très en deçà de l’objectif de 10 % fixé à l’horizon 2020. Et si pour la première fois, en 2017, les ventes de voitures à essence (53 %) ont dépassé celle des diesels (45 %), cette motorisation reste prédominante en Europe (67 %).

Plus inquiétant, trois ans après le « dieselgate », le nombre de véhicules qui ne respectent pas les normes antipollution continue de croître. Selon les calculs de l’ONG Transport & Environment, environ 43 millions de véhicules émettant des niveaux de NOx au moins trois fois supérieurs aux normes sont toujours en circulation dans l’Union européenne. Avec 8 741 000 véhicules concernés, c’est la France la plus touchée devant l’Allemagne (8 208 000) et le Royaume-Uni (7 267 000).

La Commission européenne avait convié les Etats à une réunion ministérielle mardi 27 novembre pour les inciter à mettre la pression sur les constructeurs afin que ces derniers tirent enfin toutes les leçons du « dieselgate ». Le ministre allemand des transports, Andreas Scheuer, ayant décliné l’invitation, le sommet a été annulé et reporté à 2019.

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