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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 10:05

Oui, répond l’urbaniste Jacqueline Lorthiois : au moment où le trafic aérien et l’immobilier de bureau s’effondrent, il est absurde de s’entêter à urbaniser le Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), en détruisant au passage d’excellentes terres agricoles. Tribune de Jacqueline Lorthiois, urbaniste, parue le 11 février sur L’Obs. Lire aussi Une nouvelle ZAD près de chez vous, et par la même auteure, le bétisier d'Europacity, en plusieurs épisodes Le bêtisier d'Europacity, 5 : à quoi bon embellir l'enveloppe, si elle est vide ? ...

Le triangle, lieu de la future gare du Grand Paris Express à Gonesse !

Le triangle, lieu de la future gare du Grand Paris Express à Gonesse !

Dimanche, une ZAD (zone à défendre) a été créée sur le Triangle de Gonesse, vaste zone agricole située à l’ouest de Roissy, dans le Val-d’Oise. Les zadistes s’opposent à la construction d’une gare en plein champ, ne desservant aucune habitation et dont la seule utilité sera d’amorcer l’urbanisation de ces terres pourtant connues pour être particulièrement fertiles.

Devant l’entêtement des élus locaux et de la Société du Grand Paris (SGP), face aux atermoiements de la justice et au silence du gouvernement, un certain nombre de militants ont décidé d’occuper le site. Et voici pourquoi, selon nous, ils ont raison de vouloir stopper la stratégie d’aménagement à l’œuvre sur ce territoire.

1. L’obsession des grands aménagements

Le bassin de Roissy est un cas d’école. Depuis les années 1970, les acteurs locaux poursuivent l’objectif obsessionnel d’y attirer force activités et équipements, promettant des retombées d’emplois et de richesses économiques mirifiques. Encore aujourd’hui, sont projetés deux « grands projets inutiles ». D’une part, sur le Triangle de Gonesse, la création d’une zone d’aménagement concertée (ZAC) de 280 hectares couplée à une gare de la ligne 17 Nord, prévue par le Grand Paris. Et d’autre part, un nouveau terminal T4 de l’aéroport de Roissy, censé passer de 70 à 120 millions de passagers par an.

La fièvre bâtisseuse dont le Triangle de Gonesse est l’objet est d’autant plus paradoxale que le site – coincé entre les aéroports du Bourget et de Roissy – est interdit à l’habitat. Cet obstacle majeur n’a pas découragé les élus, en vingt ans, de postuler pour les candidatures les plus extravagantes : Stade de France, Roland-Garros, circuit de Formule 1, technopôle, EuropaCity, gare et ligne du Grand Paris Express, Exposition universelle… Et dernière lubie : démarrer une zone d’activités de 100 hectares agrémentée d’une gare de métro en plein champ, alors que le pôle de Roissy est à l’arrêt à 75 % et que la demande de l’immobilier d’entreprises s’est effondrée.

2. Des grands projets inutiles aux habitants

A chaque fois, élus, aménageurs et promoteurs font miroiter de juteuses retombées économiques, reposant sur des estimations hasardeuses. Dès 1974 à l’ouverture de l’aéroport, les communes du Val-d’Oise se sont lancées dans une course éperdue à la bétonisation, pour bénéficier de la prétendue « manne des emplois » engendrés par le dynamisme présumé du pôle. Mais les promesses n’ont jamais été tenues. Roissy en 1975 comptabilisait 18 000 emplois, au lieu des 70 000 escomptés ; en 2013, le centre commercial Aéroville situé sur la plateforme n’a créé que 1 600 postes contre 2 700 annoncés. Et lors du débat public de 2016, la direction d’EuropaCity a dû réviser de moitié les effectifs prétendus : parti de 24 400, le nombre des créations d’emplois a peu à peu fondu et, en intégrant les postes supprimés ailleurs, le solde net oscillait dans une fourchette allant de 500 à 8 100 emplois.

Mais l’essentiel est ailleurs : même si les activités implantées créent en effet un certain nombre de postes, ceux-ci bénéficient très faiblement à la main-d’œuvre locale. L’exemple de l’aéroport de Roissy en apporte la preuve flagrante : seuls 6,2 % des actifs de son bassin y travaillent. En revanche, le site recrute sur une aire gigantesque, qui comprend toute l’Île-de-France, mais aussi l’Oise et l’Aisne. En réalité, le pôle de Roissy ne sera jamais attractif pour son bassin de proximité : l’ultra-spécialisation de ses activités ne génère qu’une palette très étroite de professions et métiers (300 à 500 sur la plateforme, contre 10 000 répertoriés en France). Les habitants des environs de Roissy ne peuvent pas devenir tous contrôleurs du ciel. De plus, ces filières (transport aérien, commerce international, tourisme) sont très dépendantes de la conjoncture extérieure, dont on découvre la fragilité avec la pandémie.

3. La surenchère misérabiliste des élus et acteurs économiques

Depuis des décennies, les décideurs locaux dramatisent la situation sociale du territoire pour justifier leur volonté aveugle d’urbaniser, allant jusqu’à gonfler les statistiques du chômage. En témoigne un communiqué de la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) Paris Île-de-France paru cet automne : « Le taux de chômage du Grand Roissy monte jusqu’à 30 %. » C’est faux ! L’Insee indique un taux de chômage de 17,8 % (moyenne nationale : 13,6 %). Même constat dans une tribune des acteurs économiques du Val-d’Oise : « Un taux de chômage chez les jeunes avoisinant les 40 % dans certains quartiers. » Faux encore : l’Insee comptabilise pour l’agglomération Roissy-Pays de France 48 144 habitants de 15 à 24 ans, dont 5 960 chômeurs, soit 12,3 % de la population jeune. Taux à peine supérieur dans un quartier très sensible de Villiers-le-Bel : 899 habitants de 15-24 ans, dont 122 chômeurs, soit 13,5 % de la population jeune.

4. Prendre ses distances avec les pompiers pyromanes

Dans le bassin de Roissy, la perte de qualité urbaine agit comme un repoussoir des classes moyennes. BruitParif a démontré que la pollution sonore faisait perdre 28 mois de vie en bonne santé à un million de riverains. L’accumulation désordonnée de zones d’activités, les réseaux de transports saturés, les nuisances des deux aéroports… ont segmenté le territoire et accéléré la disparition d’espaces de nature. Avec un tel cadre de vie, seules les populations modestes restent là, par défaut. Dès qu’elles grimpent dans l’échelle sociale, elles fuient l’hostilité du site, aussitôt remplacées par de nouveaux arrivants en galère.

Sacrifier les populations locales, au nom d’une attractivité illusoire du territoire est une impasse écologique, socio-économique et bien entendu politique. On voudrait nous faire croire que la pauvreté du bassin justifie l’urbanisation, alors que c’est elle qui a engendré l’appauvrissement dont le territoire ne parvient plus à sortir. Quelle légitimité possèdent les bétonneurs, pleurant misère auprès des pouvoirs publics et réclamant les « milliards » d’investissements et les milliers d’emplois auxquels le Bassin aurait droit ? Comment confier l’avenir des populations locales à de tels pompiers pyromanes ?

Les zadistes de Gonesse ont-ils raison de s’opposer à une gare en plein champ ?

5. S’affranchir des stratégies territoriales « dépassées »

En annonçant l’abandon d’EuropaCity, Emmanuel Macron avait parlé d’un projet « daté » et « dépassé » : il parlait d’or ! De plus en plus s’exprime dans la société civile le rejet grandissant d’une politique territoriale descendante, remplissant progressivement tous les espaces de respiration d’une agglomération tentaculaire. La crise brutale que nous traversons a ringardisé les recettes quantitatives de « la vie d’avant » et leurs porteurs. A Roissy, la zone aéroportuaire est frappée de léthargie, les chantiers des centres d’affaires (International Center, Roissy Tech, Aérolians) sont en suspens et les avions cloués au sol. Il est urgent de mettre à profit ce temps d’arrêt pour inventer les alternatives de « la vie d’après ». Les activités riches en emplois doivent être au cœur des villes, là où sont les habitants. Il faut y reconstituer un tissu vivant d’artisanat et petits commerces, de services aux populations et d’emplois publics et associatifs. Seule la restauration du cadre de vie peut générer chez les résidents un sentiment d’appartenance à une « communauté de destin », qui permette de recréer des liens sociaux et de rebâtir une économie locale prospère.

Quant à la galère des transports, à quoi bon rajouter une offre supplémentaire ? Un nouveau métro ne peut servir d’alibi à une stratégie régionale inégalitaire qui concentre les richesses économiques sur quelques pôles et déplace les « premiers de corvée ». Qu’est-ce qui justifie qu’un actif de Villiers-le-Bel passe l’équivalent de sept ans de travail supplémentaire en temps perdu dans les bus et RER ? Vivre, travailler, se détendre « au pays », dans son bassin de proximité n’est pas un slogan réservé aux paysans du Larzac. Le meilleur transport est celui qu’on évite.

6. Recoudre le beau « Pays de France »

Il s’agit d’une région naturelle constituée de terres d’une richesse agricole exceptionnelle. Historiquement, c’est la fonction nourricière de ce territoire qui a permis au modeste roi de France d’étendre sa puissance. C’est ainsi que le petit Pays de France a donné son nom à la nation : un tel patrimoine national doit être préservé. Aujourd’hui, le constat est sévère : l’Île-de-France ne produit que quelques pourcents de son alimentation. Je propose d’inverser la question habituelle des aménageurs. Au lieu de « Quel projet d’urbanisation pour le Triangle de Gonesse ? », mieux vaudrait « Où localiser la fonction alimentaire de l’Île-de-France ? » Réponse sans appel : « Évidemment sur les meilleures terres » ! Malheureusement, l’organisation de l’espace dépend de schémas d’urbanisme et autres PLU… orchestrés par des organismes – le plus souvent publics, censés porter l’intérêt général – dont les budgets reposent sur la spéculation foncière, dans un contexte où l’hectare d’un limon millénaire vaut moins cher que l’hectare de friche industrielle.

Faire de l’aéroport de Roissy – l’équipement le plus nuisant d’Île-de-France après le boulevard périphérique – le moteur du développement du Pays de France est un non-sens. Quelle signification du concept de « Grand Roissy », qui rattache 711 000 habitants à Roissy-en-France (2 900 âmes) ? Il faut saisir l’occasion de la crise du transport aérien pour reconstituer un projet interdépartemental, recousant les trois morceaux artificiellement segmentés de l’Est-95, de l’agglomération de Terres d’envol (93) et du nord-ouest seine-et-marnais.

7. Valoriser les terres agricoles

Au sein d’un « bassin du Pays de France » reconfiguré, il existe un site privilégié – le Triangle de Gonesse – qui doit à son enclavement d’avoir été préservé. Peu propice à l’occupation humaine, il est au contraire très habité par des milliers d’espèces végétales et animales, qui ne demandent qu’à y prospérer. Le projet agri-urbain Carma est candidat pour valoriser ces terres agricoles, réduire notre dépendance alimentaire, piéger le carbone, préserver la biodiversité et protéger nos paysages. Son démarrage rapide sur le Triangle pourrait constituer un levier pour repenser les pratiques agricoles d’Ile-de-France. Mais il faut que l’Etat, après l’abandon d’EuropaCity, prenne la décision qui s’impose, assurant les conditions d’éclosion d’un Grand Projet Utile de Territoire, qui réconcilie petite et grande couronne, ville et campagne, emploi et habitat.

Jacqueline Lorthiois est urbaniste, socioéconomiste et cofondatrice du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG).

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 14:22

Une occupation a démarré sur le triangle de Gonesse dimanche 7 février pour empêcher la construction d’une gare du Grand Paris. Des collectifs protestent contre les « saccages » que vont causer les Jeux olympiques de 2024. Ces luttes ont en commun la défense de terres contre des projets d’aménagement. D'après le collectif OUI aux terres de Gonesse et Jade Lindgaard pour Mediapart le 8 février 2021. Lire aussi Pour le projet CARMA contre la reprise des travaux de la gare "Triangle de Gonesse", Le gouvernement abandonne Europacity, pas l’artificialisation des terres agricoles et Les opposants à EuropaCity occupent le triangle de Gonesse et continuent à bloquer les travaux de la future gare.

Une nouvelle ZAD près de chez vous

OCCUPATION
DU TRIANGLE DE GONESSE

Dans la course de vitesse entre les 9000 signataires du Serment du Triangle qui se sont engagés à protéger les terres du Triangle de Gonesse contre toute tentative d'artificialisation et de destruction, et la Société du Grand Paris qui veut bétonner à tout prix en construisant une gare au milieu des champs, sans le moindre projet utile justifiant l'artificialisation définitive de terres parmi les plus fertiles d'Europe, nous avons décidé de monter d'un cran dans l'action que nous menons depuis plusieurs années, en occupant le Triangle.

Rejoignez nous nombreux !

Il est encore temps d'éviter le pire, de se mettre autour d'une table pour discuter de l'avenir.

Le Triangle nous protège des canicules et peut nous nourrir.
Nous le défendrons jusqu'au bout !

 

POUR SAUVER LES TERRES AGRICOLES DU TRIANGLE DE GONESSE
le CPTG appelle toustes à exprimer leur indignation et leur détermination
à préserver ces terres nourricières, en signant le « Serment du Triangle » 

Le Serment est mis sous la forme d’une pétition signable sur le site de l’association « Agir Pour l’Environnement » : https://sermentdutriangle.agirpourlenvironnement.org

Contacts Presse 

CPTG    : Bernard LOUP                               06 76 90 11 62 ouiauxterresdegonesse@gmail.com      ouiauxterresdegonesse.fr

CARMA  : Alice LEROY                              06 03 95 31 43

groupementcarma@gmail.com                 carmapaysdefrance.com

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 8 février 2021 (photo DR)

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 8 février 2021 (photo DR)

Un brasero, des cabanes en cagettes, des pousses de bambous pour les décorer, un barnum pour s’abriter, une banderole « Oui aux terres de Gonesse. Résistance », des tentes et des bottes maculées de boue : une occupation du triangle de Gonesse (Val-d’Oise) a démarré au petit matin dimanche 7 février. Il y a même du papier peint à motif floral dans les toilettes sèches. Une quinzaine de personnes y ont passé la nuit, entre dimanche et lundi, selon un occupant.

Une petite centaine de personnes s’y affairaient à la mi-journée, dimanche : construction de cabanes et d’une cuisine, point juridique, info sur les passages de la police – déjà à cinq reprises en début d’après-midi. Juché sur un tas de poutres, Sylvain, du collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), lit la déclaration d’occupation : « Nous avons décidé de monter d’un cran dans l’action que nous menons depuis plusieurs années en occupant le triangle. Rejoignez-nous nombreux-ses, il est encore temps de se mettre autour d’une table pour discuter de l’avenir. Le triangle nous protège des canicules et peut nous nourrir. Nous le défendrons jusqu’au bout. » Une femme bombe « ZAD » à la peinture jaune sur les barrières qui entourent le terrain : une friche, qui sert de zone de stockage à une entreprise de BTP, où les travaux de la ligne 17 nord du métro du Grand Paris doivent démarrer d’un jour à l’autre.

Les occupant·e·s demandent l’abandon de la gare « Triangle de Gonesse », car elle est prévue en plein champ, menace plusieurs hectares de terres agricoles et marquerait le départ de l’artificialisation de ces 280 hectares de terres. La friche occupée par la ZAD du triangle de Gonesse appartient à l’EPFIF, l’agence foncière de la région Île-de-France, d’après le CPTG.

Le collectif n’est pas à l’origine de l’occupation mais la soutient, explique Bernard Loup, son co-fondateur : « On a toujours dit qu’on ne savait pas occuper mais que si des personnes le faisaient, on les soutiendrait. Ici c’est une zone à défendre. C’est incompréhensible d’en arriver là, à occuper ce terrain, alors que la société du Grand Paris ne veut même pas de cette gare. Le problème, c’est le gouvernement qui ne décide pas quoi faire. » Sollicités par Mediapart dimanche après-midi, les services de Matignon et du ministère de la transition écologique n’ont pas réagi.

« C’est un lieu emblématique et un moment stratégique, explique Aline, artiste, qui s’apprête à passer la nuit sur place. C’est une bataille juridique ancienne, une victoire contre EuropaCity, il y a un vrai contre-projet, ces terres ont une qualité particulière. On n’est pas là par idéologie. » Tout en parlant, elle cloue des planches pour consolider les toilettes sèches en construction à l’arrière du terrain. « Le gouvernement ne donne pas de réponse ? On restera là jusqu’à l’abandon de la gare. »

Jérémie, 30 ans, intermittent du spectacle, va, lui aussi, dormir sur le triangle, malgré le froid et la neige, pour s’opposer à « la destruction de la nature par des projets qui servent le capital ». Pour lui, « c’est bien d’occuper le terrain. Ça fait longtemps qu’on dit que le jour où y aura besoin, on sera là. C’est ce moment-là ». Il s’implique dans la lutte du triangle depuis un peu plus d’un an. Un mouvement accueillant, « ouvert à tout le monde ». Et en période de confinement, il a du temps : « L’État fait en sorte que je ne travaille pas. Donc je suis là. »

Sylvain, du CPTG, s’enthousiasme : « Je crois que c’est la première ZAD en Île-de-France. C’est les 150 ans de la Commune cette année. Si on peut les fêter ici, c’est cool. Mais y aura besoin de beaucoup de monde. »

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 7 février 2021 (photo JL)

Sur la ZAD du triangle de Gonesse, le 7 février 2021 (photo JL)

La veille, à Paris, une bonne centaine de personnes s’était rassemblée sur le parvis de l’Hôtel de Ville pour dénoncer les « saccages » des Jeux olympiques de 2024 : destruction de jardins ouvriers à Aubervilliers, construction d’un échangeur autoroutier à proximité d’un groupe scolaire, création d’un quartier sur le parc de la Courneuve. Sous la pluie gelée qui tombe drue sur les visages et les mains, une militante du collectif de défense des jardins des Vertus, à Aubervilliers, déclare : « On ne laissera pas détruire 450 arbres fruitiers. Ils nous sous-estiment. On compte sur vous pour bloquer les bulldozers ! »

Sur les bords de la Loire, en face de la raffinerie de Donges, le site de la zone industrielle du Carnet (Loire-Atlantique) est occupé par une ZAD depuis août dernier. Barricades et cabanes ont essaimé sur l’asphalte d’un parc technologique, où une éolienne géante surplombe l’estuaire, « contre l’industrialisation massive ». À Bure (Meuse), une nouvelle génération féministe, queer et intersectionnelle, redonne du souffle à la lutte antinucléaire et au rejet du centre d’enfouissement de déchets nucléaires, Cigéo. À l’automne 2020, des militant·e·s d’X/R ont tenté d’occuper le plateau de Saclay (Essonne) pour empêcher l’artificialisation de terres agricoles, via notamment une gare du Grand Paris.

Une écologie du rapport de force

Toutes ces luttes ont en commun la défense de terres – agricoles, nourricières ou en plus ou moins libre évolution – contre des projets d’aménagement. En réaction contre les discours creux et abstraits du gouvernement sur le climat, des personnes de générations et activités diverses défendent une vision concrète et matérielle de l’écologie, qui se soucie de chaque hectare condamné à la bétonisation, s’attache au sol, veut se défendre contre la saturation de l’air par des polluants toxiques. Elles tirent d’autres leçons du Covid que celles du philosophe Bruno Latour, qui encourage à se sentir « terrestre », à « atterrir », c’est-à-dire à « se localiser » et à accepter de se sentir vulnérables, tout en se reliant à l’écosystème du vivant, dans une continuité vitale et incommensurable.

Pour ces collectifs en lutte, les fronts sont plus spécifiques et bien plus rudes que le tableau dessiné par les anthropologues et philosophes qui concentrent leurs pensées sur les relations entre humains et non-humains, et qui, par leur point de vue général, peuvent sembler surplomber le chaos du monde. Depuis le triangle de Gonesse, Le Carnet, la forêt de Roybon, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou les collectifs anti-saccages des JO, il y a des ennemis à combattre. C’est une écologie du rapport de force, et de la rupture, en porte-à-faux avec le discours de la transition écologique, de l’économie circulaire, du verdissement de l’activité et du développement durable. « À quoi ça sert de créer un jardin partagé dans un quartier quand cent autres sont ensevelis sous le béton ? demandait un militant associatif en quartier populaire, le 17 janvier, lors d’un rassemblement sur le triangle de Gonesse. « Le Grand Paris et les JO 2024 sont nos ennemis. Nous sommes contre la bétonisation et la spéculation immobilière. On veut transformer nos villes, vivre autrement. C’est ça, la véritable écologie », expliquait Samuel, de l’Autre Champ, une association de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis) qui s’occupe de jardins partagés et de cinéma.

« La concentration de moyens en Île-de-France dépossède les autres régions. Ce n’est pas juste. Contre cela, il faut défendre l’égalité territoriale et la résilience alimentaire. Il faut travailler chacun sur son territoire mais ensemble », dénonçait de son côté Sabrina, du collectif Cessez la ligne 18, à Saclay.

Devant la mairie de Paris, le 6 février, Saccage 2024 a dénoncé l’extractivisme symbolique de la capitale. C’est une nouvelle forme de critique des Jeux olympiques, qui porte sur leur « héritage » urbanistique. Les Jeux s’intitulent « Paris 2024 », profitent au rayonnement de la capitale. Mais par les quartiers qu’ils vont créer, à Saint-Denis et Dugny (Seine-Saint-Denis), ils vont accentuer la densification de zones déjà saturées de pollutions et de béton.

Le monde paysan voit partir chaque année des milliers d’hectares à l’agrandissement d’exploitations agricoles déjà trop vastes pour échapper au productivisme. L’agriculture biologique ne représente que 10 % de la surface agricole en France. La financiarisation du foncier agricole et l’essor des méthaniseurs éloignent toujours plus la culture des terres de l’activité vivrière, au profit de fermes et champs transformés en véritables usines. Or ces lobbies ont l’oreille du pouvoir politique, comme en témoigne la parution le 6 février de l’arrêté gouvernemental autorisant la mise sur le marché et l’utilisation de semences de betteraves à sucre enrobées d’insecticides néonicotinoïdes.

Face à ces contradictions entre les discours et les actes des institutions, ces mobilisations défendent un réalisme exigeant, qui ne craint pas d’emprunter des formes contestataires. Parmi eux, on retrouve beaucoup de jeunes qui ont marché pour le climat en 2018 et 2019, dans le sillage de Greta Thunberg. Ils et elles se disent désabusé·e·s par les mensonges et les entourloupes des ministres et du chef de l’État, qui présentent cette semaine une loi climatique au rabais par rapport aux demandes de la convention citoyenne pour le climat. Pour cette génération, les banderoles et les slogans en manifs ne suffisent plus. Il leur faut arrêter la machine qui détruit le vivant.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 13:44

Les écologues François Ramade et Annik Schnitzler dressent un portrait accablant de la gestion des bois et forêts périurbains par l’Office national des forêts, qui privilégie une productivité à court terme au détriment de la biodiversité.  Tribune publiée dans Le Monde le 6 février 2021. Lire aussi La nature entre protectionnisme et extractivisme – une leçon de Joëlle Zask, Plantation Rébellion contre la déforestation mondialeLes forêts françaises attaquées par la sécheresse et Le Temps des forêts » : l’exploitation de la forêt est entrée dans la démesure.

Photographie de la Forêt de l'abbaye de la Crête en Haute Marne en France (licence Creative Commons, Ardennes WV Banner

Photographie de la Forêt de l'abbaye de la Crête en Haute Marne en France (licence Creative Commons, Ardennes WV Banner

En dépit des déclarations répétées de l’Office national des forêts (ONF) sur sa prise en compte des impératifs de préservation des écosystèmes forestiers, force est de noter que cet organisme public n’a pas changé de stratégie depuis des décennies. Les constats effectués dans les habitats forestiers français, en particulier dans les bois et forêts périurbains comme ceux d’Île-de-France, démontrent que l’ONF persiste dans une gestion « productiviste » et à courte vue des forêts, fondée sur la seule exploitation des ressources en bois commercialisable (vente de bois d’ameublement, de construction et de chauffe).

Pour répondre aux demandes de l’État et aux objectifs financiers qui lui sont fixés par les ministères de l’agriculture et des finances, il continue à considérer les forêts comme des champs d’arbres, à l’image des champs de maïs. Il persévère dans la recherche exclusive des rendements maximum à l’hectare, quels qu’en soient les conséquences biologiques et les effets à long terme – la responsabilité de l’État se trouvant ainsi engagée.

Les bois et forêts périurbains, poumons vitaux des villes, qui permettent des échappées de plus en plus nécessaires aux citadins, tant sur le plan des loisirs que sanitaire, sont le signe peut-être le plus alarmant du désastre en cours. Pour prendre un exemple, si les coupes rases d’arbres dans la forêt domaniale de la Malmaison/bois de Saint-Cucufa (Hauts-de-Seine), sous l’égide de l’ONF, peuvent être jugées peu significatives en raison de leur surface encore limitée (3 ha, sur 6 annoncés), elles soulèvent en fait des problèmes majeurs. En effet, des chênes parfois centenaires, en parfaite santé, y sont abattus au prétexte que certains châtaigniers sont atteints par la maladie de l’encre, et d’énormes engins, qui tassent les sols de façon irréversible, rasent sur leur passage tous types de troncs.

Abattages à grande vitesse

Ces abattages qui ignorent les obligations mises par le législateur à un développement durable (en particulier la loi 1086 de 2016) et sont effectués discrètement, à grande vitesse (parfois sous-traités à des sociétés non professionnelles de droit étranger), peuvent légitimement conduire les Franciliens et futurs habitants du Grand Paris à s’alarmer.

Durant des décennies, l’ONF a pratiqué le remplacement quasi systématique d’arbres feuillus par des résineux. Ont été ainsi détruits de magnifiques boisements au profit de conifères dont la croissance est rapide et donc la productivité nettement plus élevée à l’hectare. Ces résineux, qui ne sont pas à leur place du point de vue écologique, sont fragiles, sensibles aux attaques parasitaires, et leur litière est facilement inflammable, acidifiée, tandis que sa faune est moins diverse que celle des forêts feuillues originelles.

Par ailleurs, le mode d’exploitation n’a pas changé : coupes rases et coupes « blanches » (non sélectives, toutes espèces d’arbres confondues), intervention d’engins lourds pour le débardage, replantation (non systématique, du reste !) de jeunes arbres de même espèce et du même âge…

Pire encore, un vaste programme de replantation des forêts françaises domaniales est lancé depuis peu : 50 millions d’arbres à planter, 45 000 ha à reboiser, 200 millions d’euros, 3 % des surfaces forestières. La cinquantaine d’espèces choisies provient d’Europe et de plus loin : sapins de Céphalonie, cèdres de l’Atlas…, même séquoias ! Certaines (robinier, pin noir) sont de caractère très invasif.

L’artificialisation – à finalité commerciale – se poursuit donc, de manière plus radicale. Elle sera lourde de conséquences pour les oiseaux, insectes, végétaux et champignons des sous-bois. Elle provoquera une baisse de la fertilité des sols et donc de la productivité, un accroissement de la vulnérabilité des arbres aux insectes ravageurs et aux maladies, processus aggravés par le changement climatique.

Toutes ces pratiques sont à l’opposé des enseignements de l’écologie dans laquelle excellent pourtant les écologues forestiers français (dont certains se trouvent à l’ONF…). Voici des décennies que les associations nationales de protection de la nature ont dû débattre et polémiquer avec les instances nationales à ce sujet. En 1964, Edgard Pisani, ministre de l’agriculture, ne disait-il pas déjà : « La forêt perd toujours les arbitrages budgétaires » ?

Des méthodes d’exploitation scientifiquement fondées impliqueraient que l’ONF change radicalement certaines de ses pratiques, conformément à ses propres engagements. La finalité devrait être un état d’équilibre des forêts domaniales et communales dont cet organisme est chargé, la restauration de la biodiversité et le retour des micro-habitats de nombre d’espèces actuellement en danger. Des coupes sélectives et le maintien d’un nombre important d’arbres anciens ou morts préserveraient la structure forestière variée. Il est temps de prendre en compte l’absolue nécessité de conserver la naturalité des forêts.

Trouées inesthétiques et dévastatrices

L’ONF devrait mettre en pratique les engagements internationaux pris par la France et renouvelés dans les récentes déclarations officielles, en faveur de la conservation de la naturalité des forêts et de leur biodiversité. Cela impliquerait que soient mises en réserve naturelle des surfaces significatives de boisements. Sur ce point encore, le bilan national est bien médiocre en comparaison de celui de pays voisins comme l’Allemagne.

Seuls quelques pour mille des surfaces de forêts gérées par l’ONF bénéficient du statut d’« aire protégée », alors que l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a depuis longtemps établi pour l’ensemble du monde que 10 % de la surface de chaque type d’écosystème soit mis en réserve, l’optimum étant de 20 % ! Il appartiendrait aussi à l’ONF de prendre en considération le rôle récréatif de ces forêts, parfaitement compatible avec leur mise en réserve naturelle – à la différence des coupes actuelles, qui créent des trouées inesthétiques et dévastatrices.

Il apparaît impératif que l’ONF – pris dans les injonctions contradictoires de l’État lui assignant à la fois des obligations financières et le respect de la biodiversité – intègre, au-delà de la mission qui lui est assignée de production de bois à des fins commerciales, les exigences de conservation de nos écosystèmes forestiers. Enfin, il serait nécessaire qu’il privilégie, dans une première étape, les bois et forêts périurbains qui devraient bénéficier d’une stricte protection et ne plus être exploitées. Cesser l’abattage abusif des arbres dans ces milieux serait un signe positif et un espoir pour tous.

François Ramade est professeur honoraire d’écologie à l’université Paris-Saclay, président d’honneur de la Société nationale de protection de la nature ;

Annik Schnitzler est ancienne professeure d’écologie à l’université de Lorraine, spécialiste de l’étude de la dynamique des écosystèmes forestiers.

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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 10:46

La décision de #LAffaireDuSiecle vient d'être rendue mercredi 3 février : c'est une victoire historique et un très grand jour pour la justice climatique ! La justice reconnaît pour la première fois que l’État a commis une « faute » en se montrant incapable de tenir ses engagements de réduction des gaz à effet de serre. L’État est jugé responsable de son inaction climatique ! C’est grâce à vous, nous toutes et tous - Merci ! D'après Notre affaire à tous et Le Monde le 3 février 2021. Lire aussi La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiques, L’Affaire du Siècle répond aux arguments de l’État et Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle.

« Une victoire historique pour le climat. » C’est peu dire que le jugement rendu mercredi 3 février par le tribunal administratif de Paris a donné satisfaction aux associations de défense de l’environnement et à leurs avocats. Deux ans après avoir recueilli plus de 2 millions de signatures en moins d’un mois – une mobilisation sans précédent en France –, pour dénoncer l’« inaction climatique » de l’État, « L’affaire du siècle » avait rendez-vous avec la justice. Les quatre ONG à l’origine de la pétition (Notre affaire à tous, Greenpeace, Oxfam et la Fondation Nicolas Hulot) avaient déposé en mars 2019 un recours devant le tribunal administratif de Paris pour « carence fautive » de l’État.

A l’issue de ce « premier grand procès climatique en France » – comme l’avait qualifié la rapporteure publique dans ses conclusions lors de l’audience du 14 janvier –, la justice reconnaît pour la première fois que l’État a commis une « faute » en se montrant incapable de tenir ses engagements de réduction des gaz à effet de serre. Pour rappel, la France s’est engagée à diminuer ses émissions de 40 % d’ici à 2030 par rapport au niveau de 1990 et à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Le tribunal a condamné l’État à verser un euro symbolique aux associations requérantes pour « le préjudice moral » résultant de « ses carences fautives dans le respect de ses engagements en matière de lutte contre le réchauffement climatique ».

Préjudice écologique

La France n’est en effet pas sur la bonne trajectoire. Dans son rapport annuel, publié en juillet 2020, le Haut Conseil pour le climat juge sévèrement la politique du gouvernement : « Les actions climatiques ne sont pas à la hauteur des enjeux ni des objectifs. » Ainsi, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 0,9 % entre 2018 et 2019, alors que le rythme devrait être d’une diminution annuelle de 1,5 %, et de 3,2 % à partir de 2025 pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Et encore ces objectifs ont été revus depuis à la baisse par le gouvernement, contre l’avis du Haut Conseil.

Pour Clémentine Baldon, l’avocate de la Fondation Nicolas Hulot, le jugement du tribunal administratif de Paris est « révolutionnaire » à plus d’un titre : parce qu’il reconnaît la « responsabilité de l’Etat » dans la crise climatique, que son « inaction » sera désormais « illégale » et considérée comme la cause d’un « préjudice écologique ».

Dans un deuxième jugement, le tribunal pourrait ordonner au gouvernement de revoir sa copie pour réduire effectivement les émissions de gaz à effet de serre

Pour la première fois, le juge administratif a reconnu l’existence d’un préjudice écologique – caractérisé par une modification de la composition de l’atmosphère liée à un surplus d’émissions de gaz à effet de serre –, et le fait que l’Etat devait être regardé comme responsable d’une partie de ce préjudice dès lors qu’il n’avait pas respecté ses engagements en matière de réduction des émissions. Jusqu’à présent, seul le juge judiciaire avait reconnu ce préjudice – dans l’arrêt « Erika » –, qui a ensuite été consacré dans la loi biodiversité de 2016.

Mais le tribunal a rejeté la demande d’indemnisation financière de ce préjudice écologique, au motif que les associations requérantes n’ont pas démontré qu’il était impossible de le réparer en nature. Il a toutefois considéré qu’elles étaient fondées à demander la réparation en nature. Afin de déterminer les mesures devant être ordonnées à l’Etat pour réparer le préjudice causé ou prévenir son aggravation, les juges ont prononcé un supplément d’instruction, assorti d’un délai de deux mois. Dans un deuxième jugement, le tribunal pourrait ainsi ordonner au gouvernement de revoir sa copie pour réduire effectivement les émissions de gaz à effet de serre.

Dans le prolongement du Conseil d’État

La justice s’inscrit ici dans le prolongement de la décision, tout aussi inédite, rendue le 19 novembre 2020 par le Conseil d’Etat. Dans un autre recours visant l’inaction climatique de l’Etat, déposé cette fois par la ville de Grande-Synthe (Nord), la plus haute juridiction administrative a fixé un ultimatum à l’exécutif en lui donnant trois mois pour « justifier que la trajectoire de réduction à horizon 2030 pourra être respectée ».

« Cette reconnaissance de l’obligation pour l’État de réparer le préjudice écologique est une avancée, estime Julien Bétaille, maître de conférences en droit public à l’université Toulouse-1 Capitole. Mais il faudra qu’elle soit confirmée, par une décision du Conseil d’État, et surtout appliquée, c’est-à-dire qu’un juge prononce une obligation de réparation. » A ce titre, le spécialiste du droit de l’environnement estime que les associations auraient dû proposer une « évaluation sérieuse » du préjudice écologique et non se contenter de demander sa réparation à hauteur de 1 euro, « sans décrire et évaluer précisément la substance de ce préjudice ».

La reconnaissance d’une faute de l’État ouvre-t-elle la voie à des actions en justice de victimes du dérèglement climatique ? « Oui, des individus pourraient demander la réparation de divers types de préjudices climatiques devant les tribunaux, répond Julien Bétaille. Mais attention, il faudrait calculer la contribution de l’État français à ce préjudice, l’insuffisance de son action n’étant pas la seule cause des changements climatiques. » Dans les dossiers de pollution de l’air, où la justice a aussi retenu la faute de l’État, les victimes n’ont jusqu’ici jamais obtenu réparation.

Cette pression exercée devant les tribunaux pourrait-elle, comme l’espèrent les ONG, modifier le rapport de force politique au moment où le projet de loi issu des propositions de la convention citoyenne pour le climat doit être présenté en conseil des ministres, le 10 février, avant d’être débattu au Parlement à partir de fin mars ? Ce texte n’est pas à la hauteur des objectifs climatiques de la France, selon le Conseil économique, social et environnemental et le Conseil national de la transition écologique.

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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 09:06

Météo-France a produit de nouvelles projections climatiques de référence en France. Les températures risquent d’augmenter très fortement d’ici à 2100 en cas d’émissions non contrôlées. La France pourrait subir un climat extrême. Ce nouveau jeu de projections à l’échelle des régions métropolitaines est disponible sur le site DRIAS http://www.drias-climat.fr/. D’après Météo-France et Audrey Garric pour Le Monde le 1er février 2021. Lire aussi Les hommes ont conscience de transformer le climat bien avant la révolution industrielle, La justice enjoint l'État de respecter ses engagements climatiquesAlerte de l'ONU : après une décennie perdue pour le climat, les États s’éloignent toujours plus de leurs promesses de réduction des gaz à effet de serre.

Le rapport de Météo-France éclaire le climat en France jusqu’en 2100

DRIAS Les futurs du climat

Des pics de température frôlant les 50 °C, des vagues de chaleur longues et intenses, des nuits tropicales… C’est la surchauffe que connaîtra la France à la fin du siècle si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas drastiquement réduites. Voilà la partie la plus alarmante des nouvelles projections climatiques pour la métropole au XXIe siècle publiées par Météo France, lundi 1er février.

Pour réaliser ce travail, Météo France a sélectionné et analysé trente simulations du climat futur faites sur l’Europe, en collaboration avec l’Institut Pierre Simon Laplace (IPSL) et le Centre européen de recherche et de formation avancée en calcul scientifique (Cerfacs). Il en résulte un vaste jeu de données, intitulé Drias, brossant les possibles du climat en France métropolitaine pour trois périodes (2021-2050, 2041-2070 et 2071-2100) en fonction de trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre.

Le premier prévoit des rejets carbonés qui décroissent très rapidement pour atteindre la neutralité carbone vers 2070 (scénario intitulé RCP 2.6). Le deuxième modélise des émissions qui continuent de croître avant de diminuer à partir du milieu du siècle (RCP 4.5). Dans le troisième, les émissions augmentent de manière ininterrompue (RCP 8.5). Ces résultats mettent à jour le précédent jeu de données, qui datait de 2014.

« Dans les deux ou trois prochaines décennies, le futur est déjà écrit : le réchauffement va se poursuivre [du fait de l’inertie de la machine climatique], indique Jean-Michel Soubeyroux, directeur adjoint de la climatologie à Météo France et coordinateur du rapport Drias. Mais, à partir de 2040-2050, tout est possible. Cela dépend de nos actions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Soit le réchauffement s’atténue, soit on va arriver à un climat très éloigné de celui qu’on connaît actuellement en France. » Un saut vers l’inconnu, dans un climat jamais expérimenté dans l’Hexagone, ni même en Europe.

Ainsi, le réchauffement d’ici à la fin du siècle varie fortement selon le scénario d’émissions : en cas de rejets de CO2 non contrôlés, la température augmenterait de l’ordre de 3,9 °C par rapport à la période de référence 1976-2005 – à laquelle il faut encore ajouter 0,8 °C pour connaître le réchauffement depuis l’ère préindustrielle. Le thermomètre pourrait même afficher + 6 °C l’été, selon certaines simulations.

Nuits tropicales fréquentes

Cette fournaise peut encore être évitée : le mercure grimperait de 2,1 °C en moyenne dans un scénario d’émissions modérées et de 1 °C dans le modèle vertueux. Dans les trois scénarios, le réchauffement est plus marqué sur les zones de montagne (Alpes et Pyrénées notamment) et il affiche une division Sud-Est/Nord-Ouest : il est 1 °C moins élevé de la Bretagne aux Hauts-de-France qu’en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Occitanie.

Qui dit hausse de la température dit événements extrêmes plus fréquents et plus intenses. Le nombre de jours de vagues de chaleur – définies ici par une anomalie de température supérieure à 5 °C pendant au moins cinq jours consécutifs l’été – est en hausse, quelle que soit la trajectoire des émissions. Il est multiplié par deux dans le scénario le plus optimiste, par trois à quatre dans le scénario intermédiaire et par cinq à dix dans le scénario le plus pessimiste.

Dans ce dernier cas, cela revient à une moyenne de 20 à 35 jours de canicule par an à la fin du siècle, contre 3 à 4 jours sur la période de référence 1976-2005 utilisée dans le rapport. « En moyenne, sur les dix dernières années, on atteint autour de 9 jours de vagues de chaleur par an, le record restant 22 jours en 2003 », précise Jean-Michel Soubeyroux. Depuis 2015, la France a connu des canicules chaque année.

Les canicules pourraient même durer plus d’un ou deux mois l’été dans les régions aujourd’hui les plus chaudes, notamment l’arc méditerranéen, la vallée du Rhône et la vallée de la Garonne. « Dans un monde plus chaud de 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, les étés seront tous, en moyenne, comme les plus chauds que nous connaissons aujourd’hui. Les étés les plus chauds à ce moment-là seront donc bien plus intenses qu’actuellement, avec potentiellement des pointes journalières à 50 °C, ce qui nous rapprocherait, en termes de températures, des conditions de l’Afrique du Nord », avertit le climatologue Robert Vautard, directeur de l’IPSL. Des températures que la France n’a jamais connues – le record absolu, de 46 °C, a été enregistré à Vérargues, dans l’Hérault, en juin 2019 –, même si elle fait d’ores et déjà partie des pays les plus touchés par les vagues de chaleur.

En outre, dans certaines régions, comme sur la côte méditerranéenne, la combinaison de températures élevées et d’humidité rendra la situation très difficile à vivre, surtout pour les populations les plus vulnérables et les plus précaires.

Les nuits tropicales, c’est-à-dire dont la température excède 20 °C, aujourd’hui rares dans le nord de la France, vont se multiplier à la fin du siècle : elles devraient augmenter de 20 jours par an pour le scénario à faibles émissions et de 30 à 50 dans le scénario fortement émetteur, et jusqu’à 90 jours (trois mois) sur les zones les plus exposées, en particulier le pourtour méditerranéen. Dans ce scénario, seuls les zones de montagne et le littoral de la Manche resteront quasi épargnés.

A l’inverse, le nombre de jours de vagues de froid est en baisse dans tous les scénarios : en fin de siècle, il pourrait être divisé par deux avec un scénario le plus optimiste et se réduire à un jour par an en moyenne dans les deux autres scénarios. Dans ce cas, les gelées deviendraient un événement rare.

Pluies plus intenses

En ce qui concerne les précipitations, les projections simulent des cumuls en légère hausse à l’échelle de la métropole : entre + 2 % et + 6 % selon les horizons et les scénarios. Cette moyenne annuelle, assortie de fortes incertitudes, masque une grande différence entre les saisons, avec une hausse de la pluviométrie l’hiver (de + 9 % à + 20 %) et une baisse l’été, jusqu’à − 22 % en fin de siècle dans un scénario d’émissions incontrôlées. Dans cette trajectoire, la variabilité géographique est aussi marquée, avec des précipitations qui augmenteront au Nord et qui diminueront au Sud.

Davantage de pluies, mais aussi des pluies plus fortes. L’intensité des précipitations extrêmes augmente légèrement tout au long du siècle et sur tout le territoire, en particulier dans le Nord, le Nord-Est et le littoral de la Manche. A l’inverse, les sécheresses météorologiques, c’est-à-dire des périodes sans pluie l’été, augmentent de 30 % à 50 % à la fin du siècle, dans les scénarios intermédiaire et pessimiste, ce qui aggrave les risques d’incendies.

Ces nouvelles données seront utilisées par les collectivités et les secteurs professionnels (agriculteurs, agences de l’eau, acteurs de l’énergie, du tourisme ou de la santé) pour s’adapter au changement climatique. L’outre-mer n’a pas fait partie de cette étude mais des précédents travaux avaient montré que ces territoires seraient soumis à des températures en forte hausse, des précipitations en baisse, une élévation du niveau de la mer ou encore une intensification des cyclones.

« Ce rapport montre bien la vulnérabilité de la France au changement climatique. Il présente des températures un peu plus élevées que les précédentes projections, ainsi qu’une baisse des précipitations plus marquée sur le sud du pays », déclare le climatologue Jean Jouzel, coordinateur du précédent rapport Drias, en 2014.

Des nouvelles données qui montrent l’urgence pour la France à tenir ses engagements climatiques – elle doit aller trois fois plus vite dans la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre – « et non à prendre de nouveaux retards, rappelle-t-il. Il est à ce titre dommage que l’ensemble des propositions de la convention citoyenne pour le climat n’ait pas été mis en œuvre ».

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2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 19:26

L'écologie des images c’est le sujet de la 16e édition du Festival Hors Pistes organisé du 1er au 14 février 2021 par le Centre Pompidou à suivre en intégralité en ligne sur https://www.centrepompidou.fr/fr/horspistes2021.                                                    La leçon des images convie cinéastes, chercheurs, chercheuses, photographes… de tous horizons à présenter une image, capture d’écran, extrait ou brève séquence, dont la circulation sur les réseaux sociaux dans l’année écoulée a frappé les regards. Des rencontres-performances comme La leçon de Joëlle Zask faite le mardi 2 février à 11h, à voir et à écouter sur https://www.centrepompidou.fr/fr/horspistes2021/la-lecon-des-images ! Lire aussi Face aux méga-feux, la forêt, un commun à préserver et « Les “mégafeux” sont l’effet et la cause du réchauffement climatique ».

La leçon de Joëlle Zask, mardi 2 février 2021 à 11h

La leçon de Joëlle Zask, mardi 2 février 2021 à 11h

« Qu’est-ce qui distingue un « mégafeu » d’un feu habituel ? Quelles en sont les causes ? Que nous disent-ils de notre relation à la « nature » ? Je poserai ces questions à partir d’une vidéo de feu paroxystique, après quoi j’aborderai cette dernière question à partir d’une vidéo Youtube d’animaux dans la ville datant de l’époque du premier confinement. »

Joëlle Zask enseigne la philosophie à l’université d’Aix-Marseille. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages reliant démocratie et écologie. Elle publie en 2019 Quand la forêt brûle, penser la nouvelle catastrophe écologique (éd Premier Parallèle) qui a reçu le prix Petrarque de l’essai France Culture 2020. Joëlle Zask y analyse phénomène des « mégafeux » qui ravagent de vastes territoires comme la Sibérie, l’Amazonie, la Californie. Elle a récemment écrit Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville (éd Premier Parallèle, 2020) qui revient sur la présence des animaux sauvages dans les villes et qui constitue une véritable enquête philosophique sur la ville de demain.

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 09:47
Un homme travaille dans le cœur du réacteur nucléaire du Tricastin, le 27 juin 2019. PHILIPPE DESMAZES/AFP

Un homme travaille dans le cœur du réacteur nucléaire du Tricastin, le 27 juin 2019. PHILIPPE DESMAZES/AFP

La France doit-elle prolonger la durée de vie de ses réacteurs nucléaires les plus anciens ? C’est la volonté du gouvernement et d’EDF, qui a repoussé à 2035 la baisse de la part de l’atome dans la production d’électricité. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a lancé en décembre 2020 une consultation pour encadrer cette possible prolongation des réacteurs.

Pour Bernard Laponche, physicien nucléaire, ancien du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et cofondateur de l’association de scientifiques Global Chance, EDF n’a pas la capacité d’assurer dans les temps ces améliorations nécessaires à la sûreté. Il appelle à une fermeture anticipée de certains réacteurs pour pouvoir continuer à assurer le bon fonctionnement des autres.

EDF assure que l’état du parc actuel est bon et que prolonger la durée de vie des réacteurs existants ne pose pas de problème majeur. Partagez-vous cette analyse ?

Si les 32 réacteurs les plus anciens étaient en bon état, on pourrait fixer les conditions de la poursuite de leur fonctionnement et juger ensuite s’il est possible de les mettre en œuvre. Mais ce n’est pas le cas : l’état du parc français est préoccupant. Il suffit de lire le dernier rapport de l’ASN pour le comprendre.

Elle écrit que « la rigueur d’exploitation des centrales d’EDF est en recul » et que le nombre d’événements significatifs « augmente régulièrement depuis plusieurs années ». On peut citer le problème de la fragilité des diesels de secours face au risque de séismes : l’ASN parle d’une anomalie générique – c’est-à-dire qui peut concerner tous les réacteurs –, du mauvais état ou de mauvais montage des ancrages de ces systèmes. Or, si le diesel qui assure l’alimentation en électricité ne démarre pas, c’est l’accident grave.

Il y a aussi des phénomènes de corrosion liés à des défauts de maintenance, des tuyauteries qui se dégradent. EDF aurait intérêt à se dire qu’il vaut mieux avoir 20 réacteurs qui fonctionnent bien et ont été bien réparés, et à arrêter rapidement les autres, plutôt que de tous les laisser fonctionner au-delà de quarante ans.

Pour l’ancien président de l’autorité de sûreté nucléaire américaine, Gregory Jaczko, vouloir absolument moderniser ces réacteurs conçus dans les années 1950 pour qu’ils atteignent un niveau acceptable, c’est mettre du sparadrap sur du sparadrap. C’est comme demander à une personne malade de courir un marathon !

L’ASN recommande à EDF de tendre vers le niveau de sûreté requis pour le réacteur de troisième génération EPR, le réacteur européen à eau pressurisée. Cela vous semble-t-il possible ?

C’est possible pour certains points. Dans l’EPR, les bâtiments qui contiennent le combustible irradié, les piscines, seront « bunkérisés » pour être protégés en cas d’agression extérieure, comme la chute d’un avion par exemple. L’ASN aurait pu demander de « bunkériser » aussi les bâtiments des réacteurs plus anciens, mais ne l’a pas fait parce que ça coûte trop cher. Je pense que c’est une décision critiquable.

EDF assure être capable de mener à bien ces travaux, vous n’y croyez pas ?

Ces travaux sont colossaux. Pour la première visite décennale à Tricastin [Drôme], EDF a mobilisé 5 000 travailleurs pendant six mois, pour un seul réacteur.

Il y a des doutes sur le fait que l’entreprise ait la capacité de faire cela pour toutes les visites décennales, alors qu’il pourrait y en avoir jusqu’à six par an dans les prochaines années. EDF ne pourra pas le faire ou le fera mal.

En conséquence, il va y avoir un décalage de calendrier des visites décennales de trois, quatre, cinq ans. Des réacteurs vont fonctionner bien au-delà de quarante-cinq ans avant de voir leur durée de vie prolongée au-delà de quarante ans.

Les responsables politiques ont-ils manqué d’anticipation ?

Ni EDF, ni l’ASN, ni les décideurs n’ont suffisamment anticipé. Les responsables politiques se défaussent sur l’ASN, ils ne veulent pas entendre parler de la question de la sûreté.

La feuille de route énergétique de la France, qui prévoit l’arrêt de douze réacteurs d’ici à 2035, n’aborde pas cette question, et affirme que le principe général sera l’arrêt des réacteurs à l’échéance de leur cinquième visite décennale, soit à 50 ans. Le fait que l’on dépende complètement du nucléaire pour notre approvisionnement électrique pose un problème de fond et fait peser une pression folle sur l’ASN.

Les experts de Global Chance contestent par exemple le fait que les cuves des réacteurs puissent encore fonctionner dix ans. Imaginons que l’on ait raison et qu’il y ait un problème générique concernant tous les réacteurs de première génération, qu’est-ce qu’on fait ?

L’ASN n’est-elle pas à même de jouer son rôle de garante de la sûreté ?

Tout le système de sûreté repose sur les déclarations d’EDF. Or, deux exemples récents ont mis à mal ce principe : l’expérience des dossiers barrés [des irrégularités et des fraudes constatées dans la forge du Creusot, en Saône-et-Loire] et celle de la cuve de l’EPR [de Flamanville, dans la Manche, dont le couvercle, jugé non conforme, devra être remplacé en 2024]. EDF signale parfois les problèmes avec du retard ou ne les signale pas du tout. Pour les quatrièmes visites décennales, il faudrait une présence permanente de l’ASN sur les sites. Il lui faut davantage de moyens humains.

La consultation publique sur la prolongation de la durée de vie des réacteurs les plus anciens vient de s’achever. Qu’en attendez-vous ?

Ce processus est très hypocrite. La consultation n’a duré qu’un mois, et les prescriptions de l’ASN sont illisibles. Qui a pu avoir le temps de s’y intéresser ?

Le fait qu’il y ait davantage de débats devrait être considéré comme une victoire mais, au lieu d’être vues comme un véritable outil de prise de décision, ces consultations servent à se donner bonne conscience. Le plus grave est que même les politiques ne s’y intéressent pas.

Plus largement, estimez-vous que le risque d’accident grave n’est pas suffisamment pris au sérieux en France ?

A l’époque de la construction des réacteurs les plus anciens, cette notion d’accident grave n’a pas été prise en compte dans les études de sûreté. S’il y avait perte de refroidissement et fusion du cœur, aucune parade n’était prévue, la probabilité que ce type d’accident arrive ayant été considérée comme trop faible.

Ce n’est qu’après Fukushima, en 2011, qu’il y a eu une prise de conscience du risque lié aux événements extérieurs. Tous les présidents de l’ASN ont reconnu qu’un accident comme celui du Japon pouvait se produire en France. Mais on a l’impression que ce n’est pas vraiment compris.

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25 janvier 2021 1 25 /01 /janvier /2021 15:01

Les « conspirationnismes » – sans amalgamer doutes légitimes et affabulations organisées – méritent mieux que des disqualifications moralisatrices. Ils doivent être étudiés à la racine des crises sanitaire et politique qu’ils révèlent, et c’est là le regard que posent nos contributeurs sur ces dévoiements dogmatiques de l’esprit critique, mais aussi sur le risque de dépolitisation massive qu’ils représentent. Capitalisme planétaire insatiable, mensonges d’État : nul besoin de grands complots pour avoir du pain sur la planche. Par Livia Garrigue le 21 janvier 2021 pour le club Mediapart. Lire aussi La « privation de l’intime » selon Michaël FœsselNous avons compris notre existence comme un destin, puis comme une conquête, il va falloir trouver autre chose et « Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté ».

"Médecin essayant d'inoculer le virus de la science à une obscurantiste." © USCDCP

"Médecin essayant d'inoculer le virus de la science à une obscurantiste." © USCDCP

« L’adhésion à la vaccination ne peut être créée par des mesures coercitives comme ces passeports. Elle se créée grâce la transparence autour des vaccins. » Accès aux contrats passés avec les industriels, aux subventions publiques attribuées et aux protocoles des laboratoires, à l’évolution des recherches… Dans le billet sur les « passeports vaccination » de Pauline Londeix, spécialiste des enjeux d’accès aux médicaments, les lacunes de la politique vaccinale du gouvernement apparaissent comme dans un miroir inversé. Ce qu’il faudrait faire, c’est écrit là ; pour vacciner efficacement sans doute, mais surtout pour gagner durablement la confiance d’une partie de la population rétive aux choix gouvernementaux louvoyants.

Clarté plutôt que coercition, démocratie et transparence plutôt qu’infantilisation et condescendance face aux doutes : c’est sous cet angle que les contributions du Club, ces dernières semaines, abordent les tâtonnements justifiés de la population dans une période bardée d’imprévisible, mais aussi l’enjeu du complotisme. Attention : par « complotisme », il ne s’agit pas d’amalgamer les doutes légitimes sur un tout nouveau vaccin ou sur les lacunes bien réelles de la politique sanitaire, à la manière d’une étiquette disqualificatrice, et des théories du complot plus fantasmagoriques, voire franchement fascisantes, avec leur corpus de certitudes et de dogmes. Face à des récits qui fabriquent du faux avec des petits morceaux de vrai, qui prétendent avoir le fin mot de l’histoire, relevant souvent d’une confusion entre croire et savoir, les réflexions recensées ici évitent les écueils de la glose sermonnante et infériorisante autour du conspirationnisme.

Brutale leçon de modestie

La pandémie de Covid-19, écrit Jérôme Latta dans une passionnante analyse sur le partage inopérant entre « savants » et « ignorants », est pour toutes et tous « une brutale leçon de modestie ». L’ère pandémique, ondoyante et incertaine, force à l’humilité. Mais face au discrédit qui frappe les scientifiques et les médias, et à la cancrerie et aux falsifications successives de nos gouvernants, pour nos contributeurs le discours moralisateur et d’emblée disqualifiant autour des « conspirationnistes » n’apparait pas comme une solution valable. « Pour guérir du complotisme, il ne suffira pas de s’en moquer », écrivait le chercheur Nicolas Camillotto en septembre dernier.

Depuis mars 2020, les fourvoiements de médecins et d’experts ont été nombreux, rappelle Jérôme Latta ; les soubresauts de l’actualité scientifique rendaient un jour inconsistantes les certitudes de la veille ; mais accabler les croyances erronées de la population sans considérer les responsabilités de la classe politique, scientifique et médiatique revient à « souhaiter la disparition du problème sans rien faire pour y parvenir ». Le contributeur rejette par ailleurs l’idée qu’il faille exclure les « antivax » de toute consultation puisque « leur réticence ou leur opposition est précisément une donnée cruciale de la lutte contre l’épidémie »

C’est précisément le déni des scepticismes et des questionnements (arguments de la controverse vaccinale ici listés ici par Julie LH) qui alimente les paranoïas – surtout quand les autorités donnent un blanc-seing à une entreprise (Sanofi) qui casse son outil industriel depuis des années et se comporte en « psychopathe du profit », pour reprendre les termes de François Ruffin dans son premier billet de blog dans le Club de Mediapart.

L’implacable leçon d’humilité collective face au virus, Julien Wacquez, sociologue des sciences, en parlait très bien aussi dans un billet intitulé « Science: l'affaire de tou.te.s ?»« Il aura suffi que survienne un événement minuscule – le déplacement de quelques molécules sur la protéine d’un virus – pour déstabiliser l’ensemble des affaires humaines à l’échelle planétaire ». Seulement voilà : « en devenant tou.te.s les témoins de l’activité scientifique en train de se faire, ce qui émerge sous nos yeux ébahis, ce sont les doutes et les ratés dont la vie de laboratoire est parsemée, les pistes explorées menant, hélas, à des impasses, […] les divisions et les contradictions qui animent la communauté scientifique » qui se retrouvent sur la place publique. Or personne n’a de réponse clé en main à nous fournir – ni de médicament magique.

Remise en cause de l’autorité des pouvoirs

Dans un monde tristement dépourvu de magie, le conspirationnisme apparaît comme pourvoyeur de solutions toutes faites, d’explications détenant le fin mot de l’histoire, et témoigne de la place de l’imaginaire dans notre appréhension du réel. Mais surtout, « pour le chercheur en sciences sociales, [la théorie du] complot est la manifestation d’un conflit, qui porte justement sur la remise en cause de l’autorité des pouvoirs. Toute élaboration complotiste indique la perte de confiance dans la bienveillance de ceux qui dirigent le monde, et se traduit par la remise en question des récits établis », écrivait André Gunthert en mars dernier.

L’objet de l’étude de notre spécialiste des images, ce jour-là, était le professeur Raoult. Non pas la question de savoir si celui-ci avait raison ou tort ou de savoir ce qu’il fallait penser des raoultiens, mais de saisir comment « un personnage de savant excentrique et fort en gueule, un mage à la coiffure à rebours des modes et à la barbe évocatrice » est devenu le visage d’un nouveau récit social et « le signe d’une désillusion » : le symbole chevelu de l’inhabileté des autorités à répondre à la crise. 

La « populace » et la vérité

Pierre Lagrange, "La Rumeur de Roswell"

Pierre Lagrange, "La Rumeur de Roswell"

« Pour les journalistes, les politiques et Gérald Bronner, complots et fake news sont des problèmes qui concernent la populace, et qui sont faciles à corriger, par l’administration de la Vérité par les autorités. » Ainsi résumait-il avec dérision toute l’infirmité des discours anti-complotistes de surplomb, qui ramènent les conspirationnistes à un irrécupérable obscurantisme qu’il s’agirait de condamner, en débusquant leurs « biais cognitifs ».

Le problème que pose aujourd’hui une bonne partie du débat sur les théories du complot, ajoutait récemment Pierre Lagrange, sociologue des sciences et spécialiste du complotisme et des ufologues (« Peut-on parler des théories du complot autrement ? »), c’est que le contre-récit qui croit s’attaquer au conspirationnisme use d’étiquettes éculées, de catégories comme celles d’« irrationnel » ou de « croyances populaires » qui ne sont pas sans évoquer les admonestations de l’Église médiévale contre les superstitions du peuple, mais aussi « les discours colonialistes contre la pensée prélogique des “primitifs” ». Pour un archéologue du conspirationnisme comme Pierre Lagrange, qui avait alors pris soin de documenter les discours autour de l’Affaire Roswell, connaître et comprendre ces théories est une étape indispensable avant de prétendre guerroyer contre elles.

C’est aussi la position de Julien Cueille, professeur de philosophie, auteur du Symptôme complotiste paru en 2020, et d’un billet paru avant-hier sur le paradigme scolaire et professoral par lequel on aborde le succès planétaire des fausses nouvelles, sur la manière dont le gouvernement tente de faire reposer la responsabilité sur les épaules des profs en passant à côté du problème. « Les coups de menton ne sont pas sans accompagner les coups de règle ; et derrière la rectification du vrai se profile une remise dans les rangs somme toute morale – sinon politique. » Mais pour aborder ce type de « contre-culture caricaturale », écrit J. Cueille dans son livre, une telle « stigmatisation a priori du discours complotiste pris comme expression d’une décadence ne saurait suffire à rendre compte de la complexité des phénomènes ».

C’est pourquoi le rôle des scientifiques dans la cité est double. Éviter les écueils d’une approche surplombante et pathologisante, et « sortir de leur pré carré », pour reprendre une formule de Jérôme Latta. Mais aussi se refuser à devenir « le bras armé du pouvoir », écrit Barbara Stiegler dans un article sur la conception délétère que nos autorités se font du rôle de la science, entre bâillonnement et privatisation (tout en détruisant et marchandisant la recherche avec la LPPR). Autorités pour lesquelles « il s’agit de gouverner avec les chercheurs contre l’irrationalité supposée de la société », agissant sur les supposés penchants populaires pour la post-vérité et les infox, en régentant une population qui serait par nature indisciplinée, et en fabriquant, enfin, main dans la main avec le pouvoir, « l’acceptabilité sociale » des mesures.

*****

« Nous sommes en guerre […]. Nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre nation. Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. » Formules emphatiques, jeu rhétorique inquiétant sur l’infiniment petit, fantasmagorie d’un être invisible qui tire les ficelles, attribution d’une intentionnalité à un être non humain – un virus en l’occurrence – : comment caractériser le discours d’Emmanuel Macron du 16 mars 2020, si ce n’est en théorie du complot socialement acceptable ? « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit » : comment nommer une telle falsification du réel, si ce n’est un déni de réalité digne de la « post-vérité », bref, une fausse nouvelle ? 

Le judéo-bolchévisme nouveau est arrivé

Alain Bertho, anthropologue, décodait récemment, avec son art de la synthèse finement documentée, le « monopole du complotisme légitime » – celui de l’État –, et notamment ce qu’il qualifie de « basculement islamophobe du complotisme » auréolé d’un récit paranoïaque. Son nouvel avatar ? Le « séparatisme » islamique et la notion d’« islamo-gauchisme » (qui « fait des ravages à l’Université », si l’on écoute jean-Michel Blanquer). Calqué sur le « judéo-bolchévisme » d’une autre époque, ce discours de suspicion et de disqualification fonctionne « comme désignation contre-révolutionnaire de boucs émissaires à la vindicte populaire ».

Crise sanitaire, démocratie et « complotisme » – il y a déjà bien assez à faire avec le réel

Il contient, en somme, tous les ingrédients du conspirationnisme, avec le pouvoir législatif en sus. Aussi la « radicalisation » est-elle conçue comme un virus dont on traque la progression grâce à des « signes cliniques ». Tout y est : la pathologisation (ici d’une religion et des individus qui s’y retrouvent), l’attribution de vues délictueuses, la mission de dénicher les traces imperceptibles préoccupantes à surveiller de près. Un tel récit « transforme la laïcité française en instrument de police », analyse Alain Bertho. « Le complotisme des dominants n’est jamais nommé comme tel », ajoutent les auteurs de Frustration Mag dans un article intitulé « On ne combat pas le conspirationnisme avec du “fact-checking” mais par la lutte des classes ».

Dans l’analyse éclairante de Bertho, qui ne nie aucunement les enjeux du complotisme « populaire », confluent de manière inattendue un produit culturel comme Hold-Up (« pot-pourri de vraies questions traitées de façon très partielle, de fake news aussi sensationnalistes que grossières », résume Bertho, une « parodie d’investigation », écrit Lucie Delaporte) et l’anatomie d’une stratégie politique bien plus nocive, toute prête à passer à l’Assemblée. Pour P. Lagrange aussi, il faut savoir « symétriser » les théories du complot populaires et celles qui servent à nous gouverner – et à dominer. « Qui a oublié la “nouvelle” ministérielle sur l’attaque de la Salpêtrière par les Gilets Jaunes ou la théorie présidentielle selon laquelle Christophe Dettinger était manipulé par l’ultragauche ? », rappelle-t-il. 

« Peu leur chaut qu’on dise que la terre est plate », ajoute Ivan Joumard dans un commentaire récent : « Ce n’est pas le complotisme qui les gêne, mais certaines formes seulement […]. En revanche, exprimer des opinions politiques remettant en cause le fonctionnement de la société peut les gêner. C'est pourquoi il leur faut le réprimer. » 

*****

Le réel suffit

Nul besoin de faire dans le spectaculaire, de vendre de la fable sensationnaliste à base de « Great Reset » génocidaire ou de nanoparticules dans les vaccins : le réel suffit. C’est l’objet de la réponse de Naomi Klein, journaliste et militante altermondialiste américaine, aux conspirationnistes. Dans un texte publié dans The Intercept puis traduit par Didier Fradin dans son blog, elle déplore la récupération de la notion de « stratégie du choc », concept forgé il y a déjà 15 ans pour décrire « les nombreuses façons dont les élites tentent de tirer parti des catastrophes profondes pour faire adopter des politiques qui enrichissent davantage les plus riches et restreignent les libertés démocratiques ».

Naomi Klein, "La Stratégie du choc"

Naomi Klein, "La Stratégie du choc"

Si son analyse se vérifie avec les usages gouvernementaux du coronavirus comme sur la modalité d’une prophétie, elle refuse cependant ses recyclages inadéquats récents en une sorte de « cocktail de théories du complot » par certains, qui l’usurpent pour affubler la théorie du « Great Reset » des atours du sérieux. Une caution par laquelle cette « bâtardise » s’achète une crédibilité sur le dos d’un concept qui a prouvé son effectivité à l’épreuve du réel (voir la vidéo de « Partager c’est sympa » sur la « stratégie du choc » du point de vue de la gestion de la crise sanitaire en France). 

Le complotisme comme perte de temps

Or, dans cet intervalle, c’est le « capitalisme vorace », le vrai, qui tisse sa toile : « Pendant ce temps, écrit-elle, les manœuvres moins remarquables mais extrêmement réelles de la stratégie du choc en guerre actuellement contre l’école publique, les hôpitaux, les petits agriculteurs, contre la protection de l’environnement, les libertés civiles et les droits des travailleurs ne reçoivent plus qu’une fraction de l’attention qu’elles méritent. » Ce constat est également celui d’un billet de Jean-Luc Gasnier sobrement intitulé « Il n’y a pas de complot, mais c’est bien plus grave ! », paru en novembre dernier. 

Face au réel, le complotisme est une perte de temps. En reprenant la rhétorique des conspirationnistes, le contributeur écrit : « Nul besoin de complot, nul besoin de projet honteux concerté dans quelque alcôve à l’abri des regards. Non, le capitalisme est fier de lui et il réussit le tour de force de nous faire participer au complot. Nous sommes tous dans le complot ! » 

Pire encore, si dans un complot réel, les protagonistes complotants (mettons, Bill Gates et ses alliés visant à l’extinction de la population) courent toujours le risque de la dissension et donc de la dissolution – leur projet peut exploser du jour au lendemain –, avec la réalité, rien de tel, car c’est une vision du monde, partagée entre possédants et gouvernants, bien plus puissante qu’une simple transaction temporaire, qui fait tenir l’échafaudage du capitalisme financiarisé. Et qui survit non pas grâce à un accord tacite, mais grâce à la compétition effrénée.

La manne du complotisme de masse 

Ajoutons que les « fake news » représentent en elles-mêmes un marché et une industrie à part entière qui nourrit le capitalisme et la montée du fascisme (écouter le chercheur Romain Badouard en parler lors d’une table ronde sur les infox), qui permet aux GAFAM et aux annonceurs, via la récolte massive de données, de s’enrichir – mais aussi aux partis politiques. Trump, « passé maître dans la diffusion de mensonges et de contrevérités », n’a cessé de s’en repaître pour installer sa « marque », appuyée sur un engouement populaire monétisé, rappelait l’américaniste Marie-Cécile Naves, puisque celui-ci a réussi à façonner un conspirationnisme de masse, apte à corroder durablement la démocratie et à vandaliser le Congrès (sur l’activisme néonazi qui a envahi le capitole, lire le billet d’André Gunthert, qui déconstruit l’imagerie « folklorique » de l’événement et la lecture d’abord dépolitisée qui en fut faite). 

Crise sanitaire, démocratie et « complotisme » – il y a déjà bien assez à faire avec le réel

Lorsque la parole politique « ne sert qu’à justifier l’ordre néolibéral », résume Pierre Khalfa, il est cohérent que des contre-récits, sur le mode d’un dévoiement dogmatique de l’esprit critique, apparaissent, et se muent en parole d’évangile. C’est pourquoi, selon le syndicaliste, le complotisme relève avant tout de la crise politique, crise qui façonne de la défiance.

Khalfa rappelle avec justesse que déceler l’inaperçu, mettre au jour les dérives des pouvoirs, c’est le travail des journalistes et des intellectuels, lorsqu’ils font bien leur travail. Outre que l’histoire regorge déjà de complots réels, il a fallu tout au long de la crise sanitaire débusquer les manquements de la parole officielle (documenter sa galaxie de mensonges d’État depuis le début de la crise sanitaire, le délaissement meurtrier de l’hôpital public, la déplorable gestion des masques, la « défaillance organisée au sommet de l’État » concernant les tests Covid ou encore le naufrage de la campagne de vaccination).

Bref, « on ne peut pas reprocher aux complotistes de faire de même ». Car ils révèlent avant tout que cette grande partition entre des « qualifiés » et des spectateurs, la dichotomie entre les dirigeants et une sorte de masse passive que serait la population, réceptacle de décisions venues d’en haut, c’est le signe d’un marasme démocratique, surtout dans la mesure où cette « parole des qualifiés » est fortement dévaluée.

Parole institutionnelle « auto-effondrée »

Aussi Frédéric Lordon avait-il raison de dire que « l’autorité des paroles institutionnelles n’a pas été effondrée du dehors par quelque choc exogène adverse : elle s’est auto-effondrée, sous le poids de tous ses manquements ». Lutter contre le conspirationnisme, ce serait donc remettre la politique au centre des vies – la politique au sens de Castoriadis, « l’activité collective réfléchie et lucide visant l’institution globale de la société comme telle », frappée aujourd’hui d’aphasie. Somnambulisme conforté par ce que le philosophe appelait « capitalisme bureaucratique », pourrait-on ajouter, modalité par laquelle un petit groupe d’individus aux commandes contrôle l’orientation de la vie de tous, dépossédant les citoyens de la politique.

"Mégablock" de Mediapart sur la gestion des masques du 2 avril 2020

"Mégablock" de Mediapart sur la gestion des masques du 2 avril 2020

Après avoir confisqué aux participants de la Convention citoyenne pour le climat leur travail et leur énergie de plusieurs mois, c’est le tirage au sort 35 personnes afin de « se prononcer sur la stratégie vaccinale française contre le coronavirus » qui fait office de superfétatoire pis-aller de solution pour régler une grave crise de confiance politique, sanitaire et scientifique. D’où la colère de l’association Sciences citoyennes (et de son président d’honneur le biologiste Jacques Testart) dans le blog, pour qui cette contrefaçon grossière d’expérimentation démocratique (« démocratie de comptoir ») semble vouloir « ruiner définitivement l’idée de tirage au sort pour faire participer la population aux choix de société, idée déjà bien entamée avec le mépris témoigné aux propositions de la Convention citoyenne pour le climat ». Le dispositif, élaboré à la va-vite pour tenter de rassurer les Français, ne se révélera pour le biologiste qu’un « outil au service du pouvoir »

« Je pensais partager le même réel qu’eux »

Or, à la conception indigente que nos pouvoirs se font de la démocratie, répond celle, tout aussi inféconde, du complotisme. D’abord, il fissure le lien social. Lucie Delaporte relatait dans un article la difficulté, au sein des familles, des cercles d’amis, de maintenir le dialogue avec nos proches engoncés dans des certitudes conspirationnistes.

Dans une mélancolique « lettre à ses amis complotistes », c’est aussi l’expérience de cette déperdition que raconte Maxime Brousse : « Jusqu’à récemment, je pensais, précisément, partager le même “réel” qu’eux », et contrairement aux experts et aux élites médiatiques, jusque-là, le jeune homme ne pensait pas vivre dans des « mondes parallèles » ; ce sont des gens avec qui il coexiste au quotidien. Or, comme les chercheurs de nos colonnes, Maxime reconnaît que « taxer quelqu’un de complotisme, c’est le délégitimer, lui nier le droit de participer au débat public, l’invisibiliser ». De même, avec Noam Chomsky, il convient que le complotisme arrange le pouvoir puisqu’il détourne l’attention et donne quelque chose à mépriser et à réprimer. 

« Mais est-ce vraiment une raison pour ne pas le combattre ? » Non, parce qu’il démobilise et tétanise, plonge dans la torpeur et empêche toute action collective. Maxime Brousse propose, partout où cela est possible, d’« injecter de la démocratie ». Fonds de convictions, ensemble de récits figés, le conspirationnisme cherche certes à trouver du sens là où il fait défaut, mais les tenants de ces théories « n’appellent jamais à s’organiser collectivement, à se syndiquer, à faire grève ou à manifester », note l’association Visa à propos de l’« impasse » du complotisme. « Bien sûr qu’il y a des complots passés, présents et à venir », écrivent-ils ; mais où sont les complotistes lorsqu’il s’agit de dénoncer les cadeaux fiscaux faits aux grandes entreprises, le sort fait aux migrant·e·s, ou le grand complot qui perpétue l’inégalité entre les hommes et les femmes et le racisme ?

Si le complotisme sait infiltrer les milieux de gauche et les déçus de la politique, il est toutefois foncièrement démobilisateur (il est une « arme de dépolitisation massive », écrit A. Bertho). « La grille de lecture des propagateurs des théories complotistes n’est pas la nôtre et […] leur objectif n’est pas le nôtre ! », conclut le collectif. Seule « la lutte collective et émancipatrice » peut redonner espoir.

Pour conclure, faisons nôtre la salvatrice mauvaise humeur de Mačko Dràgàn« Il est grand temps d’arrêter les conneries. On peut, on doit, critiquer à la fois les mensonges gouvernementaux et les fadaises des démagos qui surfent sur le merdier ambiant […]. Retrouver le goût des luttes simples mais pas simplistes, pour la défense de nos droits, de nos libertés, des aides aux plus fragiles, et pour une société plus libre, plus solidaire, plus juste – des revendications précisément absentes des sphères complotistes, qui se contentent généralement d’inventer des histoires qui nous confortent dans notre impuissance. Personnellement, j’en ai marre de nous voir nous raconter des histoires. Les faits sont déjà suffisamment flippants comme ça. […] Y a du boulot ! »

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18 janvier 2021 1 18 /01 /janvier /2021 14:20

À Dijon, le groupe de militants écologistes appelle les habitants à faire pousser chênes, merisiers, bouleaux... partout où c’est possible, sans demander d'autorisation. 43 millions d’hectares de forêts ont disparu entre 2004 et 2017, dans 24 régions du monde, selon le rapport de l’ONG WWF. D’après Lucas Martin-Brodzicki pour l’Humanité, WWF et Martine Valo pour Le Monde le 13 janvier 2021. Lire aussi Les forêts françaises attaquées par la sécheresse, Face aux méga-feux, la forêt, un commun à préserver, À Romainville, les habitants défendent une forêt sauvage contre une base de loisirs régionale, Les forêts françaises ne sont pas à vendre ! et Notre forêt publique est malade de sa course à la rentabilité et La forêt urbaine de la Corniche des Forts - une chance unique à nos portes.

Plantation Rébellion contre la déforestation mondiale

En seulement trois ans, Elzéard Bouffier aura réussi à planter une forêt de 100 000 troncs. C’est du moins ce que raconte le berger solitaire à son interlocuteur dans L’homme qui plantait des arbres, de Jean Giono. Illustration poétique des vertus sylvestres, la nouvelle de l’écrivain n’en reste pas moins une invitation à l’afforestation.

« Branche arbrée du Giec »

Boiser partout où c’est possible, c’est aussi l’ambition du collectif citoyen Plantation Rebellion. Le 1er janvier, Dijon s’est réveillée un peu plus verte, sous l’impulsion de cette bande d’écologistes à l’humour bien trempé. Plantation Rebellion, référence au mouvement international de désobéissance civile Extinction Rebellion, se définit comme la « branche arbrée du Giec » (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Armés de pelles, visages masqués, ses membres ont planté 300 arbres à travers la ville, le 31 décembre avant 20 heures et le lendemain au petit matin, couvre-feu oblige.

« Il suffit de faire un trou, mettre le plant dedans, pailler, installer un tuteur et une protection en bambou. Les arbres font moins de 50 cm de haut, il faut qu’ils soient visibles pour les protéger des tondeuses. Mais la technique est rudimentaire », raconte Dominique (1), l’une des participantes. Les activistes disent avoir mutualisé l’argent prévu pour leur repas du réveillon afin d’acquérir des plants forestiers, estimant « bien plus utile, pour fêter la nouvelle année avec l’espoir qu’elle soit meilleure, d’afforester que de réveillonner ». Au total, plus de 1 800 euros ont été dépensés, facture à l’appui.

Plantation Rébellion contre la déforestation mondiale

Essences essentielles

Chêne sessile, merisier, bouleau verruqueux, alisier torminal, arbre à perruques… aucune de ces essences forestières n’a été choisie au hasard. Certaines sont vouées à devenir des arbres de haute futaie dits dominants et d’autres, des arbres moyens dits dominés. Quelques arbustes parsèment le tout. Un équilibre indispensable pour favoriser l’installation d’insectes et d’oiseaux, et pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique.

« Un arbre est un puits de carbone. Plus on en plantera, plus la captation de CO2 sera efficace. Mais cela ne sert à rien d’avoir des monocultures, il faut de la diversité », détaille Ludovic (les prénoms ont été modifiés), par ailleurs très au fait des débats sur la gestion forestière. Le militant rêve de voir la France se transformer en un corridor écologique géant, où « un écureuil pourrait traverser le pays de branche en branche. C’est une image, évidemment, mais aussi un moyen d’alerter les urbanistes sur le manque de place pour la forêt en ville ».

« Mouvement positif »

Plantation Rebellion n’a pas attendu d’autorisation pour planter les bosquets. Ses membres revendiquent ce mode d’action clandestin, les espaces afforestés appartenant à la commune. « Nous ne faisons rien d’illégal pour autant, c’est un mouvement positif et non violent », se défend Ludovic. Selon lui, les terrains sont susceptibles d’être boisés, alors qu’ils sont aujourd’hui enherbés et régulièrement tondus par les agents municipaux. Le mouvement dit d’ailleurs placer ses plantations « sous la sauvegarde des citoyens et des associations locales de protection de la nature ».

Un changement de stratégie réfléchi, neuf mois après leur première action. Le 7 mars 2020, quelques jours avant le premier tour des élections municipales, Plantation Rébellion plantait clandestinement quarante plants au Lac Kir pour interpeller les politiques. « Nous vous informons de notre action clandestine, écologique et citoyenne d’afforestation sur le Lac Kir de Dijon du samedi 7 mars 2020. Nous comptons sur vous pour veiller et protéger cette jeune forêt, oh combien indispensable pour répondre à la crise climatique. (…) Êtes-vous prêt à protéger cette jeune forêt même si vous n’êtes pas à l’origine de cette plantation ? En effet cette plantation s’intègre parfaitement dans les engagements écologiques des listes candidates à la mairie de Dijon. »

Une revendication de l’afforestation clandestine et légitime signée Citoyennes et citoyens du mouvement mondial PLANTATION REBELLION l’accompagnait, « l’idée [étant] de faire vivre le débat sur la végétalisation de la ville. Mais personne ne nous a répondu », regrette Ludovic.

Plantation Rébellion contre la déforestation mondiale

Graines de la discorde

La réponse est arrivée en novembre, lorsque François Rebsamen, réélu maire de Dijon pour la quatrième fois le 28 juin 2020, a jugé les arbres « morts ». « Je suis curieux, je suis allé les voir moi-même. Il ne restait que des petites brindilles. Lorsqu’on plante des arbres, on ne fait pas ça en mars, mais en hiver. D’une certaine manière, ils ont écouté mes conseils avec leur plantation du Nouvel An », dit un brin railleur l’édile à l’Humanité. Il conteste en revanche fermement les accusations d’arrachage des plants. « D’un point de vue forestier, il aurait fallu attendre le printemps suivant pour s’assurer que les arbres étaient effectivement morts. Ils perdent leurs feuilles mais les racines peuvent rester vivantes et actives », rétorque Ludovic. En outre, il constate, tout comme Dominique, une multiplication des projets immobiliers, alors que « les espaces naturels se réduisent comme peau de chagrin ».

De son côté, François Rebsamen rappelle que la ville et la métropole, dont il est président, agissent en faveur de la biodiversité. Six cents arbres cette année pour Dijon, un verger urbain inauguré début décembre, une « forêt des enfants » dans laquelle la métropole plante un arbuste pour chaque naissance… Surtout, l’ex-ministre socialiste du Travail (2014-2015) coupe court aux reproches concernant sa politique d’aménagement. « Il y a 8 000 demandes de logement non satisfaites aujourd’hui. Il faut qu’on densifie, c’est un choix assumé. Nous pourrions grignoter des terres agricoles, mais ce n’est pas souhaitable. »

Au-delà des désaccords locaux, le collectif souhaite surtout montrer l’exemple. Devenir un mouvement mondial, à en croire Dominique. « Des contacts avec d’autres régions ont été établis. Nous ne sommes pas propriétaires de l’idée, au contraire. Le but, c’est que les gens apprennent à redevenir puissants. » Et à planter leur « pin » quotidien.

Les fronts de la déforestation se multiplient

Déforestation (en millions d’hectares). En noir, la perte de couvert forestier, et en bleu la perte nette de forêts (différence entre la déforestation et le reboisement). WRI

Déforestation (en millions d’hectares). En noir, la perte de couvert forestier, et en bleu la perte nette de forêts (différence entre la déforestation et le reboisement). WRI

Les fronts de la déforestation se multiplient et s’étendent, alerte le Fonds mondial pour la nature, le WWF. La Terre, qui était couverte à 50 % de forêts il y a huit mille ans, ne l’est plus qu’à 30 %. Non seulement de nouvelles zones soumises aux incendies et aux défrichements apparaissent en Afrique – au Liberia, au Ghana, à Madagascar – et en Amérique latine – notamment au Mexique et au Guatemala –, mais la destruction des jungles, forêts primaires ou sèches, savanes arborées s’accélère partout sur la planète.

Dans un rapport rendu public mercredi 13 janvier, l’ONG recense et analyse les vingt-quatre principaux fronts dans trente pays. Cinq ans après leur précédente analyse, la situation s’est encore dégradée : à eux seuls, ces vingt-quatre fronts menacent un cinquième des forêts tropicales du monde. Ces régions ont perdu, entre 2004 et 2017, au moins 43 millions d’hectares, soit plus de 10 % de leurs couverts forestiers. Près de la moitié (45 %) des superficies arborées restantes sont dorénavant fragmentées par des routes ou d’autres infrastructures, ce qui les fragilise et les rend plus vulnérables aux feux et au changement climatique. L’Amérique latine, Madagascar, Sumatra et Bornéo pour l’Asie du Sud-Est figurent parmi les zones les plus affectées.

« La tendance n’est pas bonne, constate Véronique Andrieux, directrice générale de WWF France. Malgré tous les traités internationaux, malgré les nombreux engagements “zéro déforestation” pris par de grandes entreprises, la perte de forêts n’a pas été stoppée ni encore moins inversée par rapport à notre précédent bilan de 2015. Or, cela vaut la peine de rappeler que parmi tous les services environnementaux qu’elle nous rend, la forêt peut protéger les humains des zoonoses [infections transmises de l’animal à l’homme]. » Entre la pandémie de Covid-19 et les multiples rendez-vous internationaux consacrés au sauvetage de la biodiversité, 2021 se présente comme « une année absolument cruciale », affirme-t-elle.

Agriculture, exploitation minière

L’agriculture reste le moteur essentiel de l’avancée de terres défrichées de plus en plus profondément dans des espaces naturels. Longtemps préservés, ces havres servent d’habitats à de multiples espèces, mais aussi à des virus. Ce secteur supplante l’impact de l’exploitation des ressources minière et du bois – qu’il s’agisse d’exporter cette ressource ou de fournir les populations locales en combustible de chauffage.

Les palmiers à huile plantés au cordeau dans des exploitations à perte de vue, les pâtures gigantesques obtenues après des feux géants pour abriter des troupeaux de bœufs, des kilomètres carrés de parcelles de soja destiné au secteur des agrocarburants : tous ces moteurs de conversion des espaces naturels sont désormais connus.

Spéculation et corruption

Mais, sous l’effet de la progression démographique, les cultures commerciales de taille réduite, voire seulement vivrières, contribuent aussi désormais à ronger les lisières des forêts, en Afrique, en particulier. Dès qu’une route est ouverte dans la jungle, des paysans en manque de terres viennent y semer légumes, céréales ou planter un ou deux cacaoyers, comme au Ghana et en Côte d’Ivoire où l’appétit des pays développés pour le chocolat a dévasté l’essentiel des forêts, jusque dans les parcs nationaux.

Les forêts tropicales sont particulièrement menacées

Les forêts tropicales sont particulièrement menacées

La spéculation foncière, la corruption des élites locales, l’économie souterraine, les variations des cours des marchés de matières premières : tous ces éléments influent sur l’évolution de la déforestation. Les données officielles indiquent, par exemple, que la perte de la jungle en Indonésie était supérieure à 1 million d’hectares par an au début des années 2000, ainsi qu’en 2014-2015, après être descendue sous la barre des 500 000 hectares par an de 2009 à 2011.

Des solutions adaptées aux contextes locaux

Les données satellitaires qui nourrissent l’analyse du WWF confirment l’extension vertigineuse de l’agriculture industrielle dans le Gran Chaco, une région qui s’étend entre le Brésil, l’Argentine, la Bolivie et le Paraguay. Cette évolution a suivi le moratoire de 2006 accepté par les négociants brésiliens sur toute parcelle de soja récemment gagnée sur les terres d’Amazonie. La production s’est depuis rapidement étendue vers le sud. C’est une des limites de la conservation des espaces naturels.

Sans surprise, le rapport indique qu’il n’existe pas d’approche universelle du problème. Au-delà des réponses évidentes comme l’instauration d’aires protégées, il prône des solutions multiples, intégrées, adaptées aux contextes locaux, alliant incitation et contrôle. Et plaide avec insistance pour « l’affirmation des droits des peuples autochtones et des communautés locales [qui] doit devenir une priorité ».

Le respect de leurs terres ancestrales et de leurs cultures ne pèse pas lourd devant une opération d’extension agricole ou une nouvelle exploitation de mine. Il arrive même parfois qu’un projet intransigeant de conservation d’espèces sauvages contribue à chasser ces populations de leurs forêts.

Rôle déterminant des choix des investisseurs financiers

Les auteurs du rapport soulignent le rôle déterminant des choix des investisseurs financiers en faveur de tel ou tel type d’utilisation des terres. Il est de la responsabilité des acteurs financiers d’atténuer les risques de conversion d’espaces naturels, et de celui des politiques publiques de s’efforcer de résoudre les conflits qui en découlent. Payer les agriculteurs pour la préservation ou la compensation de la biodiversité peut constituer une réponse, à condition que le programme soit de grande ampleur et durable.

La lutte contre la déforestation importée ne peut se contenter de réponses territoriales, elle passe aussi par des changements profonds dans les négoces internationaux des matières premières. La France s’est positionnée comme pionnière dans cette approche, mais sa stratégie n’aura d’impact qu’à une échelle insuffisante.

Lors du One Planet Summit qui s’est tenu à Paris, en grande partie par visioconférence, à l’invitation d’Emmanuel Macron, lundi 11 janvier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a confirmé qu’une initiative en ce sens devrait être présentée cette année. Pour Véronique Andrieux, l’enjeu de la déforestation est tel qu’il faut faire plus : « C’est notre économie, nos systèmes alimentaires et notre mode de développement qu’il faut changer. »

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 09:07

Le travail du plasticien Nicolas Floc’h s’est élaboré autour des modes de production à travers des structures autonomes générant leurs propres formes, et développé à partir d’une importante recherche menée depuis 2010 sur les récifs artificiels, « Paysages productifs ». L’océan, peuplé de ces habitats poissonneux destinés à la survie humaine, prend une place capitale dans la pensée de Nicolas Floc’h et se déploie à travers des séries de photographies, de sculptures, de peintures, d’installations, de pièces sonores et de performances.  « Paysages productifs » met désormais 30 000 images à portée des scientifiques et des citoyens. Entretiens par Camille Paulhan et Lise Guéhenneux pour http://www.zerodeux.frhttp://www.zerodeux.fr et l’Humanité. Lire aussi La COP25 piétine… et la santé des océans ?, Le réchauffement des océans accélèreLa protection ou l’exploitation de la haute mer se négocie à l’ONU et Les mystérieux canyons sous-marins, trésors en péril.

Pour un observatoire de nos paysages sous-marins

Les univers que vous mettez en place dans vos photographies, sculptures et installations : les corps (humains, animaux) semblent avoir tout à fait disparu de ces espaces sous-marins qui dessinent un monde austère où le vivant n’émerge que peu, hormis par le biais du phytoplancton.

Le milieu sous-marin est au contraire très habité mais une grande partie de cette vie n’est pas forcément visible à l’œil nu et, dans les images sous-marines, je m’attache plus à représenter les habitats que les habitants. La profondeur indiquée dans le titre des images correspond à celle du récif artificiel mais aussi à celle de la prise de vue : comme dans beaucoup de mes œuvres, l’engagement physique apparaît ici en hors-champ !

Dans mon travail, j’ai toujours inclus le vivant, qu’il soit végétal, animal ou humain, notamment à travers des œuvres comme Carbone (2016-2017) dans l’exposition « Glaz », ou la Structure multifonctions (2000-2007) : des structures composées de modules permettant à des plasticiens, des musiciens ou encore des danseurs de les réinventer, de les réinterpréter. Je pense également aux Écritures productives (1995-1997) où des mots produisaient ce qu’ils désignaient – un chalutier en pêche écrivant « poisson », un marais salant formant le mot « sel », ou encore des cultures formant les mots « tomates », « salades », « fraises », etc.

La notion d’anthropocène nous place face à des échelles temporelles et spatiales qui nous obligent à interroger notre rapport au monde. C’est bien pour cela que travailler sur l’océan me semble essentiel, puisqu’il s’agit d’un espace interconnecté et mouvant, dans lequel l’eau est en permanente interaction avec l’air et avec la terre. Il me semble important aujourd’hui de réussir à construire des projets qui ne sont pas forcément anthropocentrés. Mes recherches sur les récifs artificiels essaient justement de penser des structures qui prennent en compte les écosystèmes dont l’homme est dépendant, puisqu’elles sont pensées pour le nourrir, mais qui ne sont pas centrées sur lui quant à leur fonctionnement.

Les images que je fais des fonds marins s’inscrivent à l’opposé de l’iconographie sous-marine classique comportant une dominante verte ou bleue et des poissons et coraux multicolores accentués par le flash. Au contraire, je souhaite qu’on puisse voir mes photographies de récifs ou de paysages essentiellement en noir et blanc, comme des environnements centrés sur les structures des habitats mais également très indéfinis, qui pourraient être aussi bien sous la mer que sur d’autres planètes.

Pour un observatoire de nos paysages sous-marins

L’indéfinition me paraît être une composante importante de votre travail : vous vous êtes intéressé au camouflage, par exemple avec la peinture murale Razzle Dazzle 1944 présentée en 2005 au Confort Moderne ; certaines de vos photographies sont totalement abstraites comme Colonne d’eau, – 10m, Ouessant, 2016, qui est une vue en noir et blanc de l’intérieur de l’océan et le titre même de votre exposition, « Glaz », est un éloge de l’indéfinition.

Le mot breton « glaz » qui désigne une couleur entre le bleu et le vert, est à la fois la couleur de la mer et de ses variations mais aussi celle de tous les végétaux. La mer, un champ, la campagne ou un arbre sont « glaz », et c’est pour cela que le terme m’intéresse. Dans nos représentations, l’eau et le végétal sont très distincts, alors qu’en réalité le végétal est très présent dans l’océan : ainsi, une eau peu chargée en phytoplancton sera à dominante bleue, une eau très chargée en phytoplancton sera plus verte. Bien sûr, l’adjectif breton « glaz » semble ultra local, régional, alors qu’en fait c’est un terme plus global. La planète, que l’on représente souvent verte et bleue, est sans doute plus « glaz ». Cependant, plus que l’indéfinition, c’est la confrontation de certaines catégories de l’art — comme la peinture, la sculpture, la photographie, la performance — au réel et un aller-retour constant entre celles-ci et le monde qui définissent davantage mon travail.

Paysages productifs, Bulles, pH 5.5, - 3m, zone acide, Vulcano, Sicile, 2019, Tirage Carbone 79,5 x 110 cm © Nicolas FLOC’H / Commande du ministère de la Culture et du Centre national des arts plastiques, 2018

Paysages productifs, Bulles, pH 5.5, - 3m, zone acide, Vulcano, Sicile, 2019, Tirage Carbone 79,5 x 110 cm © Nicolas FLOC’H / Commande du ministère de la Culture et du Centre national des arts plastiques, 2018

Pourriez-vous expliciter ce qui vous fascine tant dans l’océan, dans son rapport à l’invisibilité ?

Je pratique la plongée depuis l’enfance, et cette relation à la surface, à ce qui se trame dessous, a toujours été importante. Mon attachement à l’océan, avec l’étendue de la mer et celle du ciel, ainsi qu’une immersion à 360° dans la couleur en plongée, m’a amené à m’intéresser à la peinture monochrome. Je cherche depuis de nombreuses années à formuler ce rapport à la monochromie, et travailler sur la couleur de l’océan est devenu un point d’entrée logique : j’ai donc réalisé la pièce sonore La couleur de l’eau (2017), dans laquelle le scientifique Hubert Loisel évoque cette question. J’ai eu la chance de travailler avec la station marine de Wimereux, non loin de Boulogne-sur-Mer, où un scientifique, Fabrice Lizon, étudie la composition cellulaire du phytoplancton. Nos échanges m’ont permis de comprendre que ce dernier produisait des pigments que l’on pouvait extraire. Ce sont eux que j’ai vaporisés sur l’ensemble des murs de la grande galerie du FRAC et c’est une nouvelle entrée sur la couleur que je vais continuer à développer.

Vous avez une propension à montrer ce qu’on ne voit pas ou ce qu’on ne voit plus : dans les Peintures recyclées (2000-2004), vous aviez demandé à des artistes peintres de vous confier une toile qu’ils ne souhaitaient pas exposer et dont vous recycliez la peinture en tube ou en pot ; pour la Performance painting #4 (2007) vous exposiez des tapis sur lesquels des danseurs avaient auparavant performé, en les relevant et en montrant leurs traces, les souvenirs des pas… Dans vos œuvres les plus récentes, on sent ce désir de montrer ce qui se passe sous l’eau, d’aller dénicher les récifs, de les rendre visibles, de leur redonner une forme en volume à partir de sculptures documentaires.

Nicolas Floc’h, La Tour pélagique, 2008. Filets nylon et câbles, deux projecteurs diapositives Goeschman, diapositives 6×7.Co-production Biennale de Rennes, Collection Frac Bretagne. Photo : Nicolas Floc’h.

Nicolas Floc’h, La Tour pélagique, 2008. Filets nylon et câbles, deux projecteurs diapositives Goeschman, diapositives 6×7.Co-production Biennale de Rennes, Collection Frac Bretagne. Photo : Nicolas Floc’h.

Il y a toute une partie de mon travail dans laquelle je cherche en effet à révéler ce qui est invisible : par exemple, Pélagique est un filet de pêche que j’ai choisi de déployer dans la nef centrale du CAPC — à l’occasion de l’exposition « Hors-d’œuvre » en 2004 — alors qu’il n’est d’habitude pas visible. À l’inverse, il y a des choses très visibles que je choisis de déplacer : c’est le cas de La Tour pélagique déjà évoquée qui redevient un objet invisible une fois déployé sous l’eau et que j’expose en tant que tas, replié sur lui-même. Pour les Peintures recyclées, la matière demeure mais l’image a disparu, il reste une pâte monochrome. Pour moi, le cœur du travail n’est pas toujours dans le visible, et l’œuvre plastique peut parfois disparaître ; en ce sens, je rejoindrais Allan Kaprow qui, dans son recueil L’art et la vie confondus, évoque les gestes du quotidien comme des performances sans pour autant qu’elles soient forcément observées par des spectateurs. Ce que je cherche à montrer, c’est une toute petite partie de ce qui peut se passer sur l’ensemble du processus qui fait œuvre.

Être artiste aujourd’hui, c’est agir dans un monde en pleine transition et interroger des contextes sans cesse renouvelés. L’océan est sans doute le territoire qui permet d’approcher ce qui vient, il est au cœur des grands défis qui nous attendent. Demain, habiter, nous nourrir et échanger seront déterminés par son évolution.

Nicolas Floc’h, Paysages Productifs, Macro-algues, –8 m, Ouessant, 2016. Tirage pigmentaire sur papier mat Fine Art, 150 × 210 cm, production centre d’art la Criée / EESAB, Rennes. Photo : Nicolas Floc’h.

Nicolas Floc’h, Paysages Productifs, Macro-algues, –8 m, Ouessant, 2016. Tirage pigmentaire sur papier mat Fine Art, 150 × 210 cm, production centre d’art la Criée / EESAB, Rennes. Photo : Nicolas Floc’h.

« Paysages productifs » est une commande publique un peu particulière. Il est question de transmission puisque la matérialité de cette commande consiste en un ensemble d’éléments comprenant des images diffusées dans des lieux publics, par le biais de tirages originaux, l’édition de deux posters, d’un livre, d’expositions et d’un fonds photographique mis à disposition de la recherche. On imagine souvent la commande publique sous forme de sculptures dans l’espace public. Nicolas Floc’h revient sur la façon dont il a pu réaliser le projet et le replace dans sa pratique sous-marine menée en lien avec des scientifiques sur plusieurs sites ; le questionnement de la représentation de paysages invisibles qui n’existent pas dans la généalogie artistique, la position de l’artiste et du citoyen.

Vous venez d’achever la commande publique d’un chantier mené dans le parc national des Calanques. Comment s’est construit le projet ?

J’ai répondu à un appel à projets de la Fondation Camargo, de l’Institut Pythéas et du parc national des Calanques qui proposait à des artistes de travailler sur le territoire du parc. Mon projet sur les paysages sous-marins a été retenu. J’ai proposé de réaliser un inventaire photographique entre 0 et 30 mètres de profondeur en suivant la côte sur 162 kilomètres entre La Ciotat et Marseille. Après une première phase de travail, soutenue par de nombreux acteurs sur le territoire et relayée par la conseillère aux arts plastiques de Paca, le projet était accepté et j’ai pu le finaliser grâce à ce dispositif. Souvent, la commande publique est associée à des objets construits et placés dans l’espace public. En proposant de révéler un patrimoine naturel et de remettre un ensemble conséquent de documents, je ne construisais pas un objet, mais je donnais accès au plus grand nombre à une partie invisible du territoire. Ainsi, j’ai choisi de restituer le projet sous la forme de 30 000 images, mon fonds photographique, accessible et utilisable pour la recherche par l’impression de posters envoyés aux écoles de la région, par 50 petits tirages diffusés dans des lieux publics et par la publication d’un livre diffusé dans les bibliothèques et en librairies. Cette proposition globale fait œuvre. Elle est une contribution citoyenne pour la perception d’un territoire.

Pour un observatoire de nos paysages sous-marins

Pratiquer sur différents terrains vous permet donc de faire des comparaisons ?

« Paysages productifs » est mené simultanément sur les différentes façades maritimes françaises avec des sous-ensembles. À l’ouest, « Initium maris », sur le territoire breton, va de l’Atlantique à la Manche. « La couleur de l’eau » couvre la côte nord et « Invisible », dans les calanques, représente le point d’entrée en Méditerranée. Dans un deuxième temps, je mets en parallèle ces territoires avec d’autres zones en France ou ailleurs dans le monde. Ces comparaisons mettent en exergue des phénomènes qui rendent visibles des manifestations souvent abstraites comme le réchauffement climatique, l’acidification des océans, les pressions anthropiques… Avec le réchauffement climatique, on assiste à un déplacement des écosystèmes plus rapide et visible dans l’océan que sur terre. Je travaille à représenter le vivant et les interactions entre l’océan, la terre, l’atmosphère et les glaces, ces interconnexions que l’océan, plus que tout autre milieu, nous permet d’approcher et de comprendre de manière évidente.

Pour un observatoire de nos paysages sous-marins

Pourquoi avez-vous choisi la forme de l’inventaire ?

On ne connaît pas le paysage sous-marin de nos propres côtes. Photographiquement, cette image est manquante. On représente la faune, la performance sportive ou l’expédition de façon anthropocentrée, mais ce qui s’étend sous le regard, dans sa banalité, n’est pas révélé. La première chose est de faire émerger une représentation de ces vastes paysages. Le deuxième constat est qu’ils se transforment plus rapidement que sur terre et qu’il me paraît essentiel d’enregistrer un état à un instant donné. Les scientifiques accumulent des données, des fragments photographiques et réalisent des suivis. Nous avons souvent une information sur l’évolution des écosystèmes, mais pas de représentation à l’échelle du paysage, c’est ce que je fais à partir de vues panoramiques au grand-angle.

Pour un observatoire de nos paysages sous-marins

Pourquoi le choix du noir et blanc pour cet inventaire ?

Le noir et blanc stimule l’imaginaire, il nous place dans un espace indéfini. Sommes-nous sur Terre, sur une autre planète ? Fait-il jour, nuit ? Son usage permet de s’éloigner de certains stéréotypes et d’un certain exotisme. IL nous renvoie à l’histoire de la photographie et à celle du paysage. On pense aux missions géologiques aux États-Unis qui ont permis la découverte de paysages inconnus, aux photographes de la Grande Dépression révélant la crise à l’œuvre sur des visages ou des vues urbaines ; ou l’inventaire industriel des Becher ou celui de la Datar. Les tirages carbone de paysages sous-marins des calanques convoquent ces lieux et ces époques, les transformations du vivant, de ces espaces invisibles pour beaucoup et pourtant si proches.

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