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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 15:46

Contre la « minorité sociale » à laquelle conduit le système actuel pour les 18-24 ans, le rapport remis à la demande du gouvernement par le comité d’experts présidé par Louis Schweitzer, propose « d’expérimenter sans délai » un « revenu de base » jeunes. De son côté, la sociologue Dominique Méda défend dans la tribune ci-dessous la proposition d’une refonte efficace de la fiscalité qui permette de faire avancer le projet de revenu universel, remède à la fragilisation des classes populaires. Chronique publiée le 3 avril 2021 dans Le Monde. Lire aussi Transition écologique en chantier, Le revenu maximum, contre les inégalitésUn prélude à la reconversion écologique de nos sociétés et Pour un revenu de base individuel, universel et libre d’obligation.

Street art rebellion, manifestation du 28 mars 2021 (Photo Pierre Stoeber)

Street art rebellion, manifestation du 28 mars 2021 (Photo Pierre Stoeber)

Au moment où un troisième confinement vient d’être annoncé par le président de la République, il est essentiel de se plonger dans les analyses qui tirent les enseignements du premier. Dans « Covid-19, regards croisés sur la crise », plus de 50 chercheurs de toutes disciplines reviennent sur les enjeux majeurs de cette période, en particulier sur les douloureux arbitrages entre pertes sanitaires et pertes économiques auxquels les pouvoirs publics ont été confrontés. « L’explosion des inégalités. Classes, genres et générations face à la crise sanitaire » présente, quant à lui, les résultats de la première grande enquête réalisée auprès des Français confinés en documentant les fractures que la pandémie a aggravées.

En résumé : les classes populaires, déjà fragilisées, sont celles qui ont payé le plus lourd tribut à la crise en continuant à travailler sans moyens de protection ou en perdant leur emploi et en connaissant pour la plupart de graves difficultés financières, pendant que les professions les mieux protégées par leur statut d’emploi pouvaient continuer à télétravailler et à épargner. Dans certains territoires, la forte densité, l’exiguïté des logements et la fréquence des comorbidités ont démultiplié cet écart. Les femmes ont subi une régression sans précédent, en perdant leur emploi plus que les hommes et en supportant la plus grande partie de l’augmentation des charges domestiques et familiales. Les jeunes ont connu d’énormes difficultés, les uns pour entrer dans l’emploi, les autres pour continuer leurs études, la plupart ayant eu à faire face à une aggravation de leur situation financière.

Failles de l’État-providence

La pandémie a éclaté dans un contexte social dégradé où les inégalités de conditions de vie, de travail, d’accès aux soins et à la protection sociale étaient exacerbées depuis des décennies. Elle a achevé de rendre éclatantes les failles de notre État-providence et constitue d’une certaine manière une occasion unique d’engager une réforme structurelle de celui-ci en faveur des plus modestes.

Le remède à la fragilisation des classes populaires, notamment à celle de leur emploi, est connu. Concernant les travailleurs dits de la « deuxième ligne », les éléments que Christine Erhel et Sophie Moreau-Follenfant viennent de rassembler mettent en évidence l’ampleur de la sous-rémunération chronique, des mauvaises conditions de travail et de l’insatisfaction salariale de ces presque cinq millions de personnes. Ce diagnostic appelle la mise en place non pas seulement d’une prime, mais bien d’une véritable révision des classifications et des grilles salariales, rehaussant de façon permanente les rémunérations de ces personnes à la hauteur de leur contribution déterminante à la vie sociale, de même qu’une réflexion approfondie sur les fondements de la hiérarchie des salaires. Une politique visant à l’amélioration de la qualité de l’emploi ne pourra qu’être bénéfique aux femmes et aux jeunes dans la mesure où c’est le caractère plus fragile du statut d’emploi de ces derniers qui a entraîné leur plus grande vulnérabilité à la crise.

Élégance et réalisme

Mais ces mesures ne suffiront pas. Le lourd tribut payé par les jeunes montre qu’il nous faut sortir du bricolage et moderniser réellement notre État-providence. Plusieurs solutions sont en lice : l’ouverture du RSA aux jeunes dès 18 ans (évidemment non exclusive d’un fort accompagnement vers l’emploi), soutenue légitimement par de nombreuses organisations ; le revenu minimum unique proposé par Louis Maurin et Noam Leandri, au nom de l’Observatoire des inégalités, qui permettrait de sortir l’ensemble de la population française de la pauvreté ; l’idée, extrêmement ambitieuse, soutenue par l’économiste Pierre-Alain Muet dans Un impôt juste, c’est possible ! (Seuil, 2018), qui présente le tour de force de conjuguer bouclage de la protection sociale grâce au versement d’un revenu universel et refonte d’une fiscalité devenue inefficace et injuste.

L’élégance et le caractère réaliste de la proposition viennent du fait que le revenu universel n’est versé (en totalité ou en partie) que lorsque les revenus d’activité – connus en temps réel – ne dépassent pas un certain montant. Quand le contribuable n’a aucun revenu, le revenu disponible est égal au revenu universel. Quand les revenus d’activité augmentent, le revenu disponible augmente au-delà du revenu universel, mais moins que du montant initial en raison de l’augmentation de l’impôt sur le revenu. Mais, comme le précise Pierre-Alain Muet, ce revenu universel n’est pas une prestation qu’il faut aller demander (quand on connaît son existence) en s’engageant dans des démarches compliquées.

Tout le monde – y compris les jeunes dès 18 ans – a droit à ce revenu universel, mais ne le touchent que ceux dont les revenus sont insuffisants. En résumé : tout le monde reçoit (en droit) le revenu universel ; tout le monde paie un impôt sur le revenu qui commence au premier euro de revenu d’activité gagné ; seul le solde entre le revenu universel et l’impôt sur le revenu est versé (en fait) ou collecté tous les mois dans le cadre du prélèvement à la source. L’adoption de cette proposition nous permettrait de sortir par le haut des débats trop confus qui ont entouré depuis des années l’idée généreuse de revenu universel. Elle présente d’innombrables mérites, dont celui d’enfin traiter dignement les jeunes. En faire un projet central pour la prochaine élection présidentielle redonnerait aux citoyens l’espoir dont ils ont tant besoin.

Dominique Méda est professeure de sociologie à l’université Paris-Dauphine

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 19:00

Une réflexion sur les chiffres utilisés (et ceux, au contraire, sous-utilisés) dans cette crise sanitaire, et leur usage dans des rapports de pouvoir. Cela peut interroger aussi bien celles et ceux qui font à ces chiffres une confiance aveugle, que celles et ceux qui sont convaincu.e.s d'un mensonge généralisé. Un texte éclairé et éclairant écrit par les statisticien.nes "critiques" Céline Mardon et Serge Volkoff, notre ami écologiste du Pré Saint-Gervais, paru dans le n°97-2020/2 intitulé Virulences de Chimères, la Revue des schizoanalyses. Lire aussi Quels choix écologiques en matière de santé ? et COVID-19 : vers une gouvernementalité anthropocénique.

Chimères n°97, 2020/2.

Chimères n°97, 2020/2.

Rappelons une vieille histoire. Au milieu du 18ème siècle un débat passionné a opposé partisans et adversaires de l’inoculation obligatoire de la variole à titre préventif. Selon le mathématicien Bernoulli cette inoculation avait une probabilité de 1/300 de s’avérer mortelle, mais ferait reculer la maladie, très meurtrière, pour le reste de la population, avec un gain global moyen de trois ans d’espérance de vie. Soutenu entre autres par Voltaire, il concluait en faveur de l’obligation. Leur argument fondamental : le progrès consiste à édifier le gouvernement des hommes sur les données de la science. Un argument auquel s’opposa d’Alembert, qui jugeait indéfendable d’appliquer à la vie humaine un calcul reposant sur des données forcément imparfaites.

Cette controverse célèbre a connu bien des prolongements. Au fil des années la santé a constitué un vaste espace de développement pour les méthodes et institutions statistiques, en même temps qu’un terrain privilégié de polémique sur les usages du chiffre. Dans son Histoire de la raison statistique, Alain Desrosières(1) raconte qu’au milieu du 19ème le rôle du statisticien était notamment tenu par le promoteur de la “ méthode numérique ”, le docteur Pierre Louis. Louis privilégiait une médecine sociale, préventive et collective, avec un gros travail de classement des pathologies, l’enregistrement méthodique d’actes médicaux en grand nombre, pour connaître le cours et le décours des maladies, et évaluer l’efficacité des traitements. A cette figure du statisticien s’opposait d’abord celle du médecin « traditionnel », promue par Risueno d’Amador, qui défendait l’individualité des cas, la singularité du colloque entre médecin et malade, les vertus de l’expérience et des savoirs ancestraux. Claude Bernard intervint alors au nom d’un troisième point de vue, celui d’une démarche scientifique alternative à la méthode numérique : la démonstration directe, par voie expérimentale, des causes de chaque maladie. Ce débat n’est pas clos – comment le serait-il ? – mais en période de crise, comme aujourd’hui, on tend à le gommer. Les nombres sont alors propagés et martelés sans réflexion critique sur leur usage.

S’agissant d’une pandémie d’affection contagieuse, on peut comprendre qu’ils retiennent l’attention. La dynamique de la maladie comporte bien un mécanisme numérique – multiplicatif en l’occurrence : ce qu’en arithmétique on nomme progression géométrique, ou encore croissance (décroissance) exponentielle(2). La capacité des hôpitaux à faire face renvoie elle aussi à un décompte, et cette fois c’est de soustraction qu’il s’agit : la différence entre le nombre des lits dans les services, et les malades présents, actuellement ou bientôt.

Le problème n’est pas dans l’utilité de recueillir des nombres, les suivre et les analyser. Il est bien davantage dans l’impasse faite sur leurs modalités de sélection et de construction, les acteurs que cela implique, leurs objectifs plus ou moins explicites, les discussions que cela mériterait d’activer – et qu’on estompe au nom de l’urgence. Comme le rappelle Michel Armatte»(3), « les données sociales ne sont pas « données », au double sens épistémologique (elles sont construites) et économique (elles sont coûteuses) ». La rituelle expression quotidienne du directeur général de la Santé au printemps dernier, la reprise systématique et sommaire des chiffres dans les médias, dans des messages radiotélévisés du gouvernement, dans certains débats politiques, réactivent la locution courante selon laquelle « les chiffres parlent d’eux-mêmes » - ce qui n’est jamais le cas : ils ne peuvent pas assurer seuls une compréhension de la réalité qu’ils contribuent à décrire ; ajoutons, pour jouer sur les mots, que s’il y a bien un sujet dont les chiffres ne « parlent » pas, c’est d’eux-mêmes, justement.

Leur omniprésence pose problème, dès lors qu’elle s’assortit peu de débats contradictoires et qu’on prend les chiffres pour des faits. Elle joue un rôle au regard des rapports de pouvoir, des circuits de décision, des débats sociaux et des consciences de chacun ; plusieurs rôles, même, au-delà de l’appui scientifique aux décisions. Dans cet article nous allons interroger quelques-uns d’entre eux, en mobilisant nos propres réflexions à propos de la quantification dans l’approche scientifique et sociale des questions humaines(4), notre analyse critique des options adoptées pour présenter les « nombres de la Covid-19 », et plusieurs idées avancées par les théoriciens des relations entre chiffres et pouvoirs.

Ces usages, nous allons les dénommer par des verbes d’action : « éblouir », « accélérer », « trancher », « normer ». Non pas que l’on ait déjà une vision claire des intentions de celles et ceux qui en sont à l’initiative – des recherches en sociologie ou en sciences politiques pourront se pencher sur cette question a posteriori. Peut-être d’ailleurs ces intentions sont-elles variables et plus ou moins assurées. Il y a là, en tout cas, des options prises dans les formes d’exercice du pouvoir. Notre propos ici est d’en repérer quelques empreintes.

Éblouir

Manifestement il y a chez bien des acteurs politiques, responsables administratifs, experts et commentateurs, un souci de privilégier des chiffres qui fassent « choc », expédiés comme autant de projectiles sur une supposée indifférence ambiante ; sans doute avec l’idée qu’ils seront ainsi davantage relayés, cités spontanément dans les conversations, et couperont court aux contestations. Il doit bien entrer dans ce choix une part d’autopromotion des locuteurs : comme le remarque Alain Supiot(5) à propos de la prolifération contemporaine des lois, « l’injonction du publish or perish semble frapper indistinctement les savants et les gouvernants ». A l’examen, on se rend compte que cette quête du chiffre miroitant se mène souvent au prix de la pertinence : du nombre lui-même, ou des interprétations auxquelles il prête.

Le slogan du moment, en cette mi-novembre 2020, est : « il y a une admission à l’hôpital pour Covid toutes les 30 secondes ». Avec des variantes comme : « vous rendez-vous compte que depuis le début de cette interview,… », etc. Cet élément de langage, bien choisi, évoque des files d’ambulances à l’entrée des CHU, qui s’emplissent sans cesse. Or ce chiffre, en gros exact, n’a aucun sens. D’abord son complément logique serait d’indiquer le rythme… des sorties : à peu près une toutes les 45 secondes avec le même type de calcul. En outre il est totalement dépendant du périmètre auquel il se rapporte. Dans le monde on doit en être à une hospitalisation à la seconde. A l’échelle d’un département français on va parler de deux par jour (en Ariège), ou trois par heure (dans les Bouches-du-Rhône). Pour un hôpital « moyen » le rythme est de l’ordre de trois par jour. Si l’on voulait faire comprendre ce que cela implique comme difficultés pour les services hospitaliers, il faudrait rapprocher cela du nombre habituel d’admissions quotidiennes (hors ambulatoire), toutes pathologies confondues : autour de 40, toujours pour un hôpital « moyen ». Trois de plus, jour après jour, ce n’est pas négligeable du tout, compte tenu surtout de la spécificité des soins et de l’hébergement de ces patients. Mais on voit qu’on vient d’effectuer là un déplacement que le chiffre initial n’enclenche pas de lui-même. Ce serait un cas d’école pour ce propos d’Isabelle Stengers(6) : « Un nombre peut en cacher un autre, ou cacher une question pour laquelle il n’y a pas de nombre ».

Prenons un autre exemple, plus caricatural. Il y a quelques semaines un message radio rappelait que « le virus continue de circuler » et ajoutait : « 90% des décédés ont plus de 65 ans ». Là encore le chiffre est exact, quoiqu’un peu arrondi. Mais sait-on qu’il est tout à fait banal ? Ce pourcentage est à peu près celui des plus de 65 ans dans l’ensemble des décès en France, toutes causes confondues. Attirer l’attention sur les risques accrus avec l’âge lors d’une contamination est légitime, mais cette proportion n’illustre aucun phénomène spécifique à la Covid. Pourquoi la brandir ? L’explication qui vient à l’esprit est qu’on a résolu d’afficher un « gros » pourcentage, et que si l’on indiquait le taux de létalité des personnes de plus de 65 ans atteintes du coronavirus on citerait un nombre préoccupant certes, beaucoup plus élevé que pour les moins âgés, mais à un seul chiffre(7). Risquons un autre motif, plus douteux : les auteurs de la formule ont pu envisager, plus ou moins délibérément, que des auditeurs feraient une méprise par ignorance ou inattention, et retiendraient que 90% des personnes âgées contaminées décèdent. Ce serait, pour prendre le jargon des statisticiens, une substitution de « % lignes » à des « % colonnes », comme dans cette publicité facétieuse pour le Loto : « 100% des gagnants ont tenté leur chance », ce qui est indéniable mais n’en rend pas moins faible la probabilité de gagner.

En tout cas, dans ces deux exemples et bien d’autres, sont promus des chiffres qui « éblouissent », au sens où l’entend Denis Guedj(8), qui leur préfère ceux qui « éclairent ». Une conséquence fâcheuse est que les chiffres « éclairants », eux, circulent moins.

C’est le cas pour les taux de reproduction (voir note 2). A la mi-août, les contaminations étaient peu nombreuses mais ces taux se sont installés vers 1,4. Il y avait de quoi s’inquiéter, car leur maintien à ce niveau allait impliquer vers la fin octobre un niveau de contaminations, d’hospitalisations et de décès, 30 fois supérieur à ce qu’il était alors – et c’est en gros ce qui s’est produit. Réenclencher dès ce moment des mesures de prévention a dû sembler malvenu : des nombres « non éblouissants » (petits et un peu compliqués) ont pu être jugés frêles, face aux acteurs politiques ou aux savants qui niaient la venue possible d’une deuxième vague ; on a choisi d’attendre. A l’opposé, en ce moment-même(9), après le couvre-feu puis les débuts du re-confinement, ces mêmes coefficients viennent de basculer nettement en dessous de 1, pourtant on ne les annonce pas davantage ; par prudence, sans doute ; mais peut-être aussi parce qu’ils manquent de « brio ».

Accélérer

Nous sommes donc conviés depuis quelques mois à prendre des nouvelles quotidiennes du virus, avec en leur centre un petit lot de « chiffres du jour ». Ce tempo est discutable, pour bien des raisons. Les variations quotidiennes sont erratiques, marquées entre autres par des périodicités hebdomadaires qui reflètent la vraie vie des services chargés d’enregistrer et sommer les événements – d’où des creux, visibles sur la plupart des graphiques, autour des week-ends et jours fériés, et des « rattrapages » ensuite. De toute façon, comme on l’a indiqué, pour comprendre le mouvement d’ensemble de la pandémie on doit examiner des tendances sur plusieurs semaines et se doter de projections à la même échelle de temps.

Les affichages rapides impliquent de donner priorité aux chiffres qu’on peut avoir aisément le jour-même. Si l’on préfère qu’ils soient « gros » pour marquer les esprits (voir ci-dessus), on va mettre en scène non seulement le nombre d’admissions à l’hôpital, assez fiable, mais le nombre de cas confirmés, trop souvent baptisé « nombre de contaminations ». C’est le chiffre le plus commenté. On l’utilise pour repérer les « pics » et « plateaux », voire les « redescentes », et pour comparer entre eux les pays du monde, les régions, certaines villes. Or par rapport aux contaminations ce nombre est déjà décalé de plusieurs jours : le temps de se faire tester et d’avoir le résultat. Surtout, il traduit largement la qualité des tests virologiques, ainsi que l’ampleur et les modalités des pratiques de ces tests, qui diffèrent selon les moments et les lieux : dans quelles proportions les individus concernés sont-ils des malades hospitalisés, symptomatiques, ou encore des personnes particulièrement exposées, potentiellement contaminantes, etc. ? Sur une ou deux semaines la variation des cas constatés peut donner des indications, à confirmer par les nombres d’hospitalisations quelques jours plus tard. Mais il n’est pas raisonnable d’en faire le marqueur dominant de la pandémie, ni le socle des comparaisons dans l’espace et dans le temps.

Or on sait très bien tout cela. Dès le printemps des articles scientifiques solides ont présenté une critique impitoyable de cet indicateur. On lisait dans le respecté American Journal of Public Health(10) : « The selection of those tested is critical for accurate estimation ». Les auteurs expliquaient que seuls vaudraient des tests « done randomly », et ayant « a very high sensitivity and specificity ». Ils concluaient par cet euphémisme : « the current situation does not resemble this ideal condition ». Pourtant on a continué, comme si tout cela n’était pas « critical », à arborer ces gros chiffres vite produits, chaque jour, un peu partout sur la planète. Peut-être les responsables se rassurent-ils en supposant que les cas testés et les contaminations réelles évoluent parallèlement, selon l’hypothèse posée par Adolphe Quételet(11) il y a près de deux siècles : « les effets sont proportionnels aux causes qui les produisent ». Michel Armatte, qui rappelle cette thèse, doute fort, et nous avec lui, qu’on puisse ainsi tabler sur la « neutralité des systèmes d’enregistrement(12)» en matière de faits sociaux.

Cette fonction accélératrice du chiffre n’est pas une découverte. Elle était déjà pointée par Horkheimer et Adorno dans leur Dialectique de la Raison(13) : « Le formalisme mathématique dont l’instrument est le nombre, forme la plus abstraite des données immédiates, retient la pensée sur la pure immédiateté ». Si l’on en veut un symbole, on peut noter l’appellation du site web sur lequel le gouvernement français diffuse les décomptes : c’est un « dashboard », traduction anglaise de « tableau de bord » - mais « dash » veut littéralement dire « ruée ».

Une grande partie des analyses d’Alain Supiot sur la « gouvernance par les nombres » (op.cit.) porte sur cette supposée réactivité des outils quantitatifs, qui ont pris dans ces dernières décennies une importance considérable avec la mobilisation dans une guerre économique, le primat de la compétition (où l’on retrouve les anglicismes : « ranking », « benchmarking »…), les mouvements instantanés des marchés financiers, etc. L’entreprise, ou aussi l’administration (avec le New Public Management), doivent avant tout se montrer mobiles, prêtes au changement. Rien de surprenant si ces modèles gestionnaires, ceux qui poussent à « exposer les palmarès »(14) ont trouvé leur place dans une crise sanitaire qui voit se multiplier les situations d’urgence. A défaut de maîtriser la situation, les gouvernants peuvent à chaque instant garantir qu’ils l’évaluent et la surveillent(15).

Le prix à payer est d’abord d’écarter les réflexions critiques comme celles qu’on vient de rappeler. C’est aussi de donner moins de place aux évaluations un peu différées mais plus pertinentes, au premier rang desquelles l’enquête EpiCov(16), issue d’une collaboration entre l’Inserm, le ministère de la Santé et l’INSEE. Cette grosse investigation, menée d’abord en mai 2020, a reposé sur des questionnements par internet ou téléphone et, pour une partie des répondants, des prélèvements sanguins afin de détecter la présence d’anticorps. Le tout, et c’est essentiel, réalisé (enfin !) auprès d’un échantillon représentatif de la population générale de 15 ans et plus. En admettant que les sérologies soient assez fiables, on en tire une masse d’enseignements sur les séroprévalences après la première vague, donc sur les contaminations survenues, et sur leurs liens avec les formes d’exposition au virus, les conditions de vie et de travail pendant cette période, leurs variations selon le territoire, l’âge, l’habitat, la profession etc.

Nous demanderions bien aux lecteurs de cet article s’ils ont entendu parler des résultats, publiés notamment en octobre(17). Il est bien possible que non, pas même de cette évaluation globale pourtant essentielle : 4,5% des tests sérologiques de mai ont été positifs. Il s’agissait donc de quelque 2,5 millions de personnes contaminées, un chiffre sans commune mesure avec les cas confirmés à cette date (150 000 environ, en données cumulées). Des enseignements très précieux, donc, pour calculer des % d’hospitalisations, de réanimations, de décès, pour orienter l’action par la suite, et pour une meilleure compréhension par tout un chacun – si tout un chacun avait eu l’attention attirée sur ces résultats. Or malgré quelques reprises dans les media, leur diffusion est restée modeste, faute pour eux d’avoir pris place dans le tourbillon quotidien de données immédiates.

Trancher

Dans un article consacré aux liens entre « l’espace public » et « la raison statistique », Alain Desrosières(18) a évoqué la tension entre « deux registres de langage possibles : celui de la description et de la science (« il y a… »), et celui de la prescription et de l’action (« il faut… ») ». Il ajoutait : « la possibilité d’isoler une description des faits, opposés aux valeurs et aux opinions, est la revendication constante et commune des statisticiens ». Trente ans plus tard, il n’est pas sûr que cet « isolement » soit fermement assuré. Dans les propos officiels sur la pandémie en tout cas, on ne sait pas toujours qui parle, au nom de quelle « raison ». Les ministres et hauts fonctionnaires improvisent des commentaires de graphiques (voire élaborent les graphiques eux-mêmes), tandis le Conseil Scientifique semble émettre des directives et que les épidémiologistes plaident, sur les plateaux télévisés, pour telle mesure urgente.

Dans son « adresse aux Français » fin octobre, le chef de l’État est parti d’emblée de constats chiffrés (dont l’évolution des « cas », qu’il a faussement dénommés « contaminations ») avec des graphiques affichés à ses côtés, puis des pronostics (« 9000 malades en réanimation à la mi-novembre, quoi que nous fassions »(19)), pour en déduire directement une décision politique (le nouveau confinement), et ré-inviter les chiffres en cadrant la date de fin (quand on sera revenu à 5 000 « cas » quotidiens).

Notre propos n’est pas de déplorer cette confusion des genres, mais d’y voir une pleine illustration de la « gouvernance par les nombres » dont Alain Supiot (op.cit.) a précisément analysé les origines, les formes et les conséquences. Comme il l’explique, cette disposition à conférer aux chiffres une posture d’autorité est inscrite de longue date dans la pensée humaine. C’est ce qu’il nomme « le rêve de l’harmonie par le calcul », depuis Pythagore (« Tout est arrangé d’après le nombre ») jusqu’à Cédric Villani (« Le monde est mathématique ») en passant par Tocqueville (« le nombre seul fait la loi et le Droit. Toute la politique se réduit à une question d’arithmétique »).

Ce que Supiot démontre, c’est que ce vieux « rêve » a pris corps très activement, depuis quelques décennies, dans les modes de direction des systèmes de production et de l’action publique. Il y repère « la promesse d’un gouvernement impersonnel » où « la loi devient objet de calcul », vouée alors au rôle « d’ustensile » au service d’objectifs chiffrés. Le débat social et politique, voire scientifique est voué à s’effacer derrière les modélisations et les algorithmes(20). La statistique est vue à la fois comme outil de connaissance et outil de gouvernement. Certains s’en félicitent, annonçant le recul des décisions arbitraires et un progrès pour la démocratie(21), ou saluant à l’inverse la restriction du périmètre démocratique, l’organisation de la société étant ainsi mise heureusement à l’abri du pouvoir des citoyens et de leurs « émotions originelles »(22).

On comprendra que ce n’est pas le point de vue de Supiot - ni le nôtre. Même en laissant de côté les considérations de morale politique, on peut rappeler les méfaits des formes d’expertise fondées entièrement sur des indicateurs chiffrés. C’est ce que redoutent par exemple Emilie Counil et Emmanuel Henry : « la technicité de l’approche a pour conséquence un effet « boîte noire » qui ne permet pas aux utilisateurs de pleinement exercer leur esprit critique vis-à-vis de l’outil »(23). Michel Armatte fait pour sa part ce rappel salutaire : « La modélisation, de la conception à l’utilisation est une activité sociale. Elle implique différents groupes d’acteurs qui contribuent par la lutte et la collaboration à définir ses objectifs, ses conventions, ses usages, ses limites »(24). Nous pouvons de notre côté raisonner ici en ergonomes : toute activité de travail individuelle ou collective – comme sans doute toute activité humaine - aboutit à un résultat qui se tient à condition de sortir des cases, d’échapper dans une large mesure aux prescriptions et aux cadres d’évaluation ; c’est ce que nous nommons : activité réelle.

On pourrait passer au crible de cette lecture critique bien des options prises dans les plans d’action contre la pandémie, comme le découpage des départements par degré de risque, dans une carte de vigilance en gris/rose/rouge, sur la base de trois indicateurs pondérés, une méthode de classement plus ou moins remise en cause par la suite, et dont la sècheresse a soulevé bien des protestations. Mais même en s’en tenant à des décomptes élémentaires et de bon sens, comme le nombre des places Covid disponibles à l’hôpital, on peut comprendre qu’ils recouvrent des réalités multiples : en pédiatrie par exemple, cet automne, le problème n’est pas l’afflux d’enfants malades de la Covid (ces cas sont peu nombreux), mais celui des adultes accueillis pour désengorger des services ou hôpitaux voisins, au moment même où arrivent par ailleurs de nombreux enfants souffrant des pathologies « saisonnières » : bronchites ou gastro-entérites. On peut comprendre aussi que l’affichage répété de la saturation hospitalière déclenche de nombreux arbitrages individuels en amont, par une sorte de boucle de rétroaction : quand on annonce au pays entier que les hôpitaux sont à la limite de la rupture, ou même quand on sait que ce sera un critère de durcissement des mesures préventives, on (médecins de ville, responsables d’Ehpad…) peut hésiter davantage à y transférer des patients. Comme idéologie, la gouvernance par les nombres peut recruter des adeptes ; comme fondement de décisions efficientes et comprises, c’est douteux.

Normer

Quand on dénombre les « décès Covid », inclut-on seulement ceux survenus à l’hôpital ? Voire seulement ceux relevés dans les services dédiés ? Ou également les morts en Ehpad, en établissements pour handicapés, à domicile ? Comment résout-on la difficulté, classique dans les études sur les causes de décès, due à l’importance des comorbidités ? On sait que plusieurs pathologies préexistantes – respiratoires, cardiaques, diabétiques… - accroissent fortement la probabilité de complications graves de la Covid-19 ; en cas de décès, les médecins choisissent-ils de l’attribuer à l’infection, ou à l’autre pathologie en cause ? Conscient de cette difficulté d’évaluation, l’Insee a lancé une procédure de suivi de la mortalité quotidienne par département, toutes causes confondues(25); cela permet de comparer les décès d’une période où la pandémie est active avec la période analogue dans les années précédentes. Ce ne sont pourtant pas ces chiffres qui sont les plus diffusés, mais bien les nombres collectés par Santé Publique France, pris comme des « faits ».

Cet exemple, parmi d’autres, incite à revenir sur un apport essentiel des réflexions d’Alain Desrosières : la distinction entre « mesure » et « quantification ». L’une inclut l’autre mais ne s’y résume pas : « quantifier c’est convenir, puis mesurer »(26). Parler de « mesure », même pour en relever les « erreurs », implique « une épistémologie réaliste, selon laquelle les objets préexistent, au moins en théorie, au travail d’identification, de définition, de délimitation »(27). Dans le champ des sciences dures, cette préexistence des objets fait débat. S’agissant des faits sociaux, elle est exclue. Pour notre sujet ici, il en va d’une crise sanitaire comme de toute question humaine ou sociale : si l’on fait appel à la quantification, ce ne sera pas à partir d’une lecture passive du monde.

Dire cela n’ôte pas à la quantification son intérêt mais il va falloir consacrer à la convention autant d’attention qu’à la mesure, aussi bien pour ses auteurs que pour les audiences auxquelles les nombres sont destinés. C’est indispensable pour ne pas perdre le sens de la mesure, aux deux acceptions de cette formule : la signification du nombre, et la possibilité d’en nuancer l’interprétation. C’est nécessaire aussi pour repérer tous les enjeux, scientifiques, politiques et sociaux, qu’a revêtus telle approche chiffrée plutôt que telle autre.

Il y a en outre une troisième raison, peut-être la principale : en faisant l’impasse sur le volet « convention », on sous-estime sa puissance, non seulement pour la quantification elle-même, mais pour le regard porté par tout un chacun sur l’objet traité. La quantification statistique est d’abord une « qualification ». Elle établit des équivalences, des catégories, des limites. On peut considérer qu’elle « mesure un réel existant et l’institue tout à la fois »(28). Inévitablement, ces choix sont sous-tendus par des normes de jugement, et les promeuvent(29). Counil et Henry (op.cit.)  insistent à ce titre sur les « logiques implicites d’inclusion/exclusion qui sous-tendent la définition chiffrée des problèmes ». Or ces normes vont ensuite vivre leur vie, à distance de leurs conditions initiales d’élaboration. Alain Supiot (op. cit.) rappelle qu’il en va de même pour la qualification juridique, mais avec cette différence majeure : « la qualification statistique n’est pas soumise au principe du contradictoire ». L’œuvre normative de la quantification pourrait bien être plus redoutable que celle de la loi, parce que plus discrète.

C’est selon nous ce qui s’est produit, ces derniers mois, avec la constitution de la catégorie des « personnes fragiles » face à la pandémie. Celle-ci s’est d’emblée construite sur des critères médicaux : les comorbidités, et l’âge, ce dernier constituant une variable dont le grand public comprend aisément qu’elle est corrélée aux fragilisations de la santé. L’appartenance aux tranches d’âge élevées a été, de loin, le facteur de sur-risque le plus cité, souvent le seul comme dans le message radio évoqué précédemment. Les films à visée préventive montrent des grands-mères mises en danger par l’imprudence de leur jeune entourage. Les données disponibles – donc constituées et examinées - confirment sans cesse la proportion élevée des âgés parmi les personnes hospitalisées ou décédées : un constat important mais usuel, on l’a dit, pour la plupart des pathologies.

Rares ont été, dans cette période et depuis, les commentaires relevant un résultat curieux, voire paradoxal : la Seine-Saint-Denis est à la fois le plus « jeune » département de France métropolitaine (les plus de 60 ans y représentent 17% de la population, alors que c’est 27% en France en moyenne), et celui qui a connu la hausse la plus considérable de la mortalité au printemps 2020 : par rapport à 2019, les décès en mars-avril dans le 93 ont été multipliés par 2,2. Or cette bizarrerie s’expliquait très bien. Dès le mois de mai deux chercheuses, Emilie Conil et Myriam Khlat, ont publié un article qui en traitait directement, dans le cadre d’une analyse sur les inégalités sociales face au virus(30) : elles montraient que l’exposition est beaucoup plus répandue dans les catégories sociales à bas revenus, peu protégées au travail, dans les transports (à l’époque) et dans leur logement ; elles rappelaient aussi que la prévalence des comorbidités est plus élevée dans ces mêmes catégories sociales, pour de multiples raisons dont les expositions professionnelles passées. Plus récemment, l’enquête EpiCov déjà citée a confirmé et précisé plusieurs de ces constats. La catégorie des « fragiles » pourrait donc inclure les populations précaires ou peu qualifiées mais, comme souvent, on a assisté à ce que Counil et Henry (op.cit.) nomment « neutralisation des aspects sociaux et politiques de la santé par le langage épidémiologique » - à tout le moins, dans les nombres les plus diffusés auprès du grand public.

Retombées

Parmi les verbes qui nous ont servi d’intertitres, ne figurent pas des termes comme : débattre, réfléchir, vérifier, explorer… autant d’activités que l’usage rapide et normatif des chiffres n’encourage pas. Cet usage rabat les connaissances sur une petite batterie de données quantitatives, répétées à cadence élevée et guère interrogées. On se trouve dans la situation-type décrite par Desrosières : « Une fois les procédures de quantification codifiées et routinisées, leurs produits sont réifiés. Ils tendent à devenir « la réalité », par un effet de cliquet irréversible. Les conventions initiales sont oubliées, l’objet quantifié est comme naturalisé, sauf dans quelques cas où « ces « boîtes noires » sont ré-ouvertes, à l’occasion de controverses »(31). S’agissant d’une maladie inquiétante, transmissible, dans la propagation de laquelle chacun peut se sentir engagé et incriminer les autres, ce maniement des nombres est assez risqué. Nous n’en savons pas les conséquences, qui pourraient mériter une recherche spécifique. Mais nous voyons au moins deux formes de dérives possibles.

Si les « controverses » souhaitées par Desrosières n’adviennent pas, une attitude plausible est de prendre ces données…pour des données, justement (et non des « construits »), sans interroger leurs manques ni leurs faux-sens. On peut alors s’en remettre, pour les constats, les prévisions, voire pour les décisions prises à leur suite, à des gouvernants censés savoir. Mais l’insistance sur les gros chiffres cumulés peut aussi accentuer des sensations de panique. C’est ce que redoute Robert Peckham(32), compte tenu de l’ampleur prise en général par les paniques dans un monde urbanisé, hyper-relié, où les réseaux locaux d’entraide et d’échange se sont raréfiés. Dans le cas de la crise du SARS à Hong-Kong en 2003, il indique que cette « contagious panic », plutôt renforcée par les appels à « ne pas paniquer », a fait, selon certaines évaluations, davantage de victimes que l’épidémie elle-même.

Mais si les controverses ont lieu, elles peuvent aussi tourner à vide, faute d’éléments de référence communs aux locuteurs, faute même d’un langage qui permette d’interroger ensemble les résultats. Les chiffres avancés font alors face à un flot de défiance, venant d’incrédules ou de conspirationnistes qui à leur tour mobilisent leurs « vrais » chiffres, tout aussi « éblouissants ». Pour ne prendre qu’un exemple, on pouvait entendre récemment, sur la chaîne youtube de France-Soir, un médecin marseillais qui entendait ramener le risque à de justes proportions : « 3 à 9 morts par jour, pour une région de 5 millions d’habitants ». Si un débat avait pu s’amorcer, on lui aurait signalé que la courbe était ascendante (peu après, le chiffre a atteint 30 par jour) et surtout, que la comparaison n’est pas à faire avec les 5 millions d’habitants, mais avec le nombre quotidien usuel de décès dans la région, à savoir : 130 ; ce qui donnait évidemment à ce comptage une autre perspective.

Ces deux types de dérive, nous les reconnaissons bien, pour y être régulièrement confrontés dans notre propre domaine : la santé au travail. Nous devons convaincre tel directeur que le taux d’arrêt-maladie de son établissement n’a rien d’effarant mais voisine les valeurs moyennes, compte tenu des âges, sexes et métiers de ses salariés ; ce qui n’empêche pas que ces absences puissent être compliquées à gérer. Ou expliquer à des syndicalistes que tel aspect des conditions de travail dans leurs ateliers n’entraîne pas, selon les connaissances en épidémiologie, douze ans de moins d’espérance de vie comme ils l’ont entendu dire, mais peut-être deux ou trois…ce qui est déjà beaucoup.

Une bipolarisation dans l’approche des chiffres – leur dresser un piédestal, puis les vénérer ou les abattre – clôt la réflexion au lieu de l’ouvrir. Les remèdes à cela sont connus, simples à énoncer, plus compliqués à promouvoir. Revenons une dernière fois à Desrosières : « C’est en tant que pièce argumentative incluse dans des dispositifs plus vastes que la statistique prend sens »(33). Ces dispositifs plus vastes comportent l’appel à bien d’autres sources de connaissance (sans qu’aucune ne s’attribue l’autorité unique de la preuve), la confrontation aux expériences pratiques, l’élaboration d’espaces et de langages communs permettant d’entretenir la « dispute », au sens que lui donnent les cliniciens de l’activité : « l’organisation réglée et l’instruction d’un dossier technique dans lesquelles les points de vue divergent et sur lesquels il faut argumenter pour convaincre »(34). Telles que vont les choses dans cette crise de la Covid-19, on en est loin.

 

(1) La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique. La Découverte.

(2) En première analyse, le nombre de personnes contaminées un jour donné dépend de ce même nombre une semaine avant, multiplié par un « taux de reproduction » : le nombre moyen de personnes qu’un individu contagieux peut infecter, avant de cesser de l’être – cette période étant de l’ordre d’une semaine, d’après les connaissances actuelles sur le virus SARS-CoV-2. En contexte stable (météo, vacances, règlementation…), ce taux est stable aussi. L’épidémie s’étend (ou régresse) d’autant plus brutalement que le taux est supérieur (ou inférieur) à 1.

(3) Armatte M., 2010, La science économique comme ingénierie. Quantification et modélisation, Presses des Mines

(4) Nous sommes des statisticiens venus à l’ergonomie, dans un centre de recherche en santé au travail qui allie ces deux disciplines. Cela a amené notre équipe à examiner les ressources et les pièges des démarches combinant enquêtes statistiques et études sur le terrain. (Voir par exemple : Volkoff S., Molinié A-F., (2010), Quantifier sans broyer ? Les statistiques en santé au travail à la rencontre des analyses cliniques, in Lhuilier D., Clot Y. (éd.), Travail et santé – Ouvertures cliniques, Erès)

(5) Supiot A., 2020, La gouvernance par les nombres, Fayard/Pluriel

(6) Stengers I., 1997, Sciences et pouvoirs. Labor

(7) Cela supposerait par ailleurs d’évaluer correctement le nombre d’individus contaminés, ce que l’on ne fait que plus tardivement et à moins grand bruit ; ainsi que le nombre de « décès Covid », une notion moins simple à établir qu’on ne le pense – nous revenons ci-après sur ces deux points.

(8) Guedj D., 1997, La gratuité ne vaut plus rien. Seuil

(9) Rappel : cet article est rédigé mi-novembre 2020

(10) Pearce N. et al., 2020, Accurate statistics on Covid-19 are essential for policy guidance and decisions. AJPH, Juillet

(11) Quételet A., 1846, Lettres sur le Calcul des probabilité, XXVII

(12) Armatte M., 2005, Éléments pour une histoire sociale des indicateurs statistiques, communication aux Jornadas de estadistica y sociedad, Madrid, UNEDINE-EHESS

(13) Horkheimer M., Adorno T., 1944/1983, La dialectique de la raison, Gallimard (cités par Supiot, op. cit.)

(14) Armatte, 2005, op.cit.

(15) C’est une attitude que nous rencontrons souvent, dans un tout autre domaine. Quand émergent en entreprise des signes de mal-être, physique ou psychique, il n’est pas rare que la première option soit de réaliser un baromètre, par questionnaire en général – et de s’en tenir là, le devoir censément accompli.

 Epidémiologie et Conditions de Vie liées à la Covid-19

(17) Voir le n°1167 d’Etudes et Résultats (Drees), et le n°40 de Questions de santé publique (Iresp), tous deux datés d’octobre 2020

(18) Desrosières A., 1992, Discuter l’indiscutable, Raison statistique et espace public. Dans : Raisons Pratiques, 3, Pouvoir et légitimité (Editions de l’EHESS)

(19) Pronostic aventureux, d’ailleurs : à la mi-novembre ce nombre n’a pas dépassé les 5000

(20) En économie, la confrontation est brutale. En témoigne le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg, appelant à « se débarrasser » des réflexions économiques qui ne seraient pas fondées sur des tests quantifiés, et taxant leurs opposants de « négationnisme économique » (c’est le titre de leur ouvrage paru en 2016).

(21) Nikolas Rose, 1991, Governing by Numbers : Figuring out Democracy (cité par Supiot, op.cit.)

(22) Friedrich Hayek, 1979/1995, L’ordre politique d’un peuple libre (cité par Supiot, op.cit.)

(23) Counil E., Henry E., 2016, Produire de l’ignorance plutôt que du savoir ? Travail et Emploi n°148

(24) Armatte M., 2016, Pourquoi historiciser et sociologiser la notion de modèle ? In Modélisations et sciences humaines, Lharmattan

(26) Desrosières A., 2008, La statistique, outil de gouvernement et outil de preuve. In Pour une sociologie historique de la quantification, Presses des Mines

(27) Desrosières A., 2010, op.cit.

(28) Armatte M., 2005, op.cit.

(29) Pour mémoire : la loi statistique la plus usitée est dite « loi normale » ; elle repère les individus proches de la moyenne (nombreux) et les déviants (rares).

(30) https://theconversation.com/covid-19-les-classes-populaires-paient-elles-le-plus-lourd-tribut-au-coronavirus-en-france-138190

(31) Desrosières, 2008, op.cit.

(32) Peckham R., 2020, The covid-19 outbreak has shown we need strategies to manage panic during epidemics, Blog du British Medical Journal, https://blogs.bmj.com/bmj/2020/02/21/robert-peckham-covid-19-outbreak-need-strategies-manage-panic-epidemics/

(33) Desrosières, 2008, op. cit.

(34) Yves Clot, 2014, Réhabiliter la dispute professionnelle. Journal de l’Ecoloe de Paris du Management n°105.

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 14:02

Depuis plusieurs semaines, les représentants et représentantes d’Europe Écologie Les Verts refusent les invitations de la chaîne d’information CNEWS.

EELV avait déjà alerté sur la dérive de la ligne éditoriale choisie par la chaîne, qui a notamment choisi Eric Zemmour comme chroniqueur régulier, alors même que celui-ci a été condamné pour injure et provocation à la haine. 

Les écologistes avaient en effet saisi le CSA l’an dernier et la réponse du comité d’éthique du groupe Canal+ avait été de cesser les émissions en direct et d’enregistrer les émissions dans lesquelles intervient Eric Zemmour afin de pouvoir couper les propos litigieux. Après sa prise de position xénophobe au sujet des mineurs isolés, ce même comité d’éthique s’est contenté de préconiser un autre format d’émission.

Nous défendons la liberté de la presse, la liberté pour les journalistes d’exercer leur métier, notamment quand celle-ci est menacée par le vote de l’article 24 de la loi sur la Sécurité globale. Nous témoignons toute notre solidarité aux journalistes de CNEWS qui se sont démarqué.e.s de la politique conduite par leur employeur.

Cette liberté de la presse est encadrée par la loi et nous déplorons une carence manifeste de la part du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel à qui la loi confie la mission de veiller “au respect de la dignité de la personne humaine, de la liberté et de la propriété d’autrui, au caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion”. Tel n’est pas le cas quand il laisse la chaîne se rendre complice d’apologie de crimes contre l’humanité et de xénophobie au quotidien.

Nous ne saurions continuer à cautionner, par la présence des écologistes sur cette chaîne d’information, des propos racistes, misogynes, homophobes ou climatosceptiques. 

Notre absence de ces débats nous permettra de porter les propositions des écologistes loin des caricatures et de la polarisation du débat public dans lequel cette ligne éditoriale voudrait nous conduire. Nous continuerons donc à refuser toutes les invitations et encourageons celles et ceux qui se reconnaissent dans les valeurs d’un débat républicain à en faire de même, ainsi que les annonceurs à retirer leur soutien financier à l’instar de l’enseigne Decathlon. 

Eva Sas et Alain Coulombel, porte-paroles

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 09:18
Dans le cadre du Big Bang, une visio-conférence sur le thème " la crise sanitaire annonce-t-elle l'effondrement de nos sociétés ? " animée par Alain Coulombel, porte-parole EELV, avec Pablo Servigne, ingénieur-agronome, Geneviève Azam, économiste, Dominique Bourg, philosophe. C'est en direct, mercredi 29 avril à 18h. Lire aussi Fédérer au sein des gauches et des écologistes : le temps nous oblige, vite et Plus jamais ça ! Construisons ensemble le jour d’après.
La crise sanitaire annonce-t-elle l'effondrement de nos sociétés ?
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13 juin 2019 4 13 /06 /juin /2019 09:31

En France, 200 millions de mètres cubes de résidus à vie longue n’ont pas de filière de gestion. Seuls 1,6 million de mètres cube sont pris en charge par l’Andra. Par Pierre Le Hir le 11 juin 2019 pour Le Monde.                                   Lire aussi Ces déchets nucléaires près de chez vous, L’enfouissement des déchets radioactifs n’est pas la seule solution, selon un rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, Seul 1% du combustible nucléaire français est recyclé et Déchets nucléaires : l’État doit cesser de mentir.

Le lent poison des déchets radioactifs « oubliés » qui contaminent les sols français

Devant le stade municipal de la petite ville de Gueugnon (Saône-et-Loire), une esplanade goudronnée, entièrement vide, est ceinturée d’un grillage métallique haut de deux mètres. « Accès interdit », annonce en lettres rouges un panneau. Sur cet ancien terrain vague, la commune avait prévu d’aménager un parking pour les jours d’affluence. Car le Football Club de Gueugnon a eu son heure de gloire : champion de France de deuxième division en 1979, vainqueur de la coupe de la Ligue en 2000 face au PSG.

Là, sous le bitume, reposent plus de 20 000 tonnes de déchets radioactifs déversés par une ancienne usine de traitement de minerai d’uranium, exploitée, de 1955 au début des années 1980, par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), puis par la Cogema, devenue Areva et aujourd’hui Orano.

« A certains endroits, ça crache ! Les émanations de radon [un gaz cancérigène formé par la désintégration de l’uranium] sont énormes », affirme le physicien Roland Desbordes, porte-parole et ancien président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), qui a mené plusieurs campagnes de mesures.

Fermé au public depuis 2009, le terrain n’a longtemps été gardé que par de simples barrières. En octobre 2018 encore, lors d’un match, des dizaines de supporteurs y ont pénétré pour se garer. Ce n’est que début 2019 qu’a été posé un grillage et que le site a été intégré à une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), englobant une ancienne sablière où ont été transvasées 220 000 tonnes de boues uranifères, recouvertes d’une butte de terre. Sans que nul ne s’en émeuve à l’époque. Au point qu’avait été aménagé, tout autour, un parcours de santé démonté depuis.

« Informations tronquées et tendancieuses »

Le cas de Gueugnon est loin d’être isolé. Entre 1947 et 2001, près de 250 gisements d’uranium ont été exploités dans l’Hexagone, pour la fabrication de l’arme atomique puis l’alimentation en combustible des réacteurs nucléaires.

Ils ont laissé comme héritage 51 millions de tonnes (environ 40 millions de mètres cubes) de résidus stockés dans les enclaves minières, mais aussi 170 millions de tonnes (plus de 100 millions de mètres cubes) de stériles : des roches extraites pour accéder au minerai, qui contiennent des métaux lourds radioactifs. Ces stériles ont été entassés çà et là en « verses », lorsqu’ils n’ont pas été réutilisés, sans autre précaution, pour remblayer des chemins, aménager des terrains de sport, voire servir de soubassement à des habitations.

De ces montagnes de résidus, il n’y a pourtant pas trace dans les documents d’information mis à la disposition du public, dans le cadre du débat en cours sur le Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR). Du moins pas dans les documents les plus accessibles, comme  la synthèse du dossier coproduit par le ministère de la transition écologique et solidaire et par l’Autorité de sûreté nucléaire. On y lit qu’« à la fin 2017, toutes catégories confondues, le stock de déchets radioactifs est d’environ 1,6 million de mètres cubes ». Un chiffre tiré de l’inventaire établi par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) et repris dans toutes les publications officielles.

« Contrairement à ce qu’affirme le dossier, le stock n’est pas de 1,6 million, mais de l’ordre de 200 millions de mètres cubes », s’étrangle Corinne Castanier, responsable de la réglementation et de la radioprotection à la Criirad. Laquelle a décidé de boycotter le débat public, pour protester contre « des informations tronquées et tendancieuses ».

Parmi les déchets radioactifs « oubliés » figurent donc les rebuts des activités minières et les stériles uranifères. S’ajoutent 50 millions de mètres cubes de déchets à radioactivité naturelle élevée : des substances contenant des radionucléides et générées par de multiples activités, comme la production d’engrais ou d’alumine, la combustion de charbon dans les centrales thermiques, ou encore l’industrie du zirconium (utilisé dans la métallurgie, la pétrochimie, la cimenterie ou la fonderie). S’ajoutent encore 282 000 mètres cubes de déchets produits par l’usine de purification du minerai d’uranium d’Orano, à Malvési (Aude) : des résidus de traitement entreposés dans des bassins de décantation.

Dix-sept sites de stockage

Comment justifier une omission aussi massive ? « Le dossier des maîtres d’ouvrage est de leur responsabilité, se défend la magistrate Isabelle Harel-Dutirou, qui préside la commission du débat sur le PNGMDR. Notre rôle est de veiller que grâce au débat, l’information du public soit complète, sincère et accessible. Les rencontres thématiques permettront de traiter de tous les types de déchets radioactifs. »

L’inventaire de l’Andra précise en réalité que le chiffre de 1,6 million correspond aux « volumes de déchets déjà stockés ou destinés à être pris en charge par l’Andra ». Si l’on prend la peine de le lire de façon exhaustive, on y trouve bien le recensement détaillé – catégories, volumes, localisations – de tous les autres déchets, présentés comme des « cas particuliers » ou des « situations historiques ».

Inventaire des déchets radioactifs en France à fin 2017. Andra

Inventaire des déchets radioactifs en France à fin 2017. Andra

« La mission que la loi a confiée à l’Andra est d’une part d’inventorier l’ensemble des déchets radioactifs présents sur le territoire national, d’autre part de gérer les déchets de haute et moyenne activité à vie longue [les plus dangereux, destinés à rejoindre le centre de stockage géologique de Bure dans la Meuse] et ceux en cours de production. Pas les déchets historiques déjà stockés sur des sites qui font tous l’objet de surveillance et de contrôles », explique Soraya Thabet, chargée de cet inventaire.

Les résidus générés par le traitement du minerai d’uranium sont ainsi regroupés dans dix-sept sites de stockage, pour l’essentiel dans le centre de la France, au sein d’ICPE placées sous la responsabilité d’Orano. L’industriel effectue chaque année 30 000 analyses de l’air, de l’eau, de la végétation et de la chaîne alimentaire, indique Jean-Michel Romary, directeur du démantèlement et des déchets. Pour les stériles uranifères, il assure aussi « une mission de service public » : il en a fait, entre 2009 et 2013, la cartographie par survol aérien et il consacre 1 million d’euros par an à assainir les sites où la radioactivité est la plus élevée.

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29 mai 2019 3 29 /05 /mai /2019 09:15

Avec ses 58 réacteurs et 60 ans d’existence, l’industrie électronucléaire française produit des déchets radioactifs en masse, qui s’accumulent au fil des ans. Que deviennent-ils ? Où sont-ils stockés ? Par où transitent-ils ? Notre carte des déchets nucléaires vous permet de découvrir les 70 principaux lieux de stockage et axes de transport de matières et déchets radioactifs à proximité de votre commune. Par Greenpeace le 28 mai 2019. Lire aussi L’enfouissement des déchets radioactifs n’est pas la seule solution, selon un rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, Seul 1% du combustible nucléaire français est recyclé et Déchets nucléaires : l’État doit cesser de mentir.

Le Parisien Infographie K. Vasseur, source Greenpeace.

Le Parisien Infographie K. Vasseur, source Greenpeace.

Nous sommes toutes et tous concerné.e.s par les déchets nucléaires. Alors qu’un débat public sur la gestion des déchets radioactifs se tient jusqu’au 25 septembre, chaque citoyen.ne doit pouvoir faire entendre sa voix, pour que l’industrie nucléaire ne soit pas la seule à s’exprimer.

Vous pouvez agir face à la crise des déchets nucléaires

Pourquoi une carte des déchets nucléaires ?

Carte interactive sur https://www.greenpeace.fr/dechets-nucleaires-pres-de-chez-vous/.

Les déchets nucléaires ne concernent pas seulement les riverains des centrales nucléaires. Ils se sont accumulés sur l’ensemble du territoire français métropolitain. A elle seule, l’industrie électronucléaire est responsable de près de 60 % des déchets radioactifs produits en France, soit près d’un million de mètres cubes selon l’inventaire officiel de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Ces matières et déchets radioactifs circulent de leur lieu de production à un lieu d’entreposage ou de stockage à un autre, souvent à l’insu des riverains. C’est cette réalité de la crise des déchets nucléaires que nous exposons à travers cette carte des sites et points de passage des matières et déchets radioactifs.

Que montre cette carte des déchets nucléaires ?

La carte des déchets nucléaires créée par Greenpeace présente uniquement les principaux sites d’entreposage et points de transit des déchets radioactifs générés par l’industrie électronucléaire, des installations industrielles et de recherche liées à cette industrie ainsi que trois sites militaires.

A cela s’ajoutent des matières radioactives, non considérées comme des « déchets nucléaires » par l’industrie car théoriquement « valorisables ». Dans les faits, elles sont très peu réutilisées : seul 1% du combustible usé est réellement valorisé. Le reste s’accumule, sans perspective de réutilisation.

Nous avons choisi de représenter sur notre carte, en plus des déchets officiels répertoriés par l’Andra, plusieurs lieux de passage (routes, gares…) ou d’entreposage de combustibles usés et de substances issues du retraitement (tel que le plutonium). Ces matières, non classées parmi les déchets, n’en sont pas moins dangereuses. Elles circulent et s’accumulent aux quatre coins de France.

Cette carte ne mentionne pas en revanche les déchets radioactifs issus de la médecine, de la recherche fondamentale (hors secteur électro-nucléaire et/ou militaire) et d’autres activités civiles et militaires.

D’où viennent les données de cette carte ?

Les sites d’entreposage et de stockage de déchets radioactifs sont ceux répertoriés par l’Andra. Les points de transit des convois nucléaires ont eux été identifiés par Greenpeace, sur la base de nos observations. Ces convois circulent dans des gares et sur des routes très fréquentées et sont donc facilement identifiables par tout un chacun.

Pour en savoir plus sur les déchets nucléaires

Notre carte des déchets nucléaires  https://www.greenpeace.fr/dechets-nucleaires-pres-de-chez-vous/ présente les sites et points de passage de déchets radioactifs, avec des fiches sur chaque lieu. Les détails sur les différents types et caractéristiques des déchets qui s’y trouvent sont disponibles sur le site de l’inventaire de l’Andra. Pour plus d’informations sur la crise des déchets nucléaires, vous pouvez également consulter nos articles et rapports :

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22 mars 2019 5 22 /03 /mars /2019 09:14

Avec Philippe Defeyt, économiste, ancien dirigeant du parti écologiste en Belgique. Une réunion publique organisée par le groupe local Europe-Ecologie Les Verts Le Pré Saint-Gervais-Les Lilas avec EELV Seine-St Denis le vendredi 5 avril 2019 à 19h30 à la Mairie des Lilas.

© Alexis Haulot

© Alexis Haulot

Il y a ceux qui sont pour, et nous en sommes. Un « revenu de base » (montant à préciser, évidemment) pour toutes et tous, s’ajoutant aux revenus de l’emploi, sans condition, afin que chacun·e dispose d’une sécurité qui lui permette de mieux conduire sa vie – sa vie de travail en particulier - comme il ou elle l’entend.

Il y a ceux qui sont contre, avec des arguments qui méritent qu’on en débatte : entre autres, la crainte que cela favorise la paresse, que le travail perde de sa valeur, que des employeurs en profitent pour baisser les salaires. La crainte, aussi, que cela coûte très cher, que l’économie du pays n’y résiste pas.

Il y a également ceux qui font semblant d’être pour, mais préparent tout autre chose. C’est le cas avec le projet de « revenu universel d’activité » que le gouvernement a mis en chantier : une prestation réservée à des personnes en recherche d’emploi, et qu’on leur supprimerait dès qu’elles refusent deux offres, ... on voit bien l’objectif visé, et on peut le nommer : « régression sociale ».

Autant de bonnes raisons de développer ce débat. Notre invité le 5 avril, Philippe Defeyt, a quelques atouts pour cela. Économiste, il consacre une partie importante de ses travaux à cette idée, aux possibilités concrètes de la mettre en œuvre, aux enseignements des tentatives qui ont déjà eu lieu. Belge, il peut utilement nous rappeler, à quelques semaines d’élections européennes, que cette réflexion n’a pas de frontières. Ancien dirigeant du parti Écolo, il est bien placé pour apprécier les obstacles qu’un discours politique sur le revenu de base doit surmonter, les possibilités de rassembler beaucoup de citoyens autour de ce projet, mais aussi sa cohérence avec une orientation écologiste.

À toute personne intéressée, en Seine-Saint-Denis (ou ailleurs !) : vous serez les bienvenu·e·s. Rendez-vous Vendredi 5 avril, de 19h30 à 22h à la mairie des Lilas (Entrée par le parking à l’arrière de la mairie).

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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 14:27
Le bêtisier d'Europacity, 5 : à quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ?

Lire aussi L'État fait appel de l'annulation de la ZAC de Gonesse - venez à la Fête des terres de Gonesse, le dimanche 27 mai et Le projet EuropaCity jugé peu compatible avec l'environnement.

Cet été, des nuages noirs et menaçants sont arrivés dans le ciel de Gonesse

Le gouvernement et Grand Paris Aménagement menacent de passer en force

Nous avons reçu le 30 juillet la notification de la Cour d’appel de Versailles des deux appels faits contre l’annulation par le Tribunal administratif (TA) de Cergy de la création de la ZAC Triangle de Gonesse : appels du ministre Jacques Mézard et de Grand Paris Aménagement (GPA). Nous avons 2 mois pour répondre. Cet appel est complété d’une demande de sursis à exécution dont nous avons eu notification le 6 août et nous avons seulement 1 mois pour répondre. Toujours dans le domaine juridique nous avons à répondre au mémoire de la commune de Gonesse en réponse à notre recours contre l’adoption du PLU.

On se souvient aussi que le 11 juillet l'Établissement public foncier d’Île-de-France (EPFIF) poursuivait notre collectif, le CPTG, devant le Tribunal de grande instance (TGI) de Pontoise, où il espérait obtenir des juges un OQTG (Ordre de Quitter la Terre de Gonesse) à l'encontre des choux, radis, carottes, courges, courgettes et autres cucurbitacées qui s'épanouissent là depuis mai 2017.

Merci à la bonne trentaine de sauveteur-e-s des terres présent-e-s de bon matin le 11 juillet au TGI de Pontoise

Merci à la bonne trentaine de sauveteur-e-s des terres présent-e-s de bon matin le 11 juillet au TGI de Pontoise

Le CPTG n’ayant pas encore de réponse à la demande d’aide juridictionnelle, le Président du CPTG lui-même a demandé le report de cette audience et le tribunal de référé a décidé le report au mercredi 12 septembre à 9h, date à laquelle nous passerons une nouvelle fois en référé au TGI de Pontoise.

Mais pour 2018-2019, le pire peut venir de la ligne 17 nord, vu que selon le directeur de GPA, le Triangle de Gonesse pourrait servir à déposer des déchets BTP ( pierres écrasées, câbles, morceaux de béton, etc.) provenant du chantier de construction de la gare de l’aéroport du Bourget. Par tous les moyens nous aurons à empêcher l’ouverture d’une telle décharge sur le Triangle, alors que la gare du Triangle n’est envisagée que pour 2027 avec toujours une incertitude sur EuropaCity et sur la ZAC.

L’enquête publique préalable à la DUP

Le commissaire enquêteur, 5 mois après la fin de l’enquête publique a donné un avis favorable à la demande de DUP (déclaration d’utilité publique de la ZAC du Triangle de Gonesse). Ceci en totale contradiction avec l’avis défavorable lors de l’enquête publique sur la révision du PLU de 2017 et la décision de mars 2018 du tribunal administratif (TA) de Cergy d’annuler la création de la ZAC. Mais rien n’est joué et on ne lâche rien !

Depuis l’annonce du projet en 2010 EuropaCity multiplie les opérations de publicité à chaque évolution même minime de son projet architectural, mais ils se gardent bien d’apporter la moindre précision sur le type d’activités qui pourraient trouver leur place à l’intérieur des surfaces commerciales, ou des espaces cirque ou exposition … alors que subsiste toujours la piste de ski.

D'autres dates à noter

Samedi 8 septembre : Un groupe musical du 93 organise une soirée et une nuit sur le Triangle. Ils feront référence à l’action contre EuropaCity. Cet événement, après la fête que nous organisons le 1er septembre, montre bien que nous n’avons pas besoin d’Auchan ni de Wanda pour que des animations voient le jour sur le Triangle.

Dimanche 16 septembre de 14h30 à 16h à la fête de l’Humanité, sur le stand de la fédération du PCF du Val d’Oise, présentation et débat sur le Triangle de Gonesse et le projet CARMA.

Vendredi 21 septembre de 18h à 22h : Fête des Possibles avec CARMA et le Labo de l’ESS à Villiers-le-Bel, maison de quartier Boris Vian.

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Le bêtisier d'Europacity 5. A quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ?

Pour séduire les habitants du territoire, le maître d'ouvrage d'Europacity ne lésine pas sur l'embellissement de son projet, afin de déclencher l'adhésion par un effet "Waouh". Il a même changé de nom. Mais les oppositions grandissent, malgré l'avis favorable de la dernière enquête publique. Quant au contenu du projet, il reste désespérément vide. Par Jacqueline Lorthiois le 1er août 2018, qui fait suite aux chapitres 1, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 1 : Images d'Épinal, 2, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 2 : La prolifération d'emplois fantômes, et 3 et Le bêtisier d'Europacity, 3. Des emplois inaccessibles à la population locale.

Le feuilleton continue, pour la huitième saison consécutive. Bien entendu, il faut des rebondissements pour maintenir les spectateurs en haleine. En témoignent deux derniers épisodes : après une bataille gagnée par un groupement d’associations opposées à Europacity (réunies autour du Collectif CPTG) [1] qui a obtenu l’annulation de l’arrêté préfectoral de création de la ZAC du Triangle de Gonesse par le Tribunal Administratif de Cergy –mais contestée en appel [2] -, la balle repasse cette fois dans le camp adverse, avec un avis favorable du commissaire-enquêteur chargé de l’enquête publique préalable à la DUP de cette même ZAC. Toutefois, le scénario a beau être chaotique, plus le temps passe et plus les arguments sur le caractère « inutile pour les habitants » de ce grand projet se renforcent ; et plus son caractère « utile pour les spéculateurs » se dévoile…

Pour entretenir l’illusion auprès des résidents du territoire et de ses partenaires et calmer la montée des oppositions, la société « Belle Etoile » - porteuse de ce complexe immobilier géant - a lancé depuis deux ans une nouvelle vague d’opérations marketing à double stratégie : répéter en boucle les promesses mirifiques - sans les justifier davantage – d’appréciables retombées économiques devant ruisseler sur cette banlieue pauvre ; faire oublier l’absence de preuves par un relooking de l’aménagement d’ensemble, destiné à distraire les habitants par la magie d’une invitation au rêve… Afin de provoquer ce que les conseillers marketing d’Auchan ont baptisé « l’effet Waouh », complaisamment décrit dans le livre « Europacity, l’aventure d’un projet » [3]. Dans une luxueuse édition, l’ouvrage nous présente ce « grand mix des cultures et des flux3 » magnifiquement emballé, propre à susciter « un mélange d’admiration et d’étonnement pour le visiteur3». Déclenchant un effet de sidération devant tant de splendeur, à la manière du loup de Tex Avery dont les yeux sortent des orbites, tandis qu’il pousse un hurlement (Waooooooouuuuhhh !!!) de plaisir admiratif… Un dessin suggestif (figure 1) nous présente le site assimilé à une huître, contenant la « perle » de ce merveilleux OVNI. Notons au passage que ce croquis (contrairement aux maquettes d’architectes présentées sur le site du maître d’ouvrage) n’évacue ni le survol des avions de Roissy, ni les entrelacs des réseaux routiers…

Figure 1 © François Maumont, in EuropaCity, l'aventure d'un projet, Ed L'Aube

Figure 1 © François Maumont, in EuropaCity, l'aventure d'un projet, Ed L'Aube

Mais tenter de mettre des étoiles dans les yeux des chalands potentiels… suffit-il à gommer les nécessaires réponses à deux questions de fond - posées dès 2011, lors de l’émergence de ce centre commercial et de loisirs - et restées depuis lors en suspens :

- 1/ Comment satisfaire tout à la fois les besoins en activités, emplois, formations, mobilité des populations locales voisines ?

- 2/… Et simultanément, comment préserver l’ensemble de ce patrimoine agricole et nourricier exceptionnel [4] ?

Dernière recette bien connue des grands groupes pratiquant généreusement la valse des étiquettes [5], le promoteur décide de débaptiser le patronyme connoté de son ancienne structure immobilière : exit Immochan, voici CEETRUS ! Tel est le nom de scène du nouvel acteur de la troupe Auchan qui fait son entrée, admirablement costumé dans un habillage reconditionné, dont on a peaufiné fioritures et paillettes… Mais hélas, à l’intérieur, nous nous heurtons toujours au même vide abyssal de contenu sur les questions qui fâchent (cf. 1 et 2) !!

CEETRUS : valse d’étiquettes dans la grande distribution [6]

L’explication du changement de titre vaut son pesant de cacahuètes. Dans une novlangue mêlant le franglais et le latin de cuisine, nous découvrons que ce nom proviendrait d’une mixture composant le menu d’un quatre-quarts : ¼ C comme City ; ¼ « See » (observer), ¼ « Trust » (confiance) et ¼ Us (co-construction) !! Le tout contracté ensuite, à la manière d’une compression du sculpteur César. Avec un sous-titre pré-Brexit digne du sketch de Coluche sur les publicités de lessive : «with citizens, for citizens » (« avec et pour les citoyens »). Tout-à-fait le slogan adéquat pour rallier les habitants des banlieues populaires du nord-est francilien !! Car CEETRUS prend ses distances avec Auchan et va presque jusqu’à renier sa filiation, pour pouvoir mieux transférer « ailleurs » le soi-disant concept futuriste mis au point avec Europacity. Sept ans de réflexion qui ont permis l’émergence d’une fonction sublimée de « développeur global », une sorte de « couteau suisse » à compétences multiples décrit par Benoît Lheureux, son directeur général : « à la fois aménageur, promoteur, gestionnaire et exploitant d’actifs commerciaux »… permettant à l’ancien professionnel de la grande distribution de se diversifier vers « les activités de loisirs, le logement, les bureaux, les espaces de santé ou de coworking [7]. » Par ce descriptif dithyrambique, CEETRUS entreprend de séduire ses futurs usagers, tout autant que les pouvoirs publics et les collectivités territoriales. Mais il susciterait plutôt chez ses détracteurs un regain de méfiance et d’incrédulité…

Car nous sommes en droit de nous interroger sur l’avenir de cette portion de banlieue nord : les concepteurs-packaging du nouvel emballage conçu par Ceetrus sont-ils si pertinents (« see » = observer !) qu’ils le prétendent ? Qualifier de City un lieu où est interdite la première fonction urbaine qu’est l’habitat… n’inspire guère confiance (« trust ! »). C’est d’ailleurs pour cette raison que nous écrivons Europacity avec un petit « c » et non pas comme l’exigerait la marque déposée EuropaCity avec un grand C – car cette majuscule est à nos yeux parfaitement usurpée : la seule grandeur qu’il convient de concéder à ce complexe démesuré est… son immense inutilité pour les « citizens »!

Une accumulation de dispositifs dits de “concertation”

Depuis 2010 et l’annonce par Auchan de son projet pharaonique, lors du débat public sur le réseau du Grand Paris Express, les consultations concernant cette nouvelle implantation se succèdent à un rythme d'enfer. Tout d’abord 2 ans de réunions de « concertation alibi » - dites « règlementaires » - organisées par l’Établissement Public d’Aménagement (EPA) Plaine de France qui se sont déroulées uniquement dans la ville de Gonesse (comme s’il s’agissait d’un équipement local, alors qu’il se revendique comme un atout du « Grand Paris – ville monde »), sans doute dans l’objectif d’éviter la procédure du débat public et de ne pas avoir à organiser une enquête publique préalable à la création de la Zone d’Aménagement Concerté (ZAC). Finalement le débat public a bien eu lieu, conduit pendant 4 mois par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) en 2016. Suivi en 2017 par un mois d'enquête publique sur le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de Gonesse (ici encore une procédure locale [8], pour un pôle d’envergure métropolitaine). Puis un mois ½ pour une nouvelle enquête préalable à la DUP (Déclaration d’Utilité Publique) de la ZAC du Triangle de Gonesse (janvier-février 2018), dont l'avis du commissaire-enquêteur a été repoussé à trois reprises, pour rendre finalement le 13 juillet un rapport favorable. Sans compter une autre enquête publique (du 23 avril au 24 mai dernier) portant sur la demande d’autorisation environnementale de la future ligne 17 Nord du métro automatique Le Bourget-Roissy, comprenant la gare "Triangle de Gonesse" [9]. Un dossier de plus de 1500 pages en A3, si volumineux et technique, que seule une dizaine de téméraires (dont notre Collectif !) s’est risquée à une réponse sur internet [10]. Et ce n’est pas fini : nous avons été saisis d’une nouvelle enquête publique qui s’est achevée le 11 juillet 2018… pour le centre de maintenance des lignes de métro 16 et 17, situé principalement à Aulnay-sous-Bois. Par ailleurs, dans le cadre de la première phase de l’élaboration de son Schéma de Cohérence Territorial (SCOT)[11], la Communauté d’agglomération Roissy-Pays de France (CARPF) organise actuellement des réunions publiques d’information. Une intercommunalité au périmètre fortement agrandi, adjoignant désormais 17 communes seine-et-marnaises aux deux anciens EPCI de l’est 95. Cet élargissement intempestif n’est pas sans nous faire craindre des ambitions de bétonnisation démultipliées : on est notamment en droit de s’inquiéter qu’une gare de métro implantée au Mesnil-Amelot (844 habitants en 2013) ne se traduise par un tartinage [12] généralisé au nord de celle-ci, mettant en grand danger ce bijou écologique qu’est la vallée de la Goëlle !!

Ainsi, nous parvenons aujourd’hui à une situation de « saturation dépassée » : nous sommes accablés par cette pléthore de gesticulations administratives successives dites de « concertation » extrêmement chronophages, ne réunissant jamais l’ensemble des acteurs concernés, dans la plus pure tradition française du "saucissonnage », condamné à maintes reprises par la Commission Européenne. Consistant à charcuter les dispositifs tout autant que notre patience, à restreindre le nombre de participants, dans le but inavoué de faire mieux avaler la potion indigeste d'un bétonnage généralisé du territoire, par petites gorgées successives, avec le moins de résistance possible.

Un entêtement sourd et aveugle

Pendant ce temps, la locomotive Auchan progresse coûte que coûte dans la poursuite de son objectif initial, tel que présenté sur le site de la CNDP en 2016, concédant quelques retouches de forme à la marge, mais négligeant toujours de répondre aux deux questions fondamentales citées plus haut. Et ceci malgré la multiplication des alertes incitant le maître d’ouvrage à modifier très significativement la teneur de son Grand Projet Inutile et Imposé (GPII) [13], voire à l’abandonner. En témoignent successivement : d’abord un rapport très critique émanant de l'Autorité Environnementale (mars 2016), ensuite un avis défavorable de la Commission Départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) du Val d’Oise (avril 2017). Puis en Août 2017, le commissaire chargé de l'enquête PLU remet à son tour un avis défavorable, jugeant les orientations :

« - incompatibles avec le pilier environnemental par ses impacts sur le changement climatique, la destruction de ressources et l'atteinte à la biodiversité ;

- modérément compatibles avec le pilier économique. En effet, la création d'emplois et de richesses annoncée est mise à mal par des études extérieures. Elle pourrait se faire au détriment des activités présentes sur les territoires voisins (…)

- peu convaincantes sur le pilier social. L'insertion envisagée n'est pas suffisamment argumentée et même remise en question. Les objectifs en matière d'emploi sont peu en phase avec le niveau de formation local. »

Enfin, le 6 mars 2018, le Tribunal administratif de Cergy - saisi par le groupement d’associations citées plus haut1 - prononce l’annulation de l’arrêté de ZAC pris par le Préfet du Val d’Oise. Le 4 mai, l’État fait appel, mais d’ici le jugement, la zone d’aménagement est bel et bien annulée… Ce qui n’a pas empêché depuis… le commissaire chargé de l’enquête-DUP de rendre lui-même en juillet un avis favorable !

Ainsi, à moins d’un an d’intervalle, deux enquêtes publiques concernant le même sujet ont abouti à deux positions différentes. Ceci n’est pas sans rappeler le rapport final de la CNDP, qui faisait état de deux visions du monde diamétralement opposées. D’un côté une conception issue du passé, reposant sur « une société attachée aux modes de vie urbains ou aspirant à y avoir accès, mais taraudée par le chômage, et pour laquelle seul un modèle plus classique de croissance et de développement économique permet d’apporter des solutions durables14 ». De l’autre, une conception tournée vers le futur, « une société qui s’affranchirait de la course à la consommation pour aller vers davantage de sobriété et s’engagerait vers une transition écologique et énergétique [14] … » A mettre en relation avec l’interview de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire sur l’antenne d’Europe 1, se positionnant clairement dans le débat : « C’est la folie des grandeurs du XXème siècle. C’est exactement ce que je ne veux plus demain. » [15].

Visiblement, cette deuxième perception, centrée sur l’avenir, semble attirer de plus en plus d’adeptes. Nous sommes loin de ces « groupuscules associatifs » tournés en dérision par M. Blazy, maire de la commune d’accueil, lors d’une manifestation le 28 septembre 2014 contre l’urbanisation du Triangle [16]. En témoigne lors de l’enquête PLU, la remise par le CPTG de deux pétitions d’opposants, l’une numérique de 1583 signatures (dont 933 validées) et l’autre sur papier de 1012 signatures, dont 370 gonessiens (à comparer à la pétition de la mairie de Gonesse avec 145 signatures, dont on ignore la proportion de gonessiens). Et en 2018, lors de l'enquête sur la DUP, les avis atteignent un nombre record, avec 3450 réponses [17] déposées sur internet, positionnées très largement en défaveur du projet (88% « Contre »), avec seulement 379 opinions favorables. Sans compter le dépôt d’une pétition numérique avec près de 2300 signatures exprimant leur refus. On trouvera ci-après un tableau effectué par l’un de nos militants, basé sur l’analyse des contributions faisant l’objet d’une rédaction personnelle des auteurs (1150 personnes), qui compare les points de vue des partisans et des opposants, selon différents critères (voir figure 2). Distinction qui n’a pas été effectuée par le commissaire-enquêteur, qui se contente d’une analyse des avis en deux pages sur un total de 192 ( !), alors qu’il s’étend longuement sur le point de vue de Grand Paris Aménagement sur des dizaines de pages. Sa mission était pourtant de faire remonter l’expression de la société civile, plutôt que la position de l’organisme aménageur, à la fois juge et partie.

Figure 2 © Franck Deboise, CPTG

Figure 2 © Franck Deboise, CPTG

Tandis que depuis quelque temps « les nuages s’amoncellent [18] » au-dessus d’Europacity, on pourrait supposer que la structure porteuse s’attache en priorité à répondre aux critiques, à prendre mieux en compte les souhaits exprimés, ou encore à mettre en œuvre les conditions de faisabilité réclamées dans les différentes enquêtes publiques. Dans le tableau ci-dessus, la colonne de droite indique que le premier argument arrivé largement en tête des avis favorables, avec 38 %, est le critère EMPLOI. C’est pourquoi on s’attendrait à ce que le directeur général M. Chang, qui claironne partout la décision inébranlable de poursuivre l’objectif, puisse le justifier en s’attelant en urgence à renforcer cette dimension majeure. Il n’en est rien : le thème semble frappé d’une étrange léthargie depuis 2016. Le maître d’ouvrage se contente d’adopter la rondeur rassurante d’un « 10 000 emplois » - un chiffre « brut » et non net - estimé à la louche par un expert nommé par la CNDP, estimant sans doute qu’un organisme public représente une garantie suffisante pour se dispenser de plus amples approfondissements. En ne daignant même pas procéder à la réactualisation de l’étude Emploi du cabinet Sémaphores effectuée pour le compte du groupe Auchan, avec ses chiffres hautement contestables de 2009 (qui auront seulement la bagatelle de 18 ans d’âge pour une ouverture désormais repoussée en 2027 ! [19] ). J’ai analysé en détail les nombreuses incohérences et lacunes de ce document au cours des chapitres précédents (2, 3 et 4). Mais nous reviendrons plus longuement sur cette impasse regrettable.

Un malentendu fâcheux

Malgré ces données aussi approximatives qu’obsolètes, la direction d’Europacity persiste à se focaliser sur l’amélioration du critère « image », qui ne venait pourtant qu’en deuxième position, loin derrière l’Emploi chez les internautes ayant formulé un avis favorable (17,7 % des « Pour », un supporter sur 6). De plus, il semble exister un malentendu savamment entretenu entre les protagonistes sur la signification du terme. D’un côté, les habitants expriment un sentiment d’abandon, se plaignent de la mauvaise réputation de leur lieu de résidence, notamment auprès des employeurs : ils évoquent non seulement le taux élevé du chômage, la pauvreté des populations, mais aussi leur éloignement des pôles majeurs de la métropole. C’est pourquoi ils rêvent de ce grand pôle de culture et de loisirs attractif qu'on leur fait miroiter et qui serait censé redorer radicalement le blason de leur territoire, à une vaste échelle qu’on pourrait apparenter au Grand Roissy (600 000 habitants). A l’inverse, la société porteuse se soucie peu de modifier l’image - au sens «réputation» du terme - d’une portion de banlieue qui se considère reléguée, mais se concentre sur l'amélioration de l'image du complexe lui-même - au sens «séduction» et «attractivité» du mot - et à l’échelle restreinte du Triangle de Gonesse, non pas à destination des populations locales, mais de millions de visiteurs potentiels, originaires du monde entier. D’où la décision pour le moins arbitraire d’effectuer en 2017 une reprise du plan-masse, une amélioration du concept d’aménagement interne et un embellissement de l’architecture. Autant d’actions nullement réclamées par les participants à la consultation, y compris ceux qui ont exprimé un avis favorable. Mais on leur fait croire que cette reconfiguration est effectuée à leur bénéfice, comme le déclare M. Chang : « EuropaCity sera une nouvelle destination touristique, unique au monde, mêlant comme nulle part ailleurs du loisir, de la culture, du sport et des commerces [20]. Une destination qui va accueillir plus de 30 millions de visiteurs et renforcer la place de Paris dans la compétition entre les villes mondes. C’est parce que ce projet a une ambition mondiale qu’il créé une ambition nouvelle pour un territoire qui, apparemment, n’a pas le droit d’en avoir… » [21] Lapsus révélateur : est-ce à dire qu’en dehors de l’ambition portée par les groupes Auchan-Wanda, les populations ne pourraient pas en souhaiter une autre, qui leur serait destinée, par exemple ?

Europacity, à son tour bientôt débaptisé ?

Qu’une multinationale ait une visée mondiale, nous n’en doutons absolument pas, mais en quoi cela démontre-t-il que ce méga-pôle de commerces et de loisirs soit « with citizens, for citizens » du nord-est francilien ? Car pour répondre aux préoccupations des habitants, l’implantation d’un grand équipement suffit-elle à valoriser l’image d’un territoire ? Qu’il nous soit permis d’en douter : dans le cas de Disney, la direction a rapidement troqué son titre d’EuroDisney pour Disneyland-Paris. Combien de visiteurs ont déjà entendu parler de la commune d’accueil de « Chessy » sur laquelle le parc de loisirs est localisé ? De même, il est clair que si jamais Europacity voyait le jour, les publicitaires chercheraient au maximum à mettre en avant sa proximité avec Paris. C’est d’ailleurs déjà le cas dans le choix de la présentation du projet sur internet, où les distances paraissent abolies, puisque l’implantation est positionnée soi-disant « entre Paris et Roissy », alors que la capitale se trouve à 15 kms de là et que le nord du Triangle se situe sur la commune de Roissy !

L’origine du titre viendrait de l’objectif initial de rassembler sur un même pôle les plus célèbres grands magasins des différentes capitales d'Europe : on souhaitait par exemple voir figurer Harrods aux côté des Galeries Lafayette. Mais rapidement cette première hypothèse a été abandonnée, car les centres commerciaux « classiques » ne font plus recette et les enseignes ont exprimé leur refus. En témoigne l’avis très négatif déposé lors de l’enquête publique sur la ZAC du Triangle de Gonesse, par l’Union du Grand Commerce de Centre-Ville (UCV) qui regroupe les Galeries Lafayette, le Printemps, le BHV, le Bon Marché et  Monoprix [22]. Pourtant le nom d’origine a été conservé, au grand regret d'un certain nombre de partisans qui souhaitent valoriser une attractivité emblématique, à l’échelle non pas européenne, mais « mondiale » : « Quelle idée de s’appeler Europacity ! Ils sont à Paris, l’une des marques les plus fortes au monde et ils choisissent de s’appeler Europacity ! Comme s’ils étaient en Haute-Marne ou en Bavière ! Dans une Ile-de-France où il y a plus de visiteurs internationaux que d’habitants » se désolait Jean-Pierre Blat, ancien Directeur Général du Comité Régional du Tourisme Paris Ile-de-France.

Des gains environnementaux fantaisistes, une destruction irrémédiable

Quant à l’image véhiculée par la conception architecturale, le promoteur a beaucoup misé sur le prestige de l’architecte danois Bjarke Ingels, fondateur de l’agence BIG (quoi de mieux qu’une agence nommée BIG pour un équipement XXL ?), architecte vedette mondialement célèbre (classé dans le Top 100 des personnalités les plus influentes de l’année 2016 selon le Times), lauréat de grands concours internationaux (la deuxième tour du World Trade Center – 2WTC - ; le siège social de Google) … Et une réputation de spécialiste de bâtiments à haute qualité environnementale, notamment avec la réalisation d’un grand centre d’incinération à Copenhague, considéré comme un modèle d’innovation et de développement durable. D’où la promesse d’un Europacity auto-suffisant en énergie, grâce à un système sophistiqué de compensation entre deux équipements phares : la production de froid de la piste de ski devant annuler les besoins de chaleur du lagon tropical. En réalité, cette fable a été assez rapidement démontée par nos experts : les besoins s’additionnent et l’ensemble représenterait la consommation énergétique d’une ville de 140  000 habitants [23], soit la taille de Clermont-Ferrand.

De même, il est affirmé avec aplomb qu’après avoir fait disparaître 80 ha de terres agricoles, il suffirait des récoltes des 7 ha de la « ferme urbaine » pour alimenter en produits frais (et bien entendu à label biologique) les convives des 20 000 m2 d’espaces de restauration… Tandis que nos adversaires répandent la rumeur que les terres actuelles du Triangle seraient irrémédiablement polluées, parce qu’occupées par des cultures traditionnelles de céréales, utilisatrices de pesticides : quand on veut tuer son chien on l’accuse de la rage ! La réalité est bien plus prosaïque : quand il n’y a pas de futur, il ne peut y avoir de projet ! Comment des agriculteurs frappés d’expropriation, cultivant un sol à titre provisoire pourraient-ils opérer une reconversion de leurs modes de production, avec une telle épée de Damoclès au-dessus de leur tête depuis 40 ans? Il suffit de 3 ans de mise au repos pour passer d’une agriculture conventionnelle au bio. Mais se lancer dans cette filière suppose un minimum de sécurité : disposer d’un temps suffisant pour supporter des années sans revenus et récolter ensuite sur la durée les bénéfices d’un tel investissement. Il s’agit donc d’un argument totalement fallacieux : des agriculteurs précaires n’ont pas de choix !

Reste une certitude : si ces terres sont bétonnées, leur destruction est irréversible. Rappelons que les pédologues estiment entre 18 000 et 20 000 ans le temps qu’il a fallu pour bonifier ces sols, d’une profondeur exceptionnelle qui retient l’eau et dispense d’arrosage (en moyenne, en France, un sol a une profondeur comprise entre 30 et 100 cm [24] ; ici par endroits, elle est de 6 mètres)… Si une grotte préhistorique avait été découverte sur le territoire, il aurait été interdit de l’urbaniser. Mais sous prétexte que c’est la nature qui a permis la lente constitution d’un tel patrimoine, il est considéré comme sans valeur. Car l’homme est d’une incroyable prétention : quand il n’est pas présent sur un lieu, il considère que l’espace est « vide ». En témoigne la visite sur les terres de Gonesse en novembre 2016 de M. Fromantin, chargé du projet d’Exposition Universelle heureusement abandonné, s’extasiant devant le spectacle de cette séduisante «page blanche» [25]! On est en droit de s’indigner qu’aujourd’hui en France - une nation qui a accueilli la COP 21 - cette richesse millénaire ne soit pas sanctuarisée au titre de « qualités agronomiques exceptionnelles » comme le réclame la politologue Alice Leroy [26].

Les terres agricoles en piégeant le carbone, en retenant l'eau, en constituant des îlots de fraîcheur dans un espace trop minéralisé permettent aux riverains de survivre. Non seulement elles approvisionnent l’espèce humaine, mais elles s’insèrent dans toute une chaîne alimentaire, végétale et animale. Il ne s’agit pas de n’importe quel territoire qu’il est possible de sacrifier sans remords : c’est la dernière « pénétrante » dans la zone agglomérée du nord-est de l’Ile-de-France (figure 3). Il n’y en a pas d’autres. On ne peut pas préserver un autre espace de nature de cette taille en banlieue nord.

Figure 3 © Source : Projet CARMA

Figure 3 © Source : Projet CARMA

Un visuel attractif, mais on a oublié la bande-son !

Fallait-il - dans un tel contexte – mettre autant de moyens techniques, financiers, pour modifier en hâte la composition architecturale d’Europacity ? Qu’il soit permis d’en douter au vu du nouvel aménagement proposé. Au départ, il s’agissait d’un « immense anneau de béton, d’acier et de verre, incliné vers le Bourget [27] », un vaste édifice clos, abritant sous une bulle différents équipements et activités, avec des toits végétalisés (certains ont même prétendu que leur biodiversité serait supérieure aux terres agricoles sacrifiées !) Une forme initiale à caractère extra-terrestre, qui avait fait l’objet de remarques moqueuses, relatées pour la première fois en septembre 2011 dans les Echos : « les opposants dénoncent (…) un complexe déconnecté de son environnement, une « soucoupe volante » dont les habitants des quartiers enclavés ne profiteront pas ». [28] De même, lors d’une émission sur France-Inter [29], l’architecte-urbaniste David Mangin avait vivement critiqué le caractère « introverti » - fermé sur lui-même - de cet ensemble compact. D’où la décision des promoteurs de reprendre le plan-masse, d’entreprendre un traitement cosmétique de rafraîchissement de l’image. Une véritable « fuite en avant ».

Car l’aménagement reconfiguré par BIG nous laisse rêveurs : finalisé à l’été 2017, le nouveau « plan directeur » consiste d’après la présentation sur internet du maître d’ouvrage à « faire évoluer la conception architecturale générale du projet, afin de renforcer son ouverture physique sur son environnement immédiat et d’améliorer ses accroches urbaines ». Pour effacer l’allure martienne initiale, il est validé une nouvelle forme éclatée en fragments, à ciel ouvert, avec des places et des rues organisées autour d’un noyau central constitué par un parc avec bassins et plantations (« de la taille du jardin des Tuileries » précise Thierry Lajoie [30]), comme un quartier de ville nouvelle. Bien que « la galerie circulante commerciale n’existe plus30 », constatons que la programmation n’a pas bougé, même si les surfaces commerciales (230 000 m2 auxquels il convient d’ajouter 20 000 m2 de restauration), sont désormais dispersées, elles représentent toujours la majorité du bâti [31].

A cet ensemble ont été adjoints en 2017, huit objets architecturaux intitulés pompeusement « bâtiments iconiques » disséminés dans l’espace (centre de congrès, salle de concert, cirque, hôtels, etc.), qui ont fait l’objet d’un concours international, dont les équipes gagnantes ont été présentées lors d’une exposition à Paris. Malgré la réputation des lauréats (« la fine fleur de l’architecture contemporaine » ironise Télérama [32]), constatons que la programmation de ces équipements a été effectuée sur une base hypothétique : nous ne disposons - cette fois encore - d’aucune étude de faisabilité sur l’existence d’une demande locale suffisante. Et ce n’est pas la poignée d’habitants triés sur le volet qui ont participé à un simulacre de « co-construction » qui peut remplacer une véritable étude de marché, basée notamment sur l’inventaire des équipements existants. A quoi bon la prouesse technique d’un mastodonte commercial et de loisirs qui ne correspondrait à aucun besoin des populations auxquelles il prétend être destiné ? (Le journaliste Pascal Priestley souligne ironiquement le prétendu «caractère presque philanthropique du projet » [33].) Exemple : quelle faisabilité d’un « centre culturel du 7ème art », à quelques encablures de la Cité du Cinéma de Luc Besson (Saint-Denis) qui peine à s’affirmer, dans une intercommunalité (Plaine Commune) dont le Contrat de Développement Territorial est dédié à « l’image » et validé comme « Territoire de la Culture et de la Création » ? Mais une sorte de “croyance magique” semble régner que l’offre engendrerait spontanément une demande… Comme s’il suffisait de plonger un animal dans l’eau pour qu’il lui pousse des nageoires !

Dans un dossier du Moniteur de 2015 à la louange d’Europacity [34], l’architecte-urbaniste François Leclercq affirme : « Il faut que ces projets d’aménagement franchissent les infrastructures, que la nature passe et créé un lien continu, il faut sortir d’une logique de plaques ». Ce dernier terme est ainsi défini par Franck Vallérugo : « une succession de projets sans lien entre eux mais très consommateurs d’espaces (aéroports, site industriel PSA, grands ensembles d’habitat populaire, zones pavillonnaires, terres agricoles interstitielles, parc d’exposition) [35] » qui rendent l’espace « illisible et difficilement praticable35 ». Or, force est de constater que le méga-pôle en question est bien conçu comme « une plaque » supplémentaire, posée sur le territoire. Car, dans le dossier d’enquête de DUP, nous constatons qu’apparaissent seulement les voiries du centre d’affaires, sans aucun raccordement avec les 80 ha du pôle, dont on attend toujours le schéma interne de rues, avenues transversales, places, etc. Par ailleurs, il n’y a pas non plus d’insertion de la ZAC dans l’environnement plus large, notamment avec l’autoroute A1 (échangeur ?) et au niveau du Boulevard Intercommunal du Parisis (BIP), nous cherchons vainement une stratégie de liaison entre le tronçon soi-disant « apaisé » traversant le Triangle à vitesse réduite et le tronçon à caractère autoroutier à l’ouest (que deviennent les camions ?)

Quant à l’« ouverture vers l’extérieur » du site, on peut s’interroger sur la pertinence d’un tel choix pour une zone aussi exposée à la pollution sonore d’un atterrissage ou d’un décollage d’avion toutes les 90 secondes. Pire encore, on prévoit un mouvement toutes les minutes, avec la mise en service en 2021 de la nouvelle aérogare T4 de Roissy-Charles de Gaulle, permettant d’accueillir 30 millions de passagers supplémentaires, venant s’ajouter aux 69,5 millions actuels (2017). Le Triangle de Gonesse, coincé entre deux aéroports, est interdit à l’habitat en raison de l’intensité du bruit du trafic aérien, auquel s’ajoutent les grondements de l’autoroute à grande circulation A1 [36] qui longe le territoire à l’est. Est-ce à dire que la pollution sonore très élevée (classée par les français en tête de toutes les nuisances) considérée comme insupportable pour des habitants, deviendrait miraculeusement soutenable pour des travailleurs ou des visiteurs ? On peut certes isoler les locaux, mais à condition d’y rester confinés, y compris en n’ouvrant pas les fenêtres, en ne sortant pas dehors. Alors comment comprendre les nombreuses activités de plein-air, vantées dans les images 3D sur le serveur du maître d’ouvrage (outre la ferme urbaine, des espaces de cueillette ou de promenade, des terrasses de cafés-restaurants, des allées pour piétons et cyclistes, des bancs pour s’asseoir, une balustrade pour admirer le point de vue sur la tour Eiffel - par temps clair, oublie-t-on de préciser ! -)

L’équipement-phare de BIG fait « flop »

Autre avatar : la réputation d’innovation et de développement soutenable de l’architecte star Bjarke Ingels a été sérieusement écornée en 2017, avec le fiasco du grand centre de traitement des déchets de Copenhague - soi-disant dernier cri – porté par l’agence BIG et qui menace faillite, après une mise en service de quelques mois. Intitulé « Amagger Bakke » (figure 4), il a été validé en 2010 par l’Agence de Traitement des déchets de l’agglomération, passant outre l’opposition de la ministre de l’environnement. Il devait fournir de l’électricité à 62 500 foyers et de l’eau chaude à 160 000 autres, tout en résolvant la délicate gestion des ordures ménagères de la capitale. Au départ, le concept semblait extrêmement innovant : un grand bâtiment en triangle, doté sur un côté d’un des plus hauts murs d’escalade du monde (80 m), des rampes en pente à l’air libre accueillant des pistes de ski, ainsi que des parcours végétalisés pour piétons et vélos et sur le toit un café panoramique et des plantations. Mais « l’image avant-gardiste de la construction se fissure [37] », l’incinérateur se révèle être un gouffre financier, avec « une facture d’un demi-milliard d’euros à la charge des contribuables37 » relate un récent article de Libération. En effet, l’équipement, pensé dans un autre contexte, se révèle aujourd’hui largement surdimensionné : le prix de l’électricité a baissé ; les habitants ont adopté un comportement plus vertueux que prévu, en pratiquant de substantielles réductions de leurs déchets à la source. Résultat : pour pouvoir fonctionner, l’usine doit importer (essentiellement du Royaume-Uni) 110 000 tonnes de déchets par an. Ce qui représente un surcoût financier et un gâchis écologique considérables. « Les ordures non triées des britanniques comportent beaucoup plus de matières plastiques et de composants chimiques que les déchets danois recyclés au préalable37 » venant aggraver la pollution générée par l’incinérateur, avec des conséquences catastrophiques pour l’environnement, notamment en mer Baltique. Un échec monstrueux qui compromet peut-être définitivement les efforts des danois pour atteindre l’objectif de « Copenhague, ville sans carbone en 2025 » !

Figure 4 © Agence BIG Ammagger Bakke, architecte : Bjarke Ingels

Figure 4 © Agence BIG Ammagger Bakke, architecte : Bjarke Ingels

On pourrait objecter qu’au Danemark, il s’agit d’un investissement public, à la différence d’Europacity, dont les groupes privés Auchan-Wanda supportent le risque financier. C’est oublier qu’un pôle prétendant attirer 31 millions de visiteurs ne peut voir le jour que s’il dispose d’une excellente desserte, ici grâce à une ligne de métro dotée d’une gare et un raccordement routier avec l’autoroute A1. Ce qui d’après les calculs du CPTG représenterait la modique somme… d’un milliard d’euros de fonds publics. Sans compter les réserves que l’on peut formuler sur les impacts très problématiques de flux importants (au moins 42 000 personnes/jour utilisant la voiture) raccordés à une autoroute saturée (200 000 véhicules/jour à hauteur de Blanc-Mesnil).

Faire une ville sans habitants ?

Pour conclure, comment peut-on prétendre agir « avec les citoyens, pour les citoyens » en urbanisant un territoire sans habitant ? Comment peut-on présenter le nouveau concept d’aménagement comme un « quartier », alors qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir de « Ville » ? Lors d’un débat organisé le 23 Mai 2018 par Mediapart [38] entre M. Lebon (directeur du développement d’Europacity) et Jean-Yves Souben, vice-président du CPTG, a eu lieu un échange assez vif entre les deux protagonistes. A M. Lebon qui évoquait une fois de plus la volonté de sa direction de faire une « ville », M. Souben rétorquait : «il ne peut y avoir de ville sans habitant ! » Réponse sidérante de son interlocuteur : « Dans les villes, il y a des cimetières : il n’y a pas d’habitant ! »

Bévue révélatrice de l’énorme inutilité de ce méga-complexe : les Auchan, Wanda et consorts auront beau s’échiner à faire « repeindre en vert » leur soucoupe volante, où même à la disperser « façon puzzle » à la manière des Tontons Flingueurs : EUROPACITY N’A PAS ET N’AURA PAS DE DESTINATAIRE. Ses promoteurs font croire que le but recherché est le bien-être, la réputation, l’emploi des populations locales. Lesquelles ? Le slogan « with citizens, for citizens » risque de revenir en pleine face de ses auteurs comme un boomerang. Avec les citoyens ? Pour les citoyens ?? Impossible !! Si un tel centre était destiné à fournir des loisirs, de la culture, des activités aux résidents du territoire, il serait construit en cœur de ville, là où sont les habitants !

Dans son excellent article paru dans TV5Monde, Pascal Priestley ironisait sur le caractère « presque » philanthropique du projet, à en croire la présentation faite par le maître d’ouvrage, qu’il résumait ainsi : « secourir un coin pourri de territoire désolé, œuvrer pour la France mais aussi pour la culture » ! Justement, pour éviter que le Triangle de Gonesse ne devienne un immense cimetière… Il faut à tout prix empêcher cet énorme GPII de s’y implanter ! Tel est le sens du cri d’alarme poussé par Marie Desplechin, écrivaine, qui dénonce « une croissance à l’ancienne, fondée sur le bétonnage des terres, le développement des aéroports, du transport routier, du tourisme de masse et de la consommation [39] »… Et qui s’insurge contre l’avis positif rendu par le dernier commissaire-enquêteur : « ce monsieur donne ses conclusions, alors que (…) il est désormais acquis que se succéderont, dans les années qui viennent, avec une violence croissante, les épisodes catastrophiques de chaleur et de sécheresse et les très grandes tempêtes39. »

A l’inverse, avec son projet agri-urbain [40], le Collectif CARMA vise à sauvegarder la vocation agricole de ces terres fertiles, dont la localisation est hostile à l’implantation humaine (et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles n’ont pas été urbanisées !) mais dont par contre la qualité est particulièrement propice à l’accueil, au développement de toute cette vie qui, comme l’a très bien souligné Alice Leroy21, grouille sous la surface. Malheureusement, elle reste « invisible », donc niée par les professionnels et politiciens bétonneurs, dont l’autisme pousse à persévérer dans l'erreur et à minimiser la gravité de la crise écologique qui s’accélère. Je me souviens du geste respectueux de ce pédologue qui, saisissant d’une main délicate cette précieuse « terre du pays de France » s’émerveillait : « Dans une poignée comme celle-ci, il y a autant de micro-organismes vivants que d’hommes sur la planète !! »

Europacity, c’est comme Attila : là où le béton passe, l’herbe ne repousse plus ! Les promoteurs immobiliers ont beau rajouter des paillettes à leur « faux quartier » éclaté, à leurs « objets architecturaux » inanimés… impossible d’y faire pousser une âme. Il ne peut y avoir sur un tel site que des visiteurs de passage, dans une ville-fantôme désolée, comme un cimetière. Tandis que, sous nos pieds, « la vie est là, calme et tranquille » ... [41]

Europacity reconditionné ? … Une enveloppe vide.

Notes

[1] Ce regroupement - sous la bannière du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) - comprend des associations nationales (France Nature Environnement qui fédère 3500 associations, Les Amis de la Confédération Paysanne) régionale (FNE Ile-de-France), départementales (Val-d’Oise Environnement, Mouvement National de Lutte pour l’Environnement 93) et locales (Vivre mieux à Aulnay-sous-Bois, AFCEL 95, association familiale de Gonesse).

[2] Par le Ministre de la Solidarité des Territoires et par Grand Paris Aménagement.

[3] Voir page 26 et suivantes, in Franck Vallérugo, Jean-Pierre Gonguet, Jean-Michel Guénod, « Europacity, l’aventure d’un projet », éditions de l’Aube, 2016. 

[4] Compte tenu de l’exceptionnelle qualité de ses terres et de la rareté de sa situation (la seule pénétrante dans la zone urbanisée du Nord-Est francilien), sa préservation devrait couvrir la totalité de la partie agricole.

[5] Comme Veolia, Vinci, Vivendi, Engie, Kering, Safran, Enedis, etc.

[6] Précisons toutefois que cette mutation structurelle ne va pas jusqu’à changer de dirigeant, qui reste Vianney MULLIEZ, neveu de Gérard MULLIEZ, fondateur de la dynastie Auchan.

[7] Daniel BICARD, « Immochan devient Ceetrus, développeur global d’immobilier », in LSA Commerce & Consommation, du 05/06/2018.

[8] Rendue possible par l’absence de SCOT. Voir note 10 sur son annulation rocambolesque.

[9] Voir le dossier https://www.enquetes-publiques.com/Enquetes_WEB/FR/CONSULTER-A.awp?P1=EP18121

[10] Voir site du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) http://nonaeuropacity.com/wp-content/uploads/2018/05/Avis_CPTG_Ligne_17Nord_23.05.2018_VF.pdf

[11] Rappelons l’existence d’un ancien SCOT Est du Val-d’Oise (SIEVO), approuvé en 2006, mis en révision par une enquête publique en 2014, qui a fait l’objet d’un avis défavorable de la Commission d’enquête. Venant contredire les regrets exprimés par les élus, il n’aurait jamais pu être validé, car il oubliait les deux communes de Gonesse et Goussainville, soit la bagatelle de 59 000 habitants (ce qui n’a pas empêché la ville de Gonesse de voter le SCOT sans sourciller !...) Une édifiante histoire relatée dans la présentation de l’avis du CPTG : http://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/scotsievo.pdf

[12] En langage d’urbaniste, urbanisation de faible densité qui s’étale comme du beurre sur une tartine.

[13] « Grand Projet Inutile et Imposé », voir dossier très complet sur le site de Reporterre.

[14] Compte-rendu du débat public, CNDP, page 88.

[15] Nicolas HULOT, in Europe 1, le 5 juillet 2018.

[16] Vidéo https://www.youtube.com/watch?v=2bozAwjNkXI

[17] Dont 3188 exploitables, d’après l’analyse effectuée par F. DEBOISE pour le CPTG. Voir les deux annexes de l’article de Pierre SASSIER, « rapport d’expert sur la DUP d’Europacity : une étude critique », blog de Mediapart du 26 Juillet 2018.

[18] Interview de Bernard LOUP, président du CPTG par Maïram GUISSÉ, in Le Parisien du 8 Juillet 2018.

[19] A cette échéance, les chiffres ne seraient pas seulement « anciens », mais devenus carrément blettes !

[20] Notons au passage que le loisir (100 000 m2 avec le sport) et la culture (50 000 m2) sont ici mis en avant, mais l’essentiel des surfaces (250 000 m2 - surfaces de restauration comprises -) sont consacrées au commerce !!

[21] Tribune « EuropaCity, sortir de l’hypocrisie et de la caricature », in Libération du 8 déc. 2017, en réponse à une pétition « Contre la folie EuropaCity, cultiver le bien commun » signée par 159 personnalités, in Libération, le 30 nov. 2017.

[22] Avis n° 3085 du 20 février 2018.

[23] Livre blanc « Europacity, le climat et la famille Mulliez », Collectif inCOPruptibles, nov.2017, www.inCOPruptibles.org

[24] Source : Groupement d’Intérêt Scientifique GISsol : https://www.gissol.fr/publications/rapport-sur-letat-des-sols-de-france-2-849

[25] Voir la vidéo de cette visite du 14 Novembre 2016 sur le site du Conseil Départemental 95 : http://www.triangledegonesse.valdoise.fr/actualite/434/1940-visite-du-triangle-de-gonesse.htm

[26] Cf. Tribune d’Alice LEROY, « Que pèsent les champs de la plaine de France face à des rêves de bâtisseur ? », in Le Monde, 26 juillet 2018.

[27] Pascal PRIESTLEY, « Europacity, le méga-projet urbain contesté qui embarrasse le pouvoir français », in TV5Monde, 12 Juillet 2018

[28] Catherine SABBAH, « Auchan a présenté son mégaprojet Europa City » in Les Echos, le 22/09/2011

[29] Emission « CO2 mon amour » sur France Inter, le Samedi 26 mars 2016.

[30] PDG de Grand Paris Aménagement, organisme aménageur de la ZAC. Interview cité dans l’article de Nathalie Moutarde, « Le nouvel Europacity, un quartier de ville au cœur du Triangle de Gonesse », in Le Moniteur, 27 septembre 2017.

[31] A comparer à 150 000 m2 d’espaces de loisirs et 50 000 m2 de culture.

[32] Luc LE CHATELIER « Les archis sauveront-ils Europacity ? », Télérama, 11 avril 2018.

[33] Op.cit. note n° 22.

[34] « Europacity, une destination de loisirs stratégique pour le Grand Paris », in Le Moniteur, 15 mars 2015.

[35] Op.cit. note n°3

[36] Avec 90 000 véhicules/jour à hauteur de Roissy et 200 000 de Blanc-Mesnil jusqu’à porte de Paris.

[37] Elena BLUM, « A Copenhague, l’incinération des déchets dans la tourmente » in Libération, 1er avril 2018.

[38] « Le mégaprojet Europacity en débat », Mediapart, le 23 Mai 2018.

[39] Invitée par BibliObs, « Europacity, c’est le projet tout entier qui débloque ! », le 30 Juillet 2018.

[40] CARMA: Coopération pour une Ambition agricole, Rurale et Métropolitaine d'Avenir. Voir site http://carmagonesse.com

[41] Verlaine, « Le ciel est par dessus les toits ».

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 16:22

POLLUTIONS, ENVIRONNEMENT, SANTÉ                 Quelles mesures écologistes pour vivre mieux ?              Samedi 7 avril - 14h30 - 18h - Hotel de ville de Montreuil - M° Mairie de Montreuil - Entrée libre

Quelles mesures écologistes pour vivre mieux ? Samedi 7 avril, 14h30
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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 09:21

Au cours des années 1980 et 1990, l’idée qu’il n’existait aucune solution de rechange aux démocraties de marché a entraîné une forme de fatalisme. A contrario, le réarmement contestataire observable depuis deux décennies replace sur le devant de la scène les affrontements idéologiques. Au point, parfois, d’attribuer à la bataille des idées un rôle et un pouvoir qu’elle ne possède pas. Par Razmig Keucheyan pour Le Monde Diplomatique de mars 2018. En novembre 2015, Razmig Keucheyan était venu aux Lilas , pour nous parler de son travail, cf. La nature est un champ de bataille, Quand la finance se branche sur la nature, et son livre La nature est un champ de bataille ; Lire aussi du même auteur Ce dont nous avons (vraiment) besoin.

Paul Huxley. — « Fluid Forms 1 » (Formes fluides 1), 1964, Bridgeman images.

Paul Huxley. — « Fluid Forms 1 » (Formes fluides 1), 1964, Bridgeman images.

C’est Mme Najat Vallaud-Belkacem qui, après tant d’autres, le répète dans un article paru en janvier 2018 : le Parti socialiste (PS) a perdu la « bataille culturelle » — l’expression apparaît trois fois (1). Lorsque M. François Hollande a remporté l’élection présidentielle de 2012, le PS détenait pourtant tous les leviers du pouvoir : l’Élysée, Matignon, l’Assemblée nationale, mais aussi le Sénat et vingt et une régions sur vingt-deux. Rien ne semblait empêcher la mise en œuvre de la politique de gauche que Mme Vallaud-Belkacem, au gouvernement pendant toute la durée du quinquennat, appelle rétrospectivement de ses vœux. Mais les vents contraires soufflaient apparemment trop fort. La « bataille culturelle », ce mystérieux génie qui bride l’ardeur des gouvernements de gauche successifs, était perdue.

Au sein de la gauche — toutes sensibilités confondues — circulent à l’heure actuelle des notions qui paraissent politiquement pertinentes, mais qui s’avèrent dangereuses. L’une d’elles est l’argument des 99 % (2). S’appuyant sur des statistiques établies par les économistes Emmanuel Saez et Thomas Piketty, le mouvement Occupy Wall Street a avancé en 2011 l’idée que l’humanité se divise en deux groupes : l’un, les 1 % les plus riches, capte l’essentiel des bénéfices de la croissance ; l’autre, les 99 % restants, pâtit d’inégalités toujours plus vertigineuses. L’argument s’est révélé efficace pour un temps, suscitant des mobilisations dans divers pays. Mais le problème est vite apparu : les 99 % forment un ensemble extrêmement disparate. Cette catégorie inclut aussi bien les habitants des bidonvilles de Delhi ou de Rio que les prospères résidents de Neuilly-sur-Seine ou de Manhattan qui ne sont juste pas assez riches pour intégrer les 1 %. Difficile d’imaginer que les intérêts de ces populations convergent ou que celles-ci constituent un jour un groupe politique cohérent.

L’argument de la « bataille culturelle » souffre d’une malfaçon analogue. Il n’est pas à proprement parler faux, mais il débouche sur une stratégie politique problématique. On le rencontre souvent à gauche, du PS à La France insoumise, mais également à droite, notamment dans les courants qui se réclament de l’héritage de la « nouvelle droite ». Il découle d’une lecture hâtive d’Antonio Gramsci et de son concept d’hégémonie. L’idée est simple : la politique repose en dernière instance sur la culture. Mettre en œuvre une politique suppose au préalable que le vocabulaire et la « vision du monde » sur lesquels elle repose se soient imposés au plus grand nombre. Si les gouvernements n’appliquent pas leur programme, ce n’est pas qu’ils manquent de courage et d’ambition, ni qu’ils refusent de défendre les intérêts de ceux qui les ont élus : c’est que le « fond de l’air » politique s’oppose à son application. Il faudrait donc modifier l’atmosphère afin de rendre la politique en question concevable.

À l’ère de Facebook et de Twitter, on comprend l’attrait de cet argument. En y souscrivant, on peut faire de la politique confortablement installé chez soi, devant son écran d’ordinateur. Laisser un commentaire sur un site ou écrire un tweet rageur deviennent des actes politiques par excellence. Tout comme publier des pétitions ou des tribunes vengeresses dans les colonnes de quotidiens à l’audience déclinante en caressant l’espoir que ces textes fassent le « tour du Net ».

Identifier les vecteurs du changement

La « bataille culturelle » a bien entendu son importance. La Chine, par exemple, prend aujourd’hui très au sérieux son soft power. Il s’agit là d’un concept élaboré par le politiste américain Joseph Nye, qui a conseillé plusieurs administrations démocrates depuis M. Jimmy Carter. Selon Nye, au XXIe siècle, le pouvoir d’un pays se mesure moins à son hard power, c’est-à-dire sa puissance militaire, qu’à sa capacité à influencer la sphère publique mondiale en donnant une image positive de lui-même.

Le gouvernement chinois organise ainsi l’activité de netizens (contraction de net et citizens), des citoyens intervenant sur Internet pour défendre les intérêts de leur pays (3). Comme l’a suggéré le président Xi Jinping lors d’un discours au XIXe Congrès du Parti communiste chinois, en octobre 2017, il s’agit de « bien raconter le récit de la Chine et de construire son soft power  » en diffusant sur le Net une « énergie positive ». Certes, mais voilà : derrière les bataillons de netizens chinois se trouve l’une des grandes puissances mondiales. Son rang dans les relations internationales, la Chine ne l’occupe pas d’abord grâce à son soft power ou à une quelconque « bataille culturelle », mais grâce à sa puissance économique, que ses dirigeants s’emploient à transformer en puissance militaire.

L’expression « bataille culturelle » doit une partie de son succès à l’hypothèse selon laquelle, au cours des dernières décennies, la droite aurait imposé ses idées, donnant naissance au mélange de néolibéralisme économique et de conservatisme moral dans lequel nous baignons désormais.

Mais, d’abord, la droite n’a pas vraiment eu à gagner la « bataille culturelle », dans la mesure où ses catégories fondatrices, comme la propriété privée des moyens de production ou l’économie de marché, n’ont plus été fondamentalement contestées depuis le milieu des années 1970. Même l’impression que l’après-Mai 68 constitua un âge d’or pour la gauche, voire que ses idées y étaient hégémoniques, tient en partie de l’illusion rétrospective : en France, la droite a occupé le pouvoir sans discontinuer pendant toute cette période. Les politiques redistributives et de reconnaissance des droits des femmes qu’elle concéda furent mises en œuvre moins à l’issue d’une « bataille d’idées » que sous la pression du bloc de l’Est et de puissants mouvements sociaux.

Il n’est même pas dit que le racisme, dont on présente parfois la recrudescence comme le symptôme d’une « droitisation » de la société actuelle, se soit aggravé, bien qu’il ait changé de forme. La société française des années 1960 et 1970 n’était certainement pas moins raciste que l’actuelle (4). Depuis les années 1970, le capitalisme a subi de profondes transformations : financiarisation, effondrement du bloc de l’Est et intégration de cette région dans l’économie mondiale, tournant capitaliste de la Chine, désindustrialisation, crise du mouvement ouvrier, construction néolibérale de l’Europe… Dans ce contexte de crise et de restructuration du système, la droite se tenait prête à saisir des occasions. Elle ne s’en est pas privée, poussant dans le débat public des idées cohérentes dans le domaine politique et économique. Mais la nouvelle hégémonie néolibérale n’a pu émerger qu’à la suite des bouleversements structurels qui avaient objectivement affaibli les forces du progrès. S’imaginer qu’il suffirait de remporter la « bataille des idées » pour que le système change, c’est s’exposer à des désillusions.

L’argument des 99 % et celui de la « bataille culturelle » relèvent d’une même conception du monde social. Celle qui considère la société comme une entité indifférenciée, comme un espace fluide que l’on pourrait influencer dans un sens ou un autre en mettant en circulation des discours. Les théories d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, sources d’inspiration de Podemos (5) et de La France insoumise, sont exemplaires de cette conception.

Des proches du mouvement dirigé par M. Jean-Luc Mélenchon ont créé au début de l’année une chaîne de télévision en ligne baptisée Le Média et lancé une école de formation. Aux dires de leurs animateurs, ces dispositifs visent à mener la « bataille culturelle », à préparer le terrain pour d’autres politiques (6). Ce faisant, La France insoumise s’inspire, en les actualisant, d’institutions sociales-démocrates et communistes : le journal ouvrier et l’école de cadres. Ceux-ci permettaient la diffusion chez les militants et au sein de leur base sociale d’une vision du monde cohérente.

Il manque pourtant un élément essentiel : quelles classes sociales ou coalitions de classes seront les vecteurs du changement ? À qui s’adressent prioritairement Le Média et l’école de formation ? Les communistes avaient pour base la classe ouvrière et les classes alliées, paysannerie et fractions dominées des classes moyennes notamment. Le « bloc social » concerné par le journal ouvrier et l’école de cadres était celui-ci. Mais dans le cas de La France insoumise ? Une « vision du monde » ne devient politiquement efficace que si elle est celle d’une coalition de classes qui s’oppose à d’autres classes. Reste donc à imaginer les contours d’un bloc social à venir.

Contrairement à ce que certains interprètes lui font dire, Gramsci n’a jamais voulu faire de la « bataille culturelle » le cœur de la lutte des classes. Évoquant l’évolution du marxisme de son temps, il affirme que « la phase la plus récente de son développement consiste justement dans la revendication du moment de l’hégémonie comme élément essentiel de sa conception de l’État et dans la “valorisation” du fait culturel, de l’activité culturelle, de la nécessité d’un front culturel à côté des fronts purement économique et politique (7)  ». Articuler un « front culturel » avec les fronts économique et politique existants : c’est là sa grande idée.

Cela ne suppose en aucun cas une prééminence du « front culturel » sur les autres. Ni que ce front devienne la chasse gardée de militants opérant dans la sphère des idées. Pour Gramsci, le syndicaliste se trouve souvent en première ligne sur le « front culturel ». Par les luttes qu’il organise, il fait évoluer les rapports de forces et laisse entrevoir ainsi la possibilité d’un autre monde. Ce que Gramsci appelle « culture » diffère très sensiblement de ce que nous entendons couramment par ce terme. La notion d’« hégémonie culturelle » ne désigne pas la péroraison incessante d’intellectuels ou de dirigeants contestataires dans les médias dominants, mais la capacité d’un parti à forger et à diriger un bloc social élargi en éveillant la conscience de classe. Les exemples ne manquent pas, ni à son époque ni aujourd’hui.

En décembre 2017, des salariés de l’entreprise de nettoyage Onet, en région parisienne, ont remporté une victoire importante (8). Ces sous-traitants de la Société nationale des chemins de fer (SNCF) chargés de la propreté des gares revendiquaient un rattachement à la convention collective de la manutention ferroviaire de la SNCF, le retrait d’une clause de mobilité qui les obligeait à effectuer de longs déplacements, l’augmentation de la prime de panier (indemnité repas) et la régularisation de collègues sans papiers. Au terme d’une grève de quarante-cinq jours, ils ont obtenu satisfaction sur l’essentiel. Pareille lutte s’annonçait d’autant plus improbable qu’elle était menée par des immigrés récents, au sein d’une entreprise sous-traitante et dans un secteur où l’interruption du travail n’a pas un impact vital sur le cours de la vie sociale. Bloquer une raffinerie, c’est bloquer le pays. Mais cesser de nettoyer une gare périphérique en Seine-Saint-Denis… ?

Et pourtant, à force de persévérance, les grévistes et leurs délégués syndicaux ont gagné. Les transformations structurelles du capitalisme depuis les années 1970 ont changé la classe ouvrière. Celle-ci n’a certes pas disparu ; elle est devenue plus diverse socialement, ethniquement et spatialement. Livrer la « bataille des idées » consiste à politiser ces nouvelles classes populaires, au moyen de luttes analogues à celle menée par les salariés d’Onet. Leur victoire montre que l’improbable n’en reste pas moins possible. Le « front culturel », articulé aux fronts économique et politique, c’est exactement cela. Ils ne le savent peut-être pas, mais les grévistes d’Onet sont les véritables héritiers de Gramsci.

Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie à l’université de Bordeaux.

(1) Najat Vallaud-Belkacem, « Éloge de l’imperfection en politique », Le Nouveau Magazine littéraire, Paris, janvier 2018.

(2) Lire Serge Halimi, « Le leurre des 99 % », Le Monde diplomatique, août 2017.

(3) Cf. Yuan Yang, « China’s Communist Party raises army of nationalist trolls », Financial Times, Londres, 29 décembre 2017.

(4) Cf. par exemple Yvan Gastaut, « La flambée raciste de 1973 en France », Revue européenne des migrations internationales, vol. 9, no 2, Poitiers, 1993. Lire également Benoît Bréville, « Intégration, la grande obsession », Le Monde diplomatique, février 2018.

(5) Lire Razmig Keucheyan et Renaud Lambert, « Ernesto Laclau, inspirateur de Podemos », Le Monde diplomatique, septembre 2015.

(6) Cf. Laure Beaudonnet, « Aude Lancelin, auteure de “La Pensée en otage” : “Tout le circuit de l’information est pollué” », 20 Minutes, Paris, 10 janvier 2018.

(7) Cf. Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, La Fabrique, Paris, 2012.

(8) Cf. Cécile Manchette, « Onet. Victoire éclatante des grévistes du nettoyage des gares franciliennes », Révolution permanente, 15 décembre 2017.

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