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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 10:43

Revenu d’activité en France, revenu de citoyenneté en Italie, revenu universel en Finlande… Le philosophe Philippe Van Parijs et le politiste Yannick Vanderborght analysent ce qu’ils considèrent comme un véritable instrument d’émancipation. Tribune parue dans Le Monde le 5 septembre 2019. Lire aussi À la base … un revenu ?, « Gilets jaunes » : il est temps d’expérimenter un revenu de base et 13 départements prêts à expérimenter le revenu de base.

Yannick Vanderborght (à g.) et Philippe Van Parijs - Sylvain Bourmeau

Yannick Vanderborght (à g.) et Philippe Van Parijs - Sylvain Bourmeau

Mark Zuckerberg et Yanis Varoufakis le défendent. Les Suisses lui ont consacré un référendum, les Finlandais l’expérimentent. Et l’Italie, dit-on, vient de le mettre en pratique. En France, Benoît Hamon en a fait sa proposition phare lors des primaires de la gauche, en 2017, et le gouvernement actuel est en passe de créer un dispositif portant un nom fort proche. Mais lorsqu’on parle de « revenu de base », de « revenu de citoyenneté », de « revenu universel » ou de « revenu universel d’activité », s’agit-il bien de la même chose ?

Quand la popularité d’une idée explose et que l’intérêt qu’on lui porte se met à franchir allègrement clivages politiques et frontières nationales, il est inévitable que la confusion s’installe. C’est pour contribuer à dissiper cette confusion et à fournir un aperçu approfondi de l’histoire de l’idée de revenu de base et des débats qu’elle suscite aujourd’hui que nous avons publié un livre, dont la version française vient de paraître [Le Revenu de base inconditionnel. Une proposition radicale, La Découverte, 588 pages, 26 euros]. Nous sommes en effet convaincus que les variantes les mieux conçues de cette idée doivent guider les futures réformes de la protection sociale.

L’argument le plus fondamental en la faveur d’un revenu de base inconditionnel peut être exprimé très simplement : fournir un socle de sécurité économique constitue le moyen le plus efficace de garantir un minimum de liberté réelle à chacune et à chacun, et en particulier à celles et ceux qui en ont le moins. Dûment calibré et intégré à notre sécurité sociale, le revenu de base n’a pas seulement l’avantage de réduire la trappe inhérente aux filets de sécurité conventionnels et de diminuer le taux de non-recours parmi les personnes les plus vulnérables et les moins bien informées.

Il facilite aussi un va-et-vient souple entre l’emploi, la formation et les activités bénévoles, et constitue de ce fait aujourd’hui, en complément de l’apprentissage tout au long de la vie, un instrument crucial au service d’une économie efficace. Il est surtout l’ingrédient central d’une société dans laquelle la liberté de s’épanouir, par le travail et en dehors du travail, sera plus largement partagée et plus équitablement distribuée.

Au-delà de l’assistance sociale

C’est sa triple inconditionnalité qui fait du revenu de base un puissant instrument d’émancipation. Revenu régulier payé en espèces à chaque membre d’une société, indépendamment de sa situation familiale, de ses autres revenus et de sa relation à l’emploi, il s’écarte radicalement des dispositifs existants de revenu minimum relevant de l’assistance sociale. Ceux-ci réservent en effet les paiements aux plus pauvres, tiennent compte de la composition des ménages pour en fixer le montant et obligent leurs bénéficiaires à être disponibles sur le marché du travail. Le revenu de base, lui, est individuel, universel et libre d’obligation.

Le revenu universel d’activité promis par le gouvernement actuel demeure, comme le revenu de solidarité active (RSA), un dispositif d’assistance sociale. Il en va de même du Hartz IV instauré en Allemagne en 2005, du universal credit graduellement mis en place au Royaume-Uni depuis 2013, et du reddito di cittadinanza introduit cette année en Italie. Certes, ces dispositifs diffèrent sensiblement les uns des autres sous de multiples aspects : le montant maximum par personne, sa dégressivité en fonction de la taille du ménage et des revenus issus d’autres sources, le caractère plus ou moins strict de l’obligation de travailler. Mais il s’agit chaque fois de dispositifs ciblés sur les ménages pauvres.

En revanche, on peut supposer que c’est bien un vrai revenu de base que Mark Zuckerberg avait en tête lorsqu’il s’est fait l’avocat d’un « universal basic income » dans son discours à Harvard en 2017, et c’est certainement un tel revenu que Yanis Varoufakis avait à l’esprit lorsqu’il a fait du « basic dividend » une proposition centrale de son mouvement DIEM25. C’est indiscutablement aussi une proposition de revenu de base que les citoyens suisses ont rejetée à une majorité de 77 % en juin 2016, ou que Benoît Hamon a lancée lors des primaires de la gauche fin 2016, et enfin qui a été soumise à un test expérimental impliquant 2 000 chômeurs finlandais de janvier 2017 à décembre 2018.

Deux calculs et un dilemme

Bien sûr, ici aussi, on note des différences notables entre les propositions. Ainsi, les initiateurs de la consultation populaire suisse défendaient un montant de l’ordre de 2 300 euros par personne et par mois, tandis que le montant expérimenté en Finlande était de 560 euros. Mais pour se faire une opinion sur une proposition particulière, le montant du revenu de base importe moins que la manière dont il serait financé et le degré auquel il remplacerait les transferts existants.

Un exercice très prisé par ceux qui ne raffolent pas de l’idée consiste en effet à effectuer deux calculs et à conclure à un dilemme. Premier calcul : on abolit tous les transferts existants et on affecte la somme ainsi épargnée à un revenu de base uniforme distribué à tous. Mais on constate alors que le sort d’innombrables ménages pauvres s’en trouverait détérioré. Deuxième calcul : on ajoute le revenu de base à tous les revenus, y compris les transferts, et on augmente les prélèvements en conséquence. On observe alors que les taux marginaux d’imposition exploseraient. Conclusion : l’idée est soit socialement inacceptable, soit économiquement insoutenable.

Les exercices pertinents, cependant, doivent prendre une autre forme. Il s’agit certes de réduire ou supprimer des allocations sociales et des exonérations fiscales, mais de manière à ce que le revenu de base compense ou surcompense l’impact de ces réductions et suppressions sur le revenu des ménages les plus défavorisés. Il s’agit ensuite de calculer le coût net qui subsiste et de le couvrir par une augmentation des prélèvements – directs ou indirects – sur les revenus élevés. C’est à un exercice de ce type que s’est par exemple livré l’économiste Marc de Basquiat pour la version qu’il propose en France.

L’ampleur de ce coût net est largement inférieure au coût brut obtenu en multipliant simplement le montant du revenu de base par le nombre de bénéficiaires. Mais avec un montant dépassant les 2 000 euros comme dans la proposition suisse, ce coût net n’en serait pas moins prohibitif.

Comment avancer ?

Pour déterminer quel niveau il est alors raisonnable de choisir, est-il utile de recourir à des expérimentations du type de celle qui a été menée en Finlande ? La réponse est non. Cette expérimentation peut, à juste titre, être considérée comme portant sur un véritable revenu de base, puisque l’allocation était rendue inconditionnelle aux trois sens indiqués, et les résultats provisoires actuellement disponibles pour la première année ne sont pas inintéressants.

Ainsi, ils révèlent une diminution de la participation des bénéficiaires au marché du travail au cours du premier semestre, mais une augmentation de cette participation au cours du second. En outre, des entretiens menés au terme de la deuxième année suggèrent une amélioration significative de leur état de santé et un optimisme accru quant à leurs perspectives d’emploi.

Mais même lorsque tous les résultats seront connus, ils ne permettront pas de trancher la question de la soutenabilité d’un revenu de base dans le contexte de la Finlande d’aujourd’hui. D’abord, les participants savaient bien sûr que cette situation ne durerait que deux ans, pas toute la vie. Ensuite, l’échantillon n’incluait que des chômeurs de longue durée. L’expérimentation ne permet donc d’étayer aucune conjecture sur la modification de l’offre de travail des personnes actuellement occupées. Enfin, bon nombre d’effets probables d’une réforme s’appliquant à toute la population d’un pays sont indétectables lorsqu’elle n’est appliquée qu’à quelques milliers d’individus dispersés sur l’ensemble du territoire.

Que faire alors pour avancer sans se rendre coupable d’une témérité irresponsable ? Il faut d’abord procéder à des réformes moins radicales, qui rendent plus crédible l’introduction d’un revenu de base substantiel tout en réduisant son coût net.

Il peut par exemple s’agir de rendre les dispositifs conditionnels de revenu minimum plus généraux, plus inclusifs, moins compliqués – ce que à quoi devrait contribuer la mise en place du « revenu universel d’activité » en France. Ou d’intégrer mieux revenu minimum et fiscalité. Ou encore d’instaurer un dividende-carbone universel pour accompagner l’introduction d’une taxe carbone qui le financerait. Et surtout de transformer la base des dispositifs assistanciels en un véritable socle, modeste mais pleinement inconditionnel.

Comme après l’introduction des très petites premières pensions de retraite, on pourra ensuite s’enhardir à aller plus loin. Et l’on ne tardera pas à se demander comment nos sociétés ont pu aussi longtemps se passer d’un tel instrument, simple et efficace, au service de la liberté de toutes et de tous.

Philippe Van Parijs, professeur à l’université de Louvain, a fondé en 1986 le Basic Income European Network, rebaptisé en 2004 Basic Income Earth Network (BIEN); Yannick Vanderborght est ­professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 16:09

Elisabeth Borne et Agnès Buzyn ont lancé mardi 3 septembre la deuxième stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens. Simultanément, l’Agence nationale de santé publique a mesuré pour la première fois la présence de ces polluants dits « du quotidien » dans l’organisme d’un large échantillon représentatif de la population française, et publie une étude alarmante sur l'imprégnation du public aux polluants. D’après Stéphane Mandard et Santé Publique France le 4 septembre 2019. Lire aussi Le bisphénol S, substitut du bisphénol A, est un perturbateur endocrinien aussi dangereux et Le rapport-choc de l’IGAS sur les perturbateurs endocriniens interrogent l’inaction des pouvoirs publics.

Des chercheurs analysent la présence de bisphénol A dans la nourriture, à Saint-Martin-du-Touch près de Toulouse, le 4 avril 2015. (REMY GABALDA / AFP)

Des chercheurs analysent la présence de bisphénol A dans la nourriture, à Saint-Martin-du-Touch près de Toulouse, le 4 avril 2015. (REMY GABALDA / AFP)

Bisphénols, phtalates, parabens, éthers de glycol, retardateurs de flamme bromés, composés perfluorés (PFC)… Pour la première fois, Santé publique France a mesuré la présence de ces polluants dits « du quotidien » dans l’organisme des enfants et des adultes, auprès d’un large échantillon (1 104 enfants et 2 503 adultes) représentatif de la population française.

Les résultats sont aussi édifiants qu’alarmants : ces substances omniprésentes dans les objets de la vie courante et qui sont souvent des perturbateurs endocriniens ou des cancérigènes, avérés ou suspectés, sont « présents dans l’organisme de tous les Français » et « des niveaux d’imprégnation plus élevés sont retrouvés chez les enfants ».

Cette étude inédite a été publiée mardi 3 septembre. Elle doit servir de référence à la nouvelle stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (PE), présentée le même jour par la ministre de la santé, Agnès Buzyn, par son homologue à la transition écologique, Elisabeth Borne, et par le secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance, Adrien Taquet. Les PE sont capables d’interférer avec le système hormonal et sont impliqués dans une variété de troubles et de pathologies : obésité, baisse du quotient intellectuel, cancers du système reproducteur, etc.

Etablir des valeurs de référence d’imprégnation

L’étude de Santé publique France devrait notamment permettre d’établir enfin des valeurs de référence d’imprégnation dans la population, qui existent parfois à l’étranger pour certains polluants, mais font toujours défaut en France.

Cette première grande étude de biosurveillance sera par ailleurs suivie de deux autres volets, sur les métaux et les pesticides. Pour ce premier volet, près de soixante-dix biomarqueurs ont été analysés. A quelques exceptions près, les niveaux d’imprégnation relevés sont comparables à ceux d’autres études menées à l’étranger, notamment aux Etats-Unis et au Canada.

Plusieurs hypothèses pourraient expliquer les niveaux plus élevés chez les enfants. Des contacts cutanés et de type « main-bouche », plus fréquents avec les objets du quotidien comme les jouets ou les peintures, vecteurs de bisphénols ou d’éthers de glycol (solvants) notamment. Des expositions plus importantes, par exemple, aux poussières domestiques pouvant contenir ces substances. Ou un poids relativement plus faible par rapport à leurs apports alimentaires, également contaminés par ces polluants. L’imprégnation par les bisphénols S, utilisés depuis plusieurs années comme alternatives au bisphénol A, augmente ainsi avec la consommation d’aliments préemballés dans du plastique.

Effets toxiques sur la reproduction

Mais, souligne l’étude, l’alimentation n’est pas la source d’exposition exclusive à ces substances. L’utilisation de produits cosmétiques et de soins, notamment, augmente les niveaux d’imprégnation des parabens et des éthers de glycol. Pour certains des composés de ces solvants, Santé publique France relève que les concentrations retrouvées chez les Français dépassent les « valeurs seuils sanitaires » établies à l’étranger.

Or, rappelle l’organisme, les éthers de glycol sont suspectés d’entraîner des effets toxiques sur la reproduction et le développement chez l’homme : diminution de la fertilité masculine, augmentation du risque d’avortement spontané ou encore de malformation fœtale.

La fréquence de l’aération du logement a également une influence sur les niveaux d’imprégnation pour les retardateurs de flamme bromés et les PFC, avertit Santé publique France. Logiquement, plus l’air des logements est renouvelé, moins l’imprégnation est forte.

L’organisme préconise enfin de répéter ce type d’étude, afin de suivre à la fois les évolutions des expositions des Français dans le temps et d’évaluer l’impact des politiques publiques visant à les réduire, à commencer par la nouvelle stratégie nationale sur les PE pour la période 2019-2022. Dévoilée mardi, elle ne comporte pas de mesures radicales.

« Un plan d’urgence pour protéger les populations »

L’Agence nationale de sécurité sanitaire devra établir une liste de perturbateurs endocriniens, en expertisant au moins six substances en 2020, puis neuf par an à partir de 2021. Un site Internet devrait être lancé avant la fin de l’année pour permettre au grand public de s’informer sur la présence éventuelle de PE dans les objets de la vie courante. Un autre site (Agir pour bébé) a été mis en ligne, mardi, pour donner des conseils pratiques aux jeunes parents, afin de limiter l’exposition aux produits chimiques, dont les perturbateurs endocriniens, pendant la grossesse et après la naissance.

« Un site Internet pour informer le grand public ? A l’évidence, ça ne suffit pas ! », réagit Gérard Bapt, l’ancien député socialiste et médecin à l’origine de l’interdiction du bisphénol A dans les contenants alimentaires, en 2012. Il manque des mesures concrètes et contraignantes pour en finir avec les revêtements dangereux des poêles ou les sols en PVC dans les habitations privées. » M. Bapt s’offusque également qu’à l’issue de son étude Santé publique France « ose conclure qu’on ne peut pas prédire un risque sanitaire, alors qu’il est maintenant avéré pour les perturbateurs endocriniens ».

Insuffisant aussi pour l’association Générations futures, qui a participé aux différents groupes de travail mis en place par le gouvernement pour élaborer sa nouvelle feuille de route sur les PE. Elle réclame « un plan d’urgence pour protéger les populations de ces polluants dangereux ». Pour son directeur, François Veillerette, « les ambitions de la nouvelle stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens doivent être revues à la hausse pour faire de la disparition rapide des substances pointées par Santé publique France de notre environnement une priorité de santé publique absolue ».

Le Réseau Environnement Santé (RES) demande, lui, un financement équivalent à celui du plan cancer (1,5 milliard d’euros sur cinq ans). Le RES a lancé en 2017 la charte des villes et territoires sans perturbateurs endocriniens. Deux cents communes, trois régions (Ile-de-France, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine) et trois départements (Tarn, Haute-Garonne, Bouches-du-Rhône) l’ont déjà signée.

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 10:11

Albert Levy, architecte, urbaniste et chercheur, pointe les incohérences des pouvoirs publics qui défendent le projet d’un mégacomplexe de loisirs et de commerce au nord de Paris, tout en parlant de transition écologique et de lutte contre le réchauffement. Tribune publiée le 2 septembre 2019 par Le Monde. Lire aussi Les opposants à EuropaCity occupent le triangle de Gonesse et continuent à bloquer les travaux de la future gare.

« L’Etat veut passer en force et a démarré cet été les travaux de la gare en plein champ, à 1,7 km de toute habitation, face à des militants sur place résolus à les freiner » (Vue d'artiste du projet Europacity, méga-complexe de loisirs et de commerce porté par le français Auchan et le chinois Wanda). EUROPACITY

« L’Etat veut passer en force et a démarré cet été les travaux de la gare en plein champ, à 1,7 km de toute habitation, face à des militants sur place résolus à les freiner » (Vue d'artiste du projet Europacity, méga-complexe de loisirs et de commerce porté par le français Auchan et le chinois Wanda). EUROPACITY

La canicule du début de cet été avait une triple origine : la météo, le réchauffement climatique et l’îlot de chaleur urbain causé par la forte bétonisation et bitumisation de la région parisienne, caractérisée par un faible ratio d’espace vert par habitant, fruit d’un urbanisme inconséquent. Le thermomètre est monté jusqu’à 43 °C à Paris le 25 juillet. Il est urgent de stopper l’hyperdensification et de repenser les grands projets parisiens et franciliens poursuivis malgré les positions et plans sur le climat, la pollution, les mesures prises pour la transition énergétique.

Le projet Europacity, au nord de Paris, dans le Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), est emblématique de cette contradiction : est prévu sur 80 hectares un projet d’un autre temps, avec un centre commercial de 230 000 m2 (500 boutiques), un parc de loisirs de 150 000 m2 (piste de ski artificiel, centre aquatique climatisé, salles de spectacle), des hôtels (2 700 lits), une zone de bureaux, etc., le tout desservi par une gare du Grand Paris Express (GPE) construite sur fonds publics. Un centre commercial de plus ruinerait ce qui reste de petits commerces des villes environnantes.

Promoteur mégalo

Ce projet pharaonique, anachronique, résulte de la coalition d’un promoteur mégalo, le groupe Auchan et son partenaire chinois Wanda, d’un architecte star danois à l’ego démesuré, Bjarke Ingels, de l’Etat, de la région et du maire PS de Gonesse médusés par un investissement de… 3,1 milliards d’euros. Comment peut-on promouvoir un pareil urbanisme dans le contexte de crise climatique et écologique actuel ?

Pourtant, la commission départementale de préservation des espaces naturels (Copenaf) est contre, l’ex-ministre Nicolas Hulot y était opposé, le plan local d’urbanisme (PLU) de Gonesse a été rejeté, la ZAC Triangle de Gonesse annulée. Mais malgré cela, l’Etat veut passer en force et a démarré cet été les travaux de la gare en plein champ, à 1,7 km de toute habitation, face à des militants sur place résolus à les freiner.

Nous voulons rappeler les incohérences des responsables politiques qui déclarent ce projet d’« utilité publique » et qui ont fait appel contre l’annulation de la ZAC, revalidée le 11 juillet, tout en parlant de transition écologique et de lutte contre le réchauffement climatique.

On constate, en Ile-de-France, un appauvrissement, voire un déclin de la biodiversité ces treize dernières années (Natureparif, 2016). Les plantes ont diminué de 20 % et les papillons de 18 % entre 2009 et 2015, la richesse des espèces a chuté de 45 % dans les grandes cultures dépourvues de bordures végétales (biotopes) contre 15 % dans celles qui en sont pourvues.

Disparition des oiseaux

Les effectifs d’oiseaux ont baissé de 30 % en onze ans en Ile-de-France, contre 17 % au niveau national, et cela s’accélère avec l’usage croissant d’insecticides neurotoxiques (néonicotinoïdes) persistants, responsables du déclin des abeilles et des insectes. Les pratiques agricoles intensives et l’étalement urbain dû à l’urbanisation galopante sont à l’origine de cette extinction des espèces dans la région.

Cela a précipité la disparition des oiseaux avec la suppression des haies, des bandes enherbées, des arbres, des fossés, des talus, des niches écologiques favorables à la diversité des espèces. Les causes se trouvent dans l’intensification des pratiques (drainage, fertilisation azotée, sélection variétale, extension des surfaces irriguées) et, surtout, dans l’usage de pesticides qui ont fortement dégradé la qualité des habitats et réduit de plus de 10 %, en moyenne, la population des oiseaux (la moitié des bruants et des pinsons, par exemple, a disparu). Ce déclin des oiseaux, des plantes, des insectes est néfaste à l’agriculture qui dépend aussi de cette biodiversité (pollinisateurs).

L’étalement urbain et l’artificialisation des sols en Ile-de-France, par la construction de routes, d’infrastructures, et le mitage pavillonnaire périurbain, responsables chaque année de la disparition de 200 hectares de terre agricole (en cinquante ans, plus de 100 000 hectares ont été engloutis), réduisent les territoires de la faune et fragmentent leurs biotopes. Par sa taille, le projet Europacity va renforcer ce processus qu’il faut inverser par deux actions.

D’une part, en faisant évoluer les pratiques agricoles vers des solutions alternatives conformément aux objectifs du plan Ecophyto du Grenelle de l’environnement qui veut limiter l’usage des pesticides de 50 % pour 2025, en développant l’agroécologie, la diversification des cultures, l’agriculture bio, l’agroforesterie, la permaculture ; utiliser la biodiversité en restaurant les habitats semi-naturels favorables à l’installation des « auxiliaires » de culture, alternative aux pesticides, pour rendre les agroécosystèmes plus résilients, rétablir des habitats refuges, des continuités/corridors écologiques à grande échelle pour faciliter leurs déplacements, selon les objectifs même du schéma régional de cohérence écologique (SRCE).

Préserver les terres arables

D’autre part, il faut limiter la bétonisation, la densification et l’artificialisation des sols en Ile-de-France pour lutter contre le dérèglement climatique et préserver les terres arables, surtout quand elles sont excellentes, comme ici, à Gonesse, et en conséquence stopper Europacity.

Ces objectifs de protection des terres arables, de la biodiversité, de transformation de l’agriculture en Ile-de-France, sont au centre même du projet alternatif Carma (Coopération pour une ambition agricole, rurale et métropolitaine d’avenir) et du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG).

Le changement climatique causé par les activités humaines émettrices de gaz à effet de serre (GES), avec pour conséquences canicules, sécheresses, inondations, diffusion d’agents pathogènes nouveaux, est aujourd’hui largement prouvé. Les effets sanitaires du stress thermique sont aussi bien connus (près de 20 000 morts en France en 2003). Les villes, par leur forme, leur densité, leur fonctionnement, leur activité, leur métabolisme, sont les principales sources d’émission de GES (80 %), 20 % des émissions restantes venant, en France, de l’agriculture (fertilisation des sols et élevage).

Le changement climatique n’est qu’une facette du changement global caractérisé par l’érosion de la biodiversité qu’une hausse de plus de 1,5 °C finirait de dévaster. On sait que les écosystèmes en bon état de conservation contribuent à la lutte climatique (captage et stockage du COatmosphérique par les sols et la biomasse). Une double politique s’avère nécessaire d’atténuation par transition énergétique vers l’objectif zéro carbone et d’adaptation aux conséquences du dérèglement climatique par un alterurbanisme fondé sur/avec la nature (végétalisation).

Plusieurs pistes possibles

L’agriculture de la région Ile-de-France, responsable de 7 % des émissions de GES, se distingue par une forte mécanisation sur de grandes exploitations peu favorables à la biodiversité, et l’élevage y est faible (7 % des exploitations), l’atténuation des émissions de GES dans l’agriculture passe surtout par la diminution des intrants chimiques fertilisants et la production d’énergie renouvelable (méthanisation, éolien…)

Au total, plusieurs pistes sont possibles : encourager la diversification des cultures (légumineuses), protéger et développer les habitats favorables à la biodiversité (fossés, haies, arbres, bosquets, mares, lisières…), renforcer le stockage du carbone dans les sols et la biomasse par des prairies, introduire des arbres dans les cultures pour favoriser la fertilité biologique des sols et réguler leur humidité.

La région a signé le 20 mars, la charte du RES (Réseau environnement santé), « Villes et territoires sans perturbateurs endocriniens », devenant ainsi la première région française à s’engager contre l’usage des substances chimiques toxiques, en respectant ses cinq points, dont les deux premiers qui exigent de « restreindre et éliminer à terme l’usage des produits phytosanitaires et biocides qui contiennent des perturbateurs endocriniens et accompagner les habitants dans cette démarche », et de « réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens en développant la consommation d’aliments biologiques ».

Plus de deux cents villes et territoires ont signé cette charte, dont Paris. Les effets sanitaires des perturbateurs endocriniens (PE) sont connus : baisse de la fécondité masculine et des naissances masculines, anomalies dans les organes reproducteurs mâles, problèmes de fertilité des femmes, puberté précoce, cancers du sein et de la prostate, maladies immunitaires et auto-immunes, maladies neurodégénératives, obésité, diabète… Ils sont responsables d’une crise sanitaire d’ampleur épidémique selon l’OMS.

92 % des cours d’eau contaminés

La région veut s’engager dans la production d’une alimentation saine, sans PE, et le Plan régional santé environnement 3e génération (PRSE3) a fait de la santé environnementale un enjeu majeur de santé publique, de la lutte contre les PE une grande cause régionale, avec la suppression totale des pesticides utilisés par l’agriculture intensive et néfastes pour la biodiversité, la santé des agriculteurs et plus largement des consommateurs.

De plus, une étude menée en 2015 par le commissariat général au développement durable (CGDD) a révélé que 92 % des cours d’eau et nappes phréatiques sont contaminés par ces pesticides. Avec son pacte agricole, la région voudrait bannir ces intrants chimiques à l’horizon 2030 en déployant une agroécologie à grande échelle dénuée de tout produit phytosanitaire, une agriculture bio, sans PE. La stratégie régionale pour la biodiversité voudrait également diminuer les effets des PE sur les écosystèmes.

Là encore, le projet Carma, qui se pose à la fois comme une alternative dans la région à l’artificialisation des sols et à l’agriculture intensive, pour la production d’une alimentation saine, s’intègre totalement dans ces objectifs qui lient santé des écosystèmes et santé humaine.

Ces arguments, en faveur du projet agricole Carma, démontrent les incohérences des pouvoirs publics et de la planification régionale qui soutiennent le projet Europacity, à l’heure de la crise écologique et du débat sur le climat.

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1 septembre 2019 7 01 /09 /septembre /2019 09:47

L’ancien membre de l’Internationale situationniste explique pourquoi, afin d’abolir la civilisation marchande, il est préférable de miser sur un « pacifisme insurrectionnel », plutôt que sur la tactique de lutte du black bloc. Propos recueillis par Nicolas Truong pour Le Monde le 29 août 2019.              Lire aussi Vers une civilisation de la gratuité et Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et.

Publié par Gabriella Giudici le 4 juillet 2013 sur son blog Philosophie et sciences humaines

Publié par Gabriella Giudici le 4 juillet 2013 sur son blog Philosophie et sciences humaines

Né en 1934 à Lessines en Belgique, Raoul Vaneigem est l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, paru en 1967. Il a récemment publié Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande (Rivages, 2018) et vient de faire paraître Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande (Libertalia, 96 pages, 8 euros). L’ancien membre de l’Internationale situationniste se félicite de la multiplication des mouvements populaires – comme celui des « gilets jaunes » – lancés par un peuple qui « a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même ». Un plaidoyer pour une autogestion de la vie quotidienne, inspirée de l’expérience zapatiste.

Quelle est la nature de la mutation – ou de l’effondrement – en cours ? En quel sens la fin d’un monde n’est-elle pas la fin du monde, mais le début d’un nouveau ? Et quelle est cette civilisation que vous voyez, timidement, poindre sur les décombres de l’ancienne ?

Bien qu’ayant échoué à mettre en œuvre le projet d’une autogestion de la vie quotidienne, le Mouvement des occupations, qui fut la tendance la plus radicale de Mai 68, pouvait néanmoins se prévaloir d’un acquis d’une importance considérable. Il avait suscité une prise de conscience qui allait marquer un point de non-retour dans l’histoire de l’humanité. La dénonciation massive du welfare state (État-providence) – de l’état de bien-être consumériste, du bonheur vendu à tempérament – avait porté un coup mortel à des vertus et à des comportements imposés depuis des millénaires et passant pour d’inébranlables vérités : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme et de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail.

L’idée s’est alors fait jour que la vraie vie ne pouvait se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie. Cette radicalité, on a cru qu’elle avait disparu, balayée par les rivalités internes, les luttes de pouvoir, le sectarisme contestataire ; on l’a vue étouffée par le gouvernement et par le Parti communiste, dont ce fut la dernière victoire. Elle fut surtout, il est vrai, dévorée par la formidable vague d’un consumérisme triomphant, celui-là même que la paupérisation croissante assèche aujourd’hui lentement mais sûrement.

Et pourtant, malgré la récupération et le long étouffement de ce mouvement d’émancipation, quelque chose était en train d’advenir ?

C’était oublier que l’incitation forcenée à consommer portait en elle la désacralisation des valeurs anciennes. La libération factice, prônée par l’hédonisme de supermarché, propageait une abondance et une diversité de choix qui n’avaient qu’un inconvénient, celui de se payer à la sortie. De là naquit un modèle de démocratie où les idéologies s’effaçaient au profit de candidats dont la campagne promotionnelle était menée selon les techniques publicitaires les plus éprouvées. Le clientélisme et l’attrait morbide du pouvoir achevèrent de ruiner une pensée dont le dernier gouvernement en date ne craint pas d’exhiber l’effarant délabrement.

Cinq décennies ont fait oublier que sous la conscience prolétarienne, laminée par le consumérisme, se manifestait une conscience humaine dont un long assoupissement n’a pas empêché la soudaine résurgence. La civilisation marchande n’est plus que le cliquetis d’une machine qui broie le monde pour le déchiqueter en profits boursiers. Tout se grippe par le haut. Ce qui naît par le bas, ce qui prend sa substance dans le corps social, c’est un sens de l’humanité, une priorité de l’être. Or l’être n’a pas sa place dans la bulle de l’avoir, dans les rouages de la mondialisation affairiste. Que la vie de l’être humain et le développement de sa conscience affirment désormais leur priorité dans l’insurrection en cours est ce qui m’autorise à évoquer la naissance d’une civilisation où, pour la première fois, la faculté créatrice inhérente à notre espèce va se libérer de la tutelle oppressive des dieux et des maîtres.

Depuis 1967, vous ne cessez de décrire l’agonie de la civilisation marchande. Pourtant, celle-ci perdure et se développe chaque jour davantage à l’ère du capitalisme financier et numérique. N’êtes-vous pas prisonnier d’une vision progressiste (ou téléologique) de l’histoire que vous partagez avec le néolibéralisme (tout en le combattant) ?

Je n’ai que faire des étiquettes, des catégories et autres tiroirs de rangement du spectacle. L’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps. Nombre d’économistes n’en finissent pas de pousser des cris d’orfraie dans l’attente d’un krach financier inéluctable. Catastrophisme ou non, l’implosion de la bulle monétaire est dans l’ordre des choses.

L’heureux effet d’un capitalisme qui continue d’enfler à en crever, c’est qu’à l’instar d’un gouvernement qui au nom de la France réprime, condamne, mutile, éborgne et appauvrit le peuple français, il incite ceux d’en bas à défendre avant toute chose leur existence quotidienne. Il stimule la solidarité locale, il encourage à répondre par la désobéissance civile et par l’auto-organisation à ceux qui rentabilisent la misère, il invite à reprendre en mains la res publica, la chose publique ruinée chaque jour davantage par l’escroquerie des puissances financières. Que les intellectuels débattent des concepts à la mode dans les tristes arènes de l’égotisme, c’est leur droit.

On me permettra de m’intéresser davantage à la créativité qui va, dans les villages, les quartiers, les villes, les régions, réinventer l’enseignement bousillé par la fermeture des écoles et par l’éducation concentrationnaire ; restaurer les transports publics ; découvrir de nouvelles sources d’énergie gratuite ; propager la permaculture en renaturant les terres empoisonnées par l’industrie agroalimentaire ; promouvoir le maraîchage et une nourriture saine ; fêter l’entraide et la joie solidaire. La démocratie est dans la rue, non dans les urnes.

Parler de « totalitarisme démocratique » ou de « cupidité concentrationnaire » à propos de notre monde est-il une façon adéquate de décrire la réalité ou bien de la surenchère révolutionnaire ?

Dénoncer les oppresseurs et les manipulateurs ne me paraît plus nécessaire, tant le mensonge est devenu évident. Le premier venu dispose de ce que l’on pourrait appeler « l’échelle de Trump » pour mesurer le niveau de déficience mentale des falsificateurs, sans recourir au jugement moral. Mais l’important n’est pas là. Il a fallu des années de décervelage pour que Goebbels puisse estimer que « plus un mensonge est gros, mieux il passe ». Qui a aujourd’hui sous les yeux l’état du secteur hospitalier et dans les oreilles les promesses d’améliorations ministérielles n’a aucune peine à comprendre que traiter le peuple en ramassis d’imbéciles ne fait que souligner le ravage psychopathologique des gens de pouvoir.

Je n’ai d’autre choix que miser sur la vie. Je veux croire qu’il existe sous le rôle et la fonction de flic, de juge, de procureur, de journaliste, de politique, de manipulateur, de tribun, d’expert en subversion, un être humain qui supporte de plus en plus mal l’absence d’authenticité vécue à laquelle le condamne l’aliénation du mensonge lucratif.

Le souci de surenchère, de plus-value m’est étranger. Je ne suis ni chef, ni gestionnaire d’un groupe, ni gourou, ni maître à penser. Je sème mes idées sans me préoccuper du sol fertile ou stérile où elles tomberont. En l’occurrence, j’ai tout simplement lieu de me réjouir de l’apparition d’un mouvement qui n’est pas populiste – comme le souhaiteraient les fauteurs d’un chaos propice aux magouilles – mais qui est un mouvement populaire, décrétant dès le départ qu’il refuse les chefs et les représentants autoproclamés. Voilà qui me rassure et me conforte dans la conviction que mon bonheur personnel est inséparable du bonheur de tous et de toutes.

Pourquoi un face-à-face stérile entre « gauchisme paramilitaire » et « hordes policières » s’est-il instauré, notamment depuis les manifestations contre la loi travail ? Et comment en sortir ?

Les technocrates s’obstinent avec un tel cynisme à tourmenter le peuple comme une bête prise au piège de leur impuissance arrogante, qu’il faut s’étonner de la modération dont fait preuve la colère populaire. Le black bloc est l’expression d’une colère que la répression policière a pour mission d’attiser. C’est une colère aveugle dont les mécanismes du profit mondial ont aisément raison. Briser des symboles n’est pas briser le système. Pire qu’une sottise, c’est un assouvissement hâtif, peu satisfaisant, frustrant, c’est le dévoiement d’une énergie qui serait mieux venue dans l’indispensable construction de communes autogérées.

Je ne suis solidaire d’aucun mouvement paramilitaire et je souhaite que le mouvement des « gilets jaunes » en particulier et de la subversion populaire en général ne se laisse pas entraîner par une colère aveugle où s’enliseraient la générosité du vivant et sa conscience humaine. Je mise sur l’expansion du droit au bonheur, je mise sur un « pacifisme insurrectionnel » qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas.

Le mouvement des « gilets jaunes » est-il un mouvement révolutionnaire ou réactionnaire ?

Le mouvement des « gilets jaunes » n’est que l’épiphénomène d’un bouleversement social qui consacre la ruine de la civilisation marchande. Il ne fait que commencer. Il est encore sous le regard hébété des intellectuels, de ces débris d’une culture sclérosée, qui tinrent si durablement le rôle de conducteur du peuple et n’en reviennent pas d’être virés du jour au lendemain. Eh bien le peuple a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même. Il va tâtonner, balbutier, errer, tomber, se relever mais il a en lui cette lumière du passé, cette aspiration à une vraie vie et à un monde meilleur que les mouvements d’émancipation, jadis réprimés, pilés, écrasés ont, dans leur élan brisées, confiées à notre présent pour les reprendre à la source et en parachever le cours.

Votre conception de l’insurrection est à la fois radicale (refus de dialoguer avec l’État, justification du sabotage, etc.) et mesurée (refus de la lutte armée, de la colère réduite à la casse, etc.). Quelle est votre éthique de l’insurrection ?

Je ne vois, après la flambée de Mai 68, d’autres insurrections que l’apparition du mouvement zapatiste au Chiapas, l’émergence d’une société communaliste au Rojava et, oui, dans un contexte très différent, la naissance et la multiplication de ZAD, de zones à défendre où la résistance d’une région à l’implantation de nuisances a créé une solidarité du « vivre-ensemble ». J’ignore ce que signifie une éthique de l’insurrection. Nous sommes seulement confrontés à des expériences pleines de joies et de fureurs, de développements et de régressions. Parmi les questionnements, deux me paraissent indispensables. Comment empêcher le déferlement des soudards étatiques dévastant des lieux de vie où la gratuité s’accorde mal avec le principe du profit ? Comment éviter qu’une société, qui prône l’autonomie individuelle et collective, laisse se reconstituer en son sein la vieille opposition entre des gens de pouvoir et une base trop peu confiante en ses potentialités créatrices ?

Ni patriarcat ni matriarcat, dites-vous. Pourquoi faut-il aller au-delà du virilisme et du féminisme ? Et qu’entendez-vous par l’instauration de la « prééminence acratique de la femme » ?

Le piège du dualisme, c’est qu’il empêche le dépassement. Je n’ai pas lutté contre le patriarcat pour que lui succède un matriarcat, qui est la même chose à l’envers. Il y a du masculin chez la femme et du féminin chez l’homme, voilà une gamme assez ample pour que la liberté du désir amoureux y module à loisir. Ce qui me passionne chez l’homme et chez la femme, c’est l’être humain. On ne me fera pas admettre que l’émancipation de la femme consiste à accéder à ce qui a rendu le mâle si souvent méprisable : le pouvoir, l’autorité, la cruauté guerrière et prédatrice. Une femme ministre, chef d’État, flic, affairiste ne vaut guère mieux que le mâle qui l’a tenue pour moins que rien.

En revanche, il serait temps de s’aviser qu’il existe une relation entre l’oppression de la femme et l’oppression de la nature. Elles apparaissent l’une et l’autre lors du passage des civilisations pré-agraires à la civilisation agro-marchande des États-cités. Il m’a semblé que la société qui s’esquisse aujourd’hui devait, en raison d’une nouvelle alliance avec la nature, marquer la fin de l’antiphysis (de l’anti-nature) et, partant, reconnaître à la femme la prépondérance « acratique », c’est-à-dire sans pouvoir, dont elle jouissait avant l’instauration du patriarcat (j’ai emprunté le mot au courant libertaire espagnol des acrates.)

« La commune révoque le communautarisme », écrivez-vous. Qu’est-ce qui vous permet de penser qu’une fois l’âge de l’autogestion de la vie advenu, les problèmes sociaux (rapport de domination de toutes sortes, misogynie, identitarisme, etc.) seront résolus ? En quoi l’émergence d’un nouveau style de vie mettrait à l’abri de l’égoïsme, du pouvoir et des préjugés ?

Rien n’est jamais acquis mais la conscience humaine est un puissant moteur de changement. Lors d’une conversation avec le « sous-commandant insurgé » Moises, dans la base zapatiste de La Realidad, au Chiapas, celui-ci expliquait : « Les Mayas ont toujours été misogynes. La femme était un être inférieur. Pour changer cela, nous avons dû insister pour que les femmes acceptent d’exercer un mandat dans la “junte de bon gouvernement”, où sont débattues les décisions des assemblées. Aujourd’hui, leur présence est très importante, elles le savent et il ne viendrait plus à un homme l’idée de les traiter de haut. »

On a toujours identifié le progrès au progrès technique qui, de Gilgamesh à nos jours, est gigantesque. En revanche si l’on en juge par l’écart entre la population des premières cités-États et les peuples aujourd’hui soumis aux lois du profit, le progrès du sort réservé à l’humain est, tout aussi incontestablement, infime. Peut-être le temps est-il venu d’explorer les immenses potentialités de la vie et de privilégier enfin le progrès non de l’avoir mais de l’être.

En quoi le zapatisme est-il l’une des tentatives les plus réussies de l’autogestion de la vie quotidienne ?

Comme le disent les zapatistes : « Nous ne sommes pas un modèle, nous sommes une expérience. » Le mouvement zapatiste est né d’une collectivité paysanne maya. Il n’est pas exportable, mais il est permis de tirer des leçons de la nouvelle société dont il tente de jeter les bases. La démocratie directe postule l’offre de mandataires qui, passionnés par un domaine particulier, proposent de mettre leur savoir à la disposition de la collectivité. Ils sont délégués, pour un temps limité, à la « junte de bon gouvernement » où ils rendent compte aux assemblées du résultat de leurs démarches.

La mise en commun des terres a eu raison des conflits, souvent sanglants, qui mettaient aux prises les propriétaires de parcelles. L’interdiction de la drogue dissuade l’intrusion des narcotrafiquants, dont les atrocités accablent une grande partie du Mexique. Les femmes ont obtenu l’interdiction de l’alcool, qui risquait de raviver les violences machistes dont elles furent longtemps victimes.

L’Université de la Terre de San Cristobal dispense un enseignement gratuit des métiers les plus divers. Aucun diplôme n’est délivré. Les seules exigences sont le désir d’apprendre et l’envie de propager partout son savoir. Il y a là une simplicité capable d’éradiquer la complexité bureaucratique et la rhétorique abstraite qui nous arrachent à nous-mêmes à longueur d’existence. La conscience humaine est une expérience en cours.

Le climat se réchauffe, la biodiversité s’érode et l'Amazonie brûle. La lutte contre la dévastation de la nature qui mobilise une partie de la population mondiale et de sa jeunesse peut-elle être un des leviers de « l’insurrection pacifiste » que vous prônez ?

L’incendie de la forêt amazonienne fait partie du vaste programme de désertification que la rapacité capitaliste impose aux États du monde entier. Il est pour le moins dérisoire d’adresser des doléances à ces États qui n’hésitent pas à dévaster leurs propres territoires nationaux au nom de la priorité accordée au profit. Partout les gouvernements déforestent, étouffent les océans sous le plastique, empoisonnent délibérément la nourriture.

Gaz de schiste, ponctions pétrolières et aurifères, enfouissement de déchets nucléaires ne sont qu’un détail en regard de la dégradation climatique qu’accélère chaque jour la production de nuisances par des entreprises qui sont près de chez nous, à portée de main du peuple qui en est victime. Les gouvernants obéissent aux lois de Monsanto et accusent d’illégalité un maire qui interdit les pesticides sur le territoire de sa commune. On lui impute le crime de préserver la santé des habitants. Voilà où le combat se situe, à la base de la société, là où la volonté d’un mieux-vivre jaillit de la précarité des existences.

Dans ce combat, le pacifisme n’est pas de mise. Je veux lever ici toute ambiguïté. Le pacifisme risque de n’être qu’une pacification, un humanitarisme prônant le retour à la niche des résignés. Par ailleurs, rien n’est moins pacifique qu’une insurrection, mais rien n’est plus odieux que ces guerres menées par le gauchisme paramilitaire et dont les chefs s’empressent d’imposer leur pouvoir au peuple qu’ils se vantaient d’affranchir. Pacifisme sacrificiel et intervention armée sont les deux termes d’une contradiction à dépasser. La conscience humaine aura progressé de façon appréciable lorsque les tenants du pacifisme bêlant auront compris qu’ils donnent à l’État le droit de matraque et de mensonge chaque fois qu’ils se prêtent au rituel des élections et vont choisir, selon les libertés de la démocratie totalitaire, des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes, plébiscitant des intérêts publics qui deviendront des intérêts privés.

Quant aux tenants d’une colère vengeresse, on peut espérer que, lassés des jeux de rôles mis en scène par les médias, ils apprennent et s’emploient à porter le fer à l’endroit où les coups atteignent vraiment le système : le profit, la rentabilité, le portefeuille. Propager la gratuité est l’aspiration la plus naturelle de la vie et de la conscience humaine dont elle nous a accordé le privilège. L’entraide et la solidarité festive dont fait montre l’insurrection de la vie quotidienne sont une arme dont aucune arme qui tue ne viendra à bout. Ne jamais détruire un homme et ne jamais cesser de détruire ce qui le déshumanise. Anéantir ce qui prétend nous faire payer le droit imprescriptible au bonheur. Utopie ? Tournez la question comme vous voulez. Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible ou de ramper comme des larves sous le talon de fer qui nous écrase.

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 10:46

Appeler à une alliance impossible entre écologie et capitalisme, c’est accélérer la chute. Une tribune de Jérôme Gleizes publiée dans Politis le 29 août 2019. Lire aussi Il faut immédiatement mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle, Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050 et De l’impuissance des politiques à l’effondrement écologique.

Le thème de l’effondrement est le nouveau sujet écologiste à la mode, abondamment traité par les médias. L’enjeu d’un possible effondrement de nos sociétés est sérieux. Yves Cochet le définit comme « un processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi (1) ».

La question est d’ailleurs très bien documentée scientifiquement. Jared Diamond l’a popularisée en 2005 avec son livre Effondrement, dans lequel il décrit précisément des chutes de civilisations comme à l’île de Pâques ou chez les Mayas. En 2012, la revue Nature publie un article décrivant les différents scénarios d’effondrement de la biosphère (2). Cette thématique a même suscité un nouveau domaine de recherche, la collapsologie. L’effondrement à venir est donc un fait objectivé (3). Les différentes armées dans le monde (Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni, France…) s’y préparent depuis longtemps. En 2003, le département de la Défense américaine a publié un rapport qui examine les implications des dérèglements environnementaux sur la sécurité nationale ainsi que les risques de déstabilisations locales et internationales.

De l’extrême droite à l’extrême gauche, le sujet est débattu. Entre ceux qui voient la possibilité de développer une société débarrassée des populations surnuméraires grâce à un survivalisme guerrier et ceux qui imaginent la fin du capitalisme, les interprétations sont multiples. Mais une vision s’impose : l’urgence de la situation nécessiterait de dépasser le clivage gauche-droite pour une action au-delà des partis.

Or il faut lier résilience et impératif de justice sociale. La question sociale ne doit pas être secondaire, mais centrale. L’humanité va se trouver confrontée à un moment singulier de son histoire, au risque de sa disparition ou, plus exactement, de l’implosion de ses sociétés du fait d’un accroissement exponentiel des inégalités entre une minorité qui pourra se replier sur elle-même et gérer la pénurie et le dérèglement des écosystèmes, et une majorité confrontée à une lutte sans merci pour sa survie. La minorité, propriétaire de ressources devenues rares, privatisera la violence légitime pour se garantir la possibilité de vivre « comme avant ».

Plus que jamais, il faut engager un combat qui ne doit pas se réduire à des discours et actions sur l’adaptation. Réduire les inégalités et maîtriser son environnement est la seule manière d’assurer l’émancipation de la plus grande partie de l’humanité. Ne pas le faire, se contenter d’un appel à une alliance impossible entre une transition écologique douce et un capitalisme rénové, c’est accélérer le processus qui nous conduira sans nul doute à la chute douloureuse et violente de nos sociétés. Nous en serons les premières victimes, à nous donc de réagir maintenant en mettant en place des politiques radicalement écologistes.

(1) « Faire société face à l’effondrement », sur www.institutmomentum.org, 4 juin 2016.

(2) « From approaching a state shift in Earth’s biosphere », A. D. Barnosky et al., Nature, n° 7401, p. 52-58.

(3) Pour aller plus loin, voir « Effondrement ou bifurcation ? », Le Bruit des arbres.

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29 août 2019 4 29 /08 /août /2019 12:25

Depuis l’introduction des insecticides néonicotinoïdes, il y a moins de trente ans, les trois quarts des populations d’insectes volants ont disparu. Cet été, l’Union européenne a renoncé à protéger rapidement ces pollinisateurs. Par Stéphane Foucart le 27 août 2019 pour Le Monde. Lire aussi L’Europe interdit trois pesticides néonicotinoïdes dangereux pour les abeillesLes électeurs volent au secours des abeilles en Bavière... une loi pour sauver les insectes en Allemagne ?  Les insectes pourraient disparaître de la planète d’ici 100 ans, L'Europe doit choisir entre les abeilles et l’agrochimie...  Nous voulons des coquelicots...  et Ce que les abeilles murmurent à l’oreille des humains.

« Danser en travaillant », tel est le mantra des abeilles butineuses. Les plus expérimentées d’entre elles partent en exploration, à la recherche de délicieux pollens. Une fois ceux-ci dénichés, elles frétillent de l’abdomen pour appeler leurs jeunes collègues. Ces dernières sont ainsi formées à détecter le top des pollens, avant d’aider leurs aînées à transporter le précieux chargement. Photographie de Mark W. Moffett

« Danser en travaillant », tel est le mantra des abeilles butineuses. Les plus expérimentées d’entre elles partent en exploration, à la recherche de délicieux pollens. Une fois ceux-ci dénichés, elles frétillent de l’abdomen pour appeler leurs jeunes collègues. Ces dernières sont ainsi formées à détecter le top des pollens, avant d’aider leurs aînées à transporter le précieux chargement. Photographie de Mark W. Moffett

Il n’y aura pas de répit pour les abeilles. L’Union européenne a décidé de passer outre l’avis de ses propres experts, et de la communauté scientifique au sens large, dans la protection de ces insectes. Après six années d’atermoiements, l’un de ses comités techniques a adopté au cœur de l’été, le 17 juillet, un texte réglementaire parmi les plus lourds de ­conséquences pour l’avenir de la biodiversité sur le Vieux Continent.

Le texte en question – une mise à jour des principes d’évaluation des effets des pesticides sur les abeilles – fait l’impasse sur l’essentiel des recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), l’agence d’expertise officielle de l’Union. L’écrasante majorité des mesures proposées par l’agence sont renvoyées à un examen ultérieur, au mieux, après l’été 2021. Et ce, alors que l’EFSA fait savoir depuis le printemps 2012 que les tests réglementaires actuels ne protègent pas les abeilles et les pollinisateurs sauvages (bourdons, abeilles solitaires, papillons, etc.). Interdits depuis fin 2018 en Europe, les trois principaux insecticides néonicotinoïdes (imidaclopride, clothianidine et thiaméthoxame) pourraient ainsi être remplacés par des produits aussi problématiques.

Nouvelles générations de pesticides systémiques

Ce nouveau report d’au moins deux ans dans l’adoption de nouveaux « tests abeilles » intervient alors que les études soulignant l’effondrement des populations d’insectes pollinisateurs succèdent aux alertes du monde apicole. La plus marquante de ces études, publiée en octobre 2017 dans la revue PLoS One, suggère que la biomasse d’insectes volants a chuté de plus de 75 % entre 1989 et 2016 dans une soixantaine de zones protégées d’Allemagne. Avec un pic à plus de 80 % de déclin lorsque la mesure est faite au cœur de l’été.

La disparition des abeilles programmée en Europe

Au cours de ces vingt-sept ans, expliquent les auteurs, ni l’évolution des températures ni celle des précipitations, du nombre de jours de gel, de l’éclairage, de la quantité d’azote dans les sols ou du couvert végétal ne permettent d’expliquer un tel effondrement de l’entomofaune, dont les auteurs suspectent qu’il soit représentatif des « paysages de basse altitude d’Europe occidentale dominés par les activités humaines » – une suspicion que le « syndrome du pare-brise propre » constaté par les automobilistes âgés de plus de 40 ans, étaye largement.

Ce déclin abrupt de l’abondance d’insectes dans les campagnes européennes coïncide avec l’introduction des nouvelles générations de pesticides systémiques – néonicotinoïdes et fipronil – utilisés de manière préventive en enrobage de semences, sur des millions d’hectares de grandes cultures. « Les alertes des apiculteurs français, consécutives à l’utilisation de ces produits, remontent à 1994, et force est de constater que, depuis, la réglementation n’a pas vraiment évolué, en termes d’évaluation des risques des pesticides pour les pollinisateurs », déplore Martin Dermine, chargé de mission à l’ONG Pesticide Action Network-Europe (PAN-Europe).

Toxicité chronique

Dès 2003, un groupe d’experts français, le Comité scientifique et technique sur l’étude multifactorielle des troubles de l’abeille (CST), missionné par le ministère de l’agriculture, avait montré que les tests réglementaires en vigueur sont inaptes à évaluer les risques des nouvelles générations de produits phytosanitaires sur les abeilles. Le CST avait d’ailleurs développé sa propre méthodologie d’évaluation des risques.

Son rapport conduisit à la suspension, en France, de certains usages d’un néonicotinoïde courant – l’imidaclopride – mais il ne remit pas en cause les « tests abeilles » réglementaires. Il faudra attendre près d’une décennie pour que la Commission européenne prenne la question au sérieux et qu’elle saisisse l’EFSA de cette question. Mandatée pour passer en revue les tests en question, l’agence rassemble ses experts maison avec une vingtaine de scientifiques du monde académique. Le résultat de l’expertise, publié en mai 2012 dans un rapport de plus de 250 pages, est accablant.

Les tests en laboratoire requis avant la mise sur le marché d’un pesticide ne cherchent, par exemple, à déterminer que la toxicité aiguë pour l’abeille adulte. Les experts réunis par l’EFSA ­estiment qu’il faudrait également documenter la toxicité chronique, c’est-à-dire les effets d’une exposition répétée, plusieurs jours durant. Ce n’est pas un détail. Dès 2001, des travaux conduits à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) ont montré que des doses d’imidaclopride plusieurs milliers de fois inférieures à la dose de toxicité aiguë, administrées chaque jour, étaient susceptibles de tuer une abeille domestique en huit jours.

« Depuis qu’on a découvert que la toxicité des néonicotinoïdes sur les insectes est renforcée par la durée de l’exposition, il est clair que l’évaluation du risque basée sur la seule toxicité aiguë est insuffisante car elle sous-estime le risque de long terme, explique le toxicologue néerlandais Henk Tennekes, auteur de plusieurs travaux théoriques sur le sujet. Les produits relativement stables dans les sols et dans l’eau seront létaux pour les insectes à des concentrations très inférieures aux niveaux de toxicité immédiate. » Pour le cas de l’imidaclopride et de l’abeille, en estimant le risque à partir de la seule toxicité aiguë, on sous-estime ainsi de plus d’un facteur mille le risque réel encouru par les butineuses. « L’imidaclopride est un cas d’école, assure M. Tennekes. Ce produit a causé un déclin massif des insectes à des concentrations très inférieures à celles induisant une toxicité aiguë. »

En 2013, un an après la publication de son rapport détaillant les failles des « tests abeilles » en vigueur, l’EFSA publie un « document-guide », c’est-à-dire un ensemble d’effets délétères potentiels qu’il faudrait tester avant d’autoriser une molécule à entrer sur le marché. L’EFSA recommande de contrôler en laboratoire sa toxicité chronique sur l’abeille, mais aussi sur les larves, de contrôler la toxicité des molécules ­résultant de la dégradation du pesticide (ou métabolites) – celles-ci pouvant être plus toxiques encore que le produit commercialisé.

L’agence européenne recommande en outre de tenir compte de différentes voies d’exposition : les abeilles ne sont pas uniquement exposées par le biais du pollen et du nectar des cultures traitées, mais aussi par l’eau de « guttation » exsudée par les plantes et à laquelle les insectes viennent parfois s’abreuver ou encore par les poussières contaminées émanant des semoirs pneumatiques… L’EFSA ne s’arrête pas là et ­recommande également que les effets sublétaux (non directement mortels : perte de fertilité, d’immunité, d’orientation, etc.) soient pris en compte, de même que les effets cumulés de produits fréquemment rencontrés dans l’environnement. Toutes choses aujourd’hui absentes des « tests abeilles » réglementaires.

En théorie, d’autres « tests abeilles » réglementaires, en plein champ, sont supposés mettre en évidence d’éventuels problèmes que n’auraient pas détecté les tests en laboratoire. Mais là encore, les tests actuels censés reproduire au plus près les effets des pesticides sur les butineuses dans les conditions réelles, sont frappés, selon l’EFSA, de « faiblesses majeures ». Dans leur rapport de 2012, les experts commis par l’agence européenne notaient que les colonies enrôlées dans ces essais sont placées devant une surface test de 2 500 m2 à 1 hectare en fonction de la culture traitée. Or, de telles surfaces ne représentent que 0,01 % à 0,05 % de la surface visitée par une butineuse autour de sa ruche… L’exposition au produit est donc, là encore, potentiellement plusieurs milliers de fois inférieure à la réalité. L’EFSA propose aussi de revoir de fond en comble les protocoles de ces tests en plein champ.

A Bruxelles, entre 2013 et 2019, le fameux document-guide de l’EFSA a été inscrit à l’ordre du jour du comité technique européen ad hoc (le Standing Committee on Plants, Animals, Food and Feed, ou SCoPAFF) à une trentaine de reprises. Aucun accord des Etats membres n’a pu être trouvé pour l’adopter. Interrogée par Le Monde, la Commission européenne assure avoir bataillé ferme pour le faire adopter, mais a dû renoncer faute de bonne volonté d’une majorité d’Etats membres.

« Exercice d’acrobatie politique »

Le 17 juillet, aucune des avancées proposées par l’EFSA n’a en définitive été adoptée : le seul consensus obtenu a été de reconduire une évaluation des risques fondée sur la toxicité aiguë des substances testées. L’exécutif européen a donc demandé à son agence de réviser son document-guide. Remise de la copie : juin 2021. Reprendra alors le cycle de la remise à l’ordre du jour des réunions du SCoPAFF d’une nouvelle liste de recommandations…

Officiellement, il ne s’agit pour l’EFSA que de remettre à jour, en fonction des connaissances nouvelles, ses propositions. « En réalité, on sent bien que ce qui est implicitement demandé à l’EFSA n’est pas vraiment une expertise scientifique, mais plutôt un exercice d’acrobatie politique visant à réduire les ambitions pour satisfaire les Etats membres réticents, dit Martin Dermine. On ne voit d’ailleurs pas trop comment cela sera possible, puisque tout ce qui est publié dans la littérature scientifique va plutôt dans le sens d’une exigence de précaution encore accrue, par rapport à ce que l’on savait en 2012. »

De son côté, l’association française Pollinis, qui participe au comité des parties prenantes mis en place sur le sujet par l’EFSA, dénonce l’intense lobbying des industriels de l’agrochimie. Ceux-ci ont adressé aux responsables de l’exécutif européen au moins une dizaine de courriers protestant vigoureusement contre le document-guide de l’EFSA. De fait, les enjeux industriels sont considérables. « Les estimations conduites par les scientifiques de l’industrie eux-mêmes montrent que près de 80 % des usages d’herbicides, 75 % des usages de fongicides et 92 % des utilisations d’insecticides échoueraient à passer les tests de toxicité chronique sur l’abeille domestique », explique Barbara Berardi, responsable du pôle pesticides de Pollinis.

L’European Crop Protection Association (ECPA), l’association professionnelle des fabricants de pesticides, ne fait pas mystère de son opposition au document-guide proposé par l’agence européenne. « Nous soutenons pleinement un système robuste d’évaluation du risque pour les pollinisateurs, qui permet d’identifier les substances préoccupantes, dit-on à l’ECPA. Mais le document-guide proposé par l’EFSA débattu depuis 2013 ou les “principes uniformes” récemment adoptés [le texte réglementaire adopté le 17 juillet] ne permettent pas cela. »

Les industriels font valoir que les études en plein champ les plus exigeantes proposées par l’agence européenne ne sont pas réalisables. Pour qu’ils soient mis en œuvre, ces protocoles devraient couvrir plusieurs dizaines de kilomètres carrés, selon les plaidoyers transmis par l’ECPA à la Commission européenne, que Le Monde a pu consulter. En outre, ajoutent les industriels, il n’existe encore « aucune méthodologie reconnue au niveau international pour plusieurs des études requises par l’EFSA ». Enfin, les tests requis sont si contraignants, assure l’ECPA, que des produits utilisés en agriculture biologique échoueraient à les passer sans encombre…

Bourdons et abeilles solitaires

« On voit que l’industrie cherche à négocier les coefficients permettant d’estimer les niveaux de risques acceptables, avec des arguments extrêmement techniques, explique Barbara Berardi, sur la foi de documents que Le Monde a pu consulter. Par exemple, l’industrie demande à la Commission de relever à 20 % la perte d’abeilles au sein d’une colonie comme seuil acceptable, au lieu des 7 % recommandés par l’EFSA. »

Encore ne s’agit-il là que de considérations sur l’abeille domestique. Dans son document-guide de 2013, l’EFSA demande aussi que soient pris en compte des pollinisateurs sauvages importants, comme les bourdons et les abeilles solitaires. Jusqu’à présent, aucun test réglementaire ne se préoccupe d’évaluer les effets délétères des pesticides sur ces invertébrés. L’EFSA recommande d’en inclure. Elle n’est d’ailleurs pas la seule instance à exiger une telle mesure.

En 2015, deux ans après la publication du document-guide de l’agence d’expertise, le bras exécutif des académies des sciences des Etats membres de l’Union, l’European Academies Science Advisory Council (Easac), publiait un rapport sur les néonicotinoïdes, estimant qu’« il existe des preuves claires que de très faibles niveaux de néonicotinoïdes ont des effets sublétaux de longue durée sur des organismes bénéfiques ». Et que ce fait « devrait être pris en compte par les procédures d’approbation [des pesticides] de l’Union européenne ».

Stress chimique

L’un des points-clés du rapport était de souligner la grande fragilité des pollinisateurs sauvages face au stress chimique – plus grande que celle des abeilles domestiques, dont l’organisation sociale complexe permet des marges d’adaptation et une résilience que n’ont pas les autres insectes. « Il est probable que, à partir du moment où les abeilles domestiques ont commencé à décliner, des dégâts bien plus grands étaient déjà ­consommés pour les autres pollinisateurs, explique Michael Norton, qui a coordonné le rapport de l’Easac. A partir de ce constat, il semble nécessaire d’évaluer les risques des pesticides non seulement sur l’abeille domestique, mais au moins aussi sur d’autres insectes sauvages qui jouent un rôle bénéfique pour les activités humaines. »

Comme toutes les autres propositions de l’EFSA, ces tests sur des pollinisateurs sauvages, s’ils sont maintenus dans les futures recommandations de l’agence, ne seront pas discutés par les Etats membres avant l’été 2021. Presque une décennie après que l’alerte a été officiellement lancée sur la cécité des tests réglementaires actuels.

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28 août 2019 3 28 /08 /août /2019 17:30

L’anthropologue Philippe Descola rappelle que dans la forêt amazonienne cohabitent près de 600 ethnies. Il propose d’en faire une personnalité juridique de façon à mieux protéger ce trésor de biodiversité. Propos recueillis et introduits par Nicolas Truong pour Le Monde le 27 août 2019. Lire aussi les propos de Philippe Descola Une révolution mentale, et « Reconnaissons la nature comme sujet de droit » ainsi que Un fleuve reconnu comme une entité vivante en Nouvelle-Zélande.

Greenpeace présente une photo aérienne montrant de la fumée s’échappant de feux de forêt dans le biome amazonien au Brésil, le 23 août. VICTOR MORIYAMA / AFP

Greenpeace présente une photo aérienne montrant de la fumée s’échappant de feux de forêt dans le biome amazonien au Brésil, le 23 août. VICTOR MORIYAMA / AFP

Anthropologue, spécialiste des Jivaro achuar, en Amazonie équatorienne (Les Lances du crépuscule, Plon, 1993), Philippe Descola est professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature, succédant à Françoise Héritier. Disciple de Claude Lévi-Strauss, médaille d’or du CNRS (en 2012) pour l’ensemble de ses travaux, Philippe Descola développe une anthropologie comparative des rapports entre humains et non-humains qui a révolutionné à la fois le paysage des sciences humaines et la réflexion sur les enjeux écologiques de notre temps (Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005). Alors que les feux de forêt ont augmenté de 84 % depuis le début de l’année en Amazonie et sont l’enjeu d’une crise internationale, Philippe Descola explique comment il serait possible, pour les préserver, de conférer une personnalité juridique à des milieux de vie tels que celui de la forêt amazonienne.

Photo aérienne publiée par Greenpeace montrant la fumée des incendies de forêt dans la municipalité de Candeias do Jamari, près de Porto Velho dans l’Etat de Rondonia, dans le bassin amazonien au nord-ouest du Brésil, le 24 août. Le 25 août, le Brésil a déployé deux Hercules C -130 avions pour éteindre les incendies dévorant une partie de la forêt amazonienne. Selon les derniers chiffres officiels, 79 513 incendies de forêt ont été enregistrés dans le pays cette année, le nombre le plus élevé jamais enregistré depuis 2013. Plus de la moitié de ceux-ci ont eu lieu dans l’immense bassin amazonien. Les experts affirment que l’intensification du défrichement des terres pendant la longue saison sèche pour faire place à des cultures ou à des pâturages a aggravé le problème cette année. VICTOR MORIYAMA / AFP

Photo aérienne publiée par Greenpeace montrant la fumée des incendies de forêt dans la municipalité de Candeias do Jamari, près de Porto Velho dans l’Etat de Rondonia, dans le bassin amazonien au nord-ouest du Brésil, le 24 août. Le 25 août, le Brésil a déployé deux Hercules C -130 avions pour éteindre les incendies dévorant une partie de la forêt amazonienne. Selon les derniers chiffres officiels, 79 513 incendies de forêt ont été enregistrés dans le pays cette année, le nombre le plus élevé jamais enregistré depuis 2013. Plus de la moitié de ceux-ci ont eu lieu dans l’immense bassin amazonien. Les experts affirment que l’intensification du défrichement des terres pendant la longue saison sèche pour faire place à des cultures ou à des pâturages a aggravé le problème cette année. VICTOR MORIYAMA / AFP

Qui est responsable des incendies qui se multiplient en Amazonie ?

Je n’ai pas fait d’enquête, mais tout pointe vers les milices des grands propriétaires terriens qui déboisent la forêt afin de créer des pâturages, qu’ils revendent souvent ensuite à des entreprises de l’agrobusiness ayant pignon sur rue afin de créer des plantations. Les incitations répétées de Bolsonaro depuis le début de son mandat à exploiter l’Amazonie n’ont pu qu’encourager ces initiatives, d’autant que tous les garde-fous habituels sont maintenant levés : l’Instituto Brasileiro do Meio Ambiente e dos Recursos Naturais Renovaveis (Ibama), qui veille sur l’environnement, a été réduit à la portion congrue, le directeur de l’Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais (INPE), qui contrôle la déforestation en temps réel par images satellites, a été limogé et la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI), l’organisme qui a la responsabilité de veiller sur les territoires indigènes, est maintenant coiffée par le ministère de l’agriculture, qui représente les intérêts des grands propriétaires terriens.

Si l’exploitation de l’Amazonie est un désastre écologique, est-elle efficace du point de vue de la rentabilité agricole ?

Il faut souligner que cette politique est à très courte vue car les sols amazoniens sont en général médiocres et la forêt vit en fait d’elle-même, c’est-à-dire de l’humus qu’elle produit par la décomposition naturelle de la végétation. Lorsque les Amérindiens défrichent une clairière pour en faire un jardin, ils l’abandonnent au bout de quelques années et la forêt recolonise bientôt l’espace déboisé. Il en va tout autrement avec les défrichements massifs pratiqués par la colonisation encouragée par l’Etat : la forêt ne peut plus se reconstituer et les sols sont exposés à une dégradation rapide provoquée par les pluies et le soleil qui transforme le milieu en savane. Il faut alors d’importants investissements en capital pour reconstituer des sols appauvris qui, de toute façon, ne seront pas viables à long terme.

Comment expliquez-vous l’adhésion d’une large partie de la population à la politique d’extrême droite climatosceptique menée par Jair Bolsonaro ?

Je ne sais si l’on peut vraiment parler d’adhésion consciente au climatoscepticisme. Au Brésil, comme dans les autres pays amazoniens, la population urbaine et celle qui vit à l’écart de l’Amazonie (dans les Andes, sur les littoraux, dans les zones arides du Nordeste) sont en général très ignorantes des cycles écologiques de la forêt tropicale. Malgré tous les avertissements, elles voient encore la forêt comme une ressource inépuisable facilement reconstituée, un jardin d’Eden où tout pousse facilement. De ce point de vue, la politique de Bolsonaro est une gigantesque amplification d’une façon de traiter la forêt amazonienne qui perdure. La politique environnementale du gouvernement de Dilma Rousseff, comme celle d’autres gouvernements de gauche de pays amazoniens, était aussi fondée sur l’idée qu’il fallait faire prévaloir le développement des richesses dormantes de la forêt sur sa préservation.

Comment aider les Brésiliens à résister à cette politique destructrice ?

Les premières victimes en sont les premiers habitants de l’Amazonie, les Amérindiens, et les populations qui s’y sont installées depuis la fin du XIXe siècle à mesure que progressaient les fronts pionniers, c’est-à-dire des gens qui, au Brésil, ne sont guère écoutés. Il faut donc soutenir tous ceux qui, au Brésil et ailleurs en Amérique latine, luttent pour la reconnaissance des droits des autochtones, les militants des organisations environnementalistes, les leaders paysans, pour certains d’entre eux persécutés ou assassinés dans l’indifférence générale par les milices des grands propriétaires terriens. Car, avant d’être « poumon de la planète », c’est d’abord leur milieu de vie qui est détruit par les incendies, le lieu où ils sont nés, où ils chassent, où ils interagissent avec des esprits.

Vue aérienne diffusée par Greenpeace montrant la fumée s’échappant des feux de forêt dans la municipalité de Candeias do Jamari, près de Porto Velho dans l’Etat de Rondonia, dans le bassin amazonien au nord-ouest du Brésil, le 24 août. VICTOR MORIYAMA / AFP

Vue aérienne diffusée par Greenpeace montrant la fumée s’échappant des feux de forêt dans la municipalité de Candeias do Jamari, près de Porto Velho dans l’Etat de Rondonia, dans le bassin amazonien au nord-ouest du Brésil, le 24 août. VICTOR MORIYAMA / AFP

N’y a-t-il pas une forme d’hypocrisie à critiquer la politique de Jair Bolsanaro, alors que l’Occident n’a pas renoncé au mythe de la croissance effrénée et maintient des projets et des accords « polluants » ?

L’hypocrisie majeure consiste à faire semblant d’ignorer que le soja cultivé en Amazonie sert à nourrir nos vaches européennes, que la palme à huile produite en Amazonie sert à nos préparations culinaires, que l’or récolté dans les fleuves amazoniens empoisonnés au mercure aboutit chez nous, bref que nous dépendons comme consommateurs de la déprédation de la forêt tropicale et de la spoliation territoriale des Amérindiens et des paysanneries locales. De ce point de vue, il me paraît illusoire de penser que le traité de l’UE avec le Mercosur va avoir valeur pédagogique pour réformer les pratiques de l’agrobusiness brésilien ou argentin. Il va plus probablement aboutir à un boom au cours duquel les Indiens et les petits paysans vont se trouver, plus encore qu’à présent, dépossédés de leurs terres.

Vous êtes un spécialiste de l’Amazonie équatorienne et des Jivaro achuar. Quelles sont les populations – notamment autochtones  les plus touchées par la déforestation, les incendies et la politique expansionniste des lobbys de l’agrobusiness au Brésil ?

La liste serait trop longue à établir et elle déborde largement du Brésil. Il y a encore à peu près 600 ethnies parlant des langues différentes en Amazonie au sens large et la plupart d’entre elles se sont trouvées confrontées au colonialisme interne, aux industries extractives (pétrole et or surtout), aux exactions de mouvements paramilitaires, à l’invasion de leurs territoires, à l’ennoiement par des barrages. Même les populations autochtones qui jouissent de territoires réservés se voient de fait envahies parce qu’il existe rarement des mécanismes permettant une protection effective. Certains s’en tirent mieux que d’autres. Les Shuar et les Achuar de l’Equateur, chez qui j’étais en 2018, mènent des combats efficaces contre les compagnies minières (chinoises) et pétrolières parce qu’ils sont nombreux et qu’ils ont une réputation guerrière dont ils jouent fort bien pour effaroucher ceux qui convoitent leur territoire. Mais une population de quelques centaines d’individus, le cas le plus courant en Amazonie, se trouvera bien démunie contre des envahisseurs.

Emmanuel Macron a-t-il eu raison de hausser le ton ? N’a-t-on pas, depuis trop longtemps, entendu que « la maison brûle » sans qu’aucun pompier vienne, sans qu’aucune politique écologique advienne ?

L’Amazonie, comme les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est, ou les latitudes les plus septentrionales sont les zones critiques où l’on peut voir de la façon la plus nette les méfaits de la complicité entre le développement capitaliste et ce que j’ai appelé le « naturalisme », c’est-à-dire cette idée surgie en Europe il y a quelques siècles que les non-humains existent dans une sphère séparée des humains où ils constituent une ressource illimitée. Le réchauffement global en est une conséquence, tout comme la politique de Bolsonaro vis-à-vis de l’Amazonie. Ce n’est donc pas un pompier qu’il faut attendre, mais un projet collectif qui nous amène à renoncer à l’idée que l’émancipation des hommes est dépendante de la croissance infinie de l’exploitation des milieux. Ce n’est pas d’une politique écologique que l’on peut espérer cela, mais d’un projet politique tout court, qui est en train de prendre forme dans les interstices du capitalisme mondial, parmi des populations autochtones et paysannes ou dans des ZAD [zones à défendre]. Sans doute le coup de gueule de Macron était-il nécessaire (et l’on ne voit pas beaucoup d’autres dirigeants internationaux en mesure de le faire), mais c’est plutôt en militant pour que des conceptions alternatives du bien-vivre et du vivre-ensemble s’imposent dans des territoires plus étroitement contrôlés par leurs habitants humains et non humains que l’on pourrait mieux affronter le bouleversement de nos conditions de vie qui s’annonce.

Face à la dévastation planétaire, à qui appartient la terre ? Et peut-on intervenir pour sauver une forêt ou une région entière menacée de destruction par le gouvernement du pays dont elle dépend ?

C’est un problème fondamental. La conception westphalienne du territoire qui prévaut depuis quelques siècles rend difficilement concevable d’autres formes d’appropriation de la terre, et donc de la Terre, que celle qui domine actuellement : des Etats exerçant leur souveraineté sur des espaces (plus ou moins) reconnus par leurs voisins. Les humains (individus, collectivités ou multinationales) sont propriétaires de certaines ressources, une propriété est garantie par l’Etat et les organismes interétatiques. Mais ce système introduit un biais anthropocentrique dans la maîtrise de la terre dont on voit où il nous a conduits. Des initiatives récentes de conférer une personnalité juridique à des milieux de vie – la rivière Wanganui en Nouvelle-Zélande, par exemple – ont ceci d’intéressant qu’ils inversent le sens de l’appropriation et en étendent la responsabilité aux non-humains. C’est parce que je vis sur les berges de cette rivière que je dérive du partage avec d’autres êtres un droit à en tirer éventuellement ma subsistance. Cela transforme la notion de commun puisque ce n’est plus un collectif humain qui décide de la nature de ce qui sera approprié, mais un ensemble d’humains et de non-humains qui devient garant de la perpétuation d’un milieu de vie.

Les Brésiliens peuvent-ils accepter que l’Amazonie devienne un bien commun ?

Pour des motifs de souveraineté nationale, la plupart des Brésiliens sont depuis longtemps opposés à une internationalisation de l’Amazonie pour la protéger de la destruction. C’est compréhensible : les Français seraient réticents à voir la Provence administrée par l’ONU à cause des feux de forêt. Mais si la notion de « commun » au sens de la personnalité juridique d’un milieu de vie était étendue partout, alors la question se poserait de façon tout à fait différente. La Loire et tous ses occupants humains et non humains, le fleuve Xingu du Brésil et tous ses occupants humains et non humains pourraient être vus, non comme des biens communs de l’humanité, mais comme des lieux dont les occupants humains et non humains se possèdent réciproquement et qui sont eux-mêmes possédés par le milieu de vie qu’ils occupent. Ils seraient donc responsables de la santé de ce milieu de vie, et donc de la leur, non devant l’humanité tout entière (ou devant l’ONU ou le G7), mais devant d’autres communs constitués de la même manière. Une utopie peut-être, mais urgente.

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18 août 2019 7 18 /08 /août /2019 14:22

C’est une découverte inquiétante publiée hier dans la revue Science Advances par une équipe très internationale (1). Elle porte sur une des questions majeures du réchauffement climatique : jusqu’où la végétation planétaire va t-elle réagir positivement à l’élévation du taux de CO2 atmosphérique et des températures ? Et donc stocker une part du CO2 supplémentaire que nous injectons chaque année dans l’atmosphère, réduisant ainsi le réchauffement futur en permettant aux arbres et à certaines cultures de croître plus vite. La réponse de cette étude ? Ce phénomène positif se serait arrêté vers l’an 2000. A cause… de l’humidité qui croît moins vite que la température de l’air. On pourrait la résumer par un adage shadockien : plus c’est moins humide que ce serait possible et moins les végétaux croissent. Explications. D’après l’étude publiée le 14 août 2019 sur ScienceAdvances et le blog de Sylvestre Huet, journaliste scientifique. Lire aussi Déforestation : les forêts émettent plus de CO2 qu’elles n’en absorbent.

La croissance végétale en panne sèche au XXIe siècle
La croissance végétale en panne sèche au XXIe siècle

Le déficit de pression de vapeur atmosphérique accru réduit la croissance de la végétation mondiale

Résumé : Le déficit de pression de vapeur atmosphérique (en anglais VPD) est une variable critique pour déterminer la photosynthèse des plantes. La synthèse des données de quatre modèles climatiques mondiaux révèlent une forte augmentation du VPD depuis la fin des années 90. En réponse, l’indice de végétation (Gimms3g) indiquée par un satellite-dérivé, qui était stable avant la fin des années 1990, a depuis régressé. La production primaire brute terrestre dérivée de deux modèles par satellite (EC-LUE révisée et MODIS) montre des baisses persistantes et généralisées après la fin des années 90 en raison de l’augmentation du déficit de vapeur atmosphérique (VPD), qui annule l’effet positif du CO2 sur la fertilisation. Six modèles différents du système terrestre ont prévu des augmentations constantes de VPD tout au long du siècle actuel. Nos résultats soulignent que les impacts de VPD sur la croissance végétale devraient être pris en compte pour évaluer les réactions des écosystèmes aux conditions climatiques futures.

Jusqu’à présent, les climatologues observaient une réponse positive de la végétation planétaire au réchauffement climatique. C’est le fameux « verdissement » observé par satellites, notamment aux hautes latitudes nord – un verdissement non général, contrarié par des phénomènes locaux et par exemple la déforestation dans les forêts tropicales. Logique. Plus de CO2, c’est plus de carbone disponible pour la photosynthèse. Des températures plus élevées, c’est favorable dans une bonne partie des terres émergées de l’hémisphère nord, tempérées et boréales.

Mais le spécialiste es-plantes, voire le jardinier du dimanche, auraient tout de suite tiqué à ce raisonnement. En se demandant «et l’eau ?». C’est bien d’avoir température et CO2, mais sans eau, les plantes ne peuvent les utiliser pour croître. Et si cette eau est là mais limitée ? Les besoins des feuilles des plantes en eau doivent être satisfaits au maximum pour photosynthétiser à fond, car si elles sont en manque, pour prévenir les dégâts de la sécheresse sur la plante ou l’arbre, elles vont fermer leurs stomates afin de moins « transpirer » et économiser leur eau.

Relation de Clausius-Clapeyron

C’est là que la physique de base intervient. En principe, plus l’eau et l’air sont chauds, et plus il y aura d’évaporation des océans. Puis, plus l’air est chaud et plus il peut contenir de vapeur d’eau (environ 7% par degré de plus, c’est la relation de Clausius-Clapeyron). Donc, en principe, tout va bien. Mais en réalité, on s’écarte du principe. Notamment, l’air ne contient pas nécessairement toute la vapeur d’eau qu’il peut contenir. Les scientifiques ont un nom pour ça, cela s’appelle le VPD (vapor pressure déficit, déficit de pression de vapeur). Et le VPD quantifie le « manque » de vapeur d’eau relativement au maximum possible.

Or, ont découvert les spécialistes des flux de chaleur et d’humidité à l’échelle mondiale, il se passe un truc énorme, au tournant des 20ème et 21ème siècle. Un truc encore pas vraiment compris d’ailleurs, écrivent honnêtement les auteurs de l’article de Science Advances. En résumé : un, l’évaporation des océans a cessé d’augmenter et même diminue; deux le VPD augmente; trois, les indices de croissance végétale ont cessé d’augmenter, voire diminuent.

Reprenons ces trois points en graphiques, ceux un peu abscons, de l’article scientifique.

1 – L’évaporation a cessé d’augmenter : 

La croissance végétale en panne sèche au XXIe siècle

2 - Le déficit de pression de vapeur d’eau augmente :

La croissance végétale en panne sèche au XXIe siècle

3 - Les indices de croissance végétale diminuent :

La croissance végétale en panne sèche au XXIe siècle

Il est intéressant de considérer la répartition planétaire de ce phénomène. C’est ce que permet ce dernier graphique de l’article. Il montre qu’entre la période 1982/1998 (carte A), et la période 1999/2015 (carte B), de vastes régions (en vert) qui montraient une réaction positive au réchauffement et à l’augmentation de la teneur en CO2 de l’air ont basculé dans une réaction inverse (en rouge).

Les auteurs de l’article estiment que leurs analyses montrent que le déficit croissant de vapeur d’eau contribue aux mortalités observées dans les forêts et liées à des sécheresses. Ce phénomène conduit à une réduction de l’ouverture des stomates des feuilles et donc à une diminution de la photosynthèse. En outre, si les sols sont secs, une demande trop forte d’eau par les parties supérieures de l’arbre peut rompre la continuité du cheminement de la sève et provoquer l’affaiblissement ou la mort de l’arbre.

Enfin, ils ont comparé leurs observations aux simulations de modèles informatiques de végétations. Or, un seul parvient à simuler correctement ce qu’ils ont observé. La plupart des modèles actuels sous-estiment le problème posé par le déficit croissant de vapeur d’eau et leur vision du futur du cycle du carbone est beaucoup trop optimiste. Or, une accentuation du phénomène observé par les auteurs conduirait à diminuer la part de nos émissions de CO2 captée par la biosphère, et une accélération du m réchauffement climatique.

Cet article découle d’un travail d’analyse très complexe sur des jeux de données satellitaires très lourds, sur l’ensemble de la planète. Il a été conduit par une équipe internationale (Chine, France, Australie, Corée du Sud, USA, Japon, Suisse, Allemagne, Royaume-Uni). Les scientifiques Chinois y ont joué le rôle majeur (Wenping Yuan, université Sun Yat-Sen de Canton en est le premier auteur) comme c’est de plus en plus souvent le cas dans les coopérations internationales (lire cet article sur la place de la Chine dans la science mondiale). En France, c’est Philippe Ciais, un spécialiste mondial du cycle du carbone ((Laboratoire des sciences de l’environnement et du climat (CEA/CNRS/Université Paris Saclay), l’un des scientifiques les plus cités en 2018  l’échelle mondiale, qui y a participé.

(1) W. Yuan et al. Science Advances 14 août 2019. L’article est en accès libre ici.

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8 août 2019 4 08 /08 /août /2019 10:00

195 pays ont approuvé le rapport du GIEC publié aujourd’hui jeudi 8 août sur l’utilisation et la gestion durable des terres, la dégradation des sols, la désertification et la sécurité alimentaire. Décrivant une planète surexploitée, les scientifiques du Giec rappellent l’urgence de changer notre alimentation trop carnée. D'après AFP, Le Monde et Aude Massiot pour Libération le 8 août 2019. Lire aussi Mal manger tue davantage que le tabac, Le « régime de santé planétaire » ? Des protéines végétales et un steak par semaine ! Ne pas dépasser +1,5 °C ? Une question politique alors que le climat de la France se dérègle,  et Un rapport parlementaire contre la malbouffe industrielle : « Reprendre le pouvoir sur nos assiettes ».

 

Le Giec a axé son rapport sur comment le réchauffement climatique affecte les terres consacrées aux cultures, à l’élevage ou encore les forêts. Ryhor Bruyeu (Grisha Bruev)/Grigory Bruev – stock.adobe.com

Le Giec a axé son rapport sur comment le réchauffement climatique affecte les terres consacrées aux cultures, à l’élevage ou encore les forêts. Ryhor Bruyeu (Grisha Bruev)/Grigory Bruev – stock.adobe.com

Au terme d’une session marathon, les États ont approuvé, mercredi 7 août, à Genève (Suisse) le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui porte sur l’utilisation des terres. Il doit être rendu public jeudi, avec, en toile de fond, la nécessité d’assurer la sécurité alimentaire d’une population mondiale croissante et la lutte contre le réchauffement.

Les délégations des 195 pays membres du GIEC étaient réunies depuis vendredi, à huis clos pour examiner ce rapport spécial des experts des Nations unies (ONU) pour le climat consacré au « changement climatique, à la désertification, à la dégradation des sols, à la gestion durable des terres, à la sécurité alimentaire et aux flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres ».

En clair : comment le réchauffement climatique affecte les terres consacrées aux cultures, à l’élevage ou encore les forêts, et par ricochet la sécurité alimentaire, mais aussi comment les pratiques agricoles ou la déforestation agissent sur le climat.

Débats menés par consensus

Le GIEC a finalisé les termes de ce rapport thématique « après une session finale marathon » vers 12 h 30, heure locale, ce mercredi, a tweeté Stephen Cornelius, du Fonds mondial pour la nature (WWF).

L’examen ligne par ligne du « résumé à l’intention des décideurs politiques » du rapport complet d’environ 1 200 pages aurait dû s’achever mardi en fin d’après-midi, mais les discussions se sont prolongées lors d’une session finale d’adoption d’environ 28 heures.

Le résultat des débats menés par consensus, ce qui peut donc conduire à édulcorer certaines formulations, sera dévoilé dans la matinée de jeudi à Genève.

« Nous sommes très heureux que le rapport ait été approuvé », s’est réjouie Fernanda Carvalho du WWF. Ce texte est essentiel car il souligne « que la façon dont nous utilisons les terres n’impacte pas seulement le climat, mais la capacité des terres à fournir les moyens d’existence aux gens, à la nature et à la biodiversité », a-t-elle ajouté.

Système alimentaire mondial

Cette expertise scientifique, la plus complète à ce jour sur le sujet, fait le point sur l’état des terres, les impacts des changements climatiques actuels et à venir, mais aussi sur la façon dont la modification de l’usage des sols joue sur le climat.

Ses auteurs se sont aussi penchés sur le système alimentaire mondial, ses limites et l’évolution des régimes alimentaires, avec une consommation croissante de viande. Environ 820 millions de personnes souffrent de la faim, 2 milliards d’adultes sont obèses ou en surpoids et 30 % de la nourriture serait perdue.

Le rapport aborde également la lutte contre la désertification, le rôle des femmes et des communautés autochtones.

Derrière ce sujet complexe, qui touche à des domaines très divers – les conditions de vie de nombreuses personnes, la préservation des écosystèmes, les intérêts de puissantes industries agroalimentaires et forestières – se niche une question fondamentale : comment nourrir une population mondiale qui pourrait atteindre 11,2 milliards d’individus en 2100, tout en contenant le réchauffement climatique à 1,5 °C, objectif idéal de l’Accord de Paris sur le climat ?

Un espoir à trouver dans nos assiettes et derrière la porte des étables

Les scientifiques refrènent tout de même les plus idéalistes : une transformation majeure et durable de nos systèmes alimentaires et agricoles est nécessaire. Ces conclusions ne sont ni nouvelles ni révolutionnaires. Mais elles permettent de rappeler l’extrême urgence à revoir tous nos acquis. L’avenir dessiné par ces nouveaux modèles agricoles donne même sacrément envie.

L’alimentation est au cœur de la lutte contre le changement climatique car elle en est à la fois une des principales causes, et en subit durement les conséquences. Le secteur agricole représente 30 % des émissions de gaz à effet de serre et occupe 40 % des terres. Des proportions promises à augmenter avec l’amélioration du niveau de vie dans de nombreux pays.

En parallèle, chaque degré de réchauffement réduira de 6 % les rendements de blé, de 3 % ceux de riz et de soja et de 7 % ceux de maïs. Or ces cultures fournissent deux tiers des apports en calories de l’humanité et les salaires de millions d’individus. En outre, l’augmentation de la concentration en CO2 dans l’atmosphère provoque une baisse de zinc et de fer dans les céréales et les légumes. De quoi aggraver la recrudescence des maladies liées aux carences en oligo-éléments.

Angoisse des agriculteurs

Face à ces sombres perspectives, le choix entre le burger et les lasagnes végétariennes un midi pourrait faire la différence sur la durée. «La consommation en viande doit être réduite d’au moins 50 % dans les pays industrialisés, alerte Tim Searchinger, chercheur au think-tank World Resources Institute et coauteur du rapport "Créer un futur alimentaire durable" publié en juillet par l’ONU Environnement et la Banque mondiale. Le plus dommageable pour l’environnement reste le bœuf, l’agneau et la chèvre.»

Cela pour trois raisons : ils émettent de grandes quantités de méthane, un gaz à l’effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2 ; leur lisier dégage de l’oxyde nitreux qui appauvrit les sols et acidifie les mers ; surtout, les terres occupées par les animaux et utilisées pour cultiver leur nourriture le sont au détriment des forêts, pourtant essentielles pour capter le CO2 de l’atmosphère. Tim Searchinger recommande de réduire d’au moins 10 % la production de porc et de volaille.

Les produits laitiers ne sont pas à épargner. Pour produire du lait, les femelles doivent être enceintes régulièrement. «Enormément de veaux et de chevreaux naissent dans les élevages sans qu’on sache quoi en faire, décrit Laure Ducos, chargée de mission agriculture pour Greenpeace France. De plus en plus d’associations de défense du bien-être animal s’alarment du traitement qui leur est réservé.» L’ONG a établi que, pour limiter le réchauffement, la consommation de produits laitiers doit être réduite à 33 kilos par habitant par an. Or les Français, champions hors catégorie, en ingurgitent plus de 260 kilos par an. Une dynamique positive est engagée : la consommation de viande, sauf la volaille, baisse déjà en France.

Face à ces recommandations, on imagine l’angoisse des agriculteurs. Laure Ducos se veut rassurante : «Les éleveurs européens s’y retrouveront, dans le modèle agricole nécessaire pour limiter le dérèglement du climat. Tout le monde ne doit pas devenir végétarien mais manger beaucoup moins de viande, et préférer la production locale et de qualité.» Cette Europe passée à l’agroécologie reverrait naître sur son territoire plus de petites fermes adeptes de l’élevage extensif (et non plus intensif). Les agriculteurs seraient plus nombreux, mieux payés et moins dépendants de marchés fluctuants des matières premières. Les citoyens mangeraient des plats moins carnés mais plus nutritifs, et toujours plus variés, car la diversité d’aliments végétaux bons pour le climat et la santé laisse de la place à l’imagination culinaire.

Révolution des modes de pensée

Ce monde idéal n’est pas une utopie. L’Institut du développement durable et des relations internationales en a publié un plan détaillé, appelé Ten Years for Agroecology in Europe («dix ans pour l’agroécologie en Europe»), revu en avril pour le rendre cohérent avec l’objectif de zéro émission nette en 2050. Il implique la généralisation de l’agriculture biologique, le redéploiement des prairies permanentes et, malgré une baisse de 35 % de la production, permettrait de nourrir localement 530 millions d’Européens, et d’arrêter d’importer de la nourriture pour l’élevage.

Cette dernière mesure est cruciale car elle permettrait de redonner des terres à la forêt, en Amérique latine surtout. D’après le Giec, au rythme actuel, l’Amazonie rongée par la déforestation, au profit de l’élevage ou de champs de soja, pourrait bientôt devenir une source nette de carbone dans l’atmosphère, et non plus le puits précieux qu’elle est actuellement. En réduisant la consommation de viande, l’idée n’est pas de compenser en mangeant de l’avocat ou du quinoa importés de l’autre bout de la planète. Ce changement d’alimentation appelle à une révolution des modes de pensée et de consommation, vers plus de local et plus de qualité. Un moyen de mieux préparer les sociétés face aux futurs chocs environnementaux.

Le dernier rapport avait secoué l’opinion publique

Comment nourrir la population mondiale sans créer une compétition intense pour l’usage des sols et dégrader encore plus les écosystèmes, alors que les activités humaines ont déjà abîmé environ un quart des terres émergées non couvertes par des glaces ?

Certains sont partisans de solutions fondées sur les bioénergies – c’est-à-dire les énergies produites à partir de bois, de produits agricoles ou de déchets organiques, et la technologie des « BECCS » –, qui visent à produire de l’énergie tout en retirant du CO2 de l’atmosphère.

D’autres acteurs mettent en garde contre le danger que représente l’usage de ces techniques à grande échelle, car elles nécessiteraient des surfaces terrestres importantes, qui ne pourraient plus être consacrées à l’agriculture et à l’élevage. Ce sujet a constitué un des principaux points d’achoppement des discussions à Genève, selon des observateurs.

Ce rapport spécial fait suite à celui consacré à la faisabilité de l’objectif de 1,5 °C, publié en octobre 2018. Ce dernier avait secoué l’opinion publique et avait conduit des centaines de milliers de personnes à descendre dans la rue pour exiger de leurs gouvernements qu’ils agissent plus vite.

Un troisième rapport « spécial » dédié aux océans et à la cryosphère (banquise, glaciers, calottes polaires) sera adopté fin septembre à Monaco, au moment où l’ONU organisera un sommet sur le climat à New York.

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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 09:03

Yves Cochet, Pablo Servigne et Agnès Sinaï, de l’Institut Momentum, appellent à assumer l’effondrement systémique global qui vient pour préparer l’avènement d’une société « résiliente ». 22 juillet 2019, Le Monde. Lire aussi Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050 et De l’impuissance des politiques à l’effondrement écologique.

Il faut immédiatement mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle

La fin de notre monde est proche. Une ou deux décennies, tout au plus. Cette certitude qui nous habite désormais, et qui a bouleversé nos croyances et nos comportements, est le résultat d’observations scientifiques nombreuses et variées sur l’évolution du système Terre, mais aussi de l’expression de caractéristiques banales de l’espèce humaine lorsqu’un événement extraordinaire s’annonce.

Depuis une trentaine d’années, les études et les rapports scientifiques ne cessent d’augmenter la plausibilité d’un seuil climatique planétaire qui fera basculer le système Terre dans un état inconnu, nanti de températures moyennes plus hautes que depuis un million d’années. La probabilité d’un tel futur proche est aujourd’hui plus élevée que celle de tout autre scénario prospectif.

Ce n’est plus une question de « si », c’est une question de « quand ». En examinant les centaines de travaux afférents, depuis le premier rapport du Club de Rome – Les Limites à la croissance – en 1972, jusqu’au récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) – « Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C » –, en octobre 2018, on peut estimer la date de passage de ce seuil planétaire entre 2020 et 2040.

Trajectoire chaotique

Ce seuil critique global est la conséquence de multiples boucles de rétroaction autorenforçantes entre éléments du système Terre, dévasté par un siècle de libéral-productivisme. Ainsi, pour le seul cycle du carbone, la fonte du permafrost sibérien, l’affaiblissement du pouvoir de séquestration du carbone par les terres et les océans, la déforestation de l’Amazonie et celle des forêts boréales constituent des boucles de rétroaction qui accélèrent le dérèglement climatique.

Ces rétroactions s’étendent à tous les sous-systèmes de la Terre, intensifiant ainsi l’érosion de la biodiversité, et réciproquement. Cette trajectoire chaotique du système Terre conduit les sociétés humaines vers un effondrement systémique global : passé ce seuil de bascule, le chaos sera tel qu’aucun État ne sera plus capable de faire respecter la loi, de contrôler les armes, de lever des impôts.

Cependant, ce basculement n’est que la composante objective de l’effondrement. Deux caractéristiques cognitives de l’espèce humaine transforment la plausibilité géobiophysique de l’effondrement en une certitude politique. La première s’énonce comme suit : l’immensité (c’est-à-dire l’imminence et l’ampleur) de la catastrophe « éco-anthropologique » est telle qu’elle excède nos capacités de compréhension, aussi bien de perception que d’imagination. Elle est irreprésentable, démesurée, supraliminaire, comme dit le philosophe Günther Anders. La seconde relève de la spécularité des croyances et des comportements : une personne informée de l’effondrement rapproché ne se demande pas si elle veut changer sa vie – c’est-à-dire diminuer drastiquement son empreinte écologique –, mais seulement si elle le ferait au cas où un certain nombre d’autres le feraient aussi.

Ainsi, l’effondrement est inévitable non parce que la connaissance scientifique de son advenue est trop incertaine, mais parce que la psychologie sociale qui habite les humains ne leur permettra probablement pas de prendre les bonnes décisions, au bon moment. Il existe souvent plusieurs manières de résoudre un problème local ou circonscrit, mais affronter tous les problèmes ensemble et globalement rend le coût d’éventuelles solutions si élevé que seul le déni s’avère être la réponse adaptée. C’est ce déni de masse qui garantit que l’effondrement est certain.

Stress prétraumatique

De nombreuses populations subissent déjà les conséquences des catastrophes globales, des dérèglements écosystémiques et des pollutions diverses. Les classes sociales vulnérables et les pays pauvres (et on ne parle même pas des organismes non humains) subissent déjà des traumatismes qui commencent à être connus (stress, dépression, démence, suicides, maladies, etc.) et qui annoncent tout simplement notre avenir psychique à nous, les privilégiés.

La prédiction même d’une catastrophe peut faire souffrir. On sait que l’annonce de dégradations à venir provoque déjà ce que les psychologues appellent le stress prétraumatique, autrement dit les effets néfastes de la peur du futur. Ainsi sommes-nous confrontés à un dilemme : comment annoncer que la maison brûle — et qu’elle sera détruite — sans faire peur à ses habitants ? Si vous étiez pompiers, que feriez-vous ? Il faut le dire, bien sûr, le crier haut et fort, avec fermeté et bienveillance. Puis, tout en se concentrant sur l’incendie, prendre soin de certains habitants traumatisés, et motiver tout le monde à sauver ce qui doit l’être.

Prendre soin. Voilà ce qui manque cruellement à notre époque, et cela constitue une bonne partie de la réponse à la question : comment vivre la fin du monde ? Prendre soin de nous-mêmes, des autres, des non-humains. Prendre soin de notre psyché, des émotions que tout ce chaos génère, c’est-à-dire accueillir par l’écoute : tristesse et désespoir, colère et rage, inquiétude et peur. Tous ces affects sont parfaitement normaux. Pire, ils vont s’intensifier ! Il ne s’agit nullement de se complaire dans ces marais émotionnels, mais d’apprendre à les traverser individuellement et collectivement, à les côtoyer, afin de ne pas se laisser emporter, et trouver les ressources pour organiser la suite, pour résister.

Mais comment résister à la fin du monde ? Ou plutôt, comment faire émerger un autre monde possible à partir de celui-ci ? La première piste est à rechercher du côté de la permaculture en tant que vision du monde et science pragmatique des sols et des paysages. Le néologisme « permaculture » a été forgé en Australie par Bill Mollison et David Holmgren, à partir de la contraction de deux termes : « permanent » et « agriculture », mais aussi « permanent » et « culture ». Depuis la Tasmanie, berceau de leur prise de conscience, ils formulent l’hypothèse d’un effondrement des subsides énergétiques injectés dans le système agro-industriel. Dès lors, la permaculture devient plus qu’une technique agricole : c’est une autre façon de concevoir le monde, un changement philosophique et matériel global. C’est une vision éthique des sociétés futures, qui seront confrontées à l’évolution des régimes énergétique et climatique.

Aujourd’hui plus que jamais, il s’agit de rejeter les leurres de la croissance verte afin de revenir à une juste mesure en réduisant considérablement notre empreinte sur le monde. Ce qui veut dire mettre en œuvre immédiatement une nouvelle organisation sociale et culturelle, qui valorise la lenteur et enseigne les boucles de rétroactions, les liens de cause à effet, les mutualismes, la complexité. Dans la société permaculturelle, les réseaux ne sont plus invisibilisés, la frontière entre producteur et consommateur s’estompe dans un contexte de simplification progressive des mégasystèmes. Aussi bien par nécessité de résilience (dans la perspective d’un effondrement des sociétés industrielles) que par éthique des ressources, il s’agit de boucler les cycles, de passer d’une économie extractiviste de stocks à une économie renouvelable de flux. Le nouveau paysage permaculturel se veut directement comestible, au plus proche des habitants, qui eux-mêmes deviennent acteurs de ces nouveaux diagrammes alimentaires et énergétiques. Les paysages se déspécialisent, les fonctions se diversifient.

Il en résulte une deuxième piste d’action, autour de nouvelles formes politiques territoriales ancrées dans le soin des paysages, œuvrant à la résilience des établissements humains face au nouveau régime climatique. Ces nouveaux territoires prennent le nom de « biorégions » et se substituent aux découpages administratifs actuels grâce à un changement général d’échelle et à une politique de décroissance. Les biorégions permettront, avant, pendant et peut-être après l’effondrement, d’organiser des systèmes économiques locaux territoriaux où les habitants, les manufactures et la Terre travailleront en coopération. La dynamique biorégionale stimulera le passage d’un système hyperefficient et centralisé à une organisation forgée par la diminution des besoins de mobilité, la coopération, le ralentissement, composée d’une multitude de dispositifs et de sources d’énergie. La civilisation automobile et l’agriculture intensive n’auront plus leur place dans cette nouvelle configuration. Les biorégions seront les territoires du ressaisissement.

Des sociétés conviviales et de proximité

La troisième voie de la résistance est celle d’un imaginaire social libéré des illusions de la croissance verte, du productivisme et de la vitesse, actionnées par les entreprises transnationales. La ville connectée, emblème d’une techno-euphorie totalement hors-sol, laissera la place à des bourgs et des quartiers off the grid (« hors réseau ») autoproducteurs d’énergie. Le nombre de véhicules sera réduit au strict minimum, les flottes seront administrées par les communes (libres !), tandis que les champs redessinés en polyculture pourront être traversés à pied. Des axes végétaux résorberont les infrastructures de la vitesse ainsi que les friches industrielles. Qui dit sociétés résilientes dit sociétés conviviales et de proximité. Aujourd’hui, chaque métropole occidentale requiert pour son fonctionnement une vaste partie de la planète. Demain, il en sera autrement, en raison de l’effondrement inéluctable des grands réseaux et de l’économie mondialisée, sur fond de bouleversements climatiques.

Voilà trois pistes, mais il y en aura d’autres. Vivre avec la fin du monde passe nécessairement par un constant effort d’imagination pour arriver à dégager de nouveaux horizons, à les inventer, afin de refermer le couvercle du nihilisme, du mal absolu, du « tout est foutu ». Ce chantier politique ne peut être que collectif. Il faut un récit commun pour rester soudés. Certes, le récit de l’effondrement comporte des risques et des écueils, comme tout récit, mais il est puissant et a plusieurs mérites : il évite le catéchisme de la croissance, il réactive une vision cyclique des choses en appelant une renaissance, et surtout il dit que c’est maintenant ou jamais. Il nous rapproche de l’idée de la mort. D’ailleurs, n’est-ce pas ce que la philosophie nous enseigne depuis des siècles ? Apprendre à bien vivre, c’est apprendre à bien mourir, à prendre conscience de notre statut de mortel, radicalement vulnérable, humble, interdépendant des autres êtres vivants et de notre milieu de vie.

Agnès Sinaï est journaliste environnementale. Chargée de cours à Sciences Po, elle a fondé l’Institut Momentum en 2011, laboratoire d’idées dont elle a dirigé les trois tomes des Politiques de l’anthropocène (parus aux Presses de Sciences Po). Pablo Servigne a une formation d’agronome et d’éthologue. Chercheur « in-terre-dépendant », auteur et conférencier, il est coauteur de plusieurs livres, dont Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018). Yves Cochet, militant écologiste depuis quarante ans, a été député de 1997 à 2011, ancien ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement (2001-202) puis député européen jusqu’en 2014. Depuis lors, il préside l’Institut Momentum.

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