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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 09:18
Dans le cadre du Big Bang, une visio-conférence sur le thème " la crise sanitaire annonce-t-elle l'effondrement de nos sociétés ? " animée par Alain Coulombel, porte-parole EELV, avec Pablo Servigne, ingénieur-agronome, Geneviève Azam, économiste, Dominique Bourg, philosophe. C'est en direct, mercredi 29 avril à 18h. Lire aussi Fédérer au sein des gauches et des écologistes : le temps nous oblige, vite et Plus jamais ça ! Construisons ensemble le jour d’après.
La crise sanitaire annonce-t-elle l'effondrement de nos sociétés ?

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13 juin 2019 4 13 /06 /juin /2019 09:31

En France, 200 millions de mètres cubes de résidus à vie longue n’ont pas de filière de gestion. Seuls 1,6 million de mètres cube sont pris en charge par l’Andra. Par Pierre Le Hir le 11 juin 2019 pour Le Monde.                                   Lire aussi Ces déchets nucléaires près de chez vous, L’enfouissement des déchets radioactifs n’est pas la seule solution, selon un rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, Seul 1% du combustible nucléaire français est recyclé et Déchets nucléaires : l’État doit cesser de mentir.

Le lent poison des déchets radioactifs « oubliés » qui contaminent les sols français

Devant le stade municipal de la petite ville de Gueugnon (Saône-et-Loire), une esplanade goudronnée, entièrement vide, est ceinturée d’un grillage métallique haut de deux mètres. « Accès interdit », annonce en lettres rouges un panneau. Sur cet ancien terrain vague, la commune avait prévu d’aménager un parking pour les jours d’affluence. Car le Football Club de Gueugnon a eu son heure de gloire : champion de France de deuxième division en 1979, vainqueur de la coupe de la Ligue en 2000 face au PSG.

Là, sous le bitume, reposent plus de 20 000 tonnes de déchets radioactifs déversés par une ancienne usine de traitement de minerai d’uranium, exploitée, de 1955 au début des années 1980, par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), puis par la Cogema, devenue Areva et aujourd’hui Orano.

« A certains endroits, ça crache ! Les émanations de radon [un gaz cancérigène formé par la désintégration de l’uranium] sont énormes », affirme le physicien Roland Desbordes, porte-parole et ancien président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), qui a mené plusieurs campagnes de mesures.

Fermé au public depuis 2009, le terrain n’a longtemps été gardé que par de simples barrières. En octobre 2018 encore, lors d’un match, des dizaines de supporteurs y ont pénétré pour se garer. Ce n’est que début 2019 qu’a été posé un grillage et que le site a été intégré à une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), englobant une ancienne sablière où ont été transvasées 220 000 tonnes de boues uranifères, recouvertes d’une butte de terre. Sans que nul ne s’en émeuve à l’époque. Au point qu’avait été aménagé, tout autour, un parcours de santé démonté depuis.

« Informations tronquées et tendancieuses »

Le cas de Gueugnon est loin d’être isolé. Entre 1947 et 2001, près de 250 gisements d’uranium ont été exploités dans l’Hexagone, pour la fabrication de l’arme atomique puis l’alimentation en combustible des réacteurs nucléaires.

Ils ont laissé comme héritage 51 millions de tonnes (environ 40 millions de mètres cubes) de résidus stockés dans les enclaves minières, mais aussi 170 millions de tonnes (plus de 100 millions de mètres cubes) de stériles : des roches extraites pour accéder au minerai, qui contiennent des métaux lourds radioactifs. Ces stériles ont été entassés çà et là en « verses », lorsqu’ils n’ont pas été réutilisés, sans autre précaution, pour remblayer des chemins, aménager des terrains de sport, voire servir de soubassement à des habitations.

De ces montagnes de résidus, il n’y a pourtant pas trace dans les documents d’information mis à la disposition du public, dans le cadre du débat en cours sur le Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR). Du moins pas dans les documents les plus accessibles, comme  la synthèse du dossier coproduit par le ministère de la transition écologique et solidaire et par l’Autorité de sûreté nucléaire. On y lit qu’« à la fin 2017, toutes catégories confondues, le stock de déchets radioactifs est d’environ 1,6 million de mètres cubes ». Un chiffre tiré de l’inventaire établi par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) et repris dans toutes les publications officielles.

« Contrairement à ce qu’affirme le dossier, le stock n’est pas de 1,6 million, mais de l’ordre de 200 millions de mètres cubes », s’étrangle Corinne Castanier, responsable de la réglementation et de la radioprotection à la Criirad. Laquelle a décidé de boycotter le débat public, pour protester contre « des informations tronquées et tendancieuses ».

Parmi les déchets radioactifs « oubliés » figurent donc les rebuts des activités minières et les stériles uranifères. S’ajoutent 50 millions de mètres cubes de déchets à radioactivité naturelle élevée : des substances contenant des radionucléides et générées par de multiples activités, comme la production d’engrais ou d’alumine, la combustion de charbon dans les centrales thermiques, ou encore l’industrie du zirconium (utilisé dans la métallurgie, la pétrochimie, la cimenterie ou la fonderie). S’ajoutent encore 282 000 mètres cubes de déchets produits par l’usine de purification du minerai d’uranium d’Orano, à Malvési (Aude) : des résidus de traitement entreposés dans des bassins de décantation.

Dix-sept sites de stockage

Comment justifier une omission aussi massive ? « Le dossier des maîtres d’ouvrage est de leur responsabilité, se défend la magistrate Isabelle Harel-Dutirou, qui préside la commission du débat sur le PNGMDR. Notre rôle est de veiller que grâce au débat, l’information du public soit complète, sincère et accessible. Les rencontres thématiques permettront de traiter de tous les types de déchets radioactifs. »

L’inventaire de l’Andra précise en réalité que le chiffre de 1,6 million correspond aux « volumes de déchets déjà stockés ou destinés à être pris en charge par l’Andra ». Si l’on prend la peine de le lire de façon exhaustive, on y trouve bien le recensement détaillé – catégories, volumes, localisations – de tous les autres déchets, présentés comme des « cas particuliers » ou des « situations historiques ».

Inventaire des déchets radioactifs en France à fin 2017. Andra

Inventaire des déchets radioactifs en France à fin 2017. Andra

« La mission que la loi a confiée à l’Andra est d’une part d’inventorier l’ensemble des déchets radioactifs présents sur le territoire national, d’autre part de gérer les déchets de haute et moyenne activité à vie longue [les plus dangereux, destinés à rejoindre le centre de stockage géologique de Bure dans la Meuse] et ceux en cours de production. Pas les déchets historiques déjà stockés sur des sites qui font tous l’objet de surveillance et de contrôles », explique Soraya Thabet, chargée de cet inventaire.

Les résidus générés par le traitement du minerai d’uranium sont ainsi regroupés dans dix-sept sites de stockage, pour l’essentiel dans le centre de la France, au sein d’ICPE placées sous la responsabilité d’Orano. L’industriel effectue chaque année 30 000 analyses de l’air, de l’eau, de la végétation et de la chaîne alimentaire, indique Jean-Michel Romary, directeur du démantèlement et des déchets. Pour les stériles uranifères, il assure aussi « une mission de service public » : il en a fait, entre 2009 et 2013, la cartographie par survol aérien et il consacre 1 million d’euros par an à assainir les sites où la radioactivité est la plus élevée.

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29 mai 2019 3 29 /05 /mai /2019 09:15

Avec ses 58 réacteurs et 60 ans d’existence, l’industrie électronucléaire française produit des déchets radioactifs en masse, qui s’accumulent au fil des ans. Que deviennent-ils ? Où sont-ils stockés ? Par où transitent-ils ? Notre carte des déchets nucléaires vous permet de découvrir les 70 principaux lieux de stockage et axes de transport de matières et déchets radioactifs à proximité de votre commune. Par Greenpeace le 28 mai 2019. Lire aussi L’enfouissement des déchets radioactifs n’est pas la seule solution, selon un rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, Seul 1% du combustible nucléaire français est recyclé et Déchets nucléaires : l’État doit cesser de mentir.

Le Parisien Infographie K. Vasseur, source Greenpeace.

Le Parisien Infographie K. Vasseur, source Greenpeace.

Nous sommes toutes et tous concerné.e.s par les déchets nucléaires. Alors qu’un débat public sur la gestion des déchets radioactifs se tient jusqu’au 25 septembre, chaque citoyen.ne doit pouvoir faire entendre sa voix, pour que l’industrie nucléaire ne soit pas la seule à s’exprimer.

Vous pouvez agir face à la crise des déchets nucléaires

Pourquoi une carte des déchets nucléaires ?

Carte interactive sur https://www.greenpeace.fr/dechets-nucleaires-pres-de-chez-vous/.

Les déchets nucléaires ne concernent pas seulement les riverains des centrales nucléaires. Ils se sont accumulés sur l’ensemble du territoire français métropolitain. A elle seule, l’industrie électronucléaire est responsable de près de 60 % des déchets radioactifs produits en France, soit près d’un million de mètres cubes selon l’inventaire officiel de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Ces matières et déchets radioactifs circulent de leur lieu de production à un lieu d’entreposage ou de stockage à un autre, souvent à l’insu des riverains. C’est cette réalité de la crise des déchets nucléaires que nous exposons à travers cette carte des sites et points de passage des matières et déchets radioactifs.

Que montre cette carte des déchets nucléaires ?

La carte des déchets nucléaires créée par Greenpeace présente uniquement les principaux sites d’entreposage et points de transit des déchets radioactifs générés par l’industrie électronucléaire, des installations industrielles et de recherche liées à cette industrie ainsi que trois sites militaires.

A cela s’ajoutent des matières radioactives, non considérées comme des « déchets nucléaires » par l’industrie car théoriquement « valorisables ». Dans les faits, elles sont très peu réutilisées : seul 1% du combustible usé est réellement valorisé. Le reste s’accumule, sans perspective de réutilisation.

Nous avons choisi de représenter sur notre carte, en plus des déchets officiels répertoriés par l’Andra, plusieurs lieux de passage (routes, gares…) ou d’entreposage de combustibles usés et de substances issues du retraitement (tel que le plutonium). Ces matières, non classées parmi les déchets, n’en sont pas moins dangereuses. Elles circulent et s’accumulent aux quatre coins de France.

Cette carte ne mentionne pas en revanche les déchets radioactifs issus de la médecine, de la recherche fondamentale (hors secteur électro-nucléaire et/ou militaire) et d’autres activités civiles et militaires.

D’où viennent les données de cette carte ?

Les sites d’entreposage et de stockage de déchets radioactifs sont ceux répertoriés par l’Andra. Les points de transit des convois nucléaires ont eux été identifiés par Greenpeace, sur la base de nos observations. Ces convois circulent dans des gares et sur des routes très fréquentées et sont donc facilement identifiables par tout un chacun.

Pour en savoir plus sur les déchets nucléaires

Notre carte des déchets nucléaires  https://www.greenpeace.fr/dechets-nucleaires-pres-de-chez-vous/ présente les sites et points de passage de déchets radioactifs, avec des fiches sur chaque lieu. Les détails sur les différents types et caractéristiques des déchets qui s’y trouvent sont disponibles sur le site de l’inventaire de l’Andra. Pour plus d’informations sur la crise des déchets nucléaires, vous pouvez également consulter nos articles et rapports :

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22 mars 2019 5 22 /03 /mars /2019 09:14

Avec Philippe Defeyt, économiste, ancien dirigeant du parti écologiste en Belgique. Une réunion publique organisée par le groupe local Europe-Ecologie Les Verts Le Pré Saint-Gervais-Les Lilas avec EELV Seine-St Denis le vendredi 5 avril 2019 à 19h30 à la Mairie des Lilas.

© Alexis Haulot

© Alexis Haulot

Il y a ceux qui sont pour, et nous en sommes. Un « revenu de base » (montant à préciser, évidemment) pour toutes et tous, s’ajoutant aux revenus de l’emploi, sans condition, afin que chacun·e dispose d’une sécurité qui lui permette de mieux conduire sa vie – sa vie de travail en particulier - comme il ou elle l’entend.

Il y a ceux qui sont contre, avec des arguments qui méritent qu’on en débatte : entre autres, la crainte que cela favorise la paresse, que le travail perde de sa valeur, que des employeurs en profitent pour baisser les salaires. La crainte, aussi, que cela coûte très cher, que l’économie du pays n’y résiste pas.

Il y a également ceux qui font semblant d’être pour, mais préparent tout autre chose. C’est le cas avec le projet de « revenu universel d’activité » que le gouvernement a mis en chantier : une prestation réservée à des personnes en recherche d’emploi, et qu’on leur supprimerait dès qu’elles refusent deux offres, ... on voit bien l’objectif visé, et on peut le nommer : « régression sociale ».

Autant de bonnes raisons de développer ce débat. Notre invité le 5 avril, Philippe Defeyt, a quelques atouts pour cela. Économiste, il consacre une partie importante de ses travaux à cette idée, aux possibilités concrètes de la mettre en œuvre, aux enseignements des tentatives qui ont déjà eu lieu. Belge, il peut utilement nous rappeler, à quelques semaines d’élections européennes, que cette réflexion n’a pas de frontières. Ancien dirigeant du parti Écolo, il est bien placé pour apprécier les obstacles qu’un discours politique sur le revenu de base doit surmonter, les possibilités de rassembler beaucoup de citoyens autour de ce projet, mais aussi sa cohérence avec une orientation écologiste.

À toute personne intéressée, en Seine-Saint-Denis (ou ailleurs !) : vous serez les bienvenu·e·s. Rendez-vous Vendredi 5 avril, de 19h30 à 22h à la mairie des Lilas (Entrée par le parking à l’arrière de la mairie).

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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 14:27
Le bêtisier d'Europacity, 5 : à quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ?

Lire aussi L'État fait appel de l'annulation de la ZAC de Gonesse - venez à la Fête des terres de Gonesse, le dimanche 27 mai et Le projet EuropaCity jugé peu compatible avec l'environnement.

Cet été, des nuages noirs et menaçants sont arrivés dans le ciel de Gonesse

Le gouvernement et Grand Paris Aménagement menacent de passer en force

Nous avons reçu le 30 juillet la notification de la Cour d’appel de Versailles des deux appels faits contre l’annulation par le Tribunal administratif (TA) de Cergy de la création de la ZAC Triangle de Gonesse : appels du ministre Jacques Mézard et de Grand Paris Aménagement (GPA). Nous avons 2 mois pour répondre. Cet appel est complété d’une demande de sursis à exécution dont nous avons eu notification le 6 août et nous avons seulement 1 mois pour répondre. Toujours dans le domaine juridique nous avons à répondre au mémoire de la commune de Gonesse en réponse à notre recours contre l’adoption du PLU.

On se souvient aussi que le 11 juillet l'Établissement public foncier d’Île-de-France (EPFIF) poursuivait notre collectif, le CPTG, devant le Tribunal de grande instance (TGI) de Pontoise, où il espérait obtenir des juges un OQTG (Ordre de Quitter la Terre de Gonesse) à l'encontre des choux, radis, carottes, courges, courgettes et autres cucurbitacées qui s'épanouissent là depuis mai 2017.

Merci à la bonne trentaine de sauveteur-e-s des terres présent-e-s de bon matin le 11 juillet au TGI de Pontoise

Merci à la bonne trentaine de sauveteur-e-s des terres présent-e-s de bon matin le 11 juillet au TGI de Pontoise

Le CPTG n’ayant pas encore de réponse à la demande d’aide juridictionnelle, le Président du CPTG lui-même a demandé le report de cette audience et le tribunal de référé a décidé le report au mercredi 12 septembre à 9h, date à laquelle nous passerons une nouvelle fois en référé au TGI de Pontoise.

Mais pour 2018-2019, le pire peut venir de la ligne 17 nord, vu que selon le directeur de GPA, le Triangle de Gonesse pourrait servir à déposer des déchets BTP ( pierres écrasées, câbles, morceaux de béton, etc.) provenant du chantier de construction de la gare de l’aéroport du Bourget. Par tous les moyens nous aurons à empêcher l’ouverture d’une telle décharge sur le Triangle, alors que la gare du Triangle n’est envisagée que pour 2027 avec toujours une incertitude sur EuropaCity et sur la ZAC.

L’enquête publique préalable à la DUP

Le commissaire enquêteur, 5 mois après la fin de l’enquête publique a donné un avis favorable à la demande de DUP (déclaration d’utilité publique de la ZAC du Triangle de Gonesse). Ceci en totale contradiction avec l’avis défavorable lors de l’enquête publique sur la révision du PLU de 2017 et la décision de mars 2018 du tribunal administratif (TA) de Cergy d’annuler la création de la ZAC. Mais rien n’est joué et on ne lâche rien !

Depuis l’annonce du projet en 2010 EuropaCity multiplie les opérations de publicité à chaque évolution même minime de son projet architectural, mais ils se gardent bien d’apporter la moindre précision sur le type d’activités qui pourraient trouver leur place à l’intérieur des surfaces commerciales, ou des espaces cirque ou exposition … alors que subsiste toujours la piste de ski.

D'autres dates à noter

Samedi 8 septembre : Un groupe musical du 93 organise une soirée et une nuit sur le Triangle. Ils feront référence à l’action contre EuropaCity. Cet événement, après la fête que nous organisons le 1er septembre, montre bien que nous n’avons pas besoin d’Auchan ni de Wanda pour que des animations voient le jour sur le Triangle.

Dimanche 16 septembre de 14h30 à 16h à la fête de l’Humanité, sur le stand de la fédération du PCF du Val d’Oise, présentation et débat sur le Triangle de Gonesse et le projet CARMA.

Vendredi 21 septembre de 18h à 22h : Fête des Possibles avec CARMA et le Labo de l’ESS à Villiers-le-Bel, maison de quartier Boris Vian.

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Le bêtisier d'Europacity 5. A quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ?

Pour séduire les habitants du territoire, le maître d'ouvrage d'Europacity ne lésine pas sur l'embellissement de son projet, afin de déclencher l'adhésion par un effet "Waouh". Il a même changé de nom. Mais les oppositions grandissent, malgré l'avis favorable de la dernière enquête publique. Quant au contenu du projet, il reste désespérément vide. Par Jacqueline Lorthiois le 1er août 2018, qui fait suite aux chapitres 1, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 1 : Images d'Épinal, 2, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 2 : La prolifération d'emplois fantômes, et 3 et Le bêtisier d'Europacity, 3. Des emplois inaccessibles à la population locale.

Le feuilleton continue, pour la huitième saison consécutive. Bien entendu, il faut des rebondissements pour maintenir les spectateurs en haleine. En témoignent deux derniers épisodes : après une bataille gagnée par un groupement d’associations opposées à Europacity (réunies autour du Collectif CPTG) [1] qui a obtenu l’annulation de l’arrêté préfectoral de création de la ZAC du Triangle de Gonesse par le Tribunal Administratif de Cergy –mais contestée en appel [2] -, la balle repasse cette fois dans le camp adverse, avec un avis favorable du commissaire-enquêteur chargé de l’enquête publique préalable à la DUP de cette même ZAC. Toutefois, le scénario a beau être chaotique, plus le temps passe et plus les arguments sur le caractère « inutile pour les habitants » de ce grand projet se renforcent ; et plus son caractère « utile pour les spéculateurs » se dévoile…

Pour entretenir l’illusion auprès des résidents du territoire et de ses partenaires et calmer la montée des oppositions, la société « Belle Etoile » - porteuse de ce complexe immobilier géant - a lancé depuis deux ans une nouvelle vague d’opérations marketing à double stratégie : répéter en boucle les promesses mirifiques - sans les justifier davantage – d’appréciables retombées économiques devant ruisseler sur cette banlieue pauvre ; faire oublier l’absence de preuves par un relooking de l’aménagement d’ensemble, destiné à distraire les habitants par la magie d’une invitation au rêve… Afin de provoquer ce que les conseillers marketing d’Auchan ont baptisé « l’effet Waouh », complaisamment décrit dans le livre « Europacity, l’aventure d’un projet » [3]. Dans une luxueuse édition, l’ouvrage nous présente ce « grand mix des cultures et des flux3 » magnifiquement emballé, propre à susciter « un mélange d’admiration et d’étonnement pour le visiteur3». Déclenchant un effet de sidération devant tant de splendeur, à la manière du loup de Tex Avery dont les yeux sortent des orbites, tandis qu’il pousse un hurlement (Waooooooouuuuhhh !!!) de plaisir admiratif… Un dessin suggestif (figure 1) nous présente le site assimilé à une huître, contenant la « perle » de ce merveilleux OVNI. Notons au passage que ce croquis (contrairement aux maquettes d’architectes présentées sur le site du maître d’ouvrage) n’évacue ni le survol des avions de Roissy, ni les entrelacs des réseaux routiers…

Figure 1 © François Maumont, in EuropaCity, l'aventure d'un projet, Ed L'Aube

Figure 1 © François Maumont, in EuropaCity, l'aventure d'un projet, Ed L'Aube

Mais tenter de mettre des étoiles dans les yeux des chalands potentiels… suffit-il à gommer les nécessaires réponses à deux questions de fond - posées dès 2011, lors de l’émergence de ce centre commercial et de loisirs - et restées depuis lors en suspens :

- 1/ Comment satisfaire tout à la fois les besoins en activités, emplois, formations, mobilité des populations locales voisines ?

- 2/… Et simultanément, comment préserver l’ensemble de ce patrimoine agricole et nourricier exceptionnel [4] ?

Dernière recette bien connue des grands groupes pratiquant généreusement la valse des étiquettes [5], le promoteur décide de débaptiser le patronyme connoté de son ancienne structure immobilière : exit Immochan, voici CEETRUS ! Tel est le nom de scène du nouvel acteur de la troupe Auchan qui fait son entrée, admirablement costumé dans un habillage reconditionné, dont on a peaufiné fioritures et paillettes… Mais hélas, à l’intérieur, nous nous heurtons toujours au même vide abyssal de contenu sur les questions qui fâchent (cf. 1 et 2) !!

CEETRUS : valse d’étiquettes dans la grande distribution [6]

L’explication du changement de titre vaut son pesant de cacahuètes. Dans une novlangue mêlant le franglais et le latin de cuisine, nous découvrons que ce nom proviendrait d’une mixture composant le menu d’un quatre-quarts : ¼ C comme City ; ¼ « See » (observer), ¼ « Trust » (confiance) et ¼ Us (co-construction) !! Le tout contracté ensuite, à la manière d’une compression du sculpteur César. Avec un sous-titre pré-Brexit digne du sketch de Coluche sur les publicités de lessive : «with citizens, for citizens » (« avec et pour les citoyens »). Tout-à-fait le slogan adéquat pour rallier les habitants des banlieues populaires du nord-est francilien !! Car CEETRUS prend ses distances avec Auchan et va presque jusqu’à renier sa filiation, pour pouvoir mieux transférer « ailleurs » le soi-disant concept futuriste mis au point avec Europacity. Sept ans de réflexion qui ont permis l’émergence d’une fonction sublimée de « développeur global », une sorte de « couteau suisse » à compétences multiples décrit par Benoît Lheureux, son directeur général : « à la fois aménageur, promoteur, gestionnaire et exploitant d’actifs commerciaux »… permettant à l’ancien professionnel de la grande distribution de se diversifier vers « les activités de loisirs, le logement, les bureaux, les espaces de santé ou de coworking [7]. » Par ce descriptif dithyrambique, CEETRUS entreprend de séduire ses futurs usagers, tout autant que les pouvoirs publics et les collectivités territoriales. Mais il susciterait plutôt chez ses détracteurs un regain de méfiance et d’incrédulité…

Car nous sommes en droit de nous interroger sur l’avenir de cette portion de banlieue nord : les concepteurs-packaging du nouvel emballage conçu par Ceetrus sont-ils si pertinents (« see » = observer !) qu’ils le prétendent ? Qualifier de City un lieu où est interdite la première fonction urbaine qu’est l’habitat… n’inspire guère confiance (« trust ! »). C’est d’ailleurs pour cette raison que nous écrivons Europacity avec un petit « c » et non pas comme l’exigerait la marque déposée EuropaCity avec un grand C – car cette majuscule est à nos yeux parfaitement usurpée : la seule grandeur qu’il convient de concéder à ce complexe démesuré est… son immense inutilité pour les « citizens »!

Une accumulation de dispositifs dits de “concertation”

Depuis 2010 et l’annonce par Auchan de son projet pharaonique, lors du débat public sur le réseau du Grand Paris Express, les consultations concernant cette nouvelle implantation se succèdent à un rythme d'enfer. Tout d’abord 2 ans de réunions de « concertation alibi » - dites « règlementaires » - organisées par l’Établissement Public d’Aménagement (EPA) Plaine de France qui se sont déroulées uniquement dans la ville de Gonesse (comme s’il s’agissait d’un équipement local, alors qu’il se revendique comme un atout du « Grand Paris – ville monde »), sans doute dans l’objectif d’éviter la procédure du débat public et de ne pas avoir à organiser une enquête publique préalable à la création de la Zone d’Aménagement Concerté (ZAC). Finalement le débat public a bien eu lieu, conduit pendant 4 mois par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) en 2016. Suivi en 2017 par un mois d'enquête publique sur le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de Gonesse (ici encore une procédure locale [8], pour un pôle d’envergure métropolitaine). Puis un mois ½ pour une nouvelle enquête préalable à la DUP (Déclaration d’Utilité Publique) de la ZAC du Triangle de Gonesse (janvier-février 2018), dont l'avis du commissaire-enquêteur a été repoussé à trois reprises, pour rendre finalement le 13 juillet un rapport favorable. Sans compter une autre enquête publique (du 23 avril au 24 mai dernier) portant sur la demande d’autorisation environnementale de la future ligne 17 Nord du métro automatique Le Bourget-Roissy, comprenant la gare "Triangle de Gonesse" [9]. Un dossier de plus de 1500 pages en A3, si volumineux et technique, que seule une dizaine de téméraires (dont notre Collectif !) s’est risquée à une réponse sur internet [10]. Et ce n’est pas fini : nous avons été saisis d’une nouvelle enquête publique qui s’est achevée le 11 juillet 2018… pour le centre de maintenance des lignes de métro 16 et 17, situé principalement à Aulnay-sous-Bois. Par ailleurs, dans le cadre de la première phase de l’élaboration de son Schéma de Cohérence Territorial (SCOT)[11], la Communauté d’agglomération Roissy-Pays de France (CARPF) organise actuellement des réunions publiques d’information. Une intercommunalité au périmètre fortement agrandi, adjoignant désormais 17 communes seine-et-marnaises aux deux anciens EPCI de l’est 95. Cet élargissement intempestif n’est pas sans nous faire craindre des ambitions de bétonnisation démultipliées : on est notamment en droit de s’inquiéter qu’une gare de métro implantée au Mesnil-Amelot (844 habitants en 2013) ne se traduise par un tartinage [12] généralisé au nord de celle-ci, mettant en grand danger ce bijou écologique qu’est la vallée de la Goëlle !!

Ainsi, nous parvenons aujourd’hui à une situation de « saturation dépassée » : nous sommes accablés par cette pléthore de gesticulations administratives successives dites de « concertation » extrêmement chronophages, ne réunissant jamais l’ensemble des acteurs concernés, dans la plus pure tradition française du "saucissonnage », condamné à maintes reprises par la Commission Européenne. Consistant à charcuter les dispositifs tout autant que notre patience, à restreindre le nombre de participants, dans le but inavoué de faire mieux avaler la potion indigeste d'un bétonnage généralisé du territoire, par petites gorgées successives, avec le moins de résistance possible.

Un entêtement sourd et aveugle

Pendant ce temps, la locomotive Auchan progresse coûte que coûte dans la poursuite de son objectif initial, tel que présenté sur le site de la CNDP en 2016, concédant quelques retouches de forme à la marge, mais négligeant toujours de répondre aux deux questions fondamentales citées plus haut. Et ceci malgré la multiplication des alertes incitant le maître d’ouvrage à modifier très significativement la teneur de son Grand Projet Inutile et Imposé (GPII) [13], voire à l’abandonner. En témoignent successivement : d’abord un rapport très critique émanant de l'Autorité Environnementale (mars 2016), ensuite un avis défavorable de la Commission Départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) du Val d’Oise (avril 2017). Puis en Août 2017, le commissaire chargé de l'enquête PLU remet à son tour un avis défavorable, jugeant les orientations :

« - incompatibles avec le pilier environnemental par ses impacts sur le changement climatique, la destruction de ressources et l'atteinte à la biodiversité ;

- modérément compatibles avec le pilier économique. En effet, la création d'emplois et de richesses annoncée est mise à mal par des études extérieures. Elle pourrait se faire au détriment des activités présentes sur les territoires voisins (…)

- peu convaincantes sur le pilier social. L'insertion envisagée n'est pas suffisamment argumentée et même remise en question. Les objectifs en matière d'emploi sont peu en phase avec le niveau de formation local. »

Enfin, le 6 mars 2018, le Tribunal administratif de Cergy - saisi par le groupement d’associations citées plus haut1 - prononce l’annulation de l’arrêté de ZAC pris par le Préfet du Val d’Oise. Le 4 mai, l’État fait appel, mais d’ici le jugement, la zone d’aménagement est bel et bien annulée… Ce qui n’a pas empêché depuis… le commissaire chargé de l’enquête-DUP de rendre lui-même en juillet un avis favorable !

Ainsi, à moins d’un an d’intervalle, deux enquêtes publiques concernant le même sujet ont abouti à deux positions différentes. Ceci n’est pas sans rappeler le rapport final de la CNDP, qui faisait état de deux visions du monde diamétralement opposées. D’un côté une conception issue du passé, reposant sur « une société attachée aux modes de vie urbains ou aspirant à y avoir accès, mais taraudée par le chômage, et pour laquelle seul un modèle plus classique de croissance et de développement économique permet d’apporter des solutions durables14 ». De l’autre, une conception tournée vers le futur, « une société qui s’affranchirait de la course à la consommation pour aller vers davantage de sobriété et s’engagerait vers une transition écologique et énergétique [14] … » A mettre en relation avec l’interview de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire sur l’antenne d’Europe 1, se positionnant clairement dans le débat : « C’est la folie des grandeurs du XXème siècle. C’est exactement ce que je ne veux plus demain. » [15].

Visiblement, cette deuxième perception, centrée sur l’avenir, semble attirer de plus en plus d’adeptes. Nous sommes loin de ces « groupuscules associatifs » tournés en dérision par M. Blazy, maire de la commune d’accueil, lors d’une manifestation le 28 septembre 2014 contre l’urbanisation du Triangle [16]. En témoigne lors de l’enquête PLU, la remise par le CPTG de deux pétitions d’opposants, l’une numérique de 1583 signatures (dont 933 validées) et l’autre sur papier de 1012 signatures, dont 370 gonessiens (à comparer à la pétition de la mairie de Gonesse avec 145 signatures, dont on ignore la proportion de gonessiens). Et en 2018, lors de l'enquête sur la DUP, les avis atteignent un nombre record, avec 3450 réponses [17] déposées sur internet, positionnées très largement en défaveur du projet (88% « Contre »), avec seulement 379 opinions favorables. Sans compter le dépôt d’une pétition numérique avec près de 2300 signatures exprimant leur refus. On trouvera ci-après un tableau effectué par l’un de nos militants, basé sur l’analyse des contributions faisant l’objet d’une rédaction personnelle des auteurs (1150 personnes), qui compare les points de vue des partisans et des opposants, selon différents critères (voir figure 2). Distinction qui n’a pas été effectuée par le commissaire-enquêteur, qui se contente d’une analyse des avis en deux pages sur un total de 192 ( !), alors qu’il s’étend longuement sur le point de vue de Grand Paris Aménagement sur des dizaines de pages. Sa mission était pourtant de faire remonter l’expression de la société civile, plutôt que la position de l’organisme aménageur, à la fois juge et partie.

Figure 2 © Franck Deboise, CPTG

Figure 2 © Franck Deboise, CPTG

Tandis que depuis quelque temps « les nuages s’amoncellent [18] » au-dessus d’Europacity, on pourrait supposer que la structure porteuse s’attache en priorité à répondre aux critiques, à prendre mieux en compte les souhaits exprimés, ou encore à mettre en œuvre les conditions de faisabilité réclamées dans les différentes enquêtes publiques. Dans le tableau ci-dessus, la colonne de droite indique que le premier argument arrivé largement en tête des avis favorables, avec 38 %, est le critère EMPLOI. C’est pourquoi on s’attendrait à ce que le directeur général M. Chang, qui claironne partout la décision inébranlable de poursuivre l’objectif, puisse le justifier en s’attelant en urgence à renforcer cette dimension majeure. Il n’en est rien : le thème semble frappé d’une étrange léthargie depuis 2016. Le maître d’ouvrage se contente d’adopter la rondeur rassurante d’un « 10 000 emplois » - un chiffre « brut » et non net - estimé à la louche par un expert nommé par la CNDP, estimant sans doute qu’un organisme public représente une garantie suffisante pour se dispenser de plus amples approfondissements. En ne daignant même pas procéder à la réactualisation de l’étude Emploi du cabinet Sémaphores effectuée pour le compte du groupe Auchan, avec ses chiffres hautement contestables de 2009 (qui auront seulement la bagatelle de 18 ans d’âge pour une ouverture désormais repoussée en 2027 ! [19] ). J’ai analysé en détail les nombreuses incohérences et lacunes de ce document au cours des chapitres précédents (2, 3 et 4). Mais nous reviendrons plus longuement sur cette impasse regrettable.

Un malentendu fâcheux

Malgré ces données aussi approximatives qu’obsolètes, la direction d’Europacity persiste à se focaliser sur l’amélioration du critère « image », qui ne venait pourtant qu’en deuxième position, loin derrière l’Emploi chez les internautes ayant formulé un avis favorable (17,7 % des « Pour », un supporter sur 6). De plus, il semble exister un malentendu savamment entretenu entre les protagonistes sur la signification du terme. D’un côté, les habitants expriment un sentiment d’abandon, se plaignent de la mauvaise réputation de leur lieu de résidence, notamment auprès des employeurs : ils évoquent non seulement le taux élevé du chômage, la pauvreté des populations, mais aussi leur éloignement des pôles majeurs de la métropole. C’est pourquoi ils rêvent de ce grand pôle de culture et de loisirs attractif qu'on leur fait miroiter et qui serait censé redorer radicalement le blason de leur territoire, à une vaste échelle qu’on pourrait apparenter au Grand Roissy (600 000 habitants). A l’inverse, la société porteuse se soucie peu de modifier l’image - au sens «réputation» du terme - d’une portion de banlieue qui se considère reléguée, mais se concentre sur l'amélioration de l'image du complexe lui-même - au sens «séduction» et «attractivité» du mot - et à l’échelle restreinte du Triangle de Gonesse, non pas à destination des populations locales, mais de millions de visiteurs potentiels, originaires du monde entier. D’où la décision pour le moins arbitraire d’effectuer en 2017 une reprise du plan-masse, une amélioration du concept d’aménagement interne et un embellissement de l’architecture. Autant d’actions nullement réclamées par les participants à la consultation, y compris ceux qui ont exprimé un avis favorable. Mais on leur fait croire que cette reconfiguration est effectuée à leur bénéfice, comme le déclare M. Chang : « EuropaCity sera une nouvelle destination touristique, unique au monde, mêlant comme nulle part ailleurs du loisir, de la culture, du sport et des commerces [20]. Une destination qui va accueillir plus de 30 millions de visiteurs et renforcer la place de Paris dans la compétition entre les villes mondes. C’est parce que ce projet a une ambition mondiale qu’il créé une ambition nouvelle pour un territoire qui, apparemment, n’a pas le droit d’en avoir… » [21] Lapsus révélateur : est-ce à dire qu’en dehors de l’ambition portée par les groupes Auchan-Wanda, les populations ne pourraient pas en souhaiter une autre, qui leur serait destinée, par exemple ?

Europacity, à son tour bientôt débaptisé ?

Qu’une multinationale ait une visée mondiale, nous n’en doutons absolument pas, mais en quoi cela démontre-t-il que ce méga-pôle de commerces et de loisirs soit « with citizens, for citizens » du nord-est francilien ? Car pour répondre aux préoccupations des habitants, l’implantation d’un grand équipement suffit-elle à valoriser l’image d’un territoire ? Qu’il nous soit permis d’en douter : dans le cas de Disney, la direction a rapidement troqué son titre d’EuroDisney pour Disneyland-Paris. Combien de visiteurs ont déjà entendu parler de la commune d’accueil de « Chessy » sur laquelle le parc de loisirs est localisé ? De même, il est clair que si jamais Europacity voyait le jour, les publicitaires chercheraient au maximum à mettre en avant sa proximité avec Paris. C’est d’ailleurs déjà le cas dans le choix de la présentation du projet sur internet, où les distances paraissent abolies, puisque l’implantation est positionnée soi-disant « entre Paris et Roissy », alors que la capitale se trouve à 15 kms de là et que le nord du Triangle se situe sur la commune de Roissy !

L’origine du titre viendrait de l’objectif initial de rassembler sur un même pôle les plus célèbres grands magasins des différentes capitales d'Europe : on souhaitait par exemple voir figurer Harrods aux côté des Galeries Lafayette. Mais rapidement cette première hypothèse a été abandonnée, car les centres commerciaux « classiques » ne font plus recette et les enseignes ont exprimé leur refus. En témoigne l’avis très négatif déposé lors de l’enquête publique sur la ZAC du Triangle de Gonesse, par l’Union du Grand Commerce de Centre-Ville (UCV) qui regroupe les Galeries Lafayette, le Printemps, le BHV, le Bon Marché et  Monoprix [22]. Pourtant le nom d’origine a été conservé, au grand regret d'un certain nombre de partisans qui souhaitent valoriser une attractivité emblématique, à l’échelle non pas européenne, mais « mondiale » : « Quelle idée de s’appeler Europacity ! Ils sont à Paris, l’une des marques les plus fortes au monde et ils choisissent de s’appeler Europacity ! Comme s’ils étaient en Haute-Marne ou en Bavière ! Dans une Ile-de-France où il y a plus de visiteurs internationaux que d’habitants » se désolait Jean-Pierre Blat, ancien Directeur Général du Comité Régional du Tourisme Paris Ile-de-France.

Des gains environnementaux fantaisistes, une destruction irrémédiable

Quant à l’image véhiculée par la conception architecturale, le promoteur a beaucoup misé sur le prestige de l’architecte danois Bjarke Ingels, fondateur de l’agence BIG (quoi de mieux qu’une agence nommée BIG pour un équipement XXL ?), architecte vedette mondialement célèbre (classé dans le Top 100 des personnalités les plus influentes de l’année 2016 selon le Times), lauréat de grands concours internationaux (la deuxième tour du World Trade Center – 2WTC - ; le siège social de Google) … Et une réputation de spécialiste de bâtiments à haute qualité environnementale, notamment avec la réalisation d’un grand centre d’incinération à Copenhague, considéré comme un modèle d’innovation et de développement durable. D’où la promesse d’un Europacity auto-suffisant en énergie, grâce à un système sophistiqué de compensation entre deux équipements phares : la production de froid de la piste de ski devant annuler les besoins de chaleur du lagon tropical. En réalité, cette fable a été assez rapidement démontée par nos experts : les besoins s’additionnent et l’ensemble représenterait la consommation énergétique d’une ville de 140  000 habitants [23], soit la taille de Clermont-Ferrand.

De même, il est affirmé avec aplomb qu’après avoir fait disparaître 80 ha de terres agricoles, il suffirait des récoltes des 7 ha de la « ferme urbaine » pour alimenter en produits frais (et bien entendu à label biologique) les convives des 20 000 m2 d’espaces de restauration… Tandis que nos adversaires répandent la rumeur que les terres actuelles du Triangle seraient irrémédiablement polluées, parce qu’occupées par des cultures traditionnelles de céréales, utilisatrices de pesticides : quand on veut tuer son chien on l’accuse de la rage ! La réalité est bien plus prosaïque : quand il n’y a pas de futur, il ne peut y avoir de projet ! Comment des agriculteurs frappés d’expropriation, cultivant un sol à titre provisoire pourraient-ils opérer une reconversion de leurs modes de production, avec une telle épée de Damoclès au-dessus de leur tête depuis 40 ans? Il suffit de 3 ans de mise au repos pour passer d’une agriculture conventionnelle au bio. Mais se lancer dans cette filière suppose un minimum de sécurité : disposer d’un temps suffisant pour supporter des années sans revenus et récolter ensuite sur la durée les bénéfices d’un tel investissement. Il s’agit donc d’un argument totalement fallacieux : des agriculteurs précaires n’ont pas de choix !

Reste une certitude : si ces terres sont bétonnées, leur destruction est irréversible. Rappelons que les pédologues estiment entre 18 000 et 20 000 ans le temps qu’il a fallu pour bonifier ces sols, d’une profondeur exceptionnelle qui retient l’eau et dispense d’arrosage (en moyenne, en France, un sol a une profondeur comprise entre 30 et 100 cm [24] ; ici par endroits, elle est de 6 mètres)… Si une grotte préhistorique avait été découverte sur le territoire, il aurait été interdit de l’urbaniser. Mais sous prétexte que c’est la nature qui a permis la lente constitution d’un tel patrimoine, il est considéré comme sans valeur. Car l’homme est d’une incroyable prétention : quand il n’est pas présent sur un lieu, il considère que l’espace est « vide ». En témoigne la visite sur les terres de Gonesse en novembre 2016 de M. Fromantin, chargé du projet d’Exposition Universelle heureusement abandonné, s’extasiant devant le spectacle de cette séduisante «page blanche» [25]! On est en droit de s’indigner qu’aujourd’hui en France - une nation qui a accueilli la COP 21 - cette richesse millénaire ne soit pas sanctuarisée au titre de « qualités agronomiques exceptionnelles » comme le réclame la politologue Alice Leroy [26].

Les terres agricoles en piégeant le carbone, en retenant l'eau, en constituant des îlots de fraîcheur dans un espace trop minéralisé permettent aux riverains de survivre. Non seulement elles approvisionnent l’espèce humaine, mais elles s’insèrent dans toute une chaîne alimentaire, végétale et animale. Il ne s’agit pas de n’importe quel territoire qu’il est possible de sacrifier sans remords : c’est la dernière « pénétrante » dans la zone agglomérée du nord-est de l’Ile-de-France (figure 3). Il n’y en a pas d’autres. On ne peut pas préserver un autre espace de nature de cette taille en banlieue nord.

Figure 3 © Source : Projet CARMA

Figure 3 © Source : Projet CARMA

Un visuel attractif, mais on a oublié la bande-son !

Fallait-il - dans un tel contexte – mettre autant de moyens techniques, financiers, pour modifier en hâte la composition architecturale d’Europacity ? Qu’il soit permis d’en douter au vu du nouvel aménagement proposé. Au départ, il s’agissait d’un « immense anneau de béton, d’acier et de verre, incliné vers le Bourget [27] », un vaste édifice clos, abritant sous une bulle différents équipements et activités, avec des toits végétalisés (certains ont même prétendu que leur biodiversité serait supérieure aux terres agricoles sacrifiées !) Une forme initiale à caractère extra-terrestre, qui avait fait l’objet de remarques moqueuses, relatées pour la première fois en septembre 2011 dans les Echos : « les opposants dénoncent (…) un complexe déconnecté de son environnement, une « soucoupe volante » dont les habitants des quartiers enclavés ne profiteront pas ». [28] De même, lors d’une émission sur France-Inter [29], l’architecte-urbaniste David Mangin avait vivement critiqué le caractère « introverti » - fermé sur lui-même - de cet ensemble compact. D’où la décision des promoteurs de reprendre le plan-masse, d’entreprendre un traitement cosmétique de rafraîchissement de l’image. Une véritable « fuite en avant ».

Car l’aménagement reconfiguré par BIG nous laisse rêveurs : finalisé à l’été 2017, le nouveau « plan directeur » consiste d’après la présentation sur internet du maître d’ouvrage à « faire évoluer la conception architecturale générale du projet, afin de renforcer son ouverture physique sur son environnement immédiat et d’améliorer ses accroches urbaines ». Pour effacer l’allure martienne initiale, il est validé une nouvelle forme éclatée en fragments, à ciel ouvert, avec des places et des rues organisées autour d’un noyau central constitué par un parc avec bassins et plantations (« de la taille du jardin des Tuileries » précise Thierry Lajoie [30]), comme un quartier de ville nouvelle. Bien que « la galerie circulante commerciale n’existe plus30 », constatons que la programmation n’a pas bougé, même si les surfaces commerciales (230 000 m2 auxquels il convient d’ajouter 20 000 m2 de restauration), sont désormais dispersées, elles représentent toujours la majorité du bâti [31].

A cet ensemble ont été adjoints en 2017, huit objets architecturaux intitulés pompeusement « bâtiments iconiques » disséminés dans l’espace (centre de congrès, salle de concert, cirque, hôtels, etc.), qui ont fait l’objet d’un concours international, dont les équipes gagnantes ont été présentées lors d’une exposition à Paris. Malgré la réputation des lauréats (« la fine fleur de l’architecture contemporaine » ironise Télérama [32]), constatons que la programmation de ces équipements a été effectuée sur une base hypothétique : nous ne disposons - cette fois encore - d’aucune étude de faisabilité sur l’existence d’une demande locale suffisante. Et ce n’est pas la poignée d’habitants triés sur le volet qui ont participé à un simulacre de « co-construction » qui peut remplacer une véritable étude de marché, basée notamment sur l’inventaire des équipements existants. A quoi bon la prouesse technique d’un mastodonte commercial et de loisirs qui ne correspondrait à aucun besoin des populations auxquelles il prétend être destiné ? (Le journaliste Pascal Priestley souligne ironiquement le prétendu «caractère presque philanthropique du projet » [33].) Exemple : quelle faisabilité d’un « centre culturel du 7ème art », à quelques encablures de la Cité du Cinéma de Luc Besson (Saint-Denis) qui peine à s’affirmer, dans une intercommunalité (Plaine Commune) dont le Contrat de Développement Territorial est dédié à « l’image » et validé comme « Territoire de la Culture et de la Création » ? Mais une sorte de “croyance magique” semble régner que l’offre engendrerait spontanément une demande… Comme s’il suffisait de plonger un animal dans l’eau pour qu’il lui pousse des nageoires !

Dans un dossier du Moniteur de 2015 à la louange d’Europacity [34], l’architecte-urbaniste François Leclercq affirme : « Il faut que ces projets d’aménagement franchissent les infrastructures, que la nature passe et créé un lien continu, il faut sortir d’une logique de plaques ». Ce dernier terme est ainsi défini par Franck Vallérugo : « une succession de projets sans lien entre eux mais très consommateurs d’espaces (aéroports, site industriel PSA, grands ensembles d’habitat populaire, zones pavillonnaires, terres agricoles interstitielles, parc d’exposition) [35] » qui rendent l’espace « illisible et difficilement praticable35 ». Or, force est de constater que le méga-pôle en question est bien conçu comme « une plaque » supplémentaire, posée sur le territoire. Car, dans le dossier d’enquête de DUP, nous constatons qu’apparaissent seulement les voiries du centre d’affaires, sans aucun raccordement avec les 80 ha du pôle, dont on attend toujours le schéma interne de rues, avenues transversales, places, etc. Par ailleurs, il n’y a pas non plus d’insertion de la ZAC dans l’environnement plus large, notamment avec l’autoroute A1 (échangeur ?) et au niveau du Boulevard Intercommunal du Parisis (BIP), nous cherchons vainement une stratégie de liaison entre le tronçon soi-disant « apaisé » traversant le Triangle à vitesse réduite et le tronçon à caractère autoroutier à l’ouest (que deviennent les camions ?)

Quant à l’« ouverture vers l’extérieur » du site, on peut s’interroger sur la pertinence d’un tel choix pour une zone aussi exposée à la pollution sonore d’un atterrissage ou d’un décollage d’avion toutes les 90 secondes. Pire encore, on prévoit un mouvement toutes les minutes, avec la mise en service en 2021 de la nouvelle aérogare T4 de Roissy-Charles de Gaulle, permettant d’accueillir 30 millions de passagers supplémentaires, venant s’ajouter aux 69,5 millions actuels (2017). Le Triangle de Gonesse, coincé entre deux aéroports, est interdit à l’habitat en raison de l’intensité du bruit du trafic aérien, auquel s’ajoutent les grondements de l’autoroute à grande circulation A1 [36] qui longe le territoire à l’est. Est-ce à dire que la pollution sonore très élevée (classée par les français en tête de toutes les nuisances) considérée comme insupportable pour des habitants, deviendrait miraculeusement soutenable pour des travailleurs ou des visiteurs ? On peut certes isoler les locaux, mais à condition d’y rester confinés, y compris en n’ouvrant pas les fenêtres, en ne sortant pas dehors. Alors comment comprendre les nombreuses activités de plein-air, vantées dans les images 3D sur le serveur du maître d’ouvrage (outre la ferme urbaine, des espaces de cueillette ou de promenade, des terrasses de cafés-restaurants, des allées pour piétons et cyclistes, des bancs pour s’asseoir, une balustrade pour admirer le point de vue sur la tour Eiffel - par temps clair, oublie-t-on de préciser ! -)

L’équipement-phare de BIG fait « flop »

Autre avatar : la réputation d’innovation et de développement soutenable de l’architecte star Bjarke Ingels a été sérieusement écornée en 2017, avec le fiasco du grand centre de traitement des déchets de Copenhague - soi-disant dernier cri – porté par l’agence BIG et qui menace faillite, après une mise en service de quelques mois. Intitulé « Amagger Bakke » (figure 4), il a été validé en 2010 par l’Agence de Traitement des déchets de l’agglomération, passant outre l’opposition de la ministre de l’environnement. Il devait fournir de l’électricité à 62 500 foyers et de l’eau chaude à 160 000 autres, tout en résolvant la délicate gestion des ordures ménagères de la capitale. Au départ, le concept semblait extrêmement innovant : un grand bâtiment en triangle, doté sur un côté d’un des plus hauts murs d’escalade du monde (80 m), des rampes en pente à l’air libre accueillant des pistes de ski, ainsi que des parcours végétalisés pour piétons et vélos et sur le toit un café panoramique et des plantations. Mais « l’image avant-gardiste de la construction se fissure [37] », l’incinérateur se révèle être un gouffre financier, avec « une facture d’un demi-milliard d’euros à la charge des contribuables37 » relate un récent article de Libération. En effet, l’équipement, pensé dans un autre contexte, se révèle aujourd’hui largement surdimensionné : le prix de l’électricité a baissé ; les habitants ont adopté un comportement plus vertueux que prévu, en pratiquant de substantielles réductions de leurs déchets à la source. Résultat : pour pouvoir fonctionner, l’usine doit importer (essentiellement du Royaume-Uni) 110 000 tonnes de déchets par an. Ce qui représente un surcoût financier et un gâchis écologique considérables. « Les ordures non triées des britanniques comportent beaucoup plus de matières plastiques et de composants chimiques que les déchets danois recyclés au préalable37 » venant aggraver la pollution générée par l’incinérateur, avec des conséquences catastrophiques pour l’environnement, notamment en mer Baltique. Un échec monstrueux qui compromet peut-être définitivement les efforts des danois pour atteindre l’objectif de « Copenhague, ville sans carbone en 2025 » !

Figure 4 © Agence BIG Ammagger Bakke, architecte : Bjarke Ingels

Figure 4 © Agence BIG Ammagger Bakke, architecte : Bjarke Ingels

On pourrait objecter qu’au Danemark, il s’agit d’un investissement public, à la différence d’Europacity, dont les groupes privés Auchan-Wanda supportent le risque financier. C’est oublier qu’un pôle prétendant attirer 31 millions de visiteurs ne peut voir le jour que s’il dispose d’une excellente desserte, ici grâce à une ligne de métro dotée d’une gare et un raccordement routier avec l’autoroute A1. Ce qui d’après les calculs du CPTG représenterait la modique somme… d’un milliard d’euros de fonds publics. Sans compter les réserves que l’on peut formuler sur les impacts très problématiques de flux importants (au moins 42 000 personnes/jour utilisant la voiture) raccordés à une autoroute saturée (200 000 véhicules/jour à hauteur de Blanc-Mesnil).

Faire une ville sans habitants ?

Pour conclure, comment peut-on prétendre agir « avec les citoyens, pour les citoyens » en urbanisant un territoire sans habitant ? Comment peut-on présenter le nouveau concept d’aménagement comme un « quartier », alors qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir de « Ville » ? Lors d’un débat organisé le 23 Mai 2018 par Mediapart [38] entre M. Lebon (directeur du développement d’Europacity) et Jean-Yves Souben, vice-président du CPTG, a eu lieu un échange assez vif entre les deux protagonistes. A M. Lebon qui évoquait une fois de plus la volonté de sa direction de faire une « ville », M. Souben rétorquait : «il ne peut y avoir de ville sans habitant ! » Réponse sidérante de son interlocuteur : « Dans les villes, il y a des cimetières : il n’y a pas d’habitant ! »

Bévue révélatrice de l’énorme inutilité de ce méga-complexe : les Auchan, Wanda et consorts auront beau s’échiner à faire « repeindre en vert » leur soucoupe volante, où même à la disperser « façon puzzle » à la manière des Tontons Flingueurs : EUROPACITY N’A PAS ET N’AURA PAS DE DESTINATAIRE. Ses promoteurs font croire que le but recherché est le bien-être, la réputation, l’emploi des populations locales. Lesquelles ? Le slogan « with citizens, for citizens » risque de revenir en pleine face de ses auteurs comme un boomerang. Avec les citoyens ? Pour les citoyens ?? Impossible !! Si un tel centre était destiné à fournir des loisirs, de la culture, des activités aux résidents du territoire, il serait construit en cœur de ville, là où sont les habitants !

Dans son excellent article paru dans TV5Monde, Pascal Priestley ironisait sur le caractère « presque » philanthropique du projet, à en croire la présentation faite par le maître d’ouvrage, qu’il résumait ainsi : « secourir un coin pourri de territoire désolé, œuvrer pour la France mais aussi pour la culture » ! Justement, pour éviter que le Triangle de Gonesse ne devienne un immense cimetière… Il faut à tout prix empêcher cet énorme GPII de s’y implanter ! Tel est le sens du cri d’alarme poussé par Marie Desplechin, écrivaine, qui dénonce « une croissance à l’ancienne, fondée sur le bétonnage des terres, le développement des aéroports, du transport routier, du tourisme de masse et de la consommation [39] »… Et qui s’insurge contre l’avis positif rendu par le dernier commissaire-enquêteur : « ce monsieur donne ses conclusions, alors que (…) il est désormais acquis que se succéderont, dans les années qui viennent, avec une violence croissante, les épisodes catastrophiques de chaleur et de sécheresse et les très grandes tempêtes39. »

A l’inverse, avec son projet agri-urbain [40], le Collectif CARMA vise à sauvegarder la vocation agricole de ces terres fertiles, dont la localisation est hostile à l’implantation humaine (et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles n’ont pas été urbanisées !) mais dont par contre la qualité est particulièrement propice à l’accueil, au développement de toute cette vie qui, comme l’a très bien souligné Alice Leroy21, grouille sous la surface. Malheureusement, elle reste « invisible », donc niée par les professionnels et politiciens bétonneurs, dont l’autisme pousse à persévérer dans l'erreur et à minimiser la gravité de la crise écologique qui s’accélère. Je me souviens du geste respectueux de ce pédologue qui, saisissant d’une main délicate cette précieuse « terre du pays de France » s’émerveillait : « Dans une poignée comme celle-ci, il y a autant de micro-organismes vivants que d’hommes sur la planète !! »

Europacity, c’est comme Attila : là où le béton passe, l’herbe ne repousse plus ! Les promoteurs immobiliers ont beau rajouter des paillettes à leur « faux quartier » éclaté, à leurs « objets architecturaux » inanimés… impossible d’y faire pousser une âme. Il ne peut y avoir sur un tel site que des visiteurs de passage, dans une ville-fantôme désolée, comme un cimetière. Tandis que, sous nos pieds, « la vie est là, calme et tranquille » ... [41]

Europacity reconditionné ? … Une enveloppe vide.

Notes

[1] Ce regroupement - sous la bannière du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) - comprend des associations nationales (France Nature Environnement qui fédère 3500 associations, Les Amis de la Confédération Paysanne) régionale (FNE Ile-de-France), départementales (Val-d’Oise Environnement, Mouvement National de Lutte pour l’Environnement 93) et locales (Vivre mieux à Aulnay-sous-Bois, AFCEL 95, association familiale de Gonesse).

[2] Par le Ministre de la Solidarité des Territoires et par Grand Paris Aménagement.

[3] Voir page 26 et suivantes, in Franck Vallérugo, Jean-Pierre Gonguet, Jean-Michel Guénod, « Europacity, l’aventure d’un projet », éditions de l’Aube, 2016. 

[4] Compte tenu de l’exceptionnelle qualité de ses terres et de la rareté de sa situation (la seule pénétrante dans la zone urbanisée du Nord-Est francilien), sa préservation devrait couvrir la totalité de la partie agricole.

[5] Comme Veolia, Vinci, Vivendi, Engie, Kering, Safran, Enedis, etc.

[6] Précisons toutefois que cette mutation structurelle ne va pas jusqu’à changer de dirigeant, qui reste Vianney MULLIEZ, neveu de Gérard MULLIEZ, fondateur de la dynastie Auchan.

[7] Daniel BICARD, « Immochan devient Ceetrus, développeur global d’immobilier », in LSA Commerce & Consommation, du 05/06/2018.

[8] Rendue possible par l’absence de SCOT. Voir note 10 sur son annulation rocambolesque.

[9] Voir le dossier https://www.enquetes-publiques.com/Enquetes_WEB/FR/CONSULTER-A.awp?P1=EP18121

[10] Voir site du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) http://nonaeuropacity.com/wp-content/uploads/2018/05/Avis_CPTG_Ligne_17Nord_23.05.2018_VF.pdf

[11] Rappelons l’existence d’un ancien SCOT Est du Val-d’Oise (SIEVO), approuvé en 2006, mis en révision par une enquête publique en 2014, qui a fait l’objet d’un avis défavorable de la Commission d’enquête. Venant contredire les regrets exprimés par les élus, il n’aurait jamais pu être validé, car il oubliait les deux communes de Gonesse et Goussainville, soit la bagatelle de 59 000 habitants (ce qui n’a pas empêché la ville de Gonesse de voter le SCOT sans sourciller !...) Une édifiante histoire relatée dans la présentation de l’avis du CPTG : http://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/scotsievo.pdf

[12] En langage d’urbaniste, urbanisation de faible densité qui s’étale comme du beurre sur une tartine.

[13] « Grand Projet Inutile et Imposé », voir dossier très complet sur le site de Reporterre.

[14] Compte-rendu du débat public, CNDP, page 88.

[15] Nicolas HULOT, in Europe 1, le 5 juillet 2018.

[16] Vidéo https://www.youtube.com/watch?v=2bozAwjNkXI

[17] Dont 3188 exploitables, d’après l’analyse effectuée par F. DEBOISE pour le CPTG. Voir les deux annexes de l’article de Pierre SASSIER, « rapport d’expert sur la DUP d’Europacity : une étude critique », blog de Mediapart du 26 Juillet 2018.

[18] Interview de Bernard LOUP, président du CPTG par Maïram GUISSÉ, in Le Parisien du 8 Juillet 2018.

[19] A cette échéance, les chiffres ne seraient pas seulement « anciens », mais devenus carrément blettes !

[20] Notons au passage que le loisir (100 000 m2 avec le sport) et la culture (50 000 m2) sont ici mis en avant, mais l’essentiel des surfaces (250 000 m2 - surfaces de restauration comprises -) sont consacrées au commerce !!

[21] Tribune « EuropaCity, sortir de l’hypocrisie et de la caricature », in Libération du 8 déc. 2017, en réponse à une pétition « Contre la folie EuropaCity, cultiver le bien commun » signée par 159 personnalités, in Libération, le 30 nov. 2017.

[22] Avis n° 3085 du 20 février 2018.

[23] Livre blanc « Europacity, le climat et la famille Mulliez », Collectif inCOPruptibles, nov.2017, www.inCOPruptibles.org

[24] Source : Groupement d’Intérêt Scientifique GISsol : https://www.gissol.fr/publications/rapport-sur-letat-des-sols-de-france-2-849

[25] Voir la vidéo de cette visite du 14 Novembre 2016 sur le site du Conseil Départemental 95 : http://www.triangledegonesse.valdoise.fr/actualite/434/1940-visite-du-triangle-de-gonesse.htm

[26] Cf. Tribune d’Alice LEROY, « Que pèsent les champs de la plaine de France face à des rêves de bâtisseur ? », in Le Monde, 26 juillet 2018.

[27] Pascal PRIESTLEY, « Europacity, le méga-projet urbain contesté qui embarrasse le pouvoir français », in TV5Monde, 12 Juillet 2018

[28] Catherine SABBAH, « Auchan a présenté son mégaprojet Europa City » in Les Echos, le 22/09/2011

[29] Emission « CO2 mon amour » sur France Inter, le Samedi 26 mars 2016.

[30] PDG de Grand Paris Aménagement, organisme aménageur de la ZAC. Interview cité dans l’article de Nathalie Moutarde, « Le nouvel Europacity, un quartier de ville au cœur du Triangle de Gonesse », in Le Moniteur, 27 septembre 2017.

[31] A comparer à 150 000 m2 d’espaces de loisirs et 50 000 m2 de culture.

[32] Luc LE CHATELIER « Les archis sauveront-ils Europacity ? », Télérama, 11 avril 2018.

[33] Op.cit. note n° 22.

[34] « Europacity, une destination de loisirs stratégique pour le Grand Paris », in Le Moniteur, 15 mars 2015.

[35] Op.cit. note n°3

[36] Avec 90 000 véhicules/jour à hauteur de Roissy et 200 000 de Blanc-Mesnil jusqu’à porte de Paris.

[37] Elena BLUM, « A Copenhague, l’incinération des déchets dans la tourmente » in Libération, 1er avril 2018.

[38] « Le mégaprojet Europacity en débat », Mediapart, le 23 Mai 2018.

[39] Invitée par BibliObs, « Europacity, c’est le projet tout entier qui débloque ! », le 30 Juillet 2018.

[40] CARMA: Coopération pour une Ambition agricole, Rurale et Métropolitaine d'Avenir. Voir site http://carmagonesse.com

[41] Verlaine, « Le ciel est par dessus les toits ».

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2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 16:22

POLLUTIONS, ENVIRONNEMENT, SANTÉ                 Quelles mesures écologistes pour vivre mieux ?              Samedi 7 avril - 14h30 - 18h - Hotel de ville de Montreuil - M° Mairie de Montreuil - Entrée libre

Quelles mesures écologistes pour vivre mieux ? Samedi 7 avril, 14h30
Quelles mesures écologistes pour vivre mieux ? Samedi 7 avril, 14h30

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 09:21

Au cours des années 1980 et 1990, l’idée qu’il n’existait aucune solution de rechange aux démocraties de marché a entraîné une forme de fatalisme. A contrario, le réarmement contestataire observable depuis deux décennies replace sur le devant de la scène les affrontements idéologiques. Au point, parfois, d’attribuer à la bataille des idées un rôle et un pouvoir qu’elle ne possède pas. Par Razmig Keucheyan pour Le Monde Diplomatique de mars 2018. En novembre 2015, Razmig Keucheyan était venu aux Lilas , pour nous parler de son travail, cf. La nature est un champ de bataille, Quand la finance se branche sur la nature, et son livre La nature est un champ de bataille ; Lire aussi du même auteur Ce dont nous avons (vraiment) besoin.

Paul Huxley. — « Fluid Forms 1 » (Formes fluides 1), 1964, Bridgeman images.

Paul Huxley. — « Fluid Forms 1 » (Formes fluides 1), 1964, Bridgeman images.

C’est Mme Najat Vallaud-Belkacem qui, après tant d’autres, le répète dans un article paru en janvier 2018 : le Parti socialiste (PS) a perdu la « bataille culturelle » — l’expression apparaît trois fois (1). Lorsque M. François Hollande a remporté l’élection présidentielle de 2012, le PS détenait pourtant tous les leviers du pouvoir : l’Élysée, Matignon, l’Assemblée nationale, mais aussi le Sénat et vingt et une régions sur vingt-deux. Rien ne semblait empêcher la mise en œuvre de la politique de gauche que Mme Vallaud-Belkacem, au gouvernement pendant toute la durée du quinquennat, appelle rétrospectivement de ses vœux. Mais les vents contraires soufflaient apparemment trop fort. La « bataille culturelle », ce mystérieux génie qui bride l’ardeur des gouvernements de gauche successifs, était perdue.

Au sein de la gauche — toutes sensibilités confondues — circulent à l’heure actuelle des notions qui paraissent politiquement pertinentes, mais qui s’avèrent dangereuses. L’une d’elles est l’argument des 99 % (2). S’appuyant sur des statistiques établies par les économistes Emmanuel Saez et Thomas Piketty, le mouvement Occupy Wall Street a avancé en 2011 l’idée que l’humanité se divise en deux groupes : l’un, les 1 % les plus riches, capte l’essentiel des bénéfices de la croissance ; l’autre, les 99 % restants, pâtit d’inégalités toujours plus vertigineuses. L’argument s’est révélé efficace pour un temps, suscitant des mobilisations dans divers pays. Mais le problème est vite apparu : les 99 % forment un ensemble extrêmement disparate. Cette catégorie inclut aussi bien les habitants des bidonvilles de Delhi ou de Rio que les prospères résidents de Neuilly-sur-Seine ou de Manhattan qui ne sont juste pas assez riches pour intégrer les 1 %. Difficile d’imaginer que les intérêts de ces populations convergent ou que celles-ci constituent un jour un groupe politique cohérent.

L’argument de la « bataille culturelle » souffre d’une malfaçon analogue. Il n’est pas à proprement parler faux, mais il débouche sur une stratégie politique problématique. On le rencontre souvent à gauche, du PS à La France insoumise, mais également à droite, notamment dans les courants qui se réclament de l’héritage de la « nouvelle droite ». Il découle d’une lecture hâtive d’Antonio Gramsci et de son concept d’hégémonie. L’idée est simple : la politique repose en dernière instance sur la culture. Mettre en œuvre une politique suppose au préalable que le vocabulaire et la « vision du monde » sur lesquels elle repose se soient imposés au plus grand nombre. Si les gouvernements n’appliquent pas leur programme, ce n’est pas qu’ils manquent de courage et d’ambition, ni qu’ils refusent de défendre les intérêts de ceux qui les ont élus : c’est que le « fond de l’air » politique s’oppose à son application. Il faudrait donc modifier l’atmosphère afin de rendre la politique en question concevable.

À l’ère de Facebook et de Twitter, on comprend l’attrait de cet argument. En y souscrivant, on peut faire de la politique confortablement installé chez soi, devant son écran d’ordinateur. Laisser un commentaire sur un site ou écrire un tweet rageur deviennent des actes politiques par excellence. Tout comme publier des pétitions ou des tribunes vengeresses dans les colonnes de quotidiens à l’audience déclinante en caressant l’espoir que ces textes fassent le « tour du Net ».

Identifier les vecteurs du changement

La « bataille culturelle » a bien entendu son importance. La Chine, par exemple, prend aujourd’hui très au sérieux son soft power. Il s’agit là d’un concept élaboré par le politiste américain Joseph Nye, qui a conseillé plusieurs administrations démocrates depuis M. Jimmy Carter. Selon Nye, au XXIe siècle, le pouvoir d’un pays se mesure moins à son hard power, c’est-à-dire sa puissance militaire, qu’à sa capacité à influencer la sphère publique mondiale en donnant une image positive de lui-même.

Le gouvernement chinois organise ainsi l’activité de netizens (contraction de net et citizens), des citoyens intervenant sur Internet pour défendre les intérêts de leur pays (3). Comme l’a suggéré le président Xi Jinping lors d’un discours au XIXe Congrès du Parti communiste chinois, en octobre 2017, il s’agit de « bien raconter le récit de la Chine et de construire son soft power  » en diffusant sur le Net une « énergie positive ». Certes, mais voilà : derrière les bataillons de netizens chinois se trouve l’une des grandes puissances mondiales. Son rang dans les relations internationales, la Chine ne l’occupe pas d’abord grâce à son soft power ou à une quelconque « bataille culturelle », mais grâce à sa puissance économique, que ses dirigeants s’emploient à transformer en puissance militaire.

L’expression « bataille culturelle » doit une partie de son succès à l’hypothèse selon laquelle, au cours des dernières décennies, la droite aurait imposé ses idées, donnant naissance au mélange de néolibéralisme économique et de conservatisme moral dans lequel nous baignons désormais.

Mais, d’abord, la droite n’a pas vraiment eu à gagner la « bataille culturelle », dans la mesure où ses catégories fondatrices, comme la propriété privée des moyens de production ou l’économie de marché, n’ont plus été fondamentalement contestées depuis le milieu des années 1970. Même l’impression que l’après-Mai 68 constitua un âge d’or pour la gauche, voire que ses idées y étaient hégémoniques, tient en partie de l’illusion rétrospective : en France, la droite a occupé le pouvoir sans discontinuer pendant toute cette période. Les politiques redistributives et de reconnaissance des droits des femmes qu’elle concéda furent mises en œuvre moins à l’issue d’une « bataille d’idées » que sous la pression du bloc de l’Est et de puissants mouvements sociaux.

Il n’est même pas dit que le racisme, dont on présente parfois la recrudescence comme le symptôme d’une « droitisation » de la société actuelle, se soit aggravé, bien qu’il ait changé de forme. La société française des années 1960 et 1970 n’était certainement pas moins raciste que l’actuelle (4). Depuis les années 1970, le capitalisme a subi de profondes transformations : financiarisation, effondrement du bloc de l’Est et intégration de cette région dans l’économie mondiale, tournant capitaliste de la Chine, désindustrialisation, crise du mouvement ouvrier, construction néolibérale de l’Europe… Dans ce contexte de crise et de restructuration du système, la droite se tenait prête à saisir des occasions. Elle ne s’en est pas privée, poussant dans le débat public des idées cohérentes dans le domaine politique et économique. Mais la nouvelle hégémonie néolibérale n’a pu émerger qu’à la suite des bouleversements structurels qui avaient objectivement affaibli les forces du progrès. S’imaginer qu’il suffirait de remporter la « bataille des idées » pour que le système change, c’est s’exposer à des désillusions.

L’argument des 99 % et celui de la « bataille culturelle » relèvent d’une même conception du monde social. Celle qui considère la société comme une entité indifférenciée, comme un espace fluide que l’on pourrait influencer dans un sens ou un autre en mettant en circulation des discours. Les théories d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, sources d’inspiration de Podemos (5) et de La France insoumise, sont exemplaires de cette conception.

Des proches du mouvement dirigé par M. Jean-Luc Mélenchon ont créé au début de l’année une chaîne de télévision en ligne baptisée Le Média et lancé une école de formation. Aux dires de leurs animateurs, ces dispositifs visent à mener la « bataille culturelle », à préparer le terrain pour d’autres politiques (6). Ce faisant, La France insoumise s’inspire, en les actualisant, d’institutions sociales-démocrates et communistes : le journal ouvrier et l’école de cadres. Ceux-ci permettaient la diffusion chez les militants et au sein de leur base sociale d’une vision du monde cohérente.

Il manque pourtant un élément essentiel : quelles classes sociales ou coalitions de classes seront les vecteurs du changement ? À qui s’adressent prioritairement Le Média et l’école de formation ? Les communistes avaient pour base la classe ouvrière et les classes alliées, paysannerie et fractions dominées des classes moyennes notamment. Le « bloc social » concerné par le journal ouvrier et l’école de cadres était celui-ci. Mais dans le cas de La France insoumise ? Une « vision du monde » ne devient politiquement efficace que si elle est celle d’une coalition de classes qui s’oppose à d’autres classes. Reste donc à imaginer les contours d’un bloc social à venir.

Contrairement à ce que certains interprètes lui font dire, Gramsci n’a jamais voulu faire de la « bataille culturelle » le cœur de la lutte des classes. Évoquant l’évolution du marxisme de son temps, il affirme que « la phase la plus récente de son développement consiste justement dans la revendication du moment de l’hégémonie comme élément essentiel de sa conception de l’État et dans la “valorisation” du fait culturel, de l’activité culturelle, de la nécessité d’un front culturel à côté des fronts purement économique et politique (7)  ». Articuler un « front culturel » avec les fronts économique et politique existants : c’est là sa grande idée.

Cela ne suppose en aucun cas une prééminence du « front culturel » sur les autres. Ni que ce front devienne la chasse gardée de militants opérant dans la sphère des idées. Pour Gramsci, le syndicaliste se trouve souvent en première ligne sur le « front culturel ». Par les luttes qu’il organise, il fait évoluer les rapports de forces et laisse entrevoir ainsi la possibilité d’un autre monde. Ce que Gramsci appelle « culture » diffère très sensiblement de ce que nous entendons couramment par ce terme. La notion d’« hégémonie culturelle » ne désigne pas la péroraison incessante d’intellectuels ou de dirigeants contestataires dans les médias dominants, mais la capacité d’un parti à forger et à diriger un bloc social élargi en éveillant la conscience de classe. Les exemples ne manquent pas, ni à son époque ni aujourd’hui.

En décembre 2017, des salariés de l’entreprise de nettoyage Onet, en région parisienne, ont remporté une victoire importante (8). Ces sous-traitants de la Société nationale des chemins de fer (SNCF) chargés de la propreté des gares revendiquaient un rattachement à la convention collective de la manutention ferroviaire de la SNCF, le retrait d’une clause de mobilité qui les obligeait à effectuer de longs déplacements, l’augmentation de la prime de panier (indemnité repas) et la régularisation de collègues sans papiers. Au terme d’une grève de quarante-cinq jours, ils ont obtenu satisfaction sur l’essentiel. Pareille lutte s’annonçait d’autant plus improbable qu’elle était menée par des immigrés récents, au sein d’une entreprise sous-traitante et dans un secteur où l’interruption du travail n’a pas un impact vital sur le cours de la vie sociale. Bloquer une raffinerie, c’est bloquer le pays. Mais cesser de nettoyer une gare périphérique en Seine-Saint-Denis… ?

Et pourtant, à force de persévérance, les grévistes et leurs délégués syndicaux ont gagné. Les transformations structurelles du capitalisme depuis les années 1970 ont changé la classe ouvrière. Celle-ci n’a certes pas disparu ; elle est devenue plus diverse socialement, ethniquement et spatialement. Livrer la « bataille des idées » consiste à politiser ces nouvelles classes populaires, au moyen de luttes analogues à celle menée par les salariés d’Onet. Leur victoire montre que l’improbable n’en reste pas moins possible. Le « front culturel », articulé aux fronts économique et politique, c’est exactement cela. Ils ne le savent peut-être pas, mais les grévistes d’Onet sont les véritables héritiers de Gramsci.

Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie à l’université de Bordeaux.

(1) Najat Vallaud-Belkacem, « Éloge de l’imperfection en politique », Le Nouveau Magazine littéraire, Paris, janvier 2018.

(2) Lire Serge Halimi, « Le leurre des 99 % », Le Monde diplomatique, août 2017.

(3) Cf. Yuan Yang, « China’s Communist Party raises army of nationalist trolls », Financial Times, Londres, 29 décembre 2017.

(4) Cf. par exemple Yvan Gastaut, « La flambée raciste de 1973 en France », Revue européenne des migrations internationales, vol. 9, no 2, Poitiers, 1993. Lire également Benoît Bréville, « Intégration, la grande obsession », Le Monde diplomatique, février 2018.

(5) Lire Razmig Keucheyan et Renaud Lambert, « Ernesto Laclau, inspirateur de Podemos », Le Monde diplomatique, septembre 2015.

(6) Cf. Laure Beaudonnet, « Aude Lancelin, auteure de “La Pensée en otage” : “Tout le circuit de l’information est pollué” », 20 Minutes, Paris, 10 janvier 2018.

(7) Cf. Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, La Fabrique, Paris, 2012.

(8) Cf. Cécile Manchette, « Onet. Victoire éclatante des grévistes du nettoyage des gares franciliennes », Révolution permanente, 15 décembre 2017.

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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 14:39

Nous vous l’annoncions le 20 février dans Le droit à l’eau doit devenir une priorité politique : Notez aussi, pour amplifier cette "victoire pour l'eau publique", la création d'un Collectif Eau Publique Les Lilas, qui peut être joint à collectifeaupubliqueleslilas@mail.fr, ou en laissant un message sur ce blog.

Dans la continuité d’un débat sur une régie publique de l’eau pour les habitants d’Est Ensemble, tenu en 2010, puis en 2012, et à chaque fois perdu contre la délégation de notre service public de l’eau à Véolia comme depuis une centaine d’années… voir Une victoire pour l'eau publique en Île-de-France, dans un contexte mondial Sécheresse, surexploitation : le monde a soif...

Le collectif Eau publique des Lilas invite au dialogue le 21 mars

Intérêts privés ou gestion publique ?

Ici, l'eau est gérée par VEOLIA, une multinationale dont le seul vrai métier est de rapporter de l'argent à ses actionnaires. A Paris, à l'inverse, c'est une entreprise 100% publique qui produit et distribue l'eau à tous les usagers et qui doit donc être juste en équilibre budgétaire (les gains couvrent les coûts). Il existe une opportunité de faire aux Lilas comme à Paris. Mais pour cela, nous devons nous mobiliser au plus vite, informer et faire partager cette exigence.

Pour quelle qualité ?

Notre eau, celle de VEOLIA, provient à 100% des eaux de surface, les plus polluées. Elle est décantée avec des sels d'aluminium, fortement soupçonnés d'être une des causes de la maladie d'Alzheimer. Les toxicologues recommandent de l'éviter au maximum. Elle contient aussi des résidus de pesticides de l’agriculture intensive francilienne. L'eau de Paris est à plus de 50% produite à partir d'eaux souterraines, moins polluées., elle est décantée avec du chlorure de fer, inoffensif. Aux Lilas comme à Paris, nous voulons une eau de qualité.

Égalité ?

VEOLIA a été condamnée 9 fois pour des coupures d'eau ou des réductions de débit. Le 93 est un des départements où il y a le plus de coupures. Or l'accès à l'eau doit être garanti.

Que faire ?

Grâce à la mobilisation citoyenne, nos élus ont voté pour ne pas ré-adhérer au SEDIF, lié à VEOLIA et qui gère l'eau dans une logique financière, et pour préparer le passage en régie publique mais cela ne se fera pas sans la vigilance, l'information, la mobilisation et la participation des habitants.

Nous ne disposons que de deux ans pour changer de système. D'autres villes d’ Est-Ensemble sont déjà engagées dans l'action à cette fin. Des études sont en cours, et nous voulons que les citoyen-ne-s y soient associé-e-s.

 

Le Collectif eau publique des Lilas dialogue avec la Coordination IdF et Eau de Paris le 21 mars

Réunion publique le 21 mars 2018 à 19h30,                                                              Salle des Commissions, Mairie des Lilas (entrée parking derrière la mairie)

avec 

Jean-Claude Oliva, directeur de la Coordination Eau Île-de-France

Jérôme Gleizes, administrateur de Eau de Paris,                           

et la participation de Daniel Guiraud, Maire des Lilas,

                                     Conseiller communautaire d’Est Ensemble.

Collectif « Eau Publique Les Lilas »

Nous vous invitons à nous rejoindre en écrivant à l'adresse collectifeaupubliqueleslilas@mail.fr.

 

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29 novembre 2017 3 29 /11 /novembre /2017 09:06
Transports pénibles, une ville à repenser
Transports pénibles, une ville à repenser

Dans nos trajets de tous les jours, décidément nous sommes « trop » : conducteurs trop bloqués dans le trafic, piétons et cyclistes frôlés de trop près, passagers de RER et bus trop comprimés, trop perturbés par des incidents ; et tous, trop gavés de pollution. Nos déplacements sont alors des épreuves, longues, incertaines et usantes.

À quoi, ou à qui, la faute ? Un manque de moyens pour les transports en commun, leurs personnels, leurs matériels, la maintenance, les réseaux ? Des défauts d’organisation ? Des situations que l’on a mal anticipées ? Des projets absurdes (plusieurs se préparent, en région parisienne, en ce moment même) ? Ou encore, des villes mal équilibrées, ce qui allonge et multiplie les trajets ?

Dans tout cela, quel est le rôle des calculs financiers, des systèmes de décision, des volontés - ou du manque de volonté - politiques, des débats dans la société, de nos choix de vie ?

À l’inverse, y a-t-il des pistes bien repérées pour améliorer les choses ? Certaines sont-elles déjà explorées ?

Les collectifs « Les Lilas Autrement » et « à Gauche Autrement »
(Pré-Saint-Gervais), deux groupes politiques se réclamant d’une gauche alternative et écologiste dans nos deux villes, invitent à une réunion publique,

                                       le MARDI 5 DÉCEMBRE 2017 à 19H30
Mairie des Lilas / salle des Mariages.

Avec l’intervention de :
Marc Huret, urbaniste, ancien conseiller municipal « à Gauche Autrement » au Pré (et maire-adjoint pendant quelques années), vient notamment de publier l’ouvrage « Une autre ville est possible. L’agenda 2020-2040 de l’urbanisme en France » (éd. L’Harmattan).
Pierre Serne, conseiller régional EELV en Ile-de-France, est membre du conseil d’administration du STIF (Syndicat des transports d’Île-de-France) et du GART (Groupement des autorités responsables des transports).

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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 12:45

De la biodiversité, aux ressources numériques, comment définir les «communs» ? Plus de 200 contributeurs (économistes, historiens, sociologues) relèvent le défi dans un dictionnaire. Pour la juriste Judith Rochfeld, une des coordinatrices de l’ouvrage, la notion remet en question le principe de propriété privée. Par Amaelle Guiton le 17 octobre 2017 pour Libération. Lire aussi Les communs, un projet ambigu.

Des pêcheurs de Bhola (dans le Barisal au Bangladesh), le long de la rivière Monpura, en août 2017. Photo Probal Rashid. Zuma. Rea

Des pêcheurs de Bhola (dans le Barisal au Bangladesh), le long de la rivière Monpura, en août 2017. Photo Probal Rashid. Zuma. Rea

Ils se sont frayé un chemin entre l’État et le marché, et aussi dans le débat public. Depuis la gestion collective, par des communautés locales, de ressources naturelles menacées de surexploitation jusqu’à la construction de ressources numériques collaboratives, comme les logiciels libres (1) ou l’encyclopédie Wikipédia, les «biens communs» sont au cœur d’expériences pratiques de plus en plus nombreuses. Ils font désormais l’objet d’un épais Dictionnaire des biens communs (PUF), abondé par près de 200 contributeurs. De «Abus de droit» à «Zone à défendre», en passant par «Fablab», «Habitat participatif» ou «Semence paysanne», l’ouvrage dresse un état des lieux du «commun» d’aujourd’hui autant qu’il en explore les fils généalogiques - les «inappropriables» du droit romain, la Magna Carta anglaise de 1215, les écrits de Gracchus Babeuf, de Karl Marx ou de Joseph Proudhon…

Professeure de droit à Paris-I, Judith Rochfeld a coordonné l’ensemble avec la juriste Marie Cornu et l’économiste Fabienne Orsi.

Professeure de droit à Paris-I, Judith Rochfeld a coordonné l’ensemble avec la juriste Marie Cornu et l’économiste Fabienne Orsi.

Comment est né ce Dictionnaire des biens communs ?

Il est parti d’une expérience collective : un projet de l’Agence nationale de la recherche intitulé «Propice» - pour «Propriété intellectuelle, communs et exclusivité» - lancé en 2010, et associant des juristes, des économistes, des historiens… L’objectif était d’étudier les débats et les pratiques qui émergeaient autour de la notion de «communs» : la remise en cause de la propriété intellectuelle, la réaction à certaines privatisations comme celle des gènes, ou du logiciel. Des philosophes, des sociologues se sont joints à ce travail. Il y a eu aussi beaucoup de connexions avec des personnes engagées dans des expériences de communs. Nous nous sommes dit qu’il fallait cartographier toutes ces problématiques, toutes ces expériences, en associant chercheurs et citoyens pour montrer à quel point cette question a pris de l’importance dans le débat public : pourquoi on parle aujourd’hui, par exemple, de la biodiversité comme d’un patrimoine commun.

Comment définir ce qu’est un «commun» ?

Beaucoup de notions circulent aujourd’hui : les choses communes, le patrimoine commun, les communs, le commun… Or on ne sait pas toujours à quoi ces notions font référence, ni comment elles ont été construites. C’est pour répondre à cela, entre autres, que le dictionnaire a été rédigé.

Lorsqu’on parle des communs, au pluriel, il y a une filiation dominante : l’idée de biens gouvernés en commun, qui se situent entre la propriété privée et la propriété publique. C’est le travail mené par l’économiste américaine Elinor Ostrom, récompensée en 2009 par l’équivalent du Nobel en économie, et son école, dite de Bloomington. A l’origine, ce travail portait sur des ressources naturelles - des réseaux d’irrigation, des forêts, des pêcheries… - et conduisait au constat que ces ressources, gérées par une communauté d’une centaine de personnes au maximum, faisaient l’objet d’un «faisceau de droits» distribués entre les membres : droit d’accès, droit de prélèvement, droit d’inclure ou d’exclure, droit de gouverner la ressource… Il démontrait, par des exemples concrets, qu’il existe une gouvernance collective qui permet la durabilité du bien et des usages partagés. Ce mouvement a ensuite exploré les ressources immatérielles de la connaissance ; Wikipédia, par exemple, s’inscrit assez bien dans ce schéma de gouvernance. Évidemment, si on envisage de très grands communs comme le climat, la biodiversité ou l’eau, les choses se compliquent : la communauté devient universelle et, on le voit, une gouvernance mondiale est très difficile…

Quels autres aspects recouvre aujourd’hui cette idée de «biens communs» ?

En dehors de la catégorie théorisée par Ostrom, il existe beaucoup d’articulations avec la propriété classique, à partir de l’idée d’un usage ou d’une destination collectifs. Par exemple, si j’ai sur mon terrain de l’eau ou une espèce particulière de plante, je peux être assujetti à des charges de préservation ; je peux être propriétaire d’une œuvre d’art ou d’un monument historique qui font partie du patrimoine commun. Beaucoup de montages juridiques intègrent cette idée. L’autre versant important, c’est la question du commun, c’est-à-dire de l’agir en commun : c’est la décision de gouverner ensemble une ressource qui institue le commun.

On a beaucoup parlé, ces dernières années, de «retour des communs»…

Cette idée d’un «retour» est à la fois très belle et très trompeuse. Très belle, parce qu’elle propose une filiation profonde avec la notion de res communis, les «choses communes» dans le droit romain : des choses naturellement ouvertes à l’usage de la communauté, sorties du circuit ordinaire des échanges économiques. Il s’agirait donc, à suivre cette filiation et alors que l’on a tout transformé en propriété, privée ou publique, de retirer certaines choses du circuit marchand ou de la propriété. Mais là où c’est trompeur, c’est qu’en droit romain, ce caractère commun, voire sacré, était attaché à la chose elle-même, alors qu’aujourd’hui c’est une question de destination sociale : on va décider que, pour tel type de ressource, la propriété privée totalement exclusive n’est pas la plus adaptée. Cela va être le cas pour des composantes de l’environnement - un puits, une terre agricole… -, pour certains biens culturels, ou pour le logiciel libre.

Que change le numérique à cette question ? À la différence des ressources naturelles, la question de la rareté ne se pose pas…

C’est en effet la raréfaction des ressources naturelles qui a fait comprendre, à partir des années 60 et plus encore dans les années 90 en France, qu’il fallait envisager ces ressources comme des choses communes, et qu’on ne pouvait les laisser à la maîtrise des seuls propriétaires privés. Dans le cas des ressources de la connaissance, il y a eu confrontation entre d’une part un mouvement de privatisation très important à partir des années 80, notamment dans le logiciel, et d’autre part la démocratisation de l’accès à la connaissance, la philosophie du partage, liées au numérique. Cela a mis ces questions sur le devant de la scène : jusqu’où va-t-on dans la privatisation des connaissances ? Peut-on aménager la protection d’une création ? Peut-on renoncer à sa propriété, ou l’utiliser autrement ? Les expérimentations et les théorisations autour du logiciel libre, par exemple, retournent notre conception de la propriété : on s’en sert pour mettre en partage le code, et c’est ce qui permet de faire surgir un bien et de développer les usages. Cela montre aussi, et c’est très important, qu’il n’y a pas seulement du commun subi - comme lorsqu’on impose des charges à un propriétaire, parce que son bien fait partie de l’environnement ou du patrimoine - mais aussi du commun volontaire, qui suppose de nouvelles constructions juridiques.

En France, le débat sur les communs n’a vraiment émergé que tardivement. À la différence de l’Italie, par exemple…

En réaction au servage de la société médiévale, la Révolution française a établi la propriété privée comme une manifestation de la liberté individuelle sur les biens. La France est aussi un État très centralisé, dans lequel le public a absorbé le commun. Dans notre tradition, il est très difficile de penser autre chose que la propriété privée d’une part, la propriété publique de l’autre… En Italie, ce débat a une importance sociale très forte. En 2007, le gouvernement Prodi a mandaté une commission, dirigée par le juriste Stefano Rodotà, pour travailler à une réforme du code civil ; Rodotà a alors proposé d’y intégrer, en plus des biens privés et publics, une nouvelle catégorie : les biens communs, définis comme les biens nécessaires à l’exercice des droits fondamentaux. Il y a également des expérimentations citoyennes à Naples, à Bologne ; la gestion de l’eau a fait l’objet d’un référendum national d’initiative populaire en 2011… L’État italien est plus faible et plus tardif que le nôtre, les régions plus puissantes, et la Constitution reconnaît à la propriété une «fonction sociale», dont le propriétaire privé d’un bien doit tenir compte.

Les communs ont été très présents dans les débats sur la loi numérique en France, autour de la reconnaissance du domaine public, du logiciel libre, des «communs volontaires» de la connaissance… Mais il y a eu peu d’effets concrets.

Le simple fait que ce débat ait eu lieu était très important. Les questions ont été posées - or jusque-là, elles ne l’étaient pas. Il y a beaucoup de discussions aujourd’hui sur la protection du domaine public, ou sur des exceptions au droit d’auteur pour les œuvres dites transformatives, par exemple les pratiques de réutilisation de morceaux d’œuvres existantes. Ces discussions ne sont pas achevées, mais il ne faut pas oublier d’où on part… Et puis il y a des changements : la loi sur la biodiversité de 2016, par exemple, reconnaît qu’un propriétaire peut s’imposer des obligations pour la protection de l’environnement. C’est l’aboutissement d’un processus : cela fait des années que cette idée est discutée.

Dans les années 2000, lorsqu’on travaillait sur cette question, on pouvait se sentir isolé. Mais en dix ans, il y a eu beaucoup de discussions sur les questions environnementales, ou sur le numérique. En 2015, un tribunal de La Haye a jugé recevable l’action de près de 880 personnes contre le gouvernement néerlandais, qui n’avait pas respecté ses obligations de protection du climat. Ce tribunal a tranché en leur faveur. C’est bien le signe d’un changement de mentalité.

Comment cette question est-elle appréhendée au plan politique ?

Il y a aujourd’hui tout un mouvement coopérativiste, mutuelliste, qui renoue via les communs avec des idéaux socialistes, autogestionnaires. Cela ne correspond évidemment pas à tout l’échiquier politique… Il existe par ailleurs divers courants au sein de cette sphère des «communs». Pour certains, c’est une alternative totale : on ferait du «tout commun» en remplacement des formes actuelles de propriété, étatique ou privée. Pour d’autres, c’est une zone possible entre la propriété privée et la propriété publique. Cela peut aussi être un moyen d’aménager ces dernières. Ce qui est certain, c’est que, sauf à occulter toute une partie du mouvement social, les politiques ne peuvent ignorer ni l’aspiration à une protection et une gouvernance collectives des composantes de l’environnement, ni les mouvements de mise en partage dans la sphère numérique.

(1) Des logiciels que chacun peut librement utiliser, copier, distribuer et modifier.

Sous la direction de Marie Cornu, Fabienne Orsi et Judith Rochfeld : Dictionnaire des biens communs PUF, 1 280 pp., 39 €.

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