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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:51

Vingt-cinq ans après l’instauration de la première taxe carbone, incapables de mettre en place une taxe carbone ou un plan sérieux d’efficacité énergétique dans les logements, les dirigeants français se permettent de donner des leçons aux États-Unis sur le réchauffement climatique. Pendant ce temps, les pays d’Europe du Nord avancent concrètement dans la transition écologique depuis un quart de siècle, comme on peut s’en rendre compte auprès de ceux qui la mettent en œuvre en Suède. Par Florence Beaugé pour Le Monde Diplomatique de juillet 2017.

Erik Johansson. — « Cut & Fold » (Découp’pliage), 2012 erikjohanssonphoto.com

Erik Johansson. — « Cut & Fold » (Découp’pliage), 2012 erikjohanssonphoto.com

Quand son premier enfant est né, il y a vingt-trois ans, Marie-Louise Kristola a vraiment pris conscience de l’importance de la question écologique. « Quel monde allons-nous lui léguer ? », s’est-elle demandé, prise d’une brusque inquiétude, son nouveau-né dans les bras. Depuis, cette journaliste se bat pour le respect de l’environnement, au travail et dans sa vie quotidienne. Chaque semaine, elle présente à la radio publique suédoise Sveriges un magazine consacré au développement durable, « Klotet » (« le globe »). Jusqu’à l’année dernière, elle faisait tous ses trajets à vélo, y compris pour aller à son bureau, situé à dix kilomètres de son domicile. Elle s’est récemment acheté un vélo électrique. Encouragée par une subvention de l’État, sa famille vient aussi d’acquérir une voiture électrique. « Ça fait longtemps qu’on voulait le faire. On avait mauvaise conscience avec notre vieille guimbarde », avoue-t-elle. Toute la famille mange bio et consomme « de moins en moins de viande ». S’ils écoutaient leur fille, aujourd’hui étudiante, ils n’en mangeraient « plus du tout ». Leur maison, située dans la banlieue de Stockholm, est chauffée exclusivement par une pompe à chaleur installée dans le sous-sol. Dans le centre-ville, leurs amis sont raccordés à un réseau de chaleur alimenté aux bioénergies (essentiellement du bois et des résidus de l’industrie papetière), comme tout le monde dans les villes suédoises. Leurs déchets ? Ils en font scrupuleusement le tri, comme leurs voisins, ce qui nécessite au moins cinq poubelles par logement.

Pour Mona Mårtensson, enseignante en sociologie à l’université de Stockholm, le déclic a été la lecture de Printemps silencieux (1) de la biologiste américaine Rachel Carson. Cet ouvrage consacré aux dangers de l’usage massif des produits chimiques dans l’agriculture, et en particulier du DDT, a conduit à l’interdiction progressive de cet insecticide et à l’émergence du mouvement écologiste dans le monde occidental. « Ce livre a marqué beaucoup d’entre nous », souligne-t-elle. Depuis, la Suède a fait son chemin. D’une superficie équivalant aux deux tiers de la France mais peuplé de dix millions d’habitants seulement, dépourvu de gaz, de pétrole et de charbon mais riche en mines (fer et uranium), en forêts et en cours d’eau, ce petit pays a été parmi les premiers à comprendre les enjeux climatiques et à s’engager vers un développement plus durable. « Il n’y a pas une éthique de l’environnement en Suède, mais des éthiques. Vous trouverez les végétariens, les environnementalistes…, assure Mona Mårtensson. Mais les Suédois ont tous en commun le fait d’être en contact étroit avec la nature. »

Cette relation « spéciale, omniprésente, quasi panthéiste », Alexander Crawford la souligne lui aussi. « Nous allons dans la forêt plus souvent qu’à l’église. Nous conservons tous des liens très forts avec la nature », observe cet analyste à la Global Utmaning, un cercle de réflexion indépendant basé à Stockholm. Les nombreuses résidences secondaires, souvent au milieu des bois, sur le bord de l’un des innombrables lacs ou sur la côte, ont davantage l’allure de cabanes que de châteaux. La cueillette des baies, des champignons, la pêche et la chasse rythment les jours de congé. « Mais pas à la façon française — la recherche de trophées —, souligne Alexander Crawford. Plutôt comme un lien culturel autant que spirituel avec l’environnement. »

Plusieurs facteurs ont favorisé cette forte conscience écologiste, notamment un tissu économique fondé dès le XIXe siècle sur les ressources naturelles de la Suède, en particulier le bois (la forêt recouvre 68 % du territoire). Pionniers, dès 1991, avec l’instauration d’une taxe carbone incitative et progressive, les sociaux-démocrates ont assorti cette mesure d’une baisse de la fiscalité sur le travail (2). Depuis, les émissions de gaz carbonique, déjà en baisse depuis les années 1970, ont été encore réduites, notamment grâce au remplacement du charbon par la biomasse pour les réseaux de chaleur urbains. Spécialiste de l’environnement et enseignant à l’université Chalmers de Göteborg, Christian Azar voit dans la taxe carbone « un des fondements les plus importants » de la transition écologique en Suède. Pour lui, le modèle suédois tient autant à une prise de conscience qu’à l’incitation financière, « les deux éléments se renforçant mutuellement ». Le tout assorti d’un travail d’explication permanent de la part des agences d’État de l’énergie et de protection de l’environnement. C’est ainsi que le péage urbain, mis en place en 2006 à Stockholm (avant de l’être à Göteborg en 2016), a été applaudi par les habitants de la capitale au bout de six mois, alors qu’il avait été fortement combattu à ses débuts. Ces mesures, qui pèsent aussi sur les revenus modestes, ont pu être plus facilement acceptées dans un pays où les écarts de richesse demeurent les plus faibles d’Europe.

« L’absence d’énergie fossile a constitué une bénédiction »

Dans sa ferme située à 180 kilomètres au sud-ouest de Stockholm, M. Steffan Gustafsson élève 70 vaches laitières et 150 autres bovins pour la viande, tout en cultivant un peu de céréales. Il a la vie dure, mais ne se plaint pas. Comme beaucoup de fermiers de la région, il n’est pas propriétaire de ses terres, mais métayer. En 1999, il a fait le choix de l’agriculture biologique, comme une « niche » intéressante. « Au début, c’était stratégique, mais maintenant c’est une conviction. Je vois de plus en plus les avantages de l’écologie, et je ne reviendrai plus en arrière, dit-il. D’année en année, la demande pour le lait bio augmente, au point que je n’arrive plus à répondre. »

À quelques kilomètres de là, Mme Katarina Molitor ne dit pas autre chose. Cette agricultrice au physique de Viking — queue-de-cheval blonde et bras couverts de taches de rousseur — fait pousser des légumes, des tomates, des salades, des oignons et élève une centaine de moutons et de vaches. Les bêtes déambulent en liberté dans l’immense grange les mois d’hiver, et dans les champs environnants les mois d’été. « Cette ferme, ce n’est pas un travail, pas un passe-temps, c’est ma vie ! », dit Mme Molitor. C’est après avoir vu son père souffrir d’allergies grandissantes au fil du temps que cette femme d’une quarantaine d’années a décidé de se passer de produits chimiques. Elle aussi voit la demande fortement augmenter, même si certains clients renâclent au début sur le prix, « oubliant le temps de travail supplémentaire que requièrent les produits bio ». Longtemps, elle a vendu son lait à la coopérative voisine. Plus maintenant : « C’est plus gratifiant de vendre directement aux consommateurs. Ils vous parlent du goût de votre lait et de vos produits, ça fait plaisir à entendre. »

Si la Suède a pu entamer très tôt sa transition, c’est d’abord parce qu’elle est « un pays bien loti », estime Jannike Kihlberg : de nombreuses richesses naturelles, peu d’habitants, un niveau de vie élevé, une croissance économique robuste et guère de conflits. Pour cette journaliste au quotidien Dagens Nyheter, l’absence d’énergie fossile a constitué une bénédiction pour la Suède, car elle l’a obligée à inventer d’autres ressources. Avec son gaz et son pétrole, la Norvège voisine est vue comme équivoque dans sa conversion officielle à l’écologie.

Erik Johansson. — « Cumulus & Thunder » (Cumulus et tonnerre), 2016 erikjohanssonphoto.com

Erik Johansson. — « Cumulus & Thunder » (Cumulus et tonnerre), 2016 erikjohanssonphoto.com

Plus on remonte vers le nord de la Suède, plus on sent cependant une coupure dans le pays. Capitale européenne de la culture en 2014, résolument de gauche, féministe et accueillante vis-à-vis des homosexuels, Umeå, ville universitaire de 110 000 habitants, n’a pas de complexes. Pourtant, elle s’agace du regard paternaliste du Sud — où se concentrent les neuf dixièmes de la population. « Ils ne savent pas que nous existons ! Ils accaparent nos richesses, profitent de nos cours d’eau, pillent nos mines et vont maintenant jusqu’à s’emparer de notre vent ! », entend-on dire avec amertume, en allusion aux nombreux barrages hydrauliques dressés sur les fleuves et les rivières ainsi qu’aux parcs éoliens implantés dans les espaces quasi désertiques du Nord. L’hydraulique est la première source d’électricité en Suède, avec 45 % de la production nationale. Le nucléaire en fournit 41 %. Le reste provient des énergies renouvelables (biomasse et éolien).

Actifs même loin des grandes métropoles méridionales, les écolos d’Umeå organisent des débats ou lancent des consignes de boycott des grandes marques de l’alimentaire. Parce qu’elles négligent les droits de leurs fournisseurs dans les pays en développement (3), ils les considèrent comme néfastes à l’environnement. Ici, on se moque volontiers de la panique qui saisit la capitale et paralyse la circulation à chaque grande tempête de neige. Dans cette ville située à trois cents kilomètres du cercle polaire, les habitants circulent à vélo été comme hiver — les bicyclettes sont équipées de pneus cloutés, et les pistes cyclables sont déneigées en priorité par la municipalité. Ils s’enorgueillissent aussi d’avoir accueilli, le 1er février 2017, le premier vol d’un avion ATR propulsé par un agrocarburant (un mélange composé à 45 % d’huile de cuisson recyclée).

Dans son laboratoire de l’université suédoise des sciences de l’agriculture d’Umeå, Francesco Gentili travaille d’arrache-pied sur les algues d’eau douce. « Leur potentiel est considérable : elles poussent vite, récupèrent le gaz carbonique [CO2], et pourront servir, à terme, de biocombustible pour les voitures et les avions », explique ce chercheur d’origine italienne. Les algues pourraient même favoriser le recyclage des eaux usées. Pour l’instant, Francesco Gentili n’en est, avec ses collègues suédois, norvégiens et finlandais, qu’au stade expérimental. Son rêve ? Une usine qui permettrait de produire « des tonnes » de biomasse à partir des algues. « Si nous voulons obtenir des sources d’énergie durable et une société durable, la nature est la solution, pas seulement la technologie », insiste-t-il.

Chalets de bois, « nids d’oiseau », pompe géothermique…

À l’inverse de nombreux Suédois, Mme Annika Rydman a quitté Stockholm pour retourner vivre dans le village de son enfance, Granö, en Botnie occidentale, à une centaine de kilomètres au nord-ouest d’Umeå. L’école allait fermer, faute d’enfants. À terme, le bourg lui-même — vieux de trois siècles — était condamné. Que faire pour attirer les visiteurs, sinon leur offrir la nature environnante, exceptionnelle et totalement préservée, sur la terre des Saames (4), ce peuple de nomades, souvent éleveurs de rennes, qui vivent dans le nord de la Scandinavie et de la Carélie ? Alors, il y a sept ans, avec l’aide de sa mère et de quelques amis, elle a ouvert un gîte, le Granö Beckasin Lodge. « J’ai voulu que nous redevenions un point de rencontre et d’échanges comme Granö l’était autrefois, un pont avec les Saames, mais pas au prix de la nature et des habitants, explique la jeune femme. Alors nous avons adopté un mot d’ordre : écolo ! Et, lorsque ce n’est pas possible, nous veillons à donner la priorité aux produits locaux. »

L’originalité du lieu séduit d’emblée. Installé près d’une rivière, en pleine forêt, le gîte s’est agrandi d’une dizaine de chalets de bois et de six « nids d’oiseau » (de confortables cabanes perchées dans les arbres). Tous les matériaux sont recyclables. Une pompe géothermique chauffe les bâtiments et l’eau.

Le succès a été rapide, et l’école de Granö... sauvée. Les huit employés permanents du Granö Beckasin Lodge sont des habitants du village. L’été — lorsque le soleil ne se couche jamais —, l’endroit ne désemplit pas. L’hiver, les visiteurs font du ski de fond, des promenades en forêt, des balades en traîneaux tirés par des chiens, ou encore des safaris d’élans. La clientèle est à 60 % suédoise. Le reste des visiteurs vient de Belgique, d’Irlande, d’Australie, de Dubaï… Tous les repas servis sont bio. Les légumes sont de saison. La rivière et les lacs environnants fournissent brochets et perches. Les saumons, eux, ont presque disparu, en raison des barrages hydroélectriques dressés sur la quasi-totalité des fleuves et des rivières.

De la viande d’élan contaminée par le nuage de Tchernobyl

La viande ? C’est de l’élan, bien souvent, car Mme Rydman est chasseuse. « Ici dans le Nord, c’est dans notre culture. On peut chasser et être respectueux de l’environnement », souligne-t-elle. Et, quand elle en a assez de l’élan, elle va voir les Saames, à qui elle achète ou troque de la viande de renne. « Notre mode de vie, c’est notre façon de résister à l’urbanisation et de lutter contre la vague actuelle de l’uniformité », dit-elle. « Quand on fait le choix de l’écologie, c’est un effort de tous les instants. On doit entrer dans les détails à tout moment. Le toit, la moquette… Ou encore les cordes de rafting : doit-on les prendre en fibres naturelles ou en plastique ?, ajoute Christopher Storm, son bras droit. À la cuisine aussi, il faut veiller à tout. Les produits écologiques sont plus chers que les produits conventionnels, car ils sont moins courants, mais c’est notre choix, et nous nous y tenons. Le tout est d’expliquer les raisons de notre décision. Car, si tout le monde n’est pas convaincu, ça ne marche pas. »

Sur toute la région de Granö et une partie de la Suède plane une ombre que les années n’ont pas encore tout à fait dissipée : Tchernobyl. Mme Elly-Marie Rydman, la mère d’Annika, va à la cueillette des champignons. Sa cuisine et son sous-sol sont emplis de bocaux de champignons séchés, et son congélateur regorge de viande d’élan. Elle n’a pourtant pas oublié les conséquences de la catastrophe survenue le 26 avril 1986 en Ukraine. Environ 55 400 kilomètres carrés du territoire suédois ont été affectés par les retombées du nuage de Tchernobyl et restent sous surveillance. « Les quatre ou cinq années qui ont suivi, nous n’avons pas pu ramasser de champignons ou de baies ni manger de viande d’élan et de renne. Les animaux avaient été contaminés par l’herbe », raconte-t-elle.

Erik Johansson. — « The Cover up » (La Dissimulation), 2013 erikjohanssonphoto.com

Erik Johansson. — « The Cover up » (La Dissimulation), 2013 erikjohanssonphoto.com

Aujourd’hui encore, les habitants de la région doivent envoyer chaque automne des échantillons de viande au laboratoire pour vérifier que le taux de césium 137 ne dépasse pas un certain seuil. « On a parfois la mauvaise surprise d’apprendre que les animaux sont contaminés. Dans ce cas, nous les déplaçons dans des prairies indemnes de toute radioactivité. En général, ça passe en quelques semaines, et les analyses redeviennent normales », explique Mme Margret Fjellström, une éleveuse de rennes saame.

Bien peu de personnes, cependant, semblent s’émouvoir des neuf réacteurs nucléaires en fonctionnement (lire ci-dessous). D’abord ils sont implantés à quelque huit cents kilomètres au sud, et le Sud, ici, paraît loin. Ensuite, les centrales font désormais partie de la vie quotidienne, apportant, outre l’électricité, des emplois. « On est devenu passifs à cet égard. S’il est une centrale qu’on regarde avec méfiance, c’est celle de Pyhäjoki, en cours de construction en Finlande. Celle-là nous paraît dangereusement proche », souligne Mme Annika Rydman. C’est sans doute parce qu’elle est construite par le russe Rosatom que cette centrale est vue avec appréhension.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Dans la ferme de M. Matthias Nilsson, cette maxime du chimiste français Antoine Lavoisier prend tout son sens. Voilà cinq ans que ce fermier d’une quarantaine d’années produit son électricité et son chauffage exclusivement à partir de la bouse de ses 360 bovins. Récupérés, les excréments sont chauffés à 38 °C dans des cuves afin d’accélérer leur fermentation grâce aux bactéries, d’où une production de biogaz (essentiellement composé de méthane). Ce gaz est ensuite brûlé dans des générateurs pour produire de l’électricité. Un intérêt non négligeable puisque l’agriculture en Suède, et plus particulièrement l’élevage, est responsable de 13 % des gaz à effet de serre.

M. Nilsson est autosuffisant. Il peut même vendre un surplus d’électricité à ses voisins. L’investissement de départ a été lourd : 4,7 millions de couronnes suédoises (environ 480 000 euros). L’Union européenne en a subventionné un quart. « Il me faudra dix à douze ans avant de récupérer ma mise de départ, mais je ne le regrette pas. C’était le rêve de mon père, dans les années 1990 ; nous l’avons réalisé, mon frère et moi, explique M. Nilsson. J’aime penser que nous tirons parti de la plus triviale des matières… L’autre avantage, c’est que nous récupérons les déjections et en faisons du fertilisant pour les cultures. Il n’y a pas mieux. »

Un phénomène tracasse toutefois ce fermier : le réchauffement climatique. Comme tous les habitants de la région, il le vit concrètement. « L’hiver dure beaucoup moins longtemps que pendant mon adolescence. Il y a moins de neige. Le printemps commence au même moment, mais l’automne est beaucoup plus long. Nous faisons plusieurs récoltes désormais. Mon père ne cesse de s’en étonner et de s’en alarmer », fait-il remarquer.

La Suède réussira-t-elle son pari de la neutralité carbone d’ici à 2050 (voire 2040), comme elle s’y est engagée en adoptant sa loi sur l’énergie et le climat en 2009 ? Les émissions de CO2 de l’industrie (pâte à papier, aciers spéciaux, poids lourds, automobiles…) et de la high-tech (télécommunications, biotechnologie, produits pharmaceutiques…) restent difficilement réductibles. Le secteur des transports, de loin le premier émetteur de CO2 (à 45 %), constitue un défi autrement plus difficile à relever que tous les autres. C’est désormais la « nouvelle frontière » à atteindre. Dans la capitale, tous les bus circulent aux agrocarburants, une solution partielle qui présente aussi de nombreux inconvénients (5). Et Stockholm s’étend, sous l’effet de la désertification des campagnes. Le nombre de voitures continue de croître, et les transports en commun, même assez efficaces, mériteraient d’être améliorés. Les Suédois prennent par ailleurs facilement l’avion, y compris pour les déplacements intérieurs, le réseau ferroviaire étant assez peu performant, ce qui ne s’est pas arrangé depuis la privatisation lancée en 2001.

Directeur général du Centre de recherche suédois sur l’énergie (Energiforsk), M. Markus Wrake est soucieux de la « déconnexion » grandissante entre les paroles et les actes. Les engagements des hommes et des femmes politiques se traduisent trop rarement sur le terrain. Stockholm reste embouteillée malgré les péages institués aux entrées de la ville, et on multiplie les infrastructures, à l’opposé des objectifs proclamés. Formant avec les sociaux-démocrates un gouvernement de coalition depuis septembre 2014, les Verts ont perdu de leur crédit à force de baisser les bras. « Il n’y a pas assez de courage politique. Il faudrait sensibiliser davantage le consommateur », estime M. Wrake. C’est pourquoi le pari du « zéro carbone » en 2040 lui paraît difficile à tenir. « Je serais agréablement surpris si on y arrivait ! », dit-il.

Pour Staffan Laestadius, la question ne se pose même pas. « Cet objectif est non seulement atteignable, mais il DOIT l’être ! », s’exclame-t-il. Voilà longtemps que ce chercheur et universitaire mondialement connu, membre du Royal Institute of Technology (KTH), tire la sonnette d’alarme. L’accord conclu en décembre 2015 à Paris lors de la conférence sur le climat (COP21) (6) apparaît à ses yeux « loin d’être suffisant ». Il faut dire et marteler, insiste-t-il, l’urgence de la situation, « beaucoup plus que ce que nous acceptons d’entendre ». La preuve : la dramatique hausse de la température enregistrée à l’échelle de la planète l’hiver dernier.

« On construit toujours plus de voies rapides pour la voiture »

« Au niveau mondial, 1,39 °C de plus que ce que nous avions il y a un siècle ! Rendez-vous compte ! La fonte des glaciers s’accélère, surtout au Groenland. L’eau monte, on ne peut plus prévoir à quel rythme, tout va plus vite qu’attendu, avec un risque exponentiel en cas d’emballement », avertit-il. En Suède, les politiciens ont peur de parler et « manquent à leur mission » envers la population, accuse-t-il. La capitale suédoise est l’une des villes d’Europe qui croît le plus vite. « On va dans la mauvaise direction. On construit toujours plus de voies rapides et de tunnels pour faciliter la voiture à Stockholm, au lieu d’améliorer les transports en commun », déplore-t-il. Atteint-on les limites du « modèle suédois » ?

S’il reconnaît l’importance de développer les énergies vertes, en particulier l’éolien, et de s’attaquer sans tarder au problème des transports, Staffan Laestadius plaide d’abord pour un changement de mode de vie, et surtout pour un appel à la mobilisation. « On doit leur dire la vérité. Il faut que les gens sachent qu’il y a urgence », répète-t-il comme un leitmotiv. Même un petit pays comme la Suède peut être considéré dans le monde « comme un exemple à suivre », avec seulement 31 % d’énergie primaire d’origine fossile (7) (contre 72 % dans l’Union européenne) et 36 % de renouvelable (contre 14 % en moyenne dans l’Union). « Ne perdons pas de temps à accuser tel ou tel pays d’être plus coupable que l’autre en matière d’émissions de CO2. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous devons agir tout en persuadant les gens qu’ils gagneront à participer à un effort collectif, plaide encore Staffan Laestadius. Ils ne perdront pas au change, nous devons le leur prouver. Peut-être voyageront-ils moins en avion, prendront-ils moins leur voiture, mais leur vie sera meilleure. C’est facile à dire, je le sais, mais la clé du succès est là… »

(1) Rachel Carson, Printemps silencieux, Plon, Paris, 1963 (réédition Wildproject, Marseille, 2014).

(2) Cf. Sonia Baudry, « La taxe carbone : un bilan de l’expérience suédoise », Regards croisés sur l’économie, n° 6, Paris, 2009.

(3) Cf. « La face cachée des marques », classement des géants de l’agroalimentaire réalisé par Oxfam International, 31 mars 2015, www.oxfam.org

(4) Lire Cédric Gouverneur, « Éleveurs de rennes contre mineurs », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

(5) Lire Éric Holtz-Giménez, « Les cinq mythes de la transition vers les agrocarburants », Le Monde diplomatique, juin 2007.

(6) Lire notre dossier « Comment éviter le chaos climatique ? », Le Monde diplomatique, novembre 2015.

(7) Cf. Michel Cruciani, « La transition énergétique en Suède », Études de l’IFRI, Paris, juin 2016.

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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 09:04

Bienfaits et dangers de la révolution génétique par Jacques Testart, Biologiste, directeur honoraire de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), pour Le Monde Diplomatique de juillet 2017.

Misha Most " Run DNA " (ADN de la course), 2016.

Misha Most " Run DNA " (ADN de la course), 2016.

Le terme « eugénisme » a été inventé à la fin du XIXe siècle par Francis Galton, un anthropologue cousin de Charles Darwin, pour définir la « science de l’amélioration des races ». L’infanticide, la gestion des mariages, la stérilisation, l’extermination ou l’avortement risquent bientôt d’apparaître comme de bien piètres moyens pour améliorer la qualité humaine au regard des apports de la génétique moléculaire, alliée à l’informatique et à la biologie cellulaire.

La période récente a vu l’irruption de technologies génétiques complexes dont les pouvoirs, fascinants et redoutables, ont été popularisés par les médias : le Crispr-Cas9, « ciseau génétique », et le gene drive, ou « forçage génétique ». Un premier essai chinois ayant utilisé la technologie Crispr en 2015 pour réparer des embryons humains anormaux a accéléré l’autorisation de projets de recherche dans plusieurs autres pays dont le Royaume-Uni et les États-Unis. La perspective eugénique est largement évoquée, comme s’il était acquis que cette « édition du génome » (lire « Nous sommes tous des mutants ») puisse être parfaitement maîtrisée, une condition impérativement préalable à toute application humaine. Or un spécialiste l’explique : « Les techniques d’édition entraînent des dommages collatéraux. D’autres portions du génome que celles ciblées sont ainsi modifiées, sans que l’on comprenne toujours pourquoi ou que l’on puisse toujours en prédire l’existence. [De plus], les vecteurs utilisés, qu’il s’agisse de bactéries, de particules ou même d’une micro-injection, sont destructifs comme un bulldozer qui essaierait de venir faire de la dentelle dans votre cuisine : le stress induit laisse des traces incontrôlées, sous forme de mutations et d’épimutations (1)… » D’autres rares critiques modèrent les annonces d’une amélioration prochaine du génome humain (2).

À l’automne 2016 paraissait un résultat scientifique qui nous semble au moins aussi important, mais qui fut largement ignoré. Cette recherche démontre qu’il est possible de fabriquer des cellules « reproductrices » — c’est-à-dire des gamètes — en grand nombre grâce à la réorientation fonctionnelle de cellules prélevées dans la queue d’une souris, c’est-à-dire de fabriquer des embryons en quantité illimitée (3). Tout a commencé en 2005, quand le Japonais Yamanaka Shinya a découvert que des cellules normalement chargées par l’organisme d’une fonction spécifique (cellules de peau, du sang…) pouvaient être « recyclées » en cellules capables d’une fonction différente (cardiaque, rénale, nerveuse, etc.). L’ADN, qui est le même dans toutes les cellules d’un individu, reste susceptible de s’activer différemment tout au long de la vie pour mobiliser des compétences spécialisées, lesquelles sont éteintes parce que non nécessaires dans l’organe où ces cellules se trouvent. Il faut pour cela ramener ces dernières à l’état de cellules à potentiel multiple, ou cellules pluripotentes, avant de les redifférencier dans la fonction voulue.

Cette découverte, qui a valu le prix Nobel de médecine à Yamanaka en 2012, montre que les cellules somatiques (cellules qui constituent le corps) peuvent acquérir des compétences comparables à celles des cellules embryonnaires pour recomposer des organes défaillants, et elle donne déjà lieu à de nombreux essais thérapeutiques.

La question s’est bientôt posée de l’éventualité de transformer ces mêmes cellules somatiques en gamètes, une hypothèse condamnée a priori par le postulat ancien qui sépare absolument le soma (lignée de toutes les cellules pour le fonctionnement du corps) et le germen (lignée des gamètes pour la procréation). En quelques années, une série de travaux menés chez la souris ont marqué des avancées importantes dans la transformation in vitro de cellules somatiques en cellules reproductrices, mais sans parvenir à la production de nouveau-nés, jusqu’à la dernière publication japonaise, qui démontre la faisabilité de cette stratégie. Une telle passerelle induite entre soma et germen constitue un acquis considérable pour la connaissance fondamentale et la recherche, mais elle porte aussi des promesses d’intervention sur l’animal ou l’homme. Les scientifiques impliqués dans cette fabrication de gamètes demeurent peu bavards sur d’éventuelles applications humaines, évoquant seulement de possibles ouvertures pour la conservation des espèces animales menacées et la perspective de conjurer la stérilité de personnes ne produisant pas de gamètes. L’une des rares publications en langue française ayant relayé l’article des Japonais évoque des applications humaines « dans dix à vingt ans », qui pourraient concerner l’aide à la procréation des personnes stériles ou des homosexuels, ou encore l’autoprocréation (4).

L'immense question éthique est absente : quelles conséquences eugéniques si on parvient à fabriquer des gamètes humains en abondance ? Il semble que la sélection des humains qui pourrait en découler échappe aux journalistes comme aux élus, aux comités d’éthique et même aux propagandistes du transhumanisme. Tous n’envisagent la modification de l’espèce, pour la condamner ou pour la souhaiter, que par la modification active du génome de l’embryon — d’où la mobilisation médiatique et éthique autour des techniques d’édition du génome.

Pourtant, une « simple » sélection, rigoureuse et étendue, serait susceptible de conduire au modelage de l’espèce, sans s’accompagner des risques inhérents aux manipulations pour modifier le génome, risques qui viennent d’être montrés pour Crispr (5). C’est par la sélection que l’homme a obtenu des animaux et des plantes conformes à ses besoins. Et, si de très nombreuses générations ont été nécessaires pour une « amélioration » réalisée empiriquement à partir des performances de vivants adultes, l’outil génétique disponible aujourd’hui, ainsi que la profusion prévisible des cibles embryonnaires, permettrait la modification de l’espèce humaine en quelques générations.

Actuellement, le diagnostic préimplantatoire (DPI) permet le tri parmi les quelques embryons issus d’une fécondation in vitro (FIV) afin d’en retenir un (ou plusieurs) qui ne porte pas un caractère génétique redouté et de le transplanter dans l’utérus de la future mère. Cette pratique est limitée par des considérations éthiques (surtout en France), mais principalement par la pénibilité des actes médicaux nécessaires à la FIV d’une part et par le faible effectif d’embryons disponibles d’autre part. Depuis 1994, la loi française de bioéthique a réservé le DPI aux cas de couples « susceptibles de transmettre une maladie particulièrement grave et incurable au moment du diagnostic ». En réalité, les comités locaux d’éthique ont élargi progressivement les indications médicales, depuis les maladies monogéniques (mucoviscidose, myopathie), lesquelles permettent aussi l’interruption de grossesse, jusqu’à des maladies moins graves, comme l’hémophilie, ou même à des situations de risque génétique (en particulier les risques de cancer) au déterminisme complexe et largement imprévisible parce que impliquant de nombreux gènes et des facteurs environnementaux. C’est surtout la crainte motivée de transmission d’une grave pathologie qui amène actuellement des couples à recourir à la FIV-DPI : peu de personnes accepteraient ces servitudes médicales pour choisir le sexe d’un enfant, comme on peut le faire aux États-Unis, ou pour éviter son strabisme, comme cela a déjà eu lieu au Royaume-Uni.

Il faut imaginer le bouleversement à venir si la réalisation de la FIV n’imposait plus d’actes médicaux pénibles sur les femmes (sauf un prélèvement de tissu cutané) et si elle permettait simultanément l’élimination de nombreux traits génétiques réputés indésirables, voire la sélection de traits désirés. Il y a toutes les raisons de croire que ce qui fut possible chez la souris le sera dans notre espèce, et l’enjeu immédiat de la recherche va être d’optimiser les conditions expérimentales afin de rendre possible l’application biomédicale de la fabrication des gamètes. D’abord augmenter le rendement cellulaire, qui est actuellement d’environ un ovule obtenu pour mille cellules de peau, un rapport très faible mais classique dans les expériences pionnières. Ainsi, s’il a fallu d’innombrables cellules il y a vingt ans pour cloner la première brebis Dolly, cette performance a été depuis reproduite à des dizaines de milliers d’exemplaires, chez de nombreuses espèces. Ensuite, et c’est le plus important, vérifier que les reconversions imposées aux cellules et les manipulations nécessaires n’ont pas d’effets susceptibles de retentir sur la normalité et la santé de l’enfant à naître.

Rappelons que, si les cellules manipulées d’un individu (de banales cellules de peau) possèdent toutes le même génome, les gamètes qui en seraient issus sont tous différents pour avoir subi les mécanismes de la méiose (division cellulaire) : les chromosomes en provenant sont distribués aléatoirement dans chaque gamète, si bien qu’il est impossible que la même composition génétique se retrouve dans deux ovules ou dans deux spermatozoïdes issus de la même personne. Ainsi, les embryons « faux jumeaux » qui seraient produits en abondance constitueraient une population hétérogène propice à une démarche sélective. L’outil informatique décèle des situations de plus en plus nombreuses où la description de l’ADN est corrélée avec des probabilités : on constate que telle configuration d’un gène ou d’un ensemble de gènes correspond plus ou moins souvent à telle caractéristique de la personne, sans que soit connue la causalité biologique entre ces éléments. C’est dans ce champ que le DPI peut trouver des développements sans limites pourvu que les embryons testés soient abondants.

On peut penser que, dès qu’une méthodologie efficace, indolore et sécurisée sera proposée pour choisir un enfant parmi tous ceux qui auraient été possibles, l’afflux des couples saturera les services biocliniques. Les patientes étant dispensées des servitudes actuelles (stimulations hormonales, dosages sanguins, échographies, ponction ovarienne), un véritable criblage des génomes embryonnaires deviendrait possible, afin d’en comparer chaque aspect à celui du « génome normal » — lequel n’existe pas naturellement, puisque tout individu est porteur de plusieurs gènes potentiellement pathologiques —, et les critères choisis devraient largement converger vers une norme médicale ou sociétale. Cette nouvelle sélection diffère de l’ancienne en ce qu’elle est demandée par les futurs parents plutôt qu’imposée. Mais ses critères de choix risquent d’être communs à tous les couples, comme le remarque le Conseil d’État en notant qu’un certain eugénisme peut résulter de la convergence de décisions individuelles. L’économie de la santé bénéficierait de la réduction attendue de la fréquence de graves maladies par la présélection des naissances, mais l’appréciation statistique de prédispositions génétiques au déterminisme complexe pourrait conduire à des désillusions, surtout individuelles. Dans ce processus de normalité fabriquée visant le « meilleur » du patrimoine biologique de l’humanité, les différences ou déviances par rapport à la norme, y compris la norme comportementale et les maladies mentales, devraient s’avérer intolérables. Les dérives autoritaires au nom du bien collectif ne sont pas exclues, tandis que le nivellement « par le haut » des génomes pourrait conduire, en quelques générations, à s’écarter de l’Homo sapiens selon les vœux des transhumanistes et au péril d’une réduction drastique de la diversité.

Toutes les étapes pour la sélection humaine sont désormais réalisées ou en voie de réalisation :

— disposer d’ovules en grand nombre hors du corps féminin grâce à la reconversion de cellules somatiques (dont on vient juste de démontrer que c’est faisable) ;

— savoir les féconder, cultiver quelques jours les embryons et prélever deux cellules sur chacun (c’est ce que font déjà la FIV et le DPI) ;

— comparer le génome de ces cellules à un génome « normal » grâce à des algorithmes (le séquençage du génome entier est promis à court terme pour 1 000 euros) ;

— identifier les génomes indésirables et éliminer ces embryons avec le « consentement éclairé » des géniteurs ;

— transplanter in utero le « meilleur » embryon et conserver (cryopréservation) les autres embryons acceptables pour des usages ultérieurs (nouvelle chance de grossesse, don à un autre couple ou à la recherche).

Le concept de l’eugénisme souffre aujourd’hui de deux caricatures opposées : les stérilisations obligatoires du premier tiers du XXe siècle, et surtout les crimes de la période nazie, ont provoqué une « répulsion démocratique » qui réduit l’eugénisme à une politique autoritaire et nie ainsi le caractère potentiellement eugénique de toute pratique volontaire ; par ailleurs, l’exigence de protection de toute vie humaine, principalement par l’Église catholique, entraîne la qualification d’eugénisme pour tout acte éliminant un embryon ou un fœtus. Ainsi se trouve négligée une caractéristique essentielle de l’eugénisme : son potentiel de modification de l’espèce. C’est bien ce potentiel que pourrait nourrir le tri embryonnaire, sans commune mesure avec l’avortement sélectif après diagnostic prénatal, lequel ne peut évaluer qu’un fœtus par an, et seulement au prix de souffrances morales et physiques. Comment des résolutions éthiques ou législatives seraient-elles capables de s’opposer à la revendication de procréer des enfants « de meilleure qualité » dès que la proposition en sera faite ?

Pourtant, c’est dans l’indifférence que se prépare la sélection des humains dans les éprouvettes des biogénéticiens.

Jacques Testart

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Published by Vert Lilas - dans Débats
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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 09:14

Europacity est un pôle "ultra-spécialisé" (80 métiers, alors qu'on en répertorie 10 000) qui ne peut pas recruter sa main-d'oeuvre dans un périmètre de proximité. Tout comme Roissy ou Disneyland, deux pôles métropolitains spécialisés (qui offrent respectivement 200 et 500 métiers), Europacity devrait étendre sa zone de recrutement sur un périmètre immense. Par Jacqueline Lorthiois le 14 juin 2017 sur son blog, qui fait suite aux chapitres 1, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 1 : Images d'Épinal et 2, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 2 : La prolifération d'emplois fantômes. Lire aussi Vertigineuse partie de Monopoly sur le triangle de Gonesse.

3.1. Une échelle territoriale gigantesque, un très faible impact local

Dans le chapitre précédent, nous n’avons pas tenté de recalculer catégorie par catégorie le nombre d’emplois réellement engendrés par Europacity.

- Pour des raisons déontologiques d’abord : le Collectif pour le Triangle de Gonesse s’est vu refuser par le Conseil régional (sous l’ancienne mandature 2010-2015) une modeste subvention pour réaliser l’étude détaillée sur l’emploi qui aurait dû être conduite par le maître d’ouvrage : sans budget, nous n’aurions pas pu effectuer des enquêtes d’entreprises indispensables à la qualité d’une évaluation sérieuse. Mieux valait alors s’abstenir et se contenter de faire ressortir les contradictions, les bourdes notoires, voire la mauvaise foi ou la manipulation statistique d’un certain nombre de données avancées par Auchan… avec des exemples. L’étude à dire d’expert commandée par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) a rectifié les exagérations les plus criantes, mais est restée macro-économique et théorique. Il n’y a pas eu d’enquêtes de terrain, et encore moins d’analyse des qualifications et compétences de la main-d’œuvre locale, qui constitue la grande oubliée des différentes expertises conduites. Or, c’est la question cruciale : quelle garantie a-t-on que les besoins des travailleurs habitant le territoire soient pris en compte par les activités qui y seraient implantées ? (Ce qui ne veut pas dire « créés », comme le prétend avec témérité p.20 l’étude du cabinet Sémaphores, commanditée par le maître d'ouvrage. (voir figure 1 - …) [1]

Figure 1 © Sémaphores

Figure 1 © Sémaphores

 - Pour des raisons stratégiques ensuite : à quoi bon se battre sur les chiffres ? Quand bien même ce projet générerait des milliers de postes, nous sommes en mesure de démontrer que ces emplois seraient dans leur majorité, inaccessibles aux populations locales. La théorie du « ruissellement » déjà défendue pour Roissy par bon nombre d’élus val d’oisiens se révèle totalement illusoire (croire que forcément l’implantation d’un grand pôle d’emplois ferait fatalement « ruisseler » sur le territoire environnant des richesses économiques dont bénéficieraient les populations riveraines [2].) Auchan a mobilisé un énorme budget pour le portage du projet Europacity, essentiellement en communication. Dans le chapitre 2, nous avons relevé un grand nombre d’erreurs et d’approximations contenues dans le volet « Emploi ». Pourtant, le maître d’ouvrage n’a pas jugé utile de réactualiser une étude totalement sommaire. On ne saurait mieux démontrer que les questions d’emplois sont le cadet du souci du promoteur. Les membres de la famille Mulliez, propriétaires du groupe Auchan, sont des commerçants. Après avoir vendu des produits, ils vendent du rêve avec la même efficacité qu’ils ont vendu des centres commerciaux… Et ça marche ! Les promesses d’emplois aussi séduisantes que trompeuses… sont considérées comme argent comptant par une bonne partie des acteurs locaux, entraînant partiellement le soutien des populations, réduits à de pauvres alouettes se laissant prendre aux miroirs

Les promesses n’engagent que ceux qui les croient

Il est intéressant d’étudier en Ile-de-France les effets en matière d’emplois de deux précédents cas d’implantations de grands pôles métropolitains : Roissy et Disneyland-Paris, qui peuvent nous fournir des enseignements et des hypothèses de scénarios pour Europacity. Les promoteurs de ces projets « historiques » ont ceci de commun avec celui d’Auchan : ils ont reçu le soutien de l’État et des collectivités territoriales grâce à la promesse de création de milliers d’emplois. D’où l’interrogation suivante : comment ces deux implantations ont-elles « vieilli » ? Les promesses ont-elles été tenues ? Et surtout, s’agissant d’installations « effectives » d’activités, peut-on mesurer a posteriori leur bénéfice réel pour les populations locales?

a/ En ce qui concerne l’implantation de l’aéroport de Roissy, dans les années 60, les communes rurales de la plaine de France étaient unanimement opposées au projet. C’est le « rapport Lachaize » (1970), du nom du préfet rédacteur, qui a levé les réticences des acteurs, en promettant la création de 70 000 emplois dès la mise en service de l’aéroport, en 1974. À l’époque, travaillant comme chargée de mission « Activités-Emploi » à l’Atelier d’Urbanisme de la Direction Départementale de l’Équipement 95, rattachée à la Préfecture du Val d’Oise, je me souviens d’une réunion organisée par ADP (Aéroports de Paris) boulevard Raspail à Paris, où l’un des directeurs avait déclaré : « Le choix de Roissy ? Il s’imposait ! C’était le seul endroit à 30 kms de Paris-Notre-Dame où il suffisait d’exproprier 3 fermes pour disposer de 2000 ha… » Une pure opportunité foncière, donc, qu’il a fallu ensuite déguiser en substantifiques retombées de milliers d’emplois, afin d’obtenir le soutien des élus locaux. A la parution du recensement INSEE de 1975, j’ai été chargée par le préfet du Val d’Oise du premier rapport d’évaluation des emplois de Roissy [3]. J’ai trouvé péniblement 15 800 postes de travail, et encore… en raclant les fonds de tiroirs, car à une époque où les 2/3 des appareils décollaient d’Orly et 1/3 de Roissy, ADP avait affecté la totalité des 5000 navigants (personnel travaillant à bord des avions) à l’aéroport Charles-de-Gaulle.

b/ L’implantation d’EuroDisney ne s’est pas heurtée aux mêmes résistances [4]. Concoctée par le premier ministre Laurent Fabius, puis ratifiée par son successeur Jacques Chirac, elle s’est effectuée dans un consensus général gauche/droite, national et local. Il était annoncé 12 200 emplois à l’ouverture du parc, chiffre très comparable à l’effectif avancé en 2011 pour Europacity par le cabinet Sémaphores (11 800), mais pour un territoire (80 ha) d’une taille… 24 fois inférieure. Le gouvernement français avait posé à la World Disney Company une condition expresse pour donner son accord : que le Service Public de l’Emploi (à l’époque, l’ANPE) ait le monopole du recrutement pour les deux phases « chantier » et « exploitation » du parc de loisirs [5]. Mais malgré une énorme  préparation, deux ans d’études de faisabilité, une stratégie conçue 3 ans à l’avance pour un projet connu (3 autres parcs existaient déjà aux USA et au Japon), la participation de 16 agences locales, de la Direction régionale de l’ANPE, de la Région, sans compter une mission interministérielle « EuroDisney » créé spécialement, les exigences de l’employeur se sont révélées particulièrement difficiles à satisfaire.

 c/ Côté État : mission impossible. En effet, l’entreprise avait formulé des demandes très éloignées du fonctionnement du marché du travail français. On se heurtait à un phénomène essentiellement « culturel » : les contenus américains des fiches de postes réclamaient des « moutons à 5 pattes » aux caractéristiques décalées avec les compétences de la main-d’œuvre locale disponible. Exemple : il était réclamé 800 femmes de chambre parfaitement bilingues (français-anglais) ou encore des « Characters » (des comédiens multi-fonctions) pouvant chanter, jouer de la musique, défiler dans des parades en costumes de Mickey [6], mais susceptibles aussi dans les intervalles, de pouvoir assurer la billetterie ou œuvrer sur les attractions. Or, en peignant les fichiers de l’ANPE de toute l’Ile-de-France, nous avions trouvé péniblement 40 femmes de chambre au chômage ayant des notions d’anglais. Quant à la main-d’œuvre des activités « Spectacles », nous nous sommes heurtés à une organisation française en filières professionnelles cloisonnées : contrairement aux USA, les chanteurs ne dansent pas, les danseurs ne savent pas chanter, les ténors d’opéra refusent avec mépris un répertoire de variétés, etc… Il n’y avait guère que dans les métiers du cirque que nous avons trouvé des candidats multi-casquettes correspondant aux exigences de l’employeur.

 Résultat : les objectifs du monopole de l’ANPE n’ont pu être tenus. Alors que les conditions du marché du travail national étaient beaucoup plus favorables qu’aujourd’hui, la main-d’œuvre au chômage beaucoup moins éloignée de l’emploi, sans compter une seule organisation gérant l’ensemble de l’offre et de la demande, avec la mobilisation d’un énorme partenariat : l’ensemble des Chambres de Commerce et des métiers, tous les prestataires de formation sous-traitants des services publics, le tout chapeauté par une mission interministérielle spécifique. Malgré quelques négociations réussies (par exemple, introduire un métier en Hôtellerie inconnu aux USA, de « gouvernante d’étage » parlant correctement anglais, assurant la relation clientèle et dirigeant une vingtaine de femmes de chambre dispensées ainsi de compétences linguistiques), l’ANPE n’a pu couvrir l’ensemble des besoins de l’entreprise. Des ouvriers sont venus de toute l’Europe pour respecter le planning très serré du chantier. Et à l’ouverture d’EuroDisneyland, en dépit de tous les efforts pour maximiser les retombées de l’implantation pour la population locale, le recrutement s’est largement ouvert à l’extérieur. Le monopole ANPE ayant été partiellement assuré, EuroDisney s’est considéré déchargé de ses engagements et a recruté dans toute la France et l’Europe.

 d/ Un maître d’ouvrage libéré de ses obligations. Aujourd’hui, ce mode de recrutement du parc de loisirs est parfaitement assumé : le site internet de Disneyland-Paris déclare 100 nationalités ; la dernière campagne de recrutement ouverte à l’automne pour la saison 2017 a organisé des castings à Dublin, Bologne, Athènes… Il est certes indiqué que 70% des « cast members » sont français (et non franciliens), ce qui correspond à 4500 salariés étrangers, dont 2700 originaires d’autres pays européens. Mais attention : 70% de personnel français ne signifie pas 70% des emplois, car il y a des CDI de 16 h fonctionnant uniquement le week-end. Nous ignorons la correspondance avec des équivalents-temps-plein (ETP), dans une confusion de chiffres (volontaire ou non) entre postes et emplois. Toujours sur le même site, l’interview du cadre britannique Daniel Harding, chargé du casting, nous incite davantage à la prudence. Il déclare « voyager dans le monde entier » pour trouver « une grande diversité de talents… », se rendre « plusieurs fois par an au Royaume-Uni » et, selon les besoins, « aux États-Unis et en Australie ». Il est offert aux candidats de provenance lointaine des logements dans « 6 résidences sociales » de Val d’Europe, dont près d’un millier de places pour le personnel temporaire, ce qui permet d’afficher un taux de salariés « habitant sur place » très honorable sur le plan statistique, mais sans aucune signification réelle.

Par ailleurs, une évaluation a posteriori des emplois supprimés par l’implantation d’EuroDisneyland reste à faire. Un exemple : il est impossible qu’en 1992, à l’ouverture du pôle de loisirs, l’accroissement soudain de +  25% du parc d’hôtels-cafés-restaurants d’Ile-de-France… n’ait eu aucun impact négatif sur les établissements et les postes de travail existants ! De même, j’ai souvenir de nombreuses faillites d’entreprises de BTP sous-traitantes au cours de la phase chantier, dans l’incapacité de respecter des cahiers des charges draconiens dont certains faisaient 600 pages… en anglais. Mais aucune comptabilité des fermetures d’activités n’a été effectuée à cette époque. À l’inverse, lors de l’anniversaire des 20 ans d’existence de Disneyland-Paris, des chiffres parfaitement surestimés ont été publiés. Il a été notamment valorisé un grand nombre d’« emplois induits » (40 000… [7]), alors que les biais statistiques en la matière sont nombreux et la méthode de comptabilisation discutable [8]. Force est de constater qu’aujourd’hui, si ce pôle a généré un substantiel développement économique (à l’avantage réel de qui ?)… il ne s’est pas effectué au bénéfice de l’emploi de la main-d’œuvre seine-et-marnaise, même si l’importance du personnel logé sur place fausse notablement les données…

Bassin de recrutement d’Europacity « non identifié »

Dans l’étude Sémaphores, il est explicitement dit page 3 qu’il est impossible de déterminer une aire de recrutement pour Europacity : « …nos travaux portent essentiellement sur des estimations objectivées des emplois mobilisés (…), sans que nous soyons en mesure de déterminer quelle sera l’origine géographique des actifs mobilisés pour occuper ces emplois. » Cet aveu d’impuissance est significatif du manque de sérieux des auteurs de l’étude et du désintérêt des commanditaires pour faire appel en priorité aux ressources de la main-d’œuvre locale.

 Pourtant, il y a 25 ans, la mission EuroDisneyland à laquelle je participais a réussi à déterminer une « zone pertinente » de recrutement, avec des moyens informatiques et de communication bien moins sophistiqués qu’actuellement, pour un projet d’échelle bien plus vaste et un éventail de métiers beaucoup plus conséquent. Nous disposions en 1990 d’une liste des filières d’activités et des métiers établie par EuroDisneyland S.A.[9] L’ANPE a ensuite « peigné » ses fichiers de demandeurs d’emplois, avec l’appui de ses agences locales, selon une classification par métiers et lieux de résidence, afin d’identifier le nombre et la localisation des chômeurs susceptibles d’être embauchés dans les différents postes ciblés par l’employeur - directement ou après formation par les organismes mobilisés -. On trouvera en annexe la carte du bassin de recrutement de la main-d’œuvre francilienne ainsi déterminée, avec les critères qui ont été utilisés. Malheureusement, il n’a jamais été effectué d’évaluation « longitudinale » (suivi sur le temps long), qui permettrait de confronter les perspectives initiales d’embauches (devant être couvertes à 100% en Ile-de-France) avec la réalité constatée aujourd’hui sur le terrain.

Bassin d’activités de Roissy : un modèle d’étalement urbain

a/ Le pôle ultra-spécialisé de Roissy (avec 47% de ses emplois concentrés dans la filière Transport-Logistique) constitue un deuxième cas d’implantation en Ile-de-France d’une infrastructure métropolitaine majeure, déconnectée de son territoire local. Etabli sur un site interdit à l’habitat, il concentre un grand nombre d’établissements rattachés à l’aéroport, sans liens avec l’espace environnant. C’est pourquoi je considère Roissy comme un «pôle d’activités» [10] plutôt qu’un « pôle d’emploi », générant un « bassin d’activités »10 qui ne joue pas un rôle de structuration du territoire comme le ferait un bassin d’emploi. Ce cas de figure s’observe lorsqu’un pôle rassemble des filières fortement spécialisées sur quelques créneaux, réclamant une très vaste aire de recrutement pour attirer la main-d’œuvre adéquate. Tandis qu’un véritable pôle d’emplois engendre une forte intensité de flux domicile-travail dans son périmètre de proximité, que j’appelle « aire directe » [11]. Pour rattacher une commune à un pôle d'emplois, l’INSEE avait fixé autrefois un seuil minimum de 40% de la population active occupée y exerçant son activité. Dans le cas de Roissy, il n’y aurait que 3 communes répondant à cette définition en dehors du pôle lui-même, non pas en raison de l’importance de leur attraction, mais de la modestie de leur poids démographique [12] ! Ce sont les localités qui figurent en rouge sur les cartes du bassin de Roissy ci-après.

b/« L’aire directe » de l’aéroport Charles-de-Gaulle est des plus réduites, puisque la localité la plus « impactée » par le pôle (Goussainville) possède moins de 10% de sa main-d’œuvre qui y travaille… On peut lui adjoindre les communes de Tremblay-en-France, Villepinte, Sevran et Gonesse. Sans oublier le cas particulier d’Aulnay-sous-bois, car cette ville de 82 000 habitants au passé industriel florissant (PSA, l’Oréal) constitue en réalité le véritable pôle d’emploi «historique» du territoire et exerce son influence - en sous-jacence au pôle de Roissy - sur un bassin d’emploi local d’une certaine densité, malgré une grave crise de désindustrialisation qui affecte la ville elle-même et son environnement de proximité (Blanc-Mesnil, Drancy, Sevran)… Ainsi, depuis 1975, le pôle s’est fortement développé sans intensifier son attraction de proximité. Au total, l’aire d’influence directe de Roissy ne dépasse guère les 6 communes citées plus haut, dont le nombre n’a pas varié en une quarantaine d’années - depuis l’implantation de l’aéroport [13] - et qui fournissent moins de 10% de sa main-d’oeuvre. On enregistre même au cours des années récentes (2008-2013) un déclin de l’attraction sur ces 6 communes, passant de 9724 résidants travaillant à Roissy à… 7688, soit une réduction de plus de 2000 actifs : -21 % en cinq ans !

Bassin d'emploi Roissy en 1975, en 2008
Bassin d'emploi Roissy en 1975, en 2008

Bassin d'emploi Roissy en 1975, en 2008

c/ A l’inverse, une « aire diffuse » immense est générée par les flux domicile-travail de ce pôle d’activités. Elle ne cesse de s’étaler de plus en plus, en tache d’huile, au fur et à mesure que la zone aéroportuaire se développe (voir ci-dessus cartes figures 2 et 3). En 1975, avec moins de 16 000 emplois, l'aire d'influence du pôle est modeste. Mais dès les années 80, le périmètre d’attraction de Roissy s’élargit au Nord en forme de cône et dépasse les frontières d’Ile-de-France, atteignant presque Senlis dans l’Oise. En 1990, il gagne les frontières de l’Aisne, et accentue son influence dans la vallée de la Goëlle ; sans compter des effectifs originaires de toute la Seine St Denis et des arrondissements de Paris nord et est. Et en 2008, l’attraction du pôle capture 20 à 40% de la main-d’œuvre (en rose sur la carte) d’un vaste espace allant de Roissy-Mauregard jusqu’à Crépy-en-Valois, sans compter des flux en provenance du Val-de-Marne, de l’ouest seine-et-marnais, des Hauts-de-Seine, et même du nord de l’Essonne. Désormais, cette aire d’influence diffuse gigantesque s’étend sur 10 départements : l’ensemble de l’Ile-de-France, auquel il convient d’adjoindre la moitié de l’Oise et l’ouest de l’Aisne.

 Une minorité de cadres réfugiée dans des sites plus agréables

En ce qui concerne la main-d’œuvre qualifiée, Roissy constitue un véritable « repoussoir » dans son périmètre de proximité. Il engendre de telles nuisances de bruit (en continu, puisqu’il est le seul grand aéroport européen à ne pas bénéficier d’un couvre-feu, à la différence d’Orly), que ses cadres préfèrent s’installer dans un environnement plus agréable, dans l’Oise aux abords de la forêt de Chantilly, dans le Parc Naturel Régional Oise-Pays de France, dans la vallée de la Goëlle au nord de la région, ou carrément en banlieue sud, dans la vallée de Chevreuse ou le bassin de Saint-Germain-en-Laye (voir figure 4). Ainsi, seules des populations pauvres et de faible niveau de qualification habitent à proximité de l’aéroport et ne peuvent donc pas offrir l’ensemble du réservoir de main-d’œuvre spécialisée dont le pôle a besoin.

Bassin d'emploi Roissy des cadres

Bassin d'emploi Roissy des cadres

Pour toutes ces raisons, l’INSEE il y a une dizaine d’années a redéfini la zone d’emploi de Roissy, rebaptisée d’ailleurs « Roissy-Sud Picardie » qui regroupe désormais 393 communes, dont 241 dans l’ancienne Picardie, contre 87 en Val d’Oise et 47 en Seine-et-Marne. Il s’agit donc statistiquement aujourd’hui d’un pôle qui est d’abord picard plutôt que francilien ou même val d’oisien….

Notons au passage que dans le cas d’un pôle très peu enraciné localement comme Roissy, il apparaît peu pertinent de concevoir le développement de l’emploi du « Grand Roissy » comme relevant du ressort local de l’intercommunalité Roissy-Pays de France, ni même de la seule région Ile-de-France, en faisant l’impasse sur les travailleurs de l’aéroport des 241 communes des Hauts-de-France. Pourtant, les élus du Val d’Oise - refusant cette réalité – s’entêtent à considérer Roissy comme le plus beau fleuron d’emplois du Val d’Oise[14], et passent leur temps à s’insurger contre les oppositions des élus du 93 à Europacity, considérant une telle ingérence comme insupportable pour un projet considéré comme appartenant au Val d’Oise.

L’hypothèse d’un très faible impact local d'Europacity et d’un bassin de recrutement gigantesque ?

Selon toutes probabilités, par analogie aux deux exemples existants analysés précédemment, dans le cas où le projet porté par Auchan se réaliserait, le scénario d’étalement urbain se reproduirait, sans doute en plus accentué. L’aire d’influence d’un pôle comme Europacity couvrirait une aire d’influence encore plus gigantesque, avec un impact local encore plus modeste pour les communes situées à proximité. En effet, on recense plus de 10 000 métiers dans le Répertoire ROME [15] : Disneyland-Paris en identifie 500 ; Roissy 200, soit respectivement 5% et 2% du champ, ce qui est très faible. C’est pourquoi les aires de recrutement sont si vastes, pour pouvoir trouver la main-d’œuvre correspondante. Le champ d’Europacity apparaît encore plus restreint, avec 80 métiers identifiés, moins de 1% (0,8) de l’éventail professionnel. Cette structure de l’emploi est propre aux grands pôles métropolitains et les actions de formation ne pourront corriger cette spécificité qu’à la marge. De plus, si Roissy et Disney couvrent des domaines d’activités qui se recoupent faiblement (sauf les filières commerce, hôtellerie-restauration, sécurité…), ce n’est pas le cas d’Europacity dont un grand nombre de filières professionnelles concurrencent celles du parc d’attractions seine-et-marnais (culture, loisirs, animation, commerces, hôtellerie-restauration…) Peut-on envisager la cohabitation de deux coqs dans la même basse-cour ? Roissy a perdu près de 14 000 emplois en 5 ans entre 2008 et 2013… Disneyland-Paris a vu son nombre de visiteurs chuter de 16 millions de visiteurs en 2012 à 13,4 millions en 2016… Peut-on considérer qu’il s’agit de deux pôles parvenus à maturité qui ne se développeront pas davantage, mais qui par contre d’être très sensibles à la concurrence ? Prend-on le risque « d’anticiper un déclin qui de toutes façons aurait eu lieu ? » interrogeait M. Carenco, alors qu’il était préfet d’Ile-de-France. On peut douter que la population concernée souhaite abandonner « un tiens » contre deux « tu l’auras ».

CONCLUSION

Tout comme Disneyland-Paris et Roissy, Europacity est un pôle métropolitain ultra-spécialisé qui ne peut avoir qu’un impact très limité sur son territoire local d’implantation. Entre d’un côté Disney qui recrute dans la France entière et l’Europe et de l’autre Roissy, dont le périmètre d’influence couvre toute l’Ile-de-France et la moitié de l’ancienne Picardie, probablement l’aire de recrutement d’Europacity se situerait entre les deux, peut-être à l’échelle du Bassin Parisien, avec un ancrage local très limité. Pour employer un actif résidant dans son périmètre de proximité, Roissy doit en accueillir 9 autres venus d’ailleurs. On peut craindre que ce taux d’efficacité soit plutôt de 1 à 20 dans le cas d’Europacity, si l’on en croit le panel particulièrement réduit de métiers offerts par le projet.

 Nous verrons dans le prochain chapitre, que cette faible utilité locale d’Europacity est encore renforcée par le décalage Emplois/Main-d’œuvre en matière d’offre et de demande de qualification et de formation.

 

ANNEXE

Quel bassin de recrutement pour Disneyland ?

En 1989, l’ANPE Île-de-France a ouvert l'agence de Chessy en Seine-et-Marne, afin de couvrir les besoins en recrutement du personnel du chantier, puis du parc de loisirs EuroDisneyland, dont l'ouverture au public était fixée au printemps 1992.

Pour définir la zone pertinente de recrutement, il a fallu se baser sur :

- la localisation de la main-d'œuvre disponible dans les filières recherchées, située essentiellement dans les quartiers est de Paris et dans la partie sud de la Seine-Saint-Denis ;

- l'emplacement des agences ANPE susceptibles de diffuser les offres auprès des demandeurs d'emploi, qui figurent sous forme de «points noirs » sur la carte ci-après ;

- les périmètres d'intervention des partenaires de l'opération (la plupart en Seine-et-Marne), tels que le département 77, les comités de bassin de Meaux et du nord-ouest seine-et-marnais, les différentes intercommunalités de l’agglomération nouvelle de Marne-la-Vallée, l'Éducation Nationale, les PAIO et Missions locales.

 Il a fallu ensuite restreindre le territoire ainsi identifié, en raison d'une exigence fondamentale de l'employeur : disposer d'un personnel opérationnel, même en cas de grève de transport. D'où la nécessité pour les candidats d'habiter dans des sites disposant d’une double desserte de transports (route et RER ou train) et d'un véhicule pour aller travailler à Disney en cas de besoin.

Cette condition impérative, additionnée aux précédentes, a généré une aire pertinente en forme d'entonnoir :

– la partie située à l’est résulte du plus grand périmètre d'intervention des différents partenaires (notamment la très vaste zone de formation n°1 de l'éducation nationale 77) ;

– la zone centrale couvre les lieux de résidence de la main-d'œuvre spécialisée dans les branches demandées (hôtellerie-restauration, spectacles, sécurité, entretien, animation-tourisme);

– la forme générale allongée, à l'ouest du site, prend en compte le tracé du RER A et le pôle de transit de Nanterre, intégrant une bande de territoire et un pôle de main-d'œuvre bien desservis par les transports en commun. Alors que des zones plus proches du site de Chessy et d'accès routier plus facile (à l'est ou au sud), mais mal desservies par le RER ou le train, ont dû être exclues.

D'où la carte du territoire opérationnel ainsi défini, validée par l'ANPE Île-de-France.

Source : « EuroDisneyland, bilan prévisionnel de l'emploi », op. cit. note n° 5

Le bêtisier d'Europacity, 3. Des emplois inaccessibles à la population locale

NOTES

[1] Citons l’exemple de l’International Trade Center (Roissy), qui a accueilli ses deux premières entreprises… déplacées : une activité logistique originaire de Gonesse et un grossiste textile chinois d’Aubervilliers.

[2] Voir Dominique Herbert « Théorie du ruissellement économique, bidon… », 3 février 2016, Médiapart.

[3] J. Lorthiois, « Les emplois localisés à Roissy-en-France », Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de Sarcelles-Gonesse, Direction Départementale de l’Equipement du Val d’Oise, 1978.

[4] En dehors de quelques protestations isolées, dont Gilles Smadja journaliste à l’Humanité auteur du livre Mickey, l’arnaque (1988) et d’Alain Lipietz, militant écologiste.

[5] EuroDisneyland, bilan prévisionnel de l'emploi, J.L. Husson, J. Buzy. Commanditaires : ANPE et Conseil Régional d'Ile-de-France 4 volumes, 432 pages, 1990.

- volume 1: synthèse critique des données disponibles

- volume 2: phase chantier: emploi et besoins de formation

- volume 3: les métiers de la phase Parc de Loisirs

- volume 4: annexes - comptes-rendus d'enquêtes

[6] Il y avait une exigence « moins de 35 ans » justifiée (en raison du poids des têtes – 28 kilos - portées par les « characters ») mais théoriquement illégale en France, en raison de son caractère discriminant.

[7] Préfecture d’Ile-de-France, Disneyland Paris, étude de contribution économique et sociale, dossier de presse, 14 mars 2012.

[8] Qui peut croire à la validité d’une méthode qui consiste à comptabiliser 30% des salaires versés aux travailleurs de Disneyland-Paris – transformés en dépenses commercialisables – affectées en totalité au lieu d’habitat des actifs et calculées en équivalents-emplois de personnels de ménage, d’agents de sécurité, ou de vendeurs? Et comment intégrer la part de gains envoyés (selon toutes probabilités) par les étrangers à leur famille ?

[9] « Liste des emplois à créer par le projet Euro Disneyland », document du 20 avril 1990, Délégué Interministériel du projet Euro Disneyland.

[10] Voir définitions dans l’article http://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/509.pdf

[11] Voir sur mon site les définitions détaillées de tous ces termes, www.j-lorthiois.fr in Concepts généraux.

[12] Le village de Roissy (2700 habitants) ; Mauregard (800 h, Seine-et-Marne) ; Eve (430 h, Oise) et Ancienville (79 h, Aisne).

[13] Le bassin de Sarcelles et les communes qui lui sont rattachées (Villiers le Bel, Garges-lès-Gonesse) n’est pas tourné vers Roissy, mais constitue l’aile ouest du « Grand Bassin de St Denis ». Pour voir l'évolution en 5 cartes successives, voir sur mon site www.j-lorthiois.fr in Concepts Généraux.

[14] Les pôles d’emplois de Cergy-Pontoise et d’Argenteuil-Bezons font travailler davantage les vals d’oisiens que le pôle de Roissy.

[15] Répertoire Opérationnel des Métiers géré aujourd’hui par Pôle Emploi.

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 12:06

Le ministre de la transition écologique présente jeudi le « plan climat » du gouvernement qui vise notamment à traduire en actes la volonté d’Emmanuel Macron de défendre l’accord de Paris. Par le Service politique du Monde le 6 juillet 2017.

Nicolas Hulot : « Nous visons la fin de la vente des voitures à essence et diesel d’ici à 2040 »

Le ministre de la transition écologique Nicolas Hulot a présenté, jeudi 6 juillet, un plan climat en six grands thèmes et 23 axes, qui sera « structuré sur les cinq ans à venir ». « La menace pour nos concitoyens est diffuse, aléatoire, et l’échéance exacte ne peut pas être déterminée scientifiquement, a affirmé M. Hulot dans un propos liminaire. Ce n’est pas un sujet qui spontanément passe toujours au premier plan dans l’écran radar. Notre responsabilité, c’est de faire que ce sujet prime sur tous les autres. »

Soucieux de préserver le « leadership » de la France en la matière, Nicolas Hulot a notamment annoncé l’engagement du pays dans la neutralité carbone et annoncé la fin des véhicules diesel et essence à l’horizon 2040. Le ministre a également annoncé la fin, d’ici à 2022, de la production d’électricité provenant du charbon et des investissements à hauteur de 4 milliards d’euros pour lutter contre la précarité énergétique.

  • Prime pour l’achat d’un véhicule moins polluant

Première annonce importante, les ménages les plus modestes vont bénéficier d’une prime pour se débarrasser de leurs voitures polluantes au profit d’un véhicule plus propre. M. Hulot n’a toutefois pas précisé le montant d’une telle prime :

« Grâce au plan d’investissement le gouvernement proposera une prime de transition pour remplacer une voiture diesel d’avant 1997 ou à essence d’avant 2001 par un véhicule plus propre, neuf ou d’occasion. »

Nicolas Hulot souhaite ainsi « faire la démonstration que la contrainte climatique soit une amélioration du quotidien des Français ».

  • 4 milliards pour lutter contre la précarité énergétique

Les « passoires thermiques », bâtiments mal isolés et consommant trop d’énergie, doivent être éradiqués dans les « dix ans » à venir, a déclaré le ministre. « Dans ce (…) délai de dix ans, on va faire disparaître tout ce qu’on appelle les passoires thermiques », a-t-il dit, relevant que « le sujet de l’efficacité énergétique est un sujet où tout le monde gagne ».

« Je considère que ce ne sont pas des dépenses mais des investissements », a-t-il ajouté, évoquant l’utilisation de 4 milliards d’euros du « plan d’investissement » annoncé par Edouard Philippe.

Dans le secteur du logement, un autre « objectif est d’éradiquer complètement la précarité énergétique. Nous avons dix ans pour satisfaire cet objectif », a-t-il encore dit. « Le gouvernement va proposer à tous les Français modestes un diagnostic aux locataires et propriétaires en situation de précarité énergétique, qui ont du mal à se chauffer », a-t-il précisé.

  • S’engager dans la neutralité carbone, en finir avec les énergies fossiles

M. Hulot a annoncé que, « d’ici à 2022 », la France cesse « toute production énergétique à partir du charbon », principale source d’émission de CO2 sur la planète. Pour « faire en sorte qu’il n’y ait pas de perdants », le gouvernement prévoit de « mettre en place des contrats de transition ».

Le premier ministre Edouard Philippe avait déjà fixé à 2050 l’horizon pour arriver à une « neutralité carbone », c’est-à-dire pour que le niveau des émissions de gaz à effet de serre ne soit pas plus élevé que les émissions capturées.

  • Mettre fin aux permis d’exploitation de pétrole et de gaz

Une loi sera proposée « à la fin de l’été ou au début de l’automne », afin « d’arrêter tout nouveau permis d’exploitation », de pétrole, de gaz, et de charbon y compris pour toutes les énergies non conventionnelles.

  • Le prix de la tonne de carbone dépassera 100 euros

Le ministre veut aussi « donner un prix à la pollution » en renforçant le prix de la tonne carbone : « on introduit ainsi un avantage compétitif à la production qui n’est pas carboné », moyen également de doper « massivement » l’économie verte.

Ce prix n’est pas encore fixé et « dépendra de la future loi de finance », mais l’objectif est qu’il dépasse 100 euros en 2030.

  • Fin des véhicules diesel et à essence d’ici à 2040

Le gouvernement entend aussi en finir avec la commercialisation des voitures roulant à l’essence ou au gazole en France d’ici 2040, objectif fixé à 2030 par l’Inde, a précisé M. Hulot, reconnaissant que cet objectif est « lourd », notamment pour les constructeurs automobiles. « C’est pour moi une véritable révolution », a toutefois ajouté le ministre.

À plus court terme, M. Hulot a confirmé la promesse annoncée par le candidat Macron durant la campagne qui est de « faire converger la fiscalité entre le diesel et l’essence avant la fin du quinquennat ».

  • Passer à 50 % de la part du nucléaire dans le mix énergétique en 2025

M. Hulot a confirmé que le gouvernement souhaitait respecter l’objectif de loi sur la transition énergétique adoptée en 2015 sur la réduction de la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % en 2025. Mais il n’a pas précisé quelles centrales il souhaitait fermer.

« Sur ce sujet, je ne veux pas avoir une approche dogmatique. Nous allons fermer un certain nombre de réacteurs. Je dois identifier avec mes services quels réacteurs nous allons fermer en fonction des critères de sécurité, sociaux et économiques. Mais je n’ai pas encore tous les éléments », a-t-il affirmé.

  • Rendre irréversible l’accord de Paris

Ce premier thème vise à « associer les citoyens » au suivi du plan climat de « manière innovante », c’est-à-dire à travers un panel de citoyens, car « les politiques ont à s’inspirer de la société civile », a dit M. Hulot. Un budget participatif sera élaboré.

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 09:28

L’étendue des surfaces couvertes d’ulves a triplé au printemps malgré une baisse des nitrates dans les rivières. Par Martine Valo le 6 juillet 2017 pour Le Monde. Lire aussi En Bretagne, tensions autour d’un élevage géant de porcs et      Danger des algues vertes : le grand déni.

Plage recouverte d’algues vertes à Hillion, près de Saint-Brieuc en Bretagne, le 29 juin. DAMIEN MEYER / AFP

Plage recouverte d’algues vertes à Hillion, près de Saint-Brieuc en Bretagne, le 29 juin. DAMIEN MEYER / AFP

C’est une annus horribilis pour la Bretagne, le pire printemps depuis quinze ans. Les échouages massifs d’algues vertes battent tous les records. Apparues exceptionnellement tôt dans la saison sur le littoral des Côtes-d’Armor et du Finistère, les proliférations d’ulves ont couvert, en avril et en mai, des superficies trois fois et demi plus importantes que la moyenne depuis 2002.

Malgré un certain repli en juin, des plages ont dû être fermées au public, alors que débute la saison touristique. Les données, même provisoires, relevées lors des vols d’observation du Centre d’étude et de valorisation des algues (CEVA) sont formelles : le bilan s’annonce catastrophique. L’espoir d’une amélioration, amorcée en 2010, s’éloigne.

Dans la région, élus et représentants de l’Etat s’étaient félicités de cette tendance au recul avant l’actuel retour des marées vertes malodorantes. Las, pour le moment l’étendue de ces épais dépôts sur les plages est de 50 % à 70 % supérieure aux sept années précédentes.

La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes
La Bretagne impuissante face aux algues vertes

Les responsables bretons auraient préféré focaliser l’attention sur leur deuxième plan pluriannuel de lutte contre un phénomène qui s’est beaucoup aggravé depuis la décennie 1990, et qu’ils présentaient mercredi 5 juillet. Lors d’un comité de pilotage, les responsables des huit baies les plus touchées (la Fresnaye, Saint-Brieuc, la Lieue de Grève, Locquirec, L’Horn-Guillec, Guissény, Douarnenez et la Forêt-Concarneau) ont détaillé la façon dont ils comptent essayer d’endiguer cette invasion récurrente.

Au total, 55 millions d’euros doivent être engagés pour la période 2017-2021, à la fois pour financer le ramassage – quotidien si nécessaire –, et le volet préventif – c’est-à-dire essentiellement des mesures visant à aider les agriculteurs à améliorer leurs pratiques. Le programme précédent devait s’élever à 134 millions d’euros entre 2010 et 2016, mais seule une centaine de millions d’euros a finalement été engagée, et même moins selon le conseil régional.

Une part des crédits sont destinés à l’acquisition de connaissances, même si le processus de prolifération des algues vertes est déjà bien compris : dans les baies peu profondes, les ulves prospèrent grâce à la lumière et surtout aux nitrates. Ces substances proviennent des excès d’azote déversés en partie sous forme d’engrais minéral, et majoritairement lors des épandages d’« effluents d’élevage », autrement dit lisiers de porcs, fientes de volaille… Une matière organique dont la région ne manque pas, elle qui produit un tiers des poulets et élève 58 % des porcs (soit 7,3 millions d’animaux) des cheptels français.

Sous-sol saturé de nitrates

Un hiver doux, lumineux et épargné par les tempêtes a encore accentué les proliférations d’ulves, tapies en masse sous la surface de l’eau depuis l’automne précédent.

Un hectare cultivé reçoit en moyenne 170 kg d’azote organique par an dans les Côtes-d’Armor et le Finistère, 180 kg dans le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine. Les sols de la région ne peuvent absorber de tels tonnages qui ruissellent, se retrouvent dans les nappes phréatiques, puis dans les cours d’eau avant d’atteindre le littoral.

Moins de fosses à lisier qui débordent, plus de prairies et moins d’épandages : les remèdes sont connus aussi. Moyennant des compensations financières et des accompagnements techniques, elles sont en partie mises en œuvre dans les huit baies les plus touchées. De fait, les quantités de nitrates ont baissé ces dernières années dans les rivières, mais on est encore bien loin du compte tant le sous-sol reste saturé.

La Bretagne est devenue en janvier, à sa demande et à titre expérimental, la première collectivité locale chargée de coordonner les politiques de l’eau sur son territoire. Cette compétence l’oblige a priori à avancer, mais elle reste prise dans la contradiction d’un modèle agroalimentaire qui la pollue tout en pesant lourd dans son économie. C’est ainsi que dans le Finistère, à Landunvez, Plovan et ailleurs, des propriétaires de porcheries déjà très importantes se sentent soutenus dans leur souhait de s’étendre encore, y compris contre l’avis des commissaires enquêteurs.

« Tsunami »

Lundi 3 juillet, le vice-président du conseil régional chargé de l’environnement, Thierry Burlot, et le préfet de Bretagne, Christophe Mirmand, se sont rendus dans une exploitation du Trégor, afin de souligner leur satisfaction vis-à-vis des efforts des exploitants et les assurer que la puissance publique serait là pour les accompagner vers « une agriculture rémunératrice qui génère de faibles fuites d’azote dans le milieu ».

Mercredi, lors du comité de pilotage rassemblant les huit baies, l’association Eau et rivières de Bretagne a exprimé ses doutes sur le plan de lutte et déploré l’insuffisance des « objectifs affichés de réduction des nitrates à l’horizon 2027 ».

Le matin, Halte aux marées vertes, une autre association très virulente sur le sujet, était venue dénoncer chez le préfet des Côtes-d’Armor le « tsunami d’algues vertes » qui frappe la région. Son combat porte contre l’hydrogène sulfuré, un gaz mortel qui émane des algues lorsqu’elles entrent en putréfaction. Le 23 juin et les jours suivants, la municipalité d’Hillion a ainsi dû fermer au public quatre de ses plages pour des raisons de « santé publique ». Plusieurs accidents ont eu lieu dans cette baie en 2009, une année noire en Bretagne.

Le danger se concentre dans les lieux peu accessibles aux tracteurs chargés de racler les couches d’ulves avant qu’elles pourrissent. Rien que dans les Côtes-d’Armor, 78 vasières et fonds d’estuaires ont été identifiés dans 59 communes du littoral comme présentant des risques. Cet inventaire mis à jour est désormais public et consultable sur le site de la préfecture. C’est nouveau. Les bulletins mensuels d’observation du CEVA, eux, ne le sont toujours pas.

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6 juillet 2017 4 06 /07 /juillet /2017 09:03

Pour valider la construction de son pharaonique centre commercial et de loisirs Europacity sur les excellentes terres agricoles du Triangle de Gonesse, Auchan n'a reculé devant aucun argument valorisant les retombées soi-disant mirifiques de son mégaprojet. Revue de détail de l'argument Emploi. Par Jacqueline Lorthiois le 14 juin 2017 sur son blog, qui fait suite au chapitre 1, Le Bêtisier d'Europacity, chapitre 1 : Images d'Épinal. Lire aussi Vertigineuse partie de Monopoly sur le triangle de Gonesse.

CHAPITRE 2. LA PROLIFÉRATION            D'EMPLOIS FANTÔMES

Malgré un débat public en 2016 qui a mis en lumière la pertinence des arguments des opposants à Europacity [1], Auchan entend poursuivre son projet à tout prix, quitte à effectuer quelques retouches mineures et autres mesurettes (par exemple : la fonte de son parc des neiges)… via sa nouvelle société porteuse « La Belle Étoile », dans un système de sociétés emboîtées dont le groupe a le secret [2]. Rappels historiques et revue de détail de l’argument clé des promoteurs : la création de MILLIERS D’EMPLOIS ACCESSIBLES à la population locale, censée faire baisser miraculeusement le taux de chômage élevé du territoire.

 Certains lecteurs débusqueront peut-être certaines redondances par rapport à des textes antérieurement publiés, notamment sur le site du Collectif Pour le Triangle de Gonesse (CPTG) [3] dont je suis membre. Mais c’est que, malgré la tenue du débat public qui a démontré le caractère discutable des promesses du maître d’ouvrage, bon nombre de promoteurs d’Europacity continuent à citer les anciens chiffres, alors que les estimations d’emplois ont été officiellement révisées à la baisse.

Première partie : LE NOMBRE

 Dès 2011, notre Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) opposé à Europacity s’est élevé contre les absurdités proférées en termes d'emplois par le maître d'ouvrage, répétées en boucle par les élus du Val d'Oise et les techniciens de l'EPA Plaine de France dans un discours incantatoire, basé sur des affirmations sans aucune justification. Avec une inflation incessante de chiffres qui n’était pas sans rappeler l’histoire de Perrette et le pot au lait. Comme dans la fable de La Fontaine en effet, les nombres grossissaient à mesure de leur propagation. On avait démarré à 20 000 emplois… Mais en 2015, Mme Moustachir, alors maire-adjointe à l’emploi de Gonesse interpellait nos militants à une réunion dite de « concertation » organisée par l’EPA : « Comment peut-on passer à côté de 50 000 emplois ? » Comme s’ils étaient déjà là, en « chair et en hausse»…

 Dès septembre 2012, lors d’une exposition-propagande d’Immochan à la Maison de l’architecture en Ile-de-France, j’avais dénoncé devant un public averti (essentiellement des architectes et urbanistes) resté goguenard le tour de passe-passe que représentait l'addition des emplois du chantier et ceux du projet Europacity après ouverture, comme si ces postes étaient simultanés alors qu'ils se succédaient. Intervention qui avait suscité l’hilarité des participants et des applaudissements. Allègrement cumulées en effet, les deux phases « chantier » (construction de l’édifice et de ses aménagements) et « exploitation » (une fois la mise en service du centre) permettaient d’obtenir le total appréciable de 24 000 emplois, comme si les postes étaient interchangeables. On imagine pourtant difficilement un grutier ou un coffreur-boiseur qui, à l’issue du chantier, aurait poursuivi son activité comme vendeur en « vins et spiritueux » Moët /Hennessy ou en montres de luxe dans une boutique LVMH…

Étude Sémaphores peu éclairante

On aurait pu croire que ces calculs fallacieux fussent corrigés dans la version 2015 du dossier adressé par le maître d'ouvrage à la Commission nationale de débat public (CNDP) qui a permis enfin le démarrage de celui-ci, repoussé à deux reprises… Nous avions en effet observé que nos analyses et autres communiqués de presse étaient suivis de près par le promoteur qui rectifiait ensuite les exagérations par trop criantes. Pourtant, force est de constater qu’en matière d’emplois, les données se positionnent toujours – encore actuellement en 2017 – dans du PUR « DÉCLARATIF » : aucune étude sérieuse effectuée par le porteur de projet n’étant venue corroborer les allégations d’une manne d’emplois générés par l’implantation d’Europacity.

 Jusqu’en 2016, nous ne disposions d’aucune information venant étayer les affirmations contenues dans une débauche de plaquettes, tracts, livre et autres magazines abondamment distribués par Immochan dans une intense propagande. Aussi, dès que le dossier du maître d’ouvrage fut publié sur le site de la CNDP, nous nous sommes réjouis d’avoir accès ENFIN à la fameuse étude sur l’emploi du cabinet Sémaphores, que nous avions réclamée à de nombreuses reprises et restée jusque-là sous embargo. Même les auteurs de l’étude ECODEV commanditée par l’EPA Plaine de France en 2012 [4] sur l’estimation des nouveaux emplois des 25 projets du Grand Roissy (dont Europacity) n’avaient pas eu accès au dossier et il leur avait été communiqué un simple total non justifié de 12 600 emplois pour la phase chantier et de 11 800 emplois directs pour la phase exploitation sans autres explications [5]. C’est donc avec une légitime curiosité que nous avons consulté le document Sémaphores, dont la version initiale datait de 2009, mais qui portait la mention prometteuse de « mise à jour 2015 » [6].

 Hélas, quelle ne fut pas notre déception : ce rajout s’est révélé totalement mensonger. Bien que la première phrase du document démarrât par « Dans un esprit d’anticipation »... ( !), dans les tableaux chiffrés, le temps s’était arrêté en 2009 (pour un chantier censé démarrer en 2019 et un centre ouvrir en 2024 !) Alors que fin 2015 pourtant, la parution du recensement INSEE de 2012 permettait une réactualisation des données. L'indigence de ce document de 21 pages qui (lorsqu'on enlevait les intercalaires de titres et les 2 tableaux annexes) n’en comportait en réalité que… 16 (en caractères 12 et avec une marge gauche et droite totalisant 6 cm !) …n’était pas sans rappeler le fameux rapport de Mme Tiberi sur la francophonie [7]. Constat sans appel : la boîte noire des estimations d’emplois ne s’était qu’entrebâillée, le cabinet Sémaphores (mal nommé) nous ayant fort peu éclairés.

C’est ainsi que nous avons lu avec stupéfaction page 9 du document – que nous rechignions à qualifier d’«étude » - le calcul ci-après (figure 1). Les chiffres du chantier étant évalués à 4200 emplois par an pendant 3 ans, il s’ensuivait ce résultat incroyable de : 4200 × 3 = 12 600 emplois. En effet d'après les auteurs (non cités), quand on occupe un emploi pendant 3 ans, cela représente 3 emplois ! Une absurdité qui n'avait été dénoncée par aucun acteur du territoire en dehors de notre Collectif, mais qui n’avait pas échappé à Mediapart [8] … Sans doute M. Dalstein, directeur de la société Alliages et Territoires [9] qui présentait inlassablement ces données dans les différentes réunions du débat public, formé en tant qu’ingénieur au maniement d’équations complexes, n’avait pas repéré une erreur de niveau cours élémentaire.

Figure 1

Figure 1

Pire encore, un petit encadré en grisé à la page 10 du dossier Sémaphores, sous le titre « mise à jour des données » (Figure 2), évoquait un allongement de la durée du chantier à 4,5 ans (à nouveau sans aucune justification, alors que le chantier de Disneyland en avait duré 3, pour une surface 4 fois supérieure), d’où un total prétendument réactualisé de 18 820 « personnes », apparemment confondues avec des emplois !! À noter toutefois qu’au cours du débat public, ce chiffre abracadabrantesque n’a jamais été cité par le maître d’ouvrage et est tombé en désuétude, sans doute en raison de son invraisemblance notoire.

Figure 2

Figure 2

Autre motif d’effarement : dans le tableau récapitulatif de la page 12 (fig. 3), nous avons découvert que le cabinet Sémaphores - sans crainte du ridicule, alors que notre Collectif avait dénoncé cette absurdité 4 ans plus tôt - avait reconduit l’addition aberrante des chiffres des phases chantier et exploitation, inscrivant un effectif global de : 24 380 emplois. A ce nombre s’ajoutaient 12 075 emplois induits, notion abandonnée depuis belle lurette par la plupart des bureaux d’études sérieux [10]. D’où un nombre total « d’emplois mobilisés sur le territoire » évalués à 36 455. Nous avions enfin débusqué l’origine de l’inflation des « 40 000 emplois d’Europacity » cités alors par la presse et les élus de l’est du Val d’Oise, arrondissant le chiffre au montant supérieur, dans un élan de générosité créant au passage d’un coup de calculette magique [11] 3 500 emplois supplémentaires ! Une ambigüité savamment entretenue entre le nombre d’emplois artificiellement gonflé d’Europacity et la totalité des postes escomptés, en adjoignant ceux du centre d’affaires prévu.

Figure 3

Figure 3

Ainsi, les membres du Conseil Départemental du Val d’Oise, les techniciens de l’EPA Plaine de France et d’Immochan ont continué à répéter à l’envi les calculs d’apothicaire de Sémaphores, jusqu’à ce que, ENFIN, en juin 2016, la CNDP ait commandé un dire d’expert indépendant sur cette question brûlante du nombre d’emplois générés par Europacity. Nous reviendrons sur cette « Analyse des impacts du projet EuropaCity en termes d'emplois » effectuée par M. Arnaud Degorre [12].

Multiplication miraculeuse d’emplois sur le chantier

En 2012, notre Collectif ignorait l’origine des comptes fantastiques des 12 600 emplois du chantier d’Europacity. Mais par chance, j’avais jadis participé à une mission d’étude et de conseil auprès de l’ANPE Ile-de-France (1989-1992) dans le cadre de l’implantation du parc d’attractions EuroDisney [13], qui avait pour objectif de déterminer le nombre de postes et les métiers générés par la phase chantier (durée : 3 ans), puis par la phase d’exploitation, prévue au printemps 1992 [14]. (Constatons au passage que notre étude de 432 pages était 20 fois plus conséquente que celle de Sémaphores). En ce qui concernait le programme « construction », notre référence en 1990 en matière de grands chantiers était Eurotunnel qui venait de s’achever, le plus grand ouvrage du XXème siècle, représentant 10  000 emplois. Afin de calculer les besoins d’EuroDisney (d’importance équivalente), nous avions estimé des taux de productivité par analogie à Eurotunnel et détaillé avec la FNB (Fédération Nationale du Bâtiment, devenue aujourd’hui la FFB) les différents corps de métiers nécessaires, en référence à la construction d’autres sites Disney en Californie, en Floride et à Tokyo. Aussi, je savais pertinemment qu’il était impossible d’alléguer pour le chantier d’Europacity - trente ans plus tard - un nombre d’emplois supérieur à Eurotunnel ou EuroDisney, ne serait-ce qu’avec les gains de productivité acquis depuis les années 90, liés à la mécanisation, à l’organisation du travail et à la qualification du personnel, sans commune mesure avec ces chantiers « historiques ». Sans compter des dimensions (EuroDisney, 1940 ha à l’ouverture, contre 80 ha pour Europacity) et un niveau de complexité (Eurotunnel, 55 kms dont 35 sous la mer) largement supérieurs. Pourtant, à aucun moment n’était évoquée par Sémaphores la question des gains de productivité à prévoir d’ici 2024. Alors que l’étude ECODEV du Grand Roissy signalait dès son introduction la nécessité de prendre en compte « la poursuite des gains de productivité (+ 1,5% / an) ».

Cette intuition d’une forte surestimation des emplois m’a ensuite été confirmée par l’analyse des grands chantiers en cours sur le territoire national lors du débat public. Car les effectifs affirmés par Immochan traduisaient une méconnaissance totale du fonctionnement actuel de la filière Construction. En effet, il n’y a en France que 3 ténors du bâtiment en capacité de remporter un marché de l’ampleur d’Europacity : Bouygues, Eiffage et/ou Vinci. Ces grandes entreprises possèdent des salariés permanents qu’elles affectent successivement sur leurs différents sites en fonction de leur planning de travaux et généralement logés sur place. C’est pourquoi les métiers du Bâtiment listés par Sémaphores (page 15) ne représentent aucune signification pour les travailleurs du territoire. Seuls comptent les postes non pourvus par l’entreprise qui conduit le chantier.

Ainsi, prétendre que les emplois générés par la construction d’Europacity constituent une opportunité pour la main-d’œuvre locale est une affirmation totalement fallacieuse. D’autant plus que fin 2015, l’activité du BTP traversait une phase de récession (la Fédération Française du Bâtiment déclarait cette année-là une baisse de 3% de son activité et le licenciement de 42 000 salariés), ce qui poussait bien évidemment les entreprises à conserver en priorité leur personnel permanent et à ne pas renouveler les contrats temporaires, réduisant d’autant les chances d’embauche d’actifs locaux. Rien n’empêche non plus l’entreprise - en l’absence d’une législation européenne rigoureuse dont la mise en place se fait attendre - de contractualiser avec des agences d’intérim étrangères ou des filiales d’Europe de l’Est par exemple, pour faire venir des travailleurs détachés.

Autre point : les activités à effectuer ne dépassent généralement pas quelques mois. Les différents corps de métiers ne travaillent pas toute la durée d’un chantier, mais se succèdent. D’abord les terrassements, ensuite le gros-œuvre et la structure, après le clos et le couvert, puis les corps d’état techniques (électriciens, plombiers)… puis vient le temps des finitions (peintres, carreleur, solier, serrurier)… A titre d’exemple, la construction du centre commercial Le Millénaire (50 000 m2, Aubervilliers) a enregistré une moyenne de 250 travailleurs sur le site, avec une pointe de 700 salariés présents ensemble. De même, pour le chantier du nouveau Ministère de la Défense boulevard Victor à Paris, 13 000 travailleurs se sont succédé en 3 ans, dont 2500 simultanément, réduisant à 7 mois la durée moyenne d’un emploi [15].

Au cours du débat public, l’erreur grossière de la multiplication par 3 des chiffres du chantier a miraculeusement disparu des déclarations du maître d'ouvrage. Mais Auchan a continué à affirmer 4200 postes pour la construction de son mégaprojet. L’étude « dire d’expert » commandée par la CNDP effectuée par M. Degorre, a réduit ces effectifs à 3350 emplois. Si on appliquait à ce total une durée moyenne d’activité de 7 mois, nous obtiendrions 1950 emplois ETP, maintenus pendant 3 ans. Pourtant les partisans d’Europacity s’entêtent encore aujourd’hui à brandir le chiffre de 4200. Mais surtout, il convient d’identifier sur ce total révisé la part dédiée aux travailleurs locaux. Nous reviendrons sur cette question.

En France en 2016, un seul grand chantier dépassait 4 000 emplois. Il s’agissait de la construction sous l’égide de Vinci de la LGV Bordeaux-Tours « Sud Europe Atlantique » d’une dimension sans précédent : 350 kms, 117 communes concernées, 400 ouvrages d’art dont 19 viaducs, 1,1 million de traverses en béton… Des travaux qui ont mobilisé 4500 salariés directs, dont 3200 personnels permanents et 1300 agents recrutés le long du parcours, dont 400 en insertion. De même, l’EPR de Flamanville qui couvre 120 ha, représentant 300 000 m3 de béton, 500 000 m3 de coffrage, 40 000 tonnes d’acier… n’a mobilisé que 3000 salariés dont 2000 permanents de l’entreprise Bouygues. En 2011, 500 demandeurs d’emplois locaux ont été embauchés après une formation financée par la région Basse-Normandie. Mais malgré l’organisation par Pôle Emploi d’un « bus de l’emploi » qui a drainé plusieurs centaines de candidats, le maître d’œuvre a préféré recruter un millier de travailleurs déplacés (roumains, bulgares, italiens, espagnols) en utilisant notamment les services de la société intérimaire aujourd’hui disparue Atlanco, déclarée à Dublin et établissant des contrats de travail par une filiale chypriote… Cette affaire qui a défrayé la chronique, a fait l’objet d’un jugement particulièrement laxiste [16], propre à encourager les pratiques de patrons peu scrupuleux.

Autre promesse non tenue : le tunnel du Lyon-Turin dont les annonces se sont envolées… jusqu’à 30 000 emplois. Pourtant, fin mars 2016, le chantier n'employait que 700 personnes (sous-traitants et intérimaires compris), tellement le taux de mécanisation est élevé [17]. Sans compter les incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur la poursuite des travaux. À noter le revirement significatif de M. Carenco, alors préfet de la région Ile-de-France, sur la surenchère des emplois escomptés à Europacity. Tout d’abord, dans une vidéo mise en ligne sur notre site [18] qui date du 7 mars 2016, il affichait un mépris total pour les opposants au projet : « ceux qui sont contre… se foutent de l’emploi… ça ne les intéresse pas… ils sont retraités… » [19] Dans un deuxième temps, M. Carenco montrait davantage de circonspection sur les retombées en emplois du métro Grand Paris Express (19 à 20 000 ?) : « Je ne suis pas sûr qu’il en créera beaucoup au début, car les quatre gros chantiers de ligne à grande vitesse se terminent et les entreprises vont rapatrier leurs équipes » [20].

Pour le moment, les tunneliers, très mécanisés, mobilisent pour la construction de ce métro 1500 agents sur le terrain, essentiellement pour la prolongation de la ligne 14, qui accuse déjà deux ans de retard [21]. Au niveau national, la branche Bâtiment a enregistré en 2016 - pour la première fois depuis huit ans - une augmentation d’effectifs, mais fort modeste : 10 000 emplois pour l’ensemble du territoire, dont 4000 intérimaires [22]. Cela ne fait jamais qu’une centaine d’emplois par département, dont 40% à statut précaire. On est loin d’une masse mirifique d’embauches ! Et l’ensemble de la branche française des Travaux Publics avoue une « année blanche » (sans suppressions, ni créations) pour son bilan 2016, espérant une reprise en 2017.

Confusion entre « emplois » et « postes »

Les emplois que fait miroiter Auchan à Europacity constituent en réalité des « postes » de travail. Une partie de ceux-ci (laquelle?) ne représente que des « morceaux d'emplois », qu'il faudrait additionner pour obtenir des « emplois ETP » : équivalent temps plein. Sortir de cette incertitude statistique réduirait sans doute sensiblement les effectifs ETP escomptés… Lors du débat public, notre Collectif a posé la question des ressources humaines réellement mobilisées par les emplois affichés par Immochan : quelle était la part de temps partiels, de postes saisonniers ? Il nous a été affirmé que l’ensemble des emplois avait été calculé par le cabinet Sémaphores en ETP [23]. Qu’il nous soit permis de douter d’une réponse aussi globale ! A nouveau, nous nous situons dans du « déclaratif », des affirmations sans preuve, démenties par les pratiques des entreprises positionnées dans certaines filières (Commerces de détail en grandes surfaces ; activités de Tourisme-Loisirs…)

En France, en effet, la grande distribution est une championne de l’emploi à temps partiel, notamment féminin. D’après une étude de la DARES [24] la répartition de la durée du travail dans ces entreprises est la suivante :

  • 25% des salariés ont une durée hebdomadaire courte (moins de 24 h par semaine), répartie sur un nombre de jours restreint (moins de 5 jours) ;
  • 7% ont une durée hebdomadaire courte (moins de 24 h par semaine), étalée sur un grand nombre de jours (5 jours ou plus) ;
  • 12% travaillent moins de 5 jours et 24 h par semaine ou plus ;
  • 56% cinq jours ou plus, avec une durée hebdomadaire longue (24 h ou plus par semaine).

La forte proportion de ce qu’on appelle les « temps partiels longs » s’étalant sur au moins 5 jours traduit l’importance d'une flexibilité imposée au personnel. Un mode d'organisation qui permet de répondre à des pics d'activité quotidiens (heures de pointe) et à l'amplitude hebdomadaire, renforcée encore par la nouvelle législation sur le travail du dimanche. Travailler peu sur une grande amplitude de jours représente la forme de temps partiel la plus « subie » par les salariés, avec de longs moments d’absence du domicile et leurs effets collatéraux (problèmes de garde d’enfants, mais aussi insuffisance d’offre de transports en période creuse, impossibilité d’accès aux services locaux…), tout en ayant peu d’heures effectivement travaillées et donc payées.

Par ailleurs, les parcs de loisirs français sont soumis à une forte saisonnalité, ce qui incite une grande partie d’entre eux à cesser leur activité durant l’hiver. Le parc d’attraction Astérix (n°3 français), ouvre 7 mois, du 1er avril au 15 novembre. Avec 220 permanents, il recrute 1000 personnes chaque année, soit un taux de saisonnalité de 82 %. Le Puy du Fou - au deuxième rang national derrière Disneyland – est en activité d’avril à septembre inclus. Il fonctionne avec 150 salariés permanents pour un effectif total de 1800 personnes, soit un taux de saisonnalité de 92%. Et chaque année, Disneyland organise une grande campagne de recrutement, la dernière en octobre 2016 [25] : 8000 postes à pourvoir d’ici mars 2017, dont probablement un millier en CDI comme dans le casting de l’année précédente. Ce qui traduit bien le fort turnover du personnel, renouvelé chaque année à 53% et aussi l’importance des flux de CDD, dont la majorité pour 4 mois en période d'été.

Prétendre que les emplois estimés d’Europacity seraient tous à temps plein, alors que 30% de ceux de la grande distribution sont à temps partiel, et que la saisonnalité des emplois des trois plus grands parcs d’attraction français varie de 53% à 92% n’est pas sérieux. Cette question a été totalement occultée par le cabinet Sémaphores. Mais aussi par l’expert M. Degorre choisi par la CNDP pour émettre un avis indépendant sur les effectifs générés par Europacity. Si nous appliquons les moyennes observées plus haut (hypothèse basse : Disney) aux effectifs indiqués par ce dernier, nous serions conduits à réduire les emplois de commerce à 3300 ETP et ceux de loisirs à 650 ETP.

Quelle corrélation entre investissements et nombre d’emplois ?

Dernière incertitude sur le nombre d’emplois escomptés : la méthode de calcul utilisée pour estimer les effectifs par catégorie. Pour mesurer l’emploi direct en effet, le bureau d’études Sémaphores s’est basé sur les investissements annoncés par Immochan et les a convertis en emplois, en s’appuyant sur des ratios d’investissements par emplois issus de l’Enquête Annuelle des Entreprises (EAE) de l’INSEE. Ici encore, sont utilisées des données anciennes (2009) pour un chantier censé démarrer en 2019 et une ouverture du centre en 2024, respectivement 10 et 15 ans plus tard. Sans aucune réactualisation, démentant l’annonce indiquée en page de couverture « mise à jour 2015 ».

Généralement, les études prospectives sur l’emploi identifient les différents volumes d’activités prévus et les déclinent ensuite en catégories d’emplois et en métiers. C’est la procédure utilisée par l’étude ECODEV, qui a interrogé les différents syndicats professionnels de branche et un certain nombre d’entreprises présentes sur le bassin de Roissy. Cette double approche - macro-économique par filières, et locale appuyée sur des exemples existants - permet une identification fine des besoins, mis en regard ensuite avec des statistiques émanant de l’UNEDIC, de Pôle Emploi et du Ministère du Travail (DARES, CEREQ, CEE… ) et bien entendu de l’INSEE. En quarante ans de carrière, je n’ai jamais observé une corrélation scientifiquement prouvée entre les investissements mobilisés par un projet et son nombre d’emplois. Je dirais même que plus l’investissement est lourd, plus les entreprises sont mécanisées (cf. les tunneliers du métro express) et moins elles génèrent d’emplois. Par exemple, le chantier de l’EPR de Flamanville représente plus de 10 milliards/€ pour 3000 emplois. Et le tunnel Lyon-Turin pourrait coûter 26 à 30 milliards/€… pour 3000 emplois, dernier chiffre évoqué par Louis Besson, ancien maire de Chambéry, un des plus ardents défenseurs du projet.

Curieusement, dans l’expertise indépendante commandée par la CNDP, M. Degorre a reconduit cette méthode macro-économique, en la tempérant, mais sans la refuser. Ce qui aboutit au chiffre de 10 115 emplois, qui est maintenant repris par l’équipe de La Belle Étoile, le nouvel intitulé du maître d’ouvrage porteur d’Europacity. 

Nous n’entrerons pas davantage dans ces querelles de chiffres. Car il ne faudrait pas que la bataille sur le nombre d’emplois fasse oublier l’enjeu essentiel du débat. Quand bien même ce projet générerait des milliers d’emplois, nous sommes en mesure de prouver qu’ils ne seraient guère utiles au territoire. Un point essentiel qui est systématiquement évacué. Les discussions sans fin sur les hypothèses du nombre de postes effectivement créés constituant un écran de fumée, qui permet d’éclipser la question centrale : quelle proportion - sur le total de ces emplois – serait attribuée à la main-d’œuvre locale ?

C’est ce que nous examinerons dans la deuxième partie de ce chapitre : l’UTILITE LOCALE DES EMPLOIS d’EUROPACITY.

[1] Le nom officiel « EuropaCity » avec deux majuscules semblerait indiquer qu’il s’agit d’une ville. Impossible : le site est interdit à l’habitat, frappé de servitudes liées à la proximité de l’aéroport de Roissy. C’est pourquoi, refusant le terme usurpé de « ville », « city » est volontairement écrit en minuscules.

[2] Le groupe Auchan, spécialiste de ce qu’un doux euphémisme appelle « optimisation fiscale » a récemment remplacé la société maître d’ouvrage d’Europacity « Alliages et Territoires » par une nouvelle structure « La Belle Etoile » pour des raisons inexpliquées, société elle-même filiale d’Immochan, à son tour filiale immobilière d’Auchan. Dans un système de « poupées russes » à emboîtements successifs contribuant à son opacité. D’où le surnom donné parfois à Europacity : Eur- Opacity.

[3] www.nonaeuropacity.com

[4] Estimation quantitative et qualitative des nouveaux emplois futurs, du Grand Roissy au pôle métropolitain du Bourget, ECODEV-CONSEIL, 1992, consultable sur le site www.plainedefrance.fr

[5] Ce qui n’a d’ailleurs pas empêché ensuite les promoteurs du projet de désigner ces chiffres par le terme usurpé « d’emplois estimés par ECODEV ». Jugeait-on que ce cabinet-conseil constituait une meilleure caution scientifique que celle de Sémaphores ?

[6] Ce document fortement décrié est consultable sur www.debatpublic.fr/projet-europacity in « documents du porteur de projet ».

[7] Nous ignorons si les émoluments versés aux auteurs ont été négociés aussi généreusement.

[8] Cf. le communiqué de presse du CPTG, dont la date est bien trouvée : 1er avril 2016. Ces méthodes statistiques douteuses ont été dénoncées dans un article de Jade Lindgaard, Le projet Europacity, un mirage aux emplois, 12 avril 2016, Mediapart.

[9] Il a été remercié depuis. Et nous notons que M. Lebon, n° 2 de la société, parle désormais de 10 000 emplois (phase d’exploitation).

[10] L’étude ECODEV de 2012 précisait en introduction que les emplois induits étaient « non intégrés dans la démarche car non identifiables et très diffus ». En effet, la méthode de calcul qui consiste à affecter une partie des revenus des salariés de l’entreprise à des consommations effectuées exclusivement sur le lieu d’habitat des travailleurs, traduites ensuite en équivalents-emplois repose sur un cumul d’hypothèses tout à fait discutables.

[11] Expression de Jade Lindgaard, op. cit., note 8.

[12] Arnaud Degorre, Analyse des impacts du projet Europacity en termes d’emplois, expertise complémentaire présentée à Aulnay-sous-bois, le 16 Juin 2016, consultable sur le site de la CNDP.

[13] Dénommé aujourd’hui Disneyland-Paris.

[14] EuroDisneyland, bilan prévisionnel de l'emploi, J.L. Husson, J. Lorthiois, J. Buzy. Commanditaires : ANPE et Conseil Régional d'Ile-de-France 4 volumes, 432 pages, 1990.

- volume 1: synthèse critique des données disponibles

- volume 2: phase chantier: emploi et besoins de formation

- volume 3: les métiers de la phase Parc de Loisirs

- volume 4: annexes - comptes-rendus d'enquêtes

[15] On observe avec cet exemple que la confusion entre les « emplois » ETP effectivement occupés… et les « personnes » qui défilent sur un chantier permet de passer d’un chiffre de 2500 emplois ETP maintenus pendant 3 ans à 13 000… Se reporter à la figure 2 de la page 3.

[16] En mars 2017, Bouygues a été condamné à 29 950 € d’amende pour 460 salariés polonais et roumains détachés par Atlanco en 2009-2011. L’amende inférieure à 30 000 € permet à l’entreprise de conserver l’accès aux marchés publics. La CGT estime le préjudice d’ensemble pour l’URSSAF à plus de 11 millions d’euros.

[17] www.lelanceur.fr/emploi-le-lyon-turin-ne-tiendra-pas-ses-promesses/

[18] « Grand Paris : quand J. F. Carenco fait un déni de démocratie », in www.nonaeuropacity.com

[19] Au risque de le contredire, notre Collectif est composé à 56% d’administrateurs en activité.

[20] Sibylle Vincendon, « Grand Paris Express : premiers chantiers, premiers milliards », in Libération du 20 janvier 2017.

[21] Rappelons que la mise en service de l’actuelle ligne 14, prévue initialement pour la coupe du monde de football de 1998, a été inaugurée par Jacques Chirac… un an plus tard.

[22] En 2008, les effectifs de la branche Bâtiment représentaient 323 000 personnes ; 218 400 en 2015 ; une légère remontée en 2016 : 228 000, soit une perte de 30% des emplois en 8 ans.

[23] Un exemple le 12 avril à une réunion du débat public. A une interrogation de la présidente Mme Brévan, à propos du personnel hôtelier, M. Arlandis, du cabinet Sémaphores, répond : « ce sont des données en personnes, en ETP, en équivalent-temps-plein ». Nous sommes en pleine confusion, puisque les « personnes » sont assimilées à des « emplois ETP », alors que les personnes occupent des « postes » d’une durée variable. Et que c’est en additionnant ces postes « plus ou moins entiers » qu’on obtient le nombre d’emplois ETP !

[24] DARES Analyses, Le temps partiel en 2011, Janvier 2013.

[25] Le Parisien, 29 octobre 2016.

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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 17:04
L’Ouest de la Seine Saint-Denis se mobilise pour la création d’un service public de l’eau

Nous citoyennes, citoyens, membres des assemblées municipales, associations et organisations de la Seine Saint-Denis, nous ne pouvons pas laisser passer une chance de créer un service public de l’eau sur les territoires du Grand Paris de Plaine-Commune et d’Est-Ensemble.

L’eau n’est pas une affaire partisane, ni une marchandise. Nous ne pouvons pas laisser passer la chance d’obtenir une eau moins chère et plus saine pour tous, d’assurer une gestion transparente et démocratique et de s’engager dans une voie plus respectueuse de l’environnement. L’occasion est historique avec le passage à la loi NOTRe, nous pouvons nous sortir du SEDIF au 1er janvier 2018 et remettre progressivement la production et  la distribution de l’eau potable en gestion publique. Cela peut concerner tout le territoire ou seulement les villes qui le souhaiteraient.

Les territoires de Plaine-Commune et d’Est-Ensemble ont jusqu’au 31 décembre 2017 pour renouveler leur adhésion au Sedif. Des collectifs citoyens se créent, de grandes villes  de gauche comme de droite ont déjà passé le cap d’un retour en régie publique ces dernières années. Pourquoi pas nous ?

Nous avons les ressources et les compétences. Il nous faut juste l’ambition et le courage. Nous avons tout à y gagner.

Vendredi 7 juillet à 19h à Est-Ensemble, les élu.e.s et citoyen.ne.s convaincu-e-s que l’eau ne doit pas être un bien lucratif viendront habillé-es en bleu pour symboliser la volonté d’un retour à une gestion publique de l’eau. Rendez-vous pour le débat organisé par notre Etablissement Public Territorial Est Ensemble. Pour une eau moins chère et de meilleure qualité !

Signataires : (pour signer le texte, suivre ce lien)

Abdelkader CHIBANE, Conseiller municipal Groupe EELV Saint-Denis et vice-président Plaine Commune
Adèle LEPOUTRE Alliance Citoyenne d’Aubervilliers
Alain BOUCHER Citoyen Bondy
Aline ARCHIMBAUD Sénatrice de Seine Saint-Denis
Anne DEO, Conseillère municipale EELV Noisy le Sec, conseillère territoriale et Co-présidente du groupe Ecologie et citoyenneté d’Est-Ensemble
Anne-Marie HEUGAS Maire-Adjointe Groupe EPM Montreuil
Azzedine TAIBI, Maire de Stains et Conseiller Métropolitain
Bally BAGAYOKO, Maire-adjoint Groupe REVE Saint Denis
Bassirou BARRY, Conseiller délégué Groupe EPM Montreuil
Béatrice GEYRES Conseillère municipale et Co-présidente du groupe REVE Saint-Denis
Benali ALAEDINE Citoyen Saint-Denis
Camille FALQUE, Maire-Adjointe Groupe Ecologistes Les Lilas et conseillère déléguée Est-Ensemble
Catherine PILON Maire-Adjointe Groupe EPM Montreuil
Cécile RANGUIN Maire-Adjointe Groupe EELV Saint-Denis
Claire CAUCHEMEZ, Conseillère munipale déléguée Groupe EELV Bondy et conseillère déléguée Est-Ensemble
Claire COMPAIN Conseillère municipale Groupe EMP Montreuil
Claire GUICHET Citoyenne Bagnolet
Claude REZNIK Maire-Adjoint Groupe EPM Montreuil
Claudie GILLOT DUMOUTIER Collectif Eau Saint Denis
Conception DIEZ-SOTO-DIEZ Conseillère municipale Groupe REVE Saint Denis
Dominique CARRE, Maire-Adjoint EELV Pierrefitte, conseiller territorial et président du groupe Ecologistes et Citoyens de Plaine-Commune
Essaid ZEMOURI, Conseiller municipal Groupe EELV Saint-Denis et conseiller territorial Plaine Commune
Florie LE VAGUERESE MARIE Citoyenne Parti Pirates Pantin
Francis MORIN, Maire-Adjoint écologiste de Stains, conseiller territorial Plaine-Commune
Frédérique DENIS Conseillère départementale, présidente du groupe EELV
Gilles ROBEL, Conseiller municipal Groupe EPM Montreuil et conseiler territorial délégué Est-Ensemble
Ibrahim DUFRICHE SOILIHI, Maire-Adjoint Groupe EPM Montreuil et conseiller territorial Est-Ensemble
Jean-Claude OLIVA, Directeur coordination Eau Île-de-France, conseiller municipal Bagnolet initiatives citoyennes
Karima BOUZAR Citoyenne Saint-Denis
Laurent SERVIERES Citoyen Saint Denis
Madjid MESSAOUDENE Conseiller municipal délégué Groupe FDG Saint-Denis
Mariama LESCURE Citoyenne Le Pré-Saint-Gervais
Martine CARON Citoyen Ensemble Aubervilliers
Martine ROGERET Conseillère municipale Groupe REVE Saint-Denis et conseillère territoriale Plaine-Commune                                                                                                                                        Emmanuel POILANE, directeur de la Fondation Danielle Mitterrand France Libertés                    Martine TIERCELIN Citoyenne
Mehdi BOUTEGHMÈS Conseiller municipal La Courneuve
Michel BOURGAIN, Conseiller municipal délégué écologiste, Vice-président de Plaine Commune et Conseiller Métropolitain
Michel LEON Conseiller municipal Bagnolet Initiatives Citoyennes
Mireille ALPHONSE Conseillère déléguée Groupe EPM Montreuil et vice-présidente Est-Ensemble
Muriel CASALASPRO Maire-Adjointe Groupe EPM Montreuil
Nabil RABHI, Maire-Adjoint Groupe EPM Montreuil et conseiller territorial Est-Ensemble
Nadji KENZA Citoyenne Saint-Denis
Patrick SOLLIER, Maire-Adjoint Groupe EELV Bondy et conseiller délégué Est-Ensemble
Patrick VASSALO Maire-adjoint Groupe REVE Saint-Denis et conseiller territorial Plaine-Commune
Pierre SERNE Conseiller régional EELV, Montreuil
                                                                       Pierre STOEBER Citoyen Les Lilas
Rachid ZRIOUI Conseiller délégué Groupe EPM Montreuil
Ramon MARTINEZ Citoyen Aubervilliers
Roland CECCOTI Conseiller municipal Aubervilliers
Saliha AICHOUNE Conseillère municipale BIC Bagnolet et Conseillère déléguée Est-Ensemble
Sonia PIGNOT Maire-adjointe Groupe REVE Saint-Denis
Stéphane WEISSELBERG, Maire-Adjoint Groupe Ecologistes Romainville, Conseiller territorial et Co-Président du groupe Ecologie et Citoyenneté d’Est-Ensemble
Sylvia CAPANEMA, Conseillère municipale de Saint-Denis, conseillère départementale, PCF-FDG
Véronique BOURDAIS, Conseillère municipale Groupe EMP Montreuil et conseillère déléguée Est-Ensemble
Vincent HUET Maire-adjoint et Co-président du groupe REVE Saint-Denis
Zaïa BOUGHILAS Conseillère municipale déléguée groupe EELV Saint-Denis                            
Sylvie BADOUX, maire-adjointe PCF de Bondy et vice-présidente d’Est Ensemble

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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 11:08

Les gouvernements européens ont adopté le 4 juillet une définition commune des perturbateurs endocriniens. Cela a été possible par le changement de pied de la France : alors que Mme Royal avait bloqué ce texte aux garanties insuffisantes, M. Hulot a cédé. Les dispositions adoptées sont critiquées par les écologistes. La bataille se portera au Parlement européen. Par Marie Astier le 5 juillet 2017 pour Reporterre. Lire aussi Cocktail de produits toxiques dans les cheveux de nos enfants, Perturbateurs endocriniens : la fabrique d'un mensonge, Ingrédients indésirables dans les cosmétiques : les 10 produits à modifier d’urgence et Halte à la manipulation de la science.

Hulot a cédé sur les perturbateurs endocriniens

Une « véritable politique européenne sur les perturbateurs endocriniens », « un grand succès » : voici les mots choisis par le Commissaire européen à la santé et la sécurité alimentaire, Vytenis Andriukaitis, pour saluer l’adoption par les États européens d’une définition de ces substances reconnues dangereuses pour notre santé. Ce texte était présenté régulièrement depuis juin 2016 aux États européens, qui jusqu’à présent n’étaient pas assez nombreux à l’approuver pour qu’il soit adopté. Mardi 4 juillet à la mi-journée, le changement de position de la France — qui s’était opposée jusqu’ici — a tout fait basculer et a permis le vote d’un texte sur un dossier qui traîne depuis décembre 2013 - cf. Perturbateurs endocriniens : nouvel échec de Bruxelles et Nouvel échec européen sur les perturbateurs endocriniens.

« Une fois appliqué, ce texte assurera que toute substance active utilisée dans les pesticides et identifiée comme perturbatrice endocrinienne pour les personnes ou les animaux peut être évaluée et retirée du marché », a poursuivi Vytenis Andriukaitis dans le communiqué de la Commission.

Vraiment ? Ce n’est pas l’avis des ONG environnementales qui suivent le dossier depuis longtemps – notamment Générations futures et une coalition de 70 ONG, EDC Free Europe. Elles jugent que cette définition présente deux défauts majeurs, qui risquent de limiter fortement le nombre de substances concernées :

  • Elles considèrent que le niveau de preuve demandé pour classer une substance comme perturbatrice endocrinienne est trop élevé : la majorité d’entre elles risquent d’échapper au classement ;
  • Elles contestent l’exemption accordée aux pesticides ayant pour mode d’action, justement, la perturbation endocrinienne. « C’est précisément cette disposition qui permettrait d’exclure le glyphosate de la liste des pesticides perturbateurs endocriniens », dit à Reporterre François Veillerette, porte-parole de Générations futures.

« L’ensemble des ONG européennes qui suivent le dossier est donc très déçu de ce changement de position de la France », poursuit-il. Seuls le Danemark, la Suède et la République tchèque ont voté contre la proposition de la Commission.

La France, elle, avait pourtant fortement pris position contre. En décembre dernier, l’ex-ministre de l’Environnement Ségolène Royal avait jugé « inacceptable » la définition de la Commission. Le nouveau ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, au micro de Jean-Jacques Bourdin, avait indiqué fin juin qu’il ne « céderait rien sur ce sujet ».

Il s’explique de ce revirement dans une interview à Libération mardi 4 juillet. « Jusqu’au bout, je n’étais pas du tout certain de voter le texte », assure-t-il. Pour le faire, « il y avait un certain nombre de conditions que j’ai obtenues, à l’exception d’une seule. »

« Aujourd’hui, la France a fait le choix politique de ne pas s’opposer »

Ces conditions sont détaillées dans un communiqué publié mardi 4 juillet à la mi-journée, qui se réjouit de « ce vote [qui] met fin à quatre années de retard pour l’interdiction de ces substances dangereuses. ». Parmi les concessions obtenues, la réévaluation de substances supplémentaires, une stratégie globale permettant de prendre en compte toutes les voies d’expositions aux perturbateurs endocriniens (jouets, cosmétiques et emballages alimentaires inclus), 50 millions d’euros pour la recherche sur le sujet, et enfin une évaluation rapide de l’impact de cette nouvelle définition des perturbateurs endocriniens (PE).

Toujours dans Libération, Nicolas Hulot se félicite donc d’avoir fait "basculer dans le giron un certain nombre de substances qui, pour l’instant, en étaient tenues à l’écart". Il admet n’avoir "pas eu gain de cause sur la levée de l’exemption - que défendent notamment les Allemands - de certains produits qui ont été conçus pour être des PE."

« Cela veut dire que l’on va évaluer quelques substances de plus, mettre un peu plus d’argent dans la recherche, et renforcer une stratégie européenne qui existe déjà, explique François Veillerette. C’est plutôt positif, mais en fait, ce n’est pas grand-chose. Rien n’a été gratté sur les deux points essentiels et problématiques de la définition. »

L'esposition aux perturbateurs endoctriniens

L'esposition aux perturbateurs endoctriniens

Pourquoi le gouvernement français a-t-il lâché en échange de si peu ? « Je ne me l’explique pas, confie à Reporterre Corinne Lepage, pourtant soutien d’Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle. J’avais déjà trouvé les réponses de Nicolas Hulot à Jean-Jacques Bourdin assez évasives sur ce sujet-là. »

« Depuis le début, la dynamique au niveau de l’État français est de ne pas faire obstacle à l’avancée européenne, observe François Veillerette. Ils veulent être dynamiques, européens, positifs. Nous n’avons pas arrêté de leur dire que, même si c’est désagréable de dire non à la Commission, il faut se battre. Mais aujourd’hui, la France a fait le choix politique de ne pas s’opposer. »

Mais ce sont quelques mots glissés dans le communiqué français qui l’inquiètent le plus. Celui-ci met en avant des « mesures nationales » destinées à renforcer l’action sur les perturbateurs endocriniens en France. Il indique que « les ministres de la Transition écologique et solidaire, des Solidarités et de la Santé, et de l’Agriculture et de l’Alimentation, saisiront l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire] pour mener une évaluation des risques des produits les plus utilisés contenant ces substances. »

Une phrase à lire attentivement. François Veillerette relève tout d’abord que seuls les « produits les plus utilisés » sont concernés. Et surtout, ils seront soumis à une « évaluation des risques ». « Cela signifie que l’on peut tolérer un produit dangereux s’il est peu présent dans l’environnement. Mais cette méthode ne fonctionne pas pour les PE, car leur impact n’est pas lié à la quantité, mais au moment d’exposition - la grossesse par exemple -, à l’effet cocktail - la plupart du temps on est exposé à plusieurs PE en même temps et leur impact est décuplé -, sans compter qu’ils ont un effet transgénérationel. » En résumé, l’exposition à la moindre petite molécule de PE au mauvais moment peut avoir des conséquences à très long terme...

« L’évaluation des risques, c’est exactement ce que veut l’industrie. Or, on avait obtenu avec le règlement européen de 2009 une possibilité d’interdire les PE sur la base de leur dangerosité : si un produit est dangereux pour la santé, on ne le met pas sur le marché. Remplacer le danger par le risque, c’est une capitulation idéologique majeure », regrette encore le porte-parole de Générations Futures.

Mais tout n’est pas terminé pour autant. Le texte approuvé hier doit désormais passer devant le Parlement Européen. Les ONG l’appellent à refuser cette définition des PE

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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 09:05

La puissance publique veut revendre au groupe Auchan les terres de son futur centre commercial EuropaCity 500 fois plus cher que l’indemnisation d’éviction que toucheront les fermiers du triangle de Gonesse. L’enquête publique sur la modification du plan local d’urbanisme s’achève le 30 juin. Par Jade Lindgaard le 27 juin 2017 pour Mediapart.

Dominique et Robin Plet, agriculteurs sur le triangle de Gonesse, en avril 2016 ©Yann Guillotin

Dominique et Robin Plet, agriculteurs sur le triangle de Gonesse, en avril 2016 ©Yann Guillotin

En levant les yeux vers le ciel, les agriculteurs du triangle de Gonesse voient passer les avions des aéroports de Roissy et du Bourget, tout proches. Mais volent aussi au-dessus de leurs têtes les millions d’euros que s’échangent le groupe Auchan et la puissance publique pour construire sur ces sols fertiles un gigantesque centre commercial et de loisirs, EuropaCity.

Le groupe Auchan est prêt à investir beaucoup d’argent dans l’achat de ces parcelles. En 2015, il a conclu un accord avec l’établissement public d’aménagement (EPA) Plaine de France dont le contenu est resté secret. Selon nos informations, les 80 hectares convoités pour y construire EuropaCity devraient partir pour 270 millions d’euros. Soit un peu plus de 337 euros par mètre carré. C’est-à-dire plus de 500 fois ce que les fermiers toucheront pour perdre l’usage de leurs terres, et près de 40 fois plus que ce que toucheront les propriétaires. Les parcelles céréalières sont en cours d’expropriation, au départ à 5 euros le mètre carré. À la suite de recours, le prix devrait monter à 9 euros le mètre carré, et 1, 10 euro d’indemnité d’éviction pour les fermiers (les exploitants qui ne possèdent pas leurs terres). Huit agriculteurs cultivent le triangle (blé, maïs, colza) sur les 300 hectares de la future ZAC que veut y créer l’aménageur. 75 % des terres sont en fermage. La plupart des paysans devraient n’en garder que quelques centimes par mètre carré – un hectare équivaut à 10 000 mètres carrés. « S’ils ne peuvent pas réinvestir dans l’année dans d’autres terres, la fiscalité sur les indemnités s’élève à 35 %, explique Patrick Dezobry, représentant de l'association des propriétaires et agriculteurs du Nord-Est de Paris (APA). Sur un euro, il ne vous reste donc que 65 centimes net. »

Une multiplication par 40 de la valeur de la terre pour les propriétaires et de 500 pour les fermiers : la plus-value dépasse l’imagination. « C’est choquant, surtout pour les exploitants qui savent qu’ils ne retrouveront pas de terre à proximité, réagit Patrick Dezobry. Depuis cinquante ans, on dit aux agriculteurs du triangle de Gonesse qu’ils vont partir. Qu’on ne vienne pas nous dire qu’ils sont vendeurs. Il y a une déclaration d’utilité publique, ils doivent partir. »

Le plan local d’urbanisme (PLU) de la ville de Gonesse est en cours de révision. Cette procédure commune revêt ici un caractère particulièrement sensible : elle ouvre l’urbanisation du triangle de Gonesse, ces 700 hectares de terres agricoles au nord de Paris, où le groupe Auchan ambitionne d’ouvrir son centre commercial et de divertissements au milieu d’un futur quartier d’affaires et d’hôtels et près d’une gare du Grand Paris Express. Une enquête publique court jusqu’au 30 juin : chacun.e peut venir consulter l’épais document et donner son avis (détails pratiques ici).

À quelques kilomètres du site où s’est tenue la COP 21 en 2015, la puissance publique se prépare à aménager un projet qui pourrait émettre des milliers de tonnes de CO2, soit exactement l’inverse de ce que commande l’Accord de Paris, avec son objectif de maintien de la hausse des températures mondiales à 2 °C.

Comment a été fixé ce prix de 270 millions d’euros ? Aucune partie ne veut dévoiler les composantes du calcul, couvertes par le secret commercial. Le Canard enchaîné avait publié ce chiffre en décembre 2015, qui nous a été confirmé depuis. Mais lors du débat public sur EuropaCity en 2016, il n’a jamais été présenté aux participants.

Visualisation du projet EuropaCity (DR)

Visualisation du projet EuropaCity (DR)

Grand Paris Aménagement, l’aménageur public qui a succédé à l’EPA Plaine de France, explique que, sur le triangle de Gonesse, il ne vend pas un terrain à nu mais des droits à construire, dont la valeur est calculée sur la rentabilité que les parcelles auront pour leur acquéreur. « Dans le cas d’EuropaCity, pour ne pas spolier la sphère publique, il s’est agi de bien regarder les revenus qu’allait pouvoir en tirer l’investisseur – on les juge tout à fait légitimes, ce n’est pas notre affaire – et selon l’exposé de cet investisseur et nos propres calculs, on a déterminé puis négocié une valeur élevée de cession », détaille Thierry Lajoie, le PDG, qui refuse de confirmer ou d’infirmer le prix de 270 millions d’euros. Concrètement, l’opérateur a estimé les valeurs locatives que La Belle Étoile, la filiale d’Immochan chargée des investissements d’EuropaCity, pourrait tirer de son futur centre. Le groupe sera l’unique gestionnaire du site pendant toute la durée de son exploitation. Il s’est engagé à rester propriétaire du foncier.

Les 270 millions d’euros des terrains du futur EuropaCity comprennent aussi une participation aux équipements de transport à venir : accès routiers, piétonniers, gare du métro, voiries. « Comme ils acquièrent 40 % à peu près de la surface de notre ZAC, évidemment ça pèse dans la fabrication du prix, explique Thierry Lajoie. Je considère que c’est justice. Le privé contribue au financement public. Néanmoins, c’est la juste part qui leur est attribuable. »

Par à-coups et coups de force

En 2015, les membres du conseil d’administration de l’aménageur public, qui s’appelait encore EPA Plaine de France, n’ont pas eu d’exemplaires de l’accord entre les mains. Le protocole a été présenté oralement, le 18 septembre 2015, dans une version de synthèse aux administrateurs. Ils ont pu le consulter dans les locaux de l’EPA pendant deux jours mais sans avoir le droit de le reproduire en raison d’une clause de confidentialité. « Ils ont donc voté en connaissance de cause du protocole », assure aujourd’hui Thierry Lajoie, qui préside l’établissement qui a succédé à l’EPA. Le 18 septembre, ils approuvent le protocole d’objectif de la mise en œuvre du projet EuropaCity. Sur les 32 membres représentant l’État, la région et les collectivités locales, seuls quatre ont voté contre. Quelques jours plus tard, le 21 septembre, le directeur général de l’EPA, Damien Robert, signe le protocole.

« L’EPA a avancé un peu toute seule sur ce dossier, par à-coups et par coups de force. Alors que c’est une structure dirigée par les collectivités locales et l’État, des choses nous ont échappé et nous ont agacés », témoigne Alain Amedro, ancien vice-président (EELV) de la région Île-de-France et ex-administrateur de l’EPA. Il cite l’exemple d’une étude d’aménagement qui leur a été présentée « sans donner l’impact du projet. Ce n’était qu’en positif ! Rien sur les conséquences pour l’emploi au centre commercial O’Parinor, ni sur la circulation routière. Je me souviens avoir dit qu’on ne demandait pas un publireportage ».

Manifestation contre EuropaCity à Gonesse, le 2& mai 2017 (JL)

Manifestation contre EuropaCity à Gonesse, le 2& mai 2017 (JL)

L’accord entre le groupe privé et l’aménageur public a été scellé fin 2015, près de deux ans avant la modification du plan local d’urbanisme de Gonesse, qui organise l’ouverture du triangle à l’urbanisation. Comme si l’avis de la commune et des habitants était gagné d’avance. Est-ce légal ? « Complètement, répond Thierry Lajoie, le président de Grand Paris Aménagement. On ne prévend pas. Il n’y a même pas de promesse de vente.  C’est usuel. Ce qui fait que le projet est possible, c’est le Schéma directeur de la région Île-de-France, le Sdrif. » Mais à quoi cela sert-il de réviser le PLU ? « Notre métier, c’est de nous engager sur des perspectives d’urbanisation. Là où ce n’est pas possible, il n’y a pas de transaction sur des terrains. Quand l’urbanisation est envisagée, on ne va pas faire semblant de céder au prix de la terre agricole, ou de respecter le prix dicté par le PLU du moment à un investisseur privé qui a un projet à fort revenu. Notre métier, c’est de savoir anticiper les documents réglementaires existants. Oui, le PLU pouvait changer puisque le Sdrif autorisait l’urbanisation. Il devait changer pour faire le projet de ZAC, pas seulement pour EuropaCity. »

Même si le périmètre de la ZAC a été réduit à 280 hectares afin de préserver un carré agricole de 400 hectares, l’Autorité environnementale s’inquiète du choix de cet emplacement « aujourd’hui non urbanisé, exposant une population nouvelle importante aux risques et nuisances d’un trafic aérien important ». Cette localisation conduit à « une consommation d’espaces agricoles accrue. Cela conduit l’Autorité à se demander si une démarche d’évitement et de recherche de solutions de substitution a bien été conduite ».

Une marche contre le projet EuropaCity a réuni près d’un millier de personnes le 21 mai. Les opposants au projet de centre commercial et de loisirs sont les invités d’honneur du rassemblement annuel d’une autre lutte emblématique : l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (les 8 et 9 juillet, voir ici).

"On doute de la réussite de l'ensemble"

Pour comprendre comment on en arrive là, il faut observer la carte de ce territoire à cheval entre le Val-d’Oise et la Seine-Saint-Denis. L’urbanisation du triangle de Gonesse est à l’étude depuis une vingtaine d’années, dans l’idée de développer ce « corridor aéroportuaire ». L’idée générale est de relier en un seul espace la plate-forme aéroportuaire de Roissy-Charles-de-Gaulle, le parc international des expositions (Villepinte), le parc d’activités de Paris Nord 2, l’aéroport du Bourget et son parc d’exposition afin d’attirer plus d’activités tertiaires haut de gamme, avec une dimension internationale.

Carte extraite du PLU de Gonesse (DR)

Carte extraite du PLU de Gonesse (DR)

C’est le projet de Grand Paris Express, avec ses lignes 16 et 17, qui rend désormais possible la mise en œuvre de ce vieux rêve d’aménageur. Une station « Triangle de Gonesse » est prévue sur la future ligne du métro automatique du Grand Paris. Elle reliera le futur « quartier d’affaires » à la Seine-Saint-Denis et, à l’autre bout de la ligne 15, aux tours de la Défense.

Concrètement, c’est l’établissement public foncier d’Île-de-France, l’EPFIF, qui acquiert le foncier du triangle de Gonesse pour le compte de Grand Paris Aménagement. Il possède aujourd’hui environ un peu plus d’un tiers des terrains convoités (107 hectares). Au total, sur les 280 hectares de la ZAC, on dénombre une centaine de propriétaires. Sur les 80 hectares d’EuropaCity, 50 % de l’emprise appartient à des institutionnels (Grand Paris Aménagement, commune de Gonesse, groupe PSA) et 50 % à des propriétaires privés en multipropriétés.

En 2013, le schéma directeur de la région Île-de-France (Sdrif) limite l’urbanisation de la ZAC à 300 hectares au maximum. Un accord est alors passé avec la profession agricole. « On accepte le principe de l’aménagement du sud du triangle de Gonesse : sur la plaine de France, on a au total 9 000 hectares d’emprise agricole. En perdre 280 sur vingt ou trente ans, ça nous paraît raisonnable. Il faut répartir », explique Patrick Dezobry, représentant des propriétaires et agriculteurs du Nord-Est de Paris (APA). Mais la nature du projet du groupe Auchan semble aujourd’hui remettre en cause cet arrangement : « Quand on voit arriver le projet d’EuropaCity, dont le modèle commercial repose sur un objectif de 30 millions de visites par an, on doute de la réussite de l’ensemble et on se demande si cela vaut la peine de perdre ce foncier agricole. On accepte l’idée de laisser partir des terres, mais il faut que ce soit utile », explique le représentant des agriculteurs. La commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) du Val-d’Oise, où siègent des représentants de communes, de la préfecture, du département et de la chambre d’agriculture, a voté en avril contre la modification du PLU de Gonesse.

Le Sdrif protège un carré agricole de 400 hectares au nord du triangle. « Mais sur le registre parcellaire il fait plutôt 300 hectares », s’inquiète la chambre d’agriculture qui se dit opposée au projet d’EuropaCity, « sans intérêt ». Elle demande le maintien d’installations professionnelles sur le carré agricole, pour qu’il ne devienne pas qu’un espace récréatif et paysager. Limoneuses, argileuses, profondes, les terres de Gonesse sont louées par le monde paysan, et décrites comme parmi les plus riches et fécondes de France. Les agriculteurs y cultivent des céréales, du maïs et du soja en consommant peu d’eau mais à l’aide de pesticides et d’engrais, très loin du maraîchage bio défendu par les écologistes. Les opposants à EuropaCity développent un projet alternatif pour la ZAC centré sur l’agriculture de proximité et sans intrants (voir ici), le projet Carma. Pendant l’été, ils se retrouvent un dimanche sur deux pour prendre soin des plantations semées en mai pour occuper le terrain.

Des opposant.es à EuropaCity plantent des semis sur le triangle de Gonesse (JL)

Des opposant.es à EuropaCity plantent des semis sur le triangle de Gonesse (JL)

Alliages & Territoires, la société de développement d’EuropaCity, entend déposer des demandes d’autorisation administrative fin 2018. À l’issue de cette procédure d’instruction, un permis de construire pourrait être délivré. La coordination des différentes procédures concernant la ZAC, la ligne 17 et EuropaCity, enjeu central de l’aménagement du triangle de Gonesse, est pilotée par Grand Paris Aménagement. Si Paris emporte l’organisation des Jeux olympiques et para-olympiques de 2024, la pression s’accroîtra sur l’heure de livraison du réseau de transport.

Les premiers contacts entre Alliages & Territoires et les décideurs publics sont intervenus en 2008, lors d’un dialogue à trois avec l’État, représenté par Christian Blanc, alors ministre du Grand Paris, et Jean-Paul Huchon, alors président de la région Île-de-France, précise la société. « EuropaCity est très vite devenu un projet emblématique du Grand Paris pour traduire la promesse d’un Grand Paris polycentrique, ajoute son porte-parole. Le choix du site a été fait dans le cadre de ce dialogue en 2010. »

La ZAC aurait-elle été créée sans le projet d’EuropaCity ? « Oui, affirme Thierry Lajoie. On est dans la porte d’entrée de l’Europe continentale, on ne peut pas ne pas donner de vocation économique, d’emplois et d’attractivité à ce territoire. Si vous fabriquez le Grand Paris attractif, entre deux aéroports, et que vous le faites dans un contexte où vous protégez la majeure partie du territoire à vocation agricole, où est-ce que ça s’urbanise ? Le triangle de Gonesse naît comme ça. »

Pour le président de Grand Paris Aménagement, « EuropaCity est un des 160 projets dont nous acquérons le foncier pour qu’ils se réalisent. C’est un projet très important en Île-de-France. Mais nous ne traitons pas différemment le projet de rénovation urbaine du plateau de Clichy-sous-Bois et l’aménagement du triangle de Gonesse dans le Val-d’Oise ».

Auchan et sa société d’investissement La Belle Étoile sont aujourd’hui les seuls candidats déclarés à l’achat de foncier de la ZAC du triangle. Avec le renfort du groupe chinois Wanda, ils annoncent vouloir investir plus de 3 milliards d’euros. Les autorités publiques semblent fascinées par la puissance de feu du groupe Auchan. Le directeur du développement d’EuropaCity, David Lebon, est l’ancien chef adjoint de cabinet d’Arnaud Montebourg au ministère de l’économie. Le président de Grand Paris Aménagement fut conseiller spécial de Cécile Duflot au ministère du logement. Damien Robert, le directeur général de l’établissement, est un ancien du cabinet de Maurice Leroy au ministère de la ville, en charge du Grand Paris. L’aménagement du triangle de Gonesse fabrique une forme intime de partenariat entre le public et le privé.

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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 14:02

Dans leur rapport annuel publié hier, six associations dressent un bilan sévère du placement en CRA des étrangers en situation irrégulière pour l’année 2016. Elles dénoncent une politique migratoire axée sur le « quantitatif ». Par Émilien Urbach le mercredi 28 Juin 2017 pour l'Humanité.

«Recours trop systématique à l’enfermement », « pratiques abusives », « violations des droits »… Les six associations (1) habilitées à intervenir dans les 50 centres (CRA) ou locaux de rétention administrative (LRA) dressent un bilan sévère du placement des étrangers en situation irrégulière pour l’année 2016. Au total, près de 46 000 personnes ont été placées en rétention l’an dernier. C’est un peu moins qu’en 2015 (47 500 mesures) mais le niveau reste très élevé. « De 2012 à 2016, 23 2 162 personnes ont été privées de liberté » via la rétention, rappellent les organisations, qui y voient « le reflet de politiques migratoires axées sur le quantitatif, masquant mal des approches à court terme ».

La situation varie beaucoup en fonction des territoires. En métropole, le nombre de placements (24 000) baisse de 13 %, notamment en raison de l’état d’urgence, qui a mobilisé les policiers vers d’autres missions et donc entraîné la fermeture ou la réduction de capacité de certains CRA. Outre-mer, en revanche, le chiffre est en nette hausse (22 000 mesures de rétention). Le département de Mayotte atteint à lui seul 43 % du total national. « Les éloignements forcés y sont si rapides (17 heures en moyenne) que seule une faible proportion de personnes peut exercer ses droits », déplore le rapport.

Impressionnante augmentation du nombre d’enfants enfermés

En métropole, les autorités ont procédé en 2016 à 9 440 expulsions depuis la rétention, soit un taux de reconduite de 44 %, dont une grosse moitié seulement vers un pays extérieur à l’Union européenne. Vers l’UE, en revanche, on compte 1 017 reconduites de migrants « dublinés », c’est-à-dire ayant laissé leurs empreintes dans un autre pays européen. Certains sont plus éloignés que d’autres : Roumains (85,6 %) ou Albanais (81,7 %) notamment, souligne le rapport, qui dénonce un moyen pour certaines préfectures « de gonfler leurs chiffres ».

Les associations dénoncent l’utilisation parfois abusive des 1 823 places en CRA et 231 places en LRA. « Dans nombre de cas, la rétention a été détournée de son objet, en servant à éloigner les migrants des zones de campement sans pour autant avoir de perspectives raisonnables d’éloignement, la plupart provenant de pays à risques », précise le rapport. C’est ainsi que de nombreux migrants s’y sont retrouvés après la fermeture des campements de Paris et de la « jungle » de Calais. Dans le seul Pas-de-Calais, 630 Afghans ont ainsi été placés en rétention ainsi que 250 Irakiens.

La durée maximale de rétention – fixée à 45 jours depuis 2011 – est également sujette à caution, la plupart des décisions d’éloignement étant prises dans les deux premières semaines d’enfermement. Ainsi, en 2016, sur les 2 646 personnes retenues plus de 30 jours en métropole, 61 % ont finalement été libérées. Les auteurs du rapport posent donc la question de « l’efficacité » et de la légitimité d’une durée de rétention maximale aussi longue. Dernier point très inquiétant : l’impressionnante augmentation du nombre d’enfants enfermés. Malgré les cinq condamnations par la Cour européenne des droits de l’homme en 2016, le nombre d’enfants privés de liberté, en métropole, a pratiquement quadruplé en deux ans, passant de 45 cas à 185. Et il atteint le chiffre ahurissant de 4 285 dans le seul département de Mayotte. Dans ce département, « l’enfermement des enfants en rétention continue à être massif et à s’exercer en violation de tous les standards du droit interne comme européen », déplore le rapport.

(1) Assfam, Forum réfugiés-Cosi, France Terre d’asile, Cimade, Ordre de Malte, Solidarité Mayotte.

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