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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 09:03

" Monsanto papers " 2|2 Pour sauver le glyphosate, son pesticide phare, la firme américaine a entrepris de démolir, par tous les moyens,  l'agence des Nations unies contre le cancer, qui l'a classé " cancérogène ". Suite de l'enquête commencée dans Opération intoxication par Stéphane Foucart et Stéphane Horel le 2 juin 2017 pour Le Monde.

En Argentine, troisième producteur mondial de soja, l’usage des pesticides est très répandu, comme ici dans les champs de la province de Santiago del Estero. ALVARO YBARRA ZAVALA

En Argentine, troisième producteur mondial de soja, l’usage des pesticides est très répandu, comme ici dans les champs de la province de Santiago del Estero. ALVARO YBARRA ZAVALA

Elle l'avait promis " plus inoffensif que le sel de table ", mais c'était dans les publicités. Le glyphosate, l'herbicide le plus utilisé sur la planète, le principal ingrédient de son produit-phare, le Roundup, sur lequel elle a bâti son modèle économique, sa fortune et sa réputation, commercialisé depuis plus de quarante ans et devenu best-seller avec le développement des semences transgéniques dites " Roundup ready ", serait en réalité cancérogène. Le 20  mars 2015, Monsanto accuse le coup. Ce jour-là, le glyphosate est déclaré génotoxique (il endommage l'ADN), cancérogène pour l'animal et " cancérogène probable " pour l'homme par le Centre international de -recherche sur le cancer (CIRC).

Le jury : un groupe de dix-sept experts -chevronnés de onze nationalités, rassemblés par cette agence officielle des Nations unies chargée de dresser l'inventaire des substances cancérogènes et dont les avis font autorité depuis près d'un demi-siècle. Il ne fait alors aucun doute que ce sera aussi la destinée de leurs conclusions sur le glyphosate, publiées sous la forme d'un rapport, la - " monographie 112 ".

Loin des regards, la fureur du groupe américain traverse l'Atlantique par fibre optique. Le jour même, une missive au parfum de déclaration de guerre part à Genève, en Suisse, à la direction de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), la maison-mère du CIRC. Le -papier à en-tête arbore la célèbre petite branche verte encadrée d'un rectangle orange : le logo de Monsanto. " Nous croyons comprendre que les participants du CIRC ont délibérément choisi d'ignorer des dizaines d'études et d'évaluations réglementaires publiquement disponibles qui soutiennent la conclusion que le glyphosate ne présente pas de risque pour la santé humaine ", accuse Philip Miller, le vice-président de Monsanto chargé des affaires réglementaires.

Parmi les points qu'il annonce vouloir aborder lors d'un " rendez-vous en urgence ",des " mesures à prendre immédiatement pour rectifier ce travail et cette conclusion hautement contestables ", les critères de sélection des experts ou encore les " documents comptables où figurent tous les financements -concernant la classification du glyphosate par le CIRC, y compris les donateurs ".

Tirs nourris sur le toxicologue

Les rôles sont inversés : ce serait à l'organisation internationale de rendre des comptes à la firme. Au fil de l'été 2015, CropLife -International – l'organisation de lobbying du secteur de l'agrochimie, dont Monsanto est membre – prend le relais de l'intimidation épistolaire. Exigences intrusives rivalisent avec menaces voilées.

Le CIRC, lui, en a vu d'autres. Ce n'est pas la première fois qu'il endure critiques et attaques : elles sont à la mesure de sa réputation. Bien que dépourvues de toute valeur réglementaire, ses évaluations menacent des intérêts commerciaux parfois considérables. L'exemple le plus documenté à ce jour -concerne les dangers du tabagisme passif, évalués par le CIRC à la fin des années 1990. Mais même à la grande époque des affrontements avec les géants du tabac, les fleurets étaient plus ou moins mouchetés. " Je travaille au CIRC depuis quinze ans et je n'ai -jamais vu quoi que ce soit qui ressemble à ce qui se passe depuis deux ans ", confie Kurt Straif, le chef des monographies à l'agence.

Difficile de faire passer le CIRC pour une institution controversée, sujette à un biais " anti-industrie ", qui serait contestée au sein même de la communauté scientifique. Pour une -immense majorité des scientifiques du monde académique, spécialistes du cancer ou chercheurs en santé publique, l'agence -représente un bastion d'indépendance et d'intégrité. " J'ai honnêtement du mal à imaginer une manière plus rigoureuse et plus -objective de procéder à des expertises scientifiques -collectives ", estime l'épidémiologiste Marcel -Goldberg, chercheur à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), qui a participé à plusieurs monographies.

Pour chacune de ces monographies, le CIRC rassemble une vingtaine de chercheurs de -divers pays, sélectionnés en fonction de leur expérience et de leurs compétences scientifiques, mais aussi de leur stricte tenue à l'écart de possibles conflits d'intérêts. Aussi fonde-t-il ses avis sur des études publiées dans des revues savantes et exclut les études commanditées par les industriels, confidentielles. Ce n'est pas le cas de la plupart des agences réglementaires qui accordent, elles, une importance décisive aux études réalisées et fournies par les entreprises dont les produits font l'objet d'une évaluation.

Parmi elles : l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). A l'automne 2015, l'avis de cette agence officielle – chargée d'évaluer les risques liés aux pesticides – sur le glyphosate est très attendu. C'est en fonction de ses conclusions, notamment, que l'Union européenne doit décider si elle -renouvellera pour au moins une décennie son autorisation du glyphosate. En novembre, Monsanto peut respirer. L'avis de l'EFSA contredit celui du CIRC : l'agence considère que le glyphosate n'est ni génotoxique ni cancérogène. Mais le bol d'air est de courte durée.

Quelques semaines plus tard, les conclusions de l'EFSA sont sévèrement critiquées dans une revue réputée  par une centaine de scientifiques, qui les jugent entachées de nombreux manquements. A l'initiative, un scientifique américain qui a assisté le travail des experts sur la monographie du CIRC en tant que " spécialiste invité ". C'est sur lui que le tir va se concentrer.

Dans les milieux de la santé environnementale, Christopher Portier n'est pas n'importe qui. " J'ai pu lire ici ou là que Chris Portier n'était pas compétent, et c'est probablement la chose la plus ridicule qu'il m'ait été donné d'entendre,  rigole Dana Loomis, le directeur adjoint des  monographies du CIRC. C'est lui qui a -développé bon nombre des techniques d'analyse utilisées partout pour interpréter les résultats des études toxicologiques ! " M.  Portier fait partie de ces scientifiques dont le CV ne tient pas sur moins de trente pages.

Auteur de plus de 200 publications scientifiques, il a été directeur de la santé environnementale des Centers for Disease Control and Prevention (CDC), directeur de l'Agence américaine des substances toxiques et du registre des maladies, directeur adjoint du National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS) et du National Toxicology Program. " C'est une carrière incontestablement unique ", dit Robert Barouki, directeur d'une unité de recherche en toxicologie à l'Inserm. Jeune retraité, Christopher Portier propose désormais ses compétences comme expert et conseiller à divers organismes internationaux, dont une ONG américaine de protection de l'environnement, l'Environnemental Defense Fund (EDF). Et c'est cet homme qui va être visé par de violentes attaques…

Un penchant pour l'invective

Le 18  avril 2016, l'agence de presse Reuters -publie un long article sur le CIRC, présenté comme une agence " semi-autonome " de l'OMS, coupable de créer " la confusion chez les consommateurs ". Elle y évoque une - " inquiétude concernant de potentiels conflits d'intérêts qui impliqueraient un conseiller de l'agence étroitement lié à l'Environmental -Defense Fund, un groupe de pression américain opposé aux pesticides ". Des " critiques ", écrit Reuters, " soutiennent que le CIRC n'aurait pas dû l'autoriser à être impliqué dans l'évaluation du glyphosate ". Détail piquant : l'agence de presse – qui n'a pas souhaité -répondre aux sollicitations du Monde – donne par ailleurs la parole à trois scientifiques qui éreintent l'institution, sans qu'il soit jamais mentionné qu'ils sont tous trois, et de notoriété publique, consultants pour l'industrie.

Mais quels sont donc ces " critiques " sans nom ? Ils se résument en fait à l'obscur blog d'un ancien lobbyiste de l'industrie chimique, passé par la firme de relations publiques Burson-Marsteller, David Zaruk. A Bruxelles, où il est basé, M.  Zaruk est connu comme le loup blanc pour son penchant pour l'invective (les auteurs de cet article en ont été les cibles à plusieurs reprises). C'est lui qui, le premier, proteste contre les conflits d'intérêts de M. Portier, minant selon lui l'avis du CIRC. Il éreinte le scientifique américain avec persévérance. Il publiera au total vingt longs billets autour du glyphosate. Sans compter les Tweet.

Le professeur Portier est tour à tour qualifié de " militant ", de " rat ", de " démon ", de " mauvaise herbe ", de " mercenaire ", et même de " petite merde ", qui s'est " introduit comme un ver " dans ce fruit que serait le CIRC. L'agence, elle, est comparée à une " croûte " dont on peut voir sortir le " pus " quand on la " gratte ", tant elle est " infectée par son arrogance ", " sa science militante politisée " ou " son parti pris anti-industrie ". M.  Zaruk dit avoir eu " trois contacts " avec Monsanto, mais dément avoir été rémunéré pour écrire. " Je n'ai pas touché un centime pour mes blogs sur le glyphosate ", a-t-il assuré dans un courriel au Monde. En avril  2017, il publiait encore une diatribe contre les ONG, Christopher Portier et plusieurs journalistes, et l'illustrait par une photographie de nazis brûlant des livres sur l'Opernplatz à Berlin, en  1933.

Les élucubrations de M. Zaruk pouvaient être très facilement vérifiées et invalidées. Mais la prestigieuse caution journalistique de Reuters donne le top départ à leur diffusion. En quelques semaines, ces accusations de conflits d'intérêts sont reprises et citées dans le Times de Londres, le quotidien The Australian, et aux Etats-Unis dans National Review ou The Hill, sous la signature de Bruce Chassy, un professeur émérite de l'université de l'Illinois financé par Monsanto, comme l'ont montré des documents confidentiels obtenus en septembre  2015 par l'association US Right to Know (USRTK). Le " travail " de -M. Zaruk est également cité dans la revue Forbes sous la plume d'un biologiste affilié à la Hoover Institution, un think tank proche du Parti républicain, et dont on trouve la trace dans les archives déclassifiées des industriels du tabac. L'intéressé proposait, à l'époque, de faire publier des tribunes ou de mettre à profit ses apparitions médiatiques pour " communiquer sur les risques et la science ". Tarifs compris entre 5 000  et 15 000 dollars.

Les attaques du blogueur bruxellois sont aussi relayées par des sites de propagande bien connus, l'American Council on Science and Health et le Genetic Literacy Project, animé par des communicants en lien avec les industries des pesticides et des biotechnologies. L'article consacré à Christopher Portier et au CIRC est d'ailleurs signé par Andrew Porterfield, qui se qualifie lui-même, en toute simplicité, de " consultant en communication pour l'industrie des biotechnologies ".

Et qu'en est-il de l'interrogation sur les -conflits d'intérêts de M. Portier ? L'Environmental Defense Fund aurait-il, à travers lui, pesé sur la décision du CIRC de classer le glyphosate " cancérogène probable " ?" Du fait de son lien avec cette association, M.  Portier avait le statut de “spécialiste invité”, explique Kathryn Guyton, la scientifique du CIRC chargée de la monographie 112. Cela signifie que le groupe de travail l'a consulté, mais qu'il n'a pas contribué à la décision de classer la substance dans telle ou telle catégorie. " De -véritables conflits d'intérêts, il y en a pourtant. Mais ailleurs.

En mai  2016, alors que presse et blogo-sphère bruissent des soupçons de mauvaises pratiques au CIRC, un autre groupe d'experts des Nations unies donne à son tour son avis. Le Joint Meeting on Pesticides Residues (JMPR), un groupe conjoint de l'OMS et de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), qui ne juge que sur les risques liés à l'exposition alimentaire (et non par inhalation, par contact -dermique, etc.), dédouane le glyphosate.

Près d'un an auparavant, une coalition d'ONG avait alerté l'OMS sur des conflits d'intérêts au sein du JMPR. Trois de ses membres collaborent en effet avec l'International Life Science Institute (ILSI), une organisation de lobbying scientifique financée par les grands industriels de l'agroalimentaire, des biotechnologies et de la chimie. De Mars à Bayer, de Kellogg à Monsanto. Tout en étant président du conseil d'administration de l'ILSI, le toxicologue Alan Boobis (Imperial College, Royaume-Uni) officiait comme coprésident du JMPR. Tout en étant consultant et membre du conseil d'administration d'une structure créée par l'ILSI, Angelo Moretto (université de Milan, Italie) siégeait comme rapporteur du JMPR. Tout en étant consultante et présente dans divers groupes de travail de l'ILSI, Vicki Dellarco était membre du JMPR.

Or les experts du JMPR sont soumis aux -mêmes règles d'indépendance – parmi les plus strictes au monde – que ceux du CIRC : celles de l'OMS. Parce qu'il peut altérer la -crédibilité de l'institution et de ses décisions, un conflit d'intérêts apparent y est aussi grave qu'un conflit d'intérêts avéré. Pourtant, interrogée par Le Monde, l'OMS assure qu'" aucun expert n'était dans une situation de conflit -d'intérêts l'empêchant de participer au JMPR ".

Stratégie d'influence

Une réponse qui laisse insatisfaits Hilal Elver et Baskut Tuncak, respectivement rapporteuse spéciale sur le droit à l'alimentation et rapporteur spécial sur les produits et déchets dangereux des Nations unies. " Nous appelons respectueusement l'OMS à expliquer comment exactement elle en est arrivée à -conclure que les liens des experts avec l'industrie ne représentaient aucun conflit d'intérêts,- -apparent ou potentiel, en fonction de ses propres règles ", ont réagi les deux experts, sollicités par Le Monde. " Des processus solides, clairs et transparents sur les conflits d'intérêts sont essentiels à l'intégrité du système ", précisent-ils, avant d'" encourager " les organisations des Nations unies à les " réviser ".

De " graves allégations " existent sur " le fait que les industriels “achèteraient”des scientifiques pour qu'ils confirment leurs arguments ", avaient écrit les deux experts dans leur rapport sur le droit à l'alimentation. " Les efforts déployés par l'industrie des pesticides, insistait ce texte remis au Conseil des droits de l'homme des Nations unies en mars  2017, ont entravé les réformes et paralysé les initiatives visant à restreindre l'utilisation des pesticides à l'échelon mondial. "

Jeter le discrédit sur le CIRC, les experts de son groupe de travail, la qualité du travail scientifique qui a été mené : des " efforts " qui relèvent de l'importance stratégique, voire de la nécessité vitale pour Monsanto. A ses trousses, plusieurs cabinets d'avocats américains représentent victimes ou proches de victimes décédées d'un lymphome non hodgkinien (LNH), un cancer rare affectant les globules blancs, qu'ils attribuent à une exposition au glyphosate. Pour eux, la monographie 112 du CIRC constitue une pièce à conviction primordiale. Pour Monsanto, elle risque de peser sur les verdicts. Selon les documents légaux, le montant des dommages et intérêts à verser aux États-Unis aux 800 plaignants pourrait se chiffrer en milliards de dollars. D'autant que le nombre de demandeurs -devrait " probablement " atteindre 2 000 d'ici à la fin de l'année, estime Timothy Litzenburg, l'un des avocats pour le cabinet Miller.

Mémos confidentiels, tableaux garnis de chiffres ou briefs internes : en tout, 10  millions de pages arrachées aux cartons d'archives et aux entrailles des PC de Monsanto. C'est la quantité de documents que la firme a été contrainte de livrer à ce jour à la justice. Aux États-Unis, la procédure dite de " discovery " (" découverte ") autorise ce genre de raid dans la paperasse de l'adversaire.

De cette masse de documents scannés des " Monsanto papers ", révélés au compte-gouttes, affleure le plan de riposte de la multinationale. Comme ce document PowerPoint " confidentiel " du 11  mars 2015, dont les diapositives déroulent une stratégie d'influence sous la forme de " projets scientifiques ". Y est notamment évoquée une " évaluation complète du potentiel cancérigène " du glyphosate par des " scientifiques crédibles ", " éventuellement via la formule d'un panel d'experts ". Ce sera chose faite.

En septembre  2016, une série de six articles paraît dans la revue Critical Reviews in Toxicology. Ils exonèrent le glyphosate. Mais la publication étant ouvertement " sponsorisée et soutenue par Monsanto ", le contraire eût-il été seulement possible ? Leurs auteurs : les seize membres du " panel d'experts "auxquels Monsanto a confié la mission de " réexaminer la monographie du CIRC sur le glyphosate ". Leur recrutement a été délégué à Intertek, un cabinet spécialisé dans la production de matériau scientifique pour les entreprises en difficulté réglementaire ou judiciaire avec leurs produits. Monsanto et ses alliés feront également appel à Exponent et Gradient, deux autres cabinets de " défense de produits ".

Dans le document PowerPoint de gestion de crise, il est aussi question de publier un -article sur le CIRC lui-même : " Comment il a été formé, comment il fonctionne, n'a pas évolué au fil du temps. Ils sont archaïques et -désormais inutiles. " Le scientifique évoqué pour l'écrire n'a, depuis, rien publié sur la question. Un article correspondant en tous points à ce cahier des charges hostile paraît en revanche en octobre  2016 dans une revue mineure. Le système de classification du CIRC, " devenu obsolète ", " ne sert les intérêts ni de la science ni de la société ", écrivent les dix auteurs. " C'est ainsi que la viande transformée peut se retrouver dans la même catégorie que le gaz moutarde. " L'approche du CIRC, assènent-ils, est à l'origine de " peurs sanitaires, de coûts économiques inutiles, de la perte de produits bénéfiques, de l'adoption de stratégies plus coûteuses pour la santé, du -détournement des financements publics vers de la recherche inutile ".

Un ton très inhabituel pour une revue scientifique. C'est peut-être parce que Regulatory Toxicology and Pharmacology est une publication un peu particulière. Non seulement son comité éditorial compte pléthore d'industriels et de consultants, mais son -rédacteur en chef, Gio Gori, est une figure -historique de l'industrie du tabac. Propriété du puissant groupe d'édition scientifique -Elsevier, c'est la revue officielle d'une - " société " prétendument savante, l'International Society of Regulatory Toxicology &  Pharmacology (ISRTP). Aucune information n'étant disponible sur son site Internet, et ni M. Gori, ni l'ISRTP, ni Elsevier n'ayant répondu aux sollicitations du Monde, il n'a pas même été possible d'en identifier les responsables. Ses sources de financement, encore moins. Cependant, la dernière fois que l'ISRTP publiait la liste de ses sponsors, en  2008, elle en listait six. Parmi eux : Monsanto.

" Artefacts historiques "

Quant aux dix auteurs de l'article eux-mêmes, certains ont travaillé ou travaillent pour le groupe suisse Syngenta, membre de la " glyphosate task force " constituée par les industriels qui commercialisent des produits à base de glyphosate. D'autres sont consultants privés. Ces derniers, des scientifiques exerçant dans le milieu académique, participent aux activités de l'ILSI, l'organisation de lobbying scientifique. Parmi eux : Samuel Cohen, professeur d'oncologie à l'université du Nébraska, Alan Boobis, le coprésident du JMPR, et Angelo Moretto, le rapporteur du même JMPR…

Ces trois-là n'en restent pas là. Quelques mois plus tard, ils publient sur Genetic -Literacy Project – ce site de propagande qui avait relayé les attaques personnelles contre Christopher Portier – un texte appelant cette fois à " l'abolition " du CIRC. L'agence est accusée d'exciter la " chimiophobie " du public. S'il n'est pas réformé, écrivent-ils, le CIRC " devrait être relégué au musée de la -réglementation auquel il appartient, auprès d'autres artefacts historiques comme la Ford modèle T, l'avion biplan et le téléphone à -cadran ".

Dans le milieu scientifique, les usages veulent que l'auteur qui rédige le premier jet d'un texte prend en charge le suivi des modifications jusqu'aux dernières corrections. -Lequel d'entre eux a écrit ces deux textes – celui publié dans la revue scientifique et l'autre, publié sur le site Genetic Literacy -Project ? " Je ne m'en souviens pas ", répond Alan Boobis qui, interrogé par Le Monde, met en avant un " long processus " de rédaction et de " peaufinage tout au fil de l'année. "

Le propos relève " un peu de la stratégie du choc ", reconnaît M. Boobis. Une raison de publier sur ce site ? M.  Boobis admet que -Genetic Literacy Project n'est pas réputé pour sa rigueur, mais explique que le texte a été -refusé par une revue scientifique. Leurs -arguments sont identiques à ceux de -Monsanto et de ses alliés ? " Nous sommes maintenant dans une situation singulière, où la moindre association avec l'industrie est -immédiatement considérée comme un indice de partialité, de corruption, de facteur de -confusion, de distortion et de que sais-je -encore ", rétorque M. Boobis.

Est-ce l'" abolition " du CIRC que Monsanto souhaite ? Aux questions du Monde, la firme n'a pas souhaité répondre.

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 09:06

" Monsanto papers " 1|2 Pour sauver le glyphosate, la firme américaine a entrepris de démolir, par tous les moyens, l'agence des Nations unies contre le cancer, qui a classé son produit phare " cancérogène ". Une enquête de Stéphane Foucart et Stéphane Horel le 1er juin pour Le Monde.                                    Lire aussi Santé : un herbicide qui fait tout un foin L’Agence européenne des produits chimiques interpellée sur le dossier glyphosate et Une quarantaine d’ONG européennes lancent une initiative citoyenne contre le glyphosate, mais aussi Les juges de La Haye taillent Monsanto, La toxicité du Roundup connue de Monsanto depuis au moins 18 ans et Cancer au travail : la Commission européenne complice de l’industrie.

Préparation d’une Opération d’épandage aérien à base de glyphosate, à Avia Terai, dans le nord de l’Argentine, en mai 2014. ALVARO YBARRA ZAVALA/GETTY IMAGES

Préparation d’une Opération d’épandage aérien à base de glyphosate, à Avia Terai, dans le nord de l’Argentine, en mai 2014. ALVARO YBARRA ZAVALA/GETTY IMAGES

Nous avons déjà été attaqués par le passé, nous avons déjà subi des campagnes de dénigrement, mais nous sommes cette fois la cible d'une campagne orchestrée, d'une ampleur et d'une durée inédites. " Christopher Wild a vite replié sa haute silhouette et son sourire. Les toits de Lyon se déroulent en contrebas de la tour où siège le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), derrière les épaules de son directeur.

Christopher Wild a pesé chaque mot avec une gravité à la mesure de la situation. Depuis deux ans, un feu roulant cible l'institution qu'il dirige : la crédibilité et l'intégrité de son travail sont défiées, ses experts dénigrés, harcelés par voie d'avocats, ses financements fragilisés. Chargée depuis près d'un demi-siècle, sous les auspices de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), de dresser l'inventaire des substances cancérogènes, la vénérable agence commence à vaciller sous l'assaut.

Les hostilités ont été ouvertes à une date bien précise : le 20 mars 2015. Ce jour-là, le CIRC annonce les conclusions de sa " monographie 112 ". Elles laissent le monde entier abasourdi. Au contraire de la majorité des agences réglementaires, le CIRC juge génotoxique – il endommage l'ADN –, cancérogène pour l'animal et " cancérogène probable " pour l'homme le pesticide le plus utilisé de la planète. Ce pesticide, c'est le glyphosate, principal composant du Roundup, le produit phare de l'une des entreprises les plus célèbres du monde : Monsanto.

C'est aussi le Léviathan de l'industrie agrochimique. Utilisé depuis plus de quarante ans, le glyphosate entre dans la composition de pas moins de 750 produits commercialisés par une centaine de sociétés dans plus de 130 pays. Entre 1974, date de sa mise sur le marché, et 2014, son usage est passé de 3 200 tonnes par an à 825 000 tonnes. Une hausse spectaculaire qui est due à l'adoption massive des semences génétiquement modifiées pour la tolérer – les semences de type " Roundup ready ".

"Junk science "

De toutes les sociétés agrochimiques qui pourraient être touchées par des mesures de restriction ou d'interdiction du produit, il en est une qui risque sa survie même. Monsanto, qui l'a mis au point, a fait du glyphosate la clef de voûte de son modèle économique. Elle a construit sa fortune en vendant et le Roundup et les semences qui le supportent.

Alors, quand le CIRC annonce que le glyphosate est " probablement cancérogène ", la firme américaine réagit avec une brutalité inouïe. Dans un communiqué, elle vilipende la " junk science " (la " science pourrie ") du CIRC : une " sélection biaisée " de " données limitées ", établie en fonction de " motivations cachées ", menant à une décision prise après seulement " quelques heures de discussion au cours d'une réunion d'une semaine ". Jamais une entreprise n'avait mis en cause en des termes aussi crus l'intégrité d'une agence placée sous la responsabilité des Nations unies. L'offensive est lancée. Celle qui se déroule à ciel ouvert, du moins.

Car, en interne, Monsanto joue une tout autre musique. Cette évaluation du glyphosate, elle le sait fort bien, a été réalisée par un groupe d'experts qui, à l'issue d'un an de travail, s'est réuni plusieurs jours à Lyon pour délibérer. Les procédures du CIRC veulent que les industriels concernés par le produit examiné aient le droit d'assister à cette réunion finale.

Pour l'évaluation du glyphosate, Monsanto avait donc dépêché un " observateur ", l'épidémiologiste Tom Sorahan, professeur à l'université de Birmingham (Royaume-Uni) qu'elle emploie pour des missions de consultant. Le compte rendu qu'il a adressé, le 14 mars 2015, à ses commanditaires l'assure : tout s'est déroulé selon les règles de l'art.

" J'ai trouvé le président - du groupe de travail - , les coprésidents et les experts invités très amicaux et disposés à répondre à tous les commentaires que j'ai faits ", écrit M. Sorahan dans un courriel envoyé à un cadre de Monsanto et qui figure dans les " Monsanto papers " – un ensemble de documents internes de la firme que la justice américaine a commencé à rendre publics début 2017 dans le cadre de procès en cours. " La réunion s'est déroulée en conformité avec les procédures du CIRC, ajoute l'observateur de la firme américaine. Le Dr Kurt Straif, le directeur des monographies, a une connaissance intime des règles en vigueur et a insisté pour qu'elles soient respectées. "

Le scientifique – qui n'a pas répondu aux sollicitations du Monde – semble d'ailleurs très gêné à l'idée que son nom soit associé à la riposte de la Monsanto : " Je ne souhaite apparaître dans aucun des documents de vos communicants ", écrit-il, tout en proposant son " aide pour formuler deséléments de langage " de la contre-attaque, inévitable, que le groupe est en train de mettre en place.

Quelques mois plus tard, les scientifiques non américains qui étaient membres du groupe d'experts du CIRC sur le glyphosate reçoivent tous la même lettre. Envoyée par Hollingsworth, le cabinet d'avocats de Monsanto, elle leur intime de livrer l'intégralité des fichiers liés à leur travail sur la " monographie 112 ". Brouillons, commentaires, tableaux de données… tout ce qui est passé par le système informatique du CIRC. " Si vous refusez, avertissent les avocats, nous vous demandons expressément de prendre immédiatement toutes les mesures raisonnables en votre pouvoir afin de préserver tous ces fichiers intacts en attendant une requête formelle ordonnée par un tribunal américain. "

" Votre lettre est intimidante et délétère, s'insurge l'un des scientifiques dans sa réponse, datée du 4 novembre 2016. Je trouve votre démarche répréhensible et manquant de la courtoisie usuelle, même selon les standards contemporains. " Le pathologiste Consolato -Maria Sergi, professeur à l'université d'Alberta (Canada), poursuit : " Votre lettre est pernicieuse, car elle cherche à instiller, avec malveillance, anxiété et appréhension au sein d'un groupe indépendant d'experts. "

Les pressions exercées sur les membres américains du groupe du CIRC se font par d'autres moyens, plus " intimidants " encore. Aux États-Unis, les lois pour la liberté d'information (Freedom of Information Act, ou FOIA) permettent à tout citoyen, sous certaines conditions, de demander l'accès aux documents produits par les organismes publics et leurs fonctionnaires : mémos, courriels, rapports internes, etc.

Manœuvres d'intimidation

Selon nos informations, les cabinets Hollingsworth et Sidley Austin ont déposé cinq demandes, la première dès novembre 2015, rien que pour les National Institutes of Health (NIH), dont dépendent deux des experts. Pour les autres scientifiques, des requêtes visent aussi l'Agence californienne de protection de l'environnement (CalEPA), la Texas A & M University ou encore l'université de l'État du Mississippi. Certaines de ces institutions ont même été assignées par les avocats de Monsanto dans le cadre de procédures judiciaires en cours impliquant le glyphosate, ainsi contraintes de livrer certains de leurs documents internes.

L'objectif de ces manœuvres d'intimidation serait-il de faire taire la critique ? Des scientifiques de renommée mondiale, d'ordinaire ouverts aux requêtes des médias, n'ont pas donné suite aux sollicitations du Monde, même pour des entretiens informels. Ou, pour certains, à la condition de parler sur une ligne privée en dehors des heures de bureau.

Les parlementaires américains, eux, n'ont pas besoin de faire usage du FOIA pour demander des comptes aux institutions scientifiques fédérales. Membre de la Chambre des représentants, où il préside la commission de contrôle et de réforme de l'État, le républicain Jason Chaffetz écrit au directeur des NIH, Francis Collins, le 26 septembre 2016.

Les choix du CIRC " ont suscité de nombreuses controverses ", écrit-il. Et, en dépit de son " historique de polémiques, de rétractations et d'incohérences ", le CIRC bénéficie de " financements significatifs des contribuables " américains à travers des subventions versées par les NIH. En effet, 1,2 million d'euros sur les 40 millions d'euros de budget annuel du CIRC proviennent d'une subvention des NIH. À leur directeur, donc, Jason Chaffetz demande détails et justification de toute dépense des NIH liée au CIRC. La démarche est applaudie le jour même par l'American Chemistry Council (ACC). La puissante organisation de lobbying de l'industrie chimique américaine, dont Monsanto est membre, " espère que la lumière sera faite sur la relation étroite et quelque peu opaque " entre le CIRC et les institutions scientifiques américaines.

Le lobby de l'industrie chimique a trouvé en M. Chaffetz un allié précieux. En mars, déjà, l'élu républicain écrivait à la direction d'un autre organisme de recherche fédéral – le National Institute of Environmental Health Sciences –, pour lui demander des comptes sur les recherches qu'il finance sur les effets nocifs du bisphénol A, un composé très répandu dans certains plastiques.

Quel meilleur moyen de neutraliser une institution que de lui couper les vivres ?Dans les mois qui suivent la publication de la " monographie 112 ", Croplife International, l'organisation qui défend les intérêts des industriels des pesticides et des semences au niveau mondial, approche les représentants de certains des vingt-cinq États membres du conseil de gouvernance du CIRC pour se plaindre de la qualité du travail de l'agence. Or ces " États participants " contribuent pour environ 70 % au budget du CIRC. Au moins trois d'entre eux (le Canada, les Pays-Bas et l'Australie) ont été approchés, selon le CIRC. Aucun des représentants de ces États n'a répondu au Monde.

Au fil de l'année 2016, des personnages presque sortis d'un roman de John Le Carré ont aussi fait leur apparition dans la saga du glyphosate. En juin, un homme qui se présente comme journaliste mais ne s'annonce ni ne s'inscrit comme tel, assiste à la conférence que le CIRC organise à Lyon pour son cinquantième anniversaire.

Maraudant de scientifiques en fonctionnaires internationaux, l'individu interroge les uns et les autres sur le fonctionnement du CIRC, son financement, son programme de monographies, etc. " Il m'a fait penser à ces gens troubles qu'on croise dans les milieux humanitaires – on ne sait jamais qui ils sont, mais on devine qu'ils font du renseignement ", témoigne une participante à la conférence, qui souhaite garder l'anonymat.

Quelques mois plus tard, fin octobre 2016, l'homme ressurgit. Cette fois à la conférence annuelle qu'organise l'Institut Ramazzini, un célèbre organisme de recherche indépendant et respecté sur le cancer, basé près de Bologne, en Italie. Pourquoi diable le Ramazzini ? Un rapport, peut-être, avec l'annonce, faite quelques mois plus tôt par l'institut italien, qu'il allait conduire sa propre étude de cancérogénicité sur le glyphosate ?

Christopher Watts – c'est son nom – pose des questions sur l'indépendance de l'institut, ses sources de financement. Comme il a utilisé une adresse e-mail qui se terminait par "@economist.com ", ses interlocuteurs n'ont pas mis en doute son affiliation au prestigieux hebdomadaire britannique The Economist. Aux scientifiques qui lui demandent des détails, il dit travailler pour la Economist Intelligence Unit (EIU), une société de conseil filiale du groupe de presse britannique.

Guérilla bureaucratique intrusive

A l'EIU, on confirme que M. Watts a bel et bien produit plusieurs rapports, mais on se dit " incapable de dire à quel titre il assistait " aux deux conférences. " À cette période, il travaillait sur un article pour “The Economist”, qui n'a finalement pas été publié ", ajoute-t-on. Surprenant, car à la rédaction de l'hebdomadaire, on dit n'avoir " aucun journaliste de ce nom ". Seule la dénomination d'une société dont M. Watts a déclaré la création, fin 2014, semble claire : Corporate Intelligence Advisory Company (société de conseil en renseignement pour les entreprises). M. Watts, dont l'adresse personnelle se situe, selon les documents administratifs, en Albanie, n'a pas souhaité répondre aux questions du Monde.

En quelques mois, ils seraient au moins cinq individus à s'être présentés comme journaliste, chercheur indépendant ou assistant de cabinet d'avocats afin d'approcher scientifiques du CIRC et chercheurs associés à ses travaux. Tous s'enquérant d'informations très spécifiques sur les procédures et les financements de l'agence.

Un autre parmi eux, Miguel Santos-Neves, qui travaille pour Ergo, une société d'intelligence économique basée à New York, a été épinglé par la justice américaine pour usurpation d'identité. Comme l'a raconté le New York Times en juillet 2016, M. Santos-Neves enquêtait pour le compte de la société Uber sur une personnalité en litige avec l'entreprise et avait interrogé son entourage professionnel sous de faux prétextes. La société Ergo n'a pas donné suite aux sollicitations du Monde.

Comme Christopher Watts, deux organisations jumelles à la réputation sulfureuse s'intéressent non seulement au CIRC, mais aussi à l'Institut Ramazzini. Energy and Environmental Legal Institute (E & E Legal) se présente comme une organisation à but non lucratif, dont l'une des missions serait de " demander des comptes à ceux qui aspirent à une réglementation gouvernementale excessive et destructrice, fondée sur des décisions politiques aux intentions cachées, la science pourrie et l'hystérie ".

La Free Market Environmental Law Clinic, quant à elle, " cherche à fournir un contrepoids au mouvement environnementaliste procédurier qui promeut un régime réglementaire économiquement destructeur aux États-Unis ".

D'après les éléments dont Le Monde dispose, elles ont lancé dix-sept demandes d'accès aux documents auprès des NIH et de l'Agence américaine de protection de l'environnement. Engagées dans une guérilla -juridique, bureaucratique, intrusive, elles réclament les correspondances de plusieurs fonctionnaires américains " contenant les termes “CIRC”,glyphosate”, “Guyton” " (comme Kathryn Guyton, la scientifique du CIRC responsable de la " monographie 112 "). Elles demandent les moindres détails sur les bourses, subventions et autres relations, financières ou non, entre ces organismes américains, le CIRC, certains scientifiques, et l'Institut Ramazzini.

Les deux organisations sont dirigées par David Schnare, un climatosceptique affirmé, connu pour avoir harcelé des climatologues. En novembre 2016, M. Schnare a temporairement quitté E & E Legal pour rejoindre l'équipe de transition de Donald Trump.

On trouve aussi, parmi les dirigeants de l'organisation, Steve Milloy, une figure célèbre de la propagande financée par l'industrie du tabac. Aux questions sur leurs motivations et leurs sources de financement, le président de E & E Legal a répondu par courriel : " Salut, on n'est pas intéressés. "

L'écho de ces demandes d'accès aux documents est amplifié par les tribunes publiées dans certains médias. Notamment The Hill, un site politique de lecture obligatoire pour tout acteur de la vie parlementaire à Washington. Leurs auteurs : un escadron de propagandistes, dont l'association US Right to Know (USRTK) a documenté les liens de longue date avec les industriels de l'agrochimie ou des think tanks conservateurs, comme le Heartland Institute ou le George C. Marshall Institute, connus pour leur rôle majeur dans la machinerie climatosceptique. Les mêmes arguments apparaissent sous leurs plumes. Et parfois les mêmes syntagmes d'un auteur à l'autre : on fustige la " science bâclée " d'un CIRC qui, rongé par les conflits d'intérêts, serait " largement critiqué " – sans qu'il soit jamais dit par qui.

Les avocats impliqués dans les procédures judiciaires américaines ont révélé que Monsanto employait aussi des moyens plus discrets. Répondant sous serment aux questions des avocats de personnes malades qui attribuent leur cancer au Roundup, des responsables de la firme ont raconté la mise en place d'un programme confidentiel baptisé " Let Nothing Go " (" Ne rien laisser passer "), destiné à répondre à toutes les critiques.

Les transcriptions de ces auditions demeurent confidentielles. Mais des mémos transmis par les cabinets d'avocats impliqués dans les poursuites permettent d'en savoir un peu plus. Selon eux, Monsanto a recours à des entreprises tierces qui " emploient des individus, en apparence sans connexions avec l'industrie, pour laisser des commentaires positifs en marge des articles en ligne, et des posts Facebook, afin de défendre Monsanto, ses produits chimiques et les OGM ".

Au cours des derniers mois, la coalition contre le CIRC s'est agrandie. Fin janvier 2017, quelques jours à peine après l'intronisation de Donald Trump à la Maison Blanche, l'American Chemistry Council a rejoint ses rangs.

Le lobby américain de la chimie a ouvert un front sur les réseaux sociaux sous la forme d'une " campagne pour l'exactitude dans la recherche en santé publique ". But annoncé : obtenir une " refonte " du programme des monographies du CIRC. Sur un site dédié et au long d'un fil Twitter, la puissante organisation de lobbying range les pincettes : " Un morceau de bacon ou un morceau de plutonium ? C'est du pareil au même selon le CIRC. " Le texte est accompagné d'un photomontage montrant deux barres vert fluorescent qui trempent dans des œufs au plat. Le CIRC a en effet classé, en octobre 2015, la charcuterie " cancérogène " certain et la viande rouge " cancérogène probable ", comme le glyphosate.

Peut-être leur accès direct au premier cercle du président Trump donne-t-il un sentiment de toute-puissance à ces industriels de la -chimie et de l'agrochimie ? La plus haute -responsable du lobbying de l'American -Chemistry Council, Nancy Beck, ne vient-elle pas de prendre ses fonctions comme directrice adjointe du service chargé de la réglementation des produits chimiques et des pesticides à l'Agence américaine de protection de l'environnement, le service qui, précisément, chapeaute le réexamen du dossier glyphosate ? Et Andrew Liveris, patron de Dow Chemical, entreprise membre de l'American Chemistry Council, ne s'est-il pas vu confier, par Donald Trump en personne, la tête de sa Manufacturing Jobs Initiative-(Initiative pour l'emploi industriel) ?

La machine semble s'emballer avec l'avènement de l'ère Trump. Fin mars, le républicain texan Lamar Smith, président de la commission de la Chambre des représentants sur la science, l'espace et la technologie, interpelle le nouveau ministre de la santé, Tom Price. Il concentre ses demandes sur les liens financiers entre le National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS) et l'Institut Ramazzini, afin, écrit-il, de " s'assurer que les bénéficiaires des subventions adhèrent aux plus hauts standards d'intégrité scientifique ".

Il n'en faut pas plus pour que la requête du parlementaire devienne, sous la plume de deux propagandistes, Julie Kelly et Jeff Stier, une " enquête du Congrès " sur cette -" obscure organisation " que serait l'Institut Ramazzini. Publiée peu après dans la National Review, la tribune attaque personnellement Linda Birnbaum, la directrice du NIEHS, accusée de promouvoir un programme " chimiophobe ", et Christopher Portier, son ancien directeur adjoint, qui a accompagné les travaux du CIRC en tant que " spécialiste invité ", ici qualifié de " militant anti-glyphosate bien connu ", et tous deux " membres du Ramazzini ".

Voilà, selon eux, " un exemple de plus sur la manière dont la science a été politisée ". L'information est également, et entre autres, reprise par Breitbart News, le site d'extrême droite fondé par Steve Bannon, le conseiller stratégique du président Trump.

" indépendance de la science "

Qualifier l'Institut ou le Collegium Ramazzini (les deux sont confondus) " d'obscure organisation " ici, ou de " sorte de Rotary Club pour scientifiques militants " ailleurs, est, au mieux, de l'ignorance, au pire, du mensonge. Fondé en 1982 par Irving Selikoff et Cesare Maltoni, deux grandes figures de la santé publique, le Collegium Ramazzini est une académie de 180 scientifiques spécialisés en santé environnementale et professionnelle.

Linda Birnbaum et Christopher Portier en sont des fellows (membres). C'est aussi le cas du directeur du programme des monographies du CIRC, Kurt Straif, et de quatre experts du groupe de travail de la " monographie 112 ". Chacun dans leurs domaines, des scientifiques de haut niveau.

Le lancement par l'Institut Ramazzini, en mai 2016, d'une étude de toxicologie à long terme sur le glyphosate a concentré les tirs sur l'organisme, réputé pour sa compétence en matière de cancer. La directrice de recherche de l'institut, Fiorella Belpoggi, est l'une des rares scientifiques à avoir accepté de parler au Monde :" Nous ne sommes pas nombreux, nous avons peu d'argent, mais nous sommes de bons scientifiques et nous n'avons pas peur. "

Les attaques contre le Ramazzini et le CIRC ne sont sans doute pas près de s'arrêter. Car, après le glyphosate, d'autres produits chimiques stratégiques figurent dans la liste des " priorités " du CIRC pour la période 2014-2019. Des pesticides, encore, mais aussi le bisphénol A (BPA) et l'aspartame. Or c'est justement le NIEHS qui se trouve être l'un des principaux financeurs mondial de la recherche sur la toxicité du BPA. Quant à l'aspartame, l'étude qui a alerté sur les propriétés cancérogènes de l'édulcorant a été réalisée il y a plusieurs années… par l'Institut Ramazzini.

" Je n'en avais pas conscience avant tout cela, souffle Fiorella Belpoggi, mais, si on se débarrasse du CIRC, du NIEHS et de l'Institut Ramazzini, on se débarrasse de trois symboles de l'indépendance de la science. " D'une science devenue une menace pour des intérêts économiques qui se chiffrent en centaines de milliards d'euros.

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 09:25

Pour la première fois, des parcs éoliens en mer vont être construits sans l’aide de subventions, au large de l’Allemagne. Et, par endroits, le photovoltaïque devient lui aussi compétitif. Par Patrick Piro le 24 mai 2017 pour Politis.

En mer du Nord, l'éolien maritime sera bientôt rentable au prix du marché.

En mer du Nord, l'éolien maritime sera bientôt rentable au prix du marché.

C’est dans un langage ému que la Bundesnetzagentur commentait, le 13 avril, le résultat de son premier appel d’offres pour des parcs éoliens en mer du Nord. Une surprise de taille pour l’Agence fédérale allemande des réseaux : trois des quatre projets retenus ne demandaient aucune subvention, première mondiale pour cette filière. L’électricité produite par les 1 490 mégawatts (MW) de capacité de ces installations (voir encadré), portées par les énergéticiens Dong et EnBW, sera donc vendue au prix du marché – 29 euros en moyenne par mégawattheure (€/MWh) l’an dernier en Allemagne.

« Cette performance dépasse de très loin nos espérances, a commenté Jochen Homann, président de l’agence. L’éolien maritime démontre radicalement qu’il a atteint le seuil de la compétitivité. » Pour mesurer la rupture, précisons que le précédent record datait de novembre 2016 : un appel d’offres remporté au Danemark avec un prix (fixe) de 49,90 €/MWh.

Vu de Paris, c’est une autre planète. Il a fallu attendre 2012 pour voir attribués cinq premiers parcs éoliens au large de nos côtes (Manche et Atlantique), à des prix (fixes) compris entre 180 et 200 €/MWh. Alors qu’ils sont toujours en attente de financement, une quarantaine sont déjà en activité ou en construction en mer du Nord.

Si la France doit largement son retard à l’hégémonie du nucléaire, qui couvre 75 % de la production électrique nationale et entrave le développement des énergies renouvelables, la mer du Nord, site de prédilection pour la filière dans le monde, a l’avantage d’une faible profondeur sur une très large étendue. Les éoliennes reposent sur une trentaine de mètres de fond au maximum. « Les fondations y sont moins onéreuses, au point que l’on prévoit des parcs rentables jusqu’à près de 100 kilomètres des côtes, ce que ne permet pas le littoral français, bien plus abrupt », souligne Marion Lettry, déléguée générale adjointe du Syndicat des énergies renouvelables (SER).

Certes, en France, le coût de raccordement de ces centrales est à la charge des constructeurs, alors qu’en Allemagne il est financé par les distributeurs d’électricité. Mais cet allégement, d’environ 10 à 20 €/MWh, n’atténue guère la stupéfaction provoquée par ces parcs « zéro subvention » : il y a un an à peine, un groupe européen d’acteurs majeurs de la filière se montrait confiant dans sa capacité d’atteindre d’ici à 2025 un prix de 80 €/MWh, raccordement compris, objectif alors audacieux !

« Nous décortiquons ces projets afin de comprendre comment les promoteurs de ces parcs sont parvenus à une telle performance. Chaque nouvelle annonce ou presque prend de court les projections les plus optimistes – vitesse de baisse des coûts, volume des parcs, etc. », reconnaît Marion Lettry.

Les coûts de production moyens de l’électricité éolienne et solaire pourraient baisser de 26 à 59 % d’ici à 2025, estimait l’an dernier l’Agence internationale de l’énergie renouvelable (Irena). Signe de confiance dans cette marche triomphale, Dong prévoit de gréer les parcs attribués par la Bundesnetzagentur avec des éoliennes de 13 à 15 MW de puissance, inexistantes à ce jour (le record est actuellement de 9 MW), « mais qui, selon l’énergéticien, devraient être disponibles sur le marché en 2024 », horizon prévu pour la mise en service.

Alors que Gemini (le plus gros parc actuel en mer du Nord) a mis en service début mai 150 éoliennes de 4 MW au large des Pays-Bas, le pays étudie, avec l’Allemagne et le Danemark, le projet d’une énorme centrale de 7 000 éoliennes maritimes. De quoi couvrir la demande de 80 millions de personnes ! Ce gigantisme, envisageable en raison d’un éloignement qui réduit les nuisances, est prometteur d’une belle rentabilité par effet d’échelle, mais grâce aussi à la qualité du vent, plus fort et régulier que sur terre.

L’électricité solaire, l’autre filière renouvelable à l’essor fulgurant, suit une trajectoire similaire. « Là aussi, toutes les prospectives sont dépassées, y compris les plus volontaristes issues des milieux écolos », confirme Xavier Daval, président de l’opérateur français Kilowattsol. Début mai, dans l’État du Rajasthan indien, une centrale photovoltaïque au sol de 500 MW affichait un prix de vente de son électricité équivalant à 34 €/MWh, « marge du producteur comprise ».

Traduction locale de Jasmeet Khurana, consultant du cabinet Bridge to India, spécialisé dans les énergies renouvelables : cette technologie, tenue pour durablement marginale il y a une décennie car encore très onéreuse, « est désormais tombée au-dessous du niveau moyen des énergies sur le marché », en explosant le point de résistance des 42 €/MWh. Le marché avait déjà fait état d’un « choc » avec la signature d’une centrale solaire à 46 €/MWh en février dernier dans l’État du Madhya Pradesh…

En Europe, l’Espagne prépare un appel d’offres pour la construction de centrales électriques sans subventions, observe Xavier Daval. « Les pouvoirs publics considèrent donc que de grandes centrales solaires, par exemple, ne sont plus défavorisées par un manque de maturité face à d’autres technologies ». Le Portugal a fait de même il y a un an, et la plus grande centrale solaire européenne « zéro subvention » (200 MW) est en cours de construction.

Le Chili a été pionnier en la matière dès 2015, et un rapport du cabinet Alcimed estimait alors que l’électricité photovoltaïque était déjà concurrentielle dans une quinzaine de pays dans le monde. Certes, les Andes bénéficient d’un ensoleillement important. « Mais l’écart d’irradiation entre les zones les plus peuplées de la planète ne dépasse pas un facteur 3, relève Xavier Daval. Ce n’est pas un handicap majeur pour la pénétration de cette énergie, alors que, pour les autres grandes ressources – pétrole, charbon, gaz et même vent –, les disparités de répartition sont bien plus importantes. »

Le seuil de la compétitivité, si frappant soit-il, ne marque cependant pas exactement la frontière qui inciterait les investisseurs à basculer. Car les aides financières dont les renouvelables s’émancipent s’accompagnaient généralement de contrats d’achat de l’électricité d’une vingtaine d’années et garantis par l’État, « une sécurité de poids pour décrocher des prêts, indispensables pour l’éolien et le photovoltaïque, qui nécessitent des investissements lourds », souligne Xavier Daval. Cependant, le vent et le soleil sont ensuite fournis « gratuitement » pendant toute la durée de vie des installations : cette visibilité à long terme va constituer un attrait croissant pour les financiers, alors que les énergies fossiles seront pénalisées par un niveau d’incertitude croissant – raréfaction, coût de production, taxation des émissions de CO2, réglementations climatiques…

Des signes de commutation sont déjà visibles, tel le mouvement international de désinvestissement des projets charbonniers, poussé par le monde associatif. L’an dernier, 55 % des capacités de production d’électricité nouvellement installées dans le monde tournaient aux énergies vertes. Certes, les centrales fossiles dominent toujours le parc mondial, avec près des deux tiers des installations, mais les renouvelables, éolien et photovoltaïque en tête, grimpent inexorablement, passant de 10,3 % à 11,3 % dans la production mondiale entre 2015 et 2016.

Des ordres de grandeur

Un réacteur nucléaire (environ 1 000 MW) fonctionne 75 % du temps à pleine puissance. Pour fournir la même énergie pendant un an, en raison surtout de l’intermittence des sources, il faut théoriquement 1 900 MW en éolien maritime et 3 700 MW à 7 500 MW en solaire photovoltaïque, selon le niveau d’ensoleillement des sites.

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 17:18

Dans une tribune au « Monde », six candidats aux législatives dans la 3e circonscription des Côtes-d’Armor en appellent au gouvernement pour stopper un projet de forage. Lire aussi Une nouvelle proposition de loi pour réformer le code minier et La sale mine du futur code minier.

Lettre ouverte à Nicolas Hulot et Bruno Le Maire pour l’abrogation du permis minier de Merléac

Lettre ouverte de six candidats de la 3e circonscription des Côtes-d’Armor aux législatives à Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire et à Bruno Le Maire, ministre de l’économie, à propos du permis de recherche minière détenu par la société australienne Variscan Mines dans leur département.

Nous sommes candidats à l’élection législative le 11 juin prochain dans la 3e circonscription des Côtes-d’Armor et représentons l’ensemble du spectre politique.

Depuis le 3 novembre 2014, la société Variscan Mines détient un permis exclusif de recherche minière (PERM dit de Merléac) de zinc, de cuivre, de plomb, d’or, d’argent et de substances connexes sur une superficie de 41 100 hectares, impliquant trente-deux communes.

Malgré le vote d’un vœu à l’unanimité au conseil régional de Bretagne en juin 2014, malgré l’opposition des municipalités concernées, malgré la forte mobilisation des habitants et des agriculteurs, nous constatons aujourd’hui que ce projet avance à marche forcée dans la plus grande opacité et au mépris des règles élémentaires d’évaluation indépendante des risques environnementaux et de concertation démocratique.

Nous affirmons en tant que candidats être fermement opposés à ce projet. Nous nous engageons, demain en tant que député, à suivre ce dossier, à soutenir les acteurs locaux et à participer aux nécessaires travaux législatifs qui s’imposent.

Réformer le code minier

C’est pourquoi nous vous demandons aujourd’hui de bien vouloir recevoir au plus vite l’association Vigil’Oust Merléac, que nous pourrions accompagner à sa demande, ainsi que les élus concernés. Celle-ci effectue depuis de nombreuses années un travail remarquable de veille et d’alerte sur ce dossier.

Il conviendra de vous assurer auprès de la préfecture des Côtes-d’Armor que les travaux de forage ne démarrent pas. Enfin, inévitablement, il faudra abroger le PERM Merléac.

Puisque les nombreuses questions posées par ce projet ne sont pas spécifiques au site de Merléac, il serait également intéressant de recevoir les élus et représentants associatifs des autres sites concernés par des PERM en France et de mettre rapidement à l’ordre du jour une réforme du code minier garantissant a minima les normes européennes en matière d’information du public, de droit de la concurrence et des conditions d’octroi des autorisations de prospection, d’exploitation et d’extraction, ou encore en matière de protection de l’environnement et de gestion des déchets.

De plus, il faudra s’assurer que les futurs permis ne puissent être détenus, directement ou indirectement, par des sociétés écrans ou basées dans des paradis fiscaux, ne permettant pas de remonter la chaîne des responsabilités en cas de dommages environnementaux liés aux forages ou à l’extraction.

Objectif « zéro déchet »

En toute cohérence, il faudra ensuite engager une politique volontariste concernant le recyclage des produits contenant ces minerais, la lutte contre l’obsolescence programmée, notamment des produits électroniques, avec un objectif « zéro déchet » conformément aux principes de l’économie circulaire.

Enfin, il conviendra de garantir que l’extraction de ces minerais à l’étranger que nous pourrions importer se fasse dans les mêmes conditions sociales, démocratiques et environnementales qu’en Europe.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de croire à notre forte détermination à défendre ce territoire contre les risques de l’exploitation minière sur l’environnement, l’agriculture, l’activité économique et la santé des habitants.

Olivier Allain (La République En Marche), Ronan Glaziou (La France Insoumise), Nicolas Hervé (Europe Ecologie-Les Verts), Pierre-Marie Launay (Front national), Christelle Schweitzer (Parti communiste français), Marc Le Fur (Les Républicains). Il n’y a pas de candidat présenté par le PS dans cette circonscription. L’ordre des signataires est celui du tirage au sort des panneaux par la préfecture.

Lire aussi cette enquête de Stéphane Mandard le 1er juin 2017 pour Le Monde...

Hulot et l'embarrassante mine d'or de Macron

Les candidats aux législatives dans la 3e circonscription des Côtes-d'Armor sont d'accord sur un point : ils sont tous contre. Contre le permis exclusif de recherche de mines de Merléac que détient la société australienne Variscan Mines pour extraire du cuivre, du zinc, du plomb, de l'or et de l'argent sur une superficie d'environ 411 km² comprenant Merléac (486 habitants) et 31 autres communes de la circonscription.

Et ils le font savoir dans une lettre ouverte adressée au ministre de la transition écologique et solidaire Nicolas Hulot et à son homologue à l'économie, Bruno Le Maire, publiée jeudi 1er juin sur Lemonde.fr. Le député sortant Marc Le Fur (LR), Olivier Allain (LRM), Ronan Glaziou (LFI), Nicolas Hervé (EELV), Pierre-Marie Launay (FN) et Christelle Schweitzer (PC) demandent " l'abrogation du permis minier Variscan à Merléac ".

La missive est une pierre jetée dans le jardin de Nicolas Hulot. Elle pourrait le mettre en porte-à-faux non seulement avec Bruno Le Maire, mais aussi avec le président de la République, Emmanuel Macron, puisque c'est lui qui avait octroyé le permis, en novembre 2014, alors qu'il était en poste à Bercy.

" Malgré l'opposition des communes, malgré la forte mobilisation des habitants et des agriculteurs, déplorent les candidats, nous constatons aujourd'hui que ce projet avance à marche forcée dans la plus grande opacité et au mépris des règles élémentaires d'évaluation indépendante des -risques environnementaux et de concertation démocratique. "

Ce genre d'initiative transpartisane est assez rare en période de campagne électorale. Le PS n'a pu s'y joindre, faute de candidat dans la circonscription ; les quatre " petits " candidats (Lutte ouvrière, UPR, régionaliste, sans étiquette) également en lice au premier tour des législatives, non plus.

Député des Côtes-d'Armor depuis 2002, Marc Le Fur avait déjà écrit à Nicolas Hulot il y a quelques jours pour réclamer " l'abrogation de ce permis de recherche minière signé par M. Macron ". Même le candidat LRM, Olivier Allain, éleveur de bovins, vice-président du conseil régional de Bretagne et ancien président de la puissante Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles, qui était au départ favorable au projet et à ses promesses d'emplois (estimés à 150 sur vingt à trente ans par Variscan), est passé du côté des opposants.

" Postures dogmatiques "

" On est en période électorale, il est fort probable que tout cela se calme après le 18 juin, veut croire Michel Bonnemaison, le directeur général de Variscan. On est dans un Etat de droit et nous avons respecté les règles pour obtenir ce permis. " La société australienne a fait de la France la priorité de ses investissements en Europe (11 millions d'euros sont déjà budgétés pour le projet de Merléac). Elle détient sept permis, dont deux autres en Bretagne (Silfiac et Loc-Envel), accordés en 2015 par le ministre Macron.

" En France, il ne faut pas faire de mines, il ne faut pas faire d'aéroport, il ne faut pas faire de routes… On est dans cette mouvance exacerbée par les législatives, estime M. Bonnemaison. Ce sont des postures dogmatiques de candidats qui n'engagent qu'eux. "

Pourtant, sur le terrain, la mobilisation contre le permis minier n'a pas démarré avec la campagne législative. En mars, à l'appel de l'association Vigil'oust, plus d'un millier de Bretons avaient formé une chaîne humaine autour de la butte Saint-Michel, sur la commune de Saint-Martin-des-Prés, où les premiers forages sont attendus.

Depuis quelques jours, la tension est montée d'un cran. " La foreuse est dans le Maine-et-Loire, où Variscan a terminé ses carottages sur un autre chantier. Elle est à l'arrêt, prête à partir pour la Bretagne ", croit savoir Lucie, 27 ans, créatrice de bijoux sur le qui-vive comme l'est la " trentaine de coprésidents " de Vigil'oust.

Les membres de l'association ont collé des affiches " Alerte foreuse " à peu près partout où c'est possible pour pouvoir déclencher " un rassemblement pacifique " le jour où la machine pointera le bout de son foret dans le secteur. " Au moment où elle arrivera, on lancera un texto à tout le monde, explique Lucie. On a déjà récupéré plus de 500 numéros. "

" Il y a trois semaines, une bombe a été déposée sur une sondeuse ", assure le directeur général de Variscan à propos de ladite machine. La police judiciaire d'Angers évoque seulement un paquet -suspect découvert le 16 mai sur une foreuse utilisée sur le site de -Saint-Pierre-Montlimart (Maine-et-Loire), où les équipes de M. Bonnemaison espèrent trouver de l'or.

Déjà un an plus tôt, un petit engin explosif avait brisé une porte en verre du siège social de l'entreprise à Orléans et un tag en breton avertissait : " Diwall ta Variscan " (" Prends garde, Variscan "). L'action avait été revendiquée par un groupuscule (NHU pour Ni hon-unan) dont on n'a plus entendu parler depuis.

Conséquences sur l'eau

" On va faire trois sondages et on a l'impression que les sept plaies d'Égypte vont s'abattre sur la Bretagne ", raille M. Bonnemaison, 62 ans, qui a commencé sa carrière au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Entre 1958 et 1981, cet organisme public avait entrepris des recherches sur le site de la butte dite de la Porte-aux-Moines, près de Merléac. Des gisements de zinc, de plomb, de cuivre, d'or et d'argent avaient été identifiés avant que les fouilles ne soient abandonnées car jugées peu rentables.

Depuis, plus rien ne pousse sur la butte. Dans son rapport de 1982 sur le " suivi des impacts réels de la recherche minière " à la Porte-aux-Moines, le BRGM concluait que " les travaux miniers de reconnaissance ont eu des conséquences notables sur l'environnement ", notamment " la modification du régime des eaux souterraines ".

" On nous objecte qu'il ne faut pas faire d'études scientifiques en 2017 car des travaux ont été mal faits il y a cinquante ans. On est en plein obscurantisme ! ", s'emporte M. Bonnemaison. Il répète qu'il ne s'agit pour l'heure que de recherches et pas d'exploitation, et vante son concept de " mine durable ". Des arguments qui ne convainquent ni les élus ni les membres de Vigil'oust. Ces derniers s'inquiètent particulièrement de la possible dissémination de toxiques naturels contenus dans le sous-sol, comme l'arsenic ou le cadmium : l'exploration par forage pourrait avoir de graves conséquences sur la qualité de l'eau d'une région agricole et d'élevage.

" Notre rôle d'industriel n'est pas de nous mêler au jeu politique mais nous n'allons pas renoncer à nos droits ", prévient M. Bonnemaison, qui promet toutefois de " ralentir et de laisser passer l'été avant d'attaquer les forages pour ne pas jeter d'huile sur le feu ".

Les opposants aux projets de Variscan ne sont donc pas près de retirer leurs affiches " Forages miniers imminents ", à moins que le ministre Hulot, qui n'a pu répondre à nos sollicitations, n'accède à leur demande d'abrogation.

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 14:00

Le Premier ministre a annoncé les noms des trois médiateurs chargés de réexaminer le projet d’aéroport : MM. Badré et Feldzer et Mme Boquet. Cette annonce soulève des doutes chez les opposants et des commentaires furieux chez les promoteurs du projet. Correspondance de Nantes de Nicolas de La Casinière le 2 juin 2017 pour Reporterre.                                                                                     Lire aussi 1er mai à Nantes : « Ni avion, ni béton ! Ni patrie, ni patron »,        Notre-Dame-des-Landes : les expropriés veulent récupérer leurs terres, et  #NDDL : embarquement pour l'absurde !, La France doit abandonner Notre-Dame-des-Landes et Notre Dame des Landes : la fabrication d'un mensonge d’État (fin).

Sur la photo, de gauche à droite : Edouard Philippe (Premier ministre), Michel Badré, Gérard Feldzer et Anne Boquet, Elisabeth Borne (ministre des Transports) et Nicolas Hulot

Sur la photo, de gauche à droite : Edouard Philippe (Premier ministre), Michel Badré, Gérard Feldzer et Anne Boquet, Elisabeth Borne (ministre des Transports) et Nicolas Hulot

Et un, et deux, et trois médiateurs. Le trio d’experts nommé hier est censé s’atteler à une mission supposée débrouiller le dossier Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit de Mme Anne Boquet, ancienne préfète de région Bourgogne, M. Michel Badré, ancien président de l’Autorité environnementale du Conseil général de l’environnement et du développement durable, et de M. Gérard Feldzer, ancien pilote de ligne et ami très proche de Nicolas Hulot.

Mais les règles du jeu ne sont pas encore connues. Leur feuille de route est assez floue : « Envisager les solutions permettant de répondre aux impératifs d’aménagement, dans un dialogue apaisé avec les acteurs et dans le respect de l’ordre public », selon le communiqué de Matignon. En revanche, leur rapport devra être rendu le 1 décembre 2017 au plus tard.

Parmi les opposants au projet, déjà rompus à l’exercice et qui ont participé à de nombreuses commissions, auditions et consultations, l’accueil est dubitatif.

Les commissions et procédures d’écoute et d’expertise se sont succédées depuis la commission du dialogue mise en place en novembre 2012 par Jean-Marc Ayrault, alors Premier ministre et qui était déjà composée de trois experts. La dernière en date, le rapport de trois experts missionnés par Ségolène Royal ministre de l’Environnement avait été très affaiblie par l’initiative de la consultation en juin 2016 lancée par Manuel Valls.

Les profils choisis pour le dernier trio ne paraissent pas suspects aux opposants, mais quelle sera l’étendue de la mission ? Pour Thierry Masson, membre du Collectif des pilotes de lignes opposés à Notre-Dame-des-Landes, Gérard Feldzer inspire le respect : « Il a une très grosse sensibilité environnementale et du coté aéronautique une compétence reconnue. C’est un Monsieur. Autodidacte et brillant. Mais quand à la mission des médiateurs, je n’ai aucun avis tranché. Ces processus-là sont toujours capables de nous surprendre... On a déjà pas mal donné dans le genre. »

Du côté du collectif CéDpa (Collectif des élus doutant de la pertinence du projet d’aéroport), Françoise Verchère veut bien voir et rejouer le jeu, mais pas tout gober : « Avec la commission du dialogue, on nous a écouté, et on a voulu nous expliquer ce qu’on n’aurait pas compris et ce qu’il faut penser. Nous avons soulevé le besoin d’études complémentaires indépendantes, qui sont passées à la trappe. On a été échaudés. Avec ces médiateurs, on ne saute pas de joie, mais c’est toujours mieux qu’une évacuation musclée... Mais je ne veux plus être écoutée. Il faut qu’on prenne les points un par un, qu’on les soumette à l’épreuve de vérité, et qu’on travaille sérieusement pour qu’il y ait des consensus. Cette fois, on voudrait savoir quel est le cadre de la mission et être associé à la méthode. On va refaire la liste des questions à approfondir. Qu’on regarde ce qui est possible, ce que ça coûte vraiment. On ne peut pas échapper à des études, sur le plan d’exposition au bruit, sur le coût réel du maintien de l’actuel aéroport, et sur la faisabilité de construire sur les sols de Notre Dame des Landes où de très sérieux doutes techniques ont surgi. »

Le tout avec des études indépendantes, fiables, pas menées par la DGAC, Direction générale de l’aviation civile, dont les contre-expertises des opposants ont démontré qu’elles étaient pipées.

La DGAC a commis de stupéfiantes erreurs, sa crédibilité est mise en doute

La DGAC a commis de stupéfiantes erreurs, sa crédibilité est mise en doute

« Si ça semble pouvoir aboutir, on participera encore, mais il faut des garanties, sur la méthodologie et sur le contenu », dit Mme Verchère.

Dans un rapport de 44 pages, les élus du CéDpa avaient déjà commenté la consultation du 26 juin 2016. Au delà de l’analyse critique sur cette initiative du gouvernement Hollande, ils et elles dessinaient les contours d’une méthode qui leur paraitrait pragmatique et fiable : « Il y avait d’autres solutions que la consultation telle qu’elle a été menée. Par exemple celle de la convention de citoyens. Une convention est mise en place sur un sujet précis et ponctuel qui fait controverse ; les citoyens tirés au sort qui la composent, reçoivent une information complète et contradictoire, selon un protocole rigoureux. La convention est dissoute dès le rendu de son avis. Ses travaux sont protégés des influences des lobbies et doivent être sérieusement étudiés par les décideurs.

Voilà qui serait digne d’une démocratie moderne et continue. Comme nous l’avions écrit dès 2015, seules la loyauté des débats, la transparence et l’honnêteté, dans toutes ses acceptions, peuvent permettre de sortir de l’impasse. Il est encore temps. Il faut enfin mener les études INDEPENDANTES sur le coût réel de la rénovation de Nantes-Atlantique et sur le bruit. Comment s’assurer de cette indépendance ? Nous voyons à ce stade trois conditions à remplir :
* les deux parties, pro-NDDL et anti-NDDL, co-rédigent le cahier des charges
;
* chaque partie choisit son (ses) expert(s) et ceux-ci travaillent ensemble
;
* le suivi de l’étude est fait conjointement par les deux parties. Le résultat sera, nous en sommes convaincus, bien différent de ce que l’on a présenté aux électeurs de Loire-Atlantique en juin 2016.
»

Les profils des trois médiateurs

Gérard Feldzer, aviateur, est un proche de Nicolas Hulot

Gérard Feldzer, aviateur, est un proche de Nicolas Hulot

Le trio des médiateurs chargé d’une mission de six mois affiche un âge de comité de sages. Gérard Feldzer, 73 ans, est ancien pilote proche de Nicolas Hulot et ancien conseiller régional d’Ile de France sous l’étiquette EELV.
Michel Badré, 69 ans, ancien ingénieur à l’Office national des forêts, est membre depuis 2015 du Conseil économique social et environnemental en tant que représentant des associations de défense de la nature et administrateur de l’association Humanité et Biodiversité, association qui a pris
ses distances avec le résultat de la consultation de Notre-Dame-des-Landes, et rejoint les opposants sur la nécessité d’études indépendantes.

Anne Boquet, 65 ans, a été préfète dans l’Indre, des Yvelines, de Bourgogne et de Côte d’Or, a aussi été haut-commissaire en Polynésie, directrice générale des services de la communauté urbaine Nice-Côte d’Azur et dernièrement inspectrice générale aux finances. Énarque et haute fonctionnaire bon teint, elle est la seule des trois à ne pas avoir laissé filtrer publiquement de position sur le projet d’aéroport nantais.

Les partisans du projet stupéfaits

Pour les pro-aéroport, les personnalités choisies pour mener la mission ne sont pas de bons missionnaires.

Le président socialiste du département de Loire-Atlantique boude : « Sans éclairage du Premier ministre d’ici là, je ne me rendrai pas au rendez-vous organisé sur le sujet mardi prochain à Matignon. La feuille de route ne correspond pas aux engagements pris jusqu’à présent sur ce dossier par le nouveau Président de la République, qui avait dit vouloir "respecter le résultat du référendum et faire cet aéroport" » s’agace Philippe Grosvalet, méfiant à la découverte du casting des experts mandatés : « Les profils des trois médiateurs nommés ce jeudi 1er juin par le Premier ministre ne garantissent ni l’impartialité, ni l’indépendance de leur mission. Là encore, c’est contraire aux engagements du Président de la République. »

À la tête de la Région des Pays de la Loire, le toujours très remonté Bruno Retailleau, LR, tonne : « J’apprends avec stupéfaction que l’expert aéronautique nommé par le Gouvernement pour la médiation à Notre-Dame-des-Landes n’est autre que Gérard Feldzer, opposant notoire à l’aéroport du Grand Ouest, ancien directeur de campagne de Nicolas Hulot en 2006-2007 et ancien Conseiller régional d’Île-de-France sur la liste Europe Écologie entre 2010 et 2015. Je rappelle que ce parti soutient officiellement l’occupation illégale de la ZAD et a remis en cause le résultat de la consultation démocratique du mois de juin dernier. »

La principale association pro-NDL, Des ailes pour l’Ouest, refuse mordicus de participer à « une parodie de conciliation », tout en fustigeant la nomination de « deux opposants notoires comme médiateurs ».

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Published by Vert Lilas
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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 10:05

L’omniprésence du bâti dans les agglomérations forme des îlots de chaleur qui accentuent localement le réchauffement de la planète. Par Simon Roger le 31 mai 2017 pour Le Monde. Lire aussi Les documents d'urbanisme continuent à planifier la destruction des espaces naturels, alors que les Etats-Unis d'Amérique ont décidé de quitter la communauté internationale dans sa lutte contre le dérèglement climatique ! 

Le « miroir d’eau » à Bordeaux, en mai 2017. MEHDI FEDOUACH / AFP

Le « miroir d’eau » à Bordeaux, en mai 2017. MEHDI FEDOUACH / AFP

À répéter que les acteurs non étatiques en général, et les villes en particulier, contribuent à lutter contre la surchauffe de la planète, on en oublierait presque un autre constat : les collectivités territoriales font aussi partie du problème. Les agglomérations les plus densément peuplées risquent même de subir des hausses de température très élevées, jusqu’à 8 °C d’ici à la fin de ce siècle, si rien n’est fait pour soigner leurs penchants énergivores.

Dans une étude publiée lundi 29 mai par la revue Nature Climate Change, le Mexicain Francisco Estrada, le Néerlandais W. J. Wouter Botzen et le Britannique Richard Tol (associés à l’Institut d’études environnementales de l’Université libre d’Amsterdam) en apportent une démonstration éclairante. Alors qu’elles ne représentent que 1 % de la surface de la planète, les villes consomment près de 78 % de l’énergie mondiale et sont responsables de plus de 60 % des émissions de dioxyde de carbone de l’ensemble de la planète, rappellent d’abord les trois chercheurs.

Les auteurs s’attachent ensuite à quantifier les effets combinés du réchauffement climatique global et du phénomène local des « îlots de chaleur urbain » ou ICU, des contrastes de température observés entre le cœur des villes et les zones rurales. Construisant ses calculs à partir d’un panel de 1 692 cités du monde entier – les agglomérations de plus de 30 000 habitants formant le socle de leur base statistique –, l’équipe estime qu’un quart des villes et les deux tiers de la population urbaine ont souffert, entre 1950 et 2015, d’une hausse de température supérieure à la moyenne mondiale de 0,6 °C.

Végétalisation des toits, changements de matériaux

Selon ses projections, le phénomène devrait s’amplifier avec la croissance ininterrompue des émissions de gaz à effet de serre. D’ici à 2100, les 5 % de villes les plus peuplées « pourraient voir des hausses de températures de 8 °C et plus », prédit Francisco Estrada.

Un coup de chaud largement dû, selon les chercheurs, à la multiplication des îlots de chaleur dans le tissu urbain mondial. « Aujourd’hui, la plupart des grandes villes sont confrontées à [ce phénomène], né de l’extension des surfaces minérales qui interceptent l’énergie lumineuse le jour et l’emmagasinent la nuit, observe Erwan Cordeau, chargé d’études air, énergie, climat, à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France. Ces ICU peuvent avoir un intérêt énergétique l’hiver, réduisant les besoins de chauffage, mais ils représentent un défi majeur au moment des vagues de chaleur estivales. »

Des solutions permettent de faire face à cet effet induit de la croissance urbaine. Les experts de l’Université libre d’Amsterdam en esquissent quelques-unes : la végétalisation des toits urbains, l’essor du couvert forestier à proximité de la ville, la pose de chaussées restituant l’énergie solaire, etc. « La végétalisation est une piste intéressante, confirme Erwan Cordeau. On peut intervenir aussi sur le choix des matériaux de construction, [en favorisant ceux] captant moins le rayonnement lumineux, sur les schémas de circulation de l’air en ville, et plus globalement sur la planification territoriale », mais sans perdre de vue que le problème nécessite des réponses au cas par cas, suivant la physionomie de la ville.

Jusqu’à 6 °C d’écart dans Paris

À cela s’ajoute un autre prisme, celui du niveau de développement économique des villes confrontées à la hausse des températures. « Dans les pays industrialisés, l’enjeu est celui de la réhabilitation du bâti, précise l’expert de l’institut francilien. Dans les métropoles en forte croissance des pays du Sud, le défi est d’intégrer les solutions bioclimatiques dans les pratiques de construction. »

S’ils n’ont pas poussé l’analyse jusqu’à distinguer villes du Nord et villes du Sud, les chercheurs ont tenté en revanche d’évaluer le coût de ces changements nécessaires pour rendre la température plus supportable. Selon leur fourchette de prévisions, une ville qui refuserait d’appliquer des stratégies résilientes pourrait perdre environ 1,5 % de produit intérieur brut d’ici à 2050, et entre 2,3 % et 5,6 % à l’horizon 2100. « Nous espérons que notre étude va renforcer l’intérêt des universitaires et des dirigeants pour des études de cas qui permettent d’aider ensuite à la prise de décision », suggère Francisco Estrada.

À Paris, qui figure parmi les 1 692 villes analysées, la canicule de 2003 a été le révélateur de cet impératif d’adaptation au réchauffement climatique. Cet été-là, la capitale a enregistré des écarts de température allant jusqu’à 6 °C entre le 19e arrondissement (Nord-Est) et le bois de Vincennes (Sud-Est). Depuis, une réflexion est en cours sur la gestion de crise et les alternatives en matière d’aménagement : nouveaux revêtements urbains, végétalisation… et une meilleure maîtrise de l’eau, en surveillant l’état de la nappe phréatique ou en valorisant l’utilisation des eaux de pluie. Des mesures de ce type devraient se généraliser à l’échelle planétaire car, d’ici à 2050, 75 % de la population mondiale sera urbaine, avec des mégapoles plus nombreuses et plus peuplées.

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 09:03

Alors qu’Emmanuel Macron prévoit la prolongation de l’état d’urgence, en vigueur depuis plus de 18 mois, Amnesty International publie ce mercredi un rapport sur les dérives liberticides de son utilisation. Interdictions de rassemblements, assignations à résidence, recours excessif à la force… Par Baptiste Giraud le 31 mai 2017 pour Reporterre, suivi d’un communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme L’état d’urgence : « En marche » et sans changement ! Lire aussi Pourquoi nous ne voterons pas la prolongation de l’état d’urgence, L'état d'urgence au profit du maintien de l'ordre social, État d'urgence : plus c'est long, moins c'est bon #DATAGUEULE 58 et plus récemment Etat d'urgence : sans retour ?.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Manifester est « un droit, pas une menace » : tel est le titre du rapport que publie Amnesty International mercredi 31 mai, en forme de rappel adressé à l’État français. Sous-titré « Restrictions disproportionnées aux manifestations sous couvert de l’état d’urgence en France », il dresse la liste des interdictions de rassemblements publics, interdictions individuelles de circulation, et « violations des droits humains » lors de manifestations.

Ce rapport, qui fait suite à un premier publié en février 2016 (« France : des vies bouleversées, l’impact disproportionnée de l’état d’urgence »), s’inscrit dans l’étude plus globale des réponses des gouvernements à la menace terroriste à l’échelle européenne. Il a été dirigé par Marco Perolini, chercheur au bureau londonien d’Amnesty, aidé par les observations de terrains de groupes locaux de l’ONG (trois manifestations à Paris contre la loi Travail), ainsi que sur plus d’une centaine d’entretiens avec des syndicats CGT, CGT Police, Unef, CNT, des associations et groupes non structurés ayant participé aux manifestations, des assignés à résidence, manifestants et journalistes (dont certains ont participé à la Mission civile d’information sur les violences policières animée par Reporterre), représentants des ministères de l’Intérieur et de la Justice, préfectures.

https://reporterre.net/plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.png

Depuis le 13 novembre 2015, 155 arrêtés ont été pris pour interdire des rassemblements publics sur le fondement des pouvoirs extraordinaires accordés par l’état d’urgence, et 639 mesures individuelles ont été adoptées par les préfets afin d’empêcher des personnes de participer à des rassemblements. Amnesty International pose cette question : à quel point ces mesures étaient-elles « nécessaires et proportionnées » pour éviter de nouveaux attentats terroristes, l’objectif initial de l’état d’urgence ?

« Violations des droits humains lors du maintien de l’ordre des rassemblements publics »

« En droit international, il est possible de restreindre le droit de réunion pacifique à trois conditions, explique à Reporterre Marco Perolini : Légitimité (protéger la sécurité nationale, maintenir l’ordre public…), nécessité et proportionnalité. » Mais comment évaluer ces critères ? Pour le chercheur, la nécessité se jauge en fonction de l’objectif recherché, ici la prévention d’actes terroristes. La proportionnalité, elle, suppose d’individualiser chaque situation et de n’évaluer le risque qu’elle représente qu’à partir d’éléments concrets.

« Là, nous nous sommes rendu compte dès le départ que les mesures d’urgence étaient utilisées pour restreindre le droit de manifestation pacifique, et qu’elles ciblaient des manifestants sans lien avec la menace terroriste, rapporte Marco Perolini. Les informations mises en avant par les préfectures et ministères étaient très générales, faisant référence à des violences commises lors de manifs précédentes, or ce n’est pas suffisant. » Il donne l’exemple de l’interdiction de manifestations à Calais, en novembre 2016, justifiées par le fait qu’en début d’année des manifestations au même endroit avaient donné lieu à des dégradations : « C’est insuffisant, on ne peut pas tirer des conclusions sur le risque de violence sur la base de quelques manifestants violents lors d’une manifestation précédente. Une présomption ne suffit pas, il faut une preuve précise », affirme le chercheur.

Pour Amnesty International, l’état d’urgence a donc permis à l’État, depuis novembre 2015, d’appliquer une logique de « neutralisation préventive des risques potentiels ». « Le droit français permettait déjà de restreindre la liberté de manifestation pacifique. Mais l’état d’urgence l’a facilité (notamment par l’absence de contrôle judiciaire), et a introduit cette idée de prévention. On passe alors de “comment prévenir de nouveaux attentats”, à “comment prévenir des troubles à l’ordre public” », explique le chercheur. « Les autorités françaises ont méconnu le principe selon lequel une manifestation doit être présumée pacifique », poursuit le rapport.

 

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Il décrit ensuite ce qu’il qualifie de « violations des droits humains lors du maintien de l’ordre des rassemblements publics ». D’une part, il met en cause les stratégies utilisées par les forces de police et gendarmerie : le confinement (nasse), les fouilles et contrôles d’identité. L’usage des nasses, relativement récent en France, constitue une entrave à la liberté de manifester, selon le rapport : « Les représentants des forces de l’ordre ont restreint pendant plusieurs heures le droit de circuler librement de manifestants pacifiques, par des mesures de confinement inutiles et de façon à les empêcher concrètement de jouir de leur droit à la liberté de réunion pacifique. »

Par ailleurs, les mesures d’urgence (comme l’interdiction de manifestations) ont souvent été justifiées par le manque d’effectifs policiers, en raison de leur affectation prioritaire à la lutte contre la menace terroriste. Or, « le confinement est une stratégie qui demande beaucoup d’effectifs, et qui n’était pas nécessaire au vu du degré de violence des manifestations », note Marco Perolini.

« Des stratégies qui ont avivé les tensions plutôt que de les faire redescendre »

D’autre part, Amnesty International dénonce un « recours arbitraire et non nécessaire » ou « excessif » à la force. Témoignages à l’appui, le rapport décrit les coups de matraque distribués à des manifestants pacifiques, l’usage de grenades de désencerclement, ou l’absence de numéro d’immatriculation et de badge sur les agents. Ainsi, « certaines des tactiques et des stratégies mises en œuvre dans le contexte des manifestations contre la loi Travail ont avivé les tensions plutôt que de les faire redescendre ». « Idéalement, et c’est ce qui se pratique en Allemagne par exemple, il faudrait cibler les manifestants violents, afin de ne pas entraver la liberté des pacifistes. Ici, on ne fait pas la différence », analyse Marco Perolini.

Les restrictions ne se sont d’ailleurs pas arrêtées aux manifestants, puisque des journalistes se sont également vu empêcher de faire leur travail. « Tout le monde a le droit de documenter une manifestation, détenteur ou non de la carte de presse, car les forces de l’ordre doivent répondre de leurs actes, rappelle Marco Perolini. Ce qu’on a vu est très préoccupant et dangereux. »

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Lors de la « marche pour la dignité et la justice », le 19 mars 2017, à Paris.

Le bilan humain de ces dérives reste difficile à établir. Le rapport indique que 101 manifestants ont déposé plainte auprès de l’IGPN et de l’IGGN (chargées d’enquêter sur le recours excessif à la force par la police et la gendarmerie). Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Selon les street medics interrogés, les manifestations contre la loi Travail auraient fait autour de 1.000 blessés.

Depuis novembre 2015, l’état d’urgence a donc à la fois servi d’outil pour restreindre les libertés de manière disproportionnée, mais aussi de contexte légitimant des dérives (violences policières, anticipation de troubles supposés) de l’appareil répressif. Face à cela, Amnesty International dresse des recommandations à destination de l’État :
* n’utiliser les mesures d’urgence que dans la lutte contre le terrorisme ;
* n’interdire les manifestations qu’en dernier recours, si aucune autre mesure ne permet le maintien de l’ordre public ;
* lever l’état d’urgence actuel ;
* que la police n’utilise la force que lorsque cela est strictement nécessaire, avec retenue, et si les moyens non violents sont inefficaces.

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L’état d’urgence : « En marche » et sans changement !

Communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme, 24 mai 2017.

Le président de la République a changé mais ni l’état d’urgence ni la méthode.

À peine installé, usant, comme ses prédécesseurs, de l’émotion légitime provoquée par l’attentat de Manchester, le nouveau pouvoir propose de renouveler l’état d’urgence et l’adoption d’une nouvelle loi pour y inscrire de nouvelles mesures d’exception.

Sans mener aucune réflexion sur la pertinence d’une législation qui n’a pas prouvé son utilité mais qui a restreint nos libertés, créé des situations arbitraires et, énième réflexe pavlovien, qui voit chaque événement suivi d’un nouveau projet répressif.

La LDH déplore cette continuité dans le peu d’intérêt consacré à la protection des libertés, le mépris affiché des avis des plus hautes autorités judiciaires et administratives et l’ignorance des conséquences d’un état d’urgence qui autorise bien autre chose que la lutte contre le terrorisme, et qui continue de stigmatiser une partie de la population.

» avait écrit un auteur italien. Il faut que tout change pour que rien ne change«

La LDH poursuivra ses efforts pour qu’il soit mis un terme au seul état d’urgence appliqué au sein de l’Union européenne.

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 18:16

Ces révélations interviennent alors que la Commission européenne doit se prononcer sur la réautorisation du pesticide, le plus utilisé en Europe et dans le monde. Par Stéphane Horel et Stéphane Foucart le 30 mai 2017 pour Le Monde.                  Lire aussi Santé : un herbicide qui fait tout un foin L’Agence européenne des produits chimiques interpellée sur le dossier glyphosate et Une quarantaine d’ONG européennes lancent une initiative citoyenne contre le glyphosate, mais aussi Les juges de La Haye taillent Monsanto, La toxicité du Roundup connue de Monsanto depuis au moins 18 ans et Cancer au travail : la Commission européenne complice de l’industrie.

Le glyphosate, le pesticide le plus utilisé au monde, est notamment le principal composant du célèbre herbicide Roundup (ici sur le site européen de son fabricant, l’américain Monsanto, à Morges, en Suisse). DENIS BALIBOUSE / REUTERS

Le glyphosate, le pesticide le plus utilisé au monde, est notamment le principal composant du célèbre herbicide Roundup (ici sur le site européen de son fabricant, l’américain Monsanto, à Morges, en Suisse). DENIS BALIBOUSE / REUTERS

C’est une lettre embarrassante qu’a reçue, lundi 29 mai, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Son auteur, Christopher Portier, toxicologue et biostatisticien de renommée mondiale, ancien directeur de plusieurs institutions de recherche fédérales américaines, a eu accès aux données des études confidentielles sur le glyphosate – celles transmises par les industriels aux autorités européennes. Il y a découvert des informations passées jusqu’à présent inaperçues.

Selon M. Portier, la réanalyse de ces données met en évidence plusieurs cas de cancer dus au glyphosate, et qui n’ont pas été pris en compte par les agences d’expertise européennes. « Autant l’EFSA [Autorité européenne de sécurité des aliments] que l’ECHA [Agence européenne des produits chimiques] ont échoué à identifier tous les cas statistiquement significatifs d’augmentation d’incidence de cancers, dans les études menées sur les rongeurs », précise M. Portier à M. Juncker.

Le glyphosate – le pesticide le plus utilisé au monde et principal ingrédient du célèbre herbicide Roundup – est au centre d’une bataille d’experts depuis plus de deux ans. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – l’agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) chargée d’inventorier les causes de cancer – l’a classé « cancérogène probable » en mars 2015, alors que l’EFSA et l’ECHA estiment qu’il ne présente pas un tel danger. Après vingt-quatre mois de polémiques, l’affaire touche à son terme : la Commission européenne a proposé, le 16 mai, une réautorisation pour dix ans de la substance controversée. Le scientifique américain demande toutefois à M. Juncker de « s’abstenir de prendre toute décision sur le glyphosate » jusqu’à ce que les nouveaux éléments mis au jour soient inclus dans l’évaluation européenne.

Pourquoi un tel embrouillamini ? Il faut savoir que les agences de sécurité sanitaire, comme l’EFSA ou l’ECHA, fondent principalement leurs opinions sur des études confidentielles, fournies par les industriels. Généralement, nul autre que les experts de ces agences ne peut y avoir pleinement accès. Mais la polémique autour du glyphosate a défait les habitudes. « Après l’avis du CIRC, fondé, lui, sur des études publiées, il n’était plus tenable pour l’EFSA et la Commission de maintenir que les preuves de la non-cancérogénicité du glyphosate étaient des données industrielles auxquelles personne ne pouvait accéder, explique Martin Pigeon, chercheur à Corporate Europe Observatory, une ONG bruxelloise. Nous avons donc fait une demande d’accès à ces documents, en décembre 2015, et obtenu l’accès aux données de trois études que nous avons transmises à des toxicologues, dont M. Portier. »

 « Mise en danger »

En mars 2016, après une réunion houleuse au Parlement de Strasbourg avec le directeur de l’EFSA, Bernhard Url, des eurodéputés écologistes requièrent de l’agence européenne la divulgation de plus de données. « Nous lui avons dit que des avis rendus sur la foi d’études secrètes n’ont aucune valeur scientifique, et les choses se sont assez mal passées, raconte la députée européenne Michèle Rivasi (EELV). J’ai expliqué au directeur de l’EFSA qu’il aurait des comptes à rendre si on réalisait dans quelques années que la réautorisation du glyphosate avait pu être responsable de morts ou de maladies. Nous avons finalement eu accès aux CD-ROM, sous certaines conditions. »

M. Portier confirme au Monde avoir été sollicité par un groupe de députés européens pour mener une réanalyse de ces données (chaque étude totalise des centaines de pages de chiffres et de tableaux). Chercheur prolifique et ancien responsable d’organismes comme le National Toxicology Program, le National Institute of Environmental Health Sciences ou l’Agency for Toxic Substances and Disease Registries, M. Portier a donc passé en revue les données brutes d’une quinzaine d’études industrielles menées sur des rongeurs. « À ma connaissance, c’est la première fois que de telles données ont pu être réanalysées de manière indépendante », estime M. Portier.

Huit cas de tumeurs différentes en augmentation significative due à l'exposition au glyphosate.

Huit cas de tumeurs différentes en augmentation significative due à l'exposition au glyphosate.

« J’ai trouvé huit cas d’augmentation d’incidence significative de différentes tumeurs qui n’apparaissent dans aucune des publications ou des évaluations officielles présentées par l’EFSA et l’ECHA, écrit-il dans sa lettre à M. Juncker. Certaines de ces tumeurs étaient également présentes dans plusieurs autres travaux, renforçant la cohérence des résultats entre études. » Les tumeurs mises en évidence par M. Portier incluent le poumon, le rein, le foie, la peau, la glande mammaire, la thyroïde ou les tissus mous (hémangiosarcome). « Je demande respectueusement aux agences impliquées dans l’évaluation du glyphosate de conduire leur propre analyse des localisations cancéreuses mentionnées [dans la lettre] et d’amender leurs conclusions en conséquence, plutôt que de simplement les ignorer », conclut M. Portier.

De son côté, la Commission accuse réception du courrier. « La majorité des questions soulevées par la lettre concernant l’évaluation scientifique, la Commission demandera à l’EFSA et à l’ECHA de répondre, dit-on à Bruxelles. À l’heure actuelle, vu l’examen strict de toutes les informations disponibles qui a été conduit par les deux agences européennes, il n’y a pas de raison de questionner les évaluations scientifiques du glyphosate menées par l’Union européenne. » L’EFSA, contactée par Le Monde, assure qu’elle « étudiera attentivement » les questions soulevées par M. Portier et qu’elle y « répondra en temps voulu ».

Le courrier du scientifique coïncide avec la publication au compte-gouttes, outre-Atlantique, des « Monsanto Papers », un ensemble de documents interne de la firme du Missouri. Ceux-ci jettent une lumière parfois crue sur la manière dont Monsanto influence, de longue date, les agences d’expertise. « Avec mon collègue Eric Andrieu, dit l’eurodéputé belge Marc Tarabella (groupe socialistes & démocrates), nous demandons la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur les “Monsanto Papers” afin de déterminer les responsabilités de chacun dans ce qui ressemble de plus en plus à une mise en danger de la santé de 500 millions de citoyens européens. »

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 09:03

Emmanuel Macron installe la culture managériale au plus haut niveau de l’État, en scellant une pensée unique néolibérale qui nie le besoin de respiration démocratique du pays. Par Erwan Manac’h et Nadia Sweeny le 24 mai 2017 pour Politis.

PHILIPPE WOJAZER/POOL/AFP

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Nouveaux ministres, conseillers, candidats aux législatives : en apparence, l’attelage gouvernemental dessiné par Emmanuel Macron suit un équilibre subtil, bien qu’il tangue nettement à droite. La parité et la promesse de renouveler les visages ont été respectées. Et le trombinoscope fait émerger des personnalités apparemment conciliatrices, toutes excellentes dans leur domaine. Une dream team sans aspérités. « Emmanuel Macron a nommé des gens qui lui ressemblent », observe, enthousiaste, Élise Cadren, cadre de la fonction publique territoriale et formatrice auprès des élus. Le portrait-robot de l’homme ou de la femme de l’équipe Macron présente en effet les principaux traits du nouveau gardien de l’Élysée : un technocrate ayant zigzagué entre la haute fonction publique et la direction de grandes entreprises, pur produit de l’élitisme à la française, porteur d’une vision résolument libérale de l’économie.

Premier constat, tant au gouvernement qu’aux législatives, la France d’En marche ! est sociologiquement uniforme. La revue d’effectifs des 526 candidats macroniens aux législatives, menée notamment par l’hebdo Marianne, dénombre 90 % de CSP+, la catégorie sociale favorisée qui ne représente pourtant que 9,5 % de la population totale, selon l’Insee. Le CV des 11 personnalités « de la société civile » alignées au gouvernement se révèle également être celui de hauts gradés. Avec une solide expérience dans la haute administration. Et, si le nombre d’énarques est limité au gouvernement (Bruno Le Maire, Sylvie Goulard et Édouard Philippe), les anciens élèves de l’école sont en écrasante majorité parmi les conseillers. C’est l’autre trait marquant du renouveau macronien : il consacre des techniciens.

« Le gouvernement est composé comme un “staff technique”, une équipe de spécialistes », résume Élise Cadren. La compétence doit l’emporter sur les rapports de force politiques. En affaire comme en politique, c’est l’« efficacité » qui prime. Résultat, « on assiste à l’effacement de la frontière entre intérêt général, service public et intérêts particuliers », juge Paul Lagneau-Ymonet, sociologue des élites à Paris-Dauphine [1].

D’autant que les entreprises privées sont mieux représentées que jamais au cœur du pouvoir. Exemple avec le Premier ministre, Édouard Philippe, qui fut lobbyiste chez Areva et membre du conseil d’administration de Dexia de 2010 à 2014, à l’époque où la banque distribuait ses crédits « pourris » aux collectivités françaises. Ou encore Anne Clerc, sa cheffe de cabinet, qui était, depuis 2007, responsable du lobbying pour Accor, le premier groupe hôtelier français. Le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, arrive tout droit de la direction financière de MSC, le numéro 2 mondial du fret maritime. Idem rue de Grenelle, au ministère du Travail, où l’ancienne directrice des ressources humaines de Danone et de Dassault Systèmes a été nommée ministre.

L’esprit de dialogue de Muriel Pénicaud est loué par la plupart de ceux qui l’ont eue comme interlocutrice. Elle est connue pour son attention à la prévention des risques psychosociaux et à la « responsabilité sociale des entreprises ». Mais son métier, en 2013, consistait à négocier un plan de départs volontaires détruisant 236 postes en France et 900 en Europe, alors que Danone affichait la même année 1,9 milliard d’euros de bénéfice.

La ministre du Travail a également déployé chez Danone le lean management, visant à maximiser les performances et les profits au prix d’une série de plans sociaux. Elle a ensuite endossé les habits d’une super lobbyiste, chargée de promouvoir les entreprises françaises à l’étranger, en dirigeant (depuis 2015) l’agence Business France, rattachée au ministère de l’Économie. Quant à son directeur de cabinet, Antoine Foucher, il a officié pendant quatre ans comme négociateur pour le Medef dans les organismes paritaires, avant de devenir à son tour lobbyiste en chef chez Schneider Electric. S’il appartenait au pôle « réformiste » de l’organisation patronale, ce spécialiste du « dialogue social » incarne, lui aussi, une vision patronale du travail.

Avec cette équipe, c’est la culture managériale qui prend les commandes, une culture qui n’a rien de nouveau mais n’avait jamais atteint un tel stade de pouvoir. « Ce “nouveau management public”, basé sur une pression de type gestionnaire, se propage dans les institutions depuis les années 1980, confirme Nadia Okbani, docteure en sciences politiques, spécialiste de l’institutionnalisation de l’évaluation des politiques. « La culture managériale ringardise les valeurs liées au service public et à l’intérêt général, les modes d’être et de faire non marchands, dès lors présentés comme dépassés, analyse Julie Gervais, politiste à Paris-I. Les politiques managériales renforcent les structures de commandement et le contrôle des agents publics, et réduisent leurs activités à une logique comptable. Cette culture se présente comme une “culture taille unique”, censée pouvoir s’appliquer à tous les univers sociaux, quels que soient les contextes nationaux. » Un pragmatisme jugé exempt d’idéologie.

« Sauf qu’en adoptant les “bonnes pratiques”, on importe aussi les objectifs auxquels elles sont effectivement adaptées, prévient Paul Lagneau-Ymonet. En copiant les méthodes des grandes entreprises, on importe leur manière de penser. Par exemple, la rentabilité dans les services publics plutôt que la qualité du service rendu aux usagers. » C’est là toute l’illusion de la dépolitisation sous couvert de pragmatisme.

Recrutant sur l’ensemble de l’échiquier politique, la République en marche semble appliquer la vision de Nicolas Sarkozy, pour qui, « dans l’économie, il n’y a pas d’idéologie ». « On essaye de nous faire croire qu’il n’y a pas d’idéologie, et que donc il n’y a pas d’alternatives, souligne Nadia Okbani. C’est un leurre qui risque de mener à l’uniformisation. » Sous couvert de réunir des « talents » au-delà des divisions partisanes, c’est le néolibéralisme à la méthode « start-uper » qui est consacré. La Silicon Valley a pignon sur rue à l’Élysée.

Dynamisme, innovation, optimisme et volonté de changer le monde en détruisant une partie de « l’ancien monde », tout y est_. La start-up est d’ailleurs le modèle par excellence de l’économie dite « disruptive », qualifiée par David Heinemeier Hansson, programmateur danois, de « permis de tuer », avec pour consigne : « courir vite et briser les entreprises »._ Remplacez « entreprises » par « politique » et vous obtenez En marche !. Certes, le changement n’est pas un mal en soi, mais, dans ce grand ménage, encore faut-il savoir où on va et s’assurer de certaines limites. Or, la caractéristique de la start-up est de n’en avoir aucune.

À la République en marche, tout s’organise autour de la figure emblématique d’Emmanuel Macron, laissant les organisations traditionnelles s’engoncer dans leurs luttes d’état-major. Pour être efficace, il faut être « le moins possible » à décider… Mais appliquer cette logique à un État démocratique pose la question de la concentration des pouvoirs et fait craindre une forme nouvelle d’autoritarisme.

Emmanuel Macron ne s’y trompe pas : il prône la réduction du nombre de parlementaires, un profilage de ses candidats aux législatives en fonction de critères de loyauté, un fonctionnement par ordonnances, et s’offre un gouvernement de personnalités opposées sur des thématiques essentielles, et dont le dernier à trancher sera lui-même… Tout cela accompagné d’un projet de gouvernance draconien : fin du système des grands corps et des cabinets ministériels, et vérification, là encore, de la « loyauté » des hauts fonctionnaires : « Je changerai ou confirmerai l’intégralité des postes de direction dans la fonction publique », a-t-il affirmé aux Échos le 24 avril dernier.

Macron l’Américain prépare un « spoil system » à la française – méthode américaine qui consiste à faire table rase des hauts fonctionnaires supposés dévoués au pouvoir précédent : l’appareil d’État est prié d’être aux ordres. Si, à chaque présidentielle, un certain nombre de hauts fonctionnaires ont été remplacés, rien de cette envergure n’avait été vu auparavant. Jusqu’à 700 postes sont concernés – le Président en annonce 250. « Il faudra observer à quel type d’administration il s’attaque, prévient Nadia Okbani. La Cour des comptes, par exemple, est une administration sensible, car son rôle est d’évaluer l’utilisation de l’argent public. Y toucher, c’est inquiétant. »

Emmanuel Macron s’attaque aux « corps intermédiaires » potentiellement porteurs de contestations, au sein de l’administration, mais aussi en dehors. Une « désintermédiation » caractéristique de l’ubérisation. Dans ce contexte, la communication est capitale et ultra-contrôlée : le nouveau Président a d’ailleurs décidé de verrouiller la presse en tentant d’imposer un choix de journalistes habilités pour le suivre lors de ses déplacements, prônant un « dialogue direct » avec les Français, honnissant les journalistes politiques – suspectés de participer à la « politicaillerie » –, leur préférant des journalistes spécialisés dans chaque domaine. Une entrave à la liberté de la presse qui a suscité une levée de boucliers dans le milieu : Reporters sans frontières et 25 sociétés de journalistes des plus grands médias ont écrit une lettre ouverte au Président, protestant contre cette mesure qui « ajoute à la confusion entre communication et journalisme, et nuit à la démocratie ». Emmanuel Macron se veut « jupitérien », du nom du dieu romain qui gouverne la Terre, le ciel et tous les autres dieux – et, d’après le Larousse, en a « le caractère impérieux et dominateur »

[1] Le Concert des puissants, François Denord & Paul Lagneau-Ymonet, éd. Raisons d’agir, 2016.

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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 10:13

La réforme du code du travail voulue par le Président vise à favoriser la baisse des salaires, au nom de la « compétitivité ». Par Erwan Manac’h le 24 mai 2017 pour Politis.

Francois Mori/POOL/AFP

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Dix mois à peine après l’adoption, sans vote, de la loi El Khomri, la seconde offensive est donc lancée. Tambour battant. Pour rendre possible une réforme d’envergure dès la rentrée, Matignon, l’Élysée et le ministère du Travail ont entamé, moins d’une semaine après leur prise de fonctions, une série d’entretiens individuels avec les syndicats. Les organisations craignent une consultation de pure forme sans marge de négociation et l’Élysée a déjà annoncé qu’il ne renoncera pas à recourir aux ordonnances, considérant qu’il a « annoncé la couleur » durant la campagne présidentielle.

Selon nos informations, la loi d’habilitation à réformer par ordonnances, en cours de préparation au ministère du Travail, devra être transmise au Conseil d’État dès le 10 juin. Cela rendra possible un vote dans les premiers jours de la nouvelle législature, début juillet. Les ordonnances, dont la rédaction sera particulièrement sensible, sont attendues à partir du mois de septembre.

La mise en scène du dialogue social, avant ces deux échéances, sera donc un sujet de crispations. Des « pros » ont été recrutés rue de Grenelle, à Matignon et à l’Élysée. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, et son directeur de cabinet, Antoine Foucher, sont deux spécialistes des négociations avec les syndicats, ayant fourbi leurs armes dans les rangs patronaux. Elle était directrice des ressources humaines (DRH) chez Danone et lui négociateur pour le Medef. Franck Morel, un ancien avocat, inspecteur du travail et conseiller de Xavier Bertrand sous Sarkozy, rejoint également l’entourage du Premier ministre comme conseiller social. Une semaine avant sa nomination, il préconisait, dans une tribune au Monde, un « équilibre dynamique » dans le dialogue avec les syndicats et l’élaboration d’un « agenda partagé avec les partenaires sociaux ». La méthode de la carotte et du bâton ? « Seule une alchimie subtile entre volonté politique forte et réelle concertation négociée peut parvenir à une réforme ambitieuse », écrivait celui qui a finalement été choisi pour piloter, pour Matignon, cette réforme explosive.

En pleine période électorale, les postures provocatrices devraient donc être évitées, notamment sur la question hautement symbolique du salaire minimum. Mais en dépit de leurs trésors d’ingéniosité – l’équipe de Macron promet « de surprendre sur la méthode » – et de persuasion, la fracture risque d’être brutale. Car, sur les trois chantiers qui doivent être ouverts par ordonnances, les positions du candidat Emmanuel Macron comportaient des casus belli pour une partie au moins des syndicats.

La primeur aux accords d’entreprise

C’est une réforme colossale, entamée par Myriam El Khomri au printemps 2016 et présente à l’esprit du Législateur depuis 2008 : pour donner de la flexibilité aux entreprises et leur permettre de s’adapter à la concurrence internationale, le gouvernement veut les autoriser à s’affranchir de certaines règles en faisant adopter des accords d’entreprise. La « hiérarchie des normes » doit donc être inversée pour laisser la main aux négociations à l’échelle de l’entreprise. Et, pour faciliter l’adoption d’accords, Emmanuel Macron envisage d’étendre les référendums, en autorisant les employeurs à y recourir pour faire valider des accords rejetés par les syndicats majoritaires. Pour le moment, seuls les syndicats représentant au moins 30 % des salariés peuvent demander un vote des salariés.

La CFDT est séduite par cette idée de « décentralisation du dialogue social ». Sur sa gauche, notamment à la CGT, ces accords dits « offensifs » (lorsque l’entreprise n’a pas de difficultés économiques) sont perçus comme un risque supplémentaire de pression sur des salariés qui subissent déjà un rapport de force déséquilibré face à leur employeur.

Voilà pour le principe. Reste à savoir quels thèmes seront concernés par cette « inversion de la hiérarchie des normes ». La loi travail concernait les questions relatives au temps de travail (astreintes, pauses, heures supplémentaires, récupérations, forfait-jour, etc.) La loi travail II pourrait inclure les questions relatives aux salaires, aux conditions de travail, à la pénibilité et à l’égalité professionnelle.

En Allemagne, pays qui a inspiré les réformes du marché du travail en Europe, une entreprise peut s’asseoir sur les grilles salariales définies au niveau de la branche professionnelle. Il n’est pas certain qu’Emmanuel Macron franchisse cette ligne symbolique, même s’il fixait dans son livre, Révolution, un horizon plus radical, estimant qu’il fallait « permettre aux accords de branche et d’entreprise de déroger à la loi […] sur tous les sujets souhaités ». Autrement dit, même le salaire minimum et la durée légale du travail à 35 heures deviendraient négociables. Le gouvernement Philippe prendra sans doute soin d’éviter ce type de provocation, mais la réforme devra peu ou prou tendre vers le même résultat.

Toutes les circonlocutions autour du code du travail ont en réalité un objectif simple : faire baisser les salaires. C’est le leitmotiv des économistes libéraux, qui figure au cœur des préconisations de la Commission européenne pour la France. Le Conseil européen des ministres de l’Économie et des Finances recommandait également, le 7 mars, l’adoption de lois qui « permettent un ajustement des coûts de la main-d’œuvre en cas de besoin ». Il n’est donc plus question de « simplifier le code du travail », comme cela a longtemps été prétexté. Les lois Macron et El Khomri ont d’ailleurs ajouté beaucoup de complexité au droit du travail.

Les partisans de ces réformes martèlent également qu’il faut suivre l’exemple allemand, qui a réformé son marché du travail pour faire baisser le « coût du travail ». Les lois dites « Hartz », du nom du ministre du Travail du gouvernement Schröder, qui était lui aussi un ancien DRH (chez Volkswagen), ont flexibilisé le travail et fait exploser les « mini-jobs » dans les années 2000. Elles ont eu comme effet une baisse des salaires et l’explosion du chômage à court terme. Le SPD de Gerhard Schröder n’a d’ailleurs plus gagné, depuis, une élection.

En revanche, et c’est là que l’effet miracle est censé intervenir, ces réformes ont permis à l’industrie germanique de triompher de ses concurrents européens, et le pays affiche aujourd’hui un chômage à 3,9 %. Mais cette politique de « dévaluation interne », ou de « dumping social », a un coût humain important. La population pauvre est passée de 10 à 17 % entre 2000 et 2015 en Allemagne, et on dénombrait en 2014 un quart de travailleurs pauvres, soit deux fois et demie plus qu’en France (source Eurostat). Au point que le Fonds monétaire international, qui s’est inquiété le 15 mai de la « lente augmentation générale du risque de pauvreté », préconise aujourd’hui d’encourager les hausses de salaires_._

Le plafonnement des indemnités prud’homales

Le second dossier à l’ordre du jour est, lui aussi, dans la droite ligne de ce qu’a tenté d’appliquer Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre. Il a en revanche la particularité de faire l’unanimité contre lui parmi les organisations syndicales. Il s’agit de fixer un barème et un plafond pour les indemnités que l’employeur doit verser à ses salariés lorsqu’il a transgressé le code du travail. Cette marotte du patronat est censée lever la « peur d’embaucher » des employeurs, qui redoutent de ne pas pouvoir licencier facilement.

La mesure avait été retoquée par le Conseil constitutionnel, après son adoption dans la loi Macron d’août 2015. La seconde tentative, dans le cadre de la loi travail, avait suscité un tel tollé, début 2016, que le gouvernement Valls avait dû la transformer en « référentiel indicatif », et donc facultatif, pour tenter d’amadouer la CFDT.

Ce gimmick d’Emmanuel Macron accompagne une litanie de mesures visant à désarmer l’inspection du travail (transactions pénales, réformes successives de l’inspection du travail, modification de la procédure de saisine des prud’hommes, etc.). Les inspecteurs du travail sont surtout visés par un énorme plan d’amaigrissement. Les directions régionales de l’emploi (Direccte), services déconcentrés du ministère du Travail, ont perdu en huit ans 20 % de leurs effectifs. Et 150 nouveaux postes vont être supprimés en 2017, alerte la CGT-TEFP, qui était en grève le 18 mai.

La fusion des instances représentatives du personnel

La fusion des comités d’entreprise, des comités d’hygiène et de sécurité (CHSCT) et des délégués du personnel est une vieille revendication du patronat. La loi Macron l’avait déjà autorisée de manière facultative. Il s’agirait de rendre cette fusion automatique.

Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, n’est « pas hostile à rationaliser » les instances représentatives du personnel (IRP), à condition que les moyens soient garantis pour l’action syndicale. « Nos propres délégués syndicaux nous disent souvent qu’ils passent trop de temps en réunion. Mais le CHSCT doit conserver une responsabilité juridique à part entière », déclarait-il lundi aux Échos. Le ton est plus tranché du côté de Philippe Martinez, pour la CGT : « Mélanger les prérogatives des CHSCT avec celles des comités d’entreprise, alors que le coût du mal-être au travail en France atteint 13 000 euros par an et par salarié, c’est une très mauvaise idée ! », lançait-il le 21 mai dans le JDD.

Hormis ces trois points chauds qu’Emmanuel Macron veut gérer en urgence, d’autres gros dossiers devront suivre. Comme la reprise en main par l’État de l’assurance chômage, gérée aujourd’hui de manière « paritaire » par les organisations de salariés et de patrons, la réforme des retraites, la formation professionnelle ou encore la réforme de la fonction publique. À l’image des lois Macron et El Khomri qui ébrèchent le modèle social français par une déferlante de petites mesures complexes, c’est dans les détails que pourraient se nicher les modifications les plus tangibles.

L’autre ordonnance qui fait rêver les entrepreneurs

Une ordonnance peut en cacher une autre. Moins commenté que la casse du code du travail, le « droit à l’erreur pour tous » n’est pas moins fondamental aux yeux d’Emmanuel Macron. Il devrait même faire l’objet d’un premier projet de loi d’habilitation, qui permettra au gouvernement d’agir par ordonnances pour le mettre en place. L’objectif du chef de l’État, exposé durant la campagne, est simple : « Changer les rapports entre l’administration et les Français. » « Le cœur de la mission de l’administration ne sera plus la sanction, mais le conseil et l’accompagnement, sauf en matière pénale ou lorsque la sécurité est engagée », justifiait le candidat dans son programme.

Pour une fois, le candidat ne se payait pas de mots quand il présentait cette mesure comme « une révolution culturelle ». S’il entrait en vigueur, le droit à l’erreur inverserait la charge de la preuve : ce serait désormais à l’administration de prouver que « l’erreur a été commise intentionnellement ou que la personne est de mauvaise foi » avant de réclamer des pénalités financières ou de supprimer des droits. Alors que le nombre de contrôleurs diminue dans toutes les administrations, on imagine l’effet d’une telle réforme. Les entrepreneurs ne s’y sont pas trompés : ils ont applaudi cette promesse de campagne et leurs organisations avancent déjà des idées pour la mettre en forme à leur plus grand bénéfice.

Michel Soudais pour Politis.

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